Quelques jours plus tard, M. et Mlle Hérieau conduisaient Roger à ce quai de la Tour où s’amarre le petit vapeur qui relie Yeu au continent. L’écrivain éprouvait une joie vive à regagner, vigoureux, prêt à la lutte, le centre actif de son existence, en emportant dans sa valise un manuscrit qu’il savait réussi. Il modérait de son mieux cette satisfaction, car, avec une surprise que sa légèreté chargeait d’un vague dédain, il voyait M. Hérieau, tout au contraire, singulièrement affligé de son départ; sentimentalité ridicule que le Parisien attribuait à l’incurable... ingénuité de la province, et qui glissa quelque gêne parmi les adieux échangés entre les deux hommes.

Au soir, tandis que Michelle, dans la pièce voisine, desservait la table du dîner, le commandant jugea vide et triste le salon où pourtant fleurissait comme toujours la grâce souriante d’Yvonne. Il essaya d’attacher son esprit au dernier fascicule de la _Ligue navale_, mais les lignes dansaient devant les yeux de l’officier; s’efforçant de suivre une description technique, il fut sur le point--_horresco referens!_--de confondre un étai avec un hauban. Jugeant à ce trait qu’il était vain de chercher plus longtemps à ruser avec soi-même, et qu’il ne servirait à rien de louvoyer pendant des heures avant que d’aborder avec sa fille le sujet de sa préoccupation, le marin jeta sa revue sur une table, dans un mouvement de lassitude impatiente, et déclara:

--Je n’y comprends rien!

Yvonne leva son beau visage, penché sur quelque babiole destinée à un minuscule protégé.

--A quoi donc, cher papa?

--Ou, plutôt, je n’en reviens pas.

Le commandant s’était levé. Mains aux poches, sourcils froncés, il arpentait la pièce comme il avait, jadis, martelé du talon sa passerelle, aux jours où, par exemple, la brume empêchait de distinguer nettement les signaux envoyés à la drisse de l’amiral. Silencieuse, et respectant la préoccupation de son père, la jeune fille attendait, une interrogation flottant dans le regard qu’avec tendresse elle fixait sur l’officier.

Brusquement, l’orage éclata:

--Je n’en reviens pas que ce petit gendelettre soit parti comme cela!

Yvonne s’étonna:

--Comme quoi trouvez-vous qu’il est parti, père?

--Comme tout ce que tu voudras! comme un gabier d’eau douce! comme un pékin de la rue Royale! comme le dernier des pleutres, quoi!

--Pardonnez-moi, père, prononça une voix posée, je vous avoue que...

--Comment, enfant, tu ne me comprends pas? Mais où as-tu l’esprit, toi aussi? Tu ne vois pas que ce petit imbécile nous a bernés? Qu’il m’a joué comme il aurait fait du plus niais des mousses?

M. Hérieau se campa devant sa fille; celle-ci étant demeurée assise, il la dominait de sa haute taille encore robuste; dans la barbe blanche, la lampe allumait des reflets d’argent. Véritablement intriguée par une sortie qui n’était pas dans les habitudes paternelles, Yvonne protesta:

--En conscience, père, je ne vois pas que vous méritiez, pour quoi que ce soit, vous ou lui, de semblables qualificatifs.

Un petit rire sec s’envola vers les punkas indiens:

--Alors, tu trouves naturel qu’il nous ait quittés de la sorte?

--Voyons, cher papa, songez-y donc! Il était, non pas naturel, mais nécessaire, qu’après un repos de plusieurs mois, ce monsieur reprît son genre de vie. Ce n’est pas à Yeu qu’un écrivain peut poursuivre sa carrière!

--Mais, que diable! il n’y a pas que la carrière dans la vie d’un homme!

--Père...

--Il est en âge de se marier, ce galopin! Pourquoi n’a-t-il pas demandé ta main? Il a assez tourné autour de nous!

--M. Mauroy a été heureux de trouver dans notre île, où il se fût tôt ennuyé, le guide compétent, le compagnon charmant que vous êtes, père chéri. Il n’y avait, il ne pouvait y avoir rien de plus.

