--Monsieur Mauroy, demanda l’officier, avez-vous eu jamais des relations personnelles avec l’épervier?

--Lequel, commandant? L’oiseau sacré d’Horus, ou celui que, l’autre jour, j’ai manqué si bellement, sur la tour d’entrée du vieux château?

--Ni l’un ni l’autre: tout simplement l’engin de pêche que nous employons à bord de la _Rose-de-Mai_.

--J’avoue, commença le romancier avec le sentiment fâcheux de son ignorance; j’avoue...

--Eh bien! venez donc avec moi faire un tour en mer... demain, voulez-vous?

--Demain, c’est entendu.

--Vous verrez, mon matelot Hennebin le lance avec une virtuosité véritable; et c’est tout un art.

--Oh, oh! commandant, vous voulez rire.

--Vous essayerez, mon jeune ami, vous essayerez... et vous jugerez par vous-même!

Voilà comment il se fit que, le lendemain dès l’aube, la _Rose-de-Mai_ doubla la haute estacade de l’avant-port, et s’en fut avec trois passagers vers le large. Dans ses voiles tannées soufflait une brise molle, presque câline; le nez de la barque se soulevait à peine, au passage des rides légères qui couraient sous la surface de l’eau. La mer était exquisement verte, d’un vert vivant, traversé de reflets, allégé de lumière; Roger qui, tout en ne craignant point de naviguer, n’était pas aussi assuré qu’il l’eût pu souhaiter de son endurance maritime. Roger pouvait goûter, sans redouter l’insidieuse et déplorable nausée, le charme profond de ces heures dérobées aux routines terrestres.

Lorsque les passagers du petit sloop virent, sous son étrave, l’émeraude des atterrages tourner, en d’insensibles dégradations, à la turquoise du large, le commandant annonça gaiement:

--Voici les grands fonds, cher monsieur--ou du moins ceux où le poisson se plaît mieux qu’aux abords immédiats de la côte. Tu es paré, Hennebin?

Depuis un instant, le matelot s’affairait autour d’une lourde poche grisâtre, qui encombrait la chaloupe, et que Mauroy eût comparée, s’il eût dû la décrire, aux filets dont le rétiaire, pour le cruel plaisir d’un peuple en délire, s’efforçait, au Colisée, d’envelopper le mirmillon. Hennebin se releva, les bras chargés d’un engin aux mailles serrées, derrière lequel tout son buste disparaissait; des morceaux de plomb, attachés à réguliers intervalles vers la base du filet, le tendaient en plis verticaux.

--Paré, commandant.

L’officier donna un coup de barre; la _Rose-de-Mai_, brisant son allure, vint aussitôt dans le creux des lames, où elle se mit à rouler assez lourdement. Machinalement, le terrien, bousculé, s’accrocha à un hauban; toute son attention, d’ailleurs, était captivée par la manœuvre du pêcheur.

Celui-ci s’approcha du bordage, traînant la masse encombrante de l’épervier. De la main droite, il avait empoigné le cône de corde vers son sommet; de l’autre, saisissant le bord du filet à une coudée environ de la ligne des plombs, il ramena sur son épaule, d’un geste large et aisé, l’énorme appareil des mailles. Puis il imprima à son corps un ample mouvement d’oscillation; son bras se détendit avec sûreté: comme un rapace qui plane, le vaste entonnoir se développa, couvrant la mer d’une ombre ovoïde; vers les flots, comme fondrait un vautour, il se précipita brusquement. Dans un friselis d’eau partagée, l’épervier disparut, entraîné par son chapelet de plombs, et déroulant avec un fouettement la double corde amarrée au fond du réseau.

Hennebin se mit, tout en tirant le cordeau, à faire alternativement un pas à droite et un à gauche: manœuvre qui sembla au jeune Parisien si singulière, qu’il ne put se tenir d’en faire la remarque au commandant Hérieau:

--Dites-moi, cher monsieur, pourquoi ne ramène-t-il pas directement le filet?

--Eh! terrien que vous êtes! sourit l’officier, c’est afin que les plombs ferment, en se rapprochant, l’orifice de l’épervier... Écartez-vous, voici notre pêche qui remonte.

