Grave affaire, le choix du titre d’un roman! Cette brève formule, condensée en quelques mots, doit piquer la curiosité du public, et éveiller en lui le désir de feuilleter les pages qu’elle présente, c’est vrai; mais, avant toutes choses, il faut qu’elle parle à l’imagination de l’écrivain, qui aime un titre évocateur où se nourrira sa pensée, jusqu’au jour où il tracera la dernière ligne du dernier chapitre.
Pour son «histoire feinte», comme dit Littré, Mauroy ne chercha même pas: le livre s’appellerait _Yvonne l’Islaise_, en-tête qui trancherait heureusement sur la foule des titres qui s’étagent aux devantures des libraires. Quant à l’action...
Il la concevait suivant le mode preste, badin, primesautier, qui avait assuré le succès triomphal des _Orchidées parisiennes_. Roger n’avait rien d’un moraliste; il se plaisait, sans viser plus haut, à amuser ses contemporains. Ambition qu’il est aisé à un auteur de satisfaire, dès qu’il sait conter l’anecdote, et pratiquer l’art--peu recommandable, à la vérité--du double sens. Donc la réelle Yvonne, chargée du premier rôle, sans même qu’on prît la peine de changer son nom, partagerait la vedette avec un baigneur qui, dans l’île, chercherait, et trouverait, à distraire ses journées de vacances.
L’aventure serait saupoudrée d’esprit, affriolante, pimentée, et il y aurait du ragoût, car, autour de la figure de premier plan, tout serait campé au naturel: bourg, indigènes, sites sauvages et vie islaise.
On devine qu’ayant formé pareil dessein, Mauroy ne l’envisagea pas longtemps au futur. Promptement il se mit à l’œuvre, et les semaines coulèrent dans la paix, partagées entre les paysages accueillants et la chambre studieuse; Roger, à qui ce régime convenait admirablement, ne s’était jamais connu une plume si alerte; son roman venait vite, et il venait bien. L’écrivain prenait un plaisir intense, mais peu charitable, à travailler sur le vif, tout en déformant sciemment la mentalité de son principal personnage.
Le jeune homme, cela se conçoit, n’avait pas soufflé mot à ses amis d’_Yvonne l’Islaise_; il ne leur avait point caché cependant qu’il s’était remis à l’ouvrage. Cela s’était fait très naturellement, certain jour que M. Hérieau l’avait invité à venir, le lendemain matin, relever avec lui des casiers à homards, mouillés en face de Noirmoutier, devant les rochers des Iliaux.
--Ce serait avec un vif plaisir, commandant, mais je ne sors plus le matin.
--Sérieusement?
--Sérieusement; après le dîner non plus.
--J’avais cru remarquer, en effet... vous n’êtes pas souffrant, mon jeune ami?
--Non, non, soyez sans inquiétude.
--Ah! vous m’aviez effrayé!
Roger ramassait un joli fragment de quartz neigeux veiné de rose, qui était tombé au pied du rocher du Caillou-Blanc, trouant l’herbe rase, devant l’anse des Broches. Il expliqua à l’officier, debout près de lui, sur la falaise:
--La sympathie que vous me témoignez m’honore, commandant. Je vous confie bien volontiers que j’ai mis en chantier un nouveau livre. Vous savez... un écrivain... il faut me pardonner!
Il souriait, avec quelque malice nichée dans la barbe blonde; le commandant poursuivit gaiement:
--Ah, ah! voilà donc le mystère! Et... un livre sur quel sujet?
--Mais sur l’île, cela va de soi! ne m’avez-vous pas tout obligeamment appris à la connaître et à l’aimer?
Une satisfaction profonde illumina le cœur de l’officier: aimer l’île! comme Mauroy avait dit cela! C’était clair: ce qu’on aime, à trente-cinq ans, c’est moins un pays, si pittoresque soit-il, que la jolie fille aux côtés de qui on eut du plaisir à le parcourir, et de qui, chemin faisant, on a pu découvrir les qualités exquises et le charme prenant. Certainement, le romancier, à travers les pages de son manuscrit, voyait s’estomper l’image d’Yvonne... Pour cacher son émoi, l’heureux père s’enquit:
--Excellente idée, cher monsieur! Et quel genre? Documentaire, sans doute?
