De Bougoman à Mandjafa. — Fourmis et termites. — État du pays plus en amont ; Baïngana et Mafaling. — Marche vers la Rivière Noire. — Le premier village païen ; la population. — Mœurs et sites du Somraï. — Sous un figuier, à Goubougou. — Le roi Guédik et le seigneur Bousso. — Incident de départ. — Arrivée au camp de Mohammedou. — Grande fantasia.

Bougoman compte au moins six mille habitants ; c’est la seule ville murée un peu importante qui se trouve sur la rive ouest du Chari de Bousso : aussi sert-elle de place de refuge aux moments de péril. Mohammedou y avait résidé assez longtemps, quand, en février 1871, il s’était vu chassé de Masségna. Là commencèrent à se montrer à moi nombre de Baguirmiens : une belle race, les femmes surtout, qui me firent une impression des plus agréables par leurs formes harmonieuses et sveltes, leurs charmantes physionomies, et leur genre de coiffure très habillant, formé de quatre ou cinq tresses postiches de poils de brebis ou de fibres végétales teintes en noir, qu’elles ajoutent à leurs cheveux et qui leur encadrent les côtés de la tête. Pour le teint, il tire en général sur le rouge ; de noirs purs, je n’en ai pas vu à Bougoman.

Bien qu’à la suite de l’incendie on eût substitué provisoirement aux habitations primitives, de type _bongo_, de simples huttes faites avec le gramen que les Bornouans nomment _souko_, je n’en eus pas moins un très bon logement, grâce au caractère politique dont on s’obstinait à me revêtir ; que dis-je ? mon hôte me donna pour dîner trois plats de pudding, avec d’excellents poissons du Chari, dont deux, gros comme des brochets, étaient ce qu’il y avait de plus exquis.

Un point sur lequel les cavaliers de Marouf ne m’avaient pas menti, c’était l’absolue pénurie de céréales qui régnait dans les localités baguirmiennes de la grande rivière. Je dus payer un prix énorme le peu de grain (_moudd_) nécessaire à nos chevaux et aussi à nos bœufs sommiers, de la conservation desquels dépendait le succès de notre voyage. C’est pourquoi, dès le jour suivant, nous poussâmes vers Miskin, bourgade située à peu d’heures en amont, et où nous nous proposions de compléter notre approvisionnement.

Miskin, qui se trouve également sur la rive gauche du fleuve, est un centre de deux milliers d’âmes, sis, mieux encore que Bougoman, au milieu de bouquets d’arbres où domine le palmier delêb, et qui lui forment un décor charmant. Les maisons, du type _bongo_, y sont grandes, solidement construites et en bon état. Le fleuve, un peu moins large qu’à Bougoman (deux cent cinquante à trois cents mètres environ), est encaissé à l’ouest par des berges de dix mètres à peu près de hauteur, tandis que, de l’autre côté, la rive ne dépasse que de peu le niveau des eaux. De grain, il n’y en avait pas plus à Miskin que plus bas ; le bourgmestre toutefois, tant par patriotisme que pour que je lui livrasse une recette magique contre la maladie et les blessures, me recéda une petite provision, qui me fut d’autant plus précieuse que la famine régnait décidément devant nous. Les gens de Miskin étaient encore de plus chauds partisans du _mbang_ que ceux de Bougoman ; l’hôtesse chez laquelle je logeai était même une ex-femme du feu roi Abd el Kader, lequel avait été un grand amateur du beau sexe.

Cette reine douairière n’était plus jeune ; mais, par la délicatesse de ses formes, ses manières agréables et sa physionomie presque européenne, c’était encore une personne fort avenante. Tout à côté de nous demeurait une autre veuve, une Arabe choa, qui se montra d’une amabilité et d’une prévenance vraiment sans pareilles ; toute la soirée et même une grande partie de la nuit, cette femme ne cessa de me tourmenter pour que je prisse conjugalement avec moi sa fille, une jolie créature de seize ou dix-sept ans.

Jusqu’au matin, du reste, tout le voisinage demeura sur pied, et ce ne furent que danses, réjouissances et musique. Ces gens, non plus que ceux de Bougoman, ne paraissaient avoir l’intelligence nette de ma qualité de chrétien ; la plupart étaient persuadés que je venais de la part du Grand Seigneur de Stamboul, à seule fin de rétablir Mohammedou sur son trône.

Nous nous levâmes dès l’aube le lendemain, car il nous fallait traverser le fleuve pour gagner le jour même Mandjafa (ou Maïfa). Le passage fut plein de difficultés. Sans avoir, comme le prétendaient les indigènes, une profondeur de vingt toises sur le côté ouest, le chenal était tel pourtant qu’un de mes domestiques n’en put trouver le fond en plongeant. Tous nos bagages durent être portés à dos d’homme jusqu’au bas de la berge escarpée où on les embarquait.

Quant aux bœufs et aux chevaux, ils franchirent la rivière à la nage, les passeurs les tirant par les oreilles, non sans que, plus d’une fois, celles de ces bêtes qui étaient susceptibles ou récalcitrantes n’eussent failli, à force de gigoter, faire chavirer les embarcations. Nous perdîmes surtout beaucoup de temps avec les ânes de marchands du Nil (_Djellabas_) qui s’étaient joints à notre train, ces animaux faisant montre de leur entêtement habituel, et se refusant absolument à développer leurs talents natatoires. Enfin, après de longues heures, toute la caravane se trouva transbordée : coût de l’opération, trois _gabaga_ (bandes de coton), équivalant à soixante centimes, vingt perles fausses et douze aiguilles à repriser de Nuremberg.

En une heure et demie de marche sur la rive orientale, nous atteignîmes le petit bras du Chari, qui se sépare du courant principal en amont de Bousso, pour prendre le nom de Ba Batchikam, et rejoindre le fleuve dont il est issu, près du village de Mébi.

Nous franchîmes ce rameau fluvial en un endroit où il n’avait que soixante mètres de largeur sur un mètre et quart de profondeur, et, après avoir traversé une plaine herbeuse et dépourvue d’arbres, nous retrouvâmes, en approchant de la rivière mère, une épaisse forêt où abondaient des vestiges d’éléphant et de rhinocéros. De là, toujours cheminant vers le sud, nous arrivâmes, avec la brune, à Mandjafa. L’étape avait été de huit heures.

Mandjafa, sise sur le fleuve, dont la berge orientale s’élève ici à pic de douze mètres, est une ville murée qui, en temps de paix, compte de quatre à cinq mille habitants. Pour le moment elle semblait complètement déserte. J’appris toutefois que la majeure partie de la population se tenait renfermée chez elle à cause de la famine, et, effectivement, en fait de grains, ici, pas plus qu’en aval, je ne trouvai mon compte.

