Halte à Tillé. — Aspect des demeures choas. — A Méléri. — Comment j’entrai à Logon. — Coup d’œil général sur le pays ; la chronique locale. — Les Makaris. — La cour logonienne. — Une réception officielle. — Comment je sortis de Logon. — Arrivée à Koultchi, puis à Bougoman.
Quelque importance qu’eût pour moi la lettre du cheik Omar que l’officier du Kachella Bilâl devait m’apporter, je ne pouvais rester plus longtemps à charge à ce pauvre Mouzo ; c’est pourquoi, le 10 mars, je me remis tout doucement en route, continuant de traverser l’épaisse forêt au terrain de firki, et ayant la rivière de Gambarou à ma droite.
Au bout de deux heures, je touchai le village de Wouni, sis à la rive sud-ouest du fleuve. Çà et là se rencontraient des enclos de chasse, formés d’un dédale de parcs allant de plus en plus se rétrécissant, où les Keribinas acculent le gibier et où ils finissent par le tuer à coups de flèches. Des deux côtés du chemin apparaissaient aussi de temps à autre des hameaux choas presque entièrement abandonnés. Deux heures de marche encore, et nous fîmes halte dans la petite ville murée de Tillé, la dernière du Bornou proprement dit. Cette localité occupe un site charmant, sur une colline au pied de laquelle coule un bras du Gambarouram. Malheureusement, elle comptait à peine pour l’instant une centaine de feux, et aucun de ses habitants ne fut à même de me fournir un logis à mon usage exclusif.
Comme, dans la hutte qui me fut assignée, on venait de cuire le repas de la maison, et qu’il n’y existait point l’ombre de ventilation, j’allai camper en plein air, au bord du cours d’eau, sous l’ombre d’un magnifique tamarin, où mon hôte eut l’obligeance de me faire porter à dîner.
L’endroit était délicieux. Le fleuve, aux berges bien boisées, s’infléchissait ici de telle sorte, que le regard, en suivant le cours de l’onde, jouissait de la perspective entière du village qui surgissait tout à coup en contre-haut de la rivière. Ces cabanes rustiques, dominant l’eau limpide, avec leur avenante parure de bouquets d’arbres, avaient pour moi, au sortir de mon long séjour au désert, un attrait toujours nouveau, qui me consolait des privations matérielles auxquelles on est forcément réduit dans toutes ces contrées.
Je restai longtemps à rêver, sous l’épais couvert de troncs gigantesques, en face de cette romantique nature. Ici, c’étaient des enfants qui jouaient par terre, de longues files de femmes qui, des plats et des corbeilles sur la tête, traversaient à gué la rivière, pour se rendre au marché de la ville de Djelbeï, située à une journée de marche au sud de Tillé ; là, c’étaient des singes qui venaient, en exécutant de mirifiques cabrioles, se désaltérer au courant du fleuve, sur les rives verdoyantes duquel grouillaient en outre des légions de pintades : tout était paix, abondance et grâce, en tant du moins que l’aimable nature subvenait, pour son compte, aux frais du décor ; il n y avait que là où l’homme entrait en scène que le tableau, cela va sans dire, se gâtait quelque peu.
Bientôt, des gens du village survinrent pour me contempler, et, parmi eux, des musiciens, qui me régalèrent de leur harmonie cacophone ; l’un, qui jouait du tambour, avait la tête rasée, sauf deux minces nattes dirigées de l’avant du chef à l’arrière. Le second était porteur d’une flûte de pan forée d’une quantité de trous, avec une large embouchure de métal, et une corne recourbée en dessous de l’instrument, lequel ressemblait à peu près aux ventouses des barbiers du pays.
Quelques heures de marche le lendemain nous conduisirent, vers le sud- est, à la ville logonienne de Kalakafra, qui, dans ses hautes et épaisses murailles, renferme cinq milliers d’habitants. Cette population ne brillait pas par l’esprit de confiance et d’hospitalité, car, à notre approche, on ferma toutes les portes de l’enceinte. Force nous fut de camper à l’ombre d’un grand bolongo dont les énormes fruits menaçaient de nous choir sur la tête. Quelque temps après, il est vrai, nous reçûmes la visite du gouverneur, lequel porte le titre de calife. Ce personnage nous promit de nous envoyer à déjeuner ; mais il ne tint pas sa parole, de sorte que nous dûmes nous remettre en marche dans l’après- midi, afin de pousser jusqu’à Oulf ou Alfou, la cité la plus ancienne du Logon.
Celle-ci, mieux conservée que la plupart des villes bornouanes, avec des murs valant ceux de Kalakafra, peut compter de six à sept mille habitants. Elle est administrée par un fonctionnaire du titre de _galadima_, devant la demeure duquel nous défilâmes en caracolant et en brûlant de la poudre, sans que nos démonstrations aboutissent toutefois à nous faire recevoir de ce haut dignitaire. Il semblait si réfractaire à tout sentiment d’hospitalité, que nous préférâmes dresser nos tentes en plein air. Ce fut là que j’aperçus le premier palmier delêb (_Borassus Æthiopum_).
Continuant toujours vers le sud, nous traversâmes le lendemain une région où se trouvait une population pressée de Kanouris et d’Arabes Choas. La végétation dominante était un taillis où apparaissent des espèces de mimosas que je n’avais pas encore eu occasion d’observer ; les villages, exposés aux inondations à certaines époques de l’année, étaient pour la plupart environnés d’une petite levée de terre protectrice, soutenue par des couches de roseaux.
Le fruit de l’hedjilidj (_Balanites ægyptiaca_) joue dans ces districts un rôle alimentaire analogue à celui du noyau de coloquinte dans la zone saharienne. Ce fruit, de la grosseur d’une petite datte et de forme ovale, se compose, comme la plupart des fruits tropicaux, d’un noyau et d’une coque dure entre lesquels se trouve une mince couche de pulpe douce-amère et filandreuse. Au moyen d’une longue manipulation on rend le contenu de ce noyau comestible, et on le garde comme en-cas pour la saison où l’on manque de grain. A force de le faire cuire et macérer, on lui enlève son principe amer, et on le met à sécher sur des nattes ou des hangars : en cet état, on l’appelle _nagué_.
Dans ces régions où vit une population mixte, les gîtes préférés du voyageur, ce sont les villages habités par les Kanouris, dont la bienveillance lui garantit un meilleur accueil que celui qu’il trouve chez les Choas ou les Makaris, races égoïstes et peu hospitalières.
