Mon séjour au Toummok. — Coup d’œil sur les tribus d’alentour. — Affluence d’esclaves à notre campement, et ce qu’il en résulte. — Où la générosité du _mbang_ m’embarrasse. — Comment je repris enfin la route du Bornou. — Hécatombes d’esclaves. — Difficultés de trajet. — Navigation sur le Chari. — Derniers incidents. — Arrivée à Kouka.

On m’avait dépeint le Toummok comme une sorte de pays de Cocagne, qui regorgeait de grains de toute sorte, et où les poules se vendaient presque rien. Nous ne nous aperçûmes point, pour commencer, de cette abondance ; au contraire, dès le second jour, un détachement qu’on avait envoyé au grain ne nous rapporta qu’une maigre provision de pois de terre ; nos gens avaient même été reçus les armes à la main, et il en fut ainsi jusqu’au bout ; chaque expédition était une razzia, où, d’un côté comme de l’autre, il y avait mort d’homme. Les villages du Toummok, soumis depuis longtemps à la suzeraineté de Mohammedou, acquittaient les redevances voulues, mais, en revanche, ils s’en tenaient fermement aux clauses du contrat qui leur garantissait sûreté pour leurs biens et pour leurs personnes. Loin de se laisser dépouiller sans mot dire comme les Gaberis de Broto, ils défendaient ce qu’ils possédaient avec la conscience de leur droit formel.

Nous tirions donc, comme on dit, le diable par la queue, et cette situation critique ne m’en rendait que plus désirable un prompt retour au Bornou. J’avais à pourvoir à la nourriture d’une vingtaine de personnes, car, petit à petit, mes gens s’étaient mis en possession d’esclaves que j’étais bien obligé de leur laisser, et mes ressources étaient épuisées. Déjà, il m’avait fallu renoncer à mon ordinaire de volailles ; je ne mangeais plus que des soupes à la farine ou bien des pois de terre.

Personnellement, je ne supportais point mal ces privations ; mais mes compagnons, des hommes incultes, n’ayant que des visées terre à terre, étaient naturellement moins enclins au renoncement. Mon unique préoccupation de chaque jour n’était donc plus que de trouver à manger. Peu à peu, il est vrai, il arrivait du grain au marché, mais le difficile était de se procurer assez de javelots pour faire face aux achats, les gens du Toummok n’acceptant pas d’autre monnaie que celle- là. Par-dessus tout, je me voyais sur le point de manquer de ressources pécuniaires, si je voulais aller à Daï. Abou Sekkin tenait de plus en plus pour certaine l’exécution de ce dernier projet. « A présent, me disait-il, que nous ne sommes plus qu’à deux journées du Sara, le chef de ce district ne peut plus tarder bien longtemps à me venir rendre ses hommages. »

J’ai dit que les Saras forment, à quatre journées de marche et plus, au sud-ouest du Chari, une peuplade très nombreuse, occupant un territoire étendu, mais dont les divers groupes ne se trouvent point reliés en faisceau ; chaque localité, comme chez les Gaberis, possède son chef particulier. Daï, la bourgade susnommée, est, au rapport des indigènes, l’endroit près duquel se fait la bifurcation du Chari en Ba Logon et en Ba Bousso. Toute cette région est essentiellement plate et unie, sauf en deux ou trois points de l’une et l’autre rivière, où se dressent des intumescences de roches rougeâtres peu considérables.

Plus au nord, entre les deux branches fluviales, se trouve le Somraï, dont les habitants sont, de tous les païens soumis à la suzeraineté du _mbang_, une des tribus qui ont conservé le plus d’indépendance. Quant au Ndam, sa vassalité à l’égard des princes baguirmiens date de la fin du seizième siècle.

Les alliés les plus éprouvés des souverains de Masségna sont, de ce côté, les Bouas de Korbol, domiciliés sur la rive droite du Chari, un peu en amont des Miltous ; il est vrai que, sur l’échelle de la civilisation, ils occupent un rang un peu plus relevé que leurs voisins. Ils s’habillent de _tobes_ convenables, montent des chevaux bridés, et ont de la répugnance pour la viande de chien et de cheval. Les Bouas de Gamkoul, dont j’avais eu occasion de voir quelques spécimens notables, s’efforcent, eux aussi, de s’accommoder aux mœurs musulmanes, mais sans atteindre, à cet égard, jusqu’au niveau de leurs cousins de Korbol. Somme toute, cette gent païenne est de beaucoup la plus brave, la plus fidèle et la plus éveillée de toutes celles dont j’ai fait mention, et il suffit, pour s’en convaincre, de regarder les bonnes faces ouvertes et les charpentes athlétiques des hommes de la horde. Ajoutons qu’à la guerre ils ont le renom de rechercher préférablement les combats singuliers, dans lesquels ils font usage de leurs larges et courts poignards nationaux.

Outre ces deux familles de Bouas, il en existe une troisième, les Bouas Ndjaldangs, désignés par les Ouadaïens sous le nom de Setens. C’est même, paraît-il, la plus importante fraction de la tribu, et, grâce à la conformation particulièrement favorable du territoire qu’elle habite, elle a pu jusqu’à ce jour déjouer les efforts répétés de l’Ouadaï pour achever de la réduire.

Au nord des Bouas sont établis les Sokoros, qui sont les voisins directs du Baguirmi du côté de l’est, et égaux, dit-on, à l’autre peuplade sous le rapport de la civilisation comme aussi de la valeur guerrière.

Plus au sud enfin, sur le Ba Bousso, sont campés les Nyillems, dont la localité principale est le bourg de Péra. Ils paraissent être parents des Bouas, auxquels toutefois ils sont inférieurs à tous les points de vue. Leur chef Gambaï passait pour un fidèle partisan du _mbang_ fugitif.

Pour en revenir aux Saras, qui, par la langue, sont proches parents des Baguirmiens musulmans et des Gaberis, c’est une agglomération étrangement confuse, chez laquelle, je le répète, il n’existe point de pouvoir centralisé. Chaque bourgade vit à part, agissant et se gouvernant à sa guise. Aussi, la soumission de l’une n’est-elle nullement, le cas échéant, le gage de la soumission de la suivante ; et plus même le centre de population est infime, plus il faut compter avec l’esprit ombrageux et rebelle des chefs locaux et des habitants.

Une quinzaine cependant s’était écoulée, et nous n’avions reçu aucune nouvelle du chef sara, sans lequel mon royal hôte se refusait à me laisser partir. Mohammedou ne voulait pas davantage entendre parler que j’allasse chez les Nyillems et chez les Bouas, sans l’escorte des chefs respectifs de ces tribus : je lui avais, disait-il, été confié par le cheik Omar, et il devait répondre de ma sûreté.