Les gens se nourrissaient des fruits de l’_hedjilidj_, de ceux du _birguim_ et du tamarin, en tant du moins que les singes et autres hôtes des forêts leur laissaient à glaner après eux ; fort heureusement qu’ils avaient comme ressource supplémentaire les abondants poissons du Chari. Le repas d’hospitalité que le bourgmestre m’envoya se composait, par le fait, d’un énorme poisson long de près de deux mètres et d’une circonférence respectable : il est vrai que nous étions une vingtaine de bouches à manger là-dessus.

Pour notre logis, il semblait confortable et propre ; mais nous ne tardâmes pas à reconnaître qu’il n’y avait pas moyen de l’habiter, à cause des légions de fourmis qui y pullulaient. C’est là un fléau baguirmien dont Henri Barth a déjà fait mention, et, bien que, dans toutes ces contrées africaines, il y ait infiniment plus d’insectes que chez nous, je dois constater que, même à ce point de vue, le Baguirmi se distingue particulièrement. Hors des villes, ce sont les termites, qui y sont le cauchemar éternel du voyageur ; dans les maisons, la plaie ordinaire, ce sont les fourmis.

Parmi les termites il y a surtout deux espèces qui étonnent par leur façon de travailler. La plus répandue est un névroptère, de taille moyenne, au corps blanc ou grisâtre, à tête brune, qui exécute de grandes constructions mesurant parfois une hauteur de trois à cinq mètres. L’argile rousse semble être à cet effet son ingrédient de prédilection ; mais il se sert aussi de terre grise ou jaunâtre.

La construction consiste en un ensemble de cônes et de pyramides irrégulièrement juxtaposés et communiquant les uns dans les autres, à l’intérieur duquel se trouve ménagé un labyrinthe de corridors et d’excavations. Une autre sorte de termite, plus grosse et de couleur brunâtre, se bâtit de petites coupoles, des dômes, n’excédant pas quelques pieds de hauteur, et qui, dans leur coupe transversale, présentent une sorte de crible analogue à une éponge.

Cette dernière espèce, qu’on ne voit guère de jour, travaille en revanche la nuit avec une activité inouïe. Elle n’est pas, tant s’en faut, aussi effilée et aussi alerte que la fourmi, dont, à cause de sa lourdeur, elle ne devient que trop aisément la proie. Veut-on camper en plein air, on commence, si l’on en a le loisir, par regarder avec soin s’il ne se trouve point de termites à la place choisie, et, alors même qu’il n’y en a point trace, on dispose, si possible, tout autour du campement, de petits tas de bois ou certains branchages que l’insecte en question ne peut sentir. L’ochar (_calotropis procera_) et, au désert, le réten (_leptodenia pyrotechnica_) sont réputés souverains en ce cas. Faute de prendre cette précaution, on s’expose souvent à voir en une seule nuit les caisses et les boîtes gravement avariées, et il arrive même qu’en une demi-heure le sac usuel en peau de chameau se trouve percé de part en part.

Le principal ennemi des termites, c’est, ajoutons-le, une grosse fourmi noire, qu’on voit dans les endroits incultes s’en aller en longues colonnes régulières à la chasse du névroptère abhorré. Celle-là ne gêne nullement l’homme. En revanche, un vrai fléau, c’est une autre espèce qui, dans les maisons, là où les murailles touchent le sol, se pratique de grandes excavations et des magasins. Cette fourmi est de moindre taille et moins noire que l’ennemie des termites ; mais la morsure en est excessivement douloureuse à l’homme. Sans qu’il y ait d’enflure à la peau, ni même de rougeur, on y ressent fort longtemps une cuisson qui dévore, et tout ce qu’on fait pour adoucir le mal ne fait que l’aviver davantage.

C’était justement ce genre de bestiole qui pullulait dans mon logis de Mandjafa, à tel point que je me hâtai d’en sortir. Car, que faire contre cet insecte ? La seule ressource le plus souvent est de changer de domicile et de fuir devant la nichée.

Il y a encore une variété de fourmis noirâtres à grosse tête qui vit au dehors et se bâtit des magasins presque à fleur de terre, où l’on retrouve du grain par minots ; celle-là aussi, fréquemment, est pour le voyageur campé en plein air aussi incommode que l’espèce qui hante les habitations.

A Mandjafa commence à se multiplier le papayer melonifère (_carica papaya_), dont le nom local est _gounda masseri_. Il en existe aussi quelques exemplaires isolés à Kouka, et Henri Barth dit que, plus à l’ouest, cet arbre devient beaucoup plus répandu. Son fruit ressemble un peu à une grosse poire, et rappelle par sa saveur et sa pulpe nos fruits d’Europe. Les Makaris et les Baguirmiens le désignent sous le nom de _bangou_.

L’unique préoccupation des gens de Mandjafa était de trouver de quoi manger ; et comme le Chari constituait, pour l’instant, leur unique espoir (car la guerre civile avait empêché toute culture), ils cherchèrent à mettre à profit, dans cette vue, ma soi-disant science du surnaturel.

La rivière, cette année, sera-t-elle poissonneuse ? et par quel moyen obtenir qu’elle le soit ? Telles furent les deux questions auxquelles on me pria de répondre. Sur le premier point, je m’appliquai à parler le plus possible en oracle ; sur le second, tout ce que je pus faire en faveur de ceux qui m’imploraient, ce fut de me dessaisir de quelques noix de Gouro, fruit qui, en ce pays, passe pour avoir la vertu, jeté par menus fragments dans les eaux, d’y attirer quantité de poissons.

Le 23 mars, après une halte d’un jour à Mandjafa, nous nous remîmes en route parallèlement à la rivière, qui, en cet endroit, coule du sud au nord. En cinq heures nous fûmes à Andia. Chemin faisant, dans l’épaisse forêt qui borde ici le fleuve, j’avais aperçu pour la première fois, en un assez grand nombre d’exemplaires, l’espèce d’euphorbe dont la sève, en d’autres contrées, sert à empoisonner les flèches et javelots. L’approche de la saison des pluies commençait aussi à se faire sentir : presque chaque jour, des nuages s’amoncelaient au ciel, et parfois même crevaient en orage.

Le village d’Andia, où nous passâmes le moment de la sieste, est situé sur un arrière-cours d’eau (_Ngaldjam_) extraordinairement riche en oiseaux aquatiques, ce qui nous fournit l’occasion de nous payer un extra de canards savoureux.

