Armé d’un des fusils de l’officier, Mauroy passa avec M. Hérieau la plus charmante des journées, sur cette falaise de l’Entaillée qui domine de trente mètres l’eau verte du fjord minuscule au fond duquel la mer a creusé le petit port de la Meule. Les grands oiseaux blancs sont nombreux en ce point de la côte; le capitaine Garcie Ferrande le constatait déjà en 1520; leur quartier général semble établi sur le Galoubry, roc isolé, perpétuellement frangé d’une écume qui brode d’argent fin les transparences bleu vert des flots jaseurs. Au soir, les chasseurs rapportèrent à Port-Joinville trois goélands à manteau noir, gibier que l’on ne chasse que par passe-temps, sa chair n’étant pas comestible. Roger, dans ce tableau, avait une victime, qu’en galant homme il offrit à Mlle Hérieau pour qu’elle en fît une parure du chapeau.

Le jeune homme, en rentrant chez soi, éprouvait, en même temps qu’une saine fatigue, le sentiment admiratif des beautés déployées par la nature sur la côte islaise. Le commandant avait dit vrai: Yeu est une île superbe, et valant la peine qu’on l’explore à fond, pour occuper un été de vacances. Le plaisir serait complet d’être accompagné, dans les excursions, par un guide érudit et disert.

L’intention que manifesta Roger de pérégriner autour de l’île concordait trop bien avec les vœux de M. Hérieau, pour que celui-ci ne fût pas ravi de piloter le romancier parmi les splendeurs de la côte sauvage. Piloter, en effet, car on vit les deux hommes tour à tour embarquer dans le frêle esquif du commandant pour visiter les points inaccessibles du rivage, ou bien, suspendus à la même corde à nœuds, descendre, avec précaution, le long des falaises à pic. Ils explorèrent ainsi les deux Trous d’enfer de la Rondée, profonds d’une vingtaine de mètres, au-dessus desquels, par tempête, les vagues jaillissent en mousseux geysers; un autre jour, ils atteignirent le fond même du Trou du Bélier, dont la cavité s’étend, durant soixante-dix mètres, sous le chaos granitique de la falaise des Degrés. Enfin, un jour resplendissant d’une lumière qui s’arrêtait au seuil de la crevasse, Mauroy put constater par lui-même que, s’il est difficile à un chameau de passer par un trou d’aiguille, il est pénible pour un romancier, même assez vain de sa sveltesse, de s’insinuer dans les trois cavernes successives, pavées de blocs aux rudes arêtes, qui portent le nom significatif de Grotte des Aplatis.

Certain après-midi, M. Hérieau dit à son compagnon:

--Vraiment, cher monsieur, je vous admire et vous envie.

--Et pourquoi donc?

--Vous possédez deux choses précieuses que, hélas! je n’ai plus: un jarret intrépide, et la jeunesse.

--Pardon, commandant! Souvenez-vous que, dans nos escalades, c’est vous qui me montrez le chemin.

--Oh! mettons qu’un vieil entraînement de marin me tienne lieu de souplesse... voilà tout. Quoi qu’il en soit, j’aimerais, mon jeune ami, à vous faire faire quelques expéditions moins acrobatiques; ma fille, alors, pourrait nous accompagner.

Roger s’inclina, autant que le lui permettait l’équilibre instable de la position qu’il occupait à ce moment, tout au sommet de la Jusette, à vingt-neuf mètres de l’eau moirée déployant au pied du roc sa chevelure d’algues rousses.

--La présence de Mlle Yvonne donnerait un charme de plus à nos promenades, déclara-t-il courtoisement. Je suis sûr que vous avez quelque projet, commandant?

--Nous pourrions aller déjeuner après-demain en pique-nique au Châtelet; qu’en dites-vous?

--Bravo pour le pique-nique! J’espère que ma bonne femme de propriétaire se distinguera. Mais... qu’appelle-t-on le Châtelet, si loin du théâtre Sarah-Bernhardt?

--C’est un plateau élevé et aride dont le quadrilatère irrégulier, plus long que large, forme une presqu’île de sept hectares, aux bords très découpés. Il appartenait au système de fortifications de la côte sud; des ruines importantes demeurent, que vous verrez probablement avec intérêt.

--N’en doutez pas, commandant; je m’en réjouis fort.

Mais l’approbation de Roger se borna à cette formule assez brève, car, après avoir gravi la Jusette, il convenait évidemment de la descendre, entreprise ardue qui requérait toute l’attention des deux touristes, et au cours de quoi le jeune homme, admirant l’expérience de son compagnon, médita amèrement sur les lacunes que présente l’éducation des terriens en général, et celle des romanciers en particulier.

