Dans le petit boudoir où se tenait généralement Mme Carriès, et qu’assombrissait un peu la double silhouette carrée, toute proche, des tours de Saint-Sulpice, la vieille dame n’avait admis qu’un seul genre d’ornementation: des portraits. Portrait grave du mari qu’elle avait trop tôt perdu; portraits rieurs de délicieux bambins; portraits des enfants que Dieu avait conservés à sa tendresse, deux filles et un fils, tous trois mariés en province, où elle allait parfois les visiter en des séjours que leur affection trouvait toujours trop brefs, mais que limitaient étroitement les obligations assumées par Mme Honorine vis-à-vis des œuvres paroissiales. Tache sanglante parmi l’or des cadres, une croix de la Légion d’honneur soulignait de son trait vif la photographie de Louis, l’aîné, sa fierté autant que sa douleur, depuis qu’il s’était offert en oblation pour la France, sur l’autel des Éparges.

Au même panneau souriait le spirituel profil de Roger Mauroy, doté d’une finesse que sa barbe n’annihilait point. Il se trouvait en bonne place, car Mme Carriès nourrissait une affection quasi maternelle pour ce fils d’une sœur prématurément disparue; aux yeux bleus de Roger, elle se plaisait à retrouver les lueurs câlines du regard que jadis, au temps où les fillettes s’habillaient comme dans les livres de la comtesse de Ségur, elle avait tant aimé dans les prunelles de Lucie.

Ce jour-là, précisément, Mme Honorine songeait à son neveu dont elle attendait vaguement la visite, parce que depuis une dizaine de jours déjà, ce qui était inhabituel pour lui, il n’avait sonné à l’entresol de la place Saint-Sulpice. La respectable tante pensait à Roger avec, comme à l’accoutumée, le souci de voir ce grand garçon, un peu blasé et trop léger, lancé sans l’appui d’une saine tendresse dans un monde qui ne présentait pas les garanties morales qu’elle eût souhaitées pour lui. Mais l’affection profonde, indulgente, qu’elle portait au jeune homme, faisait à cette vieille dame d’œuvres, intelligente, fine et bonne, un devoir très doux de reconnaître que son romancier de neveu était un homme de cœur--il l’avait assez prouvé au front--et donc qu’il y avait en lui les ressources que Dieu dispense aux «âmes bien nées».

Le soleil devenait importun; Mme Carriès déposa sur la travailleuse ses lunettes d’écaille, ainsi que la pièce de layette où elle s’activait; puis elle se leva pour baisser le store de linon brodé qui protégerait ses yeux d’un jour trop vif. Ce mouvement déploya, en une netteté d’estampe, la silhouette maigre, mais pleine de vie, de cette sexagénaire à la blanche et soyeuse chevelure; les yeux, plus vifs que doux, dont un rayon de bonté tempérait cependant la malice naturelle, avaient conservé toute la transparence de la jeunesse, et semblaient deux pervenches égarées sur un visage aux tons de cire; le nez, à l’arête droite et longue, descendait vers une bouche qui ne riait plus depuis les deuils dont la bonne dame avait été frappée, mais qui savait encore sourire, et exquisement.

Et pour terminer ce croquis physique par un trait moral, qui peut-être trouve sa place ici, ajoutons que Mme Honorine possédait, dans sa corbeille à ouvrage, une petite _Imitation_ reliée à son chiffre, fort coquette à la vérité, dont les pages étaient littéralement usées, tant on y avait cherché--et trouvé--de précieux réconfort.

Un coup de sonnette ébranla soudain la paix de l’appartement. Fanfreluche, qui reposait sur un coussin sa paresse d’angora bien nourrie, étira, toutes griffes dehors, ses pattes gantées de velours, et, renfonçant sa tête entre ses épaules, par un mouvement qui fit se hérisser sa collerette de souples poils blancs, guetta la porte d’un œil où une défiance flottait dans l’eau verte de la prunelle. Elle se rassura en voyant apparaître la femme de chambre, qui annonçait, d’une voix cassée par l’âge, mais vibrante d’allégresse:

--Madame, c’est M. Roger!

--Qu’il entre, ma bonne, qu’il entre tout de suite!

Un pas viril, une haute taille qui s’inclina pour un baiser sur la main de Mme Carriès; du bruit, regrettable, dans le boudoir si calme: n’importe! Fanfreluche connaissait cette barbe imposante, et savait que nul péril ne l’accompagnait; elle ramena sur ses yeux sa patte à la fourrure lustrée, et s’abandonna de nouveau à un sommeil sans rêves, mais non pas sans douceur.

Cependant, avec un tendre sourire qui corrigeait la vivacité des paroles, Mme Honorine accueillait son neveu:

--Te voilà donc, mauvais sujet? Le dirai-je? Il m’ennuyait de ne pas te voir, et je t’attendais quelque peu.

Attirant à soi un dagobert familier, sous lequel il casait commodément ses longues jambes, le jeune homme expliqua:

--Ma tante, je viens vous faire mes adieux.