--Précisément, répondit avec aplomb le Parisien, qui jamais n’avait hésité à donner une entorse à la vérité, lorsqu’il y voyait quelque avantage et voulait s’éviter des difficultés, fût-ce aux dépens de la plus élémentaire morale.
--Parfait. Est-il besoin de vous dire que je mets avec joie tous mes bouquins à votre disposition, et aussi l’ensemble de mes connaissances touchant mon coin natal?
--Votre secours peut m’être infiniment précieux, commandant. J’en userai à l’occasion. Ainsi vous me parliez tout à l’heure d’un vapeur qui, dans cette anse, fut abandonné par son équipage?
--C’était le 27 décembre 75, au matin; il s’était mis au plein par une brume si épaisse que le capitaine, un Hollandais connaissant peu nos côtes, ne se douta point qu’il avait abordé Yeu. Il fit aussitôt armer les chaloupes et gagna Noirmoutier, laissant les feux de position de son navire allumés.
--Un piètre marin, me semble-t-il.
--Vous l’avez dit. Quand, peu après, nos pêcheurs aperçurent ce cargo échoué, qui ne répondait pas à leurs appels, ils montèrent à bord: le déjeuner des matelots cuisait encore dans la cambuse; sur la table du capitaine, un flacon de whisky attendait, auprès d’une tasse de café qui n’avait pas eu le temps de refroidir. Et pas un homme dans les coursives!
--Un véritable vaisseau fantôme! murmura Roger, attentif à ne pas perdre un détail de ce singulier récit.
--Tout à coup, les visiteurs, qui exploraient toujours le navire, ayant ouvert un panneau, se virent accueillis par des mugissements effroyables, tandis que des yeux flamboyaient dans la pénombre. Nos hommes coururent chercher main-forte à Port-Joinville pour sauver ce tigre, d’ailleurs en cage, et qui fut dirigé vers la ménagerie à laquelle il était destiné...
Le commandant parlait avec une verve de jeune homme: bien souvent il avait conté cette vieille histoire, mais jamais encore il n’y avait trouvé autant d’intérêt que cette fois, car il pensait tenir celui qu’en son cœur, déjà, il nommait son gendre.
* * * * *
La tristesse de l’automne, qui, depuis qu’il y a des écrivains, leur fournit d’utiles motifs en _la_ mineur, n’est pas perceptible sur une île où, dès la Saint-Louis, le soleil a grillé toute la végétation, mais où, en revanche, l’hiver est d’une douceur que mainte région lui pourrait envier... Aussi, le 25 septembre, Mauroy, assis avec ses amis sur la plage des Sables-Rouillés, s’abandonnait-il à un bien-être physique et intellectuel qui n’était troublé par aucun regret né de l’arrière-saison.
Comment eût-il pu en être autrement? Le soleil, qui lui avait rendu courage et force, baignait de ses flots tièdes encore le sable lisse, élastique, couvert à chaque marée, asséché aussitôt, sur lequel Roger musardait avec délices. Contre les roches bornant en courtes jetées le cirque de la grève, la mer roulait, dans ses vagues pailletées de lumière, des volutes lourdes de sable roux, évidemment formé, grain à grain, par l’usure des dykes de microgranulite rouge qui ont constitué, avec les siècles, cette plage couleur de rouille. De l’embrun s’élevait en paquets d’ouate sur la falaise; comme des plumets, des écharpes de rêve, le vent effilochait, aux arêtes des récifs, des panaches d’eau irisée. L’écrivain se plaisait à y voir des fusées légères, s’envolant pour souhaiter la bienvenue de la côte natale à _Yvonne l’Islaise_.