Tant que dura le mois de juin, je ne renonçai pas encore à toute espérance d’excursion lointaine ; mais quand ce mois se fut écoulé pour moi dans l’inaction et la famine comme je l’ai dit, je ne songeai plus qu’à rentrer au Bornou. Chaque jour je dépensais en vivres la valeur d’une demi-_tobe_ (ou l’équivalent de deux javelots), et je pouvais supputer avec certitude le moment où il ne me resterait plus rien.

Je me mis donc à réclamer avec énergie l’autorisation de retourner à Kouka, et, plus d’une fois, à cet effet, dans les visites que je faisais au roi, je me voyais forcé d’en venir aux paroles acerbes et presque aux gros mots.

Goundi est, je l’ai dit, la bourgade maîtresse des Toummoks et la résidence du chef de cette tribu. Ce n’est pas une localité close, comme nous en avions vu chez les Somraïs, les Modés, les Brotos. Les maisons toutefois n’y diffèrent en rien de celles que j’ai décrites ci-dessus.

Le chef venait d’acheter, en retour d’une redevance annuelle de cent esclaves, le village dévasté de Kolik, moyennant quoi on lui cédait, en vue du repeuplement de la malheureuse bourgade, tout ce qu’il y était resté d’hommes, une vingtaine environ, dont chacun fut pourvu d’une femme. Le sacrifice consenti en cette occurrence par Mohammedou n’était nullement, de sa part, un acte de générosité, les hommes n’ayant, comme esclaves, qu’une valeur médiocre, à cause de leurs éternelles tendances à s’enfuir, du goût qu’ils affichent pour la liberté et des visées d’émancipation qu’ils entretiennent par-dessus le marché dans l’esprit des enfants et des femmes. C’est pourquoi, lorsqu’on attaque une localité pour y faire une razzia d’esclaves, on a généralement soin d’y tuer tous les hommes.

Le chef fit tout son possible pour s’acquitter de son obligation envers son suzerain et débarrasser son territoire de la présence des Baguirmiens ; mais ce n’était pas chose aisée pour un chef de petite tribu païenne, si absolu que fût son pouvoir, que de se procurer une centaine d’esclaves. Livrer des hommes libres de sa peuplade était affaire de grosse conséquence ; opérer une razzia violente dans les États voisins était chose aussi fort délicate, un tel acte devant nécessairement entraîner, après le départ des Baguirmiens, de cruelles vengeances et engendrer pour l’avenir des guerres et des représailles sans fin.

D’un autre côté, Abou Sekkin et ses gens tenaient à remonter vers le nord avant que la saison des pluies fût dans son plein, et c’est pourquoi l’on pressait énergiquement les païens de s’acquitter de leurs obligations. Ces livraisons d’hommes, jointes aux prises que le _Fatcha_ ou les autres officiers ne cessaient de faire aux environs, avaient pour effet d’emplir notre camp d’une quantité toujours croissante d’esclaves qu’il fallait, coûte que coûte, nourrir, et dont la valeur marchande diminuait au fur et à mesure que leur nombre augmentait. Les sujets d’un âge avancé ne représentaient pas plus de trois thalers Marie-Thérèse (quinze francs) au marché de Kouka ; les vieilles femmes, plus aptes au travail et généralement plus gouvernables que les hommes, atteignaient le coût de cinq thalers ; les jeunes filles étaient plus chères : on les avait pour une somme qui était la moitié du tarif normal sur la place de Kouka ; elles n’étaient pas toutefois, on le pense bien, une denrée accessible au premier venu, et leurs prix ne se maintenaient que parce que le roi et ses hauts dignitaires étaient encore en état de les payer. Quant aux petits enfants, dont beaucoup semblaient à peine capables de marcher, on les donnait presque pour rien, vu le manque de véhicules de transport ; un garçon de six à huit ans, par exemple, s’acquérait moyennant une chemise baguirmienne ou bornouane de qualité ordinaire, tarifée un thaler à Kouka[9].

Cette agglomération d’individus sur un petit espace, où non seulement ils n’avaient point de vivres, mais où ils restaient sans aucun abri exposés aux rayons du soleil, et, pour surcroît, aux pluies tropicales, en une saison où ces malheureux avaient l’habitude, dans leurs huttes solides et proprettes, d’entretenir un feu permanent pour se garantir de l’humidité, tout cela et surtout le chagrin de la patrie et de la famille perdues, la mélancolique perspective de la servitude, et l’idée d’un pénible voyage vers un but inconnu, amenèrent parmi eux des maladies qui les décimèrent d’une façon terrible.

Sitôt qu’un de ces pauvrets était mort, on se contentait de le tirer par les pieds hors du périmètre du camp, et de le laisser là, à la merci des intempéries et des animaux de la forêt. Aussi l’air, tout autour de nous, était-il empesté.

Moi-même, le 1er juin, je gagnai la diarrhée atonique courante, et, jusqu’au jour du départ, je restai alité. La fièvre, dont j’avais eu plusieurs accès depuis le commencement de la saison des pluies, me rendait presque incapable de réagir contre le mal ; mes forces diminuaient à vue d’œil, et je n’avais plus qu’un désir, qu’une pensée, regagner le Bornou et Kouka au plus vite.

Épuisé comme je l’étais, je me faisais de temps à autre hisser sur mon cheval, pour m’en aller, à quelques centaines de pas de là, à la hutte royale, essayer d’émouvoir Mohammedou par la vue de mon état déplorable et d’obtenir de lui qu’il me renvoyât sans tarder.

Un jour que je lui disais que je me sentais mourir et que mon vœu était de ne point trépasser en terre païenne, il me répondit tout bonnement, avec son fatalisme musulman : « Que veux-tu, chrétien ? Si Dieu a décidé que tu mourras, qu’importe que ce soit au Bornou ou ici ? Si, au contraire, il entend que tu vives, sois tranquille, tu recouvreras la santé ! Dieu est grand, et notre sort, à tous, est entre ses mains ! »

Ce n’était pas seulement par le désir de tirer de moi quelque bon et rare conseil qui lui permît de sortir triomphant des difficultés de sa situation (on a vu qu’il m’attribuait une science surnaturelle en toutes choses), c’était aussi par un motif de magnanimité que Mohammedou ne consentait pas encore à me congédier.

Je lui avais, on s’en souvient, fait des présents relativement riches, et lui, en revanche, n’avait pu jusqu’ici ni me traiter d’une manière convenable, ni se prêter à mes projets d’excursion. Le sentiment de sa dignité royale, qu’il possédait à un haut degré, joint à sa générosité, fameuse à la ronde, lui rendait insupportable l’idée de me laisser partir sans un témoignage de son hospitalité. Or, provisoirement, il n’avait pour tout bien que des esclaves. A plusieurs reprises, il essaya de m’en faire accepter, car, malgré mes assurances bien formelles, il ne pouvait se mettre dans la cervelle qu’un homme n’aspirât point à s’enrichir et se fît sérieusement scrupule d’accepter de la marchandise humaine.

