Premier salut au _mbang_ fugitif ; la réception officielle ; l’échange de discours. — Une revue de l’armée d’Abou Sekkin. — Coup d’œil sur la constitution politique du Baguirmi. — Us et coutumes ; le pieu sacré ; cérémonies funéraires. — Le siège des cotonniers de Kimré. — Marche vers l’est. — Attaque du village de Kolik ; résistance héroïque des Gaberis ; épisodes.
La ville du souverain légitime du Baguirmi, bien que n’ayant qu’un caractère tout provisoire, était plus grande que je ne l’avais pensé. Jetées pêle-mêle, sans dessin de rues ni de parties distinctes, les huttes de chaume qui la composaient étaient la plupart d’une extrême légèreté ; très peu avaient un enclos de haie vive. Ces demeures, dont le nombre pouvait bien être de huit cents, étaient groupées autour de la résidence royale, établie à l’ombre d’une gigantesque mourraia, et ayant au-devant d’elle un grand espace vide, _Facher_, place du Palais, comme on appelle ces sortes d’emplacements dans le Darfour et l’Ouadaï. Nous nous faufilâmes, à travers les ruelles tortueuses de la ville, jusqu’à ce _Facher_, à l’entrée duquel je m’arrêtai. Vis-à-vis de moi, sur l’autre côté, se trouvait l’habitation princière. Une vaste porte grande ouverte donnait accès dans la cour, où l’on apercevait, assise sur un banc, une forme soigneusement emmitouflée ; devant elle se tenaient debout des porteurs d’étendards en plumes d’autruche, l’emblème royal par excellence, et, à côté, quelques esclaves agitant, pour rafraîchir l’air, des queues de girafes. Cette forme était l’illustre ou plutôt le fameux _mbang_ Mohammedou. Il avait son capuchon ramené sur la tête jusqu’aux yeux, et le bas du visage si bien enveloppé du _litham_, qu’il était impossible de discerner le moindre de ses traits. Il s’était ainsi posté dehors, moins pour témoigner, par cette marque d’égard, le cas qu’il faisait de notre caravane et de ma personne, que pour examiner à son aise, à la faveur de nos jeux équestres, les chevaux que nous lui amenions. Ces démonstrations obligatoires accomplies, je traversai la place obliquement, et saluai, en agitant mon fusil, la masse informe qui représentait Sa Majesté baguirmienne. Je me fis ensuite conduire à la hutte qui m’était assignée, ou plutôt à l’emplacement que cette hutte devait occuper, car il n’en existait pas encore le plus petit vestige. L’endroit dépendait de la maison du _Fatcha_, le principal dignitaire du roi.
En voyant que rien n’était préparé pour me recevoir, j’exprimai tout haut mon mécontentement, et, m’adressant à un quidam qui était couché sur la paille sèche à l’ombre du toit de l’écurie du _Fatcha_, et que je prenais pour un esclave, je le priai d’aller quérir sur-le-champ son maître. L’homme écouta tranquillement mes reproches, après quoi il m’éclaira sur son identité : c’était le _Fatcha_ en personne, un grand gaillard, d’une quarantaine d’années, avec des cheveux bouclés, assez longs, laineux, et un air bon enfant. Il parlait couramment l’arabe. C’était lui qui, récemment, avait enlevé au _Fatcha_ de l’anti-roi soixante chevaux et une douzaine de fusils, et il n’était pas peu fier de cet exploit.
Il envoya aussitôt six esclaves se procurer une hutte spacieuse, en rapport avec ma qualité, et assigna pour demeure à mes gens trois autres cases plus petites, faisant partie de son habitation. En moins de deux heures, j’eus ainsi un logement confortable, solide, suffisamment vaste, qu’on clôtura le jour même d’une haie, du côté où il était le plus exposé à l’affluence des curieux. La précaution m’agréa fort, car rien ne m’était plus à charge que l’effronterie avec laquelle en ces pays, où n’a point encore pénétré la politesse des musulmans du nord de l’Afrique, les gens s’en venaient indiscrètement me déranger pendant mon sommeil, pendant mon repas, me troubler dans mes occupations de tout genre, pour voir l’être singulier que représente à leurs yeux un chrétien.
Comme ma hutte, la ville tout entière avait été improvisée en un jour. Sitôt le campement du roi installé, chacun avait envoyé ses esclaves chercher des huttes toutes faites et du matériel de construction. Les cases, par tous ces pays, se transportent avec la plus grande célérité au lieu où l’on veut s’installer, et, en deux ou trois jours, un centre d’habitation se trouve prêt.
Le lendemain, le _Fatcha_ me conduisit à la demeure royale. Comme de coutume, je quittai mes socques à l’entrée de la première cour, et je me mis en devoir de rendre mes civilités, chaussé de mes pantoufles en cuir marocain. Mais les esclaves refusèrent de se prêter à cette violation de l’étiquette ; je tins bon de mon côté et ne voulus pas entendre parler d’ôter mes chaussons. Le cas était fort embarrassant et ne s’était pas encore présenté. Toujours selon mon habitude, je menaçai de renoncer à l’audience. Il va de soi que cette menace n’était pas sérieuse ; mais je tenais à sauver mon honneur. A la fin, les esclaves me proposèrent d’en référer, dans cette grave circonstance, au roi en personne. Après une longue consultation, on revint m’offrir ce compromis : je pénétrerais avec mes chaussons dans la cour particulière du prince ; mais je ne garderais que mes bas pour me présenter devant le prince lui-même, lequel daignait consentir à me recevoir dans ces conditions.
Là-dessus, je fus introduit. Après qu’on eut soulevé un certain nombre de portières, je me trouvai dans un petit enclos propret et sablé, où je vis le roi assis sur un banc à l’entrée de sa hutte. Du personnage, affublé d’étoffes de toute sorte, on n’apercevait qu’un bout de nez noir. A ses côtés se tenaient les porte-étendards susnommés, derrière lui les éventeurs, et, devant la hutte, deux gardes du corps armés de carabines.
