[Note 228 : _Holcus sorghum_.]
[Note 229 : _Sorghum cornuum_. Ce mot, en arabe régulier, doit se prononcer _zourah_ ; il s’écrit par un _zâl_.]
[Note 230 : En Europe, cela s’appellerait une crème.]
[Note 231 : _Mimosa nilotica_.]
[Note 232 : Canal qui traverse le Caire. Ce canal n’a au plus qu’une vingtaine de pieds de large.]
[Note 233 : Baobab. Voyez note JJ.]
[Note 234 : Noix d’Inde, coco.]
[Note 235 : Guemmeiz.]
[Note 236 : Voyez la note KK.]
[Note 237 : Voyez note LL.]
[Note 238 : Le nom d’herboristes conviendrait mieux.]
[Note 239 : La crédulité du cheykh, au sujet des magiciens fôriens, a besoin d’être expliquée. (Voyez, ci-dessus, la _Préface, contenant des remarques sur la région du Nil supérieur._)]
[Note 240 : Seth.]
[Note 241 : Dans les deux partis, il n’y avait que quelques partisans étrangers qui eussent des fusils. Les Fôriens ne se servent pas de ces armes à la guerre.]
[Note 242 : Grand vêtement en forme de manteau.]
[Note 243 : Secrétaire écrivain.]
[Note 244 : Tous ces récits rappellent les facultés du Protée de la Fable :
Tum variæ illudent species, atque ora ferarum,
Fiel enim subitò sus horridus, atraque tigris,
Squamosusque draco, et fulvâ cervice leæna,
Aut acrem flammæ sonitum dabit, atque ita vinclis
Excidet, aut in aquas tenues dilapsus abibit.
..... Ille suæ contra non immemor artis,
Omnia transformat sese in miracula rerum,
Ignemque, horribilemque feram, fluviumque liquentem.
(VIRGIL, _Georg._, IV, 406, 440.)
P.]
[Note 245 : _Ghazouah_, incursion dans une contrée pour faire la chasse aux esclaves. Voy. le chapitre de la _Description de Ouârah_, etc., dans le voyage au Ouadây.]
[Note 246 : Moughrah, sorte de pierre rouge, friable, qu’on réduit en poudre très-fine, et dont on fait du badigeon, et même de l’encre, en la mêlant de gomme.]
[Note 247 : L’art de frapper le sable.]
[Note 248 : Cette explication, beaucoup trop abrégée, a été complétée de vive voix, par le cheykh, de la manière suivante.
Lorsqu’en suivant le procédé que nous venons d’indiquer, on a extrait, par la réunion de ce qui reste à la fin de chaque ligne, la figure qui résulte de ces restes, on recommence sur quatre nouvelles lignes de fossettes tracées comme les premières, au hasard et sans compter. On extrait, par le même procédé, une seconde figure, qu’on pose, en l’extrayant, à gauche de la première. D’une troisième collection de quatre lignes de points ou fossettes tracées aussi au hasard sur le sable, on retire encore une troisième figure qu’on pose aussi à gauche de la seconde. Enfin, d’une quatrième série de quatre lignes de fossettes, on obtient, toujours de la même manière, une quatrième figure, qu’on place à son tour à gauche de la troisième. Mais dans tous les comptes, mouvements et tracés, il faut toujours aller de droite à gauche ; il n’y a que pour la pose des quatre lignes premières, qu’on trace _au hasard_ pour chaque opération nouvelle, qu’on va de gauche à droite.
En opérant successivement sur quatre collections de quatre lignes primitives de fossettes, on obtient quatre figures dont chacune représente nécessairement une des seize dont parle le cheykh. Ces quatre figures, écrites, comme nous venons de le dire, à côté l’une de l’autre, sont ensuite soumises à une nouvelle opération. Supposons que ces quatre figures soient les suivantes : 1, 2, 3, 4.
On en extrait d’abord deux autres figures, 5,6, de cette manière-ci : On compare ces quatre premières figures, deux par deux, et ligne après ligne ; puis on écrit au-dessous des deux figures qu’on compare, et vis- à-vis de leur espace de séparation, le plus petit nombre de points que présente l’une ou l’autre des deux que l’on compare. Ainsi, on prend le point du sommet de nos deux premières, et comme elles n’ont chacune qu’un point, on marque un point à la place qui est sous le 5. On prend ensuite les sommets des figures 3 et 4, et on trace le plus petit nombre de points de ces deux sommets, c’est-à-dire un point sous la place indiquée par le 6. On passe à la seconde ligne de points des quatre premières figures, et, comme les deux premières de ces figures ont chacune deux points à leur seconde ligne, et que le moindre de ces deux est deux, on trace horizontalement deux points sous le premier point qui est déjà au-dessous du 5. Dans les deux figures 3 et 4, comme chacune d’elles à un point seulement à sa seconde ligne, on en pose un sous celui qui est déjà sous le 6. On passe à la troisième ligne des points des quatre figures 1, 2, 3, 4, et comme la première et la deuxième ont chacune deux points, et qu’on trace toujours le moindre nombre de ces points, il faut alors poser sous les trois points premiers du 5, deux autres points à côté l’un de l’autre. Par le même procédé, on a un point à poser sous les deux qui sont déjà placés sous le 6. Enfin, on agit sur la dernière ligne de points des quatre figures, et d’après la manière que nous venons d’indiquer, nous avons pour extrait dernier des deux premières figures, un seul point que nous posons sous les cinq qui sont placés au-dessous du 5 ; et pour les deux figures 3 et 4, leur ligne d’en bas donne à poser deux points que nous plaçons sous les trois points déjà présents sous le 6.
Nous avons donc extrait deux nouvelles figures, 5 et 6. De ces deux nouvelles figures on en extrait une dernière par le même procédé qu’on a suivi pour obtenir les figures 5 et 6. Dans le cas supposé ici, la figure dernière arrive à être la figure 7, c’est-à-dire la première des seize, ou le _tarycah_. C’est cette figure finale sur laquelle se donne l’interprétation divinatoire.
Lorsque le cheykh m’expliquait le procédé d’extraction des figures du _dharb el-raml_, le cheykh Aly-el-Adaouy, un des réviseurs des traductions à l’École de médecine, entra chez moi. Ce cheykh, menacé d’être dépouillé de son emploi, venait me prier d’intercéder pour lui auprès du ministre de l’instruction publique. Il aperçut sur un papier plusieurs _figures_ qu’avait extraites mon cheykh El-Tounsy. Aly-el- Adaouy nous demanda ce que signifiaient ces divers groupes de points ; nous lui dîmes : « Ce sont des figures de divination. — Eh bien ! reprit le cheykh Aly-el-Adaouy, cherchez donc à me prédire ce qui va m’arriver, faites-moi connaître si je garderai ou non ma fonction à l’École de médecine. — Voilà plusieurs figures, dit le cheykh El-Tounsy ; prononce le nom de Dieu ; récite le _Fathah_ (sourate d’introduction du Coran), et pose ensuite le doigt sur une de ces figures. » Le cheykh Aly-el- Adaouy suivit la prescription, et mit le doigt sur une des figures ; c’était celle de l’_idjtimâ_, la cinquième. Et de suite le cheykh El- Tounsy annonça à son confrère le succès de mes démarches. Le lendemain, j’allai au ministère. Le cheykh Aly-el-Adaouy était déjà rayé du personnel de l’École. Je parlai au ministre. Deux jours après, nous sûmes que le cheykh était rendu à ses fonctions. — Nous avons beaucoup ri de la puissance prophétique des devins. Mais mon cheykh, malgré toute son intelligence, a grande foi dans les données de la science divinatoire. Au reste, il n’y a pas bien longtemps que cette crédulité a cessé en Europe, où l’on est plus avancé de deux siècles qu’en Orient ; encore n’est-elle éteinte qu’en partie.
P.]
APPENDICE
PAR LE TRADUCTEUR DU VOYAGE.
* * * * *
Le sultan Abou-Madian ; son histoire ; son émigration du Dârfour au Kordofâl ; les dangers qu’il courut. — Son arrivée au Kaire. — Promesses de Mohammed-Aly-Pacha. — Abou-Madian retourne au Kordofâl, puis revient au Kaire. — Son voyage à Alexandrie. — Expédition du Dârfour. — Portrait d’Abou-Madian. — Aperçu statistique de la population du Darfoûr. — Retards de l’expédition.
Les notions que je vais donner sont un complément que je crois devoir ajouter au voyage du cheykh el-Tounsy. Elles ont trait aux préparatifs de l’expédition égyptienne qui se prépare, et à l’histoire d’Abou- Madian, que cette expédition a pour but de substituer au sultan fôrien actuel.
Pour ce qui regarde l’histoire d’Abou-Madian, tout ce que je raconte, je l’ai recueilli dans les nombreuses conversations que j’ai eues au Kaire avec ce prince[249].
Je reçus plusieurs fois chez moi _Sa Majesté_ fôrienne, qui, dans toutes ses relations et ses manières, était pleine d’affabilité, chose assez ordinaire chez les rois déchus. Très-souvent aussi, je fus reçu chez Abou-Madian, et, plus d’une fois, sans façon, le cheykh El-Tounsy et moi nous nous assîmes à sa table, et nous partageâmes, de pair à compagnon, son simple souper.
C’est alors que, dans nos causeries arabes, nous parlions du Dârfour, des habitudes fôriennes, des divisions et des productions territoriales du pays, des circonstances qui avaient décidé Abou-Madian à fuir, des dangers qu’il avait courus, des avantages qu’il avait recueillis de ce malheur providentiel ; c’est alors que je lui répétais, avec le cheykh, que le Ciel l’avait conduit en Egypte pour l’instruire, pour l’éclairer, pour lui présenter l’aspect d’une civilisation naissante, qu’il devait travailler à introduire parmi les Fôriens. La dernière fois que je vis Abou-Madian, quelques jours avant son départ du Kaire, je lui rappelais encore cette pensée. « Il me semble certain, lui disais-je, que, grâce au secours de Mohammed-Aly, tu reverras Tendelty, et que tu y seras salué sultan. Mais rappelle-toi bien que ces graves événements n’arrivent pas dans le monde pour l’avantage d’un seul ; que Dieu ne permet pas le sacrifice de la vie des hommes qui vont périr en ton nom et à cause de toi, pour que tu règnes ensuite occupé de toi seulement. Ton frère n’a pas succombé lors de ta fuite, pour qu’une fois rendu au sultanat, tu restes indifférent à l’amélioration de ton peuple. Tout paraît préparé providentiellement afin que tu ouvres au Soudan la porte de la civilisation. Tu as une belle destinée, ne l’oublie jamais. »
Abou-Madian a une intelligence remarquable : il comprit mes paroles, et c’est dans le courant de la conversation qu’il nous jura d’en occuper sérieusement sa pensée. Et alors je lui dis, en riant, comme je le crus nécessaire, dans ses idées de castes : « Dès que tu seras assis sur le siége de ton père, le pieux Abd-el-Rahmân, aie recours encore à Mohammed-Aly. Choisis, parmi les enfants des personnes de ta suite, vingt à trente sujets des plus intelligents, qui parlent l’arabe, et envoie-les en Égypte recevoir l’éducation qu’on y dispense dans les écoles. Le vice-roi, j’en suis certain, les traitera avec générosité. Content de te voir, en cela, prendre sa trace, il les élèvera, et en te les rendant hommes instruits, il te fera le plus beau présent qu’un roi puisse faire à un autre. »
Quand j’allai chez Abou-Madian pour ma visite d’adieu, quelques jours avant son départ, il me rappela nos conversations et les idées que le cheykh et moi lui avions communiquées.
Maintenant, avant de donner quelques indications sur l’expédition du Dârfour, je vais raconter l’histoire d’Abou-Madian depuis sa fuite jusqu’aujourd’hui. Les détails et toutes les circonstances de ce récit, recueillis, comme je l’ai déjà dit tout à l’heure, de la bouche d’Abou- Madian, nous ont été maintes fois confirmées, au cheykh et à moi, par les marchands du Kordofâl et du Dârfour, qui viennent en assez grand nombre au Kaire.
Abou-Madian, dont le nom entier est Mohammed-Abou-Madian, fils du sultan Abd-el-Rahmân-el-Yétim, est frère du sultan Mohammed-Fadhl[250].
Laissé orphelin à l’âge de six mois, il fut élevé dans l’obscurité du harem ; nul ne sut, pour ainsi dire, qu’il était au monde. Le cheykh, pendant son séjour au Dârfour, n’entendit jamais parler de lui, ni de son plus jeune frère ; outre Mohammed-Fadhl, Abou-Madian avait deux autres frères ; le plus jeune, dont je ne me rappelle plus le nom, était plus âgé que lui de deux ans et demi seulement.
Mohammed-Fadhl, pendant plusieurs années, parut prodiguer à ses trois frères tous les soins d’une tutelle attentive. Mais lorsque ses fils furent grands, il voulut leur assurer le sultanat, et couper court à toute concurrence possible de la part de leurs oncles. Pour l’exécution de son système de précaution, il commença par faire assassiner Mohammed- Boukhâry, le plus âgé de ses trois frères. En même temps, il fit entendre aux deux autres qu’ils eussent à prendre garde de s’exposer à subir le même sort.
Les deux jeunes princes habitaient Toun-Bâcy, séjour ordinaire des fils des sultans ; Toun-Bâcy est une réunion de plusieurs souktâyeh élégantes, à l’est de Tendelty, dont elles ne sont éloignées que de quelques centaines de pas seulement[251]. Abou-Madian et son jeune frère étaient soumis à une surveillance incessante. Ils ne pouvaient, sans permission, s’écarter de leur demeure ; sinon, ils eussent été dénoncés immédiatement au sultan ; et une fois pris en flagrant délit, leur jugement et leur condamnation n’eussent pas entraîné une longue procédure. Soumis évidemment à la même destinée que Boukhâry, ils se concertèrent pour échapper au danger qui chaque jour les menaçait, et ils mirent à profit la première chance de salut.
Une de leurs sœurs était fiancée à un fils d’un de ses oncles maternels. Lorsque l’époque fixée pour le mariage approcha, Abou-Madian et son frère demandèrent à Mohammed-Fadhl de leur permettre d’aller dans les campagnes voisines de Tendelty, afin de faire rassembler les bœufs et les moutons qu’on devait égorger pour les repas de noces, et de préparer tout ce qu’exigeait la célébration des fêtes nuptiales. Le sultan, préoccupé alors de ce mariage et de l’appareil qu’il voulait donner à cette cérémonie, accorda aux deux princes la permission qu’ils lui demandaient, et leur confia même le soin de tous les préparatifs nécessaires.
Abou-Madian et son frère se chargèrent donc de cette commission ; le jour même, vers trois heures après midi, ils montent à cheval, et, accompagnés de quelques affidés et de quelques esclaves, ils sortent de Tendelty ; ils s’acheminent du côté des villages, au sud de la ville, et ils continuent dans cette direction jusqu’au coucher du soleil.
A la tombée de la nuit, ils tournèrent à l’est, et, pressant rapidement leur course, ils prirent route du côté du Gauz. Ils voyagèrent toute la nuit..... Au lever du jour, ils étaient arrivés chez des Arabes bédouins campés dans les plaines : c’étaient des Bény-Djerrâr stationnés vers le Toouycheh. Les principaux de la tribu se rassemblèrent en un instant auprès des fugitifs, leur demandèrent quel était le but de leur voyage, les traitèrent avec honneur, et leur offrirent leurs services. Les deux princes déclarèrent aux Bény-Djerrâr qu’ils fuyaient la jalousie ombrageuse et cruelle du sultan, et qu’ils se retiraient au Kordofâl. — « Retournez sur vos pas, leur dirent les Arabes ; nous nous joindrons tous à vous, et nous vous formerons une troupe nombreuse ; nous courrons tomber à l’improviste sur Tendelty, sur le sultan, et nous vous rendrons l’héritage de votre père. Comptez sur nous ; nous vous sommes dévoués sans réserve. »
Nos deux fugitifs, se défiant de la sincérité de ces protestations, remercièrent les Bény-Djerrâr de leurs offres généreuses. « Que Dieu vous récompense de vos intentions bienveillantes ! dirent les princes. Laissez-nous continuer notre route ; donnez-nous seulement quelques cavaliers pour protéger notre fuite en cas d’accident, et nous servir de guides jusqu’à ce que nous soyons en lieu de sûreté. » En quelques instants cent cavaliers furent réunis, et partirent comme escorte avec Abou-Madian et son frère.
La troupe voyagea deux jours sans rencontre. Le troisième, en traversant quelques hameaux situés sur l’extrémité des frontières du Dârfour, les princes furent reconnus ; un habitant d’un des hameaux se mit à dire, en voyant le frère d’Abou-Madian : « Voilà le fils du sultan Abd-el- Rahmân. » Le jeune prince entend ces paroles, se précipite sur l’homme, et l’abat d’un coup de sabre. Soudain la foule s’ameute, on crie au meurtre, on s’anime, on insulte, on repousse l’escorte du prince. Abou- Madian était alors à distance avec quelques cavaliers ; il accourt, pénètre à travers la foule, et s’efforce d’arrêter la lutte qui s’engage. Il éloigne son frère, blâme son imprudence, l’accuse d’injustice et de brutalité, et tout en paraissant approuver les réclamations et le désir de vengeance des offensés, il entraîne peu à peu sa troupe et l’écarte des habitations. Une fois en plaine, il fait hâter le pas et gagne le large.
Conservant leur pensée de vengeance, les habitants du hameau dépêchent de suite à Tendelty un homme d’entre eux, qui court en toute hâte annoncer à Mohammed-Fadhl que les deux princes se sont enfuis du Dârfour et se dirigent du côté du Kordofâl.
Le sultan, à cette nouvelle, envoya de suite à la poursuite des fuyards un corps de troupes à cheval sous les ordres d’un de ses affidés, appelé Torfiggéh. Les troupes partirent, marchèrent jour et nuit à marches forcées, et dépistèrent les deux princes et leur escorte dans le désert, à quelque distance au delà des frontières du Dârfour. Torfiggéh se dirige droit sur eux, les atteint et les attaque avec fureur. La lutte s’engage ; le frère d’Abou-Madian s’élance sur Torfiggéh, et d’un coup de sabre lui crève un œil : Abou-Madian, d’un autre coup, le renverse mort.
Les Fôriens virent tomber leur chef sans oser le défendre ; car c’est une loi que nul ne peut s’armer pour combattre qui que ce soit de la famille du sultan. Tout Fôrien qui tue un individu du sang royal, soit contre sa volonté et par hasard, soit pour sa propre défense, ou même par ordre, doit être mis à mort. Ainsi le fellâh égyptien qui, par permission d’Abd-el-Rahmân, frappa d’un coup de fusil le khalife Ishâc, après la journée de Guerkau, reçut la récompense que lui avait promise le sultan ; mais plus tard il fut tué par ordre d’Abd-el-Rahmân, pour satisfaire au principe qui consacre l’inviolabilité absolue du souverain et de tout membre de sa famille.
Ainsi verser le sang royal est toujours, et dans toute circonstance, un crime que rien ne peut atténuer ni racheter. Bien plus, s’il arrive, avec ou sans intention, qu’un des proches parents ou enfants d’un sultan soit tué dans un bourg ou village, ou au milieu des campagnes, et que le meurtrier reste inconnu, ou qu’il échappe aux efforts et aux poursuites des habitants ou des voisins du lieu où le crime s’est accompli, la vengeance est encore plus terrible ; elle veut atteindre là, et à tout prix, le coupable, et chercher le sang de l’assassin dans le sang de tous ceux qu’elle peut rencontrer sous ses coups. On met à feu et à sang tous les hameaux, bourgs et villages environnants ; car il n’y a alors qu’un grand massacre, une grande désolation qui puisse compenser le meurtre commis et suppléer la peine encourue par l’assassin en fuite.
C’est en conséquence de ces principes que la troupe de Torfiggéh le laissa sous les coups des deux princes sans que nul osât lever le bras ou faire un pas pour le défendre.
Les Fôriens, se voyant sans chef, se dispersèrent et prirent la fuite.
Mohammed-Fadhl avait fait suivre presque immédiatement cette première troupe par une autre troupe plus nombreuse. Il avait prévu les chances d’une résistance vigoureuse dans une première rencontre, où l’escorte des deux fugitifs, encore entière et décidée à se bien défendre, pourrait d’abord avoir raison des agresseurs ; il avait pensé aussi que, prenant la piste des fuyards sur plusieurs points, ses troupes seraient plus sûres de lui apporter sa proie. Toutefois, il n’avait dévoilé qu’au chef de chacune de ces deux troupes quel était le but de leur départ précipité ; il craignait que quelque ami dévoué d’Abou-Madian et de son frère ne se hâtât d’aller les prévenir du danger qui les menaçait, et ne fit ainsi échouer toute poursuite.
Les soldats fôriens en fuite rencontrèrent bientôt les cavaliers qui venaient derrière eux ; ils se réunirent tous ; quelques heures après, les princes et leur escorte virent tout à coup déboucher à distance une nuée de Fôriens qui se dirigeaient sur eux. Après la victoire, les Bény- Djerrâr et leurs protégés s’étaient éparpillés sur un espace assez étendu ; ils cherchaient de l’eau et ils s’étaient égarés sans pouvoir en trouver. Toutefois, ils s’étaient rapprochés du Kordofâl, et ils n’en étaient qu’à deux jours et demi de chemin, lorsqu’ils découvrirent les Fôriens. Ils étaient encore alors dispersés çà et là par groupes, toujours occupés à chercher de l’eau.
Les Bény-Djerrâr, considérant le nombre de leurs ennemis, ne jugèrent pas à propos d’attendre la chance d’une lutte trop périlleuse ; et ne voulant pas que leurs fatigues demeurassent sans profit, ils se payèrent aux dépens de leurs protégés ! ils s’emparèrent des chameaux qui portaient les hardes et les provisions, et prirent le large. Après cette trahison, les deux princes, se voyant seuls avec les quelques hommes qui les avaient accompagnés à leur sortie de Tendelty, et avec quelques chameaux de course que montaient deux ou trois de ces hommes, songèrent à se dérober aux recherches de la cavalerie fôrienne. D’abord, les Bény- Djerrâr, sans le vouloir, lui donnèrent le change, en faveur de la petite troupe abandonnée. Les deux princes et leurs compagnons gagnèrent alors de l’espace, et, se glissant entre les monticules et les ondulations des sables, ils échappèrent aux regards de l’ennemi.
Ils pressaient leur fuite... mais ils étaient épuisés de fatigue et de soif ; leurs chevaux étaient harassés. Après plusieurs heures de course, ils s’arrêtèrent... Soudain, la cavalerie fôrienne paraît et se précipite sur eux avec une telle impétuosité, que le frère d’Abou-Madian est fait prisonnier et enlevé en un clin d’œil. Heureusement, Abou- Madian, cette fois encore, était éloigné de sa petite troupe ; tourmenté par la soif, et cependant toujours attentif, toujours sur le qui-vive, il ne s’était pas arrêté un seul moment. Il revenait près de ses compagnons, lorsqu’il aperçut les cavaliers fôriens emmenant son frère prisonnier et emportant le peu de bagage qu’ils lui avaient trouvé, à lui et à sa suite. Abou-Madian se cacha d’abord ; ensuite, tournant à l’opposé des Fôriens, il plongea dans le désert aussi rapidement qu’il lui fut possible.
Les cavaliers fôriens, tout occupés du prince qui leur tombait sous la main, avaient fait peu d’attention à ceux qui étaient avec lui, et en avaient laissé échapper plusieurs ; parmi eux était le fakyh Mohammed- el-Mahacy, ou le Mahacide[252].
J’ai vu souvent au Kaire, chez Abou-Madian, le fakyh Mohammed. Uni au prince par une amitié sincère, et qui date presque de leur enfance, il ne l’a jamais quitté. Sa physionomie, d’un noir un peu moins foncé que celle d’Abou-Madian, est pleine d’animation et d’énergie ; son œil vif et pétillant annonce une intelligence rapide, une activité infatigable, un caractère fier et sévère, une nature pleine de feu et d’audace. C’est la plus expressive figure noire que j’aie jamais vue.
Abou-Madian, seul au milieu du désert, fut bientôt obligé de s’arrêter. Son cheval haletant, brisé de fatigue et de soif, n’avait plus la force d’avancer. Abou-Madian descendit, le laissa, et continua sa marche à pied. Il alla ainsi, sous l’œil de Dieu, jusque vers la chute du jour. Il était presque nuit close lorsqu’il fut rencontré par le fakyh Mohammed, monté sur un chameau de course. Le fakyh, ayant reconnu Abou- Madian, s’approcha de lui, descendit de son chameau, et le fit monter au prince.
Quelques instants après, ils avisèrent un Arabe bédouin : ils allèrent à lui, et lui promirent de le récompenser, s’il voulait leur servir de guide, et les conduire en un lieu où ils pourraient boire. L’Arabe accepta ; ils marchèrent une grande partie de la nuit. Ce ne fut que le lendemain matin, à l’aube du jour, qu’ils arrivèrent à un endroit où ils trouvèrent de l’eau et se désaltérèrent. Ils se reposèrent quelque temps, puis se remirent en route.... Le troisième jour ils étaient sur les terres du Kordofâl.
Abou-Madian expédia de suite un envoyé au gouverneur égyptien qui était à _Ibéiid_[253], pour lui annoncer qu’un fils d’un sultan du Dârfour venait se réfugier au Kordofâl, et lui demandait asile et protection. Le gouverneur envoya de suite un certain nombre de soldats pour escorter le prince, et l’accompagner jusqu’à Ibéiid, avec les honneurs dus à son rang ; à son entrée dans la capitale du Kordofâl, le gouverneur le fit saluer de plusieurs coups de canon.
Peu de temps après son arrivée à Ibéiid, Abou-Madian apprit que son jeune frère avait été conduit à Mohammed-Fadhl, qui lui avait fait crever les yeux.
Abou-Madian reçut ensuite de Fadhl une lettre dans laquelle il l’engageait à rentrer au Dârfour, et lui promettait, après les plus belles protestations d’amitié, de le traiter avec toute la bienveillance d’un frère. Abou-Madian refusa de retourner au Dârfour ; il savait ce qu’il avait à craindre de la perfidie et de la cruauté de Mohammed- Fadhl. L’émigration d’Abou-Madian eut lieu en 1249 de l’hégire (ère chrétienne, 1833).
Immédiatement après l’arrivée de ce prince à Ibéiid, le gouverneur du Kordofâl écrivit à Mohammed-Aly et lui demanda ce qu’il devait faire du sultan réfugié. Mohammed-Aly donna ordre de l’envoyer en Égypte.
Abou-Madian partit dans le mois de redjeb 1250, il arriva au Kaire. Il y était depuis quelques mois seulement, lorsque le pacha lui fit dire de retourner au Kordofâl, lui promettant qu’il lui enverrait bientôt des troupes, le vengerait de Mohammed-Fadhl, et le ferait rentrer en possession du sultanat du Dârfour. Abou-Madian, plein de confiance dans ces paroles, se rendit au Kordofâl.
Les relations diplomatiques de l’Égypte avec les puissances européennes occupèrent alors toutes les pensées du pacha, et lui firent, pour un moment, suspendre l’exécution de ses promesses.
En 1254 (1838), le pacha fit un voyage au Fâzoglou. Abou-Madian en fut informé, et alla à la rencontre de Mohammed-Aly. Il se présenta à lui, et lui parla de l’expédition du Dârfour. — « Ce que je t’ai promis, lui dit Mohammed-Aly, je le ferai. Trouve-toi au Kaire à mon retour du Fâzoglou ; il te sera utile de voir l’Égypte mieux que tu ne l’as vue. »
Le pacha continua son voyage, visita les mines du Fâzoglou ; il était déjà de retour au Kaire depuis près de deux mois, lorsque Abou-Madian y arriva. Le prince fôrien se présenta, et Mohammed-Aly, qui l’accueillit avec bienveillance, lui fit assigner une maison pour demeure ; il ordonna qu’on eût soin de lui fournir tout ce qui lui était nécessaire, et lui alloua une pension mensuelle.