L’après-midi, nous dépassâmes, en trois heures de marche, les villages de Morlang et de Mendiri, et nous allâmes coucher à Makhalen. Toutes ces localités, dont l’importance variait de trente à cent huttes, étaient abandonnées de leurs habitants et à demi détruites. La majeure partie de la population avait émigré au milieu du fleuve, dans des îlots, parfois assez étendus, d’une nature généralement sablonneuse, peu boisés, mais bien à l’abri d’un coup de main de l’ennemi ; là les fugitifs s’occupaient à pêcher à force, tandis que les femmes et les enfants s’en allaient chaque jour en masse récolter des semences de graminées sur la rive ouest, où il n’y avait rien à craindre : ce qui n’empêchait pas que tout ce monde n’eût fort à souffrir de la faim.

Ici, les bords du Chari, qui s’infléchit du sud-est au nord-ouest, présentent un certain nombre de dépressions acquérant quelquefois une étendue de plusieurs kilomètres. De place en place néanmoins, la berge se relève, jusqu’à former une intumescence qui atteint cinquante mètres. La largeur du cours d’eau varie de deux cents à cinq cents mètres.

Le 24 mars, nous passâmes les villages d’Onko, de Fideng, de Baleniéré, de Mondo, ce dernier à sept heures environ de Makhalen, en ayant soin de camper toujours au milieu du désert, où nous nous trouvions plus à l’aise que dans les huttes infestées de punaises et de puces. L’importance de notre caravane en hommes, en chevaux, en fusils, faisait croire partout aux malheureux indigènes que nous venions pour les attaquer, et nulle part nous ne pûmes obtenir l’accès en masse des hameaux insulaires.

Le 25, nous arrivâmes à Baïngana, qui, avec Moro, un peu plus en aval, avait été jadis une des localités les plus importantes du fleuve ; elle comptait encore plusieurs centaines de huttes. Là, nous devions repasser sur la rive gauche, car la droite commençait à ne plus être très sûre pour des voyageurs ; les Arabes de l’anti-roi Abd er Rahman poussaient jusque-là leurs razzias, et, s’ils eussent eu vent de ma présence et du nombre de chevaux de ma caravane, ils n’eussent pas manqué d’envoyer un fort détachement se saisir de nous. Bien que nous n’eussions guère l’espoir de trouver à Baïngana une provision considérable de grain, nous prîmes néanmoins le parti d’y coucher, car, de toute façon, le passage du fleuve devait nous demander quelques heures, et il se pouvait, après tout, comme cela arrive quelquefois, que quelque stock de céréales, provenant des pays des Mousgos, se fût égaré de ce côté. Les habitants, toutefois, à l’aide desquels nous fûmes obligés d’avoir recours pour opérer notre transbordement, s’opposèrent ici encore, de la manière la plus absolue, à ce que nous pénétrassions en nombre dans leur village insulaire ; quelques-uns des nôtres seulement furent autorisés à s’y rendre pour voir s’il y avait moyen d’y acheter un peu de grain ; mais tout ce qu’ils purent se procurer, ce fut une certaine quantité de fruits de l’hedjilidj ; en revanche, le bourgmestre de l’endroit me gratifia d’un beau poisson frais ; puis enfin, au moment de partir, je réussis à me ravitailler d’un appoint de quatorze minots de sorgho.

Quelques-uns parmi nous opinaient pour qu’on infléchit de là au sud ou au sud-est, par les territoires païens, afin d’éviter cet Abd er Rahman qui paraissait décidément posté dans le voisinage de Bousso ; mais, après bien des débats, il fut résolu finalement que l’on continuerait à tout hasard de cheminer le long de la belle rivière.

Le 27, vers dix heures du soir, après avoir franchi différents hameaux, qui tous, originairement, occupaient la rive opposée, nous fîmes halte sur une plaine sablonneuse où se voyaient encore les huttes improvisées du dernier campement royal. Le lendemain, nous étions à Mafaling, grosse bourgade où le fleuve, plus sinueux, abondait en monstrueux crocodiles : ce qui ne nous empêcha point de nous baigner, sans qu’il nous survînt aucun accident. Nous eûmes alors, pour la première fois, des nouvelles précises d’Abd er Rahman : ce prince se trouvait dans le district de Saroua, non loin de Bousso, et près de lui était posté un capitaine ouadaïen, du nom de Knetiché, et du titre d’_Aguide el Bahar_, que l’anti-roi pressait fort d’exécuter une marche décisive contre son neveu Mohammedou. Bousso et Mafaling s’étaient vus contraints, pour s’assurer momentanément le repos, de se déclarer d’une manière ostensible contre leur roi héréditaire.

Comme il y avait justement à Mafaling deux émissaires de l’anti-roi, nous dûmes aviser aux moyens de filer le plus vite possible en prenant le chemin le moins périlleux. En conséquence, je louai, moyennant huit aunes d’étoffe (_kham_), un homme du pays pour nous servir de guide ; nous nous adjoignîmes en outre une vingtaine de Kanouris et de Baguirmiens, qui n’attendaient qu’une occasion sûre pour rallier le camp de Mohammedou, et nous partîmes dans la nuit même.

Pendant plusieurs heures encore nous continuâmes de longer le Chari, bien qu’il eût été convenu avec notre conducteur qu’il nous ferait prendre immédiatement la direction sud. Ce ne fut qu’au village de Lafana que nous nous mîmes à incliner vers la droite.

C’était au commencement de l’après-midi. A peine avions-nous cheminé quelque temps, que nous donnâmes sur un hameau caché dans des bouquets d’arbres. Notre apparition y causa un émoi effroyable : toute la partie mâle de la population se précipita en armes au dehors, tandis que les femmes hurlaient à tue-tête : c’était une confusion telle que personne ni parmi nous ni parmi les habitants ne savait de quoi il s’agissait ; des deux parts on s’imaginait être tombé sur une patrouille d’Abd er Rahman. J’eus malheureusement occasion de reconnaître, en cette alerte insignifiante, le peu de fond qu’il y avait à faire sur les Bornouans de mon escorte : d’eux tous, il n’y eut qu’Almas qui demeura fidèle et ferme à mon côté.

Bientôt après, nous touchâmes à un lac de deux kilomètres environ de pourtour, de forme ronde, n’ayant que peu d’eau, qu’encadrait une superbe végétation, et qui, avec ses rives verdoyantes, où s’ébattaient toutes sortes d’oiseaux aquatiques, pélicans, hérons, canards, ibis, offrait le coup d’œil le plus ravissant.

Vers le soir, nous atteignîmes le village abandonné d’Aloa, et trois heures de marche encore, par des sentes forestières très entortillées, où, dans l’obscurité, on ne voyait pas toujours à se conduire, nous amenèrent aux bords d’un autre étang, où nous prîmes quelques instants de repos. J’avais eu fort à me louer, dans ce trajet nocturne, du concours de mes Baguirmiens, qui semblaient avoir des yeux de lynx, et qui, cheminant toujours devant moi, épargnèrent par leurs avertissements maint accroc à ma peau et à mes vêtements.