Après le cérémonial préliminaire, que j’ai eu tant de fois occasion de décrire, je pris la parole et tins à peu près au prince le discours que voici :
« Il y a deux ans qu’un puissant sultan m’a envoyé vers le cheik Omar. A Kouka, j’ai entendu parler de tes hauts faits et de la manière dont tu as défendu Masségna contre les gens de l’Ouadaï. Avant que la guerre où tu étais engagé fût terminée, j’ai fait un voyage au Kânem et au Borkou. A mon retour, il y a trois mois, j’ai su que, lors de la prise de ta capitale, tu t’étais, avec une poignée de fidèles, frayé un passage à travers les rangs ennemis, et que depuis lors, plein de ténacité, de vaillance, et confiant dans ton droit, tu n’avais cessé de lutter contre le roi de l’Ouadaï et son protégé. Dans nos pays, nous prisons par- dessus toutes choses le courage et la constance ; aussi résolus-je, avant de retourner dans ma patrie (Dieu veuille m’accorder cette grâce !), de te faire une visite, à toi, le valeureux défenseur de son droit, et de voir de mes yeux un homme comme il n’y en a guère de pareil ici. J’ai donc profité de l’occasion pour prier le cheik Omar de m’ouvrir un chemin jusqu’à toi ; le cheik Omar (auquel le ciel accorde longue vie !) y a consenti d’autant plus volontiers, que tu as toujours été pour lui un voisin fidèle et qu’il a lui-même pour mère une fille de ton pays. En conséquence, je t’amène aujourd’hui une caravane de chevaux, dont l’appoint te sera on ne peut plus utile. Tu le vois, Dieu n’abandonne jamais celui qui ne démord pas de son droit et se montre valeureux et persévérant. Veuille le ciel t’accorder la victoire sur tes ennemis ! »
Après cette harangue, qui fut plusieurs fois interrompue et soulignée par des grognements d’approbation, Sa Majesté, d’une voix si peu perceptible que moi-même je ne pus saisir une seule articulation de sa bouche (l’étiquette exige d’un roi du Baguirmi que, pour l’expression de ses volontés, il prenne le ton le plus bas possible), Sa Majesté, dis- je, me répondit que j’avais parlé d’une manière excellente, qu’il m’avait parfaitement entendu, qu’il me souhaitait la bienvenue, et que je pouvais compter sur son _aman_ le plus complet. Il ajouta que c’était une chose extraordinaire qu’un étranger, un homme issu d’un monde si différent de celui-ci, eût bravé la longueur et les périls d’un pareil trajet, pour venir lui offrir ses salutations, « car, conclut-il, je savais déjà, par la lettre du cheik Omar, que ce n’est nullement l’appât du gain qui t’a conduit dans nos régions. » Sur quoi, je me levai, et remerciai le prince, en lui disant que je faisais des vœux pour que ma visite lui portât bonheur, à lui et à sa fortune.
Je revins le soir à la résidence, pour procéder à la remise des présents. Je trouvai Abou Sekkin entouré de moins de monde, et moins emmailloté que le matin. Autant que l’obscurité me permit d’en juger, c’était un grand et vigoureux homme, assez noir de teint, aux traits énergiques, avec une barbe grisonnante et relativement bien fournie. Il me tendit la main, me souhaita de nouveau la bienvenue, et sur mon observation, que je venais lui apporter le _salam_ (en kanouri _koffolo_), il me répliqua, avec une courtoisie extrême, que le meilleur présent pour lui était ma visite. Puis, comme je le priais de m’excuser si l’importance de mes cadeaux n’était pas à la hauteur de sa renommée et de l’illustration de sa race, il me répondit, non sans fierté, qu’il n’avait à attendre de moi ni argent ni bien, que c’était plutôt à lui, en sa qualité de roi, qu’il appartenait de m’enrichir. Après cet échange de compliments, j’étalai mes cadeaux, qui, en poudre, fusils, étoffes, noix de Gouro, représentaient, on s’en souvient, une valeur totale de deux cent cinquante francs. A Masségna, en des temps meilleurs, ces dons, de la part d’un chrétien, eussent paru sans doute assez maigres ; ici, ils furent jugés très convenables.
Toute la ville sut bientôt quel accueil flatteur j’avais reçu du roi, et qu’à l’aide de ma puissance occulte je me proposais de délivrer Mohammedou de ses ennemis. Le soir même de mon arrivée, il était venu d’ailleurs d’excellentes nouvelles du pays des Sarouas, où Abd er Rahman se trouvait campé. Les gens de ce dernier avaient été repoussés par ceux d’Abou Sekkin, qui leur avaient fait nombre de prisonniers. Toute la nuit, à propos de ce succès, ce ne furent que coups de fusil, danses et musique. Le matin, le roi voulut me donner le spectacle de toute son armée, tant troupes baguirmiennes qu’auxiliaires païens, et il m’envoya un eunuque me prier de lui prêter, pour cette revue, mon burnous blanc.
Tout son monde donc monta à cheval et se rassembla dans la plaine située en deçà de la forêt, plaine que nous avions traversée en venant, et qui séparait le district gaberi de Modo de celui de Broto, où pour l’instant nous étions logés. Le coup d’œil était extrêmement varié et non moins intéressant que la veille. C’était d’abord le groupe royal, au milieu duquel se tenait Mohammedou, monté sur un cheval bellement caparaçonné. Il était revêtu de mon burnous blanc, et ombragé de chaque côté par un parasol de soie rouge aux larges franges retombantes. Devant lui s’agitaient en cadence, brandissant en l’air les emblèmes royaux, les porte-étendards, au nombre de douze. A droite et à gauche du prince, des esclaves à pied et à cheval ; puis, le chef des eunuques et les hauts dignitaires de la cour, escortés de trente cavaliers et d’autant de fantassins ; puis le _Fatcha_, près duquel je me trouvais, et qu’accompagnait une troupe non moins forte, sans compter les détachements plus faibles des fonctionnaires de rang inférieur.
Venaient ensuite les tribus païennes, parmi lesquelles les Somraïs et les Gaberis, équipés et armés de la même manière ; ici le sultan du Ndam, à la tête de ses miliciens ; plus loin, l’escadron des Bouas de Korbal, reconnaissables à leurs boucliers de peau de buffle poilue, à leurs vestes de peau également poilue, et aux énormes plaques d’ivoire passées en manière d’écus à leur avant-bras ; çà et là enfin, divers corps saras, ayant chacun leur chef à part ; on voyait même quelques Arabes, quelques Fellatas, et un homme d’Haoussa. Quant aux Choas du Baguirmi, ils tenaient la plupart pour Abd er Rahman.
Chaque dignitaire défila avec son escorte par devant le souverain, et nous autres gens du Fatcha, nous fûmes naturellement les premiers à partir au galop, pour prendre ensuite position devant le prince. L’ensemble des forces militaires ainsi réunies pouvait se monter à deux milliers d’hommes.
A midi, nous étions de retour à notre quartier. Le _mbang_ me renvoya bientôt mon burnous ; mais je refusai de le reprendre, sous prétexte qu’il ne m’appartenait plus de le porter, depuis qu’il avait eu l’honneur de toucher les épaules royales. Cette générosité flatta l’amour-propre de ce prince au cœur fier, et le burnous n’en eut que plus de prix pour lui.
Si intéressant que m’eût paru au premier abord notre lieu de campement au milieu de la forêt, je ne tardai pas à en avoir assez. Confiné là de longues semaines durant, je voyais les jours se succéder d’une façon monotone, et sans profit marqué pour la science. Non loin de moi, vers le sud-est, j’eusse eu la certitude de quelque conquête à faire : j’eusse pu m’assurer de la connexité et peut-être découvrir la source des deux bras du Chari ; mais le moyen de m’aventurer dans ce monde tout à l’anarchie et à la violence, où l’on fait moins cas d’un homme que d’un chien ou d’un cheval ? Vainement Mohammedou faisait-il luire devant mes yeux la perspective d’une expédition prochaine au pays des Saras ; ses projets d’entreprise me semblaient bien lents à se réaliser. Obligé de me morfondre dans l’attente, j’essayai du moins de tromper mon impatience en acquérant quelques idées nettes sur le Baguirmi et ses habitants.
