Coup d’œil sur Kouka. — Mes apprêts de départ pour le Baguirmi. — Ce qui se passait en ce pays au commencement de 1872. — Mise en marche de la caravane. — La province bornouane de Kotoko ; mœurs, paysages et bourgades. — Le fleuve Gambarou. — Entrée sur le territoire logonien.

De tous les États qui s’appuient à la lisière sud du Sahara, il n’en est point qui aient été, plus souvent que le Bornou, visités par des Européens. Des Anglais ont été les premiers qui, dans le premier quart du siècle, ont pénétré jusqu’à cet empire ; ensuite, depuis vingt-cinq ans, ce sont exclusivement des voyageurs allemands qui y sont allés, savoir : les docteurs Henri Barth, Adolphe Overweg, Édouard Vogel, Maurice de Beurmann et Gerhard Rohlfs. Le souverain du pays, le vieux cheik Omar, prince d’humeur douce et aimable, avait accueilli ces derniers de la façon la plus hospitalière, avait secondé leurs plans et leur avait même prêté son aide pécuniaire. La ville de Kouka, sa résidence, avait été pour ces explorateurs le quartier général d’où ils dirigeaient en tous sens leurs expéditions scientifiques, et vers lequel se reportaient ardemment leurs regards, lorsque, dans les régions lointaines où leur noble zèle les avait conduits, ils succombaient sous le poids des privations, des dangers, des maladies, des fatigues de toute sorte. Aussi, pour témoigner au cheik Omar la reconnaissance du peuple allemand, Sa Majesté le roi Guillaume de Prusse résolut-elle de lui envoyer toute une cargaison de cadeaux de prix. Ce fut moi qui reçus mission de porter ces dons au prince soudanien, et ce fut ainsi que j’entamai cette série de pérégrinations qui devaient me retenir en Afrique cinq années et plus.

Arrivé à Mourzouk vers la fin de mars 1869, je ne pus gagner Kouka, capitale du Bornou, qu’au printemps de l’année suivante[2].

Cette ville, peuplée de cinquante à soixante mille habitants, est sise au milieu d’une vaste plaine de sable argileux qui n’offre pas beaucoup d’aspects riants. Reconstruite il y a une trentaine d’années, époque où elle fut saccagée par Mohammed Scherif, roi de l’Ouadaï, elle se compose aujourd’hui de deux parties distinctes : la ville de l’ouest (_Billa foutébê_), résidence du cheik et des fonctionnaires, et la ville de l’est (_Billa gedibê_), affectée surtout au menu peuple et aux étrangers.

Les habitations, la plupart en terre, avec des murs nus et gris, manquant de fenêtres, ont une monotonie que corrige cependant çà et là quelque gauchissement de la rue, qui va s’évidant tout à coup pour laisser place, soit à une ample ficoïde à la verdure sombre, soit à une kourna élancée, soit à un hedjilidj bien branchu. Ajoutez que dans la cour de chaque maison s’élève d’ordinaire un arbre plus ou moins ombreux, où perchent des cigognes, des hérons, des oiseaux chanteurs : ce qui fait que la ville, vue de loin, offre l’aspect gracieux d’un bois clair.

C’est sur le _Dendal_ (Grand’Rue) et la place du Marché que se concentre la vie publique ; c’est là que défilent tous les types de la population bornouane : Kanouris ou Kânembous à pied et à cheval ; vieux nobles, représentants de l’ancienne aristocratie (_mbârê_), avec le bâton à pomme qui est leur attribut historique ; trafiquants tripolitains en costume arabe ; habitants du désert le nez dans le litham ; puis les beautés de l’endroit, flânant drapées dans le châle bornouan, et balayant le sol de leurs traînes. Les fontaines, entourées de clôtures d’épines, sont assiégées par des groupes babillards de femmes et de jeunes filles qui, tout en échangeant des nouvelles, remplissent leurs grandes cruches d’argile, pour les remporter ensuite sur leurs têtes. Ailleurs, des esclaves, vêtus tout bonnement d’un tablier de cuir, travaillent, sous l’œil d’un surveillant, à la réparation d’une maison. Ailleurs encore, sous un vestibule, un instituteur primaire s’égosille à inculquer à ses élèves les versets du Coran. Non loin de là, un lettré lit à demi-voix des feuillets jaunis, en égrenant machinalement son rosaire. Ici, c’est une teinturerie, toute retentissante de bruits de foulage et de martelage ; là, c’est une officine de forgeron ; plus loin, devant cette porte, voici une fileuse étirant à la main le coton blanchi que le tisserand retravaillera, et dont le tailleur ou « homme de l’aiguille » (_librâma_) confectionnera ensuite des _tobes_. Enfin, par la baie d’une cour entr’ouverte, vous pouvez au passage jeter un coup d’œil sur le train d’un atelier de menuiserie, ou bien, au bord d’une glaisière, voir un potier façonner ses pots.

Tous ces artisans travaillent sur place et à domicile : le barbier, lui (_wanzamma_), parcourt la ville en jouant de la flûte pour prévenir les chalands. Qui a besoin de lui le convie d’entrer. A l’occasion, il exerce aussi son art en plein air. Accroupi au milieu de la rue, il rase hommes et femmes agenouillés devant lui, taillade selon les règles les nécessiteux, et, par surcroît, applique des ventouses.