Ruisselant d’une eau qui fuyait entre ses mailles avec un grésillement d’averse, le filet apparut le long du bord. D’un effort, Hennebin le jeta sur les planches de la barque: des éclairs d’argent y tressautaient, cherchant désespérément la vie, ne trouvant que la mort qui bientôt raidissait les corps fusiformes, tachetés d’ardoise, de bistre et d’ocre. Penché sur le panier où son matelot rangeait les prises, M. Hérieau apprécia:

--Quelques rougets, un quarteron de sargates, deux petits maquereaux... pas trop mal.

--Je n’aurais jamais cru, monsieur, qu’un seul coup de filet pût être si productif, ailleurs que sur le lac de Tibériade!

--Oh! la mer est le prodigieux réservoir de la vie. Les plus populeuses des cités, dont les hommes se montrent si vains, ne sont que des déserts auprès d’un banc de sardines.

--Moi qui vous parle, intervint Hennebin, une année, j’en rapportais douze mille chaque soir. Et c’était à la mi-novembre, quand la saison-z-était finie.

--Vous plairait-il, cher monsieur, de lancer l’épervier à votre tour?

--Très volontiers, mais tout à l’heure... quand j’aurai pris quelques leçons encore, répondit le romancier avec une prudente circonspection.

Vers le milieu de l’après-midi, et comme le soleil, s’inclinant du côté de l’île lointaine, établissait entre elle et la barque, sur le dos miroitant des vagues, un triomphal chemin d’or, Mauroy crut pouvoir se risquer à la redoutable manœuvre. Il drapa sur ses bras, du mieux qu’il sut, la masse pesante du filet, sentant le varech et le poisson.

Debout contre le bordage du sloop, où, sans qu’il y prît garde, la vigilante amitié du commandant l’avait suivi, le jeune homme, cambré en arrière, les jambes écartées tout comme il l’avait vu faire au père Hennebin, lança d’un grand effort l’épervier au loin. Il le lança... mais ce fut un lamentable chiffon, nullement déployé, qui chut pesamment dans l’eau opaque; Roger, emporté par son élan, l’y eût suivi à coup sûr, si, d’une poigne solide, M. Hérieau ne l’avait retenu en riant:

--Eh quoi! mon jeune ami! Nourririez-vous donc des idées de suicide?

Confus de sa maladresse, conscient aussi du péril qu’il avait couru, Mauroy répliqua:

--Je vous dois la vie, commandant, il me semble.

--Bah! à la mer, ce sont choses qui ne comptent point... Mais que dites-vous de la manœuvre de l’épervier?

--Je dis que c’est une science plus qu’un art, et une science qui m’a tout l’air d’être fort ardue!

Il se retenait à un cordage, car le vent s’élevait. Des rides légères se creusaient sur la mer, qu’ourlaient, par places, les langues d’écume, longues et minces, dues à l’écroulement des petites crêtes coiffant les vagues entre-heurtées. Hennebin dit à son chef, en désignant le jeune homme par un clin d’œil plein de bonhomie:

--Ça va fraîchir, commandant. Vaudrait peut-être mieux rentrer...

--Tu as raison, mon vieux Jean. Cap à terre et vivement. Quand le bateau sera amarré, tu porteras ces deux paniers à l’hôpital!

Hennebin pesa sur la barre, et la _Rose-de-Mai_, dans le vent qui raidissait les écoutes des voiles gonflées, bondit vers Port-Joinville, comme une fleur brune qu’un caprice de la brise ferait voltiger sur une mouvante et féerique prairie.

* * * * *

Lorsqu’au soir Mauroy, joues brûlantes et lèvres salées, se retrouva seul dans sa chambre, il éprouva que, malgré la fatigue physique, son esprit était merveilleusement en éveil. L’écrivain rapportait de sa journée de pêche un si agréable, un si pittoresque souvenir, qu’il décida de le noter aussitôt, afin de le conserver intact à sa disposition, au cas où quelque jour il aurait besoin, pour un roman ou pour un conte, d’un épisode maritime.