Le chef suprême, ou _Mbang_, exerce à lui seul toute l’autorité, sans assistance ni contrôle d’aucun conseil. Au second rang se place la reine mère (_maguira_), qui jouit d’une haute considération ; puis vient, dans la famille royale, le fils aîné, héritier du trône, qui porte le titre de _tchiroma_, et dont les pouvoirs et l’influence ne laissent pas souvent que d’être restreints par les défiances d’un père jaloux de son autorité. Le _tchiroma_, de même que ses frères, ceux-ci dénués de tout crédit personnel, se partagent les gouvernements locaux, qui leur constituent une source de revenu. Quant aux frères du prince régnant, auxquels d’ordinaire on crève un œil, pour les rendre incapables de gouverner, ils flânent à la cour, sans être autre chose que cinquièmes roues à un carrosse. Les femmes du monarque, généralement au nombre de plusieurs centaines, portent chacune le titre de _lélé_, plus des titres particuliers empruntés à des noms de localités. Des princesses enfin (_Mairam_ ou _Meram_, comme au Bornou), il y en a une exclusivement (la _Tchoukotma_) qui est revêtue de la suprématie sur les autres ; celles- ci n’acquièrent de l’autorité que par leur mariage, et en vertu de certaines prérogatives réservées aux gendres du roi.
Le principal dignitaire est, je l’ai dit, le _Fatcha_, premier chef de guerre ; ensuite viennent le _Ngarmané_ ou chef des eunuques, le _Kréma_, un autre chef militaire, et divers gouverneurs provinciaux et surveillants administratifs, entre lesquels je citerai le _Katourlili_. Chaque tribu, ville ou village, a son chef supérieur à la cour, soit parmi la famille royale, soit dans les rangs des dignitaires. Des revenus que leurs fonctions rapportent à ces officiers, une partie passe dans la caisse du roi, auquel vont en outre directement divers revenants-bons : dîme des céréales, livraisons périodiques de gros bétail, miel, pièces de coton, impôt foncier en nature, pêche du Chari, et surtout les esclaves pris dans les razzias ou dus par les États tributaires. Autrefois, les reines douairières ne se pouvaient remarier qu’avec l’autorisation du prince. Il se trouvait à notre campement nombre de veuves d’Abd el Kader, le roi défunt, encore jeunes et agréables pour la plupart, mais souvent insupportables par leur immodestie et leur honteuse cupidité : en quoi du reste elles trouvaient des émules dans toutes les veuves baguirmiennes. Il ne se passait pas de jour sans que l’une ou l’autre de ces dames m’envoyât faire les ouvertures les plus séduisantes en vue d’un mariage : c’était ma modeste garde-robe qui jouait surtout en cela le rôle d’appât. Je dois dire d’ailleurs que les femmes baguirmiennes sont beaucoup mieux que celles du Bornou : traits fins et réguliers, œil vif, joues à fossettes, bouche charmante où le rire découvre deux rangées de dents blanches. Leur costume est à peu près celui des Bornouanes.
Abou Sekkin cependant ne se remuait guère ; il se bornait à dépêcher de tous côtés des émissaires pour amener les localités à se soumettre sans combat, ou pour épier des occasions favorables de coups de main. Pour l’instant, il n’y avait pas encore péril en la demeure. Broto et Modé étaient bien pourvus de grains, et tous les deux ou trois jours, au signal donné avant l’aurore par une longue trompette de bois ou de métal, un détachement de cuirassiers y allait faire, de gré ou de force, provision de sorgho. La nécessité, qui chasse tout scrupule, m’obligeait moi-même à faire mon profit de ces gains illicites.
Quand je me fus un peu habitué au séjour du pays, je me mis à faire presque quotidiennement des excursions à cheval, vers les hameaux épars de Broto et de Modé, qui n’étaient pas très éloignés de nous. Pour commencer, les gens de Broto surtout se montrèrent fort défiants, et cette réserve s’expliquait tout naturellement par la couleur de ma peau, mon caractère alarmant de chrétien, ma barbe épaisse, et mon habitude de sans cesse écrire, toutes choses qui effarouchaient les Baguirmiens eux- mêmes. Les bruits les plus étranges se colportaient à mon sujet par toutes les localités de la région païenne : on se racontait comme quoi Mohammedou avait vu lui venir en auxiliaire un être bizarre, appartenant à une nation qui dispose d’armes et de sortilèges irrésistibles, chez qui il n’y a point d’esclaves, et dont le régal de prédilection est le rôti d’enfant. Bientôt il me devint difficile, et finalement tout à fait impossible, de nouer aucunes relations amicales avec les Gaberis, les Somraïs et les Ndams, et d’obtenir d’eux des informations touchant le pays, ses habitants et sa langue. Seuls, les Bouas et les Nyillems se montraient plus dénués de préjugés ; en revanche, ils n’en étaient que plus exigeants.
Mon plus grand plaisir, c’était de me soustraire l’après-midi à la curiosité et aux assauts importuns des gens du voisinage, pour aller passer quelques heures dans les clairières du bois, près des paisibles habitations que les indigènes y avaient élevées sous le couvert d’arbres gigantesques. Ces demeures rustiques, entourées de haies sèches, étaient vraiment très avenantes d’aspect, et je trouvais un charme réel à voir jouer là, sous les beaux ombrages, des troupes de jolis enfants, à regarder les femmes se livrer à leurs travaux domestiques, ou à écouter les accords primitifs, accompagnés d’un chant d’une simplicité mélodieuse, qu’elles tiraient d’un instrument muni de cordes en boyau. Les deux sexes portaient au cou un ou plusieurs colliers de petites perles rouges, et les hommes fumaient de grandes pipes en terre foncée, à peu près de la forme de celles qui sont en usage sur les côtes de la Méditerranée. Les uniques trouble-fête de ces promenades romantiques, c’étaient les innombrables mâtins toujours aboyant, aux petites oreilles redressées en pointe, qui ne manquaient pas de regarder de travers l’intrus étranger.
Toute la conception religieuse de ces tribus païennes se borne à la croyance en un être supérieur qui, je le répète, se manifeste par le tonnerre, et, partant, habite dans le ciel. D’idées ultra-terrestres ou relatives à un jugement dernier, je n’en ai trouvé nulle trace ; la mort semble être pour eux la fin finale de l’existence. La représentation symbolique du Grand Être est un pieu sacré, une souche de bois d’_habila_, écorcé en partie et muni de cercles, qu’on place près du logis dans de petites niches spéciales, où les femmes et les enfants n’entrent pas. C’est devant ce palis que s’accomplissent les sacrifices multiples à l’Être Suprême ; c’est là que l’on dépose la peau de la tête des animaux abattus à la chasse, là que l’on suspend le tablier de cuir de l’ennemi tué. Jamais on n’oublie de placer à côté de ce pieu une cruche de mérissa fraîchement préparée ; s’agit-il d’obtenir de lui une inspiration et une aide toutes particulières, on lui sacrifie une poule, et on l’asperge avec le sang de ce volatile. L’_habila_ est par excellence l’arbre sacro-saint, et un serment prêté sur son feuillage n’est jamais parjuré. Au Somraï, où cette essence n’existe pas, le même rôle est joué par l’_haraza_.