Les bourgades des Choas particulièrement se reconnaissent à leurs énormes huttes de roseau ou de chaume, habitations disgracieuses autant que peu solides, mais tellement vastes que chevaux et bétail grand et menu y logent pêle-mêle avec les humains. D’ordinaire, il y a au dedans de ces cases, outre quelques bancs de terre, un échafaudage haut de deux mètres à deux mètres et demi, établi sur des perches, et recouvert de nattes, où se retire, pour coucher, la famille ; tout le reste de la hutte, ou à peu près, est occupé par le bétail. De plus, à cause des mouches qui pullulent dans ces parages humides et marécageux, au point de troubler la nuit le sommeil des gens, on dresse habituellement devant la cabane un échafaudage du même genre, qu’on fait encore plus élevé, s’il se peut, de manière à le garantir de l’insecte importun, lequel se tient presque constamment à fleur de terre et fuit tout courant d’air un peu fort. Sous cette estrade extérieure, il est encore d’usage d’entretenir un feu qu’on alimente avec du bois mal séché, pour que la fumée achève de mettre les mouches en déroute. Le jour, ces hauts appentis sont utilisés comme hangars d’abri contre le soleil.
Dans les huttes où bêtes et gens ne logent pas en commun, on installe contre le fléau une haute charpente recouverte de nattes, et munie d’un divan de deux mètres de largeur et d’une longueur proportionnée au nombre des membres de la famille ; cette case se clôt hermétiquement de tous côtés ; le soir seulement, on soulève un coin de natte, et chacun se glisse par là dans le dortoir. Je laisse à penser quelle atmosphère règne dans ces boîtes closes, où hommes, femmes, enfants, adultes, gens de la famille et étrangers, tout le monde se trouve remisé en tas.
Les Kanouris et les Makaris, dont les cases ne sont pas assez spacieuses pour contenir des divans de pareille taille, se défendent des mouches en rétrécissant le plus possible leurs portes, lesquelles n’offrent que juste l’ouverture nécessaire pour que l’on s’y faufile. Le soir venu, la famille entière s’engouffre simultanément par la brèche, après quoi l’on enfume consciencieusement toute la hutte, on expulse mécaniquement tous les insectes au dehors, on allume un feu donnant de la fumée, puis on bouche l’ouverture au moyen d’une porte fermant bien hermétiquement.
Quel supplice que celui du voyageur européen forcé de choisir entre la suffocante atmosphère de cette case et le fléau dévorant des mouches au dehors ! C’est en vain que, pris de désespoir, il s’évade un moment au grand air ; il ne tarde pas, tout saignant de sa lutte inégale contre les légions de bestioles ailées, à se renfoncer dans la boîte à fumée. Le plus mauvais moment, à cet égard, est naturellement la saison des pluies, et la période immédiatement postérieure, alors que le pays est inondé ou changé en un marécage.
Lors de mon passage, le fléau était relativement modéré, et à Méleri, village kanouri où nous couchâmes le 12 mars, il nous fut possible de camper à l’air sous les tentes. Pour moi, je m’étais installé sous un arbre gigantesque ; mais, pendant la nuit, force me fut de déménager, car ma tente, le sol, mes nattes, mon corps, tout était envahi par des milliers de punaises des bois qui avaient là leur quartier général.
A Méleri, nous fûmes enfin rejoints par un homme du Kachella Bilâl : il est vrai que ce n’était pas celui que nous attendions avec la lettre du cheik Omar, mais un autre, qui était parti simultanément, et qui avait cheminé sur nos traces, tandis que son compagnon gagnait le Logon par une autre route, dans le dessein de nous rallier à Vouli.
Vouli, où nous arrivâmes le 13, est une agglomération _choa_ entourée de palmiers delêb, arbres majestueux et à feuillage flabelliforme, qui, à partir de là, sans dominer encore dans la flore, commencent cependant à devenir très fréquents. Leur fruit, de la grosseur et de la forme d’une noix de coco, est jaune foncé quand il est mûr, et se compose presque entièrement d’un noyau. La pulpe, à peu près jaune safran, assez dure et très filandreuse, est remarquablement douce et savoureuse, mais on ne peut que la sucer.
De l’officier du Kachella Bilâl, nulle trace encore à Vouli. En revanche, il vint un messager du roi du Logon, chargé de me prier de rester où j’étais jusqu’à ce que son maître m’envoyât quérir officiellement. Il faut dire que le bruit de mon approche avait mis en révolution toute la cour logonienne. La quantité de gens et de chevaux qui formaient mon escorte avait confirmé certaine rumeur d’après laquelle je n’étais censé m’être mis en route que pour assister dans sa détresse le _mbang_ fugitif, dont le roi du Logon était l’ennemi. Marouf, c’était le nom de ce dernier prince, était en conséquence très inquiet, pour ne pas dire effrayé, de ma venue, et ma triple qualité d’étranger, de chrétien et d’Européen suffisait déjà seule à expliquer son émoi. Aussi était-il en train de concentrer dans sa capitale le plus de cavaliers et d’armes qu’il pouvait, et cherchait-il à retarder ma marche jusqu’à ce qu’il eût achevé ses préparatifs.
Je ne fus informé de ces circonstances que lorsque j’avais déjà promis d’attendre à Vouli que Marouf m’y envoyât prendre.
Vers le coucher du soleil, à une heure où il n’était plus possible que je fisse mon entrée dans la ville de Logon, je vis paraître deux cavaliers armés tout en guerre. Ils étaient, ainsi que leurs chevaux, revêtus de cottes ouatées. Ils me saluèrent au nom du roi, et me demandèrent derechef de différer mon entrée jusqu’au lendemain matin, sous le prétexte que l’on n’avait pas terminé à la cour les apprêts de réception voulus pour un personnage de mon importance. Mais le village de Vouli, délaissé d’une partie de ses habitants, m’offrait si peu de ressources en vivres, et mes propres provisions se trouvaient à tel point épuisées, que je dus insister vivement pour que le retard en question ne se prolongeât pas au delà du terme indiqué.
Vers dix heures du matin, le jour suivant, je vis en effet revenir mes deux cavaliers ; mais ce fut pour solliciter de moi, au nom de leur maître, un nouveau délai, sous prétexte que l’officier du Kachella Bilâl devait arriver d’un moment à l’autre, et que l’on désirait que, lui et moi, nous entrassions ensemble dans la ville.
J’usai de toute ma politique et de tout mon art de séduction pour me faire bien venir d’un de ces hommes et obtenir ainsi la possibilité de partir au plus vite, même dans le cas où le fonctionnaire susnommé n’arriverait pas. Je réussis effectivement à gagner le concours sincère d’un de ces envoyés, qui était Kanouri de naissance et beau-frère du roi. Tant que dura la grande chaleur, nous patientâmes, patientâmes toujours ; mais, vers quatre heures, l’homme du Kachella Bilâl continuant à ne point donner signe de vie, je déclarai que j’étais résolu à faire mon entrée le jour même dans la capitale du Logon, d’autant que, à Vouli, moi et mes gens nous ne trouvions rien à nous mettre sous la dent.