Ajoutez les laitières qui cheminent, leur vase sur la tête, criant leur denrée d’une voix inintelligible, comme font en tout pays les laitières : _Kiam ! kiam ! Kiam kili !_ (lait frais !) _Foula !_ (beurre frais !) et les maquignons qui s’en vont caracolant par les rues ; et les caravanes de chevaux de bât, d’ânes, de bœufs, de chameaux, chargés de marchandises ; et enfin, au coucher du soleil, les audiences données en plein vent par les grands, lesquels, entourés de leurs clients et de leurs esclaves, disent en commun la prière du soir (_Maghreb_). Ce n’est qu’à l’heure du souper que chacun rentre dans sa maison ; puis, un peu plus tard, la jeunesse se rassemble par les rues et les places pour danser, chanter, et il est rare que ce concert monotone, accompagné de battements de mains rythmés, cesse avant minuit.

Ce qui fait ombre à ce tableau joyeux de la vie quotidienne à Kouka, c’est le nombre incroyable d’aveugles, demi-nus, presque mourants de faim, qui encombrent la voie, sollicitant d’une voie criarde la pitié des passants, ou qui, par file de dix et plus, s’en vont tâtonnant à la queue leu-leu, en hurlant leurs malheurs sur un mode plaintif.

Une autre plaie de la chaussée, ce sont les écoliers mendiants, venus des pays voisins pour étudier dans la capitale du Bornou. Leurs visées, en fait de science, ne sont pas de haut vol. Dès qu’ils sont capables de lire couramment le Coran, ils retournent chez eux, en qualité de mohallemins ou de foukahas, réclamer le respect des leurs pour le privilège qu’ils ont désormais de savoir déchiffrer tant bien que mal une lettre, et la provision de formules et de talismans qu’ils rapportent avec eux.

Tous ces étudiants ont le même costume et les mêmes attributs : une peau d’hyène, de léopard ou de chèvre, nouée sur une épaule ou une hanche ; dans une main, un long bâton avec une calebasse où ils mettent les dons récoltés ; dans l’autre main, ou pendues au flanc gauche, des tablettes de bois avec un encrier de terre ou un petit flacon où est fichée une plume grossière. Quelques-uns sont logés dans les vestibules des notables, nourris et instruits avec le fils de la maison ; d’autres sont réduits à mendier ou à gagner leur subsistance en s’acquittant, le jour, de menus services ; dans ce cas, la nuit seule leur reste pour étudier. Il va sans dire qu’avec un tel genre de vie beaucoup atteignent un âge respectable avant d’avoir terminé leurs « cours » ; quelques-uns même, après avoir mendié tout petits, continuent de mendier en cheveux blancs : ceux-là forment, parmi les étudiants de Kouka, ce que nous appellerions le clan des « vieux de la vieille ».

Ma mission remplie auprès du cheik Omar, je songeai tout d’abord à gagner, vers l’est, l’Ouadaï ; mais, comme le sultan de ce pays se trouvait en guerre avec son vassal le roi du Baguirmi, force me fut de renoncer provisoirement à mon projet. Sur l’entrefaite, l’arrivée à Kouka de quelques Arabes de la tribu des Ouled Soliman me donna l’idée d’aller avec eux au Kânem, contrée qui fut le berceau de l’État bornouan, pour remonter, de là, au Borkou, pays habité par un rameau de la famille toubou. J’exécutai ce plan au printemps de 1871, et, neuf mois durant, je menai une existence misérable au milieu de cette tribu de malandrins. Le résultat le plus sérieux que je tirai de ce voyage, au point de vue de la science géographique, ce fut de pouvoir constater que le Bahar el Ghazal est situé plus bas que le lac Tsâd. Au retour, je visitai la tombe de mon compatriote Maurice de Beurmann, égorgé en 1863 par des officiers du sultan de l’Ouadaï. Ce ne fut que le 9 janvier 1872 que je me retrouvai à Kouka. Immédiatement je me mis en devoir d’entreprendre une nouvelle pérégrination. Le cheik Omar s’opposait toujours, la tentative offrant trop de périls, à ce que je me dirigeasse vers l’Ouadaï ; mais il jugeait parfaitement praticable une excursion au Baguirmi, où régnait le sultan Mohammedou.

Le Baguirmi, région sise au sud-est du lac Tsâd, est borné au nord-ouest par le Bornou, au nord-est par l’Ouadaï, et au midi par les territoires qu’habitent nombre de tribus païennes. Des contrées médianes du Soudan, c’est l’État musulman autonome qui s’avance le plus vers le sud, et c’est aussi le plus jeune en date, abstraction faite des centres politiques établis, au début de ce siècle, par les _Fellatas_ dans des contrées qui, pour la plus grande partie, étaient déjà ralliées à l’islam. Tandis que le Darfour, le Bornou (Kânem), les États d’Haoussa, et la plupart des grands empires, aujourd’hui déchus, des districts supérieurs du Niger, ont une histoire déjà âgée, les annales du Baguirmi ne remontent pas à plus de trois cent cinquante ans. La tradition est que, vers cette époque, douze frères émigrés de l’est s’établirent avec leur suite et leurs esclaves sur le territoire au nord du Chari.

Après avoir soustrait ce district à la domination des Boulalas, et fondé la ville de Masségna, capitale actuelle du pays, ils soumirent les grosses bourgades qui s’échelonnaient sur le cours du fleuve, réduisirent diverses tribus des Sokoros et des Bouas, et étendirent peu à peu leur puissance jusque sur les contrées païennes qui forment présentement la limite sud du Baguirmi. Depuis lors, une longue suite de souverains ont présidé aux destinées du royaume. D’agriculture, d’industrie, de commerce, ces princes se sont peu préoccupés ; leur unique souci a été de guerroyer contre leurs voisins, de piller, et surtout de se procurer des esclaves : la traite, telle a été la source des richesses grâce auxquelles ils ne tardèrent pas à se rendre puissants et considérés.