Les thaumaturges et la sorcellerie interviennent souvent dans le train de la vie quotidienne, et donnent lieu à des pratiques d’une superstition toute bestiale. S’il meurt un chef de tribu, un notable, ou seulement un cheval de prix, ce ne peut être que par l’effet de sortilèges, et l’on a vite fait d’en découvrir l’auteur. Au Somraï, par exemple, deux personnes prennent le mort ; l’une le tient par le bout des pieds, et l’autre par l’extrémité de la tête. Les parents et les devins invitent à haute voix le défunt à conduire les porteurs au logis du coupable. Tout en ayant l’air de se ballotter de droite et de gauche, le mort finit par prendre une certaine direction, et la foule le suit aveuglément. Toujours de lui-même, le corps semble s’arrêter devant une demeure déterminée, et tout le monde à l’envi d’y donner l’assaut, d’y mettre le feu, de tuer celui qui l’habite, d’en arracher femmes et enfants, afin de les vendre comme esclaves, et de faire main basse sur tout ce qui s’y trouve. Chez les Saras, ce n’est pas au défunt lui-même qu’incombe le soin de découvrir le coupable ; la révélation se fait par l’entremise d’une bottelette d’herbe sainte placée sur la tête d’un devin qui, tout en tremblant et en agitant le chef, se tourne de côté et d’autre, jusqu’à ce que le faisceau d’herbes tombe sur le criminel présumé, lequel subit aussitôt son sort. Quant aux malheureux qui sont atteints d’épilepsie, ou qui ont des convulsions, on les tue purement et simplement, attendu qu’ils sont bien visiblement possédés du démon.
Les morts sont inhumés dans de grands tombeaux ronds, à la face orientale desquels est ménagée une niche assez spacieuse pour recevoir le défunt avec tout ce qui lui appartient. On couche le corps sur un amas de vingt ou trente _tobes_ (j’ai dit que les gens aisés possédaient toute une garde-robe dont ils n’usaient jamais de leur vivant), on lui attache les mains, on ramène les vêtements sur lui, et on enveloppe le tout de bandes de coton pareilles à celles qui servent de monnaie dans le Baguirmi. A ses pieds et à sa tête on place le cadavre d’une chèvre, on dépose en outre près de lui quelques cruches de miel ou de mérissa, et l’on met sur sa bouche une petite écuelle pleine de perles ou de coquillages de Kaouri. Cette coutume d’adjoindre au mort, dans le tombeau, des provisions de bouche et une sorte de viatique, prouve qu’en ce peuple, sans qu’il s’en doute, vit une vague idée d’une existence ultra-terrestre. Chez quelques tribus, par exemple chez les Nyillems, quand un chef mourait, l’usage était autrefois d’enterrer avec lui tout vivants un jeune garçon de douze à quatorze ans et une jeune fille à peine nubile, chargés, disait-on, d’émoucher le défunt. Chez les tribus riveraines du Chari, lorsqu’un homme est trépassé, on jette à l’eau tout ce qu’il possède. Le rite funéraire varie, du reste, d’une peuplade à l’autre. Le jour de notre arrivée à Mofou, un enfant était mort dans la maison voisine. On creusa un trou ovale jusqu’à la hauteur des hanches du défunt, et l’on y fourra tout bonnement le cadavre les genoux en l’air ; puis, toute la journée, hommes et femmes hurlèrent et gémirent devant la porte du logis, tantôt sans accompagnement, tantôt en renforçant leurs lamentations d’un cliquetis de lances, à certains moments restant immobiles, à d’autres se livrant à des balancements de corps monotones. Le lendemain de l’enterrement, à ces démonstrations de douleur succédèrent une joyeuse allégresse et un copieux festin de mérissa.
Le long séjour de Mohammedou à Broto ne lui avait pas rapporté grand profit. Ses coups de main violents étaient loin d’être lucratifs, et ses négociations politiques échouaient invinciblement contre la méfiance des populations. Près de Broto, notamment, se trouvait une localité dont les habitants s’étaient réfugiés sur des cotonniers, et qui refusaient de prêter l’oreille aux belles paroles des Baguirmiens.
Le jour même de mon arrivée, le roi m’avait fait appeler, pour me demander ce qu’il convenait de faire contre ces émigrés en l’air. J’avoue que d’abord je ne m’expliquais pas cette impuissance à l’égard de gens qui étaient simplement montés sur des arbres ; mais je ne tardai pas à avoir le mot de l’énigme. La bourgade en question, qui s’appelait Kimré, était à une demi-journée au sud-est. Le 14 avril, une expédition décisive fut entreprise contre cette population réfractaire. Une heure après minuit, la longue trompette susdite retentit ; c’était le _Fatcha_ qui avait le privilège d’en souffler en personne. Tout le monde alors de se rassembler, quoique sans beaucoup de hâte, en dehors de la ville, et, une heure après, s’ébranlait le corps expéditionnaire, auquel naturellement je m’adjoignis. Après quatre heures de marche environ nous atteignîmes la forêt de Kimré. Des colonnes de fumée s’en élevaient çà et là, en manière de signaux d’alarme, ce qui prouvait que notre approche avait été éventée. Les huttes du village essaimaient au loin, sous le couvert protecteur d’une futaie magnifique, qui faisait de cette contrée une des plus belles que j’eusse jamais vues. Les maisons, la plupart coquettes, avec des fenils exhaussés sur un soubassement de terre, étaient depuis longtemps désertées, et le feu en avait détruit un grand nombre. Leurs propriétaires vivaient, je l’ai dit, juchés sur des cotonniers, lesquels, par leur taille et leur branchage, équivalaient à de vraies citadelles. Ce n’était qu’à la hauteur de quatre ou cinq mètres que le tronc massif de ces arbres projetait ses premiers rameaux : ceux-ci étaient encore trop près du sol pour pouvoir servir de refuge ; mais à l’étage immédiatement supérieur, c’est-à-dire à quelques mètres plus haut, c’était différent : là, sur deux branches géantes jaillissant presque horizontalement, et reliées à l’aide de traverses, on pouvait établir de solides entrelacs de paille, installer sur cette base une petite cabane, ou bien en faire un lieu de refuge pour les chèvres et les chiens, et, dans ce cas, placer plus haut contre le tronc, en manière de hune, une forte plate-forme en clayonnage, capable de recevoir un ou plusieurs hommes.
Dans la petite hutte se trouvaient tous les ustensiles de ménage nécessaires, le grand mortier à piler le grain et la cruche de terre à contenir l’eau ; sur la hune, on resserrait les armes. Parfois même, à l’étage encore supérieur, était improvisé un logis semblable, de sorte que plusieurs familles habitaient le même arbre, chacune ayant avec elle ses petits objets mobiliers et même son menu bétail, si celui-ci n’était pas trop nombreux. La nuit, quand ils croyaient n’avoir rien à craindre, ces gens descendaient de leurs perchoirs, à l’aide d’échelles de cordes, pour aller s’approvisionner d’eau et chercher du grain à la masse cachée par eux, soit en terre, soit dans des fourrés presque inaccessibles. Du haut de leur refuge, ils lançaient d’abord, le cas échéant, sur l’ennemi qui se présentait au-dessous d’eux, leurs flèches de roseau habituelles, engins assez inoffensifs, aiguisés à un bout comme nos plumes à écrire, et alourdis à l’autre par une masse d’argile fuselée ; ce n’était que lorsque l’adversaire s’offrait d’une manière sûre à leurs coups qu’ils avaient recours à leurs javelots ; enfin, l’assaillant faisait-il mine de grimper à l’arbre, la lance entrait en jeu à son tour.
Notre troupe, à nous, se composait de toute la cavalerie d’Abou Sekkin, quatre-vingts chevaux environ, d’une douzaine d’esclaves armés de fusils, de cinq cents Baguirmiens munis de javelots et de lances, auxquels s’ajoutaient les auxiliaires païens (Brotos, Bouas, Ndams, Toummoks), en tout deux mille hommes.