Mme Carriès avait de nouveau chaussé ses lunettes, qui lui conféraient, de par leur grosse monture d’écaille brune, dont les cercles empiétaient sur ses joues, l’apparence d’un sage oiseau de Minerve; la bonne dame retira ses bésicles pour mieux considérer Roger; puis elle émit une opinion fâcheuse:

--Quel coureur! Il part encore! Voici combien de temps que tu étais rentré? Six semaines?

--Deux mois dimanche prochain, me tante: la classe 1907 a été démobilisée en avril.

--Là! Qu’est-ce que je disais?... Voyons, laisse donc ce coussin tranquille, mon petit; tu vas donner des cauchemars à Fanfreluche!

Docile, le «petit» obéit. Mme Honorine s’inquiétait:

--Et où vas-tu? C’est bien trop tard pour Nice, et quant à Deauville, le 3 juin...

--La chose est très sérieuse, ma tante; je suis malade.

La bonne dame changea de ton:

--De fait, tu as une triste mine, mon pauvre Roger! Et moi qui ne m’en étais pas aperçue! Toujours ton estomac?

--Cela et le reste; au juste, je suis fatigué; Fernac prétend... vous connaissez bien Fernac?

--Oui certes, un charmant garçon.

--Et un bon ami, très fort comme médecin. Il dit que la vie où ma carrière m’entraîne dépasse mes forces pour le moment. Bref, je l’ai vu hier soir--il m’envoie au vert.

Mme Carriès leva un index attentif:

--Ah! cela, c’est la bonne idée... surtout si l’endroit est suffisamment écarté. Où t’en vas-tu, beau voyageur?

Le nez bossué à la royale parut s’effondrer dans la barbe blonde. Soupirant avec ampleur, l’écrivain prononça:

--... A l’île d’Yeu, ma tante.

--En effet, ce sera calme,--intéressant aussi.

--Oh! intéressant...

--Si, si; mon pauvre Louis avait excursionné un été aux îles bretonnes; il en rapporta le meilleur souvenir. Et tu resteras longtemps là-bas?

--Fernac parle de quatre mois! Je pars ces jours-ci.

--Ce sera une vraie cure! Moi qui avais compté sur toi pour me chaperonner à Vichy en juillet!

--Soyez certaine, ma tante, répondit le jeune homme avec élan, que j’eusse préféré cent fois porter vos écharpes à la buvette...

--... Et surtout ma lorgnette à la villa des Fleurs, continua la vieille dame en souriant. Je n’en doute pas, mon ami, tu as toujours été l’obligeance même!

... Voyez un peu comme les hommes sont une étrange espèce, et malaisée à contenter: le jeune romancier, croyant discerner dans ce compliment une innocente malice, ne le reçut pas avec la gratitude émue qu’on eût pu supposer.

* * * * *

Il est fort regrettable, à coup sûr, que le célèbre Lavater n’ait pu connaître la veuve Birant, de Port-Joinville, lorsqu’il écrivit les chapitres par lui consacrés, dans son _Essai de Physiognomonie_, aux analogies existant entre tels visages humains et tels facies d’animaux. Dans cette tête longue couronnant un maigre corps, et coiffée de cheveux bien tirés, à plat sous le barbichet blanc du pays de Retz, d’où la bonne femme était originaire, l’éminent philosophe eût avec joie diagnostiqué une formelle ressemblance caprine, ce qui eût enrichi d’un exemple, topique à la vérité, les remarquables planches sur cuivre qui ornent son curieux ouvrage.

Sans doute est-il superflu de dire que l’honnête paysanne n’avait pas le moindre souci de cette quasi-similitude relevée par la malignité de ses voisins. Si jamais elle avait perdu un instant à le regretter, devant la grande glace piquée qui ornait sa cheminée, ce n’était pas, à coup sûr, par cet après-midi du 7 juin, où elle s’affairait à des rangements. Et vraiment la maison avait fort bon air, habillée de chaux éclatante au dedans comme au dehors, avec ses parquets lavés de frais, ses lits drapés de rideaux blancs et raides, et ses vieilles armoires sculptées en plein bois, mais si noircies par le temps que leur propriétaire les eût bien voulu échanger pour de beaux meubles en pitchpin verni, comme ceux qu’on vend à Nantes.

La mère Birant s’appliquait à remplir le bénitier de coquillages qui accompagnait, dans la chambre d’honneur, le lit au volumineux édredon, quand un bruit de pas, résonnant au dehors, l’appela à sa croisée largement ouverte sur le calme ensoleillé de la Grande-Rue. La liaison de cause à effet ne paraît peut-être pas évidente ni surtout forcée; mais il faut savoir d’abord que la bonne femme, éprouvée par la solitude où l’avait laissée son veuvage, était fort amie d’une innocente causette, et aussi que cette journée s’annonçait, on va le voir, comme devant être de celles qui marquent dans la vie d’une loueuse en meublé.

Les pas entendus étaient ceux de Michelle, la gentille boiteuse qui servait les voisins d’en face. Dame Sidonie Birant fut légèrement déçue; mais la petite, peut-être, pourrait donner un renseignement précieux. Penchant son plat corsage par la fenêtre, la mère Birant s’enquit:

--Dis-moi, ma grande, sais-tu pas si le bateau de Fromentine est rendu au port?