Au commencement de ce siècle, le roi régnant s’appelait Abd er Rahman Gaouranga. C’était un homme emporté, sans scrupule, ne connaissant ni mœurs, ni lois, ni religion. En dépit des protestations des oulémas, autrement dit des savants et légistes du pays, il en vint jusqu’à épouser sa propre sœur. C’en était trop : la religion outragée trouva un vengeur en la personne du sultan de l’Ouadaï, Abd el Kerim, plus connu sous le nom de Saboun. Ce prince, observateur fervent des choses saintes et de la justice, entra en campagne contre Abd er Rahman, prit sa capitale Masségna, le tua, lui et son incestueuse épouse, et revint chez lui chargé de butin, après avoir préalablement donné le trône au fils cadet du défunt. Mais le principal capitaine du pays, qui, au Baguirmi, porte le titre de _fatcha_, se déclara pour le fils aîné, Bourkomanda, et renversa son jeune frère, une pauvre tête sans cervelle. Une fois assuré du pouvoir, le nouveau roi n’eut rien de plus pressé que d’essayer de secouer la tutelle de ce chef de guerre impérieux, mais capable, dont le nom était Araouéli : il s’ensuivit une lutte de plusieurs années, où Bourkomanda n’eut le dessus que grâce à l’appui des Ouadaïens. De là date le tribut que le Baguirmi, aujourd’hui encore, est tenu de payer au sultan son voisin, et qui consiste en une livraison trisannuelle de cent esclaves ordinaires, plus trente _sirrien_ ou esclaves concubines, cent chevaux et mille vêtements soudaniens.

Le successeur de Bourkomanda fut Abd el Kader, prince juste et sage, qui sut vivre sur un bon pied avec le roi ouadaïen Mohammed Chérif. Par malheur, il périt prématurément dans un combat contre un pèlerin fanatique, et avec lui succombèrent les principaux officiers de sa cour. Le _tschiroma_ lui-même, ou héritier présomptif du trône, lequel s’appelait Mohammedou, reçut dans l’action dix-huit blessures dont il faillit mourir, et on ne le retrouva que plus tard.

Dès qu’il alla mieux, il prit en main les rênes du pouvoir, et fut proclamé _mbang_, c’est-à-dire roi. Il n’avait pas encore achevé de se guérir, que des différends éclatèrent dans l’armée du pèlerin susnommé, qui vit nombre de ses partisans l’abandonner pour retourner chez eux. Mohammedou profita de la circonstance pour envoyer son _fatcha_ vers les Arabes dissidents, afin de leur proposer l’_aman_, autrement dit escorte de sûreté, avec l’oubli entier du passé et l’invitation de se rendre auprès de lui. Les Arabes déférèrent à l’offre ; mais à peine avaient- ils pénétré dans le palais, qu’on tomba sur eux et qu’on en fit boucherie. Cet acte sanglant valut au prince le surnom d’_Abou Sekkin_, ou _Père au couteau_. Mohammedou est loin de posséder l’esprit ferme et le sens juste de son père. C’est un homme passionné, violent, hautain, mais d’humeur aimable, généreux, et d’une souplesse de caractère qui le rend difficile à maîtriser : bref, bien que fort redouté de ses hauts fonctionnaires, il a le naturel qui convient à son peuple, et, au demeurant, est fort bien vu de lui. Lorsque, à force de pilleries et de razzias contre les tribus païennes d’alentour, à force aussi de voler des esclaves, il eut accru suffisamment ses richesses, il commença de se montrer fort négligent dans l’accomplissement de ses devoirs de vassal envers l’Ouadaï ; il choisit, pour payer le tribut, tout ce qu’il y avait de pis en esclaves et en chevaux, et se mit à poursuivre de sa haine personnelle le sultan Ali, semant contre lui toutes sortes de bruits de nature à le ridiculiser ou bien à le rendre méprisable, sans avoir nullement cure des avertissements que sa manière d’agir lui attirait de la part du suzerain. A la fin, celui-ci le prit sur un autre ton ; au commencement de janvier 1871, il quitta sa capitale Abeché, et, dans la seconde moitié du mois, il apparaissait devant Masségna.

Plus d’un mois durant, les Baguirmiens résistèrent avec non moins d’énergie que de succès ; mais Ali fit creuser une mine, et, un beau jour, toute une partie du rempart sauta en l’air. Les Ouadaïens de se précipiter aussitôt par la brèche au cœur de la place, qui se trouva prise. Mohammedou, escorté de quelques fidèles, réussit toutefois à se frayer un passage, ce qui mit Ali dans une grande colère. La plupart des habitants de Masségna furent faits prisonniers de guerre, et emmenés, au nombre de quinze mille, dans l’Ouadaï ; le reste fut massacré.

Avant de s’éloigner, le vainqueur installa sur le trône un oncle du _mbang_ fugitif, qui se nommait Abd er Rahman, et laissa auprès de lui, comme soutien de son autorité, un corps de troupes avec quelques chefs.

Quant à Mohammedou, qui s’était d’abord replié vers Bougoman, il repassa de la rive gauche du Chari sur la droite, et s’alla poster à Mandjafa (ou Maiza), d’où il continua la lutte contre son oncle avec des alternatives de succès et de revers. Cet état de guerre fut cause que les gens du pays ne purent cultiver leurs terres, et que bientôt l’on manqua de céréales : pénurie de vivres qui força le _mbang_ détrôné à se replier plus loin vers le sud.

338-344).]

Lorsque, au commencement de 1872, je revins du Kânem à Kouka, Mohammedou se trouvait à Bousso, la localité la plus méridionale du Baguirmi proprement dit. L’occasion pour moi était tentante de lui rendre visite dans cette ville et d’atteindre, avec son aide, les territoires païens qui lui sont alliés, à savoir Somraï, Ndam, la région de Sara et autres, puis de gagner de là le cours supérieur du Chari. Le cheik Omar n’ayant, je l’ai dit, aucune objection à faire contre ce voyage, je m’occupai aussitôt de mes préparatifs.

