A ce moment les bannières arrivaient, à la tête de la longue théorie des fidèles. Le recteur s’arrêta, et, autour de lui, les surplis se groupèrent, face aux lames moirées de soleil. D’un geste ample, il bénit tout le peuple, et chacun s’agenouilla. Le Goanec lui-même, à l’écart, près de sa femme craignant quelque malheur, ôta son bonnet et bredouilla un Ave. Lentement, dans le silence traversé par la chanson douce et grave des brisants, le prêtre bénit la mer aussi. Puis il jeta un regard de bonté sur les couples des fiancés, si proches aujourd’hui, et que demain allait séparer la Mauvaise.

Il y eut quelques secondes de recueillement profond; quand les fronts inclinés se relevèrent, un alleluia jaillit de mille poitrines. Le clergé commença de descendre la dune, derrière les hautes croix d’argent balancées au rythme des pas de ceux qui les portaient. Et les fidèles de tout à l’heure se groupèrent dans le désordre du cortège disloqué, au gré des amitiés ou des amours. Par trois ou quatre, plus souvent par deux, jeunes gens et jeunes filles, mains nouées, erraient sur le large plateau de la falaise. Des aveux, des projets fleurirent, que la brise de mer emportait dans l’infini du mystère, et qu’accompagnait parfois le cri railleur d’un goéland.

Marie Le Goanec scrutait la foule avec une anxiété qui d’abord se rassura à ne pas y voir Mona. Les poings serrés, le père dévisageait les couples; brusquement, il s’écria:

--Les misérables!

Il venait d’apercevoir sa fille au bras de Yann, respectueusement penché vers elle.

En trois bonds, le père fut auprès d’eux; saisissant Mona par la manche, il la secoua, furieusement. Un tumulte monta dans la foule, stupeur, curiosité, épouvante.

--Ma fille! cria la Bretonne dans un sanglot.

--Patron! protesta Yann.

Mais le pêcheur n’écoutait rien. Mona chancelait sous l’étreinte; il proféra dans un juron:

--C’est comme ça que tu me désobéis! Tonnerre! Je te briserai!

--Vous me tuerez avant, s’écria le gars, en s’élançant devant son amie d’enfance.

D’une bourrade, le père l’écarta; sur Mona qui, le front baissé, demeurait atterrée, il leva son poing fermé. La mère eut un cri d’effroi, les assistants s’approchèrent.

--T’expliqueras-tu, fille dénaturée? Réponds, ou je t’écrase!

Des mains retinrent Yann qui allait s’élancer sur le forcené. Gonéry, qui avait vu avec inquiétude ses deux jeunes protégés suivre côte à côte la procession des fiancés, au frissonnement moiré des bannières, Gonéry se plaça entre les deux hommes, et, avec l’autorité que lui conférait, dans le village, d’un consentement unanime, toute une vie de travail et d’intégrité:

--Arrêtez, Goanec! Et toi, petit, dit-il à Yann frémissant, tiens-toi tranquille... Voyons, patron, assez de gros mots et de grands gestes; que voulez-vous, en somme?

Avant même que le pêcheur n’ait eu le temps de répondre, une rumeur court la foule, qui s’écarte: Guerval paraît. En un éclair il comprend la scène, il embrasse d’un même regard Mona réfugiée aux bras de sa mère, Le Goanec courroucé, Yann résolu, un regard ardent au fond de ses yeux clairs. Et avec la condescendance de l’homme habitué à parler en maître, qui, pour un moment, fait la grâce de quitter le premier rang, Juhel se prend à rire:

--Voilà bien du bruit, semble-t-il! Que se passe-t-il donc à cette heure?

--Tenez, père Gonéry, ma réponse, la voici qui arrive: je veux que Mona épouse ce garçon-là! Un rude homme, que c’est! et un fin matelot!

Une étreinte, où il y a de la complicité, unit les deux pêcheurs, car, ayant prononcé cette double déclaration, Jérôme s’est tourné vers Juhel, et a appuyé ses paroles d’une vigoureuse accolade. Puis Guerval, avec un sourire féroce, tend à la jeune fille sa main velue. Mona s’écrie:

--Jamais!

Défaillante, elle chancelle; Yann s’approche pour la soutenir, et, semblant presque frêle devant les deux marins, le gars prononce:

--Patron, je vous demande la main de votre fille; tout à l’heure, nous nous sommes accordés.

--Accordés, tonnerre! rugit Le Goanec ivre de fureur. Que le diable t’étrangle! Décampe vivement, ou je te fiche à l’eau.

Un mauvais rictus plisse les lèvres minces de Guerval; Yann n’a pas reculé. Gonéry pose sur la vareuse du pêcheur une main que l’âge n’a point affaiblie:

--Du calme, Goanec! Dis-moi plutôt, pourquoi ne veux-tu pas de Yann pour gendre?

--Parce que...

--Parce que quoi?

--Parce qu’il est pauvre.

L’ancien haussa les épaules:

--Belle raison! Tu l’étais à son âge. La pauvreté, quand on a du cœur au travail, ça se guérit, tu le sais comme moi.

--Mona n’épousera, moi vivant, qu’un marin.

La déclaration tombe, formelle, dans le silence. Juhel redresse son torse épais; sur l’épaule de sa mère, Mona pleure. Yann enveloppe son amie d’un long regard rayonnant d’amour; il fait un pas vers l’arête de la falaise, regarde, avec une répulsion qu’il domine, la mer endormie dans sa paix trompeuse, et d’une voix ferme il lance:

--Soit. J’embarque demain. Qui veut de moi pour novice, patrons?

--Je te prends sur les _Trois-Frères_!

--Viens à bord de l’_Espoir-en-Marie_, petit!

--Il a du cœur, le gars!

Cependant Le Goanec s’est concerté avec Guerval. Le père de Mona s’avance, roulant dans ses lourdes bottes comme au large:

--C’est sérieux? Tu es prêt à tout?

--Je ferai à votre volonté, patron.

--Eh bien, tu vas embarquer sur la _Joséphine_. Guerval te donne un cadre pour l’Islande. A ton retour, on causera.

--Sur la _Joséphine_? répète Yann pâlissant.

--Je le veux. C’est dit?

--C’est dit.

Yann se tourne vers Mona; mais la jeune fille est évanouie: autour d’elle, sa mère, des voisines s’empressent. Le Goanec hausse les épaules, et gagne avec Guerval la prochaine buvette, pour s’entretenir des affaires qui tiennent si fort au cœur du père de Mona; les hommes s’écartent sur leur passage, plusieurs viennent serrer la main du nouveau marin. Lui cependant, pensif, regarde le flot dont la course a noyé la petite grève; et il prononce, dans un frisson dont il n’est pas maître:

--O mer, tu es sinistre ce soir...