En conséquence, je m’accoutrai d’une façon décente : je revêtis un pantalon fraîchement blanchi ; par-dessus ma chemise bornouane, je passai un burnous piqué des vers, et, après m’être enveloppé le visage jusqu’aux yeux dans un _litham_, je me dissimulai les yeux mêmes au moyen de lunettes bleues. Mes compagnons, de leur côté, avaient mis leurs meilleurs habits, ceux du moins qui en avaient de rechange, et avaient enfourché les coursiers qu’on se proposait de vendre à Mohammedou : tels quels, au nombre de trente hommes et plus et d’autant de chevaux, à peu près, nous formions une troupe tout à fait imposante.
Devant moi caracolaient les deux messagers royaux ; à mes côtés étaient Almas et l’homme du Kachella Bilâl ; derrière s’avançait Kieri avec la garde à pied, armée de fusils, et mes serviteurs ; le gros du cortège était formé par les gens qui s’étaient joints en volontaires à la caravane.
Au bout d’une heure, nous arrivâmes, sur la face ouest de la ville, à une porte qui se trouvait fermée. Un des envoyés du roi y frappa avec sa lance ; on ouvrit, et nous pénétrâmes dans la place, mais l’un après l’autre seulement, car les portes des bourgades makaries sont tellement étroites, que c’est tout au plus si un homme y peut passer à cheval. Arrivés au _Dendal_ (grande place, grande rue) devant le palais, nos cavaliers se livrèrent aux démonstrations de rigueur, tandis que mes fusiliers brûlaient de la poudre. Pour moi, vu ma dignité, je me tenais immobile et coi. Cela dura un quart d’heure, pendant lequel nous restâmes sous le coup des regards scrutateurs des citadins et de la curiosité du prince, qui nous regardait, caché quelque part.
Ensuite parut un messager royal, qui nous conduisit au logis que nous devions occuper. Celui-ci n’était pas, à beaucoup près, aussi luxueux que celui que Henri Barth, juste vingt années auparavant, avait reçu du père de Marouf. A grand’peine j’y casai mes huit chevaux, et je m’installai, pour mon compte, au sommet de la maison, dans une chambre isolée qui en constituait à elle seule tout l’étage supérieur ; l’escalier par lequel on y montait étant démoli, il n’y avait plus pour y accéder qu’une poutre disposée obliquement, un vrai chemin de danseur de corde.
Le même jour, le roi m’envoya trois poules, deux nattes, des portières, quatre grands plats de poudding avec de la sauce au poisson et du miel, plus, de la paille et un peu de fourrage pour les chevaux.
Je passai presque toute la nuit à prendre agréablement le frais sur le toit de la maison, d’où je pouvais apercevoir l’étrange cité et le train de ses habitants plus étranges encore.
Le Logon, — dans la langue locale _Loghwan_ ou _Laghwan_, — est une région riche en eaux, et aussi par places marécageuse, qui occupe les deux rives du fleuve du même nom. Son territoire, de forme arrondie, peut avoir une largeur moyenne de quatre-vingt-dix kilomètres. Il s’étend de l’est à l’ouest depuis le Chari proprement dit, ou Ba Bousso, jusqu’au district choa de Balgé, situé au nord de Mandara ; vers le sud et le sud-est, sa limite, assez incertaine, touche aux contrées qu’habitent les Mousgos et les Fellatas, peuplades indépendantes qui ne cessent d’empiéter sur lui.
Le terrain est essentiellement plat, et, dans les parties où domine l’argile, impraticable en certaines saisons. Les seuls reliefs qui y existent sont les intumescences rocheuses de Wâza, élevées d’environ cent cinquante mètres au-dessus de la plaine.
Là où le sol ne reste pas submergé pendant une moitié de l’année, la végétation arborescente prospère à merveille. Comme représentant de la faune sauvage, on remarque surtout des éléphants, des buffles, des hyènes, des hippopotames, des crocodiles et des sangliers ; plus rares sont les lions, les léopards, les rhinocéros. Quant aux girafes et aux antilopes, ils sont, cela va sans dire, en assez grand nombre, de même que les oiseaux de marais et les volatiles aquatiques. La région enfin est très poissonneuse.
Le fleuve Logon (_Loghwan_), qui traverse le pays du sud au nord, le divise en deux parties inégales dont la plus vaste se trouve à l’ouest. A un jour de marche au sud de la capitale ou _Karnak_, la rivière rallie à droite un rameau fluvial échappé de son propre tronc sur le territoire des Mousgos, et qu’on désigne sous le nom de Petit Fleuve (_Lrho Matia_).
La région entière mesure mille kilomètres carrés, et peut renfermer un quart de million d’âmes. Elle se partage en quatre provinces : celles d’Halaka au nord, d’Hoksêvéni à l’est, de Mâzé à l’ouest, et de Zâ au sud.
Les districts les plus considérables sont ceux de Wâza et de Djinna, situés à la partie méridionale du royaume ; tous deux constituent d’importants avant-postes contre les tribus remuantes des Mousgos : aussi les administrateurs de ces cercles occupent-ils le premier rang dans la hiérarchie militaire du Logon.
Les principales localités, en dehors de la capitale, sont, sur la rive ouest : le bourg de Diffel, celui de Goffa, vis-à-vis duquel se place le confluent du Petit Fleuve ; puis, au midi, jusqu’à la frontière, les villes de Chollem (ou Hollem), de Kazerê et de Mazarâ. Au delà se trouvent les bourgades mousgos de Mareafa, de Tekkelê, où le _Lrho Matia_ prend, dit-on, sa course de dérivation, de Balgedi, de Mouskoun, celle-ci à une demi-journée, semble-t-il, au sud de la ville logonienne de Mandjafa.
Le second centre de population du pays, c’est Djinna, où se fait un important commerce d’ivoire et d’objets de fabrication locale ; il ne paraît être qu’à une demi-journée de marche de Tekkelê. Citons encore, entre le Grand et le Petit Fleuve, la ville de Mâwé, plus au sud, celle de Baram, et plus loin, au sud-ouest, Wâza. Toutes ces petites cités, entourées de murs, peuvent compter en moyenne de trois à cinq mille habitants.
Les Logoniens sont proches parents, d’une part des Makaris du Bornou, et, de l’autre, des Mousgos. Ce ne sont pas les Makaris qui, d’après la tradition, ont possédé originairement le pays. La population qui y domina d’abord, bien avant la venue des occupants actuels, se composait, dit-on, d’émigrants arrivés de l’extrême Orient, de la Syrie, à ce qu’il paraît, dans les premiers temps de l’Islam, sous la conduite de deux princes qui fondèrent ainsi un royaume aux bords du Chari. Ces émigrants trouvèrent la contrée au pouvoir de deux souverains, dont l’un régnait sur le fleuve et avait le monopole de la pêche, tandis que l’autre régissait la forêt et la plaine, et, au moyen de grandes meutes de chiens, y exerçait le privilège de la chasse.