Mes ressources, à la vérité, étaient épuisées, et je n’avais plus de personnel d’escorte. Lors de mon voyage au Kânem et au Borkou, j’avais dû déjà emprunter deux cents thalers Marie-Thérèse (mille francs), et laisser de plus derrière moi un train de maison composé de mon brave Mohammed de Gatroun, d’un autre domestique et d’un cheval superbe. J’appris, de retour à Kouka, qu’il était arrivé pour moi quinze cents francs ; mais, sur le bruit que j’avais été tué au Borkou, le porteur de la somme, un marchand fezzanais, s’était hâté de la convertir en défenses d’éléphant et en esclaves. Je dus encore m’estimer bien heureux de pouvoir retransmuter cela en marchandises.

Mes dettes soldées, mes compagnons de route gratifiés à souhait, il me restait, après un séjour d’un mois à Kouka, cinq cents francs environ, qu’il allait me falloir laisser pour l’entretien de ma maison pendant mon absence. Il est juste de dire que l’excellent cheik Omar, avec sa libéralité accoutumée, m’avait singulièrement facilité l’existence dans sa capitale : il m’avait fait cadeau de deux chevaux, d’un beau costume blanc (_tobe_) du Bornou, d’un vêtement foncé de Noupé (_Nifé_), de gilets de soie arabes, d’une paire de bas de coton gigantesques, de bottines de cuir, sans préjudice de plusieurs charges de bœufs en provisions de bouche.

La fâcheuse expérience que j’avais faite des serviteurs « libres », de leurs prétentions, de leur répugnance à s’acquitter de travaux qui, proprement, reviennent à des esclaves, de leur mauvaise grâce à se soumettre aux ordres d’un chrétien, et en outre ma pénurie de ressources, me déterminèrent à prier le cheik Omar de vouloir bien me prêter quelques esclaves. Je lui dis qu’il savait parfaitement que dans nos pays il n’existait point de caste servile ; que, loin de là, on se préoccupait d’abolir d’une manière totale l’esclavage ; mais que néanmoins, s’il voulait me donner deux garçons, d’âge à me servir déjà utilement, et assez jeunes pour s’attacher à ma personne, il pouvait être convaincu que plus tard, lorsqu’ils seraient devenus hommes, je les traiterais absolument au gré de leur volonté. Je me procurai de la sorte un adolescent de seize ans environ, appelé Mohammedou, dont le père habitait en homme libre le district de Magomeri, — c’était à sa mère seule, une esclave margui, que l’enfant devait sa condition misérable, — et, en outre, un garçonnet d’une douzaine d’années, originaire de Gamergou, qui était fils d’un chef de tribu.

NACHTIGAL.]

Pour le voyage que je projetais au Baguirmi, j’avais besoin, par surcroît, de contracter un nouvel emprunt : je finis par trouver un marchand de Tripoli, Hadji Mohammed el Thrabelsi, qui m’avança cent cinquante thalers (sept cent cinquante francs) contre une reconnaissance d’une valeur double. Mon équipement fut proportionné à mes moyens. J’achetai quarante-deux livres de poudre de fabrication bornouane (six thalers), un burnous de drap fin, couleur cerise (dix-huit thalers), des balles (un thaler), des pierres à fusil (un thaler), deux livres de noix de Gouro[3], cadeau destiné au _mbang_ Mohammedou (huit thalers), huit costumes d’Haoussa à teinture d’indigo (vingt thalers), quatre châles de laine rouge, comme les guerriers aiment à en porter en manière de ceinture ou de turban (douze thalers), et divers objets (coût total, cent trente-cinq thalers), pour le transport desquels je me procurai une couple de bœufs sommiers, au prix de quatorze thalers les deux.

Le cheik me prêta en outre un ancien domestique d’Édouard Vogel et de Rohlfs : c’était un homme natif du Mandara, au sud du Bornou ; il s’appelait Almas, c’est-à-dire _la Perle_. Comme conducteur officiel, j’eus un employé du _Kachella Bilâl_ (ainsi s’appelle le principal chef de guerre du pays), auquel incombait le soin d’attendre et de recevoir les correspondances entre le Logon et le Bornou : un guide de cette espèce se nomme _kinguiam_ ; partout, dans chaque localité sise sur le territoire de son royal maître, il a charge d’exciper de sa qualité, et de faire préparer par le bourgmestre et les habitants repas et logis. Ce haut fourrier connaissait parfaitement pays, gens, chemins et sentiers, dans toute la région que je devais traverser, et promettait ainsi de m’être fort utile.

Le cheik Omar écrivit en outre une lettre officielle à son vassal le roi du Logon, pour lui enjoindre de m’ouvrir, à moi et à mon escorte, la route du Baguirmi par ses terres. Après quoi, je pris congé de tout mon monde.

Ce fut surtout avec un profond sentiment de gratitude que j’adressai mes remerciements à l’excellent prince qui m’avait comblé de sa bienveillance ; ses dernières paroles furent pour me donner amicalement de sages conseils : sur toutes choses, il me recommandait de filer aussi vite, et aussi secrètement que faire se pourrait, à travers les districts mal sûrs que dévastait la guerre civile.

Le 25 février au soir, je fis partir de Kouka tous mes hommes, à l’exception de l’esclave Mohammedou ; pour moi, je me mis en route le lendemain, accompagné, un bout de chemin, de quelques personnes.

Le _kinguiam_ Kiéri restait encore en arrière ; mais j’avais avec moi son esclave, qui portait le présent du Kachella Bilâl au roi Mohammedou, et, de plus, un serviteur d’un autre grand personnage de Kouka, qu’on appelait le chérif de Médine, chargé par lui d’offrir au _mbang_ fugitif l’achat d’un beau cheval isabelle. Ce chérif lui-même devait, pendant la durée de mon absence, gérer mes affaires.

