Les derniers chants avaient été dispersés par un souffle léger du vent, quand un groupe nouveau apparut. C’étaient les Le Goanec, et le marin qui les accompagnait, face brutale, carrure épaisse, c’était Juhel Guerval, l’époux promis à Mona.

Les deux hommes paraissaient de fort méchante humeur.

--Elle n’est pas là! dit Guerval, d’une voix où grondait la colère.

--C’est extraordinaire! fit Le Goanec, fouillant la côte à regards rapides et perçants. Je me demande...

--Demandez-vous ce qu’il vous plaira, interrompit le patron de la _Joséphine_, pour moi, je vous avertis que je trouve cette histoire désagréable autant que singulière.

Une phrase du _Magnificat_, étouffée, lointaine, vint mourir là. La mère de Mona s’écarta, le cœur étreint d’un pressentiment.

--Pourvu qu’elle n’ait pas suivi la procession avec Yann, murmura la Bretonne en se signant à la dérobée.

Son pauvre visage de femme courbée depuis vingt ans sous le poing du maître, avait pâli de terreur; elle grimpa sur un rocher pour tenter d’apercevoir, par delà la falaise, les couples qui bientôt allaient revenir. Mona s’y trouverait-elle point au bras de Yann? C’étaient en somme ses deux enfants qu’elle réunissait volontiers dans son cœur, et pour lesquels elle redoutait également la colère du père.

Cependant Guerval reprenait d’une voix âpre qui martelait ses paroles:

--Tout de même, patron Le Goanec, vous me faites là un rude affront!

--Hé! comment cela?

--Dame! vous m’avez dit qu’avant le départ des goélettes je suivrais le pardon des amoureux, Mona à mon bras. Le jour est venu, la fête se déroule, le galant est prêt, mais la promise... pfft!... et j’embarque demain!

Il eut un geste goguenard, où tremblait une fureur. Le Goanec, pris de peur quant aux réparations promises pour sa barque par ce fiancé en expectative, affirma, cachant son inquiétude sous une rondeur affectée:

--Parole, vous vous alarmez à tort, Juhel! Puisque je vous ai promis que la petite vous épousera! Cristi! Je lui casserais plutôt mon penn-bas sur la tête!

--J’espère que vous n’aurez pas à en venir à cette extrémité.

Le père avait appuyé cette menace d’un coup de talon énergique, qui broya une innocente étoile de mer rêvant au soleil sur le sable. La Bretonne eut un frisson: elle savait qu’il ferait comme il le disait!

Cependant le pêcheur, calmé par cette explosion de colère, avait posé la main sur l’épaule du gendre qu’il s’était choisi; bonhomme, il expliqua:

--Je ne sais point ce qui lui trotte en la cervelle; c’est si jeune! Mais vous pouvez vous préparer pour les noces, compère; nous les ferons dès votre retour d’Islande, foi de Goanec! Je vois déjà les rubans qui flotteront à votre boutonnière!

--Les chaînes de ma petite... pensa Marie Le Goanec.

L’homme continua, en se redressant avec autorité:

--Je suis le maître sous mon toit, comme vous à votre bord. Je parle, on obéit. Guerval, vous pouvez aller parer la _Joséphine_, puisque le temps vous presse, comme vous me disiez tout à l’heure. Moi je veux voir revenir la procession; si Mona y a été, je mets le grappin dessus, et je ne lâche sa main que pour la mettre dans la vôtre.

--A tantôt, patron.

Guerval s’éloigna. Marie se rapprocha de son homme, dont le regard bleu, subitement adouci, caressait la mer. Les chants vibraient, plus fort à chaque seconde. La Bretonne murmura douloureusement:

--Ils reviennent...

--Qui? grogna Le Goanec.

--Ah! soupira sa femme sans répondre directement, pourquoi donc que tu y tiens tant que cela, à la gueuse de mer, mon pauvre homme? Jusqu’à faire notre malheur à tous!

--J’y tiens!... j’y tiens!... parce qu’elle ne m’a point fait périr! C’est quelque chose, je pense. Et puis je veux un gendre avec qui je puisse causer de mon métier. Ainsi Mona n’épousera qu’un marin... Et elle ne sera pas non plus la femme d’un sans-le-sou.

--Hélas, Jérôme, as-tu bien réfléchi?

--A quoi encore?

--Nous n’avons plus qu’elle, puisque les gars sont morts à la guerre... murmura la mère appelant à elle tout son courage. Si tu brises son cœur pour toujours...

--Comment? fit le patron Le Goanec, qu’est-ce que tu veux dire?

--Yann, son ami d’enfance... Ils ont été élevés ensemble... Ça ne serait pas étonnant qu’ils se plaisent...

Le marin tressaillit, une bouffée de sang empourpra son visage:

--Tais-toi, gronda-t-il. Écoute ce que je te dis: si j’étais sûr que ma fille aime ce failli paysan, je la tuerais ce soir, de la main que voilà!

Il brandissait un poing noueux. Puis, entendant se rapprocher les cantiques, il gronda, les mâchoires serrées de fureur:

--Voilà le cortège! Si ma fille, par impossible, était là avec un galant... il y aurait du vilain!