Son Altesse ensuite retourna à Alexandrie. Quelque temps après, elle y fit appeler Abou-Madian. Notre prince noir se rendit avec une véritable joie à cette invitation. Pendant un mois qu’il passa à Alexandrie, on lui fit visiter tout ce que cette ville pouvait lui présenter de curieux et d’instructif. Abou-Madian vit avec admiration la grande place du quartier Franc, le palais de Râs-el-Tyn, le mouvement du port et les travaux des chantiers ; tout excitait sa stupéfaction, jusqu’au bruit, au fracas d’Alexandrie. Il nous racontait ses surprises avec la naïveté d’un néophyte qui entre sur la scène du monde, et en même temps avec le ton vif et ému d’un adepte qui sent battre son cœur et qui craint que l’avenir ne manque à ses espérances.
La première fois que je l’entendis parler de l’horizon de la mer, des bâtiments de guerre, de leurs files de canons sur deux ou trois étages, il ne savait comment raconter, dépeindre ; toutes les paroles qu’il articulait lui semblaient imparfaites et trop faibles ; il ajouta : « Le Pacha est un grand homme. Quand tu seras rentré au Dârfour, m’a-t-il dit, quand tu seras roi, rappelle-toi ce que tu as vu en Egypte ; fais chez toi ce que j’ai fait ici ; bâtis une Alexandrie comme la mienne. En un mot, sois un homme. »
C’était alors l’époque du départ annuel des pèlerins pour la Mecque. Abou-Madian témoigna au Pacha le désir d’aller visiter les lieux saints et d’accomplir son pèlerinage. Le Pacha l’engagea à partir avec la caravane et lui fit donner tout ce qui lui était nécessaire pour ce pieux voyage.
Abou-Madian partit, et à son retour il se fixa au Kaire dans la demeure qui lui avait été primitivement assignée.
Depuis ce temps, toutes les fois que le Pacha venait au Kaire et qu’il voyait Abou-Madian, il l’engageait à prendre patience et à attendre que le moment convenable pour l’expédition projetée fût arrivé.
Au mois de Moharrem[254] 1259, Mohammed-Aly vint au Kaire. Abou-Madian lui rendit visite, et tout d’abord il fut accueilli par ce mot : « Prépare-toi à partir dans quelques jours. L’expédition du Dârfour s’apprête. » Abou-Madian témoigna sa reconnaissance au Pacha et sortit tout rayonnant de joie. Il s’occupa immédiatement de son départ. Déjà il se voyait souverain du Dârfour. Tous ceux qui le connaissaient venaient lui apporter leurs félicitations et le saluer du nom de sultan.
Ce fut alors qu’il apprit, par les djellâb ou marchands d’esclaves, et par des marchands qui arrivaient tout récemment du Dârfour, que Mohammed-Fadhl était mort, et que son fils Hussein lui avait succédé, âgé de dix-huit à vingt ans. Abou-Madian aperçut encore dans cet événement un présage favorable ; car, selon lui, Hussein est un jeune homme capricieux, sans capacité, sans courage, et dont la parole n’aura aucun empire sur les Fôriens au moment du danger.
Abou-Madian fut tellement ému de tous ces incidents, tellement agité de plaisir et d’espérances, tellement occupé de projets, de pensées et de prévisions, qu’il en tomba malade. Une congestion cérébrale le mit en délire. Il ne parlait que de guerre, et poussait des cris furieux. Ses amis et les gens de sa modeste suite publièrent partout que des jaloux ou des espions envoyés au Kaire par Hussein avaient jeté uu sort sur le fils d’Abd-el-Rahmân et l’avaient ensorcelé. Cet ensorcellement n’eut de puissance qu’une quinzaine de jours environ ; bientôt Abou-Madian, revenu à la santé, s’occupa sérieusement de son départ.
Le Pacha était alors absent du Kaire. Le prince fôrien écrivit au _Chôrah_ ou _Conseil supérieur_ de la citadelle, il demanda qu’on lui fît livrer ce qu’on lui destinait pour son voyage, et réclama de plus l’équipement militaire complet de vingt hommes et cinq chevaux. — On lui donna cinquante bourses (environ 6000 francs), cinq tentes, dont deux vertes pour lui et trois blanches pour sa suite, des provisions de voyage, et l’on mit à sa disposition deux dahabyeh ou grandes canges. Quant aux armes, on lui remit cinq paires de pistolets, cinq fusils et cinq sabres.
Enfin, l’on donna au prince fôrien des lettres pour Ahmed-Pacha, gouverneur actuel du Sennâr, dans lesquelles il était recommandé à Ahmed-Pacha de fournir au prince tout ce dont il aurait besoin en provisions et en moyens de transport pour lui et pour ceux qui l’accompagnent.
Abou-Madian quitta le Kaire et s’embarqua sur le Nil, le 5 séfer (6 mars 1843). Quelques jours auparavant étaient partis les huit cents hommes de troupes mercenaires destinées à rejoindre, au Sennâr, les troupes égyptiennes envoyées au Dârfour.
Le premier projet de Mohammed-Aly avait été d’expédier du Kaire un corps d’armée de douze mille Égyptiens, avec dix pièces de canons. L’expédition devait être conduite par Haçan-Pacha, qui déjà avait reçu l’ordre de se tenir prêt à partir. Mais Son Altesse manda un exprès à Ahmed-Pacha, gouverneur du Sennâr, pour l’avertir de prendre toutes les mesures nécessaires au passage des troupes, et lui demander si l’état de sa province lui permettait d’accompagner l’expédition comme sériasker ou général en chef.
Ahmed-Pacha répondit que le transport d’une armée de douze mille hommes, envoyée du Kaire, exigerait de trop grandes dépenses d’argent et de temps ; qu’il ne pensait pas qu’il fallût des forces aussi considérables pour assurer le succès de l’expédition ; que l’état du Sennâr, l’ordre qu’il avait établi pour la direction de cette province, lui permettaient de se charger de la guerre du Dârfour ; que, d’après la connaissance qu’il avait de la nature du pays et des habitants, il aurait certainement assez de six à sept mille hommes, c’est-à-dire deux des quatre régiments qu’il a au Sennâr ; qu’enfin, étant près du Kordofâl, il demandait à conduire cette guerre, promettant de la terminer heureusement et en peu de temps.
D’après cela, il fut écrit à Ahmed-Pacha de se préparer à se mettre en route, aussitôt que seraient arrivés au Sennâr les huit cents hommes qui lui étaient envoyés du Kaire, savoir, quatre cents Arnaoutes à pied, et quatre cents hommes de cavalerie irrégulière, la plupart Roméliotes.
Les troupes qui sont actuellement au Sennâr forment quatre régiments, chacun de trois mille hommes, et composés de nègres pris dans les _Ghazouah_ (ou chasses) faites du côté de Fâzoglou, du Noûbah, des Choulouks, etc.
Un seul régiment d’Égyptiens proprement dits, le 8e, avait été depuis longtemps expédié au Sennâr. L’inclémence du pays, c’est-à-dire l’humidité, la chaleur, etc., firent développer dans ces troupes arabes des maladies qui les décimèrent rapidement et les réduisirent presque à rien. On remplaça d’abord ces pertes par les produits des Ghazouah ; puis successivement, et avec les mêmes éléments, on forma quatre régiments de nègres choisis, c’est-à-dire, d’hommes qui, acclimatés qu’ils sont naturellement à ces contrées, constituent déjà un bon corps d’armée à l’épreuve, en quelque sorte, des influences malfaisantes du pays. Les Arabes restant du 8e régiment furent distribués dans ces nouvelles troupes, comme sous-officiers, et furent chargés de l’instruction militaire. Ces nègres devaient fournir deux régiments pour l’expédition du Dârfour, conjointement avec les huit cents hommes partis du Kaire.
* * * * *
Le prince fôrien régnant aujourd’hui est en possession légitime, comme fils du dernier sultan défunt ; mais Abou-Madian fonde ses prétentions sur le droit qu’a la Providence de choisir, parmi les membres d’une famille, celui qu’à l’exclusion des autres elle destine au bien-être et à l’amélioration d’un pays ; et ensuite sur le droit de la supériorité intellectuelle et des qualités morales, avantage que son neveu ne saurait avoir, lui qui ne s’est pas élevé au-dessus de l’état sauvage, et que la vue d’autres pays plus avancés que le sien n’a pu porter à concevoir des idées de réforme. Si l’époque du Dârfour est arrivée, le moment n’est peut-être pas très-loin qui doit régénérer le Soudan, et où cette partie du globe sera mise en communauté avec les peuples qui sont ou qui entrent dans la voie de la civilisation. Mohammed-Aly aura contribué à cette œuvre glorieuse. Considérée sous ce point de vue, l’expédition du Dârfour est une entreprise qui semble promettre, pour le Soudan, d’immenses résultats. Tout y est intéressé : la science, l’industrie, le commerce, l’intelligence, la moralisation de l’espèce humaine.
Les troupes doivent se mettre en marche après la saison des pluies, et traverser en droite ligne le Kordofâl et le désert qui le sépare du Dârfour. Si on accepte l’idée d’Abou-Madian, on ne marchera pas ensuite directement sur Tendelty, capitale actuelle du sultan fôrien. Abou- Madian, d’après ce qu’il m’a dit, a l’intention d’obliquer vers le sud, de passer chez les Arabes Rézeygât, tribus inquiètes et jalouses de leur indépendance, toujours prêtes, au moindre motif, à porter leurs incursions avides et audacieuses sur les terres fôriennes. Il espère recruter, en traversant les Arabes limitrophes du Dârfour, des secours improvisés qui lui seront d’une immense utilité.
Abou-Madian sait que le sultan Hussein est informé des intentions du vice-roi d’Egypte, et que les Fôriens peuvent, sous les ordres de leur prince actuel, présenter une résistance appuyée sur cinquante mille hommes ; mais Abou-Madian sait aussi qu’une armée disciplinée à la manière égyptienne, munie d’armes à feu, peut en quelques heures mettre en pièces les bataillons fôriens armés de lances et de flèches, et soutenus par une lourde cavalerie : celle-ci est habillée, hommes et chevaux, de couvertures piquées qui ne sauraient les protéger contre les balles et les boulets, comme elles les protégent contre le sabre et les flèches de leurs ennemis ordinaires. Du reste, une seule déroute des Fôriens suffira pour décider la question, renverser sans retour le sultan régnant, et substituer un nouvel ordre de choses au gouvernement actuel. En général, au Soudan, le succès donne légitimement au vainqueur (s’il est de la famille des sultans) le droit de souveraineté, et ordinairement le gouvernement de la veille est oublié après une nuit de sommeil.
Le père d’Abou-Madian, le sultan Abd-el-Rahmân, a aussi, comme nous l’avons vu, conquis par la voie des armes le titre de souverain sur son neveu le khalife Ishâc. Aujourd’hui un fait analogue se présente ; il est probable que le résultat sera le même. Comme son père, Abou-Madian compte sur la coopération d’un parti puissant qu’il croit avoir au Dârfour.
L’avénement d’Abou-Madian au sultanat ne peut qu’être avantageux au Dârfour : ce prince est dans la vigueur et la maturité de l’âge (il paraît être dans sa quarantième année)[255]. Son exil lui a forcément donné une certaine éducation, et son séjour en Egypte lui a fourni des idées qu’il a le désir de réaliser. Il est admirateur passionné de Mohammed-Aly, et s’il est convenablement secondé et inspiré, il travaillera, je le crois, à introduire des réformes utiles dans son pays. Dans ses conversations, il cherchait toujours à s’instruire ; maintes fois il m’a questionné sur les différents modes des gouvernements des Etats européens, sur les lois de distribution et de perception des impôts en France, sur les levées de troupes, sur les droits des citoyens, sur le commerce et l’industrie, sur l’éducation et l’instruction, etc. Souvent il eut envie de prier Son Altesse de l’envoyer un an ou deux à Paris, afin de voir par lui-même cette civilisation dont il entendait parler sans cesse. Déjà il avait commencé à apprendre la langue française. J’ai moi-même écrit l’alphabet pour lui ; je le lui ai fait copier, et aussitôt il sut en composer sa signature. C’est très-certainement le premier sultan noir qui ait écrit et épelé du français, et je ne sais pas si l’envie ou l’idée d’en épeler ou d’en écrire est jamais venue à des sultans, blancs, bronzés ou jaunâtres.
Abou-Madian[256] est d’une physionomie franche ; sa conversation est facile et abondante ; il a l’œil expressif, la bouche comme souriante, l’ovale de la figure élargi par le front et s’amincissant par le menton. Les paupières, bien fendues, découvrent l’œil assez largement, et laissent à la figure sa rondeur régulière. Comme chez tous les nègres[257], la moustache est petite et crépue ; la barbe, claire et courte, est presque ramassée en bouquet à l’extrémité du menton, et ne se continue de chaque côté que jusque vers la perpendiculaire de l’angle de l’œil ; le reste est glabre.
Abou-Madian a une certaine dignité dans le maintien et les manières. Lorsque, dans les jours de fête, il avait endossé son grand _jubé_ de drap rouge, à boutons en plaques de cuivre jaune, larges comme des soucoupes, à manches fendues et flottantes doublées de soie jaune- orangé, à miroitage rougeâtre, alors il avait un air imposant et un extérieur grave, mais jamais de fierté ou de morgue, bien que chacun ne lui adressât la parole qu’après l’avoir salué du titre de sultan.
Très-souvent il me demanda si je n’irais pas un jour visiter le Dârfour. Si Dieu, me dit-il une fois, me ramène à Tendelty, s’il me rend le sultanat de mon père, viens au Dârfour, viens voir ce que j’essayerai de faire ; tu m’aideras de tes conseils ; et puis, il faut que tu voies le Dârfour d’un bout à l’autre. Des hommes de toutes les religions y voyagent aujourd’hui, des chrétiens, des musulmans, même des Indiens de je ne sais quelle doctrine religieuse. — Cela est possible, lui dis-je, jusqu’à Kôbeih, jusqu’à Tendelty ; mais au delà ? — S’il plaît à Dieu, je tâcherai de rendre tout le pays praticable ; je disciplinerai des troupes, j’en distribuerai dans toutes les principales localités... — Il est vrai, tu peux faire escorter des voyageurs étrangers, mais seront- ils respectés ? ne risqueront-ils pas vingt fois d’être tués ? J’ajoutai : Quelle armée pourras-tu réunir, même en supposant une levée générale, une levée en masse, comme celle que fera, par exemple, le sultan Hussein, lorsque Mohammed-Aly te reconduira au Dârfour ? — Il est impossible, me répondit Abou-Madian en souriant, de rassembler sur un seul point et en un seul corps tout ce que le Dârfour renferme d’hommes en état de porter les armes. Sans dispositions préliminaires convenables, qui pourrait entretenir, seulement pendant un mois, cent mille hommes dans quelque province que ce soit ? où trouverait-on des vivres, de l’eau ? Les localités, les habitudes du peuple, les formes de l’administration, empêchent d’effectuer une entre prise aussi considérable. — Combien donc de milliers d’hommes penses-tu que rassemblera le sultan Hussein ? — Cinquante à soixante mille. — Et si cette première armée est battue ? — Alors tout est fini pour Hussein ; il ne lui sera plus possible de réunir deux cents Fôriens. Le canon fera un effet terrible. — Mais, enfin, combien le Dârfour entier fournirait- il de soldats ? Un sultan doit nécessairement savoir ce qu’il a de ressources ; il peut toujours faire un calcul, au moins approximatif, de ses forces. Abou-Madian semblait ne pas vouloir répondre catégoriquement ; mais j’avais piqué son amour-propre, et il me dit : Lorsque j’étais à Tendelty, Mohammed-Fadhl[258] ordonna de faire une sorte de dénombrement de la population capable, dans un moment de nécessité, de prendre les armes. Tous les _rois_ du Dârfour, grands et petits, les sultans secondaires, tous les chartây, relevèrent le nombre des hommes de leurs provinces, districts, arrondissements, avec le nombre présumé des Arabes limitrophes de l’est et du nord ; le nombre d’hommes valides, jeunes ou de l’âge viril, et même de l’âge mûr avancé, monta à environ cinq cent mille. — Quelles étaient les limites extrêmes d’âge ? — Depuis l’âge de douze ans jusqu’à cinquante ans, Fôriens et esclaves, présents sur le territoire du Dârfour et parmi les Arabes, tous sont forcément soldats du jour que la guerre se déclare[259]. — Le nombre de cinq cent mille, lui dis-je, me semble exagéré. — Je ne sais pas, répliqua vivement Abou-Madian ; je n’ai pas d’autres données. Je vis bien, au ton et à la vivacité de la réponse, que je n’aurais pas d’autres renseignements, et je changeai de conversation. Les nègres consentent difficilement à donner des détails sur leur pays.
Le lendemain, je repris la même question avec le cheykh El-Tounsy, et il me donna toutes les informations qu’il lui fut possible de me donner : j’en ai consigné plus haut le détail. Bien entendu, ces informations sont approximatives ; elles n’embrassent d’ailleurs qu’un petit nombre de localités. De plus, elles n’indiquent que ce que chaque ville, bourg, village, etc., serait en état de fournir en hommes armés ; car il n’est pas possible d’avoir le chiffre juste de la population entière. Il résulte de ce tableau, par estimation et par aperçu général, qu’on pourrait tirer des différents endroits cinquante-trois mille hommes armés environ[260].
Ce chiffre, même en le considérant comme exagéré, annonce une population de quatre à cinq millions d’habitants, sans parler des _provinces adjointes_. D’ailleurs, ce que dit le cheykh de la grande population des monts Marrah, de l’ouest et du nord du Dârfour, je l’ai entendu répéter aux marchands fôriens qui viennent au Kaire, ainsi qu’à Abou- Madian[261].
Quant aux esclaves compris dans la masse de la population, je n’ai compté que ceux qui restent au service des familles, et qui font réellement partie de ces familles ; qui, après une certaine durée de séjour, ont été mariés entre eux par leurs maîtres, et forment des familles surnuméraires ; mais j’ai exclu la masse flottante des esclaves destinés à être vendus, et qui, chaque année, sont exportés au Hedjâz, en Egypte et au Maghreb, comme marchandise : la quantité en est assez considérable.
On verra, dans le voyage au Ouadây, comment s’exécutent les chasses aux esclaves, et d’après quels usages les Fôriens et les Ouadâyens vont tous les ans décimer les tribus idolâtres du Fertyt et des Djénâkhérah.
* * * * *
_P.-S._ Les quatre cents Arnaoutes dont nous avons parlé, arrivés à Syout, se conduisirent là comme partout ailleurs. Dans leurs orgies, ils se querellèrent entre eux et s’insultèrent ; il en résulta des voies de fait ; deux partis se prononcèrent, et le désordre en vint au point qu’ils se séparèrent en deux camps, se battirent et s’entretuèrent. Cent soixante d’entre eux restèrent morts sur la place.
Toutes les fois qu’il passe des Arnaoutes au Kaire, ils parcourent la ville dans tous les sens, et il n’est pas de violences et de brutalités auxquelles ils ne se livrent. Rarement ils quittent la ville sans y avoir tué quelques habitants à coups de pistolet ou de poignard, et cela en plein jour. Jamais on n’en voit un sans une ceinture chargée de pistolets et d’un énorme poignard, qui saillent en avant, pour ainsi dire, comme des chevaux de frise, pour les défendre de toute approche. Menacer un passant sans motif, et le tuer au milieu de la rue, est pour eux une bagatelle sans importance ; après quoi l’assassin, un pistolet ou un poignard à la main, s’en va tranquillement. Malheur à qui l’approcherait ! Aussi personne ne songe à l’arrêter.
Son Altesse, informée de l’événement arrivé à Syout, a ordonné de rappeler au Kaire la troupe d’Arnaoutes et son chef Demoûz-Agha. On assure que ce chef ne ramène que cent trente hommes ; soixante ont déserté dans le trajet du Kaire à Syout, et cinquante, soit malades, soit retardataires, manquaient lors de l’entrée à Syout.
L’expédition du Dârfour est retardée jusqu’après la saison des pluies au Soudan.
On prétend que le motif de l’ajournement de l’expédition est le peu d’expérience des troupes du Sennâr dans les manœuvres militaires, et que, pour plus de promptitude dans la conduite de la guerre, il est nécessaire de les exercer encore quelque temps.
Haçan-Pacha, qui devait d’abord être chargé de l’expédition fôrienne, est élevé par le sultan Abd-el-Medjid, au grade de mirmirân, ou général de division, pour cette expédition même. Il s’entendra avec Ahmed-Pacha du Sennâr : l’un d’eux, d’après ce qu’ils croiront le plus utile au succès de l’entreprise, restera au Sennâr ; l’autre accompagnera les troupes au Dârfour, et se chargera de la restauration d’Abou-Madian. Jusqu’à l’époque du départ des troupes, Abou-Madian restera au Kordofâl, et s’occupera de préparer ses partisans à le seconder au moment convenable.
Abou-Madian restera maître absolu de constituer et d’affermir son autorité comme il le jugera à propos, et nul ne cherchera à s’immiscer dans son gouvernement ; enfin, aussitôt qu’il le désirera, les troupes égyptiennes se retireront et rentreront au Kordofâl.
Le Kaire, avril 1843.
Dr PERRON.
[Décoration]
[Note 249 : Voyez ci-dessus, note des pages 154 et suiv., où se trouve un court aperçu de l’histoire d’Abou-Madian.]
[Note 250 : Le prince régnant aujourd’hui au Dârfour est fils de Mohammed-Fadhl. Cette notice plus étendue sur le sultan Abou-Madian est donnée ici pour compléter et rectifier ce qui en a été dit ci-dessus, pages 154 et suivantes. Il en est de même pour ce qui regarde la population du Dârfour.]
[Note 251 : Le mot fôrien _tou_n signifie _maison, demeure_ ; _bâcy_ signifie _frère_, et est aussi un terme honorifique ; _tou_n-_bâcy_ est équivalent à _demeure des princes frères, demeure des jeunes princes_.]
[Note 252 : Les _Mahas_, ou mieux _Mahhas_, car le nom est écrit avec un _hhâ_ en arabe, sont une tribu des Barâbras, à l’est du désert de Sélymeh et en deçà de Dongolah.]
[Note 253 : Obéid des cartes. Il faut prononcer Ibéiid, en faisant bien sentir les deux _i_.]
[Note 254 : Le mois de moharrem, premier mois de l’année musulmane, correspondit cette année au mois de janvier 1843.]
[Note 255 : Ces mots servent de rectification à la conjecture émise précédemment sur l’âge d’Abou-Madian. Quant à la mort de son père, le sultan Abd-el-Rahmân, elle est postérieure à l’époque indiquée plus haut : le général en chef de l’armée d’Orient correspondait encore avec lui le 24 messidor an VII (12 juillet 1799).
J.—D.]
[Note 256 : Voy. ce qui a été dit ci-dessus, p. 155.]
[Note 257 : M. P. semble ici ne pas faire de distinction entre les _noirs_ du Dârfour et les _nègres_ : cette distinction doit être observée, d’autant qu’il y a, dans l’Afrique orientale, de vrais nègres, les Chankalas.
J.—D.]
[Note 258 : Abou-Madian prononce tantôt _Fadhl_, et tantôt _Fodhel_.]
[Note 259 : Nous exposerons, dans le voyage au Dâr-Ouadây, la manière de lever les troupes, le genre de tactique suivi, et nous indiquerons les espèces d’armes en usage.]
[Note 260 : Voy. ci-dessus ce tableau, p. 154. Il y a à modifier le chiffre d’Oum-Baaoudhah, de 50 en 30.]
[Note 261 : Cette opinion semble confirmée par la population si dense et si compacte que M. d’Arnaud a rencontrée sur les rives du Nil-Blanc.
J.—D.]
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.
* * * * *
J’ai rassemblé ici les digressions et observations qui ralentissaient le récit du voyageur, et qui pouvaient être considérées comme des hors d’œuvre, bien qu’elles ne soient pas dépourvues de quelque intérêt, et qu’elles retracent un des caractères des livres arabes.
Je place encore dans ces notes les remarques nécessaires pour éclaircir certaines habitudes et certaines croyances qui nous sont étrangères et qui pourraient ne pas être comprises par tous les lecteurs.
Enfin, on trouvera ici les explications littérales de plusieurs citations arabes et fôriennes dont l’objet peut être curieux pour ceux qui auraient l’intention de voyager dans le Soudan oriental.
PERRON.
NOTE A, PAGE 12.
L’imâm Aly a dit : « La pauvreté est un mal des plus terribles ; si je la découvre, elle m’expose au mépris ; si je la cache, elle me tue. » On a dit encore : « L’homme une fois devenu pauvre est regardé comme suspect par celui qui se fiait à lui. Il est homme de mal pour qui il était homme de bien. Qui l’accueillait, le rebute ; qui l’aimait, le prend en aversion. » De là ce vers :
« Que ma fortune s’éclipse, plus d’amis à mon secours. Que je sois riche, tous me reviennent amis. »
Et plaise à Dieu que l’homme pauvre soit simplement délaissé, lui et ce qui le regarde, et qu’il ne soit pas humilié et insulté. Mais non, par Dieu, non ! Parlât-il juste et vrai, on le traite d’imposteur ; fût-il innocent et sans reproche, on l’accable de dédains. Un poëte a dit :
« Pour celui qui possède des écus, ses deux lèvres savent parler tous les langages.
« On le recherche, on l’écoute, on l’approuve ; dans sa marche, il se balance d’un air heureux et coquet.
« N’étaient les écus qui remplissent sa bourse, il serait le plus triste individu de la terre.
« Que le riche mente ou se trompe : Vous avez raison, lui dit-on ; il n’y a pas l’ombre de doute.
« Que le pauvre parle, et que ses paroles soient justes et vraies, tous lui diront : Tu es un imposteur ; tu n’articules que faussetés.
« Oui, dans tous les pays, les écus entourent les hommes de respect et de considération.
« Les écus sont la langue de l’éloquence même, l’arme de la victoire. »
Eh quoi ! dans un monde pareil, mourir vaut cent fois mieux pour l’homme d’intelligence que d’y vivre les deux mains traînées dans la poussière. Le poëte l’a dit :
« Mourir est mieux que vivre dans le besoin ;
« Oui, pour l’homme de cœur, mourir est mieux que de s’humilier et de tendre la main. »
Le prophète de Dieu a vu le pauvre méprisé, après avoir brillé de l’éclat des richesses ; humilié, après avoir été entouré de gloire et de vénération, et il en a eu pitié : « Traitez, a-t-il dit, avec bonté et déférence celui qui de la grandeur est tombé dans l’abandon de la misère, le riche, qui de ses délices est tombé dans la pauvreté. » Car tout arrive selon les arrêts du grand LIVRE, selon les volontés éternelles du Dieu de majesté. Que de pauvres le destin élève ! que de riches se trouvent un beau matin sans un quart de dinâr. Le fait suivant en est un exemple :
Le vizir El-Mouhallaby vécut d’abord dans une pauvreté extrême, n’ayant pas même, pour ainsi dire, le point circulaire empreint sur le noyau de la datte. Parvenu à l’âge viril, il partit de Bagdad pour la Mecque avec une caravane. La faim le tourmenta, le mit aux abois ; il n’avait plus ni repos ni sommeil. C’est alors qu’il dit ces deux vers :
« Ah ! on ne vend donc pas la mort ! que je l’achète ! car la vie est affreuse pour moi.