Quelle morne et triste région, que celle qui environne la capitale du Bornou, et que nous traversâmes dans la direction du sud-est ! Des mimosas rabougris, de maigres tamarins, avortons de leur espèce d’ordinaire si belle, des broussailles d’hyphènes, des _calotropis procera_, voilà le genre de végétation qui s’y offrait à l’œil, interrompue à peine de loin en loin par des champs cultivés. Les oiseaux seuls, qui abondent ici, égayaient quelque peu ce paysage monotone.

Au bout de trois heures de marche environ, notre chemin se rapprocha tout à fait du lac Tsâd, et le pays devint boisé ; les mimosas se montrèrent plus robustes et plus touffus ; des indigotiers alternaient avec des plantations de coton, attestant à la fois la fécondité du sol et l’activité des habitants. Il nous fallut contourner de nombreuses anses du lac (en arabe _rédjouls_, c’est-à-dire _pieds_), et cheminer plusieurs heures encore, avant d’atteindre Ngornou, la seconde ville bornouane par son importance. Nous y logeâmes dans la maison du capitaine de la garde urbaine, lequel porte le titre de _fougoma_, et nous y trouvâmes nos gens déjà installés. Ngornou, qui ne se compose guère que de huttes de chaume, est situé tout au bord du lac, lequel, lors de ses hautes crues, ne laisse pas que d’y faire des dégâts, inconvénient auquel s’ajoutent d’un autre côté les incursions des Boudoumas ou Yédimas, habitants pillards des îles du Tsâd, aux coups de mains desquels la localité est fort exposée.

Le lendemain, nous nous remîmes en route en infléchissant d’abord vers l’ouest, puis, après avoir dépassé quelques villages, nous tournâmes au sud, en laissant à droite Woutrouma et à gauche Koukia. La contrée, bien cultivée, présentait à nos regards des champs de coton, d’indigo, de maïs, et aussi d’oignons. A cinq heures à peu près de Ngornou, nous touchâmes au village de Dazaoua, où notre intention était de coucher, pour y attendre le _kinguiam_. Le jour suivant, nous filâmes au sud-est. Le rivage que nous côtoyions est celui qui a le plus à souffrir des débordements annuels de l’onde lacustre. Çà et là, nous apercevions des traces d’éléphants et de buffles. Les hameaux se rapprochaient les uns des autres, et la route était plus animée. Des caravanes de bœufs, d’ânes et de chameaux passaient, les unes à vide, se rendant des marchés septentrionaux de la région aux localités de la province de Kotoko, située au midi du Tsâd, les autres chargées de grains et se dirigeant en sens contraire. Il y avait là des forêts entières de mimosas ; en revanche, l’acacia sajal et son frère du Nil se faisaient plus rares, au profit de l’acacia gommifère.

Notre étape du jour, assez courte, nous conduisit à Yédi, ville murée, aux maisons presque toutes en terre, et renfermant trois mille habitants environ, de la race des Tibous Ngomas, branche des Kanouris qui constitue le principal élément de population du Bornou. Là, déjà, apparaît plus fréquent ce genre de bâtisse qui repose sur un soubassement d’argile et qui achève de prédominer, plus loin, dans la province de Kotoko.

Notre station suivante était Marté, où nous arrivâmes en trois heures, et où nous fîmes un temps d’arrêt, pour rallier entièrement notre caravane. Marté est un peu plus grand que Yédi, quoique moins florissant d’aspect. Tandis que Yédi n’a pour administrateur qu’un bourgmestre, Marté avec le district qui l’environne jouit d’un de ces hauts gouverneurs indépendants qui, sous le titre kanouri de _maï_ (roi), sont particuliers à presque toutes les villes de la province de Kotoko. Ici encore, le fond de la population est formé de Tibous Ngomas, lesquels, de ces deux localités, se répandent, au sud-ouest, jusque dans le cercle d’Oudjé, habité par les Kawas ou Kawouas, autre branche kanouri, tandis qu’au sud ils s’étendent jusqu’à Diskoa, et, à l’est, jusqu’à Ngala. Dans le voisinage de Marté commencent à se multiplier les Arabes Choas, qui, malgré leur grande diversité de teint, — on trouve parmi eux des individus rouges, cuivrés et même noirs, — ont conservé pour la plupart leur type d’origine et continuent de ne parler que l’arabe. Les femmes sont généralement sveltes, de belles proportions et facilement reconnaissables à leur genre de coiffure : leurs cheveux sont disposés à plat en longues tresses minces, souvent avec un épais chignon relevé en l’air en forme de corne ; elles portent, soit dans l’aile du nez, soit dans la cloison médiane de l’organe, un anneau d’argent garni d’une rangée de grains de corail, et se parent le cou de massives pendeloques de perles d’ambre.

Marté a une enceinte de murailles. Les habitations y sont, les unes tout bonnement en chaume, d’après le type que les Kanouris appellent _nguim_, les autres faites d’une substruction d’argile que surmonte une coupole de chaume (_bongo_), d’autres enfin sont des maisons carrées tout en terre où le chaume n’entre pas. Le marché, qui se tenait justement le jour de notre passage, était visité par un millier de personnes ; on y vendait du sorgho, des bœufs, des ânes, des moutons, des chèvres et quelques légumes ; en un autre endroit étaient dressés des boutiques de mercerie et des magasins de vêtements du Bornou ; un article de commerce consistait en une quantité incroyable de surmulots, sorte de comestible très couru dans le pays, mais qui, vu son état de demi-putréfaction, ne nous inspira que du dégoût.