La jeune fille déposa sur l’appui de la grille le filet à provisions dont elle était chargée:

--Je ne saurais vous dire, mère Birant; j’avais mes courses pour l’épicerie, près de la poste; je ne suis pas descendue sur les quais.

--Ah! ça me préoccupe, cette affaire, rapport à mon monsieur.

--Votre monsieur? interrogea Michelle, assez curieuse de sa nature, et se réjouissant de raconter, tout à l’heure, du nouveau à Mlle Yvonne.

--C’est vrai, tu n’es pas au courant. J’ai eu les sangs si tourneboulés par ces dépêches, depuis trois jours, que je ne sais pas comment j’ai vécu. Gratter mes parquets, laver mes rideaux, brasser la paillasse et la mettre chauffer au soleil...

Du coup, la petite boiteuse traversa la rue. C’était une entreprise plus facile, d’ailleurs, et moins périlleuse, que de s’engager à Paris, vers cinq heures du soir, dans la traversée du carrefour Châteaudun.

Sidonie continuait, heureuse d’avoir une auditrice, et possédée par le réconfortant sentiment du labeur accompli:

--J’ai d’abord reçu un télégramme d’un de mes anciens locataires, le docteur Fernac; des gens tout ce qu’il y a de comme il faut, avec des enfants bien mignons qui se plaisaient à croquer mes pommes, comme des amours. Le docteur retenait ma grande chambre pour un ami fatigué, qu’il m’a dit; sans doute que je lui ferai la «pension» aussi, à cet homme. Lui, il m’a télégraphié, hier, qu’il serait là aujourd’hui. Alors, tu comprends, ma fille, j’ai eu du tracas; mais maintenant tout est en ordre, la Sainte Vierge pourrait s’y mirer. Regarde voir.

Michelle avança la tête par la fenêtre, et admira, comme il convenait, la propreté cossue de la maison, que la mort du patron Birant, broyé avec son bateau, lors d’une bourrasque d’équinoxe, forçait sa veuve à louer à des baigneurs, pour pouvoir élever les orphelins. Ayant admiré les poignées de la commode fourbies à clair, comme une drague qui vient de racler le fond de la mer, la jeune fille se disposa à rentrer en face, dans la maison drapée de vigne. Par habitude, avant que de pousser la porte de la grille, elle jeta un coup d’œil dans la rue; alors, elle s’écria:

--Mère Birant, voici votre locataire, pour sûr!

--Jésus! le crois-tu bien, ma fille?

--En tout cas, ce n’est point quelqu’un de l’île. Et Jamicot, le commissionnaire, suit ce monsieur avec une malle.

Trois enjambées, démesurées d’ailleurs, amenèrent Sidonie sur sa porte. Elle y arriva pour voir s’avancer, à une vingtaine de mètres, un homme de haute taille, jeune mais pâle, qui portait sur le bras un vêtement de voyage, et dont le front était ombragé par un feutre assez semblable--mon Dieu, oui!--à ceux des métayers du marais breton. Il marchait en regardant autour de soi avec curiosité, ce qui ne laissait pas que d’étonner Sidonie, car, en vérité, chacun sait bien qu’il n’y a rien à voir à Port-Joinville: c’est ce que tout le monde connaît, et voilà tout.

La bonne femme s’avança vers l’étranger, souriante et empressée:

--Ça ne serait-il pas que vous venez chez moi, monsieur?

--Mais c’est bien possible, madame, répliqua fort courtoisement le voyageur. Madame Birant, sans doute?

--Elle-même, monsieur, pour vous servir, répondit la Bretonne, intimidée par la barbe dorée de l’inconnu.

Il semblait à la bonne femme avoir vu quelque part une tête de ce genre... peut-être dans les livres d’école de ses garçons, et ce souvenir, pour vague qu’il fût, était certainement impressionnant.

--Eh bien donc! riposta l’étranger, moi, on m’appelle M. Mauroy, et je suis votre pensionnaire. Vous voulez bien consentir à faire ma cuistance et mon lit pendant quatre mois?

Jamais la veuve Birant n’avait entendu ce terme insolite de _cuistance_, fleur poussée au sillon âpre des tranchées. Elle devina pourtant quelle en pouvait être la signification, et répondit, avec un élan favorisé par la bonne humeur d’un homme qui se révélait si facilement abordable:

--Ah! dame oui, monsieur, tant que vous voudrez!

--Parfait; nous nous entendrons très bien, et votre maison me plaît à première vue.

Sur quoi l’écrivain s’occupa de faire avancer sa malle; et, mettant le pied dans le large vestibule, qui fleurait le pot-au-feu, l’eau de Javel et le printemps, Roger Mauroy entra dans sa vie islaise, laquelle devait être pour lui la cause d’une aventure infiniment plus singulière que mes lecteurs jusqu’ici ne le peuvent raisonnablement supposer. Le ciel resplendissait d’un bleu vif, où de frêles nuées se dissipaient, dans l’éblouissement de la lumière, comme s’effaçaient, derrière le romancier, les préoccupations, si menues à distance, qu’il avait laissées à Paris.