« Dieu ne serait-il pas miséricordieux pour celui de ses serviteurs qui me ferait, à moi, son frère, l’aumône de la mort ! »
Un marchand de la caravane entend la plainte d’El-Mouhallaby et lui donne un pain et une pièce d’argent.
Plus tard, la fortune d’El-Mouhallaby changea et le porta au vizirat ; le marchand tomba dans la misère, et il en vint au point de n’avoir plus même son pain d’un jour. Il apprit l’élévation d’El-Mouhallaby, alla le trouver, et lui adressa ces deux vers :
« Allez porter au vizir (que ne puis-je donner mon sang pour lui !) ces paroles qui lui rappellent un passé qu’il a peut-être oublié :
« Te souviens-tu que tu disais, dans les angoisses de la faim : Ah ! on ne vend donc pas la mort ! que je l’achète ! »
Un serviteur du palais remit ce billet à El-Mouhallaby. Le vizir le lut et soupira ; des pleurs s’échappèrent de ses yeux ; il se rappela sa vie passée. Il fit donner au marchand le gouvernement d’une province et lui envoya une somme de sept cents drachmes, avec ces mots qu’il traça de sa propre main : « Celui qui dépense ses biens dans la voie et l’amour de Dieu est comme le grain qui fructifie jusqu’à sept épis, et dont chaque épi porte cent grains. » (Coran.)
Apprenons de là à traiter avec égards celui qui de riche est devenu pauvre, celui qui des hauteurs de la prospérité est précipité dans l’humiliation et la misère.
Mais aussi, quand l’homme est dans le besoin, quand il est obligé de demander secours, qu’il sache ne demander qu’à ceux qui ont quelque vertu et quelque noblesse dans l’âme, et non à ces riches parvenus qui ont vécu longtemps dans l’obscurité, l’abaissement et le mépris :
« Ne demande un bienfait qu’à celui qui sut toujours ce que c’est qu’un bienfait, non au riche parvenu de l’avilissement à la richesse. »
D’un autre côté, la fortune attire les cœurs à qui la possède ; vous voudriez pouvoir enfermer sous les boutons de votre habit le riche avec sa richesse, tant est grand votre amour pour lui ; car, dites-vous, c’est par l’argent que s’accomplissent les projets, que réussissent les entreprises. Et Haryry a bien dit, quand il a rimé cet éloge des dinârs ou pièces d’or :
« Rends hommage à l’or d’un jaune limpide,
« Ce coureur des pays, ce grand cosmopolite.
« C’est tradition bien connue et répétée partout,
« Que dans les traits de son empreinte sont la sécurité et la joie.
« Avec lui marche le succès des projets de l’homme ;
« Car sa face est aimée de tous,
« Et la propre substance de nos cœurs semble être la mine qui l’a fournie.
« Qui a sa sacoche bien garnie de dinârs va et passe partout.
« Ta famille a péri, tes parents t’abandonnent, qu’importe !
« Tout est compensé par l’or, par son riche éclat.
« Il est le grand appui, la force victorieuse du monde.
« Combien de rois dont il a fait respecter la volonté absolue !
« Combien de gens qui sans l’or passeraient leurs jours dans la douleur !
« Combien de fois l’arrivée subite de l’or a mis en fuite la légion des soucis !
« Combien de beautés le bédrah a fait descendre de leur fierté sévère[262] !
« Combien de transports furieux l’or ne calme-t-il pas !
« Combien n’a-t-il pas éteint ou adouci de bouillants accès de colère !
« Combien d’esclaves abandonnés à leurs ravisseurs par leur famille sans argent,
« Que leur or a délivrés ensuite et rendus à une joie pure !
« Oui, je le jure par le Dieu qui a créé l’or,
« Si je ne craignais de blasphémer, je dirais : Gloire à l’or ! c’est lui le tout-puissant ! »
Eh quoi ! n’a-t-on pas vu maintes fois l’homme au barbare langage, une fois devenu riche, être cité pour son éloquence ; le chassieux, une fois paré d’or, retrouver un œil superbe ? Ecoutez ceci :
J’ai rencontré, dans mes voyages, un homme appelé Mohammed-el-Moukkény, au service particulier de Yousouf-Pacha, à Tripoli de Barbarie. Il avait les yeux éraillés, les paupières dépouillées de cils, toujours coulantes ; et il les essuyait sans cesse. Il resta dans cet état dégoûtant jusqu’à ce qu’il devint gouverneur du Fezzan. Alors sa chassie tomba, les cils lui repoussèrent, sa lippie disparut, la chute des larmes s’arrêta, et il se trouva l’un des plus beaux individus de son époque, avec la physionomie la plus distinguée du pays. Et je me dis : « Apparemment, les maladies surviennent aux pauvres en raison directe de ce qu’ils ont d’humiliations et de misère, de nudité et de faim. Les soucis les assiégent au milieu de leurs besoins et de leur dénûment ; et bientôt alors l’esprit devient malade et le corps tombe en langueur. Le riche n’est pas ainsi !
Mais quoi ! Il a aussi ses peines et ses inquiétudes :
« Qui vante ce monde dans un moment de joie, aura bientôt de quoi le maudire.
« Que le bonheur s’évanouisse, les tourments et les chagrins restent ; qu’il arrive, il amène à sa suite les soucis. »
Toutefois, le riche qui ne craint pas de dépenser son or vient à bout de ce qu’il veut : j’en citerai quelques exemples.
Aly-Pacha premier, gouverneur de Tunis, fut obligé, avant son avénement au pouvoir, de s’enfuir à Alger ; il alla trouver le dey de cette régence et lui demanda des troupes pour chasser de Tunis son cousin Husseyn-Pacha. Le dey d’Alger promit son secours au fugitif. La nouvelle en parvint à Husseyn-Pacha, qui dès lors commença à s’inquiéter et crut voir en cela le présage de sa chute prochaine et du renversement de sa puissance. Lorsqu’il reçut la nouvelle positive de ce qui se tramait contre lui, agité, tourmenté, bouleversé, il monta à cheval ; et, le cœur serré d’inquiétude et de tristesse, il parcourut Tunis accompagné de ses courtisans. Un de ses vizirs était à son côté et lui parlait. Le voyant ainsi préoccupé et soucieux, le vizir lui demanda quelle pensée l’obsédait. Le pacha lui conta le sujet de ses inquiétudes. — « Dieu donne à mon maître force et victoire ! dit le vizir. Quoi ! tu te tourmentes ainsi au récit d’un mensonge ! Moi, je suis convaincu que tant que tu existeras, jamais Aly-Pacha ne se relèvera. » Ils étaient en ce moment sur le marché appelé _Souq-el-Balât_ (marché des dattes). Le vizir tourne la tête à droite, et, apercevant un tronc d’arbre désséché et renversé par terre, se met à dire aussitôt : « Quand ce tronc-là redeviendra un arbre vert, Aly-Pacha sera maître de Tunis et la gouvernera. » Il voulait par là tranquilliser Husseyn-Pacha.
Mais quelques jours après, Aly-Pacha arriva à la tête d’une armée nombreuse d’Algériens et tua Husseyn-Pacha.
Aly-Pacha conserva en place notre vizir, jusqu’à ce que les affaires furent pacifiées et régularisées..... Un jour il monta à cheval au milieu de ses troupes et parcourut Tunis, ayant auprès de lui le vizir, qui l’accompagnait, comme autrefois il accompagnait Husseyn-Pacha le jour dont nous avons parlé tout à l’heure. Ils marchèrent ainsi jusqu’à ce qu’ils débouchèrent sur le Souq-el-Balât. Aly-Pacha regarda et vit le tronc d’arbre desséché : « Quand ce tronc, dit-il, redeviendra vert, Aly-Pacha commandera dans Tunis, » — Des ennemis du vizir avaient porté cette parole à Aly-Pacha, qui l’avait gardée secrète jusqu’à ce moment. Puis le pacha se détourna du vizir et ne lui parla plus.
Le vizir comprit alors que sa perte était résolue. Car il connaissait le caractère sanguinaire d’Aly-Pacha, sa tendance cruelle à punir de mort même les plus légères fautes ; et ici la faute était grave. Cette sorte de promenade militaire finie, l’on retourna à la demeure du pacha, et son divan s’ouvrit.
Le vizir se présente aussitôt au pacha, et, sans attendre d’interpellation : « Que Dieu, dit-il, donne force et puissance à mon maître ! Ton cousin, Husseyn-Pacha, à la nouvelle de ton arrivée, me laissa en dépôt une somme considérable. Je la cachai en un lieu que nul ne connaît que moi. Je suis persuadé que tu me feras périr ; et je crains qu’après ma mort cet argent ne soit perdu pour toi. Si tu crois à propos de m’envoyer pour le chercher, cela te regarde. » Le pacha, surpris et prenant ces paroles pour vraies, ordonne au vizir d’aller lui chercher le trésor dont il lui parlait ; mais il le fit accompagner de dix hauneb[263], auxquels il dit : « S’il vous échappe, vous mourrez tous. »
Ils partent avec le vizir et arrivent bientôt à sa demeure. Le vizir fait rester les hauneb en bas, et il monte, pour faire, dit-il, éloigner les femmes de leur passage. Les hauneb attendent ; le vizir va droit à son trésor. Il remplit d’or ses poches, prend une sorte de petit coffre appelé, en dialecte tunisien, _féniq_, l’emplit aussi d’or, monte ensuite sur la terrasse de la maison, passe de là sur une maison voisine, descend dans la rue et se rend à la hâte au consulat britannique. Là il annonce de suite qu’il vient se mettre sous la protection anglaise ; il raconte rapidement son histoire au consul, et lui donne le _féniq_ d’or. — « La grâce que je te demande, ajoute-t-il, c’est de me faire embarquer tout de suite sur un bâtiment anglais pour être transporté immédiatement en Angleterre. » Le consul écrit sur-le- champ au capitaine d’un navire en rade : « Au reçu de cette lettre, mettez de suite à la voile, ne perdez pas une minute. » Il donne la lettre au vizir et le fait accompagner d’un drogman. Ils descendent en rade, arrivent au bâtiment ; le capitaine lit la lettre, lève l’ancre, et tire un coup de canon pour annoncer son départ au consul.
Les hauneb attendaient depuis longtemps le retour du vizir. Enfin, impatientés, ils s’écrient : « Allons ! descends, descends donc. » Les femmes répondent : « Il est descendu presque aussitôt après qu’il est monté ici. » Les hauneb traitent les femmes du vizir de menteuses, et s’élancent dans la maison. Mais ils ne trouvent plus leur homme. — Aly- Pacha apprend la fuite du vizir ; il entre dans une fureur extrême, reconnaissant qu’il a été dupé.
Vous, enfants de Dieu, réfléchissez ; si ce vizir eût craint de perdre son féniq d’or, serait-il parvenu à accomplir son projet ? Non, par Dieu ! Il aurait été tué et ses richesses eussent été prises, sans qu’il en eût pu retirer le moindre avantage. L’argent, l’or qu’on ne dépense pas ne servant à rien, qui le garde en avare n’arrive à rien de bien : prince, il est renversé ; commerçant, il est méprisé. C’est en ce sens que notre illustre cheykh, le savant Mohammed, le chef de la religion au Kaire, lors de la chute de Kourchid-Pacha, gouverneur de l’Egypte, et de l’avénement du prince glorieux qui nous gouverne, a dit, en voyant tomber Khourchid, qui refusait de payer la solde aux troupes :
« On t’a renversé quand tu as dit : Je ne veux pas les payer. Et on a pris pour chef un homme à la main généreuse.
« Ne sais-tu donc pas que ce — Je ne veux pas — est un mot qui peut tout bouleverser ? »
En Egypte, on dit : « _Habyb mâloh, habyb mâloh_, « ami de sa richesse n’a pas d’ami ; » c’est-à-dire, qui aime trop ses biens et et son trésor ne se fait pas d’amis.
Je raconterai encore, à ce propos, une aventure arrivée à Tunis.
Feu le glorieux Abou-Mohammed Hamoudéh-Pacha, que Dieu rafraîchisse la terre de sa tombe ! avait le vizir Yousouf pour _muhurdâr_ (porte- cachet). Yousouf était chargé d’apposer le sceau du pacha sur les ordres émanés du gouvernement. Il avait été primitivement mamelouk d’un chef de la province de Safâkès, appelé Mohammed-el-Djellouly. Yousouf était remarquable par la régularité de sa physionomie, par ses lumières et son instruction. Le pacha entendit parler favorablement de lui ; et il fit écrire à El-Djellouly : « J’ai appris que tu as un mamelouk appelé Yousouf. Mande-le-moi avec celui qui te remet cette lettre. Salut. » El- Djellouly lut le billet et se vit obligé de condescendre à la demande qui lui était faite. Le mamelouk, à son nouveau poste, charma le pacha par les agréments de sa physionomie, par sa sagacité, son esprit naturel, son jugement, sa franchise et sa probité.
Il arriva que quelques mamelouks du pacha complotèrent contre leur maître, et entrèrent chez lui pendant qu’il dormait ; ils allaient le poignarder ; le pacha cria au secours ; et grâce à Yousouf, il fut sauvé de la main de ses assassins. De ce moment, Yousouf eut toute la confiance et l’amitié de Hamoudéh, qui le traita comme un fils et l’éleva au plus haut degré de puissance et d’honneur. Quand Yousouf sortait, les drapeaux flottaient autour de lui, et chacun, le montrant du doigt, disait : C’est lui !
Le nouveau favori avait une étoile prospère ; il fut habile en affaires, heureux dans les combats, heureux dans ses entreprises, généreux, bienfaisant ; sa bienveillance lui gagna tous les cœurs.
Le pacha lui confia le commandement des troupes de terre dans l’expédition de Sarrât (lieu entre Tunis et Constantine), dans une guerre qui eut lieu entre le gouverneur de Tunis et celui d’Alger. La fortune de Yousouf décida la victoire en sa faveur ; les Tunisiens pillèrent le camp des ennemis, prirent leurs chevaux, leurs chameaux, leurs armes, et firent un grand nombre de prisonniers. Yousouf, à la suite de cette expédition, reçut le commandement des forces de terre et de mer qui étaient à Halq-el-Ouâd, port de Tunis, lorsque la flotte algérienne vint pour attaquer les Tunisiens. Yousouf était retranché dans la citadelle ; de là il dirigeait les opérations des troupes, des bâtiments de guerre, des brûlots, des gardes-côtes, etc.
Les grands de Tunis venaient à Halq-el-Ouâd traiter les affaires ; tout se conduisait par la parole de Yousouf. Au nombre de ceux qui se présentaient à son divan, était Mohammed-el-Djellouly, fils de son premier maître. Ce Mohammed ne se montrait jamais qu’avec des airs de vanité et de hauteur, dédaignant tous les procédés de convenance que devait avoir un homme de son rang. Yousouf l’avait remarqué, mais ne s’en était point formalisé. Les principaux de son divan s’en plaignirent à lui, et après un assez long exposé de griefs, ils vinrent lui dire : « Cet homme ne t’a jamais considéré que comme un mamelouk ordinaire de son père ; il se plaît à le répéter partout et sans cesse. » Yousouf, mécontent, chercha dès lors un moyen de se venger.
L’occasion s’en présenta bientôt.
On vint un jour dire à Yousouf : « Mohammed-el-Djellouly entre dans la cour de ta maison avec sa monture ; jamais il ne met pied à terre dehors, comme les autres personnages qui se présentent chez toi. Son sâïs va sans gêne attacher la mule dans ton écurie avec tes chevaux et tes mules. » Yousouf appelle son sâïs en chef : « J’apprends, lui dit- il, que le sâïs de Mohammed-el-Djellouly attache la mule de son maître avec mes chevaux ; si, à dater d’à présent, tu le laisses faire encore, tu t’en repentiras. »
El-Djellouly arrive ; il descend comme d’habitude ; son sâïs prend la mule et va l’attacher à l’écurie. Le sâïs en chef de Yousouf était absent. El-Djellouly monte au conseil et s’assied... Tout à coup il entend du bruit, des cris ; il regarde par une fenêtre, il voit sa mule échappée et courant de tous côtés, et son sâïs avec une blessure sanglante à la tête. El-Djellouly descend, tressaillant de colère. Son sâïs lui dit : « Le sâïs en chef, à son retour, trouvant la mule attachée auprès des chevaux, l’a lâchée, l’a battue, et elle s’est emportée. Je demande à cet homme pourquoi il a fait partir la mule de mon maître ; il me répond par des injures, et invective aussi contre toi. Je réplique, il m’assaille, me frappe et me met en l’état où me voilà. » El-Djellouly, furieux, retourne auprès de Yousouf : « Comment ! s’écrie-t-il, on lâche ma mule, on frappe mon domestique, et cela presque sous vos yeux, chez vous ! » Yousouf le regarde à peine et ne daigne pas lui répondre. El-Djellouly ne se sent plus de colère ; il comprend que tout cela n’a été fait que du consentement de Yousouf. Il part, monte sa mule, et se rend de suite au palais du pacha... Il se plaint de la conduite outrageante du muhurdâr. Le pacha écoute froidement sa plainte et tourne à peine sur lui un regard d’indifférence. El-Djellouly, interdit, confondu, retourne chez lui ; dévorant son dépit, il ne sait à quel parti s’arrêter. Un de ses amis, frappé de son air sombre et soucieux, demande ce qui lui est arrivé. El- Djellouly lui conte l’aventure, son ami le blâme de sa conduite et surtout de sa démarche auprès du pacha : « Ne sais-tu donc pas, lui dit- il, que le muhurdâr est le favori par excellence, et qu’on n’écoute que ses paroles ? Veux-tu donc allumer son inimitié contre toi en allant l’accuser ? T’imagines-tu vraiment qu’on tiendra le moindre compte de tes plaintes ? Tu as commis une grande sottise en cédant à un mouvement de colère irréfléchie. Répare ta maladresse, répare le mal que tu t’es fait toi-même ; sinon, ta perte est certaine. Tu dois savoir ces mots d’un poëte :
« Une fois que l’esclave, même acheté au bazar, vient en faveur, il gouverne comme il veut son maître. »
— Alors, dit El-Djellouly, que faut-il faire pour sortir de ce mauvais pas ?
— Mon cher, c’est de l’or qu’il faut. En pareille circonstance, craindre de répandre de l’or, c’est craindre de perdre une pierre de ta maison. Si tu veux revenir en faveur, fais des présents et de riches présents, même au muhurdâr. Prépare-toi aussi les voies de la réconciliation par ses plus intimes amis, tels que Hadhrah fils d’Abou-l-Dhyâf, Câcem-el- Beouâb, Saleh Abou-Ghadyr, etc. Gagne-toi leur bienveillance par tes dons, et décide-les à intercéder pour toi. C’est surtout dans ces sortes d’affaires que l’argent est tout-puissant. »
El-Djellouly sentit la vérité de ces paroles. Il prépara de riches présents, un sabre le plus précieux qu’il put trouver pour la qualité de la lame, une bague en diamants, un yatagan garni de diamants et d’autres pierres précieuses, une tabatière et une montre enrichies de même, dix mille sequins-mahboub, et beaucoup d’autres objets de prix.
Il employa tous les moyens possibles pour se ménager la bienveillance des amis de Yousouf, et leur fit entendre qu’il comptait sur leur médiation pour rentrer en grâce avec le muhurdâr. Quand il se vit assez bien dans leur esprit, il leur envoya des présents. Ils les reçurent et allèrent exposer à Yousouf qu’El-Djellouly reconnaissait ses torts et désirait recouvrer son amitié. Pour preuve, ils lui montrèrent les présents qu’El-Djellouly les avait priés de lui offrir : et ils plaidèrent pour la réconciliation, le pardon et l’oubli du passé.
Les présents excitèrent le désir de Yousouf, il les accepta, pardonna à El-Djellouly et lui fit dire de venir le voir, mais à condition qu’il se tiendrait dans les limites des convenances, et se dépouillerait de ses manières orgueilleuses : « Qu’il apprenne, dit Yousouf, qu’il n’a rien de supérieur aux autres ; qu’il se renferme dans les attributions de son service, et qu’il sache que tous les employés du gouvernement ont à nos yeux le même degré d’importance. Du reste, s’il revient jamais à sa conduite passée, il s’en repentira. »
Les paroles de Yousouf furent transmises à El-Djellouly, qui fut ensuite présenté au divan. Yousouf le reçut avec bonté et déférence, le fit asseoir, lui témoigna de l’amitié, s’informa de sa santé, et ne lui parla de rien de ce qui avait eu lieu entre eux. Ensuite Yousouf écrivit au pacha, l’informa de sa réconciliation, des démarches et des procédés généreux d’El-Djellouly, auquel il avait rendu ses bonnes grâces. La lettre fut envoyée avec les présents d’El-Djellouly. Le pacha demanda à voir les présents, les examina, puis les réexpédia à Yousouf, avec ce billet : « Nous avons reçu ta lettre et nous en avons pris connaissance. Les présents nous ont paru très-bien choisis, mais nous pensons qu’ils sont plus convenables pour toi que pour nous. Nous te les faisons remettre et te permettons de les accepter. Tu es jeune, et ces objets de parure et d’ornement doivent te plaire et te convenir. Nous, à notre âge, nous n’avons plus les goûts de la jeunesse. Quant aux dix mille sequins-mahboub, emploie-les aux besoins de l’armée. Nous pardonnons à El-Djellouly, puisque tu lui as pardonné. Salut. »
Le lendemain, El-Djellouly alla voir le pacha, qui le reçut du meilleur accueil et ajouta un nouveau district aux pays qu’il administrait. Ainsi, El-Djellouly regagna toute la considération dont il jouissait auparavant.
Réfléchis, lecteur, sur cette aventure, et vois quelle fut la conclusion. Crois-tu que si El-Djellouly eût craint de dépenser son argent en présents, il fût revenu en faveur ? Certes, je ne le pense pas. On lui eût enlevé l’administration des pays qu’il avait sous ses ordres, et peut être l’eût-on mis à mort.
Mais puisque nous sommes amenés à parler de feu Hamoudéh-Pacha et de son vizir Yousouf, nous en dirons encore quelques mots ; car mon intention est que ce livre ne soit pas dépourvu de récits moraux et utiles, et certes, les plus beaux récits sont ceux où est racontée la conduite des gouvernants qui aimèrent la justice, dont la vie fut honorable, et qui rendirent leurs sujets heureux.
Abou-Mohammed Hamoudéh-Pacha s’acquit un nom glorieux par ses vertus, son équité, sa pénétration, sa prudence. Il était fils d’Aly-Pacha, fils de Husseyn-Pacha fils d’Aly. Il naquit la nuit du vendredi au samedi, le 18 reby-second, l’an 1173 de l’hégire. Elevé au pachalik le jour même de la mort de son père, en 1191, il mourut la nuit de la fête du premier repas après le jeûne du Ramadhân (la dernière nuit du mois de ramadhân), en 1229. Sa sagacité, sa sagesse, sa justice, son courage, la pureté de sa vie, l’élévation de ses sentiments, lui méritèrent le respect et l’admiration de tous.
Ce fut lui qui embellit le jardin de Mannoubah, encore célèbre aujourd’hui. Par lui, ce jardin devint supérieur en beauté à celui d’Abou-Fihr, qu’Abou-Abd-Allah Mohammed-el-Ouarghy avait vanté dans ces vers :
« Arrête-toi ici, au superbe Abou-Fihr ! Il a vu passer le règne et la puissance de hauts personnages au front noble et fier.
« Vois ces aqueducs aux arceaux élégants ; ne dirais-tu pas une ligne de palmiers qui étendent l’un vers l’autre les régimes penchés de leurs dattes,
« Ou une chaîne dansante de jeunes filles, dont les bras sont mollement passés sur le cou l’une de l’autre, afin de mieux garder le rhythme de leur danse ? »
Hamoudéh-Pacha entoura Tunis de belles murailles, flanquées de tours, qu’il garnit de canons et qu’il entretint sur un pied de défense respectable. Il fit enlever les montagnes de sable et de débris qui étaient entre Tunis et le Béheyreh[264]. Ces énormes montagnes nuisaient, par leur position, à la salubrité de la ville et pouvaient fournir aux ennemis un point d’attaque en cas de guerre. Elles étaient amassées depuis l’époque à laquelle finit le règne des Hafsides ou descendants de Hafs[265]. Hamoudéh-Pacha fit tous les sacrifices possibles pour les enlever, ce travail dura sept années consécutives. Ensuite l’emplacement où étaient ces amas de débris fut cultivé. Dès lors, la partie de la ville qui regarde de ce côté fut moins exposée à un coup de main.
Hamoudéh fonda une fabrique de canons. Il fortifia Halq-el-Ouâd avec des tours et des constructions solides ; il n’y laissa que deux passes en forme d’écluses, praticables pour les barques, et il en borda les deux côtés de batteries. Ce fut lui aussi qui fit bâtir la citadelle de Kâf. En un mot, il retira Tunis et ses dépendances de la corde de servitude que leur jetaient si souvent les Algériens, et il se rendit tout à fait indépendant d’Alger. Il imposa silence à ses ennemis par le succès qui couronna toutes ses entreprises ; nul ne se déclara contre lui, qui ne fût abattu. Les Algériens eux-mêmes renoncèrent à toute tentative contre lui.
Il eut le bonheur d’avoir, comme nous l’avons déjà dit, Yousouf pour vizir. Il lui laissa la main libre dans le maniement des affaires, car il reconnut en lui un homme d’intelligence, un administrateur habile, et des sentiments élevés. Yousouf aimait les gens d’instruction et de mérite, était enclin par nature à faire le bien, et imposait le respect et l’admiration. Il fit bâtir la célèbre mosquée du marché des Halfâouiyn à Tunis, et fonda près d’elle une superbe école pour l’enseignement des sciences arabes (la langue arabe, le Coran et le droit canon). Il y établit, ainsi qu’à la mosquée, un ordre admirable. Il confia la suprématie de cette école à l’homme le plus instruit qu’il y eût alors à Tunis, le plus religieux, le plus connu par son érudition et ses études profondes, le cheykh Ibrahym-el-Ryâhhy, qui fut mon maître et qui est encore à présent le plus vénérable des cheykhs à Tunis.
Le cheykh Ibrahym, à titre de fonction obligatoire, donnait deux leçons par jour, une de fiqh ou droit-canon musulman, et une d’explication du Coran. Il y ajouta, de lui-même, une leçon sur le Hadyth ou les traditions du Prophète, et une sur les principes premiers de la grammaire arabe. Yousouf dépensa des sommes immenses à la fondation de la mosquée et de l’école. La mosquée est encore aujourd’hui la plus belle et la mieux bâtie qu’il y ait à Tunis. Elle n’est pas, il est vrai, très-grande ; mais je n’en ai vu nulle part, ni au Kaire, ni à Tripoli de Barbarie, ni en Morée, ni au Hedjâz, de plus remarquable et de mieux construite. Il n’y aurait guère à lui préférer que la mosquée d’Amaouy à Damas, ou celle de Carouiyn à Fâs, ou celle d’Aya-Sofiya à Constantinople. Il bâtit devant sa mosquée un beau bazar, au-dessus duquel il se ménagea un palais pour son séjour ordinaire. Il établit plusieurs écoles, plusieurs fontaines publiques. Une de ces fontaines porte une épigraphe en vers, en forme de chronogramme et composée par le cheykh Ibrâhym-el-Ryâhhy ; la voici :
« Cette fontaine est due à la libéralité du vizir bienfaisant Yousouf, espérant en la bonté de Dieu ;
« Yousouf, le muhurdâr du glorieux et illustre Hamoudéh-Pacha,
« Dont il fut d’abôrd le simple mamelouk.
