Tandis qu’Yeu pansait ses blessures et s’apprêtait à revivre dans le travail et dans la foi, Yvonne voyait avec joie se consolider la santé de son père. Tous deux, l’un à l’autre appuyés, reprenaient, dans le calme, leurs habitudes paisibles et leurs occupations de bienfaisance, sans soupçonner la singulière aventure où les allaient entraîner les desseins mystérieux de la Providence.

Présentons maintenant un nouveau personnage, héros de la Grande Guerre, et d’ailleurs bien connu de ce que l’on est convenu d’appeler le Tout-Paris littéraire et mondain.

* * * * *

L’appartement de Roger Mauroy était bien tel qu’on pouvait supposer le logis de cet écrivain comptant trente-cinq ans à peine, et que le roman et le théâtre comblaient pareillement de leurs grisants sourires dorés. C’était, dans la paix élégante de Passy, un rez-de-chaussée dont les fenêtres ouvraient sur la voie ferrée qui suit en tranchée le boulevard Marbeau; dès le vestibule, les affiches du dernier succès de Mauroy accueillaient les visiteurs de l’auteur dramatique, et le grand bureau-salon, que deux fenêtres voilées de soie verte éclairaient d’un jour étrange et raffiné, était meublé avec une fantaisie fastueuse qui révélait les goûts et la vie du jeune et déjà célèbre écrivain.

Au mur, des rangs de livres couraient; ils composaient le fond du décor, fond précieux où s’épaulaient les éditions anciennes et les reliures plus vives habillant les maîtres modernes du roman et de la scène. L’austérité que cette imposante bibliothèque eût aisément conférée à la pièce se trouvait corrigée par une foule de bibelots groupés capricieusement, et auxquels Roger tenait fort; au mur, des pointes sèches de Helleu, quelques dessins de camarades, des photographies chaleureusement dédicacées par d’aimables interprètes désireuses de se voir attribuer un prochain rôle. Une bannière brodée, prix d’une fête du _Grand Journal_, était drôlement plantée dans une potiche japonaise; en bonne lumière, une caricature incisive, prestement enlevée, représentait le maître de céans sous les traits d’un cavalier à large feutre, Falstaff maigre ou d’Artagnan barbu.

Le dessinateur n’avait exagéré qu’à peine, ainsi qu’il est aisé de nous en rendre compte en surprenant l’écrivain assis à sa table de travail, un bureau Renaissance finement sculpté, encombré de papiers, d’ailleurs mal rangés, entre une machine à écrire, et un appareil téléphonique--indispensables auxiliaires de l’homme de lettres au XXe siècle. Roger Mauroy est un grand garçon svelte, bien moulé dans le veston montant de la gent romancière. Il est blond, d’un blond châtain que met en valeur une barbe bien fournie que l’écrivain soigne avec amour, car il sait que de face elle lui confère l’aspect de Henri IV, tandis que de profil l’arête impérieuse de son nez l’apparente directement au François Ier du Titien: double ressemblance dont Roger, je vous le confie, a la faiblesse d’être assez vain.

Sur le veston bleu fleurit, discret, un étroit ruban rouge et vert, cueilli parmi la fournaise de Verdun, et qui vint panser à propos la blessure ouverte par un éclat d’obus reçu dans l’épaule, aux avant-postes. Parti, en août 1914, sergent de réserve, comme Péguy, le lieutenant Mauroy a été démobilisé à Mayence, en avril 1919, voici deux mois. Il s’est, avec une satisfaction vive, inséré de nouveau dans des vêtements civils, constatant toutefois sans plaisir que la rude vie des camps l’avait fait passablement maigrir, et qu’il lui faudrait enfoncer davantage son feutre mousquetaire: n’avait-il pas semé, au cours d’une campagne de cinquante-trois mois, bon nombre des cheveux si joliment bouclés dans lesquels s’égarait volontiers sa main longue, au cours de ses laborieuses rêveries?

L’auteur des _Orchidées parisiennes_, hardi roman à clé dont l’éditeur Gauvain mettait en vente le quarantième mille lorsque éclata la conflagration européenne, a fait encore, à son retour dans la capitale, une constatation d’un autre ordre, et plus grave. Quelques visites dans les bureaux de rédaction et chez certains secrétaires de théâtres, membres de cette confrérie qui s’est si spirituellement rangée sous l’égide des «Mille-Regrets», ont enseigné au démobilisé que quatre ans de guerre sont parfaitement aptes à appesantir l’oubli sur l’écrivain qui a délaissé la plume pour le revolver. Tandis que Mauroy, des Vosges à l’Yser, promenait son intrépidité railleuse et son casque bossué, toute la tribu des invalides, des trop vieux, des trop faibles--et des embusqués--s’est ruée à l’assaut des feuilles délaissées par les combattants. Mon Dieu! il leur fallait bien vivre... il fallait aussi que les revues parussent, serait-ce en format réduit. Si bien que Roger a dû reprendre ses affaires en main vigoureusement, et, sans perdre une minute, se faire voir, se rappeler avec insistance au souvenir des importants directeurs de théâtres ou de journaux. Maintenant le voilà remis en selle, grâce aux fondations solides que possédait sa réputation d’artiste, grâce aussi aux bonnes relations que ce garçon sympathique avait su nouer un peu partout.

A ce jeu, travaillant le jour, sortant le soir pour joindre les confrères, qui généralement reçoivent à des heures tardives, Mauroy ne s’est pas reposé des fatigues de la guerre. Aujourd’hui, en dépit du soleil printanier qui joue effrontément près de lui, sur le buste orgueilleux d’une Circé de marbre, il est singulièrement déprimé.