Ces deux seigneurs, ajoute la chronique, se soumirent à la domination des nouveaux venus, plus civilisés et plus forts ; le plus âgé des princes émigrés renonça de son côté à la souveraineté, pour n’être que le premier fonctionnaire du nouvel empire fondé par lui et son compagnon. Le roi pêcheur devint, lui, le second fonctionnaire, le chef de la ville de Logon ; et l’ex-grand maître de la chasse fut le troisième officier en titre. Aujourd’hui encore le premier nommé de ces dignitaires, qui a le titre d’_Iba_, est de sang royal et dispose d’une considération et d’une richesse tout à fait princières ; près de la moitié de l’empire lui appartient. Le second, le seigneur du fleuve, porte le titre de _Mhraï Logon_ ; le dernier enfin, le _Mhraï Rhaâ_, autrement dit le chef de la maison, du territoire (en arabe _Dâr_), a conservé le train de chasse traditionnel de ses devanciers, et en use encore de temps à autre.
Ce ne fut que plus tard, à la suite d’un combat contre les musulmans où leur roi avait été tué, que les Makaris, actuellement en possession du pays, arrivèrent de la région de Bousso et du haut Chari. Ces Makaris, physiquement, diffèrent beaucoup des Kanouris. Ils sont en général plus foncés de teint que les gens du Bornou, de forte stature, et, dans leur pays de marécages, très enclins à l’embonpoint. Leurs traits ne sont ni beaux ni réguliers. Dès qu’on entre dans une localité makari, on trouve aux choses un tout autre aspect que dans les villages bornouans limitrophes ; on est étrangement frappé de l’ampleur relativement grandiose des constructions, de l’extérieur grave et imposant de la population, et de l’originalité de l’ensemble.
Les demeures ici sont, les unes des huttes en terre du type _bongo_ susnommé, avec des toits de chaume en forme de dômes, et, d’ordinaire, de hauts soubassements, à cause de l’humidité de la région. D’autres sont de grands bâtiments pareils à des forts, avec d’épais murs crénelés, parfois aussi des tourelles d’angle et des portes qui habituellement sont plus larges par en haut que par en bas. D’autres encore sont des constructions carrées, avec des toitures peu inclinées, et de hautes portes qui vont en diminuant à leur partie supérieure ; ces dernières demeures, bien qu’atteignant à l’élévation d’un premier étage, ne forment néanmoins à l’intérieur qu’un vaisseau unique.
De ces trois types d’habitation, le plus curieux est le genre forteresse, plus fréquent dans les villes du Chari situées en dehors du Logon que dans ce pays même, et où se décèle le goût de la population pour la solidité et le confortable. En avant des habitations se trouve d’ordinaire une place qui sert à prier, à recevoir les visiteurs, les subordonnés, et qu’entoure extérieurement un mur d’un pied de haut ; le sol y est soigneusement nivelé, et recouvert d’une couche de sable ou de paille.
Dans les régions musulmanes des Masas, race dont les Makaris font partie, le costume, l’armement, la coiffure présentent, cela va sans dire, des différences essentielles. Le vêtement des hommes s’y compose de bandes de coton cousues ensemble et teintes à l’indigo ; il en est de même des mouchoirs à l’usage des femmes. Les proches parents des Logoniens, les Mousgos, peuplade païenne également de la famille des Masas, se contentent, eux, de porter un tablier de cuir, et leurs femmes une étroite bride autour des reins, comme font les païens des contrées au sud du Baguirmi, d’où les Logoniens passent pour être venus. Ces Mousgos, eux aussi, sont une superbe et robuste race, mais avec des traits grossiers, encore enlaidis par les plaques d’os ou de métal que ces gens se passent dans la lèvre supérieure et dans l’inférieure, et qui, lorsqu’ils parlent, claquent l’une contre l’autre comme des castagnettes et donnent à leur bouche l’aspect d’une trompe. Les Logoniens, de même que les Makaris du Bornou, qui les uns et les autres sont musulmans, ne connaissent pas, il est vrai, ce genre d’enjolivement. Leurs armes sont généralement celles dont se servent tous les Bornouans : javelots, lances, poignards attachés à l’avant- bras, et armures ouatées ; le javelot toutefois tombe de plus en plus en désuétude ; les Mousgos, par contre, en font leur arme de prédilection, de même que les païens qui habitent au sud du Baguirmi.
Ces Makaris, je parle toujours de ceux qui sont musulmans, se rasent le chef et vont la plupart du temps la tête nue, sauf les savants, les vieillards et les pèlerins, qui se coiffent d’une petite toque de coton. Les femmes s’arrangent les cheveux en six tresses, selon la mode ci- dessus indiquée à propos des villes du Kotoko.
Les Logoniens s’adonnent à l’agriculture, à l’industrie et à la pêche. De leur sol gras et vigoureux ils tirent, comme produits en conséquence, du sorgho, du coton, du tabac, quelques légumes et de l’indigo.
Leur principale industrie est le tressage de la paille, qui a atteint chez eux un haut degré de perfection ; dans quelques localités fleurit en outre la teinture à l’indigo. Les modèles variés de corbeilles, de couvercles à plats, de nattes et de portières, produits dans cet art, ont vraiment un galbe tout particulier ; et si les Bornouans ont été en ce genre les initiateurs des Logoniens, ils sont aujourd’hui surpassés par ceux-ci.
Un autre talent national, c’est celui de la bâtisse, qui trouve aussi fort à s’exercer à l’étranger, par exemple dans l’Ouadaï, où l’on n’y entend presque rien. Les gens du Logon excellent encore à confectionner des plats de bois d’une grandeur et d’une beauté sans pareilles dans aucun de ces pays, et à tailler dans le bois de l’_haraza_[4] (_Acacia albida_) des bordages d’embarcation remarquables. Ce sont des ais d’environ seize mètres de long, sur un ou deux mètres de large, dont on relie tant bien que mal à l’aide de cordes les hauts museaux effilés, en bouchant les interstices au moyen de bottes de jonc.
Ce peuple se nourrit bien. La contrée est riche en miel et en tubercules farineux, bons à manger, autres que la patate. Le poisson commence ici à former le fond de l’alimentation ; malheureusement on ne l’accommode que séché, avec une sauce d’une odeur nauséabonde, et adjoint à l’inévitable poudding. Les Logoniens sont, je l’ai dit, graves, défiants, égoïstes, avisés et calculateurs. Ils aiment les couleurs sombres, l’étrangeté, l’énormité, et ont des manières mystérieuses. Aussi, dans tout le Bornou, les soupçonne-t-on de sorcellerie et de mauvaises pratiques ; la conviction de tout Kanouri, c’est que dans n’importe quel Makari il y a un magicien, ayant spécialement le pouvoir de se changer la nuit en hyène, dévorant la chair des morts et capable par son mauvais œil d’occasionner toutes sortes de malheurs. Chaque localité logonienne jouit, de ce chef, d’un renom spécial. Les Makaris du reste, cela va sans dire, croient volontiers eux-mêmes au surnaturel chez autrui, et ce n’était pas seulement pour conserver sa dignité, pour s’accommoder à l’usage, ou par haine contre le _mbang_ Mohammedou, que le roi Marouf se tenait si fort sur la défensive à mon égard, c’était encore par crainte de mes enchantements.