A chaque instant ils criaient dans les mauvais pas : « Gare ! une branche là-haut ! baissez-vous ! » ou : « Une épine à gauche ! un tronc à droite ! » ou bien : « Attention des deux côtés ! »

A minuit, nouveau branle-bas de marche. Le fourré heureusement s’éclaircissait, les arbres à aiguillons se faisaient de plus en plus rares, et, un peu après le lever du soleil, nous étions au village de Gourgara, dont la population, toujours par crainte de la guerre, s’était retirée dans les bois voisins. Ce district est riche en terre ferrugineuse, et les habitants, qui sont Baguirmiens, s’y occupent de la recherche du minerai. Bien que nos bœufs fussent rendus de fatigue, et que la localité, avec ses huttes en bon état, nous invitât à entrer, nous poussâmes néanmoins un peu plus outre, pour garantir nos chevaux du fléau des mouches qu’engendrait près de là un cours d’eau marécageux, appelé le _Ba Ili_ ou la Rivière Noire. Cette rivière, pour l’instant, n’était guère qu’une agglomération de mares ; mais, à l’époque des pluies, elle charrie une masse liquide affluant d’un côté au fleuve du Logon, qu’elle rejoint en amont de Mouskan, et, de l’autre, au Ba Bousso, dans lequel elle se jette près de Mafaling, par un embranchement.

Plus encore que le Chari et le lac Tsâd, le système fluvial de l’Ili abonde en hippopotames. Ce cours d’eau forme la frontière septentrionale du territoire de Somraï ; en le suivant vers le nord-ouest, on rencontre tout de suite la tribu des Kouangs, limitrophe de ces Mousgos qui sont, je l’ai déjà dit, apparentés de près aux gens du Logon ; en suivant ses bras qui dérivent au sud-est, on traverse le pays de Ndam, puis celui de Toummok, ainsi que divers districts du Sara.

Après avoir franchi la rivière à un étroit gué marécageux et fait boire nos chevaux, nous nous éloignâmes un peu de ses rives empestées pour camper dans une futaie claire où verdoyaient de magnifiques prairies, et où se trouvait encore un étang d’un kilomètre environ de longueur, sur cent vingt mètres de largeur.

Les malencontreux arbres à épines avaient presque entièrement disparu ; la végétation, très luxuriante, figurait un superbe parc naturel, où se dressaient des fûts pleins de majesté, et dont les clairières présentaient d’admirables tapis de verdure fort bien arrosés.

Les essences dominantes étaient, en dehors de mimosas assez maigres, le tamarin, la mourraia, les ficoïdées, l’arbre à caoutchouc, auxquels commençaient à s’ajouter le gigantesque cotonnier (_eriodendron_), que dans l’Afrique nord-ouest les Anglais nomment _silk cotton tree_[6] ; puis l’arbre au beurre (_bassia parkii_), et un autre illipé (_parkia biglobosa_) qu’au Bornou on appelle _rouno_.

Le cotonnier, arbre d’une ampleur toute grandiose, s’élance généralement droit, et pousse de puissants rameaux presque horizontaux, dont le feuillage s’harmonise bien avec son bois. Il doit son nom à son fruit fusiforme, long d’un pied, dont la coque jaunâtre et rugueuse s’ouvre à l’époque de la maturité comme le fruit du gossampin, et laisse voir un contenu blanc, duveté, luisant à la façon de la soie, et à brin court. Cette matière cotonneuse sert, dans les États d’Haoussa, au Bornou, au Baguirmi, dans l’Ouadaï et le Darfour, à rembourrer coussins et matelas ; elle fournit aussi une ouate excellente pour les cottes de guerre, déjà mentionnées, que l’on pique à la façon de nos courtes- pointes. Cette bourre a l’avantage de ne jamais s’empeloter.

L’arbre au beurre donne des fruits ronds et verts, de la grosseur de petits citrons, qui passent au jaune en mûrissant, et se composent presque entièrement d’un noyau de la taille et de la couleur d’un marron d’Inde, mais plus sphérique. Ce noyau est enveloppé d’une mince pulpe molle, très savoureuse, avec une peau lisse, dans le genre de la prune. On en tire une huile qui se fige au moindre abaissement de température, et qui ressemble beaucoup au beurre fluide en usage dans le nord de l’Afrique.

Le _rouno_ enfin est une superbe légumineuse dont les gousses, contenant une substance coriaire, sont mangeables à l’état vert, et, mûres, renferment une pâte douce, de couleur safran, où le noyau se trouve encastré. Cette substance jaunâtre, qui forme une fine et légère farine, donne, délayée dans de l’eau ou du lait, une bouillie qui sert à la fois de nourriture et de remède contre les diarrhées. Quelques bouchées de ce brouet dense suffisent à rassasier un homme, et même à lui bourrer l’estomac ; c’est au point que les meilleurs organes digestifs ne peuvent supporter ce genre d’alimentation, si on ne le corrige à l’aide d’ingrédients acides.

L’arbre à girafe (en kanouri _karagué_), si fréquent au Bornou, abonde toujours ici, mais il ne croît plus qu’à l’état isolé ; l’hyphène ne manque pas non plus ; et quant au palmier delêb, il se multiplie jusqu’à former de place en place l’essence dominante du fourré. Des arbres à épines, celui qui descend le plus au sud, c’est le jujubier, _Zizyphus spinæ Christi_. Le sol est formé d’une argile jaune çà et là mêlée de sable.

L’après-midi, nous arrivâmes au premier village païen, celui de Mofou. Nous fîmes halte un peu en deçà, de peur d’effrayer les habitants, et nous voulûmes envoyer à ceux-ci notre guide de Mafaling, pour les informer du caractère tout pacifique de notre visite ; mais le Makari nous expliqua que ce serait peine perdue : depuis des siècles que cette population était en butte aux brigandages et aux pilleries des Baguirmiens, elle était devenue tellement soupçonneuse, que toutes nos paroles de paix n’obtiendraient auprès d’elle nulle créance ; bien au contraire, pendant la nuit, elle nous attaquerait ou prendrait la fuite ; mieux valait donc coucher en plein air, pour ne pénétrer que le lendemain dans le village.

Le matin suivant, nous nous engageâmes entre les cultures et les groupes épars d’habitations dont se composait la localité, pour aller établir notre campement dans la bourgade même. Les premiers païens que nous rencontrâmes nous reçurent avec une défiance visible ; mais, à mesure que leur nombre augmentait et que nous continuions d’avancer, ils paraissaient moins effarouchés ; leur gentillesse toutefois n’alla pas jusqu’à nous fournir de l’eau.