Une fois dans la forêt, ces gens, se couvrant de boucliers, de morceaux de nattes, ou de fragments de clayonnage empruntés aux huttes kimréiennes à demi détruites, commencèrent de faire un branle-bas d’attaque contre les nichées de rebelles. Une centaine de personnes ou plus se mirent contre un arbre ; mais nul n’avait le courage d’en tenter l’escalade. Quant à scier les troncs, on manquait pour cela d’outils, et les armes dont on disposait n’étaient guère efficaces contre les indigènes domiciliés dans leurs hauts branchages. On avait bien, je l’ai dit, quelques fusils ; mais les esclaves qui en étaient porteurs ne savaient ni épauler, ni ajuster, ni tirer au but. Au moyen de longues perches où étaient fixées des fascicules de paille enflammée, on essaya d’incendier plusieurs de ces nids ; mais les assiégés réussissaient toujours, soit à rendre la tentative inutile, soit à éteindre immédiatement le feu.
A mon grand chagrin, l’honneur de la journée revint à mes gens, et principalement à Almas, qui, à l’aide de ma poudre et de mon plomb, abattit ces pauvres gens ainsi que des moineaux, si bien que beaucoup d’entre eux se virent contraints de mettre pied à terre. Alors commença une véritable chasse à l’homme. On eût dit des traqueurs s’éparpillant sous bois, chacun à la poursuite de sa pièce de gibier : de combat, il n’y en eut pas l’ombre. Heureusement qu’Almas lui-même n’était au demeurant qu’un tireur médiocre, et que mon autre domestique, armé comme lui d’un fusil, n’était pas non plus d’une adresse extrême : ce qui n’empêcha pas nombre de ces infortunés Kimréiens de payer de la vie leur trop grande confiance en leurs habitations aériennes. Mes deux serviteurs, qui à tout autre égard étaient de braves gens, n’avaient aucun scrupule de descendre ces _kirdis_ (païens) comme de simples perdrix ; que dis-je ? ils s’en faisaient même un point d’honneur : tant il est vrai que le fanatisme religieux excelle à transformer l’homme en brute !
Pour moi, sur qui les Baguirmiens avaient fondé en secret de si belles espérances, je ne gagnai à cette expédition que le renom de n’être bon à rien. Hélas ! j’avais pourtant, sans le savoir, contribué quelque peu au triomphe, car je sus plus tard que ma longue-vue, braquée sur les arbres, avait été une cause de panique pour les malheureux qui les habitaient. Je me souviens que sur le premier tronc ainsi investi se tenait un jeune homme de haute taille qui, se couvrant de son bouclier, et encouragé par les cris des femmes qui étaient avec lui, décochait contre nous ses traits inoffensifs, puis, après chaque coup, s’effaçait derrière sa gabionnade en osier, ou bien, se dressant triomphalement et à découvert, de toute sa hauteur, serrait le poing d’un air de défi en menaçant les agresseurs.
Ce fut une des premières victimes : frappé d’une balle par Almas, il tomba sans proférer un cri. Un second indigène, qui se trouvait dans le branchage, atteint à son tour, se cramponna un instant aux rameaux, puis vint s’abattre sur le sol d’une hauteur de vingt mètres. Incontinent, toute la meute fondit sur lui, et en un clin d’œil il fut littéralement dépecé. Un troisième, blessé lui aussi, se réfugia avec les siens à l’étage supérieur du cotonnier, en laissant couler de longs filets de sang du tronc jusqu’à terre. Ce malheureux était le dernier habitant adulte de l’arbre. Aussi les assiégeants, pris d’un accès de bravoure, se décidèrent-ils à faire l’escalade. Un instant après, chiens, poules et chèvres, tout dégringolait ; le blessé était également jeté en bas pour qu’on l’achevât, et femmes et enfants se voyaient tirés violemment de leur refuge ; pas un cri, pas une plainte ne sortit des lèvres de ces malheureux, qui se laissèrent lier en faisceau, pour s’en aller en esclavage, l’âme brisée par la mort des leurs et l’anéantissement de leur liberté. Le cotonnier dont on eut le plus de peine à faire la conquête était occupé par un homme sans plus, qui, ayant vu la scène que je viens de décrire, et renonçant dès lors à toute espérance, avait commencé par se réfugier dans sa hutte. Celle-ci ayant pris feu, il se retira vers la cime de l’arbre, laissant ainsi les assiégeants libres de grimper à l’échelle flottante. Enfin, il fut blessé et tomba. Immédiatement on le mit en pièces. Mais, à ce moment, on aperçut deux jeunes garçons, à peine adolescents, qui battaient en retraite à leur tour vers les hauteurs extrêmes du cotonnier. Ils restèrent là jusqu’à ce que les vainqueurs vinssent à eux ; puis, sitôt que ceux-ci approchèrent, avec l’héroïsme du désespoir, ils se précipitèrent en bas. La mort leur avait paru préférable à la servitude. En les voyant rouler de branche en branche, je ne pus m’empêcher de fermer les yeux devant l’horreur du spectacle : une minute après, les deux pauvrets n’étaient plus que des masses informes gisant à nos pieds, la tête coupée, et les entrailles arrachées du corps.
On découvrit enfin l’arbre où était posté le chef du village. A un étage inférieur se trouvait le bétail avec un homme chargé de le défendre. De sa plate-forme d’observation, ce vaillant parait tous les brandons qu’on lui jetait, et, à l’aide de sa lance et de ses javelots, il tenait en respect les assaillants, qui avaient commencé de grimper au tronc. Le chef, lui, était juché avec deux femmes et quatre petits enfants au point d’intersection de trois grosses branches, et, de là, il décochait ses traits. Tout ce qui nous restait de poudre et de plomb fut employé contre cet arbre. Le chef ne laissait pas que de se découvrir très souvent ; mais Almas lui-même, je l’ai dit, n’était pas un tireur de première force. L’homme finit toutefois par être atteint sur sa hune, de sorte qu’il dut se replier plus haut, et laisser les assiégeants s’avancer de leur côté d’un étage. Le blessé, qui avait deux femmes et quatre enfants à traîner avec lui au milieu des coups de fusil qu’on tirait d’en bas, déploya dans ce mouvement de retraite un sang-froid et une intrépidité incroyables. Les marmots étaient si petits, que ce ne fut que l’un après l’autre, et la mère aidant, qu’ils purent être amenés à la cime du tronc. Pendant ce temps, le chef, à grand renfort de projectiles et de coups de lance, défendait la position. Heureusement pour ce brave que les Baguirmiens vinrent à manquer de poudre et de plomb, et que nos gens, satisfaits d’une série de succès auxquels ils n’étaient pas accoutumés, prirent le parti de se retirer. Il était midi quand on fit trêve à cette chasse, qui n’avait été, Dieu merci, que toute partielle, pour retourner à Broto, où l’on arriva vers le soir. Résultat de l’expédition, une cinquantaine de captifs. Quant aux gens de Kimré, on leur avait détruit leurs foyers, mais on ne les avait pas soumis. Ils en furent quittes pour se replier vers Kariatou, bourgade située un peu plus loin au sud-ouest et entourée d’un rempart de terre.