--Et pourquoi donc, je te prie?

La jeune fille joignit sur ses genoux ses mains blanches et nues: ce n’était pas cette fois encore, songeait avec amertume l’officier, que l’anneau des promesses viendrait en relever la finesse aristocratique... Avec la simplicité souriante qui parait d’un charme encore sa naturelle réserve, Yvonne repartit:

--A mon gré, M. Mauroy est beaucoup trop «Parisien»!

--Trop Parisien?

--Oui, trop brillant, trop spirituel... Rien ne m’attire chez ceux qui ont tant d’esprit: c’est aux dépens du cœur, généralement, qu’ils l’exercent... Quant à moi, je n’étais certainement à ses yeux qu’une petite sauvageonne de province...

--Il s’est toujours montré déférent à ton égard, Vonnette.

--Sans doute, parce que c’est un homme bien élevé qui sait les égards que l’on doit aux femmes. Mais songez donc, père, une Islaise! Une Islaise sur son rocher! Comment voulez-vous qu’elle retienne l’attention d’un homme dont la vie est fixée en un milieu si différent du sien?

C’étaient là paroles trop sages, et répondant trop bien à la réalité, pour que M. Hérieau n’en reconnût pas toute la justesse. Plus calme, et penché sur le fauteuil de sa fille, dans les yeux de qui le regard paternel plongeait avec tendresse, le commandant murmura:

--C’est vrai, chérie...; mais où cherchera-t-il femme plus sérieuse, plus intelligente... et plus jolie que toi?

--Père, sourit Yvonne, vous exagérez!

--Non, mignonne, pas du tout... la compagne parfaite que tu eusses été pour lui, où la trouvera-t-il, veux-tu me le dire?

D’un mouvement souple, la jeune fille se leva: elle se blottit sur la poitrine de son père. Mutine, toute frêle entre les bras qui l’étreignaient, elle déclara:

--Je n’en sais rien, moi! et puis, cela m’est égal! N’est-il pas convenu, cher, cher papa, que, pour mon plus grand bonheur, je veux rester toujours avec vous? Vous me permettrez bien d’être un peu égoïste!

L’officier embrassa passionnément sa fille, legs et survivance de la femme tant aimée. Dans sa caresse, toutefois, s’alourdissait une inquiétude; un pressentiment sinistre, qui parfois l’obsédait, revenait, ce soir, assombrir pour lui la pièce close sur leur chère intimité: s’il arrivait qu’il disparût sans que fût décidé le sort de son enfant! Si Dieu voulait qu’il la laissât seule au monde, sans autre appui que le dévouement d’une fillette infirme, quelle serait la destinée de sa chérie? Aux cils du vieillard trembla une larme qui, retenue par la barbe blanche, ne roula point sur les cheveux ondés d’Yvonne.

* * * * *

Le romancier réintégra la capitale, avec la joie sans mélange, sinon d’une conscience pure, tout au moins d’une mentalité assez... large pour ne point s’embarrasser des scrupules qui arrêtent les pas de certains. C’est à ces conquérants, dit-on, qu’appartient parfois, à défaut de l’empire du ciel, celui de la terre; l’écrivain, qui ne se souciait que de ce dernier, se sentait en pleine forme pour s’y tailler un domaine de plus en plus vaste, et savait que le manuscrit d’_Yvonne l’Islaise_ possédait les qualités nécessaires pour l’y aider.

Ce fut donc avec la jovialité qui accompagne le succès--celui qu’on a obtenu, et celui qu’on espère--que Roger répondit à la bienvenue de son fidèle Julien, télégraphiquement rappelé, depuis deux jours, de sa province familiale.

--Vous avez bonne mine, mon lieutenant.

--Mais oui, mon brave, je suis complètement retapé. Et toi? Ça va? Tu as eu le temps de te reposer, hein?

--Pour sûr, mon lieutenant! Mais, vous savez, j’aime avant tout faire mon service auprès de vous!