« O toi qui te désaltères à cette fontaine, adresse des vœux à Dieu pour lui ; et suppute la date de la construction par (la valeur numérique de ces mots) (_boire de ses eaux_, _bi-chorbi-hi_). = 1209[266]. »
Le _târykh_ ou chronogramme précédent est selon l’_eykach_, le comput barbaresque. Mais, à mon avis, la finale _bi-chorbi-hi_, dont les lettres, en arabe, donnent le chiffre du chronogramme, est peu élégante, et présente un sens froid et peu significatif. Il y a loin de ce târykh à celui-ci, que composa le savant cheykh Mohammed-Chihâb-ed-Dyn, au Kaire, pour la fontaine que construisit Mahmoud-Effendy, entre la mosquée El-Ashar et l’emplacement de celle de Husseyn :
« O toi, qui viens à cette eau limpide, bois, et grand bien te fasse ! car c’est une eau pure et salutaire.
« Vois comme est gracieuse cette fontaine. Elle a été bâtie par la générosité de Mahmoud, à la date fournie par ces mots : _Fontaine vantée, tu animes les hommes au bien_ (_sébylou-hou âtifoun li-l- khayri Mahmoudou_). = 1235. »
Il y a loin encore du premier târykh à celui-ci, que fit le savant de notre siècle, le poëte cheykh Aly-el-Derouych. Ce târykh fut composé à propos du kiçoueh (le grand voile) qui tous les ans part du Kaire pour le revêtement de la Kaaba (temple de la Mecque) :
« O ! gloire à celui qui veilla à l’exécution du kiçoueh ; la soie et le fin coton y brillent.
« Ce fut une bonne nouvelle que celle qui nous apprit que Khalyl était chargé d’en ordonner la confection ; il lui arrivera bonheur.
« Grâce à sa générosité, Khalyl a fourni le motif de ce târykh : _C’est là le voile de la maison du Dieu grand_ (_sitroun li-beyti llâhi azz_). = 1245. »
Voici deux târykh que je rimai en l’honneur du seyd Mohammed-el- Mahrouky, quand il construisit la petite mosquée en face de celle du cheykh Afyfy, avec son petit cimetière et une _sébyl_ (fontaine publique), au birket El-Rotly près du Kaire (hors de la porte appelée Bâb-el-Châriyéh). Voici le premier de ces deux târykh :
« Vois cette petite mosquée si bien faite ; chacun désire ardemment la connaître. »
« Elle est si gracieuse que la décrire est impossible, soit en traits figurés, soit en simples paroles.
« Elle brille de l’éclat de son fondateur ; posez-lui ce târykh : _Elle est toute pleine de la renommée du seyd El-Mahrouky_ (_mouliet bi-nouri seiyd El-Mahrouky_). = 1238. »
Mon second târykh est :
« Examine cette œuvre de l’art sortie de la main de l’élégance et de la beauté, cette sébyl charmante et si gracieuse,
« C’est l’œuvre d’un noble descendant du Prophète, d’un homme dont la gloire s’élève par delà la petite étoile de la grande Ourse,
« De Mohammed-el-Mahrouky, dont l’ardente foi espère les récompenses éternelles du ciel.
« Lorsque cette œuvre fut achevée par sa générosité, elle sembla dire à la foule : Ecrivez ce târykh : _Eau pure, salutaire, excellente, recherchée de tous_ (_zoulâloun, chéfâoun, djeiydoun, oua-houa mountahâ_). = 1238. »
Le célèbre Yousouf, muhurdâr de Hamoudéh-Pacha, mourut au mois de séfer, en 1230 (ère chrétienne, 1814). Il fut assassiné, et on traîna son cadavre dans les marchés de Tunis, lui sur qui autrefois les yeux de la multitude n’osaient se porter. Gloire à Dieu qui glorifie et humilie ! Le cheykh Ibrahym-el-Ryâhhy composa ces vers, qui furent écrits sur son tombeau :
« A Dieu seul appartient l’éternelle durée ; excepté lui, le trépas atteint tout.
« Grand, petit, tout passe par les transes de la mort.
« Où sont les rois, où sont les hommes devant lesquels s’humilier était une religion ?
« Il n’en reste que le souvenir du bien qu’ils ont fait ; cela seul leur survit.
« C’est là la seule gloire qu’ambitionna le célèbre Yousouf dans ses œuvres.
« Il s’illustra, lui aussi, par le bien qu’il fit ; il fut, pour son pays, bienfaisant comme les pluies fécondantes des nues.
« Il dota sa patrie de mosquées, et d’écoles, et de sébyl pour les hommes altérés par la soif.
« Que Dieu recueille au sein de sa grâce le généreux Yousouf ; car il fut le héros de la libéralité.
« Ne vous étonnez donc pas du sens de ce târykh que je fais pour lui : _Par sa mort, la générosité est devenue orpheline_ (_bi-mémâti-hi yétoum el-kérâm_). = 1230.
Ces sortes de poésies appelées _târykh_ (ou _dates_) sont très en vogue parmi les Arabes, surtout à présent. Tout le mérite en est dans l’habileté de l’auteur à terminer le târykh par des mots qui, outre un sens convenable pour la circonstance qui inspire les vers, doivent se composer de lettres dont chacune a une valeur de chiffre ; les valeurs additionnées entre elles doivent donner la date du fait auquel on fait allusion. La valeur des lettres employées comme chiffres est fixée d’une manière un peu différente en Barbarie et dans les autres pays musulmans ou arabes.
Le premier des târykh qui précèdent est selon le comput barbaresque, dit le comput de l’_eykach_, qui est le premier mot dont les lettres représentent des valeurs numératives. Je ne donnerai pas de longs détails à ce sujet ; cela m’entraînerait trop loin et ne serait que fastidieux. Les deux tableaux suivants me paraissent suffisants, même pour ceux qui s’occupent d’études arabes. J’indique le nom des lettres employées comme chiffres, et au-dessous je place la valeur numérique de la lettre.
En Barbarie :
elif yâ câf chyn
Vaut : 1 10 100 1000
bâ kâf râ
2 20 200
djym lâm syn
3 30 300
dâl mym tâ (simple)
4 40 400
hâ noun thâ (simple)
5 50 500
Ouâou ssâd khâ
6 60 600
zây a’yn zâl
7 70 700
hhâ fâ dhâd
8 80 800
tâ (emphatiq.) ghayn zhâ
9 90 900
Valeurs chez les autres Arabes, en Orient :
elif bâ djym dâl
Vaut : 1 2 3 4
hâ Ouâou zây
5 6 7
hhâ tâ (emphatiq.) yâ
8 9 10
kâf lâm mym noun
20 30 40 50
syn a’yn fâ ssâd
60 70 80 90
câf râ chyn tâ (simple)
100 200 300 400
thâ khâ zâl
500 600 700
dhâd zhâ ghayn
800 900 1000
Dans ces deux systèmes de comput, chaque série de lettres écrites sur la même ligne forme un mot, mais ces mots sont entièrement dépourvus de sens. Toutefois, appris de mémoire dans l’ordre où ils sont placés, ils donnent facilement la suite des valeurs attachées à chacune des lettres qui les composent, à cause de la progression croissante des nombres.
Il est à remarquer que dans les deux systèmes il n’y a de différence de valeur numérale qu’entre quelques lettres : le _chyn_, en Barbarie, vaut 1000, et chez les autres Arabes, il vaut 300 ;
Le _ssâd_ en Barbarie, vaut 60 et chez les autres Arabes, 90.
Le _syn_ 300 60.
Le _ghayn_ 90 1000.
Pour les autres lettres, les valeurs sont identiques.
(_Note du cheykh._)
NOTE B, PAGE 27.
Lait de Dieu pour Togray qui a tracé ces vers :
« La gloire m’a dit, et en cela elle est véridique : On acquiert de la renommée à voyager.
« Si l’homme trouvait, au milieu du repos du toit paternel, le moyen de satisfaire tous ses désirs, le soleil ne sortirait jamais du signe du bélier. »
Pour moi, si je fosse resté au Kaire, en l’état où j’étais, je n’y aurais vu que le malheur. Je m’appliquai cet autre vers de Togray :
« Pourquoi rester à Zôrâ ? Je n’y ai pas d’asile à moi ; je n’y ai ni chamelles ni chevaux. »
Et ces deux autres vers :
« Pars, fuis de ce pays d’humiliation ; va, ne t’afflige pas de t’éloigner de tes proches.
« Ne sais-tu donc pas que l’or brut n’est qu’une poussière dans sa mine, et que, transporté au loin, il va se jouer sur le cou des belles ? »
(_Note du cheykh._)
NOTE C, PAGE 28.
Je me rappelai les vers d’un logogriphe que je proposai autrefois au cheykh Moustapha-Kessâb, réviseur des traductions à l’Ecole vétérinaire[267] :
« Dis-moi, mon cher Kessâb.......
« Voici un mot exprimé en trois lettres (arabes), _kalaf_, signifiant le trouble de l’âme dans le malheureux fatigué de sa souffrance ; et ce même mot renversé donne _Falak_.
« _Kalaf_ est dans le saint Coran ; le sens en est bien connu, et les gens d’étude tels que toi le lisent et l’écrivent souvent.
« Il y a un synonyme de cinq lettres arabes, de forme féminine, et désignant encore un objet qui charme tous les hommes ;
« Objet qui fait battre le cœur de l’amoureux passionné et couler ses pleurs ; objet que même l’homme d’étude recherche souvent.
« Il y a encore un autre synonyme quadrilitère très-connu.
« Et bien entendu, tous ces mots sont pour une seule et même chose ; toi, homme intelligent, tu sais certainement ce que je veux indiquer.
« La brune et sombre monture sur laquelle repose ce que je veux dire ici, tu l’aperçois déjà, j’en suis sûr.......
« Mon explication est nette, simple, comme cette chose séduisante qui attire tous les cœurs,
« Et qui, vêtue comme il le faut, se balance et marche d’un pas rapide ; mais si dans sa course elle est obligée d’ôter ses vêtements, tu frissonnes et tu trembles.
« Elle porte ce que des hommes ne pourraient porter : et chargée, mes amis, vous la considérez d’un œil de satisfaction.
« Elle ne marche que sur sa longue échine, les pieds en l’air, écartés, et ne touchant jamais le sol.
« Elle obéit au souffle des vents ; mais elle redoute les fureurs des tempêtes ; et cependant c’est avec les vents qu’elle jouit, s’épanouit et se joue.
« En voilà assez ; mon explication est claire. Maintenant donne-moi le mot de l’énigme........ »
Le cheykh Moustafa-Kessâb me répondit :
« Tes vers me sont venus comme un doux zéphyr.....
« Tu m’as envoyé un logogriphe sur une chose dont l’utilité est générale sur l’eau, et qui emporte des masses que ni fatigues, ni efforts de l’homme ne pourraient transporter.
« Cette chose, Noé la fit le premier et en inventa la construction ; par elle il se sauva du déluge et du caprice des flots.
« Il dit à sa famille : « Montez-y ; elle marche sous la protection de Dieu qui la conduira, et l’empêchera d’échouer. »
« Voilà le mot de ton logogriphe[268]...... »
Voici d’autres exemples de logogriphe.
Le mot bahhr[269] m’a fourni le logogriphe suivant :
« Quel est le mot de trois lettres sur le sens duquel on peut dire : « Ses flots se ruent sur les hommes pour les engloutir, »
« Et qui, retourné[270], a quelque chose de flatteur pour celui qui arrive dans une maison ; c’est alors un verbe au passé, dont le sens n’a rien que d’agréable.
« Enlève la première lettre du mot, il signifie l’opposé du froid, et en est tout à fait le contraire[271].
« Par la transposition de ses lettres, tu peux composer trois mots ;
« Un qui a deux sens, celui de _savant_, et celui d’_encre_, et le troisième signifie une chose qui n’amuse pas celui qu’elle frappe. (_hhabr_ et _hharb_.)
« Ote la seconde lettre tu auras (_barr_, terre) l’opposé du sens du premier mot (_bahhr_). Maintenant la réponse n’est pas difficile. »
Le mot _missbâhh_, flambeau, m’a donné le logogriphe que voici :
« Quel est, je le prie,..... un nom de cinq lettres désignant une chose d’une utilité générale et dont voici les caractères :
« Chose petite comme l’extrémité du doigt, si tu la mesures ; et cependant elle remplit un appartement sans qu’elle change de volume.
« Lorsque souffle un léger zéphyr, elle se balance mollement ; si le vent s’accroît, elle meurt comme dans un excès d’extase amoureuse.
« Ses merveilleuses qualités la rendent inappréciable. Le plus beau de ses avantages est de pouvoir guider les pas de l’homme.
« Elle devient malade à mesure que son nez s’allonge ; mais si on le lui coupe, elle se réveille, revient à elle-même, et ne pense plus à sa peine.
« Elle brille quand la nuit descend sur nous ; mais quand elle voit la gazelle (la face) du soleil paraître, elle a honte de sa faiblesse.
« Avec les deux premières lettres de son nom (_m, ss_), tu fais chose délicieuse[272], surtout sur de douces lèvres, ou des lèvres brunes[273].
« Le reste du mot est un verbe au passé[274] dont tu connais le sens ; celui qui fait ce que ce verbe indique, s’attire le mépris.
« Ote la première lettre du mot, il te reste un synonyme de _ghadâ_[275].
« ........ J’attends ta réponse. Du reste, le mot est dans le Coran. Réfléchis »
A propos de logogriphes, je me souviens de celui que fit sur le mot _moudâm_ (le vin) le coryphée des savants, l’imam Ibn-Hadjor, de la secte des châféytes : que Dieu répande sur lui les bienfaits de sa miséricorde !
« Quelle est la _chose_ qui a dans son _cœur_ la _maladie_[276], et dont le commencement et la fin se ressemblent ?
« Ote la fin, tu as le mot d’où dérive le nom d’un instrument tranchant[277].
« Ote le commencement, et tu as un verbe conjugable dans tous les temps[278]. »
Mais serrons la bride à notre plume trop coureuse : si nous tracions ici tout ce que nous avons fait de vers, de logogriphes... nous attirerions l’ennui.
(_Note du cheykh._)
(Je voulais d’abord passer ces logogriphes sous silence ; mais il m’a semblé ensuite qu’il pourrait être bon de donner un échantillon de ce genre de poésie usité chez les Arabes, surtout pour ceux qui s’occupent de littérature arabe).
P.
NOTE D, PAGE 103.
Il semblerait presque qu’Aboul-Tâyb-el-Mouténebby ait voulu parler d’Abd-el-Rahmân après sa victoire, dans ces vers :
« Va, prince, va partout où tu voudras, partout une auréole de lumière te suivra, et toujours les faveurs du Destin s’attacheront à tes pas.
« De quelque côté que tu te diriges, le bonheur t’accompagne, partout les nuées du ciel t’arroseront de leur fraîche rosée.
« Tu reviens avec un riche butin, plus rassasié que celui qui revient d’une source d’eau vive ; tous les regards sont fixés sur ta route ; tous attendent ton retour triomphant.
« Ton nom sera à jamais révéré, ta renommée charmera et embellira les causeries des veillées.
« Si une juste colère anime et agite ce prince, soudain arrive la mort du coupable, et s’il fait grâce, son pardon vaut une seconde vie.
« Il répand ses royales largesses comme les grands rois ; mais les perles de ces rois, auprès des siennes, ne sont que des grains de poussière.
« Oui, ton cœur est noble et fort ; il ne redoute point le trépas ; il ne craint que les atteintes du déshonneur.
« Tu es en dehors de la nature de tous les hommes, les escadrons des cavaliers aux longues lances s’enfuient à ta vue.
« Celui qu’il protége est plus respecté que les plus grands rois ; devant lui, quand il veut frapper, tout homme redoutable s’humilie et s’abaisse.
« Va où il te plaira, nul désert n’empêchera les hommes d’aller à toi et d’aspirer au plaisir de te voir. »
(_Note du cheykh._)
NOTE E, PAGE 107.
Mon père écrivit encore sur la grammaire un long commentaire, dans lequel il fit entrer environ deux cents vers de l’Elfyéh (grammaire en mille vers, d’Ibn-Mâlek). Le tout forma un gros volume qu’il abrégea ensuite et réduisit à quelques cahiers[279]. Il écrivit aussi un commentaire intéressant sur le _Soullam-el-Mouraounaq_ (livre des _escaliers_ ou _degrés brillants_, livre sur la logique comprenant les moyens d’apprendre à _monter_, par le raisonnement, aux causes des choses, etc.).
Il composa un petit livre sur la _science des omoplates_, ou divination par l’inspection des omoplates. (On dépose pendant la nuit une épaule de mouton sur un toit ; par l’influence des étoiles, disent les Arabes, l’os prend des marques ou taches qui prédisent l’avenir. Le matin, on enlève la chair, et on aperçoit sur l’os certaines taches qui sont des signes sur lesquels les devins prétendent savoir lire tels ou tels événements publics ou particuliers.)
(_Note du cheykh._)
NOTE F, PAGE 120.
Au mois de ramadhân, à l’asr (vers trois ou quatre heures après midi), le fakyh Mâlik-el-Foutâouy lisait une fois, dans le livre de Kourtouby, l’article qui a trait aux méchants qu’au jour du jugement dernier Dieu condamnera au feu de l’enfer. Mâlik arriva à ces mots : « Le feu alors dira sans cesse : « Donne, Seigneur, donne-moi encore de la pâture, » et cela jusqu’à ce que Dieu y mette le _rigl_, c’est-à-dire la _foule_ des méchants. » En effet, le mot _rigl_ ou _ridjl_, signifie une quantité d’individus, une multitude. Un poëte a dit : « Près de nous passa un _ridjl_ de gens de la tribu, et ils prirent leur route obliquement ». Mâlik lisait donc le passage dont il est question, et à chaque mot, ou à chaque deux mots, il ajoutait : « Oui, le livre le dit. » Puis il reprenait : « Le feu dira sans cesse : Seigneur, donne-moi encore. » Puis : « Oui, le livre le dit. » Ensuite : « Le feu dira sans cesse : « Seigneur, donne encore. » Puis : « Oui, le livre le dit. » Ensuite : « Jusqu’à ce que Dieu y mette la foule. — Oui, le livre le dit. » Le poëte a dit : « Oui, le livre le dit. » Mais au lieu de lire la citation du poëte : _Famarra bi-nâ ridjloun min el-hhayy_, il répéta plusieurs fois : _Farra binâ radjoloun_, a fui près de nous un homme ; son fils Sénousy l’arrêta, et lui dit, en faisant une autre faute : « Mon cher père, il faut lire _Firr bi-nâ radjoloun_, _fuis_ de nous un homme, » manière de lire la phrase qui n’a absolument aucun sens ; Mâlik continua : « Oui, _Firr bi-nâ radjoloun_. » Et il répéta ces mots plusieurs fois.
J’étais assis près d’eux. Je ne pus m’empêcher de le reprendre. Je saisis le livre des mains d’un de mes voisins, et je vis qu’il y avait : _Fa-marra bi-nâ_, etc. « Mon cher Mâlik, dis-je aussitôt, le texte porte : _Fa-marra bi-nâ ridjloun min el-hhayy_. — Tais-toi, me dit-il vivement ; tu es encore trop jeune pour comprendre ces sortes de choses- là. » J’avais raison ; car la preuve de la rectification que j’indiquais était écrite dans la page même ; mais je gardai le silence.
(_Note du cheykh._)
NOTE G, PAGE 215.
Le mizr est une boisson fermentée et enivrante, tout à fait analogue au _bouza_ qu’on prépare en Egypte avec de l’orge ou de blé concassé ou du pain grillé et broyé. Le mizr se fait avec du doukhn, espèce de mil, qu’on laisse d’abord germer dans l’eau. Après cela, on le fait sécher et on le broie pour en faire une pâte, qu’on agite ensuite avec une autre pâte faite de farine simple de doukhn non germé. Ce mélange opéré, on le met dans des vases et on l’y laisse pendant deux jours. Il s’aigrit ; on y verse alors un peu d’eau, on pétrit à consistance de pâte molle et presque liquide ; puis on y ajoute un peu de levain, et enfin on verse le tout dans des spathes de doum trouées en forme d’écumoire. On reçoit à part le premier liquide qui sort de ces sortes de vases, et ensuite on presse entre les mains la spathe pour exprimer le reste du liquide. — On jette le marc aux volailles qui le mangent.
Le oum-bulbul (la mère-rossignol) est véritablement le vin du Soudan ; toutefois on y donne aussi le nom de _vin_ à toutes les préparations indiquées ici. Voici comment on obtient le oum-bulbul :
On prend du _zourrâ_, c’est-à-dire de l’orge qu’on a fait germer dans l’eau et qu’ensuite on a fait sécher ; on le met dans un vase avec de l’eau. Les proportions du mélange sont d’environ une partie de zourrâ pour huit à dix parties d’eau. On chauffe doucement pendant six à sept heures, c’est-à-dire jusqu’à consistance filante. Alors la matière est très-sucrée. On la retire du feu et on la verse dans des vases de terre appelés doulla_n_, et qui ont la forme d’une burette.
Ces vases, d’environ un litre et plus de capacité, sont vernissés avec un joli vernis rouge, et sont faits d’une terre rouge, et cuite comme notre poterie.
Quand on a presque rempli les doulla_n_ du _décoctum_, on y met un morceau de levain ; les gens plus aisés substituent le miel au levain. Ensuite on les ferme très-exactement avec un bouchon de même matière que le vase lui-même, et on les laisse en repos pendant au moins deux jours.
En ouvrant les doulla_n_, le troisième ou le quatrième jour, on remarque sur la liqueur, qui est alors limpide, un pétillement qui fait jaillir une pluie très-fine au-dessus du vase. C’est donc une espèce de vin mousseux, presque comme le vin de Champagne, et très-enivrant.
Le oum-bulbul préparé avec le miel est très-agréable à boire ; préparé avec le levain, il laisse un arrière-goût assez déplaisant.
Quand on garde l’oum-bulbul dans les doulla_n_, fermés exactement, jusqu’à quinze et vingt jours (et l’on n’en prépare ordinairement que pour cette durée de temps), il s’améliore et acquiert une qualité de beaucoup supérieure à celle qu’il a lorsqu’on le boit après trois ou quatre jours, c’est-à-dire immédiatement après la fermentation. — Au fond de chaque doulla_n_, il reste un léger dépôt que l’on jette.
Le dinzâyé est presque identique au mizr. Il n’en diffère que parce qu’on ne laisse fermenter la pâte où on a mis le levain, que durant une journée ou une nuit. Pour préparer le dinzâyé, les personnes qui ont quelque aisance prennent très-souvent du blé, ou du doukhn mondé, au lieu de doukhn à l’état ordinaire.
Quant au goût, le mizr est légèrement amer et aigre, et le dinzâyé est aigre seulement. Le dinzâyé a une consistance assez épaisse. Pour l’usage, on en prend un morceau après une nuit ou une journée ; on l’agite et on le pétrit dans l’eau jusqu’à ce qu’il s’y soit bien répandu. Souvent on mêle du miel au morceau de pâte avant de le pétrir comme je viens de l’indiquer. L’eau une fois chargée de cette pâte qui s’y est disséminée, on la boit comme boisson rafraîchissante.
Au Kaire, on prépare une boisson assez épaisse et peu agréable, appelée _soubiéh_, et qui se rapproche beaucoup du dinzâyé. Pour cela, on concasse du blé ou du riz, et on le laisse pendant vingt-quatre heures dans une médiocre quantité d’eau. Ensuite on y ajoute de la nouvelle eau, qui alors blanchit. Quand le dépôt du marc est opéré, on décante la liqueur, on l’édulcore avec du sucre ou avec du miel, et on la boit. Le soubiéh n’enivre pas. Le _bouza_, au contraire, détermine facilement l’ivresse[280].
(_P., d’après l’explication verbale du cheykh._)
NOTE H, PAGE 232.
Le mot _bobei_ est fôrien et signifie _il s’en va_. — _Moutgâl_ est le mot arabe _mitcâl_, prononcé à la manière fôrienne, qui, comme nous l’avons déjà remarqué, change le _câf_ arabe en _gâf_. Mitcâl veut dire _pièce d’or_ et aussi un poids, employé surtout pour peser l’or. Le poids appelé mitcâl équivaut à une drachme ou _dirhem_ arabe, plus trois septièmes de dirhem. Le dirhem vaut toujours, dans les poids arabes, six _dâneq_ ; le dâneq vaut deux carats ou _kyrât_ ; le carat vaut deux _toustoudj_ ; le _tousdoudj_, deux grains ; le grain, un quarante- huitième de dirhem. (Voy. le Câmous arabe de Feyrouzâbâdy, à la racine _makaka_.) — Aujourd’hui le mitcâl vaut vingt-quatre carats, et le carat vaut quarante-neuf grains.
Le chant signifie : « La nuit se passe et s’en va ; ô mon amant, mon trésor, toi qui m’es cher comme l’or, viens, la tête me tourne de sommeil ; viens dormir avec moi. »
(_P., d’après l’explication verbale du cheykh._)
NOTE I, PAGE 232.
Par le _Dârfour_, il faut entendre ici le _monde_. Pour les Fôriens, le Dârfour est l’univers, et le monde est par conséquent un grand Dârfour. — _Djéfeh_ signifie : Sans bonheur, sans amis. — Naouei : Qui a envie (de dormir) ; c’est-à-dire : « Ma tête a besoin de dormir, viens avec moi. »
(_P., d’après l’explication verbale du cheykh._)
NOTE J, PAGE 233.
_Hâniyeh_, mot d’origine arabe, ainsi que ceux qui le suivent, excepté _randal_, qui est d’origine fôrienne et signifie : Se pencher sur. — _Gâm_, est pour _cama_. — Voici le commentaire de ces vers : « O toi que j’aime, tu te penches vers nous comme la branche flexible, l’amour nous entraîne et nous fait soupirer pour toi. Tu m’aimes, tu me préfères aux filles de ton hameau, et par là tu exciteras leur jalousie contre moi, et tu m’attireras leur vengeance ; car elles croiront que tu les auras dépréciées à mes yeux. O toi dont l’amour rappelle le parfum du sandal, tu t’es élevé comme ses branches odorantes et tu te penches sur nos demeures pour les ombrager (c’est-à-dire, pour rester toujours avec nous) ; avec toi le bonheur y restera aussi. » — Cette poésie n’est pas sans quelque charme.
(_P., d’après l’explication verbale du cheykh._)
NOTE K, PAGE 233.
_Déryz_ : mot d’origine arabe, détourné de son sens. Il signifie, pour les Fôriens, le bruit et le fracas de chevaux qui courent. — Le Deldi_n_ ou Delde_n_, dont il est ici question, est le même que celui dont nous avons parlé à l’histoire des sultans du Dârfour. Delde_n_ demanda au sultan Mohammed-Fadhl d’aller faire une incursion chez les Fertytes pour enlever des esclaves. Il partit — et fit un butin immense. C’est à la suite de cette expédition que fut composé le chant dont il s’agit.
Voici le sens développé de ce chant : « Jeunes Fôriens, allez avec le brave Delde_n_ chercher un riche butin pour avoir des fiancées ; courez, atteignez-le ; ses cavaliers ne sont encore qu’à Kéryo. »
Delde_n_ est qualifié par le nom de sa mère Binnayyéh, parce qu’elle était fille du sultan.
(_P., d’après l’explication verbale du cheykh._)
NOTE L, PAGE 234.