Ces gens étaient noirs, d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, les uns affreusement laids de figure, les autres d’une physionomie régulière. Les hommes portaient pour vêtement une simple lanière autour des reins ; les femmes étaient également toutes nues. La lanière des premiers, une peau de gazelle, de chat sauvage ou de chèvre, ne leur constituait qu’un sauve-pudeur absolument illusoire ; car, au lieu de ramener la bande de cuir entre leurs jambes, comme c’est la raison d’être essentielle de cet appendice tout de décorum, la plupart la laissaient pendre en arrière.

Les femmes portaient, pour la plupart, autour des hanches un modeste cordon, agrémenté où il le fallait de feuillage frais coupé ; parfois ce cordon était remplacé par une bande de cuir un peu plus large à laquelle appendait par devant un tablier orné de franges également en cuir et garni de coquilles de kaouri.

La coiffure du sexe mâle était aussi compliquée qu’élégante : elle consistait soit en de longues tresses minces, avec ou sans ornement de perles, qui leur pendaient tout autour de la tête, soit, surtout chez les jeunes gens, en petites nattes parallèles et redressées qui leur divisaient la chevelure, en retombant soit d’avant en arrière, soit de gauche à droite ou de droite à gauche. D’autres encore avaient le chef rasé d’assez près, sauf aux quatre côtés de la tête, où de petites tresses se rebiffaient en manière de cornes ; quelques-uns enfin coupaient et arrangeaient leur chevelure de manière à former une sorte d’édifice conique enjolivé de plumes et de perles. La mode semblait laisser, à ce point de vue, un champ d’essor illimité à la coquetterie individuelle et à l’esprit d’invention de chacun.

La coiffure des femmes était, au contraire, très simple : elles avaient le gros de la chevelure tantôt entièrement rasé, tantôt taillé court, selon une coupe uniforme, et, dans ce dernier cas, le front haut tondu. Comme atour, le même sexe portait, passé dans la lèvre supérieure, soit un petit cylindre de verre, soit un morceau de bois, soit un brin d’herbe, et autour du cou quelquefois un collier de ces fausses perles rouges ou bleues qui, sur les marchés du Soudan, se nomment _sini_, et sont fort en vogue dans tous les pays païens au sud de l’Ouadaï et du Baguirmi[7]. Quelques femmes avaient les deux lèvres percées et ornées de la manière précitée. Aux ailes du nez et aux lobes de l’oreille, rien, ni chez un sexe ni chez l’autre.

Somme toute, les hommes étaient plus agréables de visage que les femmes ; celles-ci, par contre, étaient de plus belle taille ; aussi, cette différence de prestance et les fantaisies de coiffure aidant, l’étranger était-il embarrassé, au premier abord, pour discerner un sexe de l’autre, et ne savait-il même, au demeurant, si les échantillons de créatures qui s’offraient à sa vue ne rentraient pas tous dans le genre femelle.

Les habitants de Mofou parlent la même langue que ceux de Bousso ou les Kouangs. Ils reconnaissent la suzeraineté du Somraï, mais ils ont un chef particulier qui, au moment de notre passage, s’appelait Niamaï Dolkor. Une fois dans le village principal, nous nous dirigeâmes en cortège guerrier de cérémonie vers la demeure de ce personnage, en qui nous trouvâmes un être pansu et tout noir de peau, en train de se vautrer à l’aise dans le sable.

Il portait, lui aussi, une simple lanière, et, extérieurement, n’avait rien qui le distinguât de ses sujets ; un homme aimable du reste, qui, en apprenant qu’il avait affaire à un hôte de marque de Mohammedou, lequel n’était pas encore bien loin de là, se piqua de me faire arranger une hutte d’honneur en branchage frais coupé. A Mofou enfin, nous pûmes nous procurer du grain (dourra), que le district, à en juger par les vastes cultures d’alentour, semblait produire en grande quantité. Le village possédait également des poules, et j’en achetai une pour douze perles rouges. Les relations avec les indigènes étaient d’autant plus faciles, que presque tous comprenaient et parlaient l’idiome baguirmien. L’inconvénient, c’était le manque d’eau. Bien qu’on eût foré à notre intention un certain nombre de puisards nouveaux, nous n’en dûmes pas moins attendre jusqu’à l’après-midi avant d’obtenir un peu de breuvage potable.

Le lendemain, 1er avril, nous filâmes vers Goubougou, résidence de Guédik, roi du Somraï. La contrée que nous traversâmes était toute en champs cultivés, où au loin essaimaient des fermes, des hameaux nichés dans des bouquets d’arbres. La végétation arborescente reculait de la plaine, déjà plus nue, vers ces sortes d’oasis que nous apercevions à l’horizon, pareilles à de longues lignes d’un vert sombre. Autour de ces menus centres d’habitation, se voyaient des plantations de sorgho et aussi de pois de terre. Les huttes, quelques-unes avec un soubassement de terre, étaient de solides et avenantes constructions de chaume : chaque métairie avait son fenil, cabane de terre où la récolte s’engrange par en haut, à l’aide d’une ouverture qu’on peut clore ; ce n’est que plus tard, quand on a besoin de prendre à même la provision, que l’on pratique au grenier une baie latérale.

L’auxiliaire indispensable de ces demeures rustiques, c’est un cheval, qui paît, attaché par un long licou, aux abords du logis. Les indigènes, avec leurs longues jambes, enfourchent très prestement la monture, et, saisissant l’ample longe, les voilà partis au galop. Le galop et le pas, telles sont les seules allures que connaisse cette espèce de cheval, un poney pie, blanc ou roux, qui a le naseau déprimé à sa racine, et le dos artistement écorché et à vif à l’endroit de la selle.

De gros bétail, il y en a peu, et de maigre apparence ; les moutons n’ont pas l’air ici de bien prospérer ; les chèvres en revanche abondent ; elles sont de petite race et extraordinairement bien en viande. Les chiens, dont la chair est très prisée (il s’en trouve dans presque toutes les habitations), appartiennent à l’espèce niamniam que Schweinfurth a décrite et dont l’expédition allemande du Loango a ramené en Europe quelques exemplaires. De chats, il ne paraît pas y en avoir ; en fait de volailles, il n’existe que des poules, en petite quantité, mais très grosses.

Après un trajet de six heures au sud-ouest, nous vîmes la traînée éparse des groupes de maisons s’agglomérer tout à coup en un village, où nous nous arrêtâmes à faire la sieste chez un cousin de Guédik, un gros homme fort aimable, qui s’abstint toutefois de se mettre en frais d’hospitalité, et se borna à quémander de nous du tabac. Par contre, il se prêta avec une obligeance très honnête à me recéder une poule et un peu de grain. Puis, avant notre départ, il dépêcha un messager chargé de prévenir son royal parent de notre arrivée.