A quelques heures plus au sud-est, nous entrâmes dans un de ces marécages de couleur noire foncée, où le sol, inondé pendant la période des pluies et encore quelques semaines après, puis desséché et fendillé ensuite par l’action du soleil, demeure à peu près improductif. Les Kanouris appellent _firki_ cette sorte de terrain, qu’ils utilisent principalement pour la culture d’une variété de sorgho que l’on nomme _masakoua_. Missené, que nous gagnâmes de là, est une ville murée, à peu près de la grandeur de Yédi, et qui, comme Marté, possède un gouverneur à part, du titre de _maï_. Aux Tibous Ngomas se mêlent ici, en nombre déjà plus considérable, les Makaris. On voyait qu’il n’y avait pas longtemps qu’on avait fauché le masakoua, et, de place en place, les gens s’occupaient à battre les tas de gerbes ou de panicules à l’aide de machines toutes rudimentaires, composées d’une plaque étroite où le manche était assujetti suivant un angle de quarante-cinq degrés. Ce genre de céréale (_sorghum cernuum_) a besoin de soixante-dix jours pour mûrir. Dès que l’eau a évacué le terrain choisi pour cette culture, on sème le masakoua ; puis, quand le sol est bien asséché, on arrache les jeunes hampes l’une après l’autre, on creuse des trous d’une profondeur suffisante, et on les y replante, en les arrosant pendant quelque temps. C’est dans ces terrains que se fixent de préférence les rats qui se vendent au marché de Marté. Le plaisir des enfants est de placer leurs traquets grossiers dans ces mottes de terre rondes, épaisses et durcies, qui s’écroulent avec tant de lourdeur que les rats qui s’y trouvent restent étouffés dessous.

Chemin faisant, notre caravane s’était considérablement grossie. Quand le bruit s’était répandu à Kouka que je devais passer par le Logon, et que le cheik Omar avait ordonné formellement au roi de ce pays de me frayer la route jusqu’au _mbang_ fugitif, nombre de personnes, qui possédaient un ou deux chevaux, s’étaient décidées à entreprendre aussi ce lointain voyage, afin de se rendre auprès de ce prince, qui avait la réputation de payer généreusement, et qui disposait pour le moment d’une quantité d’esclaves telle qu’ils étaient à un bon marché vraiment fabuleux.

Dès Missené nous comptions avec nous seize chevaux et une vingtaine d’hommes, et nous n’avions encore été rejoints ni par les Baguirmiens que Mohammedou avait envoyés à Kouka porter une lettre au sultan et acheter les provisions qui lui étaient le plus indispensables, ni par l’officier du Kachella Bilâl auquel était confiée la haute surveillance sur le royaume de Logon.

Nous évitâmes le chemin qui, plus à l’est, serre de près le rivage du Tsâd, parce que les eaux ne s’étaient pas encore entièrement retirées. Le _firki_ dont j’ai parlé est ordinairement dépourvu de toute végétation arborescente, mais des bois luxuriants lui forment bordure ; là où il n’est point planté en sorgho, il ne produit qu’une herbe haute et grossière. Infléchissant ensuite de plus en plus sur notre gauche, nous arrivâmes le lendemain 4 mars, après avoir traversé principalement une plaine de firki que bornait à l’horizon ouest la ligne des forêts riveraines du lac, à la petite ville murée de Djimak, puis à la cité plus importante de Ngala. Là, le Tsâd reçoit à sa partie sud-ouest divers affluents, et, le jour même, nous en franchîmes successivement trois : un premier, à sec pour l’instant, qui se nomme Missenéram ; un second, moins important encore, qu’on appelle Léba ; et enfin, entre Djimak et Ngala, la rivière Mboulou, dont le chenal avait environ trente pas de largeur sur un mètre de profondeur. Nous aperçûmes dans cette section du trajet une nouvelle espèce de mimosa dont les feuilles étaient, comme celles de l’acacia sajal, garnies de courts aiguillons, et qui portait des siliques longues de quinze à vingt centimètres sur un centimètre de largeur.

Les murs de Ngala et le développement remarquable de la ville étaient d’un effet vraiment imposant. Au-dessus d’elle se dressait, commandant la place, le château du gouverneur, qui, à son sommet, portait une hutte du type _bongo_. Cependant, quoique de toutes les localités que nous eussions traversées celle-ci fût la plus importante, nous y fûmes beaucoup plus mal reçus que dans les précédentes. Nous trouvâmes dans le maï Omar un bonhomme décharné et crasseux, vêtu d’une _tobe_ sombre, n’ayant d’autre insigne de sa haute dignité qu’un burnous en méchant état, et qui ne se mit guère en frais pour nous traiter. Les six plats qu’il nous envoya n’étaient rien moins qu’alléchants, et la brebis dont il nous gratifia fut par sa maigreur un objet de risée pour mes gens.

Ngala compte environ mille habitations, et paraît mieux conservée d’ensemble que les autres villes où nous avions touché. C’était jadis une cité des Sos, tribu qui, avant la conquête de ce territoire par les Kanouris, occupait la région la plus proche du lac, entre les fleuves Yoobé et Chari. Ces Sos sont, dit-on, de même souche que les Boudoumas, insulaires du Tsâd, et les Kéribinas qui mènent çà et là au Bornou une vie de forestiers et de chasseurs et qu’on regarde comme les habitants primitifs du pays, et les parents des Beddes, installés à la frontière ouest de l’empire. Lorsque cette peuplade eut été refoulée, la région tomba aux mains des Makaris, auxquels doit être aussi attribuée la construction à Ngala d’un mausolée de terre, formant un carré de deux mètres et demi de haut à peu près, où sont inhumés assis, chacun sous un cône de terre cuite qui lui fait un monument funéraire, trente-cinq chefs de tribu. Seuls, les cinq derniers maïs de Ngala ont été enterrés simplement à la mode musulmane, et depuis lors, le mausolée tombe en ruine ; on voit, de côté et par en haut, saillir au dehors les ossements royaux et les débris des tertres d’argile. Ajoutons que Ngala, aujourd’hui encore, est habitée presque exclusivement par des Makaris.