--Ça, c’est bien! Occupe-toi de ma malle. Il y a du courrier?

--La grande coupe de Daum en déborde. La concierge m’a remis, à mon retour, un gros paquet; vous m’aviez défendu de donner votre adresse...

--Je pense, il n’aurait plus manqué que cela! Voyons...

Une ariette aux lèvres, Mauroy pénétra dans son cabinet de travail. D’un regard cordial, presque tendre, ce sceptique caressa ses livres, ses objets d’art, ses meubles soutachés de soleil; il lui parut que toutes ces choses amies l’accueillaient, le reconnaissaient, lui souriaient avec reproche, mais avec joie, comme si les lutins d’Argyll nichaient aux vieilles reliures et au creux des fauteuils.

Le jeune homme s’installa devant son courrier, dont l’amoncellement couvrait, en effet, une jolie table Louis XVI, vêtue de peluche vieil or.

A déchirer des bandes, à fendre des enveloppes, Roger passa plusieurs heures dont il ne soupçonnait point la fuite. Il lui était doux de se plonger, dès son retour, comme en un bain excitant, dans cet amas de papiers qui évoquaient pour l’écrivain l’ensemble de sa carrière et de son existence parisienne, dont il avait été, quatre mois, privé. Quatre mois! comment avait-il pu si longtemps demeurer éloigné des revues, des théâtres--et du boulevard?

D’un œil expert, Mauroy interrogeait les courriers littéraires, il parcourait les lettres de confrères et les circulaires de sociétés. A mesure que ces feuillets--tous sans intérêt spécial, car l’homme de lettres avait pris soin de mettre ordre à ses affaires avant que de partir--à mesure que ces feuillets sombraient dans le gouffre vorace de la corbeille à papiers, Roger se formait une idée suffisamment précise, mais non approfondie encore, du mouvement littéraire en cet été 1919, qui venait d’aller rejoindre les vieilles lunes. Vers le soir, Julien frappa:

--Vous dînez ici, mon lieutenant?

--Non, mon vieux. Je dîne au Cercle, voir si tout est demeuré en place. Je te signe une permission de minuit, si ça te chante, pour fêter mon retour.

--Merci bien, mon lieutenant; mais il faut que je m’occupe de vos affaires. Quel est le sagouin d’ordonnance qui a massacré comme ça le pli de vos pantalons?

--Ce sagouin-là, répondit gaiement Roger, c’était une digne Bretonne, qui me servait aussi de propriétaire. Elle battait mes chemises au lavoir cantonal, et cuisait ma soupe dans un chaudron vétuste, pendu à un croc.

Julien disparut, scandalisé; Mauroy, allumant une cigarette, acheva le dépouillement de ses papiers. Il gagna ensuite le cercle, où la fin des vacances ramenait l’animation; des mains se tendirent, des ovations crépitèrent, joyeuses; Roger se vit accueilli comme un revenant, à peu près comme l’aurait pu être le bon roi Henri, dont le jeune écrivain promenait, à travers le XXe siècle, le regard malicieux et la barbe prospère. Mais Fernac, le seul qu’il eût désiré voir, n’étant pas apparu tandis que les maîtres d’hôtel passaient solennellement les mets, Mauroy s’annonça par un coup de téléphone au domicile du médecin, et s’y rendit sans tarder.

Le romancier trouva son ami entouré de tout le bonheur paisible qui souvent avait excité, tout haut, la blague du célibataire, et, tout bas, sa secrète envie. Les enfants couchés, Fernac, près de sa jeune femme penchée sur le livre à la mode, annotait une revue de médecine, dans l’orbe de la lampe électrique, dont le rayonnement, si borné qu’il fût par l’abat-jour de soie rose, suffisait à éclairer leurs deux têtes, rapprochées ce soir, comme tous les soirs, comme toute la vie...

Le médecin se leva, les mains tendues:

--Eh bien! te voilà, voyageur?

--Bonsoir, mon cher! Arrivé aujourd’hui, ma première visite t’appartient. Mes hommages, madame.