Il avait écrit, ce matin précisément, la dernière page de son livre. Encore quelques jours de mise au point, et l’ouvrage, amoureusement fignolé, écrit avec plaisir, donc devant se lire de même, serait prêt pour la copie. Ensuite, ce serait la destinée mystérieuse du manuscrit lancé dans la carrière, parmi des imprévus qui sont, autant qu’un souci, un attrait pour son auteur.
Tout à coup, M. Hérieau prononça:
--Beau temps pour les tourterelles! Nous allons avoir un passage superbe.
--Elles se sont annoncées? répliqua le Parisien avec une intention quelque peu railleuse.
--En mai et en septembre, leur venue est régulière, depuis que Yeu est Yeu. Près de la pointe de la Gilberge existe un petit bois de pins, d’ailleurs plus ou moins tortus, où elles font escale. Je compte vous y emmener ces jours-ci: elles constituent un gibier plus savoureux que les goélands.
--J’éprouverais certainement grand plaisir à cette chasse, commandant, mais j’aurai le très vif regret de m’en priver.
--Et pourquoi donc? demanda l’officier surpris, et bien loin de prévoir la réponse qu’il allait s’attirer. Ne nous aviez-vous pas dit que votre livre est terminé?
--Précisément; je vais avoir maintenant à guider les premiers pas de cet enfant dans le monde. Je rentre à Paris.
Le feu du ciel émiettant, sous les yeux du commandant, les larges écueils contre lesquels, devant la grève, ronronnait la mer, n’aurait pas stupéfié le digne homme davantage que ne le fit cette nouvelle, assez naturelle pourtant. Il bégaya:
--A Paris! Vous rentrez à Paris?... Et... définitivement?
--Mais sans doute! Les vacances ne sauraient se prolonger, si agréables fussent-elles, au delà du terme même que leur assignent les saisons... N’est-il pas vrai, mademoiselle?
Du même ton de courtois badinage qui ne masquait ni regret ni souci, Yvonne répondit:
--Les derniers baigneurs chaque jour s’enfuient de Port-Joinville; bientôt toutes les villas de la côte seront closes.
Elle ajouta, affable comme elle l’était pour chacun de ceux sur qui se posait le rayon velouté de ses profonds yeux noirs:
--Mon père vous regrettera, monsieur.
--Soyez certaine, mademoiselle, que je n’oublierai pas, de mon côté, le guide érudit et précieux que me fut M. Hérieau. Grâce à lui, j’emporterai de votre île le plus reconnaissant et le plus profitable des souvenirs.
Un cynisme pervers, perceptible pour l’écrivain seulement, se jouait dans ses paroles. D’une voix où il s’efforça de ne laisser vibrer qu’un sympathique intérêt, l’officier s’inquiéta:
--Je veux croire, mon jeune ami, que Yeu vous reverra quelque jour?
Les lèvres de Mauroy dessinèrent une moue dubitative; sa main se leva nonchalante:
--Oh! je voudrais en être sûr... Mais, nous autres romanciers, nous allons un peu où le vent nous pousse, où nous mène la fée Fantaisie, chère à Binet-Valmer. Voyez Theuriet...
--Theuriet?
--Oui, mademoiselle, l’auteur de ce _Bigarreau_ que vous aimez sans doute. Après avoir trouvé de délicieuses inspirations sur les rives fleuries du lac d’Annecy, ne les abandonna-t-il pas brusquement? Nécessité, lubie, caprice mystérieux? Nous sommes ainsi, dans la gent porte-plume... il faut nous pardonner...
Yvonne laissa tomber le propos, car, en vérité, son âme droite ne soupçonnait guère ce qu’elle devrait pardonner à M. Mauroy; puis le départ de celui-ci lui était, personnellement, trop indifférent pour qu’elle songeât même à y arrêter sa pensée. Les yeux de la jeune fille cherchèrent, avec une admiration toujours nouvelle, l’immense horizon maritime; ceux du commandant y erraient aussi, mais ils n’en percevaient aujourd’hui ni la lumière ni la splendeur. Car c’étaient les yeux d’un père désenchanté, qui brusquement voit se réduire en poussière ses plus chers espoirs.