Tandis que dans la province bornouane de Kotoko les institutions du début se sont en partie perdues ou fondues dans celles de la grande monarchie, le Logon, indépendant, a mieux gardé son originalité politique. Sa subordination à l’État voisin est réelle, mais tout extérieure ; elle se borne au payement d’un tribut de cent esclaves et de cent _tobes_[5].
La forme du gouvernement est une monarchie limitée ; le roi (_Miaraï_) ne peut rien résoudre ni rien exécuter sans l’aveu des cinq hauts dignitaires du pays. Ceux-ci sont, outre l’_Iba_ et les deux _Mraïs_ susmentionnés, le _Madam_ ou camérier privé, qui approche de près la personne du prince et sert d’intermediaire de confiance entre lui et le peuple, et le _Mra-li-Rhaâ_, qui a sous sa surveillance les femmes et les enfants du monarque, et constitue une espèce de préfet de police. Ces grands officiers représentent en quelque sorte le ministère logonien, et ne laissent pas que d’user, le cas échéant, de leur droit à faire de l’opposition.
Il y a aussi des dignitaires issus des rangs de la bourgeoisie libre : tels sont, par exemple, le _Ngar Bâ_, capitaine de port, préposé à la navigation ; le _Tschêcho_ (dénomination tirée de l’arabe _Cheich_) ou chef de la cavalerie royale, et divers gouverneurs civils pour les districts intérieurs du pays. Quant aux commandants des cercles frontières (Mraï Wâza, Mraï Djinna, Mraï Mazarâ, etc.), ils sont de souche esclave et revêtus de pouvoirs militaires importants ; les deux premiers marchent immédiatement à la suite du _Madam_.
Tirons à part de cette hiérarchie l’héritier du trône (_Ouleï Nghai_), et les autres princes, qui portent le titre de _Marba_.
Au moment où nous approchions de la capitale, toute la population se trouvait mise en émoi par une querelle entre le prince régnant et son frère, l’héritier présomptif du trône. Celui-ci avait laissé voir une envie prématurée du pouvoir, et la peur d’être arrêté et tué par le maître l’avait déterminé à s’enfuir à Kousseri. Le peuple et les grands avaient pris parti pour lui, car c’était un prince brave et aimé, et ce n’était qu’à force de sacrifices d’argent, de tobes et de festins que Marouf était parvenu à rétablir la concorde.
Ajoutons enfin que, en dehors des dignitaires proprement dits, il existe au Logon, comme au Bornou, tout un clan de vieilles familles nobles qui n’ont d’autres droits que celui de paraître à la cour, pour y rendre journellement leurs devoirs au souverain, et qui sont nourries au palais de celui-ci. Détail à noter : dans cette cour du Logon il n’y a point de fonctionnaires eunuques, malgré la proximité du Baguirmi, la grande pépinière de cette sorte d’hommes pour toutes les régions du nord de l’Afrique.
Si sérieux que soient les habitants du pays, je n’en constatai pas moins, du haut du toit où je prenais le frais au clair de la lune, que, de tous côtés, rues et places publiques étaient remplies de musique et de danses. Je pus même, de mon observatoire, contempler un genre de danse nationale dont je n’avais pas encore été témoin, du moins au Bornou proprement dit.
Elle s’exécute par des femmes seules. Un cercle se forme ; en dehors se place un orchestre composé d’un tambour et d’une flûte ; puis du cercle se détache d’abord une femme qui se met à danser au milieu, au son de la musique, en ayant l’air de défier les autres, jusqu’à ce qu’une seconde femme, se décidant à relever le gant, entre en lice à son tour. A plusieurs reprises, les deux danseuses passent comme un trait l’une devant l’autre ou tournoient l’une autour de l’autre, comme si elles recueillaient leurs forces pour le choc qui doit avoir lieu ; puis, soudain, elles bondissent l’une sur l’autre, en se heurtant mutuellement de la hanche droite, jusqu’à ce que la plus faible des deux se trouve manifestement rejetée en arrière et se sauve piteusement hors du cercle, aux éclats de rire de toutes ses compagnes ; après quoi, la ballerine victorieuse recommence à danser, jusqu’à ce qu’une autre rivale vienne, de la même façon, lui arracher la victoire.
Le lendemain matin, de bonne heure, reparut le bon envoyé kanouri du roi Marouf. Je lui fis cadeau d’un thaler, pour m’assurer ses bons offices auprès de son maître, dans le cas où le représentant du Kachella Bilâl tarderait encore d’arriver, puis je le dépêchai au palais, avec la mission de s’enquérir quand pourrait avoir lieu ma réception. Je lui remis en même temps un second thaler pour qu’il l’échangeât contre la monnaie courante au marché, à savoir des bandes de coton de trois doigts d’épaisseur sur deux mètres de large ; pour mes cinq francs, je devais en avoir quarante-deux.
J’achetai ensuite un peu de sorgho, du beurre, des oignons, du riz, toutes choses que je trouvai d’un prix plus élevé que je ne l’aurais cru dans ce pays fertile. Le roi trembleur m’envoya de son côté à déjeuner, et six poules vivantes, en me faisant prier de l’excuser : il avait, disait-il, à tenir d’abord le grand conseil pour terminer le différend avec l’héritier du trône et les grands du pays ; mais il promettait de me recevoir dès que l’accommodement serait fait.
Je me résignai donc à patienter encore, et je tuai le temps en causant avec un esclave qui avait longtemps vécu à Tunis, ville bien connue de moi, et qui en outre avait élargi ses horizons en faisant un pèlerinage à la Mecque.
L’officier du Kachella Bilâl arriva enfin ; néanmoins le roi ne se décidait toujours pas à me recevoir. Peut-être avais-je eu tort de m’affubler de lunettes bleues pour faire mon entrée dans la ville ; cet appendice avait sans doute mis à trop rude épreuve le courage de Marouf. Vers le soir, n’ayant de nouvelles ni dudit Marouf ni du représentant du Kachella, je sortis de fort mauvaise humeur, pour tâcher de me distraire, et je m’en allai vers le palais, quoiqu’il ne fût pas conforme à la bienséance qu’un étranger de distinction quittât sa demeure avant d’avoir eu une audience solennelle du roi. Je traversai le marché, qui se tient chaque jour l’après-midi, et où étaient exposés en vente un peu de tabac, des bandes de coton, des légumes verts, des cordes, des nattes, et je gagnai le côté sud-est de la ville, arrosé immédiatement par le fleuve.
Les deux types d’architecture dominants étaient ici la maison massive et la haute bâtisse à pignon qui va s’amincissant par le haut ; le reste se composait de demeures _bongo_. La rivière, large de deux cents à deux cent cinquante mètres, était en ce moment animée par la file des marchands qui regagnaient le bord opposé.