Un autre jour, nous fîmes une expédition contre le village de Bé-Déloum, sis à deux heures environ de notre campement. Comme toujours, les habitants, qui avaient eu vent de notre approche, s’étaient enfuis dans les bois ; nos cavaliers les y pourchassèrent sans merci, empoignant les femmes et les enfants qui ne pouvaient pas se sauver assez vite, égorgeant les hommes dans les halliers, tandis que les fantassins pillaient et détruisaient le village.
Ces actes de brigandage faisaient de plus en plus le vide autour du _mbang_ et de ses gens, de sorte que notre situation devenait de jour en jour plus critique. D’autre part, des nouvelles alarmantes venaient du Somraï et du Miltou ; on disait que les Ouadaïens et les partisans d’Abd er Rahman avaient franchi le Chari, ce qui rendait très problématique la fidélité des districts païens désaffectionnés par notre conduite. Pour surcroît, le grain se faisait rare. Une petite caravane de simples voyageurs, forte d’environ trente têtes, étant venue à passer par le Somraï, nos gens tuèrent tout jusqu’au dernier homme, afin de se procurer quelques provisions. Chaque jour c’était ainsi un nouveau coup de main, d’ordinaire assez maigre comme résultat. Tout cela ne rentrait guère dans mes vues d’explorateur scientifique. J’eusse volontiers poussé une pointe jusqu’à Laï, bourgade située à deux ou trois journées au sud-ouest sur le Ba Logon, ou jusqu’à Daï, au sud-est, sur le Ba Bousso ; mais le roi ne répondait pas de ma sûreté, et il trouvait sans cesse de nouveaux prétextes pour différer les excursions projetées. De plus, la saison des pluies approchait, et je me voyais forcé de penser sérieusement à mon retour au Bornou.
L’arrivée d’une caravane venant de ce pays m’apporta une consolation passagère dans la triste situation où j’étais. Au nombre des voyageurs se trouvaient un Arabe de l’oasis de Djalo et un marabout de Gatroun, qui me donnèrent, des pays de là-bas, des nouvelles que j’accueillis avec autant d’émotion que j’aurais fait de messages arrivant de ma propre patrie. Mais ce ne fut là qu’une diversion d’un instant, et je me retrouvai face à face avec mon fâcheux destin.
Enfin la pénurie de grain décida le _mbang_ à transporter son quartier général plus à l’est. On était dans les derniers jours de mai. Un peu avant notre départ, survint une heureuse nouvelle : un déserteur échappé de l’armée d’Abd er Rahman nous apprit que ce prince, abandonné par les Ouadaïens, s’était replié vers le nord, dans la direction du lac Fitri. Le signal de la levée du camp fut donné bien avant l’aurore. Les païens du voisinage, altérés de vengeance, guettaient de toutes parts notre mise en marche ; déjà même ils avaient incendié quelques huttes éloignées et menaçaient, avec force cris, l’enclos du _Fatcha_. C’était justement à nous de partir les derniers. Nous étions encore sur la place du Palais, quand un de mes bœufs sommiers dérangea sa charge, de sorte qu’il nous en fallut refaire l’arrimage. Sans le roi qui s’était aperçu que les gens de Broto commençaient de mettre le feu au camp, et avait en conséquence eu soin de demeurer en arrière avec son corps de troupes, afin de couvrir la retraite, je ne sais ce qui serait advenu de nous. A la lueur des cases enflammées, nous voyions les ennemis accourir vers nous comme des diables ; et si le _Fatcha_ et ses cuirassiers n’eussent fait une charge contre ces furieux, ils m’auraient surpris sur le _Facher_ en train de recharger mon bagage.
Enfin, au soleil levant, nous eûmes, sans plus d’encombre, laissé derrière nous le campement ; au bout d’une heure de marche environ dans la direction de l’est, nous rencontrâmes sur le territoire de Modé le gros des Baguirmiens réunis pour attendre le roi, et, avant midi, nous campions dans le district de Mourki, dont les habitants sont encore Gaberis. Le lendemain, nous étions près de Kolik, une bourgade des Toummoks, demeurée ennemie d’Abou Sekkin, et que celui-ci se proposait de piller au passage.
Les indigènes, prévenus de notre approche, s’étaient retirés dans leur « village de guerre », après avoir livré aux flammes leurs huttes, faciles à refaire. Ce que voyant, nos gens se débandèrent pour piller ce qui restait à prendre, et moi, dont le bagage était demeuré en arrière, je chevauchais le cœur serré au milieu de cette scène de désolation, qui contrastait si fort avec les beautés d’une nature luxuriante. Dans ma rêverie mélancolique, je ne m’étais pas aperçu que j’approchais d’un terrain dangereux. J’avais bien vu le _Fatcha_ et son monde faire halte, ainsi que le roi, mais il me semblait que le reste de la troupe continuait de cheminer d’un air insouciant.
Tout à coup une volée de flèches de roseau, dont les unes déchirent mes vêtements tandis que les autres s’abattent à mes pieds, vient me tirer de mes méditations philosophiques. Je jette un regard scrutateur autour de moi, et reconnais aussitôt la position.
Les huttes incendiées dont j’ai parlé ne constituaient en quelque sorte que le village extérieur, et je me trouvais maintenant tout près d’un retranchement de terre où les indigènes, absolument pareils d’aspect aux païens de notre escorte, semblaient installés avec autant de sécurité que s’ils n’eussent absolument eu rien à craindre sur terre. Ce retranchement, à hauteur d’épaule, formait rempart au véritable village, celui de l’intérieur. Là encore, tout offrait l’image d’une paix profonde ; seulement on n’apercevait ni femmes ni enfants. A tel endroit, c’était un groupe d’hommes qui, assis par terre, avaient l’air de causer ; ailleurs, c’en étaient d’autres, qui, leurs javelots négligemment posés sur l’épaule, allaient et venaient sur la large levée de terre, en échangeant même des saluts avec des gens de notre suite qui se trouvaient être leurs congénères. De l’autre côté du retranchement pâturaient les petits chevaux pies de la bourgade. C’était le calme de la résolution ferme et nette. Je ne sais si ces païens étaient aussi convaincus qu’ils en avaient l’air de la force inexpugnable de leur position ; mais on voyait clairement qu’ils étaient décidés à ne point se rendre : ce que ce jour même se chargea de démontrer.
A peine Abou Sekkin eut-il fait auprès d’eux une nouvelle démarche pour les déterminer à se soumettre, démarche à laquelle, bien entendu, ils répondirent par un refus formel, que les choses changèrent peu à peu de coup d’œil : sur certains points du rempart, on vit des combattants se rassembler ; d’autres se retirèrent dans le bois de refuge situé en dedans du retranchement, et leurs chevaux disparurent. Le rempart, bordé d’un fossé, formait un vaste quadrilatère, ayant à chaque face une ouverture qu’on avait soigneusement bouchée au moyen de troncs d’arbres et de fascines. Bientôt d’innombrables flèches de roseau se mirent à pleuvoir sur nous de la levée de terre, nous éraillant par-ci par-là le vêtement ou la peau. Une fois seulement, car je galopais d’un groupe à l’autre des assiégeants, je faillis être victime d’un javelot de fer aigu et des plus dangereux. Un des Gaberis, frappé de ma tournure étrangère, m’avait pris pour point de mire. Je vis parfaitement venir le trait, et peut-être l’aurais-je évité, si j’avais eu de bons éperons et si les chevaux de ce pays n’avaient point la bouche un peu dure. Je ne pus faire faire à ma monture qu’un mouvement de côté insuffisant, de sorte que le projectile, au lieu, il est vrai, de m’attraper la jambe, vint seulement frapper l’étrier, mais en blessant assez grièvement mon cheval.