Grâce à la dissémination des demeures par tout le pays et à la vélocité des petits chevaux du terroir, il n’est pas étonnant que l’approche d’un ennemi ou la nouvelle de quelque événement à un bout quelconque de la contrée trouve immédiatement tout le monde sur pied. Chaque habitant porte en outre, attachée au cou par un cordon, une petite corne de gazelle ou de chèvre, forée de telle sorte qu’on en peut tirer des résonances qui, pour n’être pas précisément mélodieuses, ne s’en entendent pas moins au loin. A la moindre alerte, les gens les plus rapprochés du péril jouent de leur trompe ; ceux d’à côté perçoivent le signal, et bientôt, d’une maison à l’autre, l’appel se répand par tout le pays. Chacun alors de monter à cheval, et, en quelques instants, tout le monde se trouve rassemblé pour aviser au commun intérêt.

L’après-midi, en trois heures, nous atteignîmes Goubougou, centre de la région, et siège du roi Guédik. Ce n’est pas proprement une ville, ce n’est pas non plus une grosse bourgade ; c’est plutôt une agglomération de nombreux villages et hameaux. Le soleil se couchait comme nous y arrivions. Nous nous dirigeâmes vers le point qu’habitait le haut et unique dignitaire du pays, celui que les Baguirmiens décorent du titre de _Fatcha_ ou _Ouzir_, et qui, de son nom, s’appelait Bousso.

Mes compagnons firent, selon l’usage, un temps de galop devant son logis ; moi seul, je m’abstins de la démonstration, à cause de mon caractère officiel. Néanmoins, à mon grand désenchantement, on nous octroya pour tout logement le couvert d’un énorme figuier sauvage. Il est vrai que le dais de verdure de cet arbre suffisait à nous abriter tous, soixante hommes, trente chevaux et le bagage, car son tronc mesurait dix mètres de pourtour ; mais le toit laissait à désirer, au cas où le temps viendrait à se gâter. Or, le phénomène n’est point rare dans la saison où nous nous trouvions ; depuis que nous avions quitté le Chari, le vent alizé normal avait cessé de souffler pour faire place à un régime atmosphérique plein de variations. Effectivement, à peine étions-nous installés sous notre arbre, qu’il survint du sud-est une pluie d’orage qui nous mit dans une situation dépourvue d’agrément. La nuit était tombée ; nous n’avions ni eau, ni bois, ni nourriture. Tout à coup parut un messager royal, qui, sur le ton d’un crieur public, nous parla à peu près dans ces termes : « Vous êtes étrangers, Kanouris ou Fellatas ; vous ne connaissez ni le pays ni les gens ; vous êtes arrivés ici à la nuit.... Tenez-vous donc en repos sous votre arbre, et ne pénétrez pas dans les villages.... Demain matin le roi vous recevra et vous traitera. »

J’eus beau me fâcher, protester : rien ne fit. Le représentant du roi de Baguirmi, que j’avais mandé pour obtenir qu’on m’octroyât un logement en rapport avec ma dignité, s’excusa en disant qu’il n’avait été averti ni de mon arrivée ni de ma qualité, que les messagers dépêchés en avant n’avaient parlé que d’une caravane de Fellatas (sans doute à cause de mon teint clair), et que c’était l’usage que les voyageurs étrangers qui survenaient à la brune fussent cantonnés sous ce figuier. Fort heureusement, je possédais encore la poule que j’avais achetée le matin ; quelqu’un me la porta au village et l’y fit rôtir. J’envoyai de même aux habitations les plus proches accommoder du sorgho pour mes gens : le grain me revint à moitié cuit. L’adroit et énergique Almas réussit enfin à se procurer quelque part une grande cruche de terre avec de l’eau, moyennant quoi, et lorsque la pluie eut cessé, la situation devint à peu près tolérable.

Le Somraï occupe un rang supérieur parmi les États païens situés au sud du Baguirmi. Il est non seulement plus grand, plus centralisé que tous les autres, mais encore il renferme une population plus considérable, bien qu’à cet égard tous ces petits États ne soient pas mal pourvus. Il s’est rendu tributaires ses plus proches voisins, et, grâce à la nature de son sol, où domine l’argile, il a moins à craindre, durant une grande partie de l’année, les incursions des peuplades étrangères. La région, à peu près ronde, mesure en tous sens une étendue d’un jour à un jour et demi de marche. Elle produit en grande quantité du sorgho, un peu de maïs, est riche en chevaux, en menu bétail, et obéit à un prince dont l’autorité s’exerce de la façon la plus absolue. Ce souverain dispose du pays et de ses habitants à un degré inconnu n’importe où. Sous le moindre prétexte, il peut dépouiller un de ses sujets de tout ce qu’il possède, réduire sa femme et ses enfants en esclavage, et lui ôter la vie à lui-même. Vassal du Baguirmi, et obligé, à l’approche d’une expédition de guerre venant de ce côté, de faire une livraison de cent esclaves, il choisit pour cela tout un village dont il est mécontent, ou bien il laisse les chefs de l’armée baguirmienne piller à leur guise telle localité d’un allié plus faible ou tributaire. Il régit le pays si despotiquement que le vol y est à peu près inconnu ; presque tous les délits entraînent la confiscation ou la peine capitale. Le genre de mort consiste à être littéralement charcuté au moyen du javelot-épieu qu’en kanouri on nomme _golio_ et en baguirmien _ndjigga_.

Ce peuple a l’idée d’un être supérieur, qui parle par le tonnerre, auquel d’ailleurs il est identifié par son nom. La polygamie chez lui est absolument en usage ; le roi est tenu d’avoir plusieurs centaines de femmes, et le commun des citoyens plus ou moins, selon les moyens de chacun. Le divorce n’existe pas. Si l’épouse est stérile, elle devient esclave ; une fois qu’elle a eu cinq enfants, elle peut, si le cœur lui en dit, retourner dans la maison paternelle. Une femme s’achète pour quelques chevaux, une demi-douzaine de chiens, quelques esclaves, ou des bœufs et des chèvres. Les chiens surtout, je l’ai dit, sont culinairement très prisés, et il n’était pas jusqu’à mon lévrier efflanqué, que j’avais amené du Fezzan, qui n’excitât la convoitise gourmande de ces barbares. Quant au costume et à l’extérieur, ils ne différaient en rien de ceux des gens de Mofou.