* * * * *

Yvonne accueillit avec plaisir la perspective d’une excursion qui lui ferait passer une journée tout entière au clair soleil, en face d’un de ces grandioses panoramas qui foisonnent sur la côte islaise, et dont la jeune fille, guidée par son père, avait tôt appris à chérir la magique splendeur. Puis elle saisissait volontiers cette occasion de connaître un peu mieux le nouveau compagnon de M. Hérieau. Celui-ci en disait le plus grand bien; il n’avait jamais vu homme plus sympathique ni lettré plus simple... pauvre père! ne se laissait-il pas abuser par des apparences? Instinctivement Yvonne se mettait en défense.

Au jour dit, Michelle déballa les paniers à l’entrée de la presqu’île, dans l’ombre bienfaisante d’un corps de garde ruiné. Non loin dormait un petit étang qui semblait avoir rempli sa coupe d’eau douce tout exprès pour qu’y rafraîchissent les bouteilles.

Le commandant emmena les jeunes gens au bord de la crête:

--Regardez, monsieur Mauroy; avez-vous déjà contemplé un aussi magnifique tableau?

Les promeneurs étaient parvenus à l’extrémité, et au faîte, de l’éboulis de rochers que terminent deux pointes écartées, assez semblables aux cornes d’un escargot. A droite, au-dessus de la lande, brûlée par le soleil et l’air salin, montait, silhouette d’ivoire détachée sur le ciel bleu, le fût élancé du Grand Phare; à gauche, le vieux château d’Yeu élevait, devant un cirque de falaises dressées en amphithéâtre, ses ruines massives et têtues agrippées à leur îlot. Et ses murs formidables évoquaient le souvenir des vexations, des rapts, des gémissements, des pleurs, dont ils avaient été les témoins impassibles, et qu’étouffait la voix de la mer, emportant aussi bien le balbutiement des supplications qui s’effilochaient au vent du large, sans atteindre le cœur des bourreaux.

Debout sur un roc faisant face à l’immensité de l’océan, Yvonne contemplait l’espace bleu. Dans sa robe simplement coupée, mais fraîche et claire comme ce jour riant, et moulée sur elle par la brise, elle semblait une statue, la statue de la Jeunesse et de la Vie, dressée au point de rencontre des éléments rivaux, telle qu’une réplique de la Terre, glorieuse de son œuvre, à la Mer drapée dans son écrasante majesté. Elle étendit la main:

--Admirez, fit la jeune fille, d’un accent où tremblait une sorte de religieuse ferveur. Est-il des mots pour décrire semblable magie?

Des mots! C’était le métier de Mauroy que de les connaître tous, et de leur faire tout dire. Il fut sur le point d’en faire la remarque à haute voix; mais un regard au spectacle que montrait Mlle Hérieau fit mourir sur ses lèvres cette petite fatuité d’auteur parisien.

Comment enfermer, en effet, dans le fini d’une phrase ce qui, par essence même, est infini? Devant Roger, la mer s’étendait sans bornes, limitée seulement par cet autre espace sans limites aussi qu’est le ciel. C’était un miroitement d’azur vivant, de soyeuse émeraude poudrée de soleil, frangée d’écume, et sur laquelle tranchaient, taches infimes que la distance rendait plus infimes encore, les voiles aux tons crus de quelques barques de pêche. A l’horizon traînait l’écheveau lâche d’une fumée, respiration d’un de ces lévriers de la mer qui joignent l’Europe aux pays inconnus vers lesquels fuient nos rêves: de longues houles accourues de l’ouest, formées peut-être à des milliers de milles, venaient se briser sur les récifs en chantant, pour ajouter le charme de leur perpétuelle harmonie à la féerie du coup d’œil, pour séduire l’oreille des hommes, comme leurs yeux, déjà, étaient conquis.

Mauroy murmura, en enveloppant d’un même regard Yvonne, la falaise et la mer:

--De fait, mademoiselle, ce paysage atteint à une beauté magique, vous le dites fort bien. Me serait-il permis d’ajouter que vous le complétez dans la perfection?

A l’abri du voile léger qui retenait la grande paille posée sur sa chevelure, Mlle Hérieau rougit: elle était surprise, légèrement froissée du madrigal trop direct, et qui prenait, sur cette côte austère, une intention plus appuyée que ne l’avait souhaité le jeune Parisien. Devinant ce sentiment de sa fille, le commandant intervint avec rondeur:

--Les pointes terminales de la péninsule paraissent avoir été fortifiées... Voulez-vous voir, mon jeune ami, ce qui reste du système de défense?