Cependant ce conte, promis aux _Œuvres françaises_, et dont les pages s’étalent devant le jeune écrivain, doit être terminé au plus vite... Sous la plume nerveuse qui hésite, ou griffe le papier d’un trait rageur, les feuilles se couvrent de ratures aussitôt que de lignes nouvelles; Roger dépose avec humeur son stylo, passe la main sur son front las; certainement, il ne fera rien de bon aujourd’hui.

Au moins faut-il porter, sur l’acte en représentation au Théâtre de la Victoire, cet œil du maître vanté par La Fontaine, et que les conditions de la vie moderne ont pourvu de moyens d’investigation dont le Bonhomme eût été grandement surpris. Mauroy décroche son récepteur téléphonique:

--Allo, mademoiselle... voulez-vous me donner Trudaine 76-81... Bien... Merci.

Après l’attente coutumière imposée par cette administration que l’Europe, assure-t-on, ne cesse de nous envier, la conversation s’engage.

--Allo! Le Théâtre de la Victoire?

--...

--Voulez-vous me donner le secrétaire général? Ici, M. Mauroy.

--...

--Ah! bonjour, cher ami. Eh bien! ça marche toujours, mon _Aurore effroyable_?

--...

--Bravo! Combien hier?

--...

--Oh! oh! pas possible! et la location pour ce soir?

--...

--Hé mais! Je suis un heureux auteur--parce qu’admirablement servi, d’ailleurs, et merveilleusement encadré.

--...

--Si, si! c’est vrai. Je passerai rue Chaptal un de ces jours.

--...

--Aujourd’hui, pas moyen. Je vais à mon cercle où je dois rencontrer Mercier, du _Nouveau Magazine_. Au revoir.

Et François Ier raccrocha le récepteur en fredonnant dans sa barbe royale un refrain de café-concert. Puis, décidé à abandonner momentanément son conte, sous ce prétexte, d’ailleurs spécieux, que sa pièce vogue à pleines voiles sur l’océan du succès, l’écrivain sonne son domestique:

--Julien, donne-moi mon pardessus et mon chapeau.

--Vous sortez, mon lieutenant?

--Je sors, et je dîne au cercle.

--Bien, mon lieutenant.

Pour Julien, le romancier Mauroy est demeuré l’officier qui, au péril de sa vie, emporta sur son dos, jusqu’au poste de secours, son ordonnance à qui un éclat d’obus venait d’ouvrir la cuisse. Ce sont là choses qui ne s’oublient point, et qui, par-dessus les distances sociales, établissent un pont d’affectueuse sympathie entre le sauveur et le sauvé. Sorti de l’ambulance peu après le temps que les troupes françaises franchissaient le Rhin aux accents de _Madelon_, Julien Boitel, tout naturellement, était revenu au service de Mauroy démobilisé; celui-ci, depuis longtemps orphelin, avait été heureux de retrouver le dévouement fidèle de son poilu. Ignorant les haines de classe, Julien ne s’offusquait pas, bien au contraire, d’entendre son maître conserver, pour lui parler, le tutoiement des tranchées.

... Bien pris dans le pardessus qu’il laissait flotter avec négligence, le feutre légèrement sur l’oreille, suivant une inclinaison à loisir étudiée, Roger sortit sur le boulevard. La brise de juin caressait avec douceur les feuilles des arbres tout proches, et il flottait dans l’air léger une printanière allégresse, qui fut douce au front fatigué de l’auteur dramatique.

* * * * *

Quand Mauroy arriva, pour y dîner, au cercle de l’avenue des Champs-Élysées, une impulsion le poussa vers une table solitaire, après que, d’un coup d’œil, il se fut assuré que le secrétaire du _Nouveau Magazine_ ne se trouvait pas encore là. Cette absence contraria le romancier moins qu’il ne l’eût pensé: vraiment, il était las, dégoûté de lui-même et des autres, et la démarche infructueuse qu’il venait de tenter dans une rédaction où sa carte n’avait pu forcer la porte du directeur, avait achevé de plonger l’écrivain dans un état d’écœurement nettement caractérisé.

--Tiens, Mauroy! Que fais-tu là sans bouger? Attends-tu que ton potage prenne en gelée?

Roger leva un regard morne sur l’ombre qui s’interposait entre la fenêtre et lui. Il reconnut le front large, le menton énergique, les yeux scrutateurs de son ami le docteur Fernac; il lui dédia un sourire, accompagné d’une main molle que l’autre serra cordialement.

--Bonjour, vieux.

--Dis donc, s’enquit le médecin en posant l’index sur la chaise qui faisait face à Mauroy, la place est libre?

--... Oui.

--Ma femme a emmené les enfants chez sa mère pour les vacances de la Pentecôte; je vais dîner avec toi.

--... Oui.

Le maître d’hôtel s’empressait. Témoignant d’une affectueuse sollicitude, le docteur examina son camarade. Il plaisanta:

--Pas folâtre, ce soir, l’illustre auteur de _l’Aurore effroyable_. Voyons, qu’y a-t-il? Fais voir ta mine?

Docile, Mauroy leva la tête. Le patricien évalua d’un regard expert les yeux creux, les joues pâles, le pli lassé de la bouche; il avança en une moue soucieuse la moustache qui ombrageait son menton strictement rasé.

--Heu! fit-il, pas brillant! Tu es malade.

--Je suis à plat.

--Qu’est-ce qui cloche?

--Rien et tout... Fatigué... des ennuis de métier... Vrai, en ce moment, conclut l’écrivain, je ne vaux pas grand’chose... tiens! pas même une pièce d’Henri Fortis.

Le médecin sourit:

--Incorrigible, ce Roger! Et alors, que fais-tu pour te soigner?

--Je me repose.

--Tu te reposes... à Paris?

--Dame! observa Mauroy, le Grand Prix n’est pas couru, personne n’est