Le lendemain matin, nous nous mîmes en devoir d’aller présenter au roi les cadeaux obligatoires de la caravane[8]. Le seigneur Bousso, que nous vîmes à cette occasion, était un petit homme grassouillet, soigneusement oint, avec un air de suffisance et de vanité ; malgré cela aimable. Grâce à l’huile, sa peau noire foncée reluisait comme un vernis magnifique. Enfourchant son poney blanc, il partit d’avance au galop vers la bourgade que le prince habitait, après nous avoir recommandé de tout préparer, y compris nos personnes, pour offrir à Sa Majesté la salutation égayante de nos manœuvres équestres et de nos coups de fusil. J’endossai, pour la circonstance, mon burnous râpé ; je mis les fameuses lunettes bleues auxquelles j’avais dû principalement de tant imposer au roi Marouf, et je m’enveloppai la figure d’un litham. Ainsi accoutré, je me dirigeai vers la résidence princière.

Je trouvai le sieur Guédik accroupi dans sa cour, et, comme le dernier de ses sujets, n’ayant pour tout costume qu’une lanière ; une douzaine de princes étaient assis par terre en cercle autour de lui. Le roi et les grands avaient au cou des colliers de perles, sans préjudice d’anneaux de fer, larges et minces, au-dessus de la cheville du pied. Quant au menu peuple, qui formait groupe à droite, à gauche, en avant et en arrière du souverain, il était dénué de tout ornement, sauf l’inévitable épieu sur l’épaule.

Après que les gens de ma caravane se furent acquittés de leurs devoirs en éreintant leurs montures et en prodiguant ma poudre, posément et majestueusement, je m’avançai à cheval vers le roi, suivi de toute mon escorte, et je le saluai simplement, tandis que le seigneur Bousso, debout devant son maître, remplissait l’office d’interprète.

Passablement noir de teint, et âgé au plus de quarante ans, Guédik avait une figure imberbe assez régulière ; c’était un homme de moyenne taille et relativement maigre. Mais le personnage le plus intéressant de l’assemblée était, de beaucoup, Bousso, le dignitaire précité, avec son corps trapu et bien pris, sa peau noire, huilée comme j’ai dit, sa large et souriante figure, ses dents superbes, et sa mince moustache en croc, qui avait bien quinze centimètres de longueur (le reste du visage imberbe), et qu’allongeait encore un appendice de belles perles rouges et bleues fixé à l’extrémité. Il portait au-dessus de la cheville des anneaux de laiton qui, au lieu de se fermer, projetaient en arrière deux pointes qui lui servaient d’éperons : somme toute, sa personne entière, avec ses façons avantageuses, était marquée à l’empreinte du petit- maître. Comme la plupart de ses congénères, il savait parler le baguirmien, et ce fut en cet idiome qu’eut lieu l’entretien, d’ailleurs fort court.

Quand nous fûmes réinstallés sous notre arbre, il s’improvisa auprès de nous un marché assez considérable, où les belles du cru se mirent à vendre du grain, tandis que les gens de notre caravane débitaient des fausses perles, des coquillages et du tabac. Un orage qui éclata dans l’après-midi mit fin à ce mouvement mercantile. Hommes et femmes, rassemblés autour de nous, me regardaient du reste avec une curiosité que je rendais bien aux contemplateurs.

Les hommes, d’une belle taille moyenne, généralement foncés de peau, n’avaient pas les traits désagréables. Il y avait bien parmi eux quelques lèvres retroussées, quelques nez en pied de marmite, aux narines épatées, comme aussi des pommettes saillantes et des fronts fuyants, mais c’était l’exception. Les femmes étaient peut-être, d’ensemble, moins avenantes que les hommes ; en revanche, elles étaient plus grandes ; certaines jeunes filles, à qui la maternité n’avait pas encore affreusement plissé le sein, étaient vraiment de jolies personnes, d’une proportion de formes parfaite.

Comme présent d’hospitalité, le roi Guédik m’envoya une vache, en me faisant savoir qu’il aurait voulu qu’elle fût pour moi seul, et que les autres gens de ma caravane fussent gratifiés de la même façon, mais qu’il ne lui avait pas été possible de se procurer deux têtes de ce bétail ; qu’en conséquence, je n’avais qu’à prendre ma part du morceau, et que, l’après-midi, il m’enverrait une chèvre, qui, celle-là, serait pour moi personnellement. Comptant sur ladite chèvre, je laissai la vache entière à mon monde ; mais ne voilà-t-il pas que vers le soir le représentant du Baguirmi s’en vint se plaindre de n’avoir eu qu’une portion tout à fait restreinte de la vache, et me déclara son intention de prendre la bique et de l’abattre ! Je ne le lui permis pas ; mais, à la part qui, d’après l’usage, lui revenait de droit, à savoir une jambe, l’intestin et la peau, j’ajoutai de quoi le satisfaire et au delà.

Ce jour-là encore, nous eûmes un orage, qui, sans être violent, nous amena de la pluie jusqu’au coucher du soleil.

A la nuit, l’excellent Bousso m’envoya par un de ses gens une cruche de bonne bière de sorgho, fortement fermentée, avec du miel et une poule, en me faisant prier par la même occasion de vouloir bien, si c’était un effet de mon obligeance, le gratifier de quelques perles dans le dernier goût pour achever d’agrémenter la barbe que l’on sait. Immédiatement, je déférai à son désir.

Notre départ était fixé au lendemain matin. Le roi Guédik avait promis de nous donner un guide qui nous conduirait jusqu’au camp de Mohammedou. Effectivement, avant même que le soleil fût levé, l’homme avait fait une apparition sous notre arbre ; mais il s’était éclipsé dès que nous avions été prêts à nous mettre en marche. Après avoir perdu pas mal de temps à attendre son retour, nous dépêchâmes d’abord vers le représentant baguirmien pour qu’il s’entremît dans la circonstance, puis nous nous adressâmes au seigneur Bousso ; mais on se contenta de nous payer de faux-fuyants et d’explications mensongères.

A la fin, Bousso arriva, plus pimpant que jamais ; sa peau n’était de la tête aux pieds qu’un métal poli ; des anneaux artistement enroulés lui cerclaient les jambes, et, par surcroît, il avait des sandales.

Il s’avança pédestrement jusqu’à notre arbre pour me saluer, et se mit à se plaindre des cinquante perles, très belles cependant, selon moi, que je lui avais envoyées. Ce ne fut que sur ma proposition de lui rendre, s’il le voulait, son miel et sa poule, qu’il renonça à toute tentative pour me rançonner davantage. A mon tour alors je me récriai sur les retards inexplicables que l’on apportait à notre départ. Pour toute réponse, il sauta sur la croupe saignante de son cheval et détala au galop du côté de la résidence royale.