Un jour il m’envoya dix adultes mâles et femelles, qui me furent une source d’ennuis sans nombre. L’eunuque qui me les livrait de sa part refusa obstinément de les remmener, sous prétexte qu’il ne voyait pas clairement la raison d’un refus qui allait tout droit à froisser le roi.

Obligé, bon gré mal gré, de garder provisoirement ces esclaves, je courus chez mon ami et proche voisin le _Fatcha_, pour lui expliquer comme quoi, étant donnés les principes et les coutumes de mon pays, je ne pouvais absolument pas accepter l’octroi d’êtres humains que, par- dessus le marché, je n’avais pas même les moyens de nourrir. Mais il se trouvait que, depuis longtemps, cet officier s’était secrètement entendu avec mes gens pour que le roi me fit cet envoi d’esclaves, qu’il comptait après coup se faire adjuger à lui-même. Il me répondit donc dilatoirement qu’il allait en parler au prince, et en attendant il me pria de garder les esclaves. Au bout de quelques heures, voyant qu’on ne revenait point chercher mes dix têtes, j’envoyai Almas chez le _Fatcha_.

La réponse fut encore que l’on me priait de conserver provisoirement les esclaves. Je le crois bien, Almas était justement l’intrigant qui avait conçu cette petite spéculation de chair humaine. Je fus cette fois ferme dans mon refus, et je donnai ordre au susdit Almas de conduire les esclaves à la maison du fonctionnaire baguirmien.

Almas revint néanmoins avec quatre d’entre eux, que le _Fatcha_ lui avait, disait-il, remis pour lui-même. J’allai aussitôt trouver le dignitaire pour m’assurer de l’exactitude de la chose, et pour protester contre l’acceptation, au même titre que s’il se fût agi de moi.

Chez le roi enfin, j’appris le fin mot de l’affaire : le _Fatcha_ l’avait assuré que j’avais fini par consentir à recevoir quatre des esclaves, pour les échanger contre des bœufs lors de mon départ. Les jours suivants, j’eus avec mes gens des scènes effroyables, qui achevèrent de m’aigrir et de m’exaspérer. Ces hommes, dont les services m’étaient si nécessaires, ne me reprochèrent-ils pas de les empêcher de profiter de l’aubaine que leur envoyaient la faveur du sort et la libéralité du _mbang_ ?

Bref, je me vis obligé de leur céder, en me contentant de faire bien savoir au roi que je n’acceptais point les susdits esclaves pour mon compte personnel. Deux de ces esclaves échurent à Almas ; un autre fut le partage d’Hamou, mon domestique marocain ; le Kânembou qui était chargé de conduire mes bœufs eut le quatrième.

Un autre jour, ce furent six jeunes individus des deux sexes, de ceux que l’on nomme _sedâsis_ (sujets ayant six ampans de hauteur), que Mohammedou m’envoya, supposant peut-être que le premier envoi ne m’avait pas agréé, à cause de la qualité inférieure de la marchandise. Nouveau refus de ma part ; sur quoi, l’excellent prince, qui ne se tenait pas encore pour battu, m’expédia.... une de ses propres femmes.

La créature possédait une garde-robe magnifique, qui, dans l’état de pénurie où nous nous trouvions, eût été pour nous un trésor.... Ce nonobstant, et si flatteuse que fût la marque de faveur du souverain, je déclinai encore le présent.

Il ne restait plus à Mohammedou que la perspective de me dédommager en me donnant part à une cargaison d’ivoire qu’il comptait vaguement recevoir de Koumra. J’avais déjà dans mes bagages deux quintaux de cette précieuse denrée, prix d’un cheval vendu par moi à Sa Majesté baguirmienne. Aussi, comme l’ivoire attendu ne venait pas, j’assurai le roi et le réassurai que je le tenais volontiers quitte du cadeau en question, que l’unique chose que je lui demandais, c’était de me faciliter au plus vite mon retour au Bornou, d’autant que lui-même ne semblait pas appelé de sitôt à remonter vers le nord, son règlement de comptes avec les Toummoks étant loin de marcher d’un bon pas.

Le chef de tribu, effectivement, n’avait pu parfaire encore la livraison de cent esclaves à laquelle il s’était engagé. Le prince sara, de son côté, qui, lui aussi, avait à livrer au _mbang_ cent esclaves ou l’équivalent de leur valeur, demandait qu’on lui expédiât une troupe de soldats baguirmiens, à l’effet d’opérer une razzia, moyennant laquelle il payerait son dû. Mais c’était à quoi Mohammedou ne pouvait se décider ; jamais encore, dans leurs expéditions personnelles, les rois baguirmiens n’avaient dépassé vers le sud le pays des Toummoks, et, comme l’armée d’Abou Sekkin refusait de pousser plus loin la campagne, il était à craindre que les miliciens ne voulussent point suivre le _Fatcha_, si celui-ci descendait vers Koumra.

Les journées s’écoulaient ainsi, lentes et fastidieuses. Les coups de main dirigés à droite et à gauche avaient toujours un caractère tel, qu’il ne m’était plus possible de m’y associer ; le roi d’ailleurs, je l’ai dit, m’avait acheté mon cheval du nord, et celui que j’avais en échange ne m’inspirait qu’une confiance médiocre. De plus, mes forces diminuaient de jour en jour.

Les pluies du mois de juin avaient accru la fièvre qui me dévorait, et, faute de quinine, je ne pouvais me soigner. Je m’étais installé, en guise de couchette, dans ma hutte, une haute banquette de sable, garnie de branchage, sur laquelle j’avais étendu mes nattes et mes couvertures ; mais les ramilles et les nattes pourrissaient ; mes effets étaient constamment trempés, et la violence des averses emportait parfois jusqu’à ma banquette ; sans compter que, la nuit venue, j’avais une lutte en règle à soutenir contre ma levrette, qui avait mis bas nombre de petits, et qui entendait que sa jeune famille eût le bénéfice de ma propre couche.

levrette.]

Malgré les désagréments de ma situation, j’eusse encore attendu néanmoins que Mohammedou remontât vers le nord, si ce mouvement se fût annoncé comme prochain. Malheureusement, tel n’était point le cas.

Après le règlement de ses comptes avec les princes du Toummok et de Koumra, le _mbang_ se proposait de pousser à l’est, au delà du Chari, jusqu’à Korbol (région des Bouas), pour obtenir du chef de ce district une livraison d’esclaves et d’ivoire ; chemin faisant, il avait encore à recevoir les tributs du Ndam et du Miltou. Ce n’était qu’ultérieurement qu’il comptait revenir s’installer quelque temps à Bougoman.