--Volontiers, commandant; tout ceci est très intéressant.

--Je vais surveiller le couvert de Michelle, déclara Yvonne.

Elle s’éloigna, souple et blanche, un peu grave dans son souci de maîtresse de maison active et entendue. Revenant vers l’intérieur de l’île, dont le corps pesant s’étalait à cinq cents mètres en arrière, l’officier expliquait:

--En cas d’invasion, cette presqu’île servait certainement de refuge aux habitants et à leurs troupeaux. Ce dispositif n’est pas unique dans les îles bretonnes: une fortification semblable existe à Groix.

--Vous connaissez tout, commandant.

--J’ai beaucoup voyagé, cher monsieur, et même dans les environs immédiats de mon pays natal, répliqua gaiement M. Hérieau. Tenez, faites la part des dégradations causées par le temps et les hommes, et dites-moi quel formidable ouvrage ce dut être ici, voilà bien des siècles, évidemment.

Les promeneurs étaient parvenus au point de rattachement de l’isthme avec l’île. Là s’élevait un rempart de terre et de pierres, précédé d’un fossé de trois à quatre mètres d’ouverture, dont les déblais avaient été rejetés extérieurement à l’île. Malgré la quantité de matériaux enlevés par les Islais en mal de bâtir, ce mur présente encore une hauteur de cinq mètres environ, sur une épaisseur double à la base. Roger apprécia.

--Un travail de cyclopes!... A quelle époque remonte-t-il bien?

--Nul n’en connaît ni l’âge, ni l’histoire; seules des suppositions sont permises, quant à sa destination primitive. On ne sait même pas si les deux brèches que vous voyez furent pratiquées de haute lutte, ou ne sont qu’une action du temps qui détruit en se jouant les plus formidables ouvrages.

Mauroy embrassa d’un coup d’œil le plateau borné sur ses trois autres faces par le talus à pic des rocs, au bas desquels la mer échevelait sa colère:

--Cette langue de terre devait constituer un camp imprenable, commandant?

--Oui, certes, d’autant que nulle barque ne saurait aborder les récifs sans éclater comme une coquille d’oursin. Mais, ajouta soudain le marin, la main en auvent sur ses sourcils drus, voilà qu’Yvonne nous appelle. Tout est prêt, sans doute; venez vite, mon ami.

Ils se rapprochèrent de la nappe étendue sur l’herbe rase, couvert champêtre que la jeune fille avait su rendre attrayant. Les deux promeneurs--ce qui est la meilleure disposition pour goûter le charme d’une partie de campagne--étaient fort satisfaits l’un de l’autre, quoique pour des motifs différents. Le romancier se félicitait de nouveau des agréables relations qu’il avait nouées en ce coin perdu; le commandant voyait s’accroître en lui la sympathie qu’il éprouvait pour ce jeune homme qui possédait l’art de savoir écouter avec intelligence, en témoignant d’un intérêt déférent. Cette sympathie, déjà, était quasi paternelle... en attendant mieux. Eh! eh! pourquoi pas?

... Le ton détaché, voilant une anxiété de père soucieux de marier sa fille, M. Hérieau, ce même soir, demanda à Yvonne:

--En somme, fillette, que penses-tu de M. Mauroy?

Trop modeste pour se figurer qu’elle eût pu faire impression sur leur élégant voisin, trop chrétienne pour laisser son esprit errer en d’aventureuses imaginations, la jeune fille répondit sans émoi:

--Mais... il me paraît de bonne compagnie, père; sa conversation est attrayante.

--Comment l’entends-tu?

--Ce qu’il nous a raconté touchant l’odyssée de sa dernière pièce, avant qu’elle ne soit jouée, m’a vivement intéressée.

Un peu déçu, le commandant insista:

--C’est tout?

Yvonne sourit:

--Mon cher papa, que souhaiteriez-vous de plus?

--Je voudrais savoir ton impression du point de vue moral...

Les fins sourcils rapprochèrent, sur le front pur d’Yvonne, leur arc au contour délicat:

--Mais je n’ai pas du tout d’impressions!

--Voyons, Vonnette, entre nous...

--Vous savez, père, ceci est grave; il faudrait connaître davantage notre voisin pour émettre un avis sérieux.

--Tes réticences me font penser que tu le juges sévèrement.

--Non, car, en somme, il ne se montre que superficiellement. Il se montre, je n’ose dire un étudiant... tout au moins un homme en vacances, qui jouit avec un vif plaisir de l’été radieux, de notre superbe pays, et du charme de votre compagnie.

--Flatteuse! protesta l’officier.