Voici le mot à mot de la chanson : _Dogola_, enfants ; _bâcy Tahérin_, de bâcy Tâher (le son _in_ qui termine le mot _Tâher_ est un prolongement pour le vers). — _By_, vous (djy, toi). — _Labâ_, vous- mêmes, vous autres. — _Oua_, et ; — _doouein_, votre ; — _aby_, père ; — _fâa_, il a été fait (c’est-à-dire, ont fait) ; — _halfein_, serment (mot d’origine arabe, au lieu _hhala_) ; — _Kitâb_, le livre (mot arabe) ; — _la_n, particule de rapport (comme _de_ entre deux noms français) ; — _Moushaf_ (mot arabe), nom du Coran ; — _trymodo_, vous vous êtes trahis ; — _rayla_, vous avez enlevé, porté ; _tar_n_a_, le pied ; — _modo_, trahison ; — _sayal_, de sorte que ; _djoa_, vous avez franchi ; — _djéby_, ses murs.
Nous avons vu, dans la partie historique de ce voyage, que le mot _bâcy_ est une terme honorifique donné aux frères du sultan et à ses proches parents ; ses fils portent la qualification de dittan, et ses filles, celle de meyrem. Ce titre de meyrem est aussi donné, dans les noces, à la _fille d’honneur_.
— Ce chant est peu en harmonie avec les circonstances d’une fête nuptiale. Il arrive souvent qu’on y chante ainsi des paroles tout à fait étrangères à la cérémonie d’un mariage ; ce qu’on chante dans ce cas n’a pour but que de faire danser.
(_P., d’après l’explication verbale du cheykh._)
NOTE M, PAGE 246.
Le zikr est une cérémonie religieuse musulmane, c’est une forme de prière pour implorer les grâces de Dieu.
Plusieurs hommes, derviches ou autres personnes pieuses, se réunissent, se placent en cercle ou sur deux lignes face à face ; tous ensemble, d’une voix d’abord demi-sourde, puis plus rauque, puis exprimée par des sons pectoraux et inarticulés en même temps que plus précipités, ils prononcent certaines paroles sacrées, en premier lieu, à l’unisson et en deux repos. (Voy. note R). Ce sont des formules très-courtes, chacune est répétée coup sur coup, un nombre considérable de fois ; tous les individus du zikr exécutent alors des mouvements en forme de saluts, soit directs en avant, soit obliques et alternativement de chaque côté, et toujours avec des balancements très-étendus de la tête, en avant, en arrière et sur les épaules.
La cérémonie a un aspect émouvant et sauvage, elle jette souvent les individus exécutant le zikr, dans un état d’exaltation extraordinaire. J’ai vu des amateurs de zikr, dans leur enthousiasme, avoir des convulsions, une espèce de congestion cérébrale, et tomber étourdis : dans cet état, ils sont alors considérés comme remplis des effets d’une influence sainte et favorisés de Dieu.
Pendant que les acteurs du zikr font ces espèces de hurlements, un ou deux individus, placés au milieu du cercle, ou entre les deux lignes, psalmodient des paroles sacrées qui animent encore l’agitation des _zikreurs_. Ces boute-en-train se livrent parfois aussi à des contorsions dont le spectacle porte au comble les transports religieux des amateurs. J’ai vu de ces chefs de zikr qui ruisselaient de sueur et avaient la face enluminée jusqu’au violet. J’en ai vu d’autres se rouler par terre, ou tomber à plat ventre et se secouer alors avec d’incroyables mouvements spasmodiques.
Les plus curieuses de ces singulières cérémonies, auxquelles j’aie assisté, sont les zikr pratiqués par les derviches _hurleurs_ et _tourneurs_ qui habitent tout près de l’École de médecine, au Kaire. Tous les vendredis, vers midi, il y a des scènes de zikr accompagnés de chants, au son des daraboukkah, des tambours de basque de différents tons, mais sans grelots, et des flûtes à son de hautbois. Celle musique a une merveilleuse puissance d’action sur les spectateurs : il m’est arrivé à moi-même d’en être vivement ému. Plusieurs derviches exécutent des contorsions en agitant la tête en avant et en arrière ; la longue chevelure dont leur tête est comme hérissée se rejette alternativement sur leur face et sur leur nuque ; on dirait des bacchantes échevelées, se balançant avec une sorte de fureur divine. Un de ces derviches, entre autres, se fait remarquer par la rapidité et la longue durée des tournoiements qu’il exécute sur lui-même, les bras étendus horizontalement, ainsi que par ses gambades et par ses cris aussi violents qu’ils sont brusques et bizarres.
(_Note de M. Perron._)
NOTE N, PAGE 246.
Le mot de _sofi_ est dérivé du mot arabe _souf_, laine ; les sofis étaient des _habillés de laine_ ; ils portaient, comme un grand nombre de moines chrétiens, des vêtements de laine sur la peau.
Ils furent institués par Aly, l’un des quatre vicaires de Mahomet, et qui fut le quatrième khalife. Mais celui qui répandit ensuite cette espèce d’ordre de frères errants fut un appelé Haçan de Basrah. Haçan reçut immédiatement d’Aly les règles qui devaient diriger cette corporation religieuse.
Il y eut parmi les sofis un certain nombre d’hommes qui s’acquirent une réputation par leurs écrits sur la religion, la langue arabe, la théologie, etc., et par la sévérité austère de leur ascétisme.
(_P. d’après l’explication verbale du cheykh._)
NOTE O, PAGE 247.
El-mâ, au commencement du premier vers, est pour les deux mots arabes _ellézy ma_, celui qui ne... ; — Endoû, écrit ici par un _ouaou_ de prolongation à la fin, est pour _inda-ho_, chez lui, pour lui ; — Cheykhan, est à l’accusatif et devrait être au nominatif ; — farâgâbâ, qui protége, est pour _farrâdj_ ; l’_a_ qui précède _bâ_ est, avec cette dernière syllabe, pour la prolongation nécessaire et le complément du vers ; ce n’est qu’un remplissage insignifiant ; — Mahyoubou est pour Mouhâbou ; — ya’coubou, pour ya’coubi.
Ces vers sont en langage vulgaire arabe du Dârfour et pèchent dans plusieurs endroits contre les règles grammaticales. En voici l’explication :
« Que celui qui, comme vous, n’a pas pour patron un cheykh tel que le nôtre, beaucoup plus grand en sainteté et en protection que votre cheykh Def’Allah, n’aille pas s’exposer aux traits sans se couvrir d’un bon _darégueh_ (bouclier) ; car il serait tué. Nous, si nous invoquions, en pareil cas, notre Ya’coub, nous serions protégés contre la mort ; il détournerait les traits ; mais votre Déf’Allah n’en serait pas capable. Ne viens donc pas, toi, te mêler au zikr de ceux qui révèrent Ya’coub ; tu en es indigne. Ya’coub est bien plus saint que Déf’Allah, et bien plus puissant. »
(_P. d’après l’explication verbale du cheykh._)
NOTE P, PAGE 247.
Les vers de cette réplique sont moins incorrects de langage que les précédents. Ouey : le _yâ_ qui prolonge ici le ouaou, est intercalé pour la mesure du vers seulement ; — nomrog, vient de _marag_, qui lui-même est pour _maraca_. Nous avons déjà vu plusieurs fois ce mot, d’origine arabe, pris dans le sens de _sortir_. Il y a quelque chose de cette signification dans le radical du verbe. (Voy. _Dict. de Golius._) — Faoug, pour _faouc_ ; — niyéta, pour niyéti. « Déf’Allah voltige au- dessus de moi et me protégera même contre les ya’coubites ; il ne vous craint pas, même au milieu de vous tous... »
(_P. d’après l’explication verbale du cheykh._)
NOTE Q, PAGE 247.
Le méryceh, ou mrycéh, est le même que le mizr. (Voy. note G.) — Fogara, est le mot arabe _focarâou_ ; c’est le nom donné aux chefs instituteurs des zikr et parfois aux _zikreurs_ en général. — Le sens plus explicite de ces vers, dont d’ailleurs tous les mots sont arabes, est celui-ci : « Si quelqu’un de vous consent à venir me trouver chez moi, je lui décanterai et verserai une jarre de mizr (ou mérycéh.) Je suis seule, célibataire, et je demeure à l’extrémité du village. Qui de vous viendra me voir ?...
(_P. d’après l’explication verbale du cheykh._)
NOTE R, PAGE 248.
Dans les zikr, on commence par répéter en commun, un grand nombre de fois, les mots : _La Allah ill’ Allah_, Il n’y a de Dieu que Dieu ; puis on passe à dire seulement : Allah ; puis Al, moitié du mot Allah, et cet _Al_ est alors articulé avec un son de voix sourd et plus profondément pectoral que tous les sons par lesquels on a articulé les mots précédents.
A la reprise suivante, tous répètent ensemble : Allah hhay, ou seulement _Hhay_, Dieu vivant ; puis enfin, _hou_, lui, c’est-à-dire (c’est) lui (seul qui est Dieu).
Chaque reprise d’un nouveau mot ou d’une nouvelle formule constitue un temps nouveau du zikr, et est l’occasion de rendre la voix plus rauque et plus fortement poussée, ou bien de chanter sur un autre ton.
(_Note de M. Perron._)
NOTE S, PAGE 249.
Voici l’explication des trois psalmodies citées : kourrou ou kourou, l’arbre ; — karrau ou kirrau, vert ; — yei, est une articulation pour prolonger la voix, et sans signification. — Nima, ombre ; — âliman, mot arabe, pour _a’lim_, savant ; — sih, pour _sahhyhh_, vrai, est d’origine arabe ; — la_n_, particule explétive affirmative ; elle correspond au mot _bien_, par lequel je l’ai traduite. — Koyei, nous irons ; — guennéh, pour _djenneh_, mot arabe, _paradis_.
A la seconde psalmodie, régulièrement il faudrait dire : Djibrâïyl, mikâïyl. — Koullou, arabe, _tout_ ; — sibâ, bonne œuvre ; — moulkâ, une part ; — el-guennéh, du paradis.
A la troisième psalmodie : goyâ, signifie _filles_ ; — l-illâhé, au lieu de _lillah_, _pour Dieu_ ; — ndaoué (est) le remède (par lequel Dieu guérit les âmes de leurs fautes, ou corrige en l’homme ses défauts, en le rappelant à l’humilité et aux œuvres de religion). — L’_n_ est pour _en_, signe du rapport d’union de deux mots. — Ké-l-fârinbeih, réjouissez-vous ; le _ké_ est une particule d’encouragement, de commandement, comme _allons !_ çà ! réjouissez-vous.
(_P. d’après l’explication verbale du cheykh._)
NOTE S’, PAGE 250.
Nous venons de voir, dans les deux chapitres précédents, quelles sont les relations entre les sexes avant le mariage. Ces habitudes permettent aux jeunes garçons la cohabitation avec les jeunes filles, et cela sans que la pudeur s’en offense. Il semblerait, d’après cela, qu’aucune fille ne puisse être à l’état de virginité lors du mariage ; mais, comme me l’a fait remarquer le cheykh, la manière dont se pratique généralement l’excision, surtout chez les filles des classes inférieure et moyenne, les met à l’abri d’une défloraison facile. En effet, la cicatrisation qui succède à l’ablation d’une quantité assez considérable de chair prise sur les parties génitales, produit une occlusion complète et solide de la vulve ; et, par là, les approches de l’homme ne peuvent ordinairement qu’aboutir à d’inutiles efforts. Aussi, lors du mariage, il est souvent nécessaire de pratiquer une nouvelle opération pour permettre l’accomplissement de l’acte matrimonial. Cette opération s’exécute également en Egypte et ailleurs sur les esclaves abyssines ou autres, qu’on achète comme concubines ; cependant, malgré le préservatif de l’excision, il arrive encore que plusieurs filles se trouvent enceintes. Le cheykh m’a assuré que parfois, entre les jeunes Fôriens, il s’établit des gageures dont le gain appartient à ceux qui réussissent à vaincre les obstacles de l’occlusion des parties naturelles, et qui le prouvent par l’apparition du sang, ou par l’aveu de la jeune fille, ou bien par la grossesse.
Quant aux Fôriens des monts Marrah, nous avons vu qu’ils ne tiennent pas à la virginité de celles qu’ils prennent pour femmes, puisqu’ils ne se marient que quand ils ont par eux-mêmes acquis la certitude de la fécondité de celles qu’ils veulent s’attacher par mariage. Comme ils ne pratiquent pas l’excision, les vierges, parmi eux, sont introuvables.
Nous remarquerons aussi que, dans leurs noces et dans leurs repas de fêtes, les Fôriens font une consommation considérable de ce qu’ils appellent leurs _vins_ ; pour eux, comme pour tous les peuples encore enfants ou peu moralisés, l’ivresse est une passion impérieuse, un plaisir avidement recherché. Les Fôriens ne sauraient faire un repas de fête sans s’enivrer ; ils n’aiment pas plus que les anciens Romains un _prandium caninum_, c’est-à-dire un repas sans boisson.
(_P. d’après l’explication verbale du cheykh._)
NOTE T, PAGE 256.
Na-to, répété trois fois ; c’est une expression fôrienne : Na, ce, celui-ci, ceci ; to, le jour, c’est-à-dire, c’est le jour, ceci est le jour. — Les trois autres mots sont arabes, et forment la fin de la dernière phrase d’un verset de la LXXVIe surate (chapitre du Coran) intitulée : _l’Homme._ — Par, _c’est le jour_, Our-dikka veut dire : c’est aujourd’hui le jour du jugement dernier.
(_P. d’après l’explication verbale du cheykh._)
NOTE U, PAGE 256.
Quand on veut lever des troupes et faire des hommes soldats immédiatement, on emploie un moyen analogue à ce qu’on appelle la presse en Europe.
(_Note de M. Perron._)
NOTE V, PAGE 256.
Le mot _kau_, qui signifie en fôrien _sec, dur, sévère_, rappela au cheykh El-Tounsy, quand nous lûmes l’anecdote d’Our-Dikka, l’histoire suivante : Il y a cent à cent dix ans environ, il y eut au Kaire un nègre dont personne ne sut jamais l’origine. Il parut tout à coup dans la ville et y jeta la terreur et la désolation. On raconte que toutes les fois qu’il parcourait les rues et qu’il s’avisait de porter les regards sur un ou deux passants ou plus ; et d’articuler le mot _kau_, en s’adressant à eux et le prolongeant, ils tombaient morts immédiatement. L’épouvante se répandit au Kaire. On chercha tous les moyens de se débarrasser de ce nègre de malheur, jamais on ne put y réussir. On n’osait plus sortir, chacun redoutait la rencontre du kau. Bien plus, au milieu du grand nombre d’esclaves noirs qui vont et viennent sans cesse dans tous les quartiers de la ville, on n’avait pas pu saisir son signalement exact. Sa demeure, personne ne la connaissait. Être de calamité, instrument certain de mort, il restait mystérieux dans ses moyens et sa manière de subsister. Au moment où on l’attendait le moins, il apparaissait dans une rue comme la foudre, et il frappait de mort tous ceux à qui il lui plaisait de lancer son terrible mot de _kau_. Il n’exerça cette puissance énigmatique que pendant un espace de dix à quinze jours, et des milliers d’individus succombèrent. Il disparut comme il était apparu, tout à coup ; et nul ne put savoir ce qu’il était devenu.
Cette bizarre tradition est encore conservée dans la mémoire d’un certain nombre d’habitants du Kaire, qui désignent allégoriquement cette époque, par l’_époque de la peste de kau_. Il y a une quarantaine d’années, l’époque du _kau_ était encore une date par laquelle on déterminait, dans la conversation, l’âge de certains événements et l’âge des personnes. Ainsi, mon cheykh Mohammed-el-Tounsy se rappelle fort bien avoir entendu des individus indiquer leur naissance par ces mots : « Je suis de l’époque de la _mortalité de kau_ (ana min zémân fassl kau). » L’expression _fassl kau_, calamité de kau, fléau de kau, grande mortalité de _kau_, est restée jusqu’à présent encore dans le langage vulgaire ; et on dit, en parlant d’une époque de mortalité, comme dans une année de peste violente : C’est un _fassl kau_ ; cette année nous avons un _fassl kau_, une mortalité comme celle de kau. (Le mot _fassl_, séparation, signifie, dans le langage courant, mortalité, désolation publique.)
(_P. d’après l’explication verbale du cheykh._)
NOTE X, PAGE 264.
J’ai assisté plusieurs fois, au Kaire, à des _noces_. — Environ vers le milieu de la nuit, le mari se rend à la chambre où sa nouvelle épouse a été amenée par ses parents dans la journée. Une fois introduit dans cette chambre, on l’y enferme seul avec sa femme. C’est alors qu’après quelques préliminaires, elle se découvre le visage et le laisse voir à son mari pour la première fois, car jusqu’alors le mari ne connaît pas sa femme.
Pendant que les invités à la fête, réunis dans une partie de la maison ou dans une cour, sont à rire, causer, se divertir, surtout à fumer, pendant que les femmes causent entre elles, retirées et cachées dans l’intérieur de la maison, du côté où est la mariée, pendant que les chanteurs et les musiciens psalmodient _leur musique_, le mari accomplit le premier acte marital, et souvent, de la cour ou de l’endroit où sont réunis les convives, on entend les cris de la mariée. La mère, les sœurs et d’autres parentes de l’épouse, sont derrière la porte de la chambre nuptiale, et même à haute voix engagent la patiente à prendre courage. Lorsque le mari a terminé, et qu’il a recueilli le témoignage sanglant de la virginité sur un mouchoir blanc, la mère et les parentes s’emparent du mouchoir et le montrent aux autres femmes, qui alors, avec des cris particuliers, applaudissent le mari ; puis celui-ci retourne près des hommes recueillir leurs félicitations. Cette singulière cérémonie serait, pour les mœurs européennes, d’une indécence impardonnable ; ici, tout cela se fait _salvo pudore_, et sans offenser personne.
(_Note de M. Perron._)
NOTE Y, PAGE 273.
« On me reproche d’aimer une _sauda_ (noire), » etc.
Dans ces vers, le cheykh El-Tounsy s’est étudié à répéter plusieurs mots dérivés de la racine arabe _Sâda_, qui est l’origine du mot _Soudân_ (le Soudan). Ces répétitions ont pour but d’exprimer tout l’amour du cheykh pour les négresses et les femmes de couleurs bronzées. Il semble dire que tout ce qu’il y a de _saouâd_, c’est-à-dire tout ce qui vient de _saouâd_ (dont le premier sens veut dire _noir_) est bon, et qu’il suffit qu’une chose s’appelle d’un nom dérivé de la même racine que _saouâd_, pour qu’elle représente à sa pensée la couleur des beautés qu’il préfère, pour qu’il la trouve digne de ses éloges et de ses affections. Il m’est impossible de rendre en français le jeu de mots ; je me bornerai à dire que ces quatre vers riment exactement par le même son saouâdi, et qu’à chacune des rimes, ce mot a un sens différent. _Saouâd_, au premier vers signifie _gloire, renommée_ ; au second il signifie _richesse_, au troisième, _noir_, et au quatrième, _la foule_.
(_Note de M. Perron._)
NOTE Z, PAGE 280.
L’exorciseur ou évocateur écrit quelques lignes du Coran, le livre sacré des Musulmans, sur un papier ou sur un vase. Dans le premier cas, on suspend ce papier au cou, ou au dos, ou à la tête, etc., du malade ; dans le second cas, on met un peu d’eau dans le vase où l’on a écrit ; les paroles saintes se délaient et disparaissent dans cette eau, et on a ainsi comme une tisane sacrée, une eau bénie, qu’on fait boire au malade. C’est par ce moyen que l’influence des paroles divines doit agir, et si le patient guérit, c’est toujours à cette seule influence qu’on attribue la guérison.
Il y a diverses formes d’exorcismes, extrêmement révérés ici ; une foule de maladies, selon la foi de la majorité des Musulmans, est due aux malins esprits qui s’impatronisent dans le corps humain, qui nous jettent des sorts, etc. Les croyances à cet égard, ainsi que les pratiques, sont infinies. Il n’est pas de jour au Kaire où des centaines d’individus ne se présentent ou n’aillent présenter leurs enfants ou leurs parents à quelque cheykh renommé, qui alors prononce des prières, combine des gestes, évoque et invoque, donne des papiers-amulettes, place des écritures dans les assiettes ou autres vases, etc. C’est là en quelque sorte la communion des Musulmans ; ils avalent à tout moment leur Coran sous les espèces ou apparences de l’eau, soit comme drogue médicale, soit plutôt comme médecine médico-spirituelle.
Il y a de plus les influences des individus réputés comme saints, et qui généralement sont des idiots. La croyance en une protection et prédilection spèciale de Dieu pour les idiots, est, chez des peuples encore ignorants, une sauvegarde heureusement imaginée pour faire respecter les malheureux à qui Dieu a refusé une heureuse organisation et de l’intelligence. Baiser la main d’un idiot ou d’un saint non idiot (et les saints non idiots sont ordinairement des charlatans qui ont besoin de leur sainteté pour s’attirer des aumônes), suffit, aux yeux des Arabes, pour recevoir un _barakéh_, c’est-à-dire une bénédiction, une influence sacrée qui doit être salutaire et, par exemple, être favorable à un malade, au succès d’un projet, etc. Pour obtenir les barakéh, les prières, les écritures de versets du Coran, données par certains cheykhs, il suffit d’une demi-piastre ou d’une piastre. (La piastre vaut vingt-cinq centimes.)
Il y a encore un moyen d’obtenir une bénédiction, une faveur du ciel, c’est la foi à l’influence d’un clou planté dans certains arbres révérés, ou même dans certaines parties de leur tronc, ou dans les murs de certaines mosquées. On voit là plusieurs pierres, usées par le contact des milliers de doigts qui les ont touchés pour en extraire des barakéh, etc. On disserterait sans fin sur les barakéh, s’il fallait en parler avec quelque détail.
Mais ce que j’ai vu au Kaire de plus curieux, c’est l’affluence que s’attire un jeune idiot, placé constamment sur une pierre dressée à la porte de la mosquée, appelée maintenant, du nom de l’idiot lui-même, la mosquée d’Abd-el-Ouahâb ; elle est située dans les environs du quartier de la mosquée de Seiydeh-Zeynab (ou Sitty-Zeyneb). Abd-el-Ouahâb, exposé à la vue de tous les passants, est constamment assailli d’une clientèle féminine qui se renouvelle sans interruption. Le saint a toujours l’air souriant, et bien entendu, d’un sourire d’idiot ; il n’articule que de rares paroles, il pousse quelques cris sourds et comme étouffés, une face parfaitement niaise, la tête toujours nue, le crâne très-peu développé, et toujours les yeux plus qu’à demi clos. Ses doigts sont dans une sorte de demi-rétraction et de déviation latérale. Il se balance perpétuellement d’avant en arrière, ou par côtés, avec des mouvements de tête particuliers.
J’ai vu ce bienheureux idiot[281], accroupi comme d’habitude sur son estrade de pierre, un peu moins sale que je ne l’avais jamais aperçu précédemment, mais encore couvert de haillons dégoûtants et ayant la tête encroûtée d’une teigne suante.
Les femmes accourent auprès d’Abd-el-Ouahâb, de tous les quartiers du Kaire ; toutes, en l’entourant, lui baisent les mains, la figure, les genoux, lui passent les mains sur tout le corps, et cela aux yeux des passants, qui remplissent presque constamment la rue où le saint idiot distribue ses bénédictions. Les femmes vont surtout à lui pour obtenir, par le bienfait de l’esprit divin qui est censé habiter en lui, la grâce de devenir enceintes, ou de voir guérir quelque malade de leurs parents, etc. ; pour recevoir l’influence des grâces qu’elles désirent, elles se laissent toucher par l’idiot, qui, en répétant à tout moment son niais sourire, leur passe la main sur la figure ou la gorge, là où il veut, et les femmes mêmes lui rendent ses baisers, lui prennent les mains et l’embrassent.
Abd-el-Ouahâb, à la suite, reçoit des aumônes continuelles et de toute espèce ; il en tire peu de profit, car il est sans parents, sans famille ; c’est une certaine femme qui l’a comme pris sous sa protection, qui profite (elle et son mari) de tous les dons par lesquels on paie les barakéh délivrés par le _saint_.
D’autres individus exploitent encore la crédulité publique. A peu de distance de la maison que j’habite, dans le quartier voisin (le quartier de Hanafyéh), il y a un _saint_ appelé le cheykh Sâleh, qui fait le marabout, et qui depuis douze ans n’est pas sorti de sa demeure. Quatre fois par semaine il ouvre sa porte à qui veut de ses bénédictions. Ses pratiques lui arrivent en foule ; il les reçoit couché sur un sale matelas posé à terre ; il répond aux postulants par des paroles éloignées les unes des autres, feignant d’être absorbé par l’esprit de Dieu. Pour inspirer une plus grande vénération, il s’attache au pied, au moment des visites, une chaîne fixée par un bout au mur le plus voisin. Les clients, et surtout des femmes, et des femmes de toute condition et de tout rang, affluent prés du saint et lui apportent, pour prix de ses bénédictions, toutes sortes de présents et d’aumônes.
Cette profession de saint est ici une excellente industrie, un commerce lucratif. Le cheykh Sâleh est sans famille, sans parents, comme Abd-el- Ouahâb ; aussi certaines gens attachées à son service s’engraissent à ses côtés. Sâleh ne s’étend sur son lit de bénédictions qu’aux jours des visites ; le reste du temps il vit humainement et assez à l’aise ; mais pour conserver sa clientèle, il ne sort jamais de chez lui ; personne du moins ne le voit jamais sortir[282].
(_Note de M. Perron._)
NOTE AA, PAGE 294.
Le peu de notions littéraires mentionnées par le cheykh composent aujourd’hui toutes les sciences, toute la haute éducation des Musulmans. Même au Kaire, à la mosquée El-Ashar, qui est comme la _Sorbonne_ orientale (la seule qui existe en Orient), ces études ne sont pas toutes approfondies. La misère intellectuelle chez les Musulmans est incroyable ; la paresse et l’insouciance le sont plus encore. Dans les seules écoles du pacha d’Egypte, on cultive l’esprit et le _raisonnement_.
En fait de connaissances positives, les ulémas ne possédent bien que la grammaire et ce qui se rattache à la composition et à la rhétorique ; ils déploient de la finesse dans l’emploi des mots, et excellent dans les équivoques, dans les tournures à double et à tripla sens, données aux termes et aux phrases. Aussi les Macamât de Haryry sont en vénération parmi les ulémas ; ses jeux de mots perpétuels, ses spirituelles malices, son pointillage _protéiforme_ enlèvent tous les suffrages ; Haryry est le dieu de la littérature actuelle.
C’est lui qui a perdu le goût ; on ne peut lui pardonner, malgré ce qu’il a de joli et de beau, la dépravation d’idées et de langage qu’il a mise à la mode. La populace des ulémas, des _oudaba_ ou lettrés, qui l’ont suivi ou le suivent encore, d’ailleurs bien inférieurs à lui, admirent sur toute chose ses tours de force, et ne cherchent à imiter de lui que ses subtils jeux de mots.