Pendant le mois de juin s’était produit un incident que je dois au moins noter au passage.

Un certain nombre de Felatas étaient arrivés à notre campement pour y vendre une provision de beurre, et là, ayant été informés de la présence « d’un de leurs proches parents », — c’est de cette façon qu’ils me désignaient, — ils s’étaient empressés de me rendre visite. J’eus par eux toutes sortes de nouvelles de ma patrie adoptive, le Bornou. Ces gens parlaient presque tous tant bien que mal l’arabe, et offraient le pur type de leur tribu ; la peau d’un jaune sale, la chevelure courte et crépue, quoique beaucoup moins emmêlée que celle des nègres, le nez droit, souvent même arqué, tels étaient nos personnages au physique. Ajoutons que leurs questions aussi bien que leurs réponses dénotaient chez eux une certaine dose d’intelligence. Deux cents d’entre eux habitaient parmi les Bouas de Korbol.

La situation politique du _mbang_ s’était, je l’ai dit, bien améliorée. L’anti-roi Abd er Rahman, délaissé par les chefs de guerre ouadaïens, s’était retiré entre le lac Tsâd et le lac Fitri, abandonnant tout le pays à son neveu. Restait le sultan Ali, dont l’opiniâtreté n’était que trop connue.

Je conseillai à Mohammedou de recourir, de ce côté, aux bons offices et à l’intervention amicale du cheik Omar, Ali, le sultan précité, n’attendant en réalité qu’une occasion pour se réconcilier avec le _mbang_ son vassal, dont il n’avait point intérêt à ruiner complètement le pays. Mais Mohammedou, tout en me sachant gré d’une ouverture dont il appréciait la portée pratique, avait le cœur trop haut pour l’accepter : dès le début de sa lutte avec l’Ouadaï, le cheik Omar avait refusé à des fugitifs baguirmiens l’accès de son territoire ; le _mbang_ se souvenait de cette circonstance, et, pour rien au monde, il n’eût voulu faire, du côté du Bornou, aucune démarche ayant l’air d’une prière.

Enfin, j’obtins de Mohammedou l’autorisation de me mettre en route, et le 31 juillet 1872 notre caravane s’ébranlait.

Le roi avait eu la bonté de m’adjoindre : 1o un messager, chargé d’ordonner au chef du Ndam de m’approvisionner de vivres comme il le faudrait ; 2o le fils de l’ex-gouverneur de Mafaling, avec une lettre circulaire enjoignant aux chefs de Mafaling, Baïngana, Mondo, Balaniéré, Mandjafa, etc., de me bien traiter et de me fournir des embarcations pour qu’avec ma cargaison d’ivoire je puisse descendre le fleuve jusqu’à Bougoman, localité sise à l’entrée du Logon. Cette dernière idée était excellente, et si les choses, dans l’exécution, laissèrent beaucoup à désirer, la mesure, on le verra bientôt, me sauva en quelque sorte la vie.

Notre caravane était devenue très nombreuse, grâce aux appoints d’êtres vivants qui représentaient les prix de vente de nos chevaux ; en outre, beaucoup de Baguirmiens avaient voulu profiter de l’occasion pour s’en retourner aussi vers le nord. Comment notre contingent d’esclaves résisterait-il aux fatigues de ce long et pénible voyage, c’était là pour moi une vraie énigme.

Une moitié d’entre eux étaient atteints de diarrhée atonique, et l’autre moitié mourait de faim. Beaucoup de nos compagnons m’assurèrent même que, depuis des semaines, on n’avait pu donner pour toute nourriture quotidienne à ces malheureux qu’un peu de bouillie, et je n’avais pas de peine à le croire, car moi-même, à plusieurs reprises, j’avais dû diminuer les rations de mon monde.

A peine eus-je changé d’air, que je commençai de me rétablir. Tout d’abord, après une heure de chevauchée environ, je m’étais laissé aller presque défaillant à bas de ma monture, pour demeurer couché jusqu’au soir à l’ombre d’un arbre ; puis, la nuit venue, je m’étais installé dans une hutte imperméable qu’on m’avait réservée, et, là, j’avais ressenti un bien-être sensible, qui persista après mon réveil, de sorte qu’à partir de ce moment, sauf une extrême faiblesse, mon état alla chaque jour en s’améliorant.

Bien que Kouka soit au nord-ouest de Goundi, nous prîmes d’abord un peu à l’est, pour éviter les terrains marécageux situés plus à gauche, et profiter du chemin sablonneux qui côtoie le Chari. Bientôt les habitations éparses disparurent pour faire place à des bourgs fermés, dont les demeures entourées de cultures alternaient avec des bois et des prés. A midi, le premier jour, nous étions au village ndam de Voulik : là, les forces manquèrent à un certain nombre d’esclaves de la caravane ; ni coups de bâton, ni coups de fouet à lanière en peau d’hippopotame ne purent les faire avancer plus loin ; il fallut les abandonner sur place.

J’étais presque tenté de m’en réjouir tout bas pour ces pauvres êtres, à qui, de la sorte, il restait peut-être une chance d’en revenir, tandis qu’en continuant de marcher, ils eussent été assurés de périr.

Comme je faisais part de ce sentiment à mon domestique marocain Hamou, celui-ci se moqua de mon ignorance et m’éclaira en me disant (ici je sens trébucher ma plume !) que ces infortunés étaient autant de victimes que l’on allait incontinent tuer sur place pour l’avertissement de leurs camarades.

Je pouvais et j’osais à peine y croire ! Je savais bien que les caravanes d’esclaves qui se rendent au nord, venant du Bornou, étaient obligées très souvent, vu l’insuffisance de chameaux de transport par cette route, d’abandonner sur le sol aride du désert ceux de leurs membres dont les forces défaillaient, et que ces délaissés succombaient alors désespérément aux tortures de la faim, de la soif, et sous les rayons torrides du soleil ; mais que, de sang-froid, comme on ferait d’une chèvre ou d’une poule, un homme égorgeât, achevât son semblable, cela ne pouvait m’entrer dans l’esprit, et pourtant c’était la vérité pure.

Quand, malgré les coups de gourdin, un esclave mâle ou femelle ne pouvait décidément plus avancer, et se laissait choir d’un air résigné, sans que nulle violence le remit sur pied, son maître, le plus décemment du monde, restait alors un peu en arrière, puis, tirant tranquillement son couteau, il coupait la gorge au traînard et lui ouvrait les artères.