Le courant, à l’endroit où se faisait ce mouvement, n’avait pas plus d’un mètre et un quart de profondeur ; il est vrai que le lit du fleuve était loin d’être rempli entièrement ; il y avait bien, le long de la berge orientale, un espace à sec de près de soixante mètres. La rive, au pied des murailles, dominait de quatre mètres environ le niveau de l’eau, mais elle s’abaissait considérablement de l’autre côté. Je m’assis à cette place, et j’y demeurai longtemps perdu dans la contemplation du charmant tableau qui s’offrait à moi dans l’atmosphère déjà sensiblement rafraîchie du soir.
A l’ombre de grands arbres à caoutchouc étaient accroupis des groupes d’habitants qui regardaient le va-et-vient en causant des choses du jour. Çà et là, au-dessus du mur d’enceinte, un majestueux palmier delêb dressait son fût élancé ; puis, sur le fleuve, c’étaient d’innombrables embarcations, du genre ci-devant décrit, des enfants, des jeunes filles qui se baignaient, des femmes qui, la corbeille sur la tête, s’en revenaient du marché et regagnaient leurs huttes : scène aimable, où tout respirait la paix, l’activité, le bien-être.
La ville a sept portes et compte à peu près une douzaine de mille âmes.
Le lendemain matin, je recommençai de mettre l’épée dans les reins à mon Kanouri, qui, bien que féru du plus humble respect pour son maître et seigneur, ne laissait pas, d’un autre côté, de se sentir obligé envers moi et trouvait aussi inepte qu’offensante la manière dont le souverain me traitait. Enfin, avec le déjeuner, m’arriva l’avis que Marouf, aussitôt après, m’accorderait audience. Encore ce prince ne put-il prendre sur lui de me recevoir seul et à part, comme ma qualité le voulait ; il manda du même coup toute la caravane au palais.
Ce palais était encore tel que Barth l’avait décrit dans sa relation. D’un petit vestibule d’entrée nous pénétrâmes dans une cour oblongue, de là dans un corridor plus spacieux que le vestibule, puis dans la cour principale, longue de trente mètres environ, ensuite dans une troisième cour, et enfin, par une simple porte de communication, dans un dernier enclos, tout petit, au fond duquel était dressé un grand divan recouvert de nattes. De cet endroit, le maître de céans, à travers des portières faites de minces roseaux un peu espacés, avait vue sur la cour entière, tout en restant caché aux regards des gens qui s’y trouvaient. Ni au Logon, ni au Baguirmi, le roi n’a coutume de se montrer à des étrangers.
J’oubliais de dire que, dès mon entrée dans le palais, j’avais eu à me chamailler avec l’officier introducteur, lequel insistait pour que je parusse pieds nus devant Sa Majesté logonienne. J’avais, en cette occurrence, usé du même biais dont je m’étais déjà servi lors de ma réception à Kouka par le cheik Omar : j’avais tout bonnement retiré mes socques en passant par le premier corridor, et j’avais gardé les légers chaussons de cuir de chèvre jaune, et sans semelles, que je portais dedans ; mais ce moyen terme avait soulevé des difficultés, et je n’avais finalement obtenu la permission d’en agir à ma guise que sur la menace que j’avais faite de renoncer purement et simplement à l’honneur de l’audience.
La salle de réception était fort proprement tenue et recouverte d’une épaisse couche de beau sable fin. Ajoutons tout de suite que l’on n’avait pas exigé de moi que, toujours suivant la coutume du pays, je me présentasse au souverain le torse absolument nu. Nous nous accroupîmes, comme il le fallait, les yeux baissés, attendu qu’il n’est pas séant de rencontrer le regard majestueux du roi, et nous effectuâmes nos salutations.
Nos souhaits de bonheur et de longue vie formulés, je rappelai au Miaraï la visite que mon compatriote Abd-el-Kerim (le voyageur Barth) avait faite avant moi au Logon, et la façon libérale et courtoise dont le roi Yousef, alors régnant, l’avait accueilli. J’exprimai mon vif désir de retrouver en Marouf, son digne successeur, un semblable ami des étrangers. J’ajoutai que, de même que mon devancier, il y avait de cela vingt années, était parti de la ville de Logon pour se rendre auprès du roi de Baguirmi Abd-el-Kadir, de même, à mon tour, j’avais le dessin, de joindre le fils de celui-ci, Mohammedou, dit _Abou Sekkin_ ; qu’en conséquence je le priais, lui Marouf, de me confirmer d’une manière effective la bienveillance qu’il semblait disposé à me témoigner, en me fournissant les moyens d’aller au Baguirmi, région dont sa vaillante main tenait la clef.
Nous déposâmes ensuite à terre les cadeaux d’usage (_Salam_ ou _Kofolo_), et alors le truchement du prince, placé au devant du divan royal, de manière à pouvoir entendre les paroles du maître, sans que la voix de celui-ci vînt à nos oreilles, me salua à son tour en langue logonienne, ajoutant au fur et à mesure la traduction en langue kanouri. Après s’être enquis de ma santé, m’avoir demandé si mon pays était en paix et prospérité, et comment se portait le sultan de Constantinople, dont il avait l’air de me regarder comme un ami tout à fait intime, le roi adressa un compliment sommaire aux autres personnes présentes, et l’on aborda les affaires sérieuses.
Marouf me dit qu’il avait lu la lettre du cheik Omar, que c’était un ordre de me faciliter le passage jusqu’au _mbang_ Mohammedou ; qu’en conséquence les chemins étaient ouverts devant moi, mais qu’il devait néanmoins me demander si j’étais disposé à écouler sa voix et à suivre son conseil. Je lui répondis qu’en ma qualité d’étranger, ne connaissant ni le pays, ni ses habitants, j’avais absolument besoin de la bienveillance des princes et des peuples. Comment, moi, qui n’étais ni prince, ni roi, irais-je refuser de prêter l’oreille aux avis de celui qui régnait céans et commandait à tous dans la contrée ? « Eh bien, reprit le roi, puisque je réponds de ta sûreté, le mieux, selon moi, est que tu restes ici à profiter de mon hospitalité, jusqu’à ce qu’on ait reçu de Bougoman des nouvelles précises de Mohammedou.
« D’après les derniers messages, ajouta Marouf, l’anti-roi Abd er Rahman, de beaucoup plus fort que son adversaire, vient d’établir son camp tout près de ce dernier. La crainte d’une action décisive a déjà fait refluer vers Bougoman nombre de fugitifs, tant vieillards que femmes et enfants. Le roi Ali, de l’Ouadaï, s’approche même, dit-on, en personne, et la perte d’_Abou Sekkin_ est inévitable. »
Je remerciai le prince de son insigne marque de sollicitude, mais je repartis que le cheik Omar m’avait recommandé de faire toute diligence à partir du Logon, et de cheminer jour et nuit, comme l’exigeait du reste la prudence dans un pays en proie à la guerre civile ; j’ajoutai qu’il m’était impossible de dire à ce souverain que la crainte des événements militaires m’avait déterminé à renoncer à mon excursion ; qu’en conséquence je m’en tenais à mon intention de me remettre en route dès le lendemain.