Voyons... où a-t-il serré son carnet, en arrivant? A l’habitude Roger le porte toujours sur soi; mais comme il venait ici pour se mettre au repos... ah! le voici dans ce tiroir, sous les cravates. Cette lampe éclaire à souhait: le robuste matériel de la campagne vaut bien les raffinements de la ville, sans compter qu’il n’y a pas à craindre les caprices de la fée Électricité... A travers les trèfles ajourant les volets gris, entre, par la fenêtre grande ouverte, l’odeur saine de la terre endormie, aromes des jardins où juillet fait mûrir les fruits, senteurs venues des champs tout proches. Positivement, Mauroy se découvre intelligent à miracle; sa plume court, court, notant aux feuillets quadrillés les détails infimes, mais vécus, parmi lesquels, dans dix ans ou plus, il pourra puiser pour reconstituer la journée qui vient de s’écouler, avec autant de précision, autant de fraîcheur, que s’il venait de la vivre.

Les pages se succèdent, et les minutes s’envolent. Loin que l’allégresse de l’écrivain s’alourdisse, elle se renouvelle, se vivifie avec l’effort. Les comparaisons se pressent sous sa plume, les images la sollicitent, neuves ou hardies. Qui donc disait qu’il était malade? Peut-être le fut-il: l’existence qu’il vivait à Paris pouvait fort bien l’avoir surmené; mais la fatigue est vaincue, elle est lointaine comme la ville fiévreuse est lointaine de l’île dont le calme a dispensé la nécessaire détente aux nerfs du romancier. De nouveau il se sent jeune, il se sent fort, il connaît qu’est ressuscitée en lui la puissance créatrice, comme avant la guerre--mieux qu’avant la guerre, parce que les années (et quelles années!) ont apporté à son esprit la vigueur que l’on ne peut posséder encore à vingt-cinq ans.

Et voici qu’une idée surgit dans l’esprit de Mauroy. Elle s’en empare, s’y développe, le domine tout entier, l’embrasant de cette sorte de feu intérieur, le divin enthousiasme, qui soutient l’écrivain au long de sa rude carrière. Tout à l’heure, il pensait utiliser dans un temps indéterminé les notes qu’il vient de prendre; mais à quoi bon ce délai? Puisque, à présent, il est guéri, et dispos, et allègre ainsi qu’en ses meilleurs jours, va-t-il passer dans l’inaction le temps qu’il lui reste à demeurer le pensionnaire de Mme Birant?

Le romancier consulte son calendrier: huit... neuf... dix... il a encore dix semaines de séjour dans l’île, s’il veut satisfaire à l’ordonnance de Fernac. Deux mois et demi... c’est suffisant pour mettre debout un bref roman local, facile à écrire sur place, et qui fera grand effet à Paris. Un cinq à six mille lignes, très observé, très situé, qui passera d’abord dans une forte revue en inédit, à la _Gazette de Paris_ ou au _Messager des Lettres_, et qui ensuite formera un joli volume chez Gauvin en interlignant au besoin, s’il est trop court. Yeu fourmille de sites splendides, qui constitueront un fond de décor inégalé, pour peu qu’on en sache tirer parti convenablement.

La voix grave de l’église jette à l’espace douze coups qui s’émiettent dans l’immensité sereine de la paix nocturne. Toute l’île dort; demain, Mme Birant se demandera avec terreur si sa lampe n’a pas quelque fêlure par où le pétrole ait pu s’évader. Mais Mauroy n’a cure des inquiétudes de sa propriétaire; possédant son cadre, il médite sur les marionnettes qui le viendront animer.

Bientôt une résolution s’impose à lui, avec cette tyrannique rigueur que bon gré, mal gré, subissent les écrivains, tous plus ou moins esclaves des figurines que crée leur imagination. Le premier rôle sera tenu par Yvonne Hérieau; cette petite est intelligente, jolie... mieux encore, elle est belle. Elle se montre supérieure au milieu qui l’entoure, ce qui permettra d’obtenir sans peine un sûr effet de contraste. Roger voit son héroïne sous les traits de la jeune fille; il ne la voit, il ne la saurait plus voir autrement. Il conviendrait de l’approcher davantage, dans les jours qui vont venir, de la faire causer surtout, pour observer comment elle pourrait logiquement réagir, dans les complications où la placera la fantaisie du romancier.

Et des plans extravagants s’ébauchent en l’esprit de Mauroy, tandis qu’à trente mètres, dans la maison parée de vigne, Yvonne repose paisiblement, ignorante de l’aventure redoutable qui, dans l’ombre, se prépare pour elle.