La première fois que je fus témoin de cette horrible exécution, ce fut par le fait du Bornouan que le cheik Omar, au départ de Kouka, m’avait donné comme escorte officielle : j’arrivai juste au moment où cet homme, qui du reste n’était point méchant, essuyait son coutelas ensanglanté, en constatant mélancoliquement cette chose regrettable, qu’avec ces païens, gens sans foi ni loi, il n’y a absolument rien à gagner et qu’ils vous glissent sans cesse dans les mains : tant il est vrai que le préjugé religieux est souverain pour anéantir chez l’homme toute espèce de sentiment de justice ! Par la suite, j’en devais voir bien d’autres, car ces scènes se renouvelaient presque journellement, et je ne sais rien de plus cruel que l’obligation d’assister sans mot dire à de pareils spectacles.

Le village de Voulik était extraordinairement riche en sorgho, en canne à sucre (_sabadou_), en maïs et en courges. Après toutes sortes de contestations avec les habitants, dont nos gens affamés avaient été à plusieurs reprises piller l’approvisionnement de comestibles, nous campâmes moitié en plein air, moitié sous des hangars d’abri où se trouvaient des restes de fonderie, car les couches de sol ferrugineuses s’étendent en ce district jusque près du Chari.

Les fourneaux, de forme conique, avaient un mètre et quart environ de hauteur, et présentaient à la partie supérieure une petite cavité communiquant par un étroit orifice avec l’intérieur du cône. On emplit la chambre interne de charbon, et l’on place dans la bouche d’en haut des morceaux de terre ferrugineuse ; à la base du cône se trouvent des canaux avec des conduits qui amènent un courant d’air continu dans l’intérieur de la cavité, et le métal ainsi obtenu se rassemble à la partie inférieure du trou.

Le lendemain, au prix d’une étape pénible à travers un terrain d’argile inondé, où bêtes et gens glissaient et tombaient à chaque instant, et où, pour ma part, je sombrai avec mon cheval dans une mare bourbeuse, d’où il fallut plusieurs hommes pour me retirer, nous arrivâmes à la résidence du prince du Ndam.

En dépit de la lettre royale et d’un bonnet jaune de l’Atlas dont je gratifiai moi-même ce prince, je ne pus obtenir de lui un approvisionnement de grains, et je dus, à un prix exorbitant, faire acheter à Borg par mes Bornouans de quoi empêcher mon monde de mourir de faim.

On affirmait qu’au Baguirmi proprement dit on ne dénicherait pas un minot de grain. Aussi plusieurs de mes compagnons, pour quelques mesures de ladite provende, se défirent-ils immédiatement de ceux de leurs esclaves qui étaient malades.

Notez que, par une sorte d’ironie du sort, les terres basses que nous traversâmes ensuite, la faim aux dents, du côté du village de Koussi, présentaient de splendides champs de céréales n’attendant que la faux du moissonneur ; aussi avions-nous grand’peine à empêcher nos gens, presque réduits à l’état de spectres, de se livrer dans ces plaines luxuriantes à des razzias qui nous eussent coûté cher vu l’hostilité des populations.

Le 5 août, nous franchîmes la Rivière Noire, qui, en cet endroit, avait à peu près cent pas de largeur, avec de l’eau jusqu’à nos épaules, et, nous dirigeant au nord-est à travers un pays bien boisé, nous gagnâmes la bourgade de Gourgara, qui, depuis notre premier passage, avait été saccagée par Abd er Rahman. Le 6 fut une des journées les plus pénibles de tout le voyage. Le peu d’ensemble avec lequel cheminait notre caravane et aussi le défaut de guide nous amenèrent à nous diviser en deux détachements, dont l’un prit vers le nord, tandis que l’autre, mieux au courant de la voie à suivre, décrivait un circuit à l’ouest pour éviter les terres d’argile détrempées. Mon destin voulut que je fisse partie de la colonne qui, avec les animaux sommiers, se dirigea vers le nord.

De ma vie je n’oublierai ce trajet. Outre que le cheval de bât, toutes les cinq minutes, faisait au milieu des fondrières des chutes dont il était très difficile de le relever ; outre que moi-même, à plusieurs reprises, je m’abattis avec ma monture épuisée qui, depuis quinze jours, n’avait pas eu un grain à mâcher, si bien qu’à la fin, de désespoir, j’ôtai mes souliers et mon pantalon pour mener la pauvre bête par la bride, en louvoyant comme je le pouvais dans cette fange visqueuse ; outre cela, dis-je, nos bœufs, d’ordinaire si sûrs de leur pied dans ce sol pâteux, paraissaient ne plus savoir où ils en étaient. A tout instant il me fallait repêcher ma charge d’ivoire chavirée, et la faire porter à dos d’homme par un endroit un tant soit peu plus sec.

Pour mon cheval de bât notamment, je crus qu’il ne s’en tirerait jamais. A l’approche de chaque mauvais pas, nos bêtes n’avançaient plus qu’en tremblant, sûres qu’elles étaient des chutes et des volées de coups qui les attendaient. Plus d’une fois, j’eus envie de planter là mon ivoire, de charger le reste du bagage sur les bœufs, et d’enfourcher un de ces ruminants, tant mes pauvres genoux flageolaient, et tant, à force de patauger dans toute cette bouillie, je craignais de succomber à la fin. Vers une heure de l’après-midi seulement, nous fîmes halte dans un village de fondeurs abandonné, dont les environs offraient l’aspect le plus luxuriant : gazons, herbes fourragères, arbres multiformes, vignes sauvages même, on y voyait de tout.

Le lendemain, malheureusement, ne fut qu’une réédition amplifiée des tribulations de la veille ; enfin nous ralliâmes l’autre moitié de la caravane au lieu de rendez-vous convenu, et, le jour suivant, après avoir traversé un terrain sablonneux, sillonné encore de nombreuses fondrières, nous arrivâmes en vue du Chari, dont l’aspect suffit à me réconforter, encore que je fusse d’autant plus faible que la fièvre recommençait à me miner.

Le 9, il nous fallut tout d’abord franchir le petit affluent qui du Ba Ili vient se jeter ici dans le grand fleuve. Lors de l’aller, nous avions trouvé ce cours d’eau de jonction complètement à sec ; à présent, au contraire, nous y avions de l’eau jusqu’au-dessus des aisselles, et ses flots roulaient comme ceux d’un torrent.

Vers midi enfin, nous campions vis-à-vis de Mafaling, où, pour mon compte, j’espérais trouver un terme à mes maux et à mes fatigues. Mais, bien que j’eusse dépêché aussitôt au chef de la ville le messager de Mohammedou avec la lettre dont il était porteur, ce ne fut que le lendemain qu’arriva l’embarcation destinée à me prendre, moi et mon bagage.

Pendant tout ce temps, il n’avait cessé de pleuvoir à verse. Il y avait là, sur la rive, des Arabes choas de l’armée d’Abd er Rahman, qui, grâce à la façon peu respectueuse dont Almas parla de Mohammedou (le _mbang_, selon lui, ne l’avait pas traité comme il l’eût dû), se montrèrent bientôt nos meilleurs amis.