Marouf fit néanmoins une nouvelle tentative pour me dissuader de partir : il me dépeignit en termes capables de m’émouvoir la détresse qui régnait dans le Baguirmi, l’exode misérable des habitants vers les îles du Chari, et la famine, qui était telle, que ces gens en étaient réduits à se nourrir de lézards et de fourmis ; il me proposa enfin de dépêcher préalablement vers Bougoman, qui n’est qu’à deux journées de marche de Logon, trois messagers, dont un pris dans les gens de mon escorte, pour y savoir avec certitude des nouvelles. Mais je déclinai l’offre, en alléguant que, vu la proximité de la ville en question, je pouvais fort bien y aller en personne aux informations. « C’est la volonté de Dieu, fis-je en terminant ; demain, je passe la rivière.
— Eh bien, répliqua le prince en manière de conclusion, puisque tu refuses d’écouter mes conseils désintéressés et sincères, tu es libre de t’en aller aujourd’hui même, si cela te convient. »
Je lui rendis grâce de son autorisation ; mais je lui fis observer que la nécessité d’achever mes achats de provisions de route ne me permettait pas de partir avant le lendemain. Là-dessus, Kieri, mon guide officiel, se récria avec une sorte d’épouvante ; il dit qu’il était le messager royal pour le Baguirmi, et qu’il ne partirait que lorsqu’il plairait au haut, riche et bon souverain du Logon. Quant au représentant du Kachella Bilâl, il n’avait soufflé mot durant l’entretien.
Nous sortîmes du palais assez péniblement affectés, et pleins de doute sur la possibilité de continuer le voyage.
Incontinent, j’envoyai l’adroit et prudent Almas s’enquérir de ce que méditait Marouf. Nous sûmes ainsi que ce prince avait immédiatement fait retirer toutes les embarcations du fleuve, pour que je ne pusse point gagner l’autre rive, et que non seulement l’homme du Kachella avait eu connaissance du dessein du roi, mais qu’il avait trempé dans l’intrigue. Ledit fonctionnaire, toutefois, n’était pas bien difficile à gagner. Je lui envoyai le jour même un beau costume d’Haoussa teint à l’indigo, et, le lendemain, rien ne s’opposa plus à mon départ.
Quant au roi Marouf, toujours combattu entre l’envie de me voir et la crainte puérile de mes maléfices, il me fit dire dans la matinée qu’il tenait absolument à me parler avant que je m’en allasse, et que, à l’issue du grand conseil, il m’accorderait une audience. Le conseil clos, il me pria d’attendre jusqu’après le déjeuner. L’heure de la sieste s’étant écoulée, sans autre avis de lui, j’ordonnai de mon côté de charger les bœufs, et je risquai nonobstant une dernière tentative pour être reçu par ce prince fantasque ; mais vainement je lui fis rappeler de nouveau l’accueil amical dont son père Yousef avait honoré Henri Barth : le courage lui manqua encore au moment décisif.
Le passage du Chari, en cette saison de l’étiage, est une opération qui n’offre aucune espèce de danger ; elle nous prit seulement beaucoup de temps, à cause du grand nombre de chevaux que nous avions : aussi dressâmes-nous notre campement dès que nous eûmes atteint l’autre rive.
Le soir, assez tard, je reçus encore la visite d’un messager de l’_Iba_, ou seigneur du fleuve, qui venait, de la part de ce dignitaire, me demander du poison et une recette contre les sortilèges. Je répondis, comme je le faisais toujours en pareille occasion, que je n’avais point de poison, que je ne connaissais point ces choses-là ; mais, quant à alléguer la même ignorance en fait de recettes contre les sortilèges, il ne fallait pas y penser, dans un pays tel que le Logon. Aussi portais-je constamment, à cette intention, une provision respectable de camphre, ingrédient qui, dans quelques régions de l’Islam, jouit, à ce point de vue, d’une réputation spéciale. Les docteurs de la loi surtout en usent à tout propos, et on lui attribue vulgairement je ne sais combien de vertus merveilleuses.
Son parfum, sa fluidité contribuent pour beaucoup à lui faire ce renom, et il y a mainte région de l’Afrique musulmane où il est bon que le voyageur ait soin d’aller muni de ce viatique, dont un simple grain suffit très souvent à lui attacher un homme corps et âme. Je ne manquais jamais néanmoins, chaque fois que je me dessaisissais d’une portion de cette substance, de dire que dans nos pays nous ne croyions ni aux sortilèges, ni, partant, aux moyens de s’en garantir, mais que dans beaucoup de contrées musulmanes le camphre était, en effet, considéré comme un préservatif très puissant.
Le roi Marouf eut l’obligeance de nous envoyer encore à dîner, sur la rive opposée du fleuve, et l’_Iba_ nous fournit du miel pour notre voyage. La nuit fut admirablement claire et belle, avec une fraîcheur qui nous faisait plaisir, au sortir de ces grandes maisons étouffées.
Comme j’étais couché, rêvant encore tout éveillé, et me forgeant un tableau imaginaire des pays vers lesquels je me dirigeais, j’aperçus quelques cavaliers qui passaient le fleuve dans le plus grand silence. Arrivés sur le bord où nous nous trouvions, ils filèrent sans bruit et rapidement dans la direction du sud-est. A leur armement, je reconnus aisément que c’étaient des cavaliers de Marouf, et, mis en défiance comme je l’étais, je soupçonnai tout de suite que le Miaraï, dans son ardeur d’inimitié contre _Abou Sekkin_ (Mohammedou), envoyait prévenir l’anti-roi Abd er Rahman de l’approche de notre caravane, afin d’ôter à son ennemi le moyen de s’approvisionner en chevaux.
Le matin suivant, 18 mars 1872, nous prîmes au sud-sud-est, par les plaines basses qui s’étendent entre les deux bras du Chari (la rivière de Bousso et celle de Logon), et où parfois, à l’époque des pluies, on éprouve des difficultés à passer. Laissant à droite le petit village makari de Melafra, nous pénétrâmes dans un bois clair composé d’arbres assez maigres, où je constatai, pour la première fois, la présence d’une _gardenia_, que les Kanouris appellent _kaza_. C’est une essence qui offre l’aspect d’un poirier rabougri, et qui porte également de petits fruits semblables à des poires sauvages, tout aussi ligneux que celles- ci, mais qui cependant, à la rigueur, peuvent se manger.
Quoique cet arbre n’ait point d’aiguillons, ses branches raides et noueuses n’en menacent pas moins de plus d’un accroc, dans les étroits sentiers de la forêt, les vêtements de coton flottants du voyageur. Les quelques exemplaires qui s’en trouvaient là étaient presque tous garnis de plantes parasites, dont le vert végétal contrastait d’une manière tranchée avec l’aspect desséché des petits troncs. La végétation de mimosas clairsemés, qu’interrompaient de place en place quelques grands arbres à girafe (_acacia albida_) et des palmiers delêb, alternait avec de vastes prairies où se trahissaient la présence de l’homme et l’effort de l’activité agricole.