--Si, si, c’est comme cela. Hors de là... eh bien! je crois que nous ne connaîtrons pas grand’chose de sa personnalité véritable--si tant est qu’il en ait une... Peu importe, d’ailleurs.

Ayant dit, Yvonne posa l’échiquier sur la table où des œillets épanouissaient leur odorante fraîcheur: l’heure était venue de la partie du commandant. Mais ce soir-là, l’officier se révéla tacticien déplorable; il fit clouer sa dame dans des conditions qui dévoilaient le trouble de son esprit, et qui eussent excité l’indignation de Philidor, le grand maître du noble jeu.

* * * * *

Quelques jours plus tard, M. Hérieau allait demander un ou deux livres à l’inépuisable bibliothèque de son vieil ami, l’abbé Jauvin. C’était pour le commandant une chère habitude; sous le prétexte d’un Virgile à quérir, ou d’un Fénelon à rapporter, il passait volontiers un moment en la compagnie de ce pasteur affable et érudit, chez qui les soucis d’une direction éclairée pour son troupeau n’avaient fait perdre ni le goût, ni le talent de la conversation telle qu’on l’entendait jadis.

Mlle Clotilde s’avança au-devant de l’officier, avec cette vivacité sur quoi les années ne semblaient point avoir prise, encore qu’elle contrastât curieusement avec l’ampleur de sa personne.

--Enfin, c’est vous, commandant! Asseyez-vous... Non, pas ce fauteuil, j’en ai cassé les ressorts! Ici, plutôt... Vous allez bien?

--Vous êtes tout aimable, mademoiselle, et accroissez ainsi ma confusion d’être demeuré si longtemps sans venir à la cure.

La bonne demoiselle appuya, en agitant ses bras courts, comme pour prendre à témoin le Ciel et les prophètes:

--Si longtemps, monsieur Hérieau! Dites un siècle... et c’est très mal d’oublier ainsi vos vieux amis! L’abbé va vous gronder, vous l’avez bien mérité... n’est-ce pas, Dominique?

--Ah! ma sœur! Je vous y prends à accueillir mes visiteurs de la belle manière! morigéna gaiement le curé de Port-Joinville, qui entrait sur ces mots. Laissez-moi, je vous prie, tout au plaisir que j’éprouve à revoir notre ami.

Le vieillard gagna sa place accoutumée, derrière le bureau chargé de papiers, près d’une fenêtre qui découpait en pleine lumière son visage aux lignes fortes, rappelant assez bien le Bossuet de Rigaud, mais un Bossuet fils d’une race à l’abord un peu rude, comme les rochers que son île oppose aux fureurs de la mer. Désignant la pluie qui vernissait les feuillages du jardin curial, l’abbé Dominique fit avec malice:

--Au lieu de vous gronder, mon bon ami, comme ma sœur s’y attend charitablement, je me féliciterais plutôt, une fois par hasard, de cet affreux temps... Sans lui, j’imagine que vous seriez parti en une excursion plus lointaine que celle du presbytère.

M. Hérieau se prit à rire, et serra cordialement la main que le prêtre lui tendait, par-dessus un paquet de la _Croix_ de l’île d’Yeu.

--Il est vrai, dit-il, mon cher curé, que je vous ai négligé un peu ces derniers temps.

--Un peu!

--Mettons beaucoup, mademoiselle, beaucoup trop, je m’en excuse. La faute en est à ce que le Ciel a d’aventure envoyé chez la mère Birant un voyageur auquel je fais connaître les beautés de notre pays.

--Ah! oui, ce Parisien!

Une hostilité chargeait le ton à l’habitude empreint de franche bonhomie de la vieille Vendéenne. Hostilité, peut-être, de femme ordonnée, ponctuelle et travailleuse, en face de l’élégance et de la fantaisie du jeune oisif; hostilité surtout de femme au cœur vibrant, abandonnée, voici quelque trente ans, par un inconstant fiancé. Depuis cette époque lointaine, Mlle Clotilde gardait une invincible méfiance contre «ces monstres d’hommes». Le commandant Hérieau ne s’arrêta pas à ce point de psychologie, mais il retint, pour aujourd’hui, sur ses lèvres, le secret de ses espoirs paternels, dont il s’apprêtait à faire la confidence à son vieil ami. Il se contenta d’expliquer:

--Ce jeune homme est un agréable compagnon de promenade. Je lui apprends, vous disais-je, à connaître notre île, dont il s’émerveille.

Le prêtre, songeur, jouait avec un ouvre-lettres; il s’enquit, l’accent méditatif:

--Comme caractère, quel est-il?