Un d’entre eux particulièrement intéressa ma curiosité. C’était un homme encore jeune, qui vivait depuis son enfance parmi les Kouangs et qui s’y était tout assauvagi. Sous un reste de vêtement, il portait la lanière de cuir en usage chez ses compatriotes d’adoption, avait la chevelure tressée à la mode fashionable de ceux-ci, et l’on voyait, à ses allures et à ses mouvements, qu’il était devenu à demi païen. Il n’y avait plus que par le langage, qui, à travers toutes les migrations, se conserve des siècles parfois, inaltéré et immuable chez ces Arabes, que l’étrange personnage se rattachait encore à sa famille ethnique d’origine.

L’après-midi, mon canot partit à force de rames, et, à huit heures, nous touchions à une pêcherie dont les hôtes temporaires nous offrirent le réconfort d’un bon feu et d’un souper de poisson. Aussi eus-je besoin de tout mon reste d’énergie pour résister aux sollicitations de mes rameurs qui voulaient atterrir à tous les villages riverains, où ils comptaient trouver festoyer.

Le lendemain soir, à sept heures, nous étions à Baïngana, terme de cette étape aquatique, non sans avoir perdu beaucoup de temps en route par suite de la nécessité de changer à chaque village de chaloupe et de canotiers, relayage qui n’allait pas sans complications, car tantôt c’étaient les barques qui manquaient, tantôt c’étaient les rameurs que l’on ne trouvait pas ; d’autres fois c’était le chef du village qui était sur ses terres de l’autre côté, ou qui n’avait pas assez d’autorité pour déterminer les rameurs à m’emmener.

Entre Mafaling et Baïngana, le Chari infléchit d’abord au nord-ouest, pour reprendre ensuite une direction générale nord ; son cours ici, semé de bas-fonds et d’îles sablonneuses, abonde, je l’ai dit, en hippopotames et en crocodiles ; la nappe d’eau y avait pour l’instant plus de largeur que lors de notre premier passage. Ses îles, les unes plates, les autres formant de hautes intumescences, étaient assez grandes et couvertes de gramens et de roseaux.

A Baïngana, le jour suivant, nous fûmes ralliés par la caravane, qui arriva demi-morte de faim. Heureusement que je trouvai à me procurer, sur la place, neuf minots de sorgho (coût, un beau costume), qui pouvaient nous suffire jusqu’à Bougoman. Mon cheval de bât mourut ici, bien qu’on l’eût débarrassé de sa charge ; et quant à celui que je montais, il était dans le plus triste état.

Le bourgmestre (_ngaré_), qui m’avait reçu lors de l’aller, m’accueillit encore avec sa bienveillance accoutumée, sans me régaler toutefois aussi largement que la première fois, car, au lieu de m’envoyer quatre gros poissons, il ne m’en fit tenir que trois, et à grand’peine pus-je lui arracher celui qui manquait au compte.

A Baïngana, la caravane passa sur la rive orientale du fleuve (depuis Mafaling, elle avait dû suivre l’autre rive, à cause des Choas qui tenaient la campagne), tandis que, moi, je continuai mon chemin par le fleuve.

A Mandjafa[10], on se rallia de nouveau. Les esclaves d’Almas et d’Hamou étaient atteints d’une ophtalmie qui, chez plusieurs, s’était tournée en cécité ; d’autres souffraient de maux divers, quelques-uns étaient morts ; d’autres encore s’étaient enfuis ; le reste était réduit à l’état de squelettes. Ma fidèle chienne Saïda elle-même, que j’avais amenée du Fezzan, était passée de vie à trépas.

A Mandjafa, la caravane reprit la rive gauche du fleuve jusqu’à Bougoman, où j’arrivai le 20 août, en canot. La plupart de ceux qui la composaient poursuivirent leur route sans s’arrêter, les désertions d’esclaves augmentant au fur et à mesure que ces malheureux s’éloignaient de leur pays. Quant à moi et à mes gens, nous prîmes de là pour gagner Logon un peu plus à l’est que nous n’avions fait en venant. La région par laquelle nous traversâmes le royaume présentait de superbes champs de céréales ; la moisson était commencée, et aux huttes s’enlaçaient des courges dont les fruits touchaient également à la maturité.

Les indigènes n’avaient qu’un espoir, c’était d’achever leur récolte avant que le _mbang_ détrôné revint sur Bougoman et dévastât peut-être le pays. De toutes parts dans les cultures se dressaient de hauts échafaudages sur chacun desquels se tenait un veilleur, et d’où rayonnaient par la plaine des cordons où étaient appendus des tessons et des loques. De temps à autre l’homme de garde criait à tue-tête en agitant ce système de fils, afin d’effaroucher les oiseaux.

A Logon, je descendis derechef dans la maison où j’avais laissé Isa, le représentant du haut dignitaire bornouan qui porte le titre de _Kachella Bilâl_. J’y retrouvai encore le personnage, qui me dépeignit le ressentiment dont était animé contre moi le roi Marouf, auquel la renommée, grossissant les choses, avait insinué que j’étais allé ravitailler son ennemi, le roi baguirmien, de tout un quintal de poudre anglaise, de je ne sais combien de milliers de balles et de pierres à fusil, sans compter mille noix de Gouro, et le reste.

C’était là, me dit Isa, un trait que ce prince trembleur n’entendait me pardonner de sa vie. Effectivement, durant les deux jours que je passai dans la capitale du Logon, Marouf s’acquitta bien envers moi des devoirs essentiels de l’hospitalité ; mais je ne pus, cette fois, obtenir de lui une audience privée : ce qui n’empêcha pas que, lors de la réception officielle à laquelle je fus invité avec tous les membres de la caravane, je lui fis cadeau, pour ne point paraître devant lui les mains vides, de six feuillets de papier à écrire, toute la provision qui me restait, et de vingt aiguilles à repriser de Nuremberg, engins fort utiles en ces pays pour coudre les cottes de guerre ouatées.

Le 26 août, je quittai la capitale du Logon, et le lendemain j’arrivai à Kala-Kafra. On se souvient que, lors de l’aller, cette ville nous avait fermé ses portes au nez ; cette fois, on nous fit excellent accueil. Le matin suivant, il manqua nombre d’esclaves à l’appel, et le gouverneur eut beau s’en mêler, on n’en put retrouver un seul. En pareil cas, soit dit en passant, voici la procédure qu’on emploie : un fonctionnaire public, le Coran à la main, va de maison en maison, de porte en porte, faire jurer à chacun sur le livre saint qu’aucun des esclaves perdus ne se trouve chez lui et qu’il ignore leur lieu de retraite.