* * * * *

Suivant exactement son programme, et considérant la jeune fille uniquement comme un objet d’études--quelque chose comme le malade dont le chirurgien étend la nudité douloureuse sur la table d’opération, et qui n’est pour lui qu’un cas sans âge, ni sexe, ni sentiments--le romancier multiplia dès lors les occasions de rencontrer Yvonne. Ce lui était chose d’autant plus facile que le commandant voyait, dans cette relative intimité qu’il favorisait de son mieux, la voie naturelle devant mener à la réalisation de ses projets.

Chaque dimanche, le Parisien accompagnait les Hérieau à l’église, avec une ponctualité qui surprenait la malice de Mlle Clotilde, et édifiait son frère:

--Vous le constatez, ma bonne, le diable n’est pas aussi noir qu’il en avait l’air!

--Eh, eh! l’abbé, il faudrait voir.

--Voir quoi donc?

--Ce que donnera cette conversion. Sait-on jamais au juste, avec ces monstres d’hommes?

Ayant dit, la vieille demoiselle, de qui la bienfaisance ne chômait guère, se remettait à quelque besogne charitable, dont devait tout aussi bien profiter un de ces pauvres hommes qu’elle affectait de tenir en un tel mépris.

Pour le plus grand profit du carnet de notes qui avait repris sa place dans le veston de l’écrivain, les excursions se firent fréquentes; elles étaient fructueuses aussi, car Roger témoignait d’un désir de s’instruire qui faisait la joie et l’admiration de M. Hérieau. Son jeune ami se fût-il intéressé à ce point aux légendes, à la flore de l’île, à ses falaises, si quelque motif plus personnel n’attirait son esprit, peut-être même son cœur, vers tout ce qui touchait à Yeu? N’était-il pas permis de penser que, dans ces promenades, M. Mauroy goûtait par-dessus tout la présence d’Yvonne, à laquelle il marquait une attention réservée, mais discernable aux yeux d’un père se trouvant dans les conditions de l’officier?

Quand, par hasard, le temps se faisait morose, l’écrivain n’abandonnait pas pour cela ses amis. Parmi les quelques nouveautés du dernier printemps, la plupart dédicacées par des confrères inconnus, et qu’un instinct de littérateur lui avait fait mettre dans sa malle, il choisissait tel ouvrage qu’il portait à Yvonne. Je dis bien qu’il le choisissait, parce que cet homme, insouciant et léger, savait fort bien ne pas offrir à une jeune fille un livre qui ne fût pas pour elle.

Et, dans le salon intime aux bibelots exotiques, entre le commandant qui voyait, jour à jour, son rêve prendre corps, et la jeune fille qui jouissait sans arrière-pensée de la présence de Roger, élément nouveau côtoyant pour un temps sa vie d’Islaise, le romancier passait d’exquis--et laborieux--après-midis. Il lisait un chapitre, de cette voix bien timbrée, presque caressante, qui lui avait valu de nombreuses sympathies. Il s’arrêtait, provoquant une réflexion, un commentaire, poussant celle qu’il avait choisie comme sujet d’études à une discussion courtoise, où elle était amenée à dévoiler un rayon de son âme, un coin de sa sentimentalité. Puis, satisfait du coup d’œil aigu qu’il avait porté sur la personnalité de sa voisine, il lisait quelques pages encore.

Et lorsque, dans l’esprit de l’écrivain, la moisson du jour était complète, que traits de caractère, détails psychologiques étaient dégagés avec une précision qui n’attendait plus que le classement en notes dûment sériées, Roger se donnait vacances un moment. Il entamait avec le brave homme de père, réjoui de la tournure prise par les événements, une conversation cordiale et quelconque... et, cependant que la jeune fille se penchait, appliquée, sur une délicate broderie, il la considérait avec ce regard à la fois détaché et ardent de l’artiste devant son sujet. De plus, l’écrivain estimait qu’en vérité Mlle Hérieau constituerait une excellente héroïne de roman, car, suivant le vieil auteur de la _Prise d’Orange_, dont les vers naïfs chantaient en la mémoire de l’homme de lettres:

_Elle est plus blanche que la noif (neige) qui resplent Et plus vermeille que la rose flerant._