--Aimable, distingué, spirituel. Il doit être de bonne race, sa croix de guerre l’indique; quant à son intelligence, elle a fait ses preuves: n’a-t-il pas atteint, dans une carrière longue et difficile, sinon la célébrité, du moins la réussite? Et il est âgé de trente-cinq ans à peine!

Mlle Clotilde éclata; c’est-à-dire qu’un peu de sang monta à ses joues pleines, mais fanées, et que son nez, se plissant de dédain, conféra à sa large face une vague ressemblance avec celle d’un griffon pékinois.

--Oh! ces monstres d’hommes! gronda-t-elle en brandissant belliqueusement la brassière où sa charité s’activait, dire qu’ils se soutiennent tous!

--Eh! mademoiselle...

--Taisez-vous donc, commandant! continua la digne personne qui s’arrêtait malaisément quand elle était lancée. Je l’ai vu, ce bel oiseau, avec son veston genre artiste, son chapeau qu’il a pris à d’Artagnan, et sa barbe copiée sur celle d’Henri IV! Je l’ai vu, et je le tiens pour un petit poseur. C’est superficiel, ça n’a pas de fond... d’ailleurs, comme tous les garnements de nos jours! Et d’abord, savez-vous s’il est vraiment si connu, dans leur Paris?

Essoufflée, Mlle Clotilde dut reprendre haleine; c’était dommage, car son navire aurait pu longtemps garder la même route, si le vent ne lui eût manqué. L’abbé Dominique, mi-riant, mi-fâché, profita de l’accalmie:

--Doucement, ma sœur! Eh là, comme vous y allez! Où l’avez-vous donc tant vu, ce pauvre garçon, pour l’avoir si tristement percé à jour?

--Comme tout le monde peut le voir, reprit la bonne demoiselle: dans la rue... sur le quai... à l’église...

Le curé échangea avec son visiteur un sourire amusé:

--Vous lui avez beaucoup parlé, ma sœur?

Mlle Jauvin étouffa un cri d’horreur:

--Moi? Pour qui me prenez-vous, l’abbé? Parler à un étranger que je ne connais point... Je ne lui ai jamais adressé un mot!

--Alors?

Mlle Clotilde ouvrit la bouche pour une réponse, qui ne franchit pas ses lèvres; elle baissa la tête sur son ouvrage, tandis que son frère reprenait:

--Eh bien! moi, je suis plus avancé que ma sœur, commandant. Je me suis entretenu, même assez longuement, avec ce M. Leroy.

--Mauroy, rectifia le père d’Yvonne.

--Racontez-nous cela, mon frère; vous ne m’aviez pas fait encore cette confidence!

La bonne demoiselle, les yeux pétillants de curiosité, se penchait dans son fauteuil.

--Vous voyez, reprit avec sérénité le curé, sans paraître autrement pressé de satisfaire cette impatience, tout vient à point à qui sait attendre.

--L’abbé, vous me faites bouillir!

--N’est-ce pas une fort pieuse situation? demandez plutôt à saint Jean... Quoi qu’il en soit, l’autre jour, comme je lisais mon bréviaire sous les ormeaux de la place La Pylaie, j’ai aperçu M. Mauroy qui contemplait la rentrée des barques.

--Voilà! Toujours inactif... oh! ces hommes! triompha la vieille fille.

--Il ne médisait de personne, ma sœur, c’est quelque chose déjà... Il m’a salué, avec, ma foi! beaucoup de déférence; je me suis approché, et nous avons causé.

Le commandant s’inquiéta:

--Et alors, mon cher curé, que pensez-vous du personnage?

Il badinait, mais un souci véritable se cachait sous la légèreté de l’accent. L’abbé Dominique s’en aperçut-il? En tout cas, il traduisit avec fidélité son sentiment:

--Je pense avant tout qu’il convient de témoigner une particulière indulgence aux hommes qui n’ont pas connu leur mère. Pour celui-ci, je le crois très capable de suivre une bienfaisante influence; se présentera-t-elle à temps? C’est le secret de Dieu.

Mlle Clotilde eût volontiers donné son avis; mais nul ne songeait à le lui demander. Alors l’excellente personne reprit son ouvrage avec une ardeur nouvelle; en somme, toutes ces histoires lui faisaient perdre son temps, et le dernier chérubin des Burgoin attendait le travail de ses doigts charitables. Puis se dévouer aux petits, aux pauvres, aux souffrants, n’est-ce pas là le vrai soleil de la vie? Telle est bien l’opinion de Mlle Clotilde, bien qu’elle se plaise quelquefois à s’envelopper d’une coquille hérissée de piquants, à l’instar d’une araignée de mer.