Le 28, nous touchions la frontière proprement dite du Bornou, et nous gagnions Afadé, où je demeurai un jour à me reposer, et où, contre des _tobes_ d’emprunt, je me procurai un peu de céréales, ainsi que j’avais déjà fait à Logon. Par malheur, le précédent gouverneur avait été changé ; son successeur ne nous traita point, tant s’en faut, aussi bien que son devancier ; il se contenta de nous envoyer une corbeille d’épis de maïs.

Quant à la ville, elle n’offrait plus cet air d’abandon complet que nous lui avions trouvé quelques mois auparavant ; non seulement elle semblait contenir plus d’habitants, mais encore elle avait un aspect moins minable, grâce aux champs de céréales qui couvraient maintenant tous les espaces libres en dedans des murailles.

Dans l’étape suivante, après avoir cheminé d’abord sur un sol sablonneux, nous finîmes par rencontrer un terrain inondé, où, jusqu’au coucher du soleil, nous marchâmes immergés presque jusqu’au ventre. A ce moment, nous entendîmes non loin de nous les cris des veilleurs préposés à la garde des récoltes, ce qui nous rendit le courage et nous permit d’attraper un chemin moins mauvais, par lequel nous atteignîmes le village d’Otcho, où nous couchâmes.

Le lendemain, avant de repartir, j’achetai à crédit un cheval, pour dix- sept thalers (quatre-vingt-cinq francs). De bonne heure, dans la matinée, nous passions devant la ville murée de Kouda, et, à midi, nous campions au village arabe de Mossio, où, malgré l’abondance de gros et de menu bétail qui s’y trouve, nous fûmes assez mal traités. Je n’y pus même pas obtenir un peu de lait additionné d’eau. Autant les Arabes du nord de l’Afrique sont hospitaliers, autant leurs congénères du Soudan se montrent réfractaires à l’exercice de cette vertu.

Le jour suivant, nous arrivâmes à Lekariri, sur la rivière de Gambarou.

Cette rivière, je l’ai déjà dit, passe pour venir des territoires marécageux des Mousgos, où elle n’est vraisemblablement qu’une branche détachée du Chari de l’ouest ou Chari de Logon. Dans ce cas, elle ne serait autre chose qu’un des innombrables canaux par lesquels le grand fleuve baguirmien se déverse dans le lac Tsâd. A quinze ou vingt kilomètres en deçà de son embouchure, elle reçoit, disent les uns, un autre _komodougou_ (rivière), appelé le Ferendouma, tandis que les autres affirment que ce dernier cours d’eau, qui a sa source à part dans l’ouest du Logon, aboutit aussi directement au vaste récipient bornouan. Mais j’opinerais volontiers, pour ma part, en faveur de la première assertion, car l’endroit où, cette fois encore, près de Lekariri, nous franchîmes la rivière de Gambarou est tout à fait voisin de son embouchure, et cependant nous n’apercevions nullement le Ferendouma, que, lors de l’aller, j’avais traversé à dix-huit ou vingt kilomètres plus au sud.

De même, je suis peu porté à croire que ce cours d’eau ait sa source à lui, attendu qu’au milieu du mois de mars, alors que tous les autres courants tributaires du Tsâd nés dans la même région étaient presque entièrement à sec, il charriait, lui, une masse liquide plus considérable que celle de la rivière Gambarou elle-même, à savoir de dix mètres de large sur un mètre de profondeur. Il est plus probable, selon moi, que l’un n’est qu’un rameau de dérivation de l’autre, et qu’ils se rallient avant l’embouchure.

Le 3, nous gagnâmes Hobio, après avoir franchi le Mboulou. Là, à ma grande joie, je retrouvai d’anciens amis ; aussi fis-je une halte de quarante-huit heures.

Le _komodougou_ Mboulou, qui sort du territoire des Margui, à la frontière sud du Bornou, a, ce semble, un cours de deux cents kilomètres environ. A une trentaine de kilomètres avant le lac Tsâd, il reçoit un affluent qui lui arrive de l’ouest, du district d’Oudchê dans le Gamergou.

En venant, c’est-à-dire au commencement de mars, le Mboulou, dont le lit a trente mètres de largeur, m’avait présenté un chenal liquide de vingt mètres à peu près de superficie, sur un mètre de profondeur tout au plus. Cette fois, au contraire, il avait complètement inondé ses rives, et offrait un courant de soixante mètres de largeur, que nous ne pûmes franchir qu’au moyen des embarcations ci-dessus décrites. Il est vrai qu’en d’autres saisons ce cours d’eau n’est plus qu’une suite de mares bourbeuses. La pente y est si faible, que je me souviens que des objets que nous y fîmes flotter au printemps ne purent point, par le vent d’est régnant, arriver jusqu’à l’embouchure.

Le 4 septembre seulement, nous nous remîmes en route, et traversâmes les deux petites rivières de Léba et de Missenéram, qui, au lieu d’être à sec comme la première fois, avaient à présent de l’eau jusqu’à la hauteur de nos selles.

Ces deux rivières, elles aussi, ont une déclivité fort insignifiante, au point que les uns prétendent qu’elles courent du sud au nord, pour aboutir soit au lac Tsâd, soit aux bouches de Mboulou, tandis que les autres affirment qu’il n’y a là que des dépressions de terrain (_ridchoûls_) remplies au temps des hautes eaux par des débordements de l’onde lacustre. Toujours est-il que, même à l’époque de notre retour, alors que les deux petites rivières contenaient un volume liquide d’un mètre et demi à deux mètres de profondeur (en mars, nous les avions trouvées entièrement à sec), il était absolument impossible d’y découvrir la moindre trace de courant.

Le même jour, 4 septembre, nous atteignîmes au milieu de l’après-midi le gros bourg de Deboua. Les gens de l’endroit ne se montrant pas très hospitaliers, nous poussâmes une petite demi-heure plus loin pour camper dans un hameau dépendant de la bourgade. J’y descendis, pour ma part, chez une veuve qui avait deux filles, et dont l’accueil aussi simple qu’aimable compte parmi mes meilleurs souvenirs de voyage.

Le 5 septembre, nous gagnâmes Koukia, non sans avoir été obligés de laisser en route dans un village nos bœufs harassés.

Avant que nous fussions arrivés, Almas, dont le contingent de chair humaine s’était déjà considérablement fondu tant par les désertions que par la mort, eut une jeune esclave qui tomba de défaillance. Après l’avoir cruellement fouettée, il l’abandonna à la nuit tombante sur la route inhabitée, en disant tout bonnement qu’il espérait bien que les hyènes n’en feraient qu’une bouchée.

Heureusement, le cheval que je venais d’acheter à crédit était assez fort pour que j’y pusse mettre en croupe cette infortunée.

Si à Koukia, où commandait un beau-frère du cheik Omar, nous fûmes mal reçus, en revanche, à Ngornou, le lendemain, on nous traita de la façon la plus confortable.