Après avoir dépassé plusieurs villages, nous atteignîmes, au bout de cinq heures de marche, la petite ville de Koultchi, sise à mi-route de Logon et de Bougoman.
Nous étant assurés, de la porte, qu’il nous était loisible d’y pénétrer sans courir tout au moins péril de la vie, nous gagnâmes la place publique de l’endroit, où l’officier urbain, du titre de _Galadima_, se tenait assis à l’ombre en compagnie de ses combourgeois.
Koultchi, sorte de diminutif de Logon, quant à l’aspect et au genre de bâtisse, compte environ trois mille habitants, presque tous de la tribu de ces Keribinas sagittaires dont j’ai déjà parlé à propos de la province bornouane de Kotoko. Ici encore, dans cette agglomération relativement importante, et au milieu d’une contrée fertile, ces Keribinas ne cultivent point le sol, mais s’adonnent exclusivement à la chasse. Les céréales dont ils ont besoin, ils se les procurent, contre du gibier, soit dans les localités voisines, soit sur le marché de Logon. Une des bêtes qu’ils chassent le plus, c’est le sanglier, que les musulmans, d’ordinaire, ont si fort en horreur, et qui abonde sur les rives du Chari et sur celles de la rivière de Logon.
Nos Keribinas, gens sans préjugé, en dévorent la chair délibérément. Partout, dans les huttes, on trouve des peaux de sanglier, des morceaux de viande secs de cet animal, et aussi des défenses, talisman réputé fort précieux contre le mauvais œil, depuis la côte méditerranéenne jusqu’à l’Équateur. Malgré cela, les Keribinas sont bons musulmans, et les vieux du pays, que scandalise cette infraction à la loi, ne manquent pas de s’en prendre à la jeunesse, moins scrupuleuse au point de vue religieux. Ajoutons, du reste, que dans beaucoup de régions du centre de l’Afrique où l’Islam règne, et où il y a des sangliers, les docteurs se laissent aller, sinon à déclarer pure la chair du cochon, du moins à en atténuer le caractère immonde, en disant que celui qui en mange commet non pas un péché (_haram_), mais une simple inconvenance (_makro_). Plus d’une fois on m’a demandé dans le Baguirmi et l’Ouadaï si cet animal était identiquement le même que notre cochon domestique d’Europe et le porc de la Bible, et sur ma réponse, qu’il était d’une espèce différente, les gens se montraient toujours très contents.
Nous retrouvâmes à Koultchi le mystérieux escadron que j’avais vu, la nuit précédente, passer secrètement la rivière de Logon. Il chevauchait à notre rencontre, comme ayant l’air de revenir d’un voyage au Baguirmi. Ces hommes, fort heureusement, n’avaient aucunement reçu de leur maître la mission de révéler notre approche à Abd er Rahman ; leur feinte avait pour objet d’essayer de nous arrêter en chemin en nous faisant une peinture effrayante des choses dans le Baguirmi.
Ils se mirent effectivement à nous parler dans les termes les plus excessifs, et de la famine qui régnait de toutes parts, et de l’épouvante dont étaient saisis tous les partisans d’_Abou Sekkin_, devant l’imminence du combat qui allait avoir lieu entre le _mbang_ déchu et son puissant adversaire, assisté du sultan de l’Ouadaï, et enfin de l’encombrement de fugitifs, venus du camp du prince détrôné, qu’il y avait déjà à Bougoman.
J’écoutai sans mot dire toutes leurs descriptions, et, opposant un flegme absolu à leurs pressantes exhortations de tourner bride, je m’abstins de leur faire part de ma conviction, qu’ils étaient tout bonnement envoyés par le roi du Logon pour me dire les choses que je venais d’entendre ; puis, tranquillement, je poursuivis ma route.
De Koultchi à Bougoman, il y a pour cinq heures de marche, à travers une forêt où la végétation devient parfois luxuriante. Aux essences déjà citées s’en ajoutent ici de nouvelles : c’est d’abord le _diospyrus mespiliformis_, appelé par les Arabes _djokhan_, et par les Kanouris _birguim_ ; son bois, très dur, sert à fabriquer des selles et des bordages d’embarcation ; c’est aussi le _sinousim_, une légumineuse, qui se fait remarquer par d’énormes gousses d’un pied de long et larges comme la moitié de la main ; puis, d’autres encore.
Les villages, sur tout ce parcours, avaient été pillés par _Abou Sekkin_, durant son séjour à Bougoman, et n’offraient plus que des ruines inhabitées. Tels étaient par exemple et le hameau de Ngoulo- Gotelê, où se voyaient des traces encore à demi chaudes d’incendie, et celui de Birlim, qui est, de ce côté, la dernière localité logonienne. Chemin faisant, nous aperçûmes aussi en beaucoup d’endroits des vestiges de salicultures ; le sel ici s’extrait, non pas de la cendre des hampes de sorgho, comme dans la province bornouane de Kotoko, mais de celle d’un acacia dont le nom kanouri est _Kadalabou_.
Un peu avant d’arriver à Bougoman, nous atteignîmes le bras principal du Chari, qui, dans le Baguirmi, se nomme _Ba Bousso_, autrement dit rivière de Bousso.
Bougoman est situé juste au bord du cours d’eau, dont la rive ouest forme, au-dessus du fleuve, un escarpement de cinq mètres de haut.
Il a, du côté de l’eau, quatre portes relativement spacieuses, mais peu praticables aux bêtes de somme, à cause de l’élévation à pic de la berge ; sur le côté nord, s’ouvre une autre porte, juste assez large pour livrer passage à un homme seul ; le mur ouest enfin est percé de deux brèches par l’une desquelles nos bœufs purent s’introduire, après avoir été préalablement débarrassés de leurs charges, que nos hommes durent entrer à dos dans la ville. Celle-ci était à moitié brûlée. Sous un vaste abri dressé sur la place du marché, au centre de laquelle se trouvait comme parure un arbre à caoutchouc, étaient réunis pour nous attendre la majeure partie des habitants, avec leurs chefs urbains, au nombre de trois. Cette population, demeurée fidèle au _mbang_ fugitif, m’accueillit d’autant plus cordialement, que la renommée n’avait pas manqué de grossir ce que j’avais fait pour m’ouvrir le chemin du Baguirmi, et que, en voyant le nombre des chevaux et des fusils de mon escorte, elle crut que tout ce déploiement de forces m’appartenait et était destiné à secourir son prince héréditaire. Ma qualité de chrétien ne produisit pas ici son effet habituel ; auprès des gens capables d’en juger, c’était là une considération qui s’effaçait devant le patriotisme ; et, quant à la masse, elle ne semblait pas se faire une idée bien nette de la différence de religion, et inclinait tout bonnement, en raison de la couleur de ma peau, à me prendre pour un rejeton du Prophète.