Après avoir vainement, tout un jour, attendu dans cette ville le représentant du Kachella Bilâl, nous en repartîmes le 6 mars pour continuer notre route au sud-est, à travers une sorte de steppe (_kala_ en arabe, _karaga_ en langue kanouri), couverte d’un haut et fort gramen ainsi que de bouquets de mimosas, où s’ébattait une faune abondante parmi laquelle dominaient différentes espèces d’antilopes, des gazelles et de petites guenons. Au bout de quatre heures et demie, nous entrâmes dans un pays où les bois devenaient plus épais ; une heure après, nous franchissions la rivière de Féroudouma, large de seize pas et profonde d’un mètre en moyenne, et bientôt nous atteignions la petite ville de Tillam, la plus propre et la mieux bâtie que j’aie vue au Bornou. Là, point de maï, mais un simple _billama_ ou bourgmestre, d’aussi bonne mine que sa localité. Nulle part, en ces contrées, je n’ai rencontré homme qui, dans ses manières, respirât une modestie aussi digne, une politesse aussi exempte d’obséquiosité que ce fonctionnaire, dont la physionomie elle-même avait un cachet tout européen.

De là, au travers d’un pays de plus en plus boisé, où, aux mimosas toujours dominants, se mêlait une splendide végétation de tamariniers, d’essences gommifères et de ficoïdées, nous gagnâmes, au sud-est, le district jadis très populeux de Rangana. Son ancien chef-lieu, Ran, après avoir été, on le voit à l’aire primitive de la ville, une localité de l’importance de Ngala, ne se compose plus que de quelques groupes de huttes au milieu d’une enceinte minable. Toute cette région a eu fort à souffrir, il y a vingt années, du fait du chérif ed Din, ce pèlerin dont j’ai déjà eu occasion de parler, et qui, ayant rassemblé une grande multitude de Fellatas (_Foulbés, Fellans, Poulos_), les entraîna avec lui vers la Mecque. On dit qu’à cette époque la population arabe du Bornou diminua de moitié, et que, lorsque le pèlerin susnommé atteignit le Baguirmi, il avait au moins autour de lui une troupe de cinquante mille hommes. Il disposait, en tout cas, d’une force qui lui permit d’entrer en lutte avec le _mbang_ d’alors, Abd el Kader, lequel, on l’a vu, fut vaincu et tué dans le combat. Pour lui, sa carrière fut courte : il périt, atteint d’une flèche empoisonnée, dans les pays païens situés au sud de l’Ouadaï.

Trois heures de marche encore, et nous atteignîmes la rivière Gambarou. Sur ses rives admirablement boisées, et dans ses clairières toutes verdoyantes de prairies magnifiques, vivait par énormes troupes la grue couronnée (_grus Balearica pavonina_), à l’aile et à la queue blanches, nuancées de noir à l’extrémité, avec le cou, le corps et la tête d’un vert sombre plein de reflets, et une superbe aigrette d’or au vertex. Le courant d’eau, à l’endroit où nous le traversâmes, n’avait pas plus de dix mètres de largeur sur deux tiers de mètre de profondeur, mais on devinait, à l’ampleur du lit fluvial, quelle masse liquide y devait rouler à certains moments. Le Gambarou naît, dit-on, sur le territoire des Mousgos, dont les eaux se trouvent recueillies par lui, à moins qu’il n’y constitue un rameau de dérivation du Logon. Dans son cours lent, il reçoit sans doute le Féroudouma ; mais il n’a aucune communication avec le Mboulou. Dans l’épaisse futaie dont était couverte la rive droite du fleuve, et où l’essence dominante était l’_hedjilidj_ ou savonnier (_Balanites ægyptiaca_), s’ébattaient de la façon la plus drôle des légions de petits singes de l’espèce _cercopitecus grisoviridis_. Çà et là on apercevait quelques exemplaires isolés de l’arbre, à fruits énormes et en forme de courges, qu’en kanouri on nomme _bolongo_ et que j’avais déjà vu au Kânem. Au temps des pluies, le Gambarou, aussi bien que ses nombreuses riviérettes vassales, ne peut se franchir qu’au moyen d’embarcations. Celles-ci sont de deux sortes : ou bien on creuse deux grandes courges qu’on attache ensemble à l’aide de bâtons ; le voyageur, déshabillé, se met à cheval sur ces bâtons, et, quant à ses vêtements et à ses menus bagages, il les dépose dans le creux des courges. Ou bien on prend quatre de ces courges, et on les assujettit les unes aux autres, de manière à former un véhicule carré, en ayant soin d’en unir, non pas seulement les parties inférieures, qui plongent dans l’eau, mais encore les parties supérieures, celles où se trouvent les concavités, au moyen de baguettes placées en long et en travers ; là-dessus on pose un bachot où le passager peut s’installer avec ses colis sans avoir à craindre d’être mouillé. Un genre de bateau encore plus parfait, c’est celui que l’on confectionne avec des branches de bois de mélisse (_ambadj_) soigneusement liées ensemble, et que des passeurs poussent devant eux en nageant.