Nous repartîmes de cette dernière ville le 7 septembre, à sept heures du matin, cheminant avec beaucoup de lenteur, attendu que nos bœufs, bien qu’ils n’eussent plus à porter les bagages qu’on avait laissés en dépôt à Koukia, avaient à peine la force de marcher. L’après-midi, nous étions en vue de Kouka, après laquelle j’aspirais comme si c’eût été ma cité natale.

L’usage ne permettant pas que j’y fisse mon entrée en plein jour, je campai jusqu’au soir à l’ombre d’un tamarin, et, le soleil une fois couché, nous pénétrâmes dans la ville hospitalière, où, comme toujours, je reçus du cheik Omar l’accueil le plus bienveillant et le plus paternel.

Traduit sur le manuscrit du Dr Nachtigal, par Jules GOURDAULT.

414).]

* * * * *

NOTES :

[Note 1 : Ce qui suit, sauf la description de Kouka, empruntée au tome Ier, inédit en français, du _Voyage en Afrique_ (_Reise in Afrika_), appartient à la fin du tome II, non encore publié, de la même relation, dont M. Nachtigal a bien voulu nous communiquer par avance un résumé manuscrit.]

[Note 2 : C’est entre temps qu’eut lieu la dramatique excursion de M. Nachtigal au Tibesti : voy. les deux livraisons précédentes, 1036 et 1037, du _Tour du Monde_.]

[Note 3 : On appelle ainsi le noyau d’un fruit à peu près de la grosseur et de l’aspect d’une forte châtaigne. Ce fruit, dépourvu d’écorce séparable, présente une masse homogène et dure, dont la couleur, brune au dehors, varie au dedans du jaune-blanc au rose. A l’intérieur se trouve un principe excitant qui a fait donner par les Arabes à la noix de Gouro le nom de « café du Soudan » (_Kahoua_), et que Liebig, en effet, assimile chimiquement à la caféine et à la théine. M. Nachtigal dit quelque part qu’il s’habitua si bien à ce stimulant, dont ni ses nerfs ni son estomac n’eurent jamais à se plaindre, qu’il finit par lui être aussi indispensable que le café et le tabac. Il est d’usage à Kouka d’offrir à tout visiteur une noix ou une moitié de noix de Gouro, comme dans les pays arabes on sert à ses hôtes du café.]

[Note 4 : En kanouri _Kâguem_, en arabe _Mourr_.]

[Note 5 : _Tobe_, grande chemise qui est le vêtement soudanien.]

[Note 6 : Les Kanouris l’appellent _Dscheltana_ ou _Rimi_ ; les Choas, _Roum_.]

[Note 7 : Dans le Somraï, les païens ont coutume de s’arracher une incisive ; dans le Sara, on s’en arrache deux, tandis que les Baïs, au sud de Mofou, se les extraient toutes les quatre.]

[Note 8 : Le mien consistait en quelques pièces d’habillement. Quoique dans le pays on aille toujours nu, les gens les plus notables n’en possèdent pas moins un grand nombre de vêtements, dont ils usent rarement ou même pas du tout, et qu’on enterre avec eux.]

[Note 9 : « La plupart des esclaves exposés sur le marché de Kouka proviennent des contrées païennes situées au sud du Soudan. L’article qui se débite le mieux, ce sont les _sedâsis_, sujets mesurant six empans de haut, de la cheville du pied à la pointe de l’oreille, et ayant de douze à quinze ans d’âge. Leur prix détermine tout le cours de la marchandise, de sorte que lorsqu’un trafiquant étranger veut connaître la valeur vénale des esclaves d’un pays, il se borne à demander : « Combien le sedâsi ? » et, de la réponse, il déduit l’échelle entière des tarifs. Les deux catégories les plus prisées après celle-ci, ce sont les _chômasis_, individus mâles ou femelles ayant cinq empans de hauteur et de dix à treize ans d’âge, et les _sebasi_ (sept empans et de quinze à vingt ans), faciles encore à acclimater, mais, moralement déjà moins maniables et plus portés à s’enfuir. Quant aux hommes faits (_gourzems_) ainsi qu’aux vieillards et aux vieilles femmes (_chômalis_), ils sont beaucoup moins demandés, et pour cause. Enfin, dans le sexe femelle, les sujets les plus appréciés et qui coûtent le plus cher sont naturellement les jeunes filles nubiles. » (_Reise in Afrika_, tome I.)]

[Note 10 : Village du cours inférieur du Chari, qu’il ne faut pas confondre avec une localité à peu près du même nom (_Mandiazat_) sise plus en amont, prés de Mafaling.]

Note du transcripteur :

Certaines des modifications ci-dessous sont fondées sur l'édition allemande (_Sahărâ und Sûdân_, tome II).

Page 340, " successeur de Boukomanda fut Abd el Kader " a été remplacé par " Bourkomanda "

Page 340, (illustration) " Jeune garçon de Gamergon " a été remplacé par " Gamergou "

Page 342, " sans pré-udice de plusieurs charges " a été remplacé par " préjudice "

Page 346, " d’hyphènes, des _calatropis procera_ " a été remplacé par " _calotropis_ "

Page 349, (illustration) " Le Gombarou " a été remplacé par " Gambarou "

Page 351, " de vastes dlaces vides indiquent " a été remplacé par " places "

Page 360, " dans le bois de l’_haraza_ (_Araria albida_) " a été remplacé par " _Acacia albida_ "

Page 362, " divers gouverneurs civils pour les distrits " a été remplacé par " districts "

Page 366, " quelques grands arbres à girafe (_acacia abilda_) " a été remplacé par " _acacia albida_ "

Page 366, " c’est d’abord le _diospyrus merpiliformis_ " a été remplacé par " _mespiliformis_ "

Page 368, " comme dans la province bornouane de Sokoto " a été remplacé par " Kotoko "

Page 370, " solidement construites et ne bon état. " a été remplacé par " et en bon état "

Page 375, " les Anglais nomment _silk cotton free_ " a été remplacé par " _tree_ "

Page 375, " plus au sud, c’est le jujubier, _Sizyphus_ " a été remplacé par " _Zizyphus_ "

Page 411, " se rassemble à la partie inérirenc du trou " a été remplacé par " inférieure du trou "

Page 414, " territoires marécageux des Mourgos " a été remplacé par " Mousgos "

Page 414, " du district d’Oudchê dans le Camergou " a été remplacé par " Gamergou "

Page 416, " 5 septembre, nous gagnâmes Kouka " a été remplacé par " Koukia "

Page 416, " à Kouka, où commandait un beau-frère " a été remplacé par " Koukia "

Page 416, " laissés en dépôt à Kouka " a été remplacé par " Koukia "

De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et d’orthographe ont été apportés.