Les mois ont passé, septembre étend sur les villages un précoce automne, septembre qui sème la joie sur la côte en ramenant les Islandais. Les auberges sont pleines de chants et de rires, le parfum des victuailles s’en échappe, mêlé au tintement des bouteilles, aux ritournelles des binious. Les femmes ont sorti des profondes armoires les devantiers de velours et les coiffes brodées; et plus haut que les quais du petit port, les goélettes désarmées dressent leurs mâts aux vergues apiquées.
Deux hommes longent le bassin, l’un vieux, l’autre jeune, et le plus âgé s’enquiert, dans un soupir:
--Et alors, Corentin, t’as fait une bonne campagne?
--Mais oui, père Gonéry.
--L’Islande, vois-tu, mon gars, c’est loin, c’est froid, c’est dur... N’importe, quand on devient trop vieux pour bourlinguer, on s’en ronge de regret.
--Sûr que ça n’y est point gai tous les jours!
Du bout de sa botte, le marin tourmente, pensif, un anneau scellé pour l’amarrage des chaloupes, dans la pierre du quai. Brusquement il demande:
--Et Mona?
--Elle pleure, la pauvre petite, à s’user les yeux...
Corentin hoche la tête. Ce geste semble inquiétant à l’ancien. Il s’arrête, frappe sur l’épaule du jeune homme:
--Mon gars, fait-il, tu sais quelque chose que tu ne m’as pas dit.
--Peut-être.
--Parle!
--Je ne connais rien par moi-même, père Gonéry; mais celui-ci pourra vous renseigner. Yves!
Corentin montre, parmi une troupe joyeuse, sortant d’une auberge voisine, un novice bien découplé. Celui-ci quitte ses camarades, qui se hâtent vers l’église, dont le clocher appelle pour les vêpres. Il rejoint son ami:
--Yvon, questionne Gonéry, Corentin dit que tu sais des choses rapport à la _Joséphine_...
--Je les sais sans les savoir, reprend le gars en grattant sous son béret sa tête bouclée. On n’aime pas à raconter le malheur, on n’ose pas dire qu’on est sûr...
--Parle toujours, insista Corentin. Tu sais bien que c’est pas nous qui te ferions des ennuis.
--Pour lors, c’était vers la fin de juillet, sur les bancs. On pêchait par une nuit de lune, claire à voir tous les mouvements des gars dans les doris et sur le pont des goélettes. Le bateau à Guerval était à tribord de nous, à deux cents brasses peut-être...
Le matelot hésitait; anxieux, Gonéry le pressa:
--Alors, mon petit, alors?
--Alors on entend sur la _Joséphine_ un bruit de querelle; ça arrive souvent avec une brute de patron comme ils ont. Nous, n’est-ce pas, on était habitué, on n’y faisait plus attention. Et puis tout à coup, voilà que nous arrive un cri, mais un cri!...
Le gars se tait, frémissant et tout pâle. Reconnaissant à peine sa propre voix, l’ancien demande, anxieux:
--Qui avait crié?
--Jamais on ne l’a su...
Un silence, lourd de l’épouvante des drames enveloppés de mystère, s’appesantit entre les trois hommes. Du regard, Gonéry compte les goélettes, immobiles et comme endormies sur l’eau verte du port. Se parlant à lui-même, il dit:
--Guerval n’est pas rentré...
--Il n’ose point rallier sans doute. A la fin, le syndic trouverait cela drôle, tous ces malheurs...
--En tout cas, ne dites rien à la petite! Tant qu’on n’est pas tout à fait certain... Pauvre Mona!
Un nuage noir passa sur le soleil, un coup de vent froid souleva, en petites lames aiguës et sournoises, l’eau lourde du bassin. Les matelots courbèrent la tête, et s’en revinrent vers le village, lentement, et comme terrassés sous le poids du destin.