Croirait-on qu’aujourd’hui le premier poëte qui soit au Kaire, dominé par l’empire qu’a pris Haryry sur les esprits, croit avoir un grand mérite à faire des vers dont la contexture et la suite des mots sont telles que, lus, soit selon l’ordre ordinaire, soit en commençant par le dernier mot, et continuant à rebours, ces vers présentent toujours les mêmes séries d’articulations et les mêmes sons, par conséquent les mêmes paroles ? Ce poëte, le cheykh Aly-el-Derouych, est certainement l’homme le plus spirituel que j’aie rencontré au Kaire, comme le plus piquant et le plus fin en conversation. Il m’a récité quelques-uns des vers dont je viens de signaler la facture. Un homme de son mérite perdre son temps à de telles puérilités ! Au reste, ce cheykh, comme le petit nombre de ceux qui ont quelque lecture, tels que le cheykh El-Tounsy, le cheykh El-Tamymy-el-Maghraby, et le jeune cheykh aujourd’hui à Saint- Pétersbourg, le savant Mohammed-Ayyâd, sont peu considérés des ulémas leurs confrères : ils sont pour ces derniers comme un reproche toujours vivant. Les ulémas, dans leur orgueil, condamnent comme irréligieux et profane quiconque s’occupe d’autre chose que de la grammaire, de la rhétorique, des tropes, de la prosodie, de la logique, et de tout ce qui regarde la religion et la théologie. Bien plus, ils demandent ce que savent, comparés à eux, les savants d’Europe. Si quelqu’un d’eux sait peut-être deux mots de l’ancienne astronomie arabe, il croit connaître toute l’astronomie ; ils se caractérisent par cette phrase, qui résume leur opinion : « Les Européens, disent-ils, sont adroits dans les arts et dans l’industrie, mais nous, nous avons les sciences en partage. » Et si (comme cela m’est arrivé maintes fois) on leur montre quelque erreur dans leurs données scientifiques, ils répondent : « Ce que nous vous disons est écrit dans nos livres. » Ainsi, pour eux, leurs livres sont le _nec plus ultra_ de la science humaine, et toute l’histoire de l’esprit humain y est contenue.
Heureusement toutes les écoles fondées en Egypte par S. A. Mohammed-Aly, tendent à rectifier, par des démentis continuels, les idées scientifiques du pays ; fort heureusement, les résultats de ces écoles, qui sont la plus belle gloire du vice-roi (car la gloire militaire, aujourd’hui, est peu de chose), fructifient et s’élèvent, par la voix même des disciples, contre les fauteurs des vieilles croyances. Nos élèves arabes, surtout ceux des écoles de médecine et de l’école polytechnique, font maintenant la leçon aux ulémas, leur expliquent les expérimentations auxquelles ils se livrent, et dont ils voient la portée et la vérité.
La génération actuelle, c’est-à-dire la jeunesse qui nous est confiée pour être instruite, sera une puissance intellectuelle immense pour le développement du pays, si les événements politiques ne viennent pas entraver sa marche et absorber sa vie. Malheureusement les derniers maux qui, grâce à l’Angleterre, sont tombés sur le gouvernement d’Egypte, ont frappé jusqu’au cœur les établissements d’instruction ; les guinées et les boulets qu’elle a jetés en Syrie ont blessé profondément l’Egypte intellectuelle. La diminution des élèves des écoles en a été la conséquence : en affaiblissant la puissance matérielle du vice-roi, on a en même temps ralenti le développement de la civilisation. Je faisais un jour ces réflexions devant un consul, anglais, pour ainsi dire, par le caractère et les relations : « L’Angleterre, me dit-il, veut la perte du pacha. — Mais, les moyens qu’on emploie ?... — Qu’importe le moyen ? Quand l’Angleterre vient à ses fins, elle ne s’inquiète pas des moyens. » Espérons que les autres puissances seront plus portées à favoriser le développement intellectuel et social de l’Egypte, d’un peuple dont le progrès doit amener un jour la civilisation de l’Afrique et de tout l’islamisme. Le vice-roi n’a-t-il donc pas assez de la lutte contre son propre pays, contre le fanatisme des ulémas, le plus grand obstacle intérieur à la réforme de l’Orient ? Ce sont eux qui retiennent l’esprit et la raison des musulmans dans la vieille ornière, surtout depuis quatre siècles, c’est-à-dire depuis que le goût des études historiques et scientifiques languit et s’éteint. Ce sont eux qui, sans y rien comprendre, frappent de réprobation les travaux des écoles et les études qu’on y cultive. Ils semblent ignorer la loi de Dieu, qui veut le développement complet de toutes les facultés de l’homme, et ils jettent le mépris sur tout ce qui contrarie leurs idées.
Si du moins ils étudiaient les livres arabes, s’ils les aimaient, s’ils les recherchaient, s’ils s’efforçaient de les conserver ! mais ils n’en savent seulement plus les titres et les auteurs ; ils ne savent plus l’histoire de leur religion, la marche de l’islamisme. En revanche, ils font des vers sur l’amour des garçons, et ils affectionnent le sigisbéisme ! Qu’ils sont loin aujourd’hui de cette pensée d’un ancien poëte arabe !
« Mes richesses, à moi, c’est mon intelligence ; ma noblesse, ce sont mes pensées ; je ne suis ni affranchi ni arabe, je suis homme.
« Vous rattachez votre nom à un nom, à un ancêtre ; moi, je rattache le mien à ma science. »
Je transcrirai ici quelques mots que j’écrivais il y a trois ans dans un _Aperçu général sur l’histoire des Arabes_, joint à une traduction que je fis des _Généalogies arabes_ d’Ibn-Abd-Rabboh, comme source et moyen de détermination chronologique des faits consignés dans les légendes qui restent des Arabes avant l’islamisme.
« Depuis la première moitié du quatrième siècle de l’hégire, ce qu’on appelle les sciences arabes avait déjà incliné vers sa décadence. El- Souyouty, qui vivait au neuvième siècle, c’est-à-dire il y a trois cents ans, et qui fut comme le dernier reflet des mœurs et des vertus littéraires dans l’islamisme, voulut rappeler le goût des études et relever le temple ; mais il ne trouva pas un seul homme qui lui apportât une pierre. Déjà, depuis longtemps, on n’était plus que dévot ; El- Souyouty était religieux, parce qu’il était savant.
« Tout seul, il n’était pas assez puissant pour construire et cimenter une digue robuste contre le torrent de l’ignorance ; ses efforts tombèrent, et ensuite une sorte de déluge emporta presque tous les monuments littéraires où s’étaient conservés quelques souvenirs du passé. Aujourd’hui, il n’y a plus que des traces rares de ces souvenirs ; nul musulman uléma n’est peut-être capable de recommencer un siècle de travail, seulement un siècle comme celui d’El-Souyouty. Nos puristes et dévots ulémas ne veulent plus que des études sur les livres religieux, sur le droit canon et civil ; la haute science, la science parfumée est, selon eux, celle des cheykhs qui approfondissent les minuties des ablutions, du jeûne, des ventes, des mariages, des quantités d’eau qu’il faut, à quelques gouttes près, pour qu’un chat mort ne rende pas l’eau impure et inadmissible pour les ablutions. Ils cherchent bien loin (et c’est là une grande œuvre) des raisons pour prouver l’existence d’un _seul Dieu_, que personne ne leur conteste, et détruire logiquement l’idée de la Trinité, qu’ils ne comprennent pas.
« De philosophie, aucune ; ils n’en conçoivent ni le nom, ni le but ; et, pour eux, _philosophe_ est un nom d’anathème, un terme de répudiation et de mépris.
« Les travaux historiques sont également délaissés ; les livres se perdent tous les jours. Le passé est mort ; ce passé était infidèle, païen ; il y a donc péché à l’étudier, à l’évoquer, à le faire connaître. A quoi sert d’étudier les légendes, les vers des temps antéislamiques ? Il y a quatre ans, on trouva étonnant, inouï, que le cheykh Mohammed-Ayyâd, le seul qui sache les récits des époques païennes de l’Arabie, et qui fut notre maître à M. F. Fresnel et à moi, se proposât d’expliquer le recueil de poésies intitulé le Hamâçah, à la mosquée El-Azhar. L’indifférence des _amateurs_ qui suivent les leçons de cette mosquée le força de renoncer à son projet. On ne se rappelle plus à quelle époque pareil livre a paru sur les nattes de ce pauvre lycée, au milieu d’un cercle d’auditeurs attentifs.
« Faut il s’étonner qu’avec tant de froideur et de dédain pour les études, les livres soient aujourd’hui si rares, et que personne ne songe à en chercher ou à en reproduire les textes ?
« Par une conséquence nécessaire, la langue arabe, excepté à peu près celle du Coran, et celle du _Hadyth_, ou recueil des traditions et légendes relatives à Mahomet (et que peu d’ulémas comprennent bien), la langue arabe, dis-je, languit et se meurt ; l’arabe ancien, l’arabe des poëtes antérieurs à l’islamisme, est complétement perdu. Si l’amour des lettres ne se réveille pas d’ici à quelque temps, il n’y aura plus dans cinquante ans de véritable langue arabe en Orient ; on n’aura que l’arabe de Haryry. Le goût littéraire ne s’exerce plus que sur des frivolités ; la passion de la science est éteinte. De tous les prétendus savants qui sont ici, pas un n’a et n’est capable d’avoir une idée pour le bien intellectuel de l’Egypte. Pendant que le pacha s’épuise en efforts pour faire entrer de la science européenne dans son pays, les cheykhs, en face de cette œuvre, semblent la désavouer ; selon eux, l’irréligion est le seul fruit des actes de leur souverain. Ils ne voient pas ce qu’ils pourraient tirer de ces tentatives pour le bien- être de leurs frères, pour les études arabes et pour le réveil de leur antique gloire. »
Aujourd’hui, malgré cette opposition, on cherche, dans chaque école en Egypte, à multiplier les traductions des livres français relatifs aux travaux spéciaux de chacune de ces écoles. Par exemple, pour l’école de médecine dont j’ai la direction, les traductions se multiplient tous les jours, et déjà, dans toutes les branches scientifiques, directes ou accessoires, qui constituent la science du médecin, nous possédons de bonnes traductions. Ces productions me semblent devoir être d’une immense utilité pour l’amélioration intellectuelle du pays, et j’ai cru devoir en provoquer l’extension avec toute l’activité qui m’a été possible.
(_Note de M. Perron._)
NOTE BB, PAGE 295.
Je lus un jour ce passage en arabe au sultan Abou-Madian ; il m’arrêta au nom de Kôbeih, et me dit : « Il est vrai que le séjour de Kôbeih est assez malsain, mais ce qui est pire, c’est le nombre des ivrognes qu’il y a dans cette ville. Une fois que la nuit est arrivée, il est impossible de traverser une petite étendue de Kôbeih, dans quelque partie que ce soit, sans risquer d’être assassiné. Vers le soir, les Kobéyens se mettent à boire le méryceh ; bientôt quantité d’individus ivres errent de tous côtés pour le plaisir de tuer ceux qu’ils rencontrent. Il n’est pas de jour, pour ainsi dire, qu’on n’entende dire : « Un tel a été tué hier soir ; tant d’individus ont été assassinés. »
(_Note de M. Perron._)
NOTE CC, PAGE 296.
Il faut beaucoup rabattre, je crois, des indications données par le cheykh sur la longévité des nègres ; en général, ils vieillissent et s’usent avec une étonnante rapidité, même lorsqu’ils sont robustes et vigoureux ; c’est au moins ce que nous voyons ici en Egypte. J’ignore s’ils se conservent mieux dans leur pays natal.
De plus, nous remarquons encore dans nos hôpitaux que les nègres, de quelque contrée qu’ils soient originaires, ont une résistance vitale bien inférieure à celle de tous les autres malades. Nous sommes toujours obliges de leur appliquer avec modération les traitements actifs, même dans les maladies les plus franches, pour ne pas risquer leur vie ou amener d’interminables convalescences. D’autre part, les moyens d’apprécier la longévité sont nuls parmi les Arabes ; personne ici, ou à peu près, ne sait exactement l’âge qu’il a. Quand on voit un vieillard à barbe blanche, on lui accorde libéralement, et lui-même aussi se donne sans difficulté quatre-vingts à quatre-vingt-dix ans. Notre cheykh voyageur n’a pas eu d’autre moyen d’estimation qu’une approximation faite à vue d’œil, et il a pu aisément se tromper. Néanmoins il résulte de ces données qu’il y a au Dârfour et au Ouadây beaucoup d’individus qui portent le caractère d’une vieillesse très-avancée.
(_Note de M. Perron._)
NOTE DD, PAGE 297.
Les Yâgog et les Mâgog sont, selon la croyance des musulmans, de petits êtres merveilleux et malfaisants que l’_Alexandre aux deux cornes_ (le Prophète parmi les milliers de prophètes acceptés par le mahométisme) a enfermés au delà d’une énorme digue, qu’il bâtit à l’orient de l’univers. Les hideux Yâgog et Mâgog doivent, vers la fin du monde, se répandre sur la terre et l’infecter, mettre à l’épreuve la vertu des hommes et les pousser au mal. L’endroit où ils sont actuellement ici- bas, et l’endroit où ils étaient lors de leur emprisonnement par l’_Alexandre aux deux cornes_, nul ne le connaît ; Alexandre ne l’a pas dit, et les historiens ont oublié de l’écrire et de le préciser. Tant pis pour ceux qui se trouveront les derniers sur terre lors de l’approche du jugement final, lequel, selon les calculs des livres arabes, n’est réellement pas fort éloigné.
Le prophète aux deux cornes vivait, disent les écrivains musulmans, en même temps qu’Abraham, qui le rencontra près de la Mecque. La construction de la digue attribuée par les chefs de la foi islamique à cet Alexandre, rappelle la _grande muraille_ élevée par les Chinois pour se mettre à l’abri des incursions des Tatârs, _muraille_ qui fut bâtie vers 320 avant J.-C., presque au temps de l’Alexandre macédonien, fils de Philippe. Il y a donc, d’une part, dans les données des musulmans, discordance entre l’époque de leur grand Alexandre et celle de la muraille de la Chine ; et, d’autre part, il y a à peu près concordance pour l’âge de cette muraille et l’époque de l’Alexandre grec, qui, comme on le sait, mourut l’an 324 avant J.-C. Ces anachronismes sont très- communs chez les Arabes ; ils semblent avoir pris à tâche de bouleverser l’histoire ancienne des peuples étrangers, de fausser et transposer presque toutes les dates, d’attribuer les faits à ceux à qui ils n’appartiennent pas, etc.
Je trouve de singulières légendes dans leurs chroniques, au sujet de leur Alexandre prophète et de leurs Yâgog et Mâgog[283].
« Quand Abraham était encore à la Mecque (après qu’il eut rebâti le temple de la Kaaba avec son fils Ismaël), il eut une singulière rencontre. Il vit un jour un étranger qui faisait le tour du temple de la Kaaba. « Qui es-tu, lui dit Abraham. — Je suis, répondit l’étranger, de la suite d’Alexandre aux deux cornes. — Où est-il ? — Dans la vallée ici près. » Abraham alla trouver Alexandre, et l’embrassa. Alexandre est du nombre des quatre rois conquérants qui envahirent le monde entier. Ces quatre rois sont : deux croyants, Alexandre aux deux cornes, et Salomon ; deux infidèles, Nemrod et Bokhta-Nassar, ou Nabuchodonosor.
« Alexandre avait à ses ordres la lumière et les ténèbres, pour le protéger et l’aider dans ses expéditions ; il avait deux drapeaux, l’un blanc, l’autre noir : selon qu’il déployait l’un ou l’autre, il faisait à son gré paraître ou le jour ou la nuit à l’endroit où il était. Par là, il épouvantait ses ennemis, et les mettait sans peine en déroute. Deux générations d’hommes s’éteignirent pendant la longue durée de sa vie.
« On ne sait pas précisément pourquoi Alexandre reçut le surnom de _Zou- l-carnayn_ (_à deux cornes_). Les uns prétendent que c’est parce qu’il avait deux éminences sur la tête, d’autres parce qu’il avait deux cornettes à sa couronne, d’autres parce qu’il avait deux longues tresses de cheveux pendantes, d’autres parce qu’il subjugua l’univers, de l’Orient réel à l’Occident réel, etc.
« Zou-l-carnayn eut pour mère une vieille femme, et naquit dans une condition obscure. On pense que son premier nom fut Marzabân, fils de Marzabah ; il descendait de Younân, le père des Grecs, et fils de Yâfith, fils de Nouhh (Noé).
« Dieu dit à Zou-l-carnayn : « Je t’envoie contre toutes les nations jusqu’aux quatre extrémités du monde. » Alexandre partit, et ceux qui crurent à sa parole prophétique furent traités avec douceur ; les autres furent égorgés... Des extrémités de la terre il passa aux régions centrales, au delà des pays des Persans. Là, on lui montra de loin deux immenses montagnes placées sur la même ligne, et derrière lesquelles on lui dit qu’habitait une multitude innombrable d’êtres malfaisants, détruisant tout ce qu’ils pouvaient saisir d’hommes et d’animaux, mangeant épines sèches, serpents et scorpions, criant comme hurlent les loups, et se multipliant à l’infini.
« On proposa ensuite à Alexandre de lui fournir tout ce qu’il voudrait pour fermer la gorge de séparation des deux montagnes, et barricader ainsi ces petits êtres dévorants derrière une barrière infranchissable pour eux. Alexandre accepte le projet. Il marche vers les deux monts ; il aperçoit comme une fourmilière de petits hommes nains, longs d’environ deux empans, aux yeux rouges et pleins de sang, à prunelle ardente, à bouche large, à griffes et dents comme celles des lions, aux fesses fourrées de poil qui se ramène sur leur corps écailleux pour les préserver du froid aux époques hivernales, et les tenir frais aux jours de chaleur. Deux grandes oreilles pendantes leur flottent contre la tête et le long du corps ; l’une leur sert de matelas, et l’autre de couverture ; l’une est pour se couvrir en été, l’autre en hiver. Ils s’accouplent sans honte et sans pudeur partout où ils se trouvent... C’étaient les Yâgog et les Mâgog, deux tribus issues de la postérité de Japhet ou Yâfith, fils de Noé.
« Alexandre mesura l’intervalle des deux monts, et aussitôt fit élever la grande digue qui tient encore enfermés à présent, et jusqu’à la fin du monde, les nains mangeurs et orduriers des Yâgog et Mâgog. Il fit une haute muraille avec des pierres qu’il lia et consolida entre elles, en faisant couler du fer et du cuivre fondu et bouillant dans les interstices, et en les enchaînant l’une à l’autre par d’énormes crampons de fer.
« Zou-l-carnayn fut roi pendant quatorze ans, et bâtit douze villes qu’il appela toutes du nom d’Alexandrie. Il mourut à Chahrazour, en Chaldée ; il fut déposé dans un coffre d’or, et porté à sa mère, à Alexandrie d’Egypte, où il fut enterré. »
Il faut conclure de la légende précédente que le Zou-l-carnayn des musulmans est un être tout fabuleux, composé en partie d’un contemporain mystérieux d’Abraham et de l’Alexandre de Macédoine, _Younânide_ d’origine, c’est-à-dire _Grec_. Les Arabes appellent les Grecs anciens _Younâniyoun_, pluriel de _Younâniy_. Des auteurs parlent d’un autre _Alexandre le Petit_, qu’ils distinguent du Zou-l-carnayn, par l’adjonction des mots : fils de Philippe. Celui-là est le véritable Alexandre, vainqueur des Perses.
La dénomination d’_Alexandre aux deux cornes_ est l’analogue de celle de Jupiter Ammon.
(_Note de M. Perron._)
NOTE EE, PAGE 300.
La passoire est simplement la portion inférieure d’un vase de terre, divisé à peu près par le milieu de sa hauteur, et dont on a troué le fond. On remplit le trou avec un bouchon fait d’herbes longues, serré seulement de manière à laisser passer et filtrer un liquide.
(_P., d’après l’explication verbale du cheykh._)
NOTE FF, PAGE 300.
Le _câdyd_, comme on le voit dans le texte du cheykh, est de la viande coupée d’abord en lanières, puis séchée au soleil pour qu’elle se conserve.
Les Américains des déserts préparent aussi des viandes séchées ; c’est ce qu’on appelle le _charqué_. Dans les provinces de Rio-Grande, de la Plata, au Brésil, dans la république Argentine, on fait aussi du charqué ; ce sont des bandes de viande de bœuf qu’on fait sécher au soleil ; mais auparavant on enlève la graisse, et on met les bandes tremper dans de la saumure chaude pendant douze heures ou plus, jusqu’à quarante-huit heures, suivant l’épaisseur des morceaux. Le charqué préparé à la saumure a le goût de bœuf fumé ; il se voit souvent sur la table des riches. Le charqué des déserts est simplement de la viande séchée au soleil, sans avoir été trempée dans la saumure.
(_Note de M. Perron._)
NOTE GG, PAGE 311.
L’autruche, qui a à chaque aile huit plumes d’un beau blanc, quatre grandes et quatre moyennes, porte en arabe le nom de _zhalym_. L’autruche qui a ces huit plumes grises porte le nom de _arbadâ_, _grise_. Les Arabes du Soudan disent par corruption _rabdah_.
(_P., d’après l’explication verbale du cheykh._)
NOTE HH, PAGE 312.
_Serneh_ : ce sont des amandes du fruit de l’heglyg qu’on a privées de leur amertume en les laissant macérer à l’eau froide. Voy. sur les plantes du Dârfour, le chapitre X.
(_P., d’après l’explication verbale du cheykh._)
NOTE II, PAGE 312.
Ce chapitre X est certainement bien loin de contenir l’indication de tous les végétaux qui se trouvent au Dârfour ; d’ailleurs, le cheykh n’a pas la prétention de se donner pour botaniste. Il ne peut, comme il le dit lui-même, signaler qu’un certain nombre très-limité de plantes, et il ne parle guère que de celles qui lui ont paru le plus remarquables. De mon côté, j’ai cherché à déterminer les familles et les noms botaniques de ces plantes. Je me suis procuré ici (au Kaire) ce que j’ai pu en trouver de graines et de fruits, et je me suis aidé, pour spécifier les plantes auxquelles ils appartenaient, des lumières de MM. Figari et Husson, professeurs de botanique. Le premier a professé pendant nombre d’années à l’Ecole de médecine égyptienne ; aujourd’hui il est membre du conseil de santé et inspecteur du service pharmaceutique. Le second, professeur à l’école d’agriculture de Choubrah, vient, par suite des réformes portées dans les écoles, d’être remercié.
Les indications que je vais donner résultent de leur travail ; toutefois ils n’ont pas eu le moyen de déterminer, d’après les seules descriptions du cheykh, tous les végétaux qu’il a cités. Ceux qu’on n’a pu nommer avec les noms botaniques conservent ici le nom sous lequel ils sont connus au Dârfour. On sait combien il est difficile, sur des descriptions brèves et de la nature de celles qui sont dans ce livre, et sur l’aspect seul de graines ou de fruits, de fixer sûrement la dénomination d’une plante.
Le _doukhn_ est le _pennisetum typhoïdeum_ ; c’est le doukhn ordinaire. — _Holcus dochna_ de Forskal.
Le _dinby_ ou _denby_ paraît être un _pennisetum_. Il a l’épi plus court et plus gros que celui du doukhn ordinaire et a le grain blanc. Voici la note que m’a donnée M. Husson : « Sous le nom de _dineby_ ou _dénebeh_, les Arabes m’ont désigné le _panicum crus galli_, graminée qui croît abondamment dans les rizières du Delta, et qui se trouve aussi dans les lieux marécageux du Sennâr et du Fazoglou. Delile donne un nom analogue, _denâbâ_, _reseda canescens_, Linn. »
Le _dourah_ est un _sorghum_. Le dourah appelé _mâreig_ par les Fôriens est le _sorghum cernuum_ ou sorghum penché, ainsi nommé parce que son épi est toujours penché sur sa tige.
L’_azyr_, ou _dourah rouge_, est le _sorghum vulgare_.
L’_abou-chalaulau_ est un dourah blanc ; _holcus communis_ ?
L’_abou-abât_ est le dourah appelé en Égypte _dourah châmy_ ; c’est le maïs, _zea maïs_.
Le _coutha_, appelé encore _couta_ } } sont de longs concombres. Le _faccous_, dit aussi _faggous_. }
Le _kousbarah_ est la coriandre.
Le _khyâr_ est le petit concombre, _cucumis sativus_, très-abondant en Égypte. _Voy._ pour les cucurbitacées citées dans ce Voyage, la Centuria VI de Forskal.
Le _bâdingân_ ou _bâdingiân_ noir, est le _solanum vulgare_. — Le rouge est le _solanum persicum_.
La _melôkhyeh_ est le _corcorus olitorius_, légume très-recherché et très-abondant en Égypte, ainsi que le bâmyéh.
Le _bâmyéh_ ou _hibiscus esculentus_. De la melôkhyéh, on ne mange que les feuilles et les extrémités des tiges ; des bâmyéh, on mange le fruit. Ces deux légumes, surtout le premier, sont gluants et très- mucilagineux quand ils sont cuits.
Le _habb-rechâd_ ou _habb-el-rechâd_, ressemble à des graines de cresson, et paraît être en effet un _nasturtium_.
Le _défreh_ m’est inconnu.
La _fève du Soudan_ ou _foul-Soudâny_, croît sous terre ; c’est celle dont le cheykh veut parler. Il l’a reconnue aussitôt que je lui en ai montré l’échantillon. — Chaque fève est enveloppée d’une coque particulière. « Ce fruit, me dit M. Husson dans sa note, me semble appartenir au _glycine subterranea_ de Linnæus. — Pers. synops. II, p. 299. — Synonymie : _Voandzeia subterranea_, Dupetit-Thouars. — _Arachis africana_, Burmann. — Plante annuelle de la famille des légumineuses, originaire de Madagascar, de Surinam, du Brésil, etc., d’où vient probablement la cherté de cette fève. — Feuilles ternées, radicales ; tiges couchées, flexueuses ; pédoncules biflores, pénétrant en terre après la floraison, comme ceux de l’_arachis hypogea_ ; corolle jaune. » M. Figari en a planté dans son jardin quelques grains, et s’est assuré que la fève en question est un _glycine_. La fève du Soudan est rare au Kaire, et se vend à un prix fort élevé. J’en ai trouvé avec peine une quarantaine de grains, au prix de huit pour une piastre, ou vingt cinq centimes.
L’_heglyg_, ou plus régulièrement _thlyleg_, est appelé _hadjalydj_ par les Fôriens, et _lalou_ par la généralité des djellâb, marchands d’esclaves qui viennent du Soudan au Kaire. — L’_heglyg_ est le _balanites ægyptiaca_. Le fruit est employé au Kaire comme médicament astringent, dans les diarrhées et les dyssenteries persistantes.
Le _nabg_ ou _nabq_ ordinaire, est un arbre assez commun en Égypte ; il porte un fruit qui a l’aspect d’une pomme et qui ne dépasse pas en volume une petite cerise. Le noyau est gros proportionnellement au fruit ; la chair qui le recouvre rappelle la pomme ; elle est acidule, astringente, et généralement assez agréable au goût ; mais elle est un peu sèche. — Le _nabq_ ordinaire est le _zizyphus spina Christi_, _lotus zizyphus_, _rhamnus lotus_.
Le _karnau_. Sous le nom de _karnau_, l’on vend à l’okel des Djellâb (marché où les Djellâb vendent les esclaves) une pâte sèche de couleur fauve rougeâtre. — Il paraît qu’elle est préparée avec le fruit jaune- roux d’un _rhamnus_ qui serait celui que les Fôriens appellent _nabg karnau_ ; ce nabg karnau est peut-être le _paliurus Athenæi_.
Le _tébeldy_ est le baobab, _Adansonia digitata_. Au Kaire, on en vend la graine sous le nom de _galanguys_, ou mieux _kalankys_. On y vend aussi le fruit entier, sous le nom de tébeldy. J’envoie un échantillon de la graine et du fruit.
Le _doulab_, appelé aussi _déleib_ et _gauz hindy_ ou _djauz hindy_, noix des Indes où coco des Indes, est un arbre de haute stature ; il me paraît être le _ficus vasta_ de Forskal (Centuria VI. — 93). Son fruit est une coque à deux noyaux. — Browne l’appelle _platanus orientalis_.
Le _hommeid_ : j’ignore de quelle espèce est cet arbre.
Le _daum_ ou _doum_, est le _cucifera thebaïca_ de Delile. Son fruit sec, qu’on vend au Kaire, est couleur de pain d’épices et en a un peu le goût ; mais la chair est brute et coriace. La cassure du noyau présente l’aspect d’une corne extrêmement dure ; il renferme une graine d’une dureté extraordinaire ; le noyau est très-épais. On en fait ici des graines de chapelet, _borassus flabelliformis_, Forskal.