--Dis donc, fit Fernac, en avançant un siège à son ami, tu es en avance sur le programme, il me semble.

--Comment cela?

--Dame! Je ne t’attendais guère avant une dizaine de jours, vers le 15. L’île doit être encore agréable, par ce beau temps.

--Ah! tu sais, Paris me rappelait.

--Soit. Fais voir ta mine?

C’était, à présent, le médecin qui parlait; Mme Fernac sortit, tandis que son mari haussait la lumière devant le visage du visiteur.

--Eh bien! mais tout cela a l’air rempli à souhait. Tu es, non pas rose--je ne te traite pas comme une jeune fille--mais hâlé consciencieusement. Ton poids a-t-il augmenté?

--Oh! figure-toi! Après bien du mal, j’ai fini par découvrir une balance chez un boucher.

--Chez un boucher?

--Mais oui, fit Roger en riant. Il me pesait entre deux veaux, les jours de marché; quel pays! Enfin, j’ai pris six kilos.

--Parfait, te voilà d’attaque pour recommencer, avec l’hiver, ton existence mouvementée. Que dis-tu de mon traitement?

--Je dis que tu es toubib épatant.

Fernac montra, au mur de son cabinet, une grande et belle gravure représentant Ambroise Paré:

--Celui-ci avait coutume de dire, après une cure heureuse: «Je le pansay, Dieu le guarist». Pour ton cas, c’est la même chose; nous pouvons même dire, si tu le veux, que Dieu s’est servi d’Yeu, si j’ose risquer un aussi épouvantable calembour. Et alors, je suppose que tu es content de ton été?

--Enchanté, ravi! Je rapporte un bouquin, mais un bouquin!... Tu m’en diras des nouvelles.

Le docteur eut un haut-le-corps:

--Comment, incorrigible que tu es, tu rapportes un livre? Un livre que tu as écrit?

--Probable, répondit flegmatiquement Francois Ier, dont le long nez remuait d’aise. A moins que ce ne soit le chat de la mère Birant...

--Mais je t’avais défendu de faire quoi que ce fût!

--Écoute, Maurice, j’ai trouvé là-bas un modèle plein d’intérêt, des cadres merveilleux... je n’ai pas pu me retenir! Il fallait m’envoyer dans les Landes!

--Et encore! maugréa le médecin.

--Et encore, comme tu dis. Des gens très bien y ont découvert une poésie dont ils surent faire percevoir tout le charme à leurs lecteurs; vois Jean Rameau...

Mme Fernac rentrait, au tintement léger d’un service à liqueurs, qu’elle fit déposer sur le bureau du docteur par une femme de chambre accorte. Un sourire éclaira son visage de blonde heureuse:

--Ah! fit-elle, Jean Rameau! N’est-ce pas que la _Route bleue_ est une chose exquise, cher monsieur?

--Délicieuse, madame. J’avoue que la côte sauvage d’Yeu m’a inspiré une œuvre d’un genre différent.

--En somme, tu t’es beaucoup plu dans notre île, fit le docteur, en versant de l’or liquide qui étincela aux facettes taillées. J’en étais sûr; penses-tu y retourner l’été prochain?

--Je pense n’y retourner jamais.

--Vraiment?

--Vraiment. Songez donc, madame, j’ai exprimé, si je puis dire, la sève de ce rocher dans un livre; Yeu dorénavant est vidée pour moi. Au cercle, tout à l’heure, on me disait grand bien de Belle-Ile: la Pointe des Poulains, la Grotte Sanglante... Hein! la Grotte Sanglante? Voilà qui me tente!

Par-delà les murs du cabinet de travail, l’imagination de l’écrivain l’emportait vers les pittoresques perspectives que le hasard d’une conversation avait ouvertes devant lui. Déjà _Yvonne l’Islaise_, n’exigeant plus que son esprit s’y appliquât, était presque morte à ses yeux; déjà la véritable Yvonne reculait, s’enfonçait, disparaissait dans une brume semblable à celle qui, par les tempêtes d’hiver, enveloppe de son linceul glacé la petite île perdue parmi les flots cruels...