Quand ceux de nos gens qui s’étaient d’abord dispersés pour piller eurent rallié les rangs, nous commençâmes à serrer de plus près le retranchement. Sous la protection de l’avant-garde des fusiliers, les plus hardis de nos fantassins entreprirent d’escalader le rempart, et, couverts par les cuirassiers, s’avancèrent jusqu’à la barricade qui obstruait la porte nord. Devant cette agression hardie, les Gaberis détalèrent d’un pied léger jusqu’au fourré central de la place. Celui-ci n’était pas d’un abord facile. La main des indigènes n’y avait ménagé vers les quatre points cardinaux que des brèches d’accès fort étroites, protégées en outre par de petites levées de terre avec des fossés.
Depuis le matin jusqu’à trois heures de l’après-midi il se livra là un combat épique où les Gaberis soutinrent d’une façon glorieuse et sanglante le choc d’un ennemi bien des fois supérieur. Contre ce fourré, nos cuirassiers, d’ordinaire si redoutés des païens, ne pouvaient, à vrai dire, absolument rien, et, sans nos armes à feu, Kolik n’eût pas été pris ce jour-là. L’inconvénient principal, c’était que les soldats baguirmiens ne procèdent jamais avec ensemble ni unité. La victoire finale n’est point leur commun objectif ; chacun ne songe en première ligne qu’à son avantage personnel ; l’essentiel, c’est de faire une bonne prise d’esclaves (la moitié en revient au preneur), d’opérer une razzia de chèvres, de chiens, et autre butin inanimé ou vivant, que le vainqueur garde intégralement. C’est ainsi que, lorsqu’à coups de hache on eut dégagé l’entrée du fourré, à l’intérieur duquel les sentiers allaient s’élargissant, nos hommes commencèrent leurs coups de main lucratifs. On les vit s’enfoncer de côté et d’autre dans l’épaisse futaie, pour reparaître au bout de quelque temps, qui avec un enfant, qui avec une bique ; sans parler de ceux qui ne revinrent pas, et qui payèrent de la vie leur âpreté féroce au pillage.
Les assiégés cependant se trouvaient refoulés de plus en plus dans l’intérieur du village, où leurs femmes les réconfortaient avec de la mérissa ou de l’eau, et d’où, de temps à autre, ils revenaient vigoureusement à la charge. Ils nous tuèrent ainsi pas mal de monde, mais ils en perdirent eux-mêmes bien davantage par suite de nos armes à feu et de leur propre infériorité numérique. Enfin, un Baguirmien ayant réussi à incendier le cœur de la bourgade, la situation des Gaberis devint tout à fait désespérée. A ce moment, j’éprouvai le désir de jeter un regard sur le lieu de refuge de ces malheureux. Je descendis de cheval, et, d’un pas lent et circonspect, je m’avançai par une sente étroite jusqu’à une clairière devant laquelle les nôtres étaient postés. Comme je rebroussais ensuite chemin, toujours sans me presser, les gens de Kolik, par un mouvement impétueux d’offensive, forcèrent tout à coup les Baguirmiens à se replier en désordre, et je me trouvai entraîné dans la déroute. Dans ma course effrénée, je perdis l’unique paire de chaussures qui me restait. Gêné à la fois par mes pieds nus, dont la peau délicate s’accommodait mal du contact des souches et des racines dont le sentier était hérissé, et par l’ampleur contrariante de mon vêtement bornouan, je me laissai distancer d’une manière inquiétante par le gros des fuyards. Pour surcroît, mes lunettes bleues, mes imposantes lunettes bleues, dont je ne possédais pas d’exemplaire de rechange, glissèrent de mon nez dans le sable, et mon tarbousch resta accroché par la houppe dans le branchage. Déjà j’entendais se rapprocher derrière moi les hurlements exaspérés de l’ennemi, déjà je voyais en imagination une piqûre de javelot ou d’épieu mettre fin à ma fuite haletante. De temps en temps je me retournais, et j’apercevais, gagnant à chaque instant du terrain, et pareille à une nuée de diables grotesques, la bande acharnée de mes poursuivants avec leurs lanières caudifères. Encore un moment, et ils me tenaient.... Soudain, je ressentis une douleur aiguë au pied droit, le sol me manqua, et je roulai dans le fossé d’enceinte, presque sous le ventre des chevaux de notre escadron.... J’étais sauvé.
Je me relevai tout confus, et, les plantes des pieds nues, la tête nue, saignant même, car un dard m’avait quelque peu entamé la peau, je me mis en quête de ma monture, non sans maudire ma curiosité intempestive. La perte de mes souliers, de mes lunettes et de mon tarbousch m’était très sensible ; fort heureusement, j’avais sauvé mon revolver. Quant à la double chance en vertu de laquelle j’avais échappé et au dard qui avait atteint mon cheval, et au javelot qui, postérieurement, n’avait fait que m’effleurer légèrement, j’eus l’avantage de la voir uniquement attribuer à ma science occulte et à ma magie.
Cependant, à mesure que leur troupe s’éclaircissait, les indigènes survivants déployaient moins de vigueur et de courage. Bientôt le village, avec les riches approvisionnements de grains qu’on y avait crus si bien en sûreté, fut réduit en cendres, et les assaillants, dont l’audace allait toujours croissant, se mirent à rôder de tous côtés, pour capturer femmes et enfants. Le centre de la localité, changé en fournaise, n’était plus tenable ; mais à la partie ouest du fourré on se battait toujours, et ce fut là qu’à partir de midi l’action se concentra. D’objets à sauver, il n’y en avait plus ; tout était brûlé, et, quant aux chevaux et aux quelques bœufs de l’endroit, les Kolikois les avaient ou emmenés dès le début de la lutte, ou tués de leurs propres mains, afin de ravir cette proie à l’ennemi.
Les chemins qui rayonnaient du nord et de l’ouest vers le cœur de la place étaient encore plus étroits et impraticables que le sentier oriental d’approche ci-dessus mentionné : quelques hommes seulement y pouvaient passer à la fois ; mais, comme les nôtres y refluaient d’un autre côté, venant du point où était l’incendie, il en résulta que les païens se trouvèrent pris entre deux feux, et que le combat toucha à son terme. Vainement la poignée de défenseurs qui restait essaya-t-elle plusieurs fois de se frayer désespérément une issue dans une direction ou dans l’autre : les premiers qui, par surprise, voulurent s’ouvrir un chemin vers la fuite payèrent la tentative de leur vie, et les autres se faufilèrent en rampant au fin fond du taillis. Alors encore eurent lieu sous mes yeux, avant la réduction finale du village, les scènes les plus lamentables. Des hommes blessés, à demi morts, étaient violemment tirés du fourré ; des femmes, des jeunes filles défaillantes étaient brutalement traînées hors des buissons où elles se cachaient, et les vainqueurs se battaient entre eux à qui les aurait. De tout petits enfants étaient arrachés des bras de leur mère, butin inutile, pour lequel encore on en venait aux mains. Ces compétitions féroces autour de pauvres êtres qui perdaient en un jour parents, patrie, espérances de bonheur et d’avenir, tout, hélas ! était quelque chose de plus horrible et de plus écœurant encore que les atrocités mêmes de la lutte.