L’_andourâb_ paraît être un _grewia_. Le cheykh, en disant que le fruit ressemble à la baie de la morelle, ne veut pas dire pour le volume ; car le fruit de l’andourâb est presque gros comme une prune de mirabelle.
Le _gueddeim_ est un _grewia_ ; serait-ce le _grewia carpinifolia_ ou à feuille de bouleau, qu’on indique comme originaire de Guinée ? MM. Figari et Husson pensent que ce doit être le même.
Le _moukkhaît_ (écrit par le _khâ_ arabe redoublé) est un _cordia myxa_.
Le _loûlou_ : j’ignore à quelle famille appartient cet arbre.
L’_òchar_ dont parle le cheykh est le _pergularia tomentosa_, de la famille des asclépiadées. Dans l’ouvrage de Delile, on trouve la synonymie suivante : _Pergularia tomentosa_, no 277 ; en arabe, _leben el-homârah_ (lait d’ânesse, par allusion au suc laiteux de cet arbre). — _Dymyeh_, Forskal.
« On a confondu, à l’époque de l’expédition en Égypte, dit M. Husson, cette asclépiadée avec une autre, l’_asclepias procera_ de Delile, no 283 ; en arabe, _ochar_ ; en nubien, _abouk_. — Cette erreur provient de ce que les fruits de ces deux arbres se ressemblent beaucoup et renferment des aigrettes soyeuses. Le _pergularia tomentosa_, spontané au Fayoum, est maintenant assez répandu dans les jardins du Kaire. L’_asclepias procera_ est plus rare et ne se trouve que dans la Haute- Égypte et en Nubie. Il n’existe probablement pas dans les jardins du Kaire ; du moins je ne l’ai pas encore vu. »
Le hischâb est le gommier ordinaire.
Le _sant_ est le _mimosa nilotica_.
Le _talhh_ paraît être le _ficus indica_ de Forskal.
Le _seyâl_ est l’_acacia seyâl_ de Delile ; — _mimosa seyâl_ de Forskal.
Le _laôt_ est un arbre épineux qui atteint plus de la hauteur de l’homme. Le tronc a presque un demi-pied de diamètre, et les branches s’élèvent droites autour du sommet du tronc ; — j’ignore le nom botanique de cet arbre.
Le _kafal_, _amyris kafal_, est un gros arbre d’un bois assez léger, et qui, par sa couleur foncée, rappelle très-bien l’acajou. Il peut prendre un très-beau poli. J’en ai fait polir un fragment, qui est devenu aussi beau de teinte que l’acajou ; mais il est moins veiné que lui. — On l’emploie, au Kaire, comme médicament pour les nouvelles accouchées ; on leur en prépare des décoctions. (_Voy._ ce que dit Forskal de cet arbre, Centuria III. — 50.)
Le _chau_. } } Le _marhabeib_. } } Le _ganâ_. } } J’ignore les noms botaniques de ces plantes. Le _kyly_. } } Le _châlaub_. } } Le _dagarah_. }
Le _tàb el-kyb_ est probablement la racine de l’_iris tuberosa_. — Les djellâb l’appellent _èrc-oum-abyad_, racine blanche, à cause de sa couleur blanchâtre. Au Kaire, on l’appelle _èrc-bénefsig_, racine de violette, à cause de son odeur de violette.
Le _chichm_ ; en turk, _tschischm_. (Voy. _Flora ægyptiaco-arabica_ de Forskal, page L, édit. de 1775.) — C’est la graine du _cassia apsus_ ; réduite en poudre, elle est souvent employée, parmi le peuple, contre l’ophthalmie.
Le _chouch_, appelé au Kaire _habb el-a’rous_, grains de la mariée, est fourni par l’_abrus precatorius_. C’est une graine d’un beau rouge de corail, avec un point noir.
Le _guirguidân_ est la graine du _sida mutica_ de Delile, no 633. — Elle est connue par les habitants de la Haute-Égypte sous le nom de _cahouéh sennâry_, café-sennâr.
Le _ouars_ est une poudre qui teint en jaune. Cette substance, dont mon ami M. Combes m’a donné un échantillon, au Kaire, à son second retour de l’Abyssinie, lui a été remise à Berbéra ; on l’appelle _ouars_ de Berbéra. Cette poudre se vend fort cher sur les bords de la mer Rouge et s’exporte en pays étrangers. Elle paraît être fournie par l’_orobanche tinctoria_. Forskal en parle dans sa flore égyptio-arabique.
Le _dayôg_ est une solanée.
Le _kaoual_ est un condiment d’assez mauvaise odeur ; il se prépare au Dârfour avec une chicorée sauvage, qu’on laisse putréfier dans l’eau, qu’ensuite on réduit en une pâte grossière, et qu’on fait sécher au soleil.
Le _mahhleb_ : on appelle de ce nom l’amande du _prunus mahhleb_. C’est une petite graine qui a la forme d’un très-petit haricot allongé, brun- chocolat.
Le _dagousa_ : appelé ainsi en Abyssinie, et chez les Galla _dagouscha_. Il paraît être la graine d’une crucifère, _raphanus_ ou _brassica_.
Le _teff_ ; ce nom est abyssinien ; c’est le _teffi_ des Galla, qui paraît être le _poa abyssinica_. — Ces deux dernières graines, le dagousa et le teff, m’ont été données par M. Combes.
L’_erc el-halâoueh_ ou _erg el-halâoueh_, racine de douceur, est un bois savonneux et qui nettoie très-bien ; il est commun au Kaire ; on l’apporte aussi de la Caramanie et de quelques endroits de l’Asie mineure et de la Syrie.
NOTA. Le _dhoufr_ est la valve d’une coquille dont je ne sais pas le nom. Quelques-unes des douze dernières substances ne sont pas citées par l’auteur de ce Voyage.
(_Note de M. Perron._)
NOTE JJ, PAGE 330.
Le tébeldy, comme je l’ai dit dans la note précédente, est le baobab. Dans le haut Sennâr, au Fâzoglou, au Kordofâl, au Dârfour, etc., le tronc de cet arbre ne dépasse pas trois ou quatre brasses d’homme, en circonférence. Il y a beaucoup de tébeldy dans les plaines qui séparent le Kordofâl du Dârfour. Leurs troncs, toujours creux et ouverts par le haut, sont des réservoirs où s’amasse l’eau des pluies. Cette eau sert aux voyageurs. Elle y reste douce et sans odeur désagréable. Lors de l’expédition des Égyptiens dans plusieurs de ces contrées, souvent les soldats n’eurent d’autre eau à boire que celle qu’ils trouvèrent dans les gros troncs des baobab. Elle y est parfois jusqu’à la quantité de deux, trois et quatre voies d’eau dans un seul tronc.
(_P., d’après l’explication verbale du cheykh._)
NOTE KK, PAGE 341.
J’ai vu au Kaire le câdy El-Delyl, et je l’ai entendu raconter le fait dont parle le cheykh.
El-Delyl est un vieillard à face très-noire et à barbe très-blanche, maigre, très-silencieux. Il avait avec lui dix à douze Ouadâyens, dont deux de sang arabe. A en juger par ces voyageurs, les Ouadâyens ont la physionomie régulière, le front haut et bien fait, le nez peu saillant, mais non épaté, les lèvres peu épaisses, le blanc des yeux teint d’une nuance rouge de brique, les veines sclérotiques assez développées, les pommettes peu saillantes. Mais ils ont l’air plus décidé et plus hardi que tous les Fôriens que j’ai rencontrés.
Les Ouadâyens qui accompagnaient le câdy El-Delyl nous ont raconté que, l’hiver de 1840, ils ont eu à souffrir étonnamment du froid dans leur traversée du Ouadây à Tunis. Presque tous leurs esclaves en sont morts ; en un seul jour il en est mort vingt-quatre. Les chameaux de la caravane étaient tellement saisis par le froid, que le sang leur coulait par les narines.
Le câdy El-Delyl et ses Ouadâyens vont faire leur pèlerinage à la Mecque, et en même temps porter les dons destinés à la Ville Sainte par le sultan du Ouadây. Les sultans du Soudan envoient à cet effet en caravane quelques centaines d’esclaves ; on les vend, et l’on va ensuite en offrir le prix à la Kaaba. Cette fois, la caravane du Ouadây est partie du côté du Maghreb ; les esclaves échappés au grand froid de cet hiver ont été conduits de Tunis à Constantinople pour y être vendus plus cher ; mais là, une partie est morte de la peste, en sorte qu’il en est resté très-peu pour le temple de la Mecque. Il y avait aussi dans les richesses de la caravane, vingt-quatre eunuques destinés en cadeau à Son Altesse le vice-roi d’Égypte : il n’en est arrivé que deux ; tous les autres sont morts.
La caravane ouadâyenne qui, tous les ans, se rend à la Mecque, passe ordinairement par le Dârfour, le Kordofâl et le Sennâr, et traverse la mer Rouge. Mais l’an passé et cette année, elle n’a pu prendre cette route, à cause de l’état d’hostilité qui existe entre le Dârfour et le Ouadây.
(_P., d’après l’explication verbale du cheykh._)
NOTE LL, PAGE 344.
Voici le sens attaché aux dénominations des mois par les Fôriens.
Par _fatour_, c’est-à-dire _le déjeuner_, le repas par lequel on interrompt le jeûne, les Fôriens et les Ouadâyens veulent signifier le mois dans lequel le jeûne cesse ; car le mois de ramadhân est le mois de carême, et durant ce mois il est défendu de manger et de boire pendant la journée, c’est-à-dire dès avant l’apparition de la première aube jusqu’au coucher du soleil. Pendant la nuit on mange autant de fois qu’on le peut.
_Fatreyn_, les deux repas, les deux déjeuners ; on désigne par ce nom le second mois qui suit le ramadhân (ou le carême), c’est-à-dire le mois qui suit celui dans lequel cesse le jeûne, le premier fatour.
_Dhahhiyéh_, le sacrifice ; c’est le mois dans lequel on fait les immolations. C’est en effet le 10 de ce mois qu’est la fête du grand Beyram, c’est-à-dire la fête du pèlerinage, dans laquelle les pèlerins de la Mecque et les musulmans de tous les pays égorgent des animaux pour en manger la chair après le sacrifice, et en donner aux pauvres.
_Dhahhiyéteyn_, les deux sacrifices, c’est-à-dire le mois qui vient après le mois de dhahhiyéh, le second dhahhiyéh.
_Ouahhyd_, l’unique ; le mois qui se trouve seul entre deux autres mois qui ont un nom spécial, significatif pour les Fôriens et les autres habitants du Soudan.
_Kérâmeh_, merveille opérée par la grâce de Dieu ou d’un saint ; c’est le mois dans lequel Dieu accorda au monde la grâce de faire naître le prophète Mahomet.
_Taoum_ (pour _taouam_), le jumeau de celui qui le suit ;
_Taoumeyn_, les deux jumeaux, c’est-à-dire le mois qui suit le premier taum. Ces deux mois sont considérés comme deux jumeaux.
_Sâyeg-el-teymân_, celui qui _pousse_, c’est-à-dire qui vient immédiatement après les deux taoum ou les jumeaux.
_Redjeb_ est le nom du mois arabe ; les Fôriens l’ont conservé.
_Gossayer_, le court, le bref ; ainsi appelé parce que, précédant le ramadhân, ou mois de jeûne, il paraît toujours de trop courte durée.
(_P., d’après les explications du cheykh._)
Chez les Arabes, avant et après l’islamisme, les dénominations des mois de l’année eurent un sens primitif adapté à certaines circonstances.
Le _premier_ mois de l’année, dans l’islamisme, fut appelé _moharrem_, c’est-à-dire _défendu, sacré_, parce qu’il était défendu de faire la guerre pendant ce mois. Avant Mahomet, les Arabes l’appelaient _safar premier_, et le mois suivant _safar second_. Ils en avaient fait de même pour _rabiy premier_ et _rabiy second_, etc. Pour eux, les deux mois de safar étaient des _mois sacrés_, mais en ce sens que les Arabes anciens ou du _paganisme_ interrompaient toute guerre, tantôt dans l’un, tantôt dans l’autre de ces deux mois. Cette faculté d’interdire la guerre dans un mois ou dans un autre, portait le nom de _naciy_. Mahomet l’abolit, et, pour fixer la consécration de l’une des deux périodes lunaires mensuelles qui commençaient l’année, il appela le premier mois de l’année le _mois de Dieu_, c’est-à-dire le véritable mois sacré. Il ajouta même plus tard, pour confirmer sa première parole : « Le jeûne le plus méritoire, après celui du mois de ramadhân, est celui du _mois de Dieu_. » Dès lors on admit la _sainteté_ du premier mois seul, et il fut nommé _moharrem_.
Le _second_ mois garda le nom de _safar_, solitude, action de se retirer à l’écart, parce que, dans le principe, lorsqu’on créa ce nom, les habitants de la Mecque avaient coutume, pendant cette lune, de quitter la ville pour aller passer le temps des chaleurs de l’été à Tâïfah. A l’époque de la création du nom de _safar_, le mois qui reçut ce nom se trouvait précéder l’été.
Le _troisième_ et le _quatrième_ mois furent appelés _rabiy premier_ et _rabiy second_, c’est-à-dire _premier pâturage_, _second pâturage_, parce que, quand on leur appliqua le nom de _rabiy_, on était à faire paître les troupeaux aux pâturages verts.
Le _cinquième_ et le _sixième_ mois furent dits _djoumâdà_ (dans le langage vulgaire actuel _djémady_), _solidification_, parce que, lorsqu’on leur donna cette dénomination, on était à l’époque de la gelée ou _solidification_ de l’eau par le froid.
On raconte qu’on demanda un jour à un certain Djafar quel fut le motif originel de la dénomination des mois, et surtout des deux mois de djoumâdà premier et djoumâdà second. « Primitivement, répondit Djâfar, quand on détermina et fixa le nom de djoumâdà, on était au dernier mois de l’année ; l’eau était congelée. On accepta alors un terme caractéristique pour le moment présent, et de là le nom de djoumâdà. Par la suite des années (lunaires), l’époque de saison des deux djoumâdà varia, mais on laissa les noms comme ils étaient, bien qu’ils n’exprimassent plus ce qu’ils indiquaient d’abord lorsqu’ils se trouvaient en hiver ; car un nom une fois établi ne change plus, quand même la circonstance qui l’a fait choisir dans le principe vient à changer ou varier. Il n’en est pas de même de la désignation adjective, qui doit toujours s’accommoder à l’état présent de ce à quoi on l’attache. La circonstance primitive qui a été l’occasion du nom, lui conserve, par nécessité ou par convenance, une permanence invariable, tandis que la qualification adjective exige toujours l’actualité de ce qu’elle désigne. »
Le _septième_ mois fut appelé _redjeb_, le _sacrifice_, l’_immolation_, parce que, lorsqu’on lui assigna ce nom, on était au moment de l’année dans lequel on immolait des animaux en sacrifices aux idoles. On l’appela aussi _el-assamm_, _le sourd_, parce que ce mois ne retentissait jamais du bruit des armes : c’était un mois sacré.
Le _huitième_ mois fut nommé _chàban_, du mot _téchààba_, _se disperser_, parce que, lors de sa dénomination, l’on était à l’époque de l’année à laquelle une foule de tribus entraient en expéditions de guerre.
Le _neuvième_ mois est _ramadhân_, le _chaud_ ; il reçut son nom dans la saison la plus chaude de l’année, au fort de l’été.
Le _dixième_ mois fut appelé _chaoual_, le _leveur_, parce que, quand il fut désigné par ce nom, c’était l’époque à laquelle les chamelles en rut lèvent la queue par appétence sexuelle.
Le _onzième_ est _zou-l-câdeh_, ou le mois _du séjour, du repos_. Quand on lui appliqua ce nom, on était à l’époque de l’année assignée au repos, c’est-à-dire pendant laquelle on s’abstenait de toute incursion et de pillage ; jamais, non plus, à ce moment on n’allait de tribu à tribu demander des vivres, des pâturages pour les troupeaux, et jamais on ne prenait les armes.
Le _douzième_ est _zou-l-hidjéh_, ou le mois du _pèlerinage_ à la Mecque. — Dans la gentilité arabe, le pèlerinage se faisait selon que l’avaient fait Abraham et Ismaël son fils, c’est-à-dire toujours dans le mois de zou-l-hidjéh : telle est la croyance des musulmans. On continua ainsi, ajoutent les auteurs, jusqu’au temps d’Amr, fils de Lohhay, qui modifia les rites religieux suivis alors, et transposa à son gré, et selon le besoin et les exigences des guerres, l’époque du pèlerinage. Il établit le _naciy_ (_Voy._ Mémoire de Sylv. de Sacy sur quelques événements de l’histoire des Arabes avant Mahomet) ; mais au dernier pèlerinage que fit le Prophète, il se trouva que l’époque de cette cérémonie échut dans le mois même de zou-l-hidjéh, et alors le Prophète la fixa irrévocablement à ce mois ; car il dit dans une allocution à ses sectateurs : « Voilà que maintenant les temps sont revenus à leur division d’époques déterminées par Dieu. » Cela signifiait : Le pèlerinage est revenu désormais à son époque obligée et régulière, au mois de zou-l-hidjéh, et il ne se fera plus à l’avenir que dans ce mois.
(_Note de Perron._)
[Décoration]
[Note 262 : Haryry joue, dans ce vers, sur le mot _bédrah_, nom d’une pièce d’or de mille dinârs, et sur _bedr_, pleine lune. Par le mot _bedr_ il indique les _belles femmes_ ; et il veut dire : « Le _bédrah_ fait à son gré descendre _du ciel_, même _la pleine lune_. » Ce genre d’expression est fréquent surtout chez les Arabes modernes ; Haryry en fourmille.
P.]
[Note 263 : Les _hauneb_, à Tunis, sont comme les _caouâs_ en Égypte, sortes d’huissiers domestiques dans les divans, les ministères, etc.]
[Note 264 : Béheyreh, dont la véritable prononciation est _bohhayrah_, signifie _petite mer_. Le béheyreh de Tunis est une sorte d’étang entre la ville et le port avec lequel il communique. Deux portes d’écluses en ferment la communication. Le béheyreh est aussi une décharge où se rendent les eaux et les immondices de la ville. Le fond est une vase molle ; et la hauteur réelle de l’eau ne dépasse guère, aux endroits les plus profonds, quatre à cinq pieds. De chaque côté de l’entrée du béheyreh, sont les forts de Halq-el-Ouâd et des fortifications à ras de terre.]
[Note 265 : Les Hafsides se prétendaient descendants d’Omar le khalife. On sait que leur puissance s’étendit très-loin dans Maghreb. Les Hafsides furent dépossédés par les Turks, à l’époque où passèrent dans leurs mains Tunis et le reste du Maghreb. Le règne des Hafsides brilla d’un éclat aussi remarquable que celui des Abbacides à Bagdad.]
[Note 266 : Tout à l’heure nous indiquerons en abrégé la manière de trouver le chiffre des chronogrammes arabes.]
[Note 267 : On a cru devoir abréger un peu cette note et supprimer des détails étrangers au sujet.]
[Note 268 : _Djaryéh_ signifie à la fois jeune fille et cange, barque.]
[Note 269 : La mer.]
[Note 270 : _Rahhab_, soyez le bien-venu.]
[Note 271 : _Harr_.]
[Note 272 : _Mass_ en arabe, sucer.]
[Note 273 : Les femmes brunes, telles que les Abyssiniennes, sont très- recherchées (des Arabes).]
[Note 274 : _Bâhha_, trahir un secret.]
[Note 275 : _Ssabâhh_, le matin.]
[Note 276 : _Da_, la maladie.]
[Note 277 : _Mada_, d’où _moudyeh_, couteau.]
[Note 278 : _Dama_, durer.]
[Note 279 : Chaque cahier arabe a vingt pages.]
[Note 280 : Les anciens Germains, selon Tacite, préparaient aussi une liqueur fermentée avec l’orge ou le blé. _Potui humor ex hordeo aut frumento in quamdam similitudinem vini corruptus_.
P.]
[Note 281 : En 1842, au mois de février.]
[Note 282 : Sa résidence est près de la maison de Husseyn-Pacha- Djokhadar.]
[Note 283 : Je les extrais de mon Aperçu sur l’histoire des Arabes du paganisme, et sur les croyances musulmanes relatives aux vieilles époques du monde génésiaque.]
EXPLICATION DES PLANCHES.
PLANCHES I ET II.
* * * * *
AVERTISSEMENT SUR L’ESSAI D’UNE CARTE DU DARFOUR,
=Par M. le Dr PERRON.=
L’essai de carte du Darfour, que je présente, est le résultat des indications que j’ai obtenues du cheykh, auteur de ce Voyage. Les positions ne sont déterminées qu’approximativement, notre voyageur n’ayant eu pour mesure des distance que les journées de marche, et, pour les situations relatives des lieux, que des directions vers chacun des points cardinaux, directions estimées à peu près.
J’ai dû choisir pour point de départ, et pour établir les distances d’une manière sûre, un repère qui fût en rapport avec les cartes existantes. Ce repère, je l’ai posé vers Kôbeyh, lieu placé entre le 25e et le 26e degré de longitude E. de Paris, et voisin du 14e degré de latitude N. Browne, qui a fait des observations à Kôbeyh, place cette ville à 14° 11′ latitude, et 28° 8′ à l’orient de Greenwich (25° 48′ E. de Paris).
Partant du point d’intersection du méridien passant par le 25e degré et du parallèle de 14° N., j’ai tracé des lignes parallèles à celles-là, et construit des carrés dont le côté représente un trajet de quatre jours de chemin. Chaque jour représente une _journée de voyage_ d’environ six lieues communes. D’après toutes les informations que j’ai prises, cette appréciation de chaque journée, terme général, m’a paru être voisine de la vérité[284]. Ensuite j’ai posé les lieux d’après les indications du cheykh et la durée des trajets qu’il a faits.
Il résulte de ces indications que le Dârfour présente, surtout du nord au sud, une bien plus grande étendue que celle qui a été admise par les géographes. Il me paraît qu’ils n’ont fixé les limites du Dârfour que sur des données très-vagues. Il en est de même de ce que j’ai appelé les _provinces adjointes_, et du Fertyt, et de vingt autres divisions locales du Soudan méridional. Quels voyageurs européens, en effet, ont pénétré dans ces régions du sud ? Combien ont vu le Dârfour et le Dâr- Fertyt, le Ouadây et les Djénâkhérah ? En supposant qu’on pût pénétrer jusqu’à ces latitudes, qui pourrait y aller avec les instruments nécessaires pour déterminer exactement les positions géographiques ?
Une fois, le cheykh El-Tounsy était occupé, au milieu de la campagne d’Abou-l-Djoudoul, à écrire quelques vers : plusieurs individus l’aperçurent. Tout à coup ils crièrent au sorcier, au magicien, qui voulait ensorceler tout le pays. On allait lui faire un mauvais parti : le cheykh replia vite son papier, et partit en toute hâte. Que serait-ce donc dans les pays plus éloignés au sud ? et que fût-il arrivé à un Européen ?
Si l’on convertit en lieues les distances évaluées en journées de chemin, on trouve que la limite sud du Dârfour, la position du Fertyt, et par conséquent celle des Monts de la Lune, ou mieux les Monts de _Coumr_ (De Sacy, traduction d’Abd-el-Lâtif.), doivent être reportées beaucoup plus près de l’équateur que ne l’indiquent les cartes géographiques. Notre cheykh, qui a pénétré très-loin dans le Dâr-Fertyt, n’a jamais entendu parler des Monts de la Lune.
Dans l’essai de carte que je donne, le Dâr-Tâmah est exclu de la circonscription du Dârfour. Le Dâr-Tâmah n’est point, comme l’indiquent la plupart des géographes, une province du Dârfour, c’est un petit Etat ayant son gouverneur spécial, qui se décore sans façon du titre de sultan, et qui paie une redevance annuelle tantôt au sultan fôrien, tantôt au sultan ouadâyen, pour obtenir leur protection. Ce pays, comme on le verra dans l’histoire du Ouadây, fut conquis, après une vigoureuse défense, par les Ouadâyens, qui le dévastèrent. Les habitants furent mis en déroute et dispersés ; mais peu après ils rentrèrent en possession du sol.
Dans la carte du Dârfour, je n’indique qu’une rivière, celle de Bâré : le cheykh n’en a pas vu d’autre. Les eaux, il est vrai, sont abondantes à l’ouest des monts Marrah d’où elles s’écoulent, et elles arrosent partout les belles vallées du Dâr-Guimir et du Dâr-el-Maçâlyt, dont le cheykh ne parle jamais qu’avec l’expression d’un sentiment d’admiration. Les eaux sont plus riches encore à l’est de la chaîne des Marrah ; mais elles ne forment pas de rivières : elles se réunissent seulement en courants plus ou moins prolongés, qui abreuvent et fertilisent les vallées et les autres terres cultivables.
Les plus belles contrées du Dârfour sont, en premier lieu, le Dâr Noûrayn-Ouad-Neddjâm, puis le Dâr Bakr-el-Guérâb et le Dâr-Abâdymâ.
Les géographes accolent le Dârfour, par ses limites est et ouest, au Kordôfal et au Ouadây ; mais, selon notre cheykh, il y a entre le Fôr et le Kordofâl un espace d’environ _dix_ jours de marche, occupé et parcouru par des tribus errantes. Entre le Dârfour et le Ouadây, est un espace d’environ un jour : cet espace est inhabité. Les tribus arabes craignent de s’y répandre, pour ne pas s’exposer à tout moment à être rançonnées et harcelées par les sultans du Dârfour et du Ouadây, auxquels elles ne pourraient échapper dans des limites aussi resserrées. Le Dâr-Rau_n_ah, quoique placé assez haut dans le sud, est tourmenté par l’un et par l’autre de ces princes. Chacun des deux États, prétendant que ce Dâr lui appartient, y envoie de temps en temps des hommes armés pour en arracher des impôts.
Le Toouycheh, et toute la lisière est, c’est-à-dire tout le Gauz, forment un pays de terres couvertes de sables, la plupart sans eaux : c’est, au reste, le sens originel du mot _gauz_ (cauz).
Le Baradjaub n’est indiqué dans aucune carte, que je sache ; c’est, selon le cheykh, un vaste espace d’environ dix jours de marche, généralement couvert d’eau jusqu’à la hauteur du pubis, parsemé de tous côtés de forêts épaisses et difficiles à pénétrer. Quand les Arabes Rézeygât, poursuivis par le sultan Tyrâb, s’y réfugièrent pour échapper aux soldats fôriens, ceux-ci prirent leurs traces et marchèrent pendant deux ou trois jours dans l’eau ; mais, forcés par la fatigue et la difficulté des lieux, de renoncer à leur entreprise, harcelés et tués en détail par les Rézeygât, ils quittèrent le Baradjaub sans avoir pu atteindre leur but.
Les monts Marrah ne sont pas indiqués sur les cartes comme formant une longue chaîne qui traverse le Dârfour : la carte nouvelle rectifie encore sur ce point le tracé admis par les géographes[285].
La position de Ouârah, capitale du Ouadây, par rapport au Dârfour, est tracée d’après le rapport du cheykh ; sorti du Dârfour vers les limites communes des Guimir et des Maçâlyt, il marcha quatre jours pour arriver à Ouârah ; d’autre part, il y a de Ouârah au Tâmah six jours de marche.
L’espace du Dârfour qui comprend le Dâr-Abâdymâ, le Dâdjo, le Bygo, le Dâr-Faraougueh et la portion de contrée à l’ouest des monts Marrah, depuis la station des Foullân ou Fellâtâ, c’est-à-dire depuis l’interruption de la chaîne des Marrah ; tout cet espace, dis-je, faisait originairement partie du Dâr-Fertyt. Ces contrées furent conquises et _islamisées_ par les Fôriens, qui les incorporèrent alors à leur pays.