En continuant notre route, nous eûmes le Gambarou presque constamment en vue sur notre droite, jusqu’à ce que nous eussions atteint la ville d’Afadé. Celle-ci est plus petite que Ngala, et sa population, au lieu de s’élever à huit mille âmes, chiffre auquel Barth l’a estimée, ne dépasse guère actuellement deux mille habitants. Des maisons en ruine, de vastes places vides indiquent que c’est une localité à demi désertée. La seule portion de la ville qui soit bien conservée, c’est la maison du roi ou gouverneur, dont le castel, haut juché au-dessus du reste de la cité, est une construction du type makari faite avec grand soin et d’une ornementation de bon goût. Il se compose d’une pièce d’entrée couverte conduisant à une cour sur laquelle s’ouvre une sorte de salle du trône ou du conseil, peu spacieuse, mais bien aplanie, qu’occupe presque en entier une solide estrade en terre, d’un mètre de hauteur, où se trouve, peint en noir, le siège du gouverneur. Le reste de la pièce est rapetissé par quatre piliers carrés qui vont s’amincissant par le haut, et dont les parois bien polies, les arêtes bien taillées, trahissent également le soin extrême qui a présidé à la construction. L’avant-corps du logis, aux murs très massifs, est surmonté d’un étage, et, à côté, se dresse une sorte de petit pavillon de terre, de forme arrondie, qui est l’appartement privé du maï, et d’où une porte communique sur la terrasse de la sous-construction. Toutes les portes sont encadrées de moulures larges et noires, et les murailles ornées de cannelures partagées en caissons noirs et jaunes. Sur les ruines de ce palais, originairement beaucoup plus vaste, et transformées aujourd’hui en terrasse, s’élèvent de place en place des huttes de terre (_bongo_) couvertes de chaume, d’une architecture moins soignée et moins élégante. Au devant de l’appartement royal se trouve un banc de terre avec un dossier élevé et bien poli, où le maï actuel, appelé Mouzo, aime à s’asseoir. La place qui s’étend devant l’habitation royale, et qui sert de lieu d’assemblée aux habitants ou de champ de délibération, est entourée d’énormes ficoïdées au feuillage touffu. Du haut de son siège, le roi écoute les salutations, les rapports, les suppliques et plaintes de ses visiteurs ou de ses sujets ; de là aussi il tranche les menus différends qui sont de sa juridiction. Nous montâmes voir ce prince, en qui nous trouvâmes un Makari plein d’amabilité et de bienveillance, et qui, à en juger par l’air satisfait avec lequel il nous informa que le fatcha de Mohammedou venait de battre celui de l’anti-roi du Baguirmi, devait être un chaud partisan du _mbang_ fugitif et un ennemi de son adversaire.

Les environs immédiats d’Afadé offrent une magnificence de végétation extraordinaire, d’un caractère sauvage et quasi vierge ; la faune y abonde en sangliers, en cercopithèques, en babouins ; plus d’un de ces derniers vient même s’ébattre sans nulle crainte jusque sur les murs ou dans l’intérieur de la ville. Parmi les arbres figurent des essences gommifères, des ficoïdées, celles-ci de quatre espèces : l’une, qu’on appelle _djédja_, et la seconde, du nom de _lita_, sont remarquables par leurs jets de racines raméaires ; la troisième est la _ngaboré_ à grandes feuilles, et la quatrième le figuier sauvage ou _Termo_. Je vis en outre ici pour la première fois un arbre qui porte un fruit grisâtre et amer, à peu près de la grosseur du citron ; les Arabes l’appellent _mourr_ et les Kanouris _kaguem_.

A partir d’Afadé, l’élément kanouri disparaît entièrement des villes, refoulé par les Makaris, qui sont les maîtres exclusifs du pays. Au lieu de porter la coiffure en forme de crête des Tibous Ngomas, les femmes de la région se partagent les cheveux en six grosses tresses qui, du sommet de la tête, leur retombent à intervalles égaux par devant et derrière, et se terminent librement en pointes.

Vu la pauvreté de sa ville, le maï Mouzo eût été enchanté que nous poursuivissions notre route sans nous arrêter ; mais j’attendais toujours l’arrivée de l’officier bornouan porteur de la lettre du cheik Omar au roi du Logon, sur les terres duquel nous allions bientôt entrer. J’avais de plus l’intention de faire un agréable cadeau aux gens de ma caravane, en me procurant une vache de boucherie ; par malheur, je dus reculer devant la cherté de l’emplette, la moindre tête du bétail susnommé coûtant au moins quatre thalers Marie-Thérèse (vingt francs). Le maï Mouzo s’efforça toutefois de nous traiter de son mieux ; le premier soir, il nous envoya six plats et une chèvre ; le second jour, quatre plats et un peu de fourrage pour nos chevaux ; le troisième, il est vrai, sa générosité rabattit encore d’un plat.

Je profitai de cette halte prolongée pour me renseigner quelque peu, auprès des vieillards instruits de l’endroit, sur l’histoire de leur ville et le dialecte makari. J’appris par eux qu’à l’époque où le Bornou actuel était habité par les Kanouris, deux princes de la famille des rois bornouans s’étaient enfuis dans la province de Kotoko, et y avaient fondé deux États musulmans, l’un à Afadé, l’autre à Mafaté. Tout d’abord, paraît-il, c’étaient les Sos qui occupaient le pays ; puis peu à peu ils s’étaient vus absorbés par les Makaris, qui, outre les petits États de Logon et de Mandara, avaient pris possession de toutes les localités importantes de la province depuis Marté jusqu’au fleuve Chari. C’est une chose touchante de voir comme ces vieux de l’endroit, maintenant encore, se raccrochent à ce passé relativement florissant, avec quelle complaisance orgueilleuse ils continuent d’environner leur pauvre et impuissant gouverneur, réduit à un titre purement nominal, d’un prestige opiniâtre de royauté, et avec quel soin ils ont conservé, en dépit du néant de leurs offices, tous ces grands dignitaires de l’ancienne cour, en qui se mélangent les mœurs des Kanouris et celles des habitants du Logon.