Vers le temps du _Dohor_, c’est-à-dire à deux heures de l’après-midi, le bruit se répandit enfin que les survivants consentaient à se soumettre, et que les principaux d’entre eux comparaîtraient devant le _Fatcha_, si celui-ci voulait faire évacuer par ses soldats ivres de sang et de pillage l’abord septentrional du fourré. Mais le haut dignitaire n’était plus le maître de ses hommes, en qui s’était éteinte toute humanité. Avec une convoitise rapace, la horde assiégeait l’entrée du sentier, prête à fondre sur chaque Kolikois qui se montrerait. Aussi les vaincus n’osèrent-ils point venir à l’_Aman_, de peur de se voir odieusement égorger. Les gens du _Fatcha_ réussirent pourtant à sauver de la fureur des guerriers deux des habitants du village, et les conduisirent à leur maître. L’un était un jeune homme vêtu d’une _tobe_, l’autre un vieillard, blessé d’un coup de fusil à la jambe. Tous deux, en signe de soumission, portaient le poignard attaché au cou. Ces malheureux demandèrent encore une fois au _Fatcha_ de les protéger contre ses soldats, afin qu’ils pussent faire sortir les leurs. Mais il était absolument impossible de rompre et de mettre à la raison la masse compacte des Baguirmiens et des païens qui se pressaient aux abords du bois : aussi le _Fatcha_ se borna-t-il à faire répondre aux Kolikois qu’ils eussent à sortir le plus vite possible, ou que, sinon, on les massacrerait tous à coups de fusil. Les deux envoyés se retirèrent donc ; puis, comme au bout de quelque temps les assiégés ne faisaient point mine de se rendre, l’attaque fut reprise.
A partir de ce moment, il n’y eut plus pour les indigènes d’autre alternative que la mort ou l’esclavage, et, il faut le dire à leur honneur, ce fut la mort qu’ils choisirent. Se concentrant de plus en plus vers l’entrée du bois, ils tentèrent de reprendre l’offensive, mais sans la moindre chance de succès : dès que l’un d’eux paraissait, il mordait immédiatement la poussière.
En même temps, on achevait d’arracher du fourré les femmes et les enfants qui y étaient restés, et, comme auparavant, avec plus d’acharnement encore, les vainqueurs se disputaient ces captifs, tirant brutalement les bras et les jambes de tout petits enfants, au point que parfois je craignis sérieusement que ces pauvres êtres ne se disloquassent. Un poulain conquis de la sorte fut tellement maltraité qu’il expira avant d’avoir pu échoir à un maître. On l’écorcha séance tenante, on le fit rôtir, et ceux qui n’avaient point l’espoir d’autre revenant-bon se régalèrent sur place de sa chair.
Pas un des infortunés Kolikois, homme, femme, enfant, ne poussa une plainte, ni même un soupir ; il y eut seulement des jeunes filles qui, les sens glacés d’épouvante, furent emportées sans connaissance hors du champ de carnage, et de jeunes garçons que je crus voir distinctement blêmir de terreur, malgré la teinte noir foncé de leur peau. Enfin, le partage du butin ayant amené le gros de nos gens à se diviser quelque peu, l’entrée de la forêt se trouva débloquée, et, à trois heures de l’après-midi, une trentaine de Kolikois, le reste de la population mâle, purent venir faire leur soumission. Résultat de la journée : quelques centaines d’esclaves de plus acquis à Sa Majesté baguirmienne, et une heureuse et prospère bourgade de moins en ce monde.
Ce fut avec un effroi douloureux que je traversai à cheval ces ruines fumantes, toutes jonchées de cadavres, parmi lesquels je reconnus plusieurs des Bornouans de mon escorte. Je vis aussi une preuve horrible du barbare héroïsme des femmes de Kolik : sur le théâtre de l’incendie, je trouvai les corps à demi calcinés de vingt-sept enfants à la mamelle. C’étaient sans doute leurs mères elles-mêmes qui avaient livré ces nourrissons à une mort violente, pour leur épargner le lent trépas qui est réservé aux orphelins dans le camp ennemi.
Pendant ce temps, mes deux petits domestiques, Mohammedou et Billama, étaient restés à m’attendre loin du champ de bataille avec mes animaux sommiers, et, vers le soir, tout le monde se trouva rassemblé à cette place.
Plusieurs de mes compagnons, notamment les hommes de Ngornou et quelques autres Kanouris, avaient grossi notre train d’un certain nombre de femmes et de jeunes filles, qui représentaient leur part de butin. Après un court moment de repos, durant lequel j’eus la chance de me procurer une paire de sandales, le signal du départ fut donné. Le terme, peu éloigné, de notre voyage était Goundi. Au soleil couchant, nous campâmes dans un bois clair de palmiers delêb, près du village de Palem, appartenant à la même fraction de la tribu des Toummoks.
Malgré l’_aman_ qu’Abou Sekkin leur avait garanti, les gens du lieu avaient cru devoir mettre leurs familles en sûreté sur les arbres, tandis qu’eux-mêmes veillaient sur leurs habitations bien palissadées et sur leurs portes munies de barricades. Demi-hautains, demi-craintifs, ils se tenaient en armes et les bras croisés devant leur domaine, où, du haut de mon cheval, je pouvais apercevoir aussi les leurs, en proie à une anxieuse attente. Au loin, dans les demeures isolées, on n’entendait que cris poussés par des enfants et des femmes, chez qui de cyniques maraudeurs s’introduisaient de force pour piller.
Une vilaine nuit que celle que nous passâmes là ! Le ciel était couvert d’épais nuages, et de tous côtés retentissaient des grondements d’orage. J’employai la moitié de mon temps à des opérations de chirurgie, recousant les plaies à l’aide de crins de cheval ; par malheur, beaucoup des blessés avaient l’estomac ou le ventre profondément perforé, et expirèrent dans la nuit même.
Le lendemain matin, à huit heures, nous atteignîmes Goundi, la bourgade principale des Toummoks, où nous nous mîmes en quête des matériaux indispensables à l’établissement de nos huttes. Beaucoup de mes gens étaient partis en avant dans cette vue ; mais ils ne me rapportèrent qu’un fragment de clayonnage, et nous dûmes en conséquence nous contenter provisoirement de cases en branchage. Les nombreux esclaves du roi et des hauts dignitaires, qui disposaient tout ensemble de la force et de l’expérience, avaient naturellement tout réquisitionné pour leurs maîtres. De plus, le malheur voulait que nous eussions choisi pour nos huttes un emplacement sous lequel se trouvait un nid de termites, et, la nuit suivante, ces bestioles, prenant l’offensive, causèrent d’horribles ravages dans nos colis.
Je restai ainsi plusieurs jours, en proie à de violents rhumatismes, dans une cabane où je n’étais nullement garanti de la pluie, laquelle tombait en abondance. Ce ne fut qu’au bout d’une semaine et demie que, grâce à l’entremise du _mbang_, j’obtins un spacieux abri de clayonnage, une vraie hutte modèle, où pas une goutte d’eau ne filtrait. Dès lors, mon existence eût été à peu près supportable, si la maladie et les déceptions ne fussent venues bientôt me réduire au découragement.