Voici quel était le mot de l’énigme. Nos coups de fusil de la veille avaient fait germer dans la cervelle de Guédik l’idée de se servir de nous contre ses ennemis, et c’était dans cette vue qu’il cherchait à nous retenir, aidé en cela très ardemment par le représentant baguirmien, qui comptait sur cette occasion de se procurer à bon marché quelques esclaves. Effectivement, voyant que toutes ses échappatoires échouaient auprès de moi, le prince me renvoya Bousso, pour me dire qu’il avait l’intention de se mettre en campagne le lendemain, et qu’il désirait que je lui prêtasse l’appui de mes armes à feu. Le dignitaire essaya, en faisant luire devant mes yeux l’appât de quelques douzaines d’esclaves, de me convertir aux idées de son maître ; ce fut seulement sur ma déclaration que l’on ne réussirait à me retenir que par la force, que l’on consentit à nous laisser partir, et en un clin d’œil alors le guide évanoui se retrouva.

Nous filâmes au sud, à travers des champs ininterrompus de sorgho, où essaimaient villages et hameaux ; puis, au bout de quelques heures, la chaleur devenant plus intense, nous fîmes halte sous l’ombrage d’un arbre à caoutchouc, où mon ami Bousso eut la complaisance de m’envoyer encore une cruche de bière.

Nous avions nos raisons pour ne pas trop nous presser : nous approchions du camp de Mohammedou, et il ne convenait pas que nous y arrivassions le soir. Aussi, après une nouvelle étape de quelques heures dans l’après- midi, nous arrêtâmes-nous pour camper au dernier village somraïen.

De chacune des habitations du chemin, toutes très propres vraiment, avec des entourages de haies sèches, nous nous voyions salués au passage par les jappements d’un petit chien ventru, à poil ras, aux oreilles et au museau effilés ; au dehors paissait, à la longe, le coursier du maître de la maison ; à l’intérieur, des femmes et des jeunes filles nues étalaient au soleil le sorgho destiné à la _mérissa_ tant prisée ; puis c’étaient des enfants, plus jolis de beaucoup que les adultes, qui, à l’aspect étrange de « l’homme blanc » et de sa monture non moins singulière, cherchaient à se cacher en poussant des cris ; ou bien c’étaient des hommes qui étaient couchés oisivement à l’ombre, ayant à l’épaule gauche l’inévitable javelot-épieu, et qui, apprivoisés désormais, échangeaient avec nous quelques mots en langue baguirmienne.

Dès le point du jour, quelques-uns de nos Baguirmiens étaient partis en avant pour le camp du _mbang_, et les membres de notre caravane opinaient en général pour que l’on attendit, avant de pousser plus loin, un messager d’_Abou Sekkin_ ; mais je m’y refusai obstinément.

Continuant donc d’avancer vers le sud, nous ne tardâmes pas à atteindre le premier village des Gaberis, peuplade qui confine aux Somraïens. C’était là que, vu la proximité de la forêt où Mohammedou se trouvait posté, je comptais attendre un message de ce prince ; toutefois les habitants, qui ne paraissaient pas se soucier beaucoup de notre présence, ayant affirmé que nous étions encore loin de l’endroit, nous nous remîmes en route à pas lents, pensant à tout moment qu’on allait venir officiellement nous chercher.

J’étais, bien entendu, en lunettes bleues, enfoui jusqu’au nez inclusivement dans mon turban, et revêtu de mon fameux burnous qui montrait la corde. D’_Abou Sekkin_ ou de ses gens, pas la moindre trace. Tout à coup apparaissent quelques cavaliers païens qui viennent à nous et nous enjoignent de presser le pas.

Étaient-ce donc là les envoyés du prince susnommé ? Je commençais à me sentir de mauvaise humeur, quand survint un autre groupe de guerriers à cheval et portant cuirasse : c’était bien, cette fois, l’avant-garde royale.

Quelques instants après, nous voyons se déployer successivement devant nous, dans leur accoutrement disparate et baroque, les quelques escadrons qui formaient l’armée du _mbang_ fugitif. Les voilà, tous équipés en guerre, autant qu’ils en ont eu les moyens : quelques-uns affublés de la houppelande ouatée, avec le bonnet rouge, où leur chef disparaît presque en entier ; d’autres n’ayant sauvé dans leur fuite que la redingote piquée de leurs chevaux, ou ne possédant pour tout costume que le bonnet fourré, avec une simple chemise qui leur donne l’aspect de vrais casse-noisettes. Celui-ci n’a sur la peau qu’un burnous de drap, épave d’un temps plus heureux ; celui-là en est réduit à une cotte dont la teinte gris-métal tranche d’une façon bizarre sur le noir foncé de sa peau ; l’un arbore le luxe d’un châle de cavalier, l’autre porte enroulé en guise de turban autour de sa tête un de ces châles de femme bleus foncés qu’on nomme _tourkedi_.

Lesdits cavaliers baguirmiens, avec leurs grands chevaux bornouans, pouvaient être au nombre de cinquante.

Parmi cette escouade, qui représentait l’élément civilisé du pays, voltigeaient deçà delà, pareils à des démons, les guerriers païens montés sur leurs petits poneys au pied si véloce : de ceux-là, il y en avait qui, pour tout atour, n’avaient qu’un tarbousch rouge ; d’autres portaient une sombre _tobe_, retroussée et sanglée à la poitrine, afin de pouvoir chevaucher plus à l’aise, le reste du corps se laissant contempler librement à nu ; d’autres encore étaient tout nus, abstraction faite du bonnet, à moins qu’ils n’eussent pour coiffure une peau d’hyène enroulée.

L’ensemble composait un pêle-mêle indicible, un tableau dont la bizarrerie me frappa réellement de stupéfaction.

Nous nous formâmes aussitôt en ordre, Kieri, le messager officiel du cheik Omar, s’avançant en tête de la ligne de bataille, dont, de ma personne, j’occupais le centre. Les cavaliers païens et les gens de pied, ceux-ci munis de leur haut et étroit bouclier de peau de buffle ou d’osier solide, voltigeaient pêle-mêle et en désordre, criant, se démenant, hurlant, autour de notre cavalerie baguirmienne et de notre cortège.

Puis la colonne se disloqua ; nos cavaliers firent mine de charger les païens de l’escorte, qui, beuglant comme des diables, entrèrent dans le jeu, feignant de se défendre pour se sauver après chaque fusillade, et revenir ensuite de toutes parts en poussant des clameurs guerrières. Cela dura jusqu’à ce que nous eussions atteint la lisière de la forêt où _Abou Sekkin_ était campé. Nous pénétrâmes alors dans le fourré, rangeant à chaque instant des groupes d’habitations gaberis, et nous gagnâmes l’endroit où se trouvait le _mbang_.