Haussant les épaules, Fernac coupa, du ton net qu’il prenait au chevet des malades:
--Écoute, mon vieux, laisse le Gymnase tranquille, le Grand Prix aussi. As-tu confiance en moi?
--Tu le sais bien, Maurice.
--En ce cas, voici mon diagnostic: la guerre t’a esquinté, comme beaucoup d’entre nous, du reste. Et mon ordonnance: il faut enrayer cela d’un seul coup, puisque tu n’es pas, grâce à Dieu, un forçat de la copie.
Roger mirait au jour déclinant les chaudes transparences du fluide rubis qui emplissait son verre de cristal; il s’enquit assez négligemment:
--Que faire?
--La bête, pendant quatre mois au moins.
La nonchalance du romancier, qui promenait à l’habitude autour de soi un regard chargé d’indolent scepticisme, se cabra sous le verdict. Mauroy posa son verre, en prononçant un «bigre!» qui en disait plus long que telle tirade de feu Ponsard; le docteur poursuivait:
--Mon cher, il n’y a que cela de vrai. Pas de soucis, pas de travail, pas de plaisirs. La bonne vie animale et contemplative du veau dans la prairie. Avec cela on remonte un homme, mieux qu’à coups de régimes et de piqûres.
Le romancier n’en paraissait pas autrement convaincu; il maugréa:
--C’est gai! Où veux-tu m’envoyer?
--Où il te plaira, pourvu que ce soit un pays perdu.
--Au bout du monde, alors?
Le regard de Fernac, qui se perdait dans une méditation, s’éclaira soudain:
--Tiens! Tu m’y fais songer. Au bout de l’Europe, tout au moins.
--_Id est?_ tu m’intéresses, docteur.
--A l’île d’Yeu.
Les blonds sourcils du jeune auteur se froncèrent en un effort affecté; sa main erra dans les taillis annelés de sa barbe historique:
--Où diable pourrai-je pêcher cette Arcadie? Je vais demander le Larousse au larbin.
--Pas la peine; c’est une île vendéenne, près de Noirmoutier: une nature superbe, et la solitude.
--Je m’en doute! soupira Mauroy.
Sans relever l’interruption, le médecin continuait:
--J’y ai passé des vacances avec ma femme et les petits; nous en sommes revenus rétamés à neuf.
Roger demeurait silencieux, laissant jouer une grimace significative au coin de ses lèvres. Fernac consulta sa montre, puis jeta précipitamment:
--Neuf heures! et j’ai encore deux visites ce soir! Au revoir, Mauroy. Demain je t’enverrai des renseignements qui te seront utiles pour ton voyage. Souviens-toi que je ne veux pas te rencontrer à Paris avant la fin d’octobre!
Et, ayant pris son chapeau des mains d’un valet, le docteur sortit; il laissait son ami en lutte avec des sentiments complexes dont le plus net était la mauvaise humeur, jointe à des velléités de résistance, toutes prêtes, d’ailleurs, à mettre bas les armes.