Les provinces dites _provinces adjointes_ paient seulement une redevance annuelle au sultan fôrien, et sont sous sa protection. Ces provinces sont idolâtres, comme toutes les autres provinces du Dâr-Fertyt.
Selon le cheykh, les Soudaniens, ou nègres non musulmans, situés au sud du Sennâr (ou Sinnâr) et du Fâzoglou, sont les seuls et vrais Noubah. Ils s’étendent fort loin vers le sud, et sont de même origine que les Fertytes[286] ou nègres idolâtres du sud du Dârfour. Les Nubiens proprement dits, au nord du Sennâr, sont des Sennâriens pour les habitants du Sennâr.
Quant au Sennâr même, les grands et chefs du pays (les mekks) prétendent être d’origine arabe et d’une tribu appelée les Bény-al-Foun. Quand ils s’emparèrent du Sennâr, ils y trouvèrent une population appelée les Hémedj, qui se croient autochthones ; il faut entendre par là qu’ils sont établis de temps immémorial dans ces contrées.
* * * * *
[Note 284 : Peut-être cette estimation est trop forte d’un sixième.
J.—D.]
[Note 285 : La chaîne des monts Marrah a été dessinée, ainsi que le Tâmah, par mon ami M. Machereau, peintre français, maître de dessin à l’École de cavalerie de Gyzeh.]
[Note 286 : Les Fôriens et les autres peuples du Soudan n’appellent Fertytes que les tribus disséminées au sud du Dârfour, à quelque distance que ce soit.]
LISTE ARABE DE NOMS DE LIEUX ET DE TRIBUS MENTIONNÉS DANS LE VOYAGE AU DARFOUR.
Le tracé, en arabe, des noms de tribus et de lieux mentionnés dans ce Voyage semblera ne pas toujours correspondre bien exactement à la transcription donnée sur la carte en lettres françaises ; cela tient à ce que certains sons qui diffèrent dans notre langue, tels que _o_ et _ou_, _e_ et _a_, etc., n’ont qu’une même forme dans l’écriture arabe, et même que ces sons ne s’écrivent pas quand ils ne représentent que des voyelles simples. En arabe, en général, on n’écrit pas les voyelles.
La transcription en français, telle que je la donne, doit fournir la prononciation la plus exacte possible de ces noms ; car je me suis uniquement guidé sur la manière dont j’ai entendu prononcer ces mots, non-seulement par le cheykh El-Tounsy, mais par les Fôriens, Ouadâyens, Barnaouyens, etc., que j’ai vus au Kaire, et aussi par le sultan fôrien, devant qui, lors de nos conversations, je les ai prononcés nombre de fois.
Je dois faire cette observation, surtout pour les orientalistes qui pourraient juger que ma transcription française s’éloigne souvent de ce que paraît exiger la liste écrite en arabe. Ainsi, le nom de _Kôbeyh_ ou _Kôbeih_ semble demander, d’après les caractères arabes qui le forment, à être prononcés _Kôubayh_ ; mais je n’ai jamais entendu articuler que _Kôbée_. Toutefois, pour conserver autant que possible la figure originelle du mot arabe, j’écris _Kôbeyh_ ou _Kôbeih_. Cette terminaison en _eyh_ ne doit généralement être énoncée ici que comme on la prononce en français dans _Kôbée_.
L’_o_ final se prononce toujours extrêmement bref.
Nombre de mots arabes ont un _caf_ guttural dans leur composition, et cependant j’ai donné à cette lettre, pour équivalent français, le _g_ dur ou _gu_, selon que la circonstance le réclame. La raison en est que jamais les Fôriens ne prononcent le _caf_ autrement que par le _g_ dur. C’est la prononciation du Hedjâz ; je n’en ai jamais entendu d’autre au Kaire, chez le chérif de la Mecque. Quant au _guim_ d’Egypte, qui est le _djim_ régulier, les Fôriens le prononcent _djim_ ou _gim_, comme les Hedjâziens et les Mogrébins. Du reste, beaucoup de personnes dans le peuple, au Kaire, prononcent ainsi l’articulation _caf_. D’autre part, il y a dans la liste ci-dessous quelques noms dans lesquels se trouve le _djim_, et dont la prononciation m’a été rendue par _guim_.
Le cheykh El-Tounsy préférait écrire par le _caf_.
En résumé, j’ai figuré en français, dans la carte, la prononciation telle que je l’ai entendue[287].
Abâdymâ اباديما
Abâ omâ اباوُما
Abou-l-Djoudoul ابو الجدول
Abeyrys اَبِيرِيس
OBEYYD إِبَيِّد
Adiguiz أَدِقِز
Oumm Ba’oudhah امّ بعوضة
Baré بارَى
Baguirmeh باقِرْمه
Bâyâ بايا
Badeyât بِدَيات
Berty بَرْتِى
Baradjaub بَرَجَوب
Barazyb بَرْزَيب
Barguid بِرْقِدْ
Bargau بَرْقُو
Barnau بَرْنُو
Barny بِرْنِى
Bakr el-Guerâb بَكْر الجَراب
Bandalah بَنْدَله
Bendah بَنْدَه
Beny-A’dy بَنى عَدِى
Baououâ بَوّا
Bourou بُورُو
Boulâg _ou_ Boulâq بُولاق
Bygo بِيقُو
By_n_â بِيڭا
Târneyh تَارْنَيْه
Tâldaouâ Taldaouâ تَالْدَوَا — تَلْدَوَا
Tâmâ Tâmah تاما — تامه
Tebeldyeh تَبَلَدِيَّه
Touroudj تُرُوج
Takrour تَكْرُور
Tekenyâouy تَكَنْيَاوِى
Témourkeh تَمُورْكَه
TOUNBOUKTOU تُنْبُكْتُو
Toundjour تُنْجور
TENDELTY تَنْدَلْتى
Tou_n_ bâcy تُوڭْ باسِى
Tinneh تِنَّه
Tyneh تِينَه
Djâma’ جامع
Djibryl جِبْرِيل
Djedyd el-Sayl جَدِيد السَيْل
Djedyd Râs el-Fyl جديد راس الفِيل
Djedyd Keryo جديد كَرْيُو
Djerrâr جَرَّار
Djerioud جَريود
Djenâkherah جَناخرة
Djenguyeh جَنْقَيْه
Djoultou جُولْتُو
Djoukou جُوكو
Habbânyeh حَبّانِيَّهْ
Hereyz حَرَيْز
Helbeh حَلْبة
Khârdjeh خارجِة
Dâdjo داجُو
Dâr دار
Dabbeh دَبَّه
Doutou دُتُو
DOUNGOLAH دُنْقُله
Dengo دَنْقُو
Routou رُتُو
Rezeygât رَزَيقَات
Rechyd رَشيد
Rau_n_â رُوڭا
Ryhh رِيح
Zaghâouy زَغاوِى
Zaghâoueh زَغاوَه
Zayâdyeh زَياديه
Sarf el-Dadjâdj سَرْف الدَجَّاج
Silâ سِلا
Selymeh سَلِيمَة
SENNAR سَنّار
SOUDAN سُودان
Souwayneh سُوَيْنَه
Châlâ شالا
Châouâ شاوا
Châydjyeh شايجيّة
Chebb شبّ
Cha’yryeh شَعِيرِيّة
CHOULOUK شُلوك
Chaubah شَوْبَه
SELEYH صَلَيْح
Touwycheh طُوَيشه
A’reygât عَرَيْقات
O’kcheh عُكَاشه
A’mrân عَمْران
Fârâ فارا
Fâzâoughlou فازْاُوغْلُو
FACHER فاشر
Farâoudjeh فراوُجه
FERTYT فرتيت
Farich فَرِش
Fezârah فَزَارة
FELLATA Fellâta فَلّاتا — فَلّاته
Foullân فُلّان
Fangarau فنْقرو
Finyar فِنْيَر
Foutâ فُوتا
FOUR فُور
Foun فُون
Guirly قِرْلِى
Guerkau قَرْكُو
Greyoued قريود
Guelâ قلا
Guimir قِمِر
Gauz قُوز
Kârâ كارَا
Kabâbych كَبَابِيش
Kebkâbyeh كَبْكَابِيَّه
Ketkou كَتكُو
Karâkryt كَرَاكْرِيت
Korobât كُرُبات
Kerdjayât كَرْجَيَات
KORDOFAL كُرْدُفال
Kerguyât كَرْقَيَات
Keritcheh كَرَيْتْشَه
Kouçâ كُسَا
Koundjârah كُنْجَارة
KOBEYH كُوبَيْه
Kou’ كُوع
Leguyieh لَقِيّة
Madjânyn مجانين
Medja_n_â مَجَڭا
Mahhâmyd محاميد
Mahas مَحَس
Marboutah مرْبوطه
Marrah مَرّه
Mazroub مَزْرُوب
Maçâlyt مَسَالِيط
Macyryeh مَسِيرِيَّة
Mags مَقْس
Mellâ مَلّا
Mandarah مندرة
Mandalah منْدله
Manfalout مَنْفَلُوط
Mydaub مِيدَوب
Mymeh مِيمَه
Neddjâm نَجَّام
Noufeh نُفَه
Noumlyeh نُمْلَيْه
NOUBAH نُوبَه
Nourayn نَوْرَين
OUADAY, _Wâdây_ Ouadây وَادَاىْ — وَدَاىْ
OUARAH وَارَه
Ouadadây وَدَدَاىْ
Imym يَمْيَمْ
Hemedj هَمَجْ
Je ferai remarquer encore que pour les noms de la carte dans lesquels se trouvent _aw_, _ow_, _ey_, ou _eih_, il faut prononcer respectivement comme s’il y avait _au_, _ou_, _é_, et que l’_y_, au milieu des mots, a la simple valeur d’un _i_ long ; mais que, si l’_y_ est devant la dernière syllabe d’un mot, il se prononce comme deux _i_. La lettre _n_, en italique, indique qu’il faut prononcer du nez la lettre qui la suit, sans articuler l’_n_ elle-même. Ainsi, dans Raw_n_â, il faut prononcer du nez l’_a_ final, et à peu près comme si le mot était Rau-a. Enfin, la double lettre _gh_ s’articule comme l’_r_ grasseyé.
NOTA. L’explication des autres planches (III, IV, V, VI) est donnée dans le cours de l’ouvrage, de manière à dispenser d’autres détails.
[Note 287 : Sur la transcription française suivie dans le texte de l’ouvrage, voyez la Préface.]
TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE VOLUME.
* * * * *
DÉDICACE à S. A. MOHAMMED-ALY, vice-roi d’Égypte et dépendances.
PRÉFACE, par JOMARD ; — ÉTAT DES CONNAISSANCES, page i ; — LE NIL-BLANC, p. xxii ; — LANGAGE, p. l.
AVANT-PROPOS, par M. le docteur PERRON, p. lxxii.
VOYAGE AU DARFOUR.
Invocation. — Eloge de Mohammed-Aly. — Motifs qui ont déterminé l’auteur à écrire la relation de son voyage au Soudan. Pages 1 à 8
INTRODUCTION HISTORIQUE.
CHAPITRE Ier.
Causes qui ont amené le départ du cheykh Mohammed-el-Tounsy pour le Soudan. — Pèlerinage de son aïeul ; naufrage après sa sortie de Tunis. — Réflexions et vers sur la pauvreté et sur la richesse. — Circonstance qui fit passer l’aïeul du cheykh de Djeddah au Sennâr. Retour au Kaire. — Pèlerinage d’Omar, père du cheykh ; il est accompagné par un oncle du cheykh. — Omar revient, et part pour le Sennâr. — Le cheykh au Kaire. Pages 9 à 25
CHAPITRE II.
Embarquement sur le Nil. — Regrets. — Rencontre d’une troupe de ghouzz ou mamelouks, à Minyéh. — Arrivée à Beny-Ady. — On dispose la caravane ; traversée du désert. — Kharidjah ; ses dattiers. — Abrys ; ses débris. — Boulâq ; ses dattiers peu élevés. — Macs, pays désolé ; désert. — El- Chebb. — Salymah ou Sélymeh ; monts habités par des lutins. — Leguiyeh ou Laguyéh. — Un courrier annonce la mort du sultan fôrien. — Puits de Zaghâouy. — On envoie des lettres au Dârfour. — Le cheykh écrit à son père. — Ahmed-Badaouy ; soin qu’il prit du cheykh. — Mazroub, sur la limite du Dârfour. — Souwâynéh. — La caravane se sépare. — Séjour du cheykh chez Ahmed. — Rencontre singulière de son oncle Zarrouq. — Lettre et présent du père du cheykh à Ahmed-Badaouy. — Explication de la conduite généreuse d’Ahmed envers le cheykh. — Présents d’Ahmed au cheykh. — Départ du cheykh. — Marché de Kebkâbyéh ; campagnes. — Monts Marrah. — Târneh. — Arrivée à Aboul-Djoudoul. — Le cheykh retrouve son père. — Visite au sultan ; à Mohammed-Kourrâ ; à Mâlik El-Foutâouy. — Caractère de Kourrâ et de Mâlik. — Le père du cheykh obtient la permission d’aller à Tunis. — Biens qu’il reçut du sultan ; il les cède au cheykh, et il part. — Lutte de Kourrâ contre le sultan ; guerre. — Mort courageuse de Kourrâ. — Histoire de la jeunesse et de l’élévation de Kourrâ. — Histoire des princes Tyrâb, Abd-el-Rahmân et Mohammed- Fadhl. — Caractère de Tyrâb. — Anecdotes. — Expédition du Kordofâl conduite par Tyrâb. — Conspiration contre ce prince. — Sa mort ; ses dernières volontés. — Avénement d’Abd-el-Rahmân au trône des sultans. — L’yâkoury Kinânah. — Mouvements dans la famille de Tyrâb, et parmi les vizirs. Pages 26 à 85
CHAPITRE III.
Récit abrégé de l’histoire du sultan Abd-el-Rahmân, surnommé l’Orphelin. — Ses qualités ; sa justice ; sa dévotion ; sa reconnaissance. — Sa pauvreté avant d’arriver au trône. — Il part du Kordofâl pour le Dârfour. — Sa lutte contre son neveu Ishâq le khalife ; guerre civile. — Le parti d’Abd-el-Rahmân est d’abord vainqueur, puis il est vaincu. Enfin, il reprend le dessus. — Bataille de Taldâoua. — Bataille de Baououâ, de Guerkau. — Un fellah d’Egypte blesse le khalife d’un coup de fusil ; mort du khalife. — Choix du fâcher actuel. — Anecdote. — Elévation de Kourrâ à la dignité de père-cheykh. — Affection du sultan pour les ulémas ; ses études. — Conspiration du mamelouk Zaouânah, réfugié au Dârfour lors de l’expédition française. — Zaouânah est mis à mort au milieu d’un repas chez le sultan. — Conspiration singulière de l’yâkoury Kinânah ; cette femme est égorgée devant le sultan. — Le fakyh Mâlik El-Foutâouy (ou de Foutâ.) — Kourrâ, accusé, est rappelé du Kordofâl. — Kourrâ réussit à élever au sultanat Mohammed-Fadhl, après la mort d’Abd-el-Rahmân. — Protestation des enfants des sultans. Leurs déprédations dans les provinces. Ils rassemblent une armée. — Kourrâ rétablit l’ordre. Il dirige l’éducation de son pupille Mohammed-Fadhl. Pages 86 à 425
VOYAGE.
CHAPITRE Ier.
Division du Soudan en dix Etats principaux. — Description géographique du Dârfour ; division en provinces. — Arabes environnants ; leurs tribus principales. — Autorité du sultan fôrien sur la plupart de ces tribus. — Expédition du sultan Tyrâb au Baradjaub. — Longueur et largeur du Dârfour. — Etendue de chaque province du Dârfour. — Possesseurs des terres. — Provinces adjointes. — Deux divisions principales du Dârfour. — Division naturelle du pays par les monts Marrah. — Peuplades fôriennes d’origine. — Caractère physique des principales peuplades du Dârfour. — Divisions du Dârfour en apanages assignés aux hauts dignitaires. — Monts Marrah ; voyage du cheykh au petit mont Marrah. Firman du sultan pour cette excursion. — Sauvagerie des habitants des montagnes. — Environs des monts ; vallées, etc. — Le Vieux de la Montagne. — Prisons des monts Marrah. — Quelques habitudes des Fôriens montagnards. — Langue fôrienne. — Lutins appelés damzôg. Croyances singulières sur la puissance de ces lutins. — Comment on vend et achète les lutins. — Anecdotes. — Le fils d’Ahmed-Badâouy tué par un damzôg. — Note statistique du docteur Perron sur la population fôrienne. — Le sultan Abou-Madian présent au Kaire. Pages 126 à 157
CHAPITRE II.
Mœurs et coutumes des souverains du Dârfour. — Leur autorité despotique. — Investiture du sultanat ; cérémonial. — Les habbôbah. — Réception du sultan au divan. — Le sultan en voyage. — Fête du renouvellement des peaux des _cuivres_ ou grandes timbales. Repas d’épreuve. — Usage de la chair humaine. — Revues. — Epreuve par l’eau de Kyly. — Fête des semailles. Pages 158 à 170
CHAPITRE III.
Dignités et emplois. — Noms des dignités pris des noms des diverses parties du corps humain. — L’orondolo_n_. — Le kâmneh. — L’abâ-oma_n_. — L’abâdymâ. — Le tékényâouy. — L’ab-cheykh ou abou-cheykh. — Les émyn. — Les korâyât. — Le soum-in-Dogolah. — Le ouarrébaya. — Le ouarrédayé — _Roi_ des abydyeh ou esclaves. — _Roi_ des douaniers de l’octroi. — _Roi_ des djebbâyeh ou percepteurs des contributions et dîmes. — Chartây. — Doumledj. — Rétributions des emplois. — Corvées. — kôrkoa ; musiciens. — Maugueh ou bouffons du sultan. — L’yâkoury. — Mère et grand’mère du sultan Mohammed-Fadhl. Pages 171 à 185
CHAPITRE IV.
Assemblées publiques et particulières. — Construction des ligdâbeh ; lieux de ces assemblées. — Le fâcher. — Tendelty. — Demeure ou _palais_ du sultan. Sa description. — Demeures des Fôriens ; leurs formes ; leur construction. — Division de la ville et des habitants de Tendelty ; deux quartiers seulement. Cette division se conserve partout où va le sultan. Pages 186 à 202
CHAPITRE V.
Vêtements ; parures. — Parfums. — Jalousie. — Relations des sexes. — Anecdotes à ce sujet. — Ivrognerie. — Fiançailles. — Résection ou circoncision des filles. Pages 203 à 220
CHAPITRE VI.
Cérémonies du mariage ; noces ; festins ; chants ; danses. — Sept espèces de danses, savoir : la dalloukah ; la gyl ; la lenguy ; la chekkendéry ; la bendalah ; la touzy, la te_n_di_n_a. — Présentation du marié à la mariée. — Jours qui suivent les noces. — Repas fournis par les invités. — Moyen de subvenir aux repas des derniers jours de fête. — Epoque à laquelle il est d’usage d’accomplir l’acte matrimonial. — Raisons de cette coutume. — La femme ne mange jamais en présence d’un homme, même de son mari. — La femme reste chez ses parents jusqu’à ce qu’elle ait deux ou trois enfants. — Formes de respect de la femme pour son mari. — Repas de nuit. — Circoncision. — Les Fôriens appellent les femmes à tout ce qu’ils font. — Espèces de _zikr_. Pages 221 à 249
CHAPITRE VII.
Des eunuques. — Leur nombre chez les grands, chez le sultan du Dârfour. — Castration d’un favori du sultan Mohammed-Fadhl. — Craintes qu’inspirent les eunuques. — Leur puissance ; leur fierté. Anecdote à ce sujet. — Lieux d’où on amène les eunuques au Dârfour. — Dignité de _père_ confiée toujours à un eunuque. — L’eunuque Our-Dikka ; une revue dans sa province. — Ruses des femmes ; déguisements ; matrones pourvoyeuses. — Causes de l’inconduite des femmes. — Eteindre un incendie par la présence d’une femme sans reproche envers son mari. — Conduite des femmes arabes. — Débauches de la mère du sultan Mohammed- Fadhl ; anecdote à ce sujet. — Eunuques mariés. Jouissances sexuelles des eunuques. — Procédé de castration. — La castration est défendue par la religion. — Rivalités dans les harem. — Degrés de beauté des femmes du Soudan, du Dârfour, du Ouadây, etc. — Préférences de certains hommes pour les femmes noires ou bronzées. Pages 250 à 275
CHAPITRE VIII.
Influences des unions matrimoniales entre les différentes peuplades. — Nombre des enfants dans les familles. — Maladies principales. — Syphilis ; état comparatif de cette maladie au Kordofâl, au Dârfour et au Ouadây. — Le dragonneau. — Chirurgie. — Médecins. — Accouchements. — Repas de naissance. — Age auquel on marie les filles. — Instruction. — Ecoles — Degrés de salubrité des diverses parties du Dârfour. — Longévité. — Mortalité causée par les hostilités permanentes qui divisent les tribus et les provinces entre elles. — Nourritures ; oueykeh, sa préparation. — Aliments des pauvres. — Gibiers ; chasses. — Différence du teytel et du bœuf sauvage. — Chasseurs de profession. — Cadyd, ou viandes sèches. — Oiseleurs. — Chasse à la girafe, à l’autruche. — Aisance et richesses des Arabes bédouins. Pages 276 à 312
CHAPITRE IX.
Monnaies ou matières d’échange en usage au Dârfour. — Anneaux d’étain, étoffes ayant cours comme numéraire. — Talaris d’Espagne. — Kharâz et sel en bâtons, donnés comme monnaie. — Trois sortes de sel. — Tabac, appelé _taba_ au Soudan, et _tabgha_ en Barbarie. — Roubat ou liasses de fil de coton ; coton brut. — Oignons. — Sarcloirs. — Damleg ou bracelets qui se portent au-dessus du coude. — Doukhn. — Bœufs. (Tous ces objets sont des moyens d’échange). Pages 313 à 321
CHAPITRE X.
Plantes du Dârfour. — Culture. — Saisons. — Pluies ; orages ; vents ; météores. — Mois. — Propriétés singulières de certaines plantes. — _Raciniers_ ou botanistes. — Le sorcier Bakourloukou. — Du nârah employé pour les charmes. — Racines pour les maléfices. — Magie. — Métamorphoses. — Anecdotes merveilleuses. — Les sorciers du Témourkeh. — Métamorphose. — Hommes à métamorphoses. — Translations instantanées à de grandes distances. — Divination par le moyen de figures tracées sur le sable. — Devins au sable ou _sableurs_. — On prédit au cheykh ce qui lui arrivera au Dâr-Ouadây. — Un sableur fait retrouver un chameau égaré. — Procédé de divination par le tracé sur le sable. — Sens des seize figures divinatoires. Pages 322 à 369
APPENDICE PAR M. LE Dr PERRON.
Le sultan Abou-Madian ; son histoire ; son émigration au Dârfour, au Kordofâl ; les dangers qu’il courut. — Son arrivée au Kaire. — Promesses de Mohammed-Aly-Pacha. — Abou-Madian retourne au Kordofâl, puis revient au Kaire. — Son voyage à Alexandrie. — Expédition du Darfour. — Portrait d’Abou-Madian. — Aperçu statistique de la population du Dârfour. — Retards de l’expédition. Pages 370 à 396
* * * * *
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.
Les notes marquées ici de la lettre (S.) sont des parties retranchées du récit du cheykh. Celles qui sont de M. Perron sont indiquées par la lettre (P). D’autres sont des explications reçues oralement du cheykh ; elles ont pour signe (S. P.).
A. De la richesse et de la pauvreté. — Emploi des 397 richesses. — Anecdote. Histoire d’Aly-Pacha et de Hamoudeh-Pacha, gouverneurs de Tunis. — Yousouf, vizir de Hamoudeh-Pacha. — Chronogrammes. — Valeurs numérales des lettres arabes pour les dates des chronogrammes. (S.) Page
B. Vers sur l’avantage des voyages. (S.) Page 419
C. Logogriphes. (S.) Page 420
D. Citation de vers à l’éloge d’Abd-el-Rahmân, sultan du 423 Dârfour. (S.) Page
E. Indication de quelques ouvrages du père du cheykh. (S.) 424 Pag.
F. Lecture ridicule du fakyh Malik El-Foutâouy. (S.) Page 425
G. Boissons fermentées ou _vins_ du Soudan. (S. P.) Page 426
H. Explication d’un chant fôrien. (S. P.) Page 428
I. Le Dârfour est le _monde_ pour les Fôriens. (S. P.) Page 429
J. Explication d’un chant fôrien. (S. P.) _Ibid._
K. _Id._ _id._ (S. P.) Page 430
L. _Id._ _id._ (S. P.) Page 431
M. Du _zikr_. (P.) _Ibid._
N. Des _sofy_ ou sophis. (S. P.) Page 433
O. Explication de vers fôriens. (S. P.) Page 434
P. _Id._ _id._ (S. P.) Page 435
Q. _Id._ _id._ (S. P.) _Ibid._
R. Chant du _zikr_. (P.) Page 436
S. Explication de plusieurs psalmodies. (S. P.) _Ibid._
S’. Excision ou circoncision des filles (S. P.) page 437
T. Explication de quelques mots fôriens. (S. P.) Page 438
U. _Presse_ au Dârfour, pour lever les troupes. (P.) Page 439
V. Explication du mot _kau_. — Mortalité de _kau_. — _Ibid._ Anecdote à ce sujet (S. P.)
X. Mariages au Kaire. — Consommation du mariage. (P.) Page 441
Y. Explication de quelques vers du cheykh. (P.) Page 412
Z. Exorcisations. — Procédés d’exorcisation. — Idiots _Ibid._ regardés comme saints. — Le saint idiot Abd-el-Ouahâb, etc. (P.)
AA. Valeur scientifique des ulémas actuels. — Etudes en 446 Egypte. — Dépravation du goût littéraire. — Education de la génération actuelle dans les écoles établies par le pacha d’Egypte. — Etudes parmi les Arabes, depuis le quatrième siècle de l’hégire, c’est-à-dire depuis 800 ans environ. (P.) Page
BB. De la ville de Kôbeih, au Dârfour. (P.) Page 453
CC. Observations sur la longévité au Dârfour et au Ouadây. _Ibid._ (P.)
DD. Des Yâgog et des Mâgog. — L’Alexandre aux deux cornes, 454 considéré comme prophète, contemporain d’Abraham qui le rencontra à la Mecque. — Exploits d’Alexandre, selon les Arabes. — Grande muraille de la Chine. — Le petit Alexandre, fils de Philippe. (P.) Page
EE. De la passoire des Fôriens. (S. P.) Page 458
FF. Cadyd ou viandes sèches. — _Charqué_ des Américains. (P.) _Ibid._
GG. Autruche appelée _zhalym_, et autruche appelée _arbadâ_. 459 (S. P.) Pag.
HH. Du mets appelé _sarneh_. (S. P.) _Ibid._
II. Détermination botanique de plusieurs plantes du Dârfour. _Ibid._ (P).
JJ. Du tébeldy ou baobab. (S. P.) Page 466
KK. Le câdy El-Délyl, Ouadâyen. — Il porte des dons à la 467 Mecque. — Traversée du désert. (S. P.) Page
LL. Noms des mois en fôrien. — Leur signification. (S. 468 P.) — Noms des mois chez les Arabes, avant et après l’islamisme. — Sens des dénominations de ces mois. (P.) Page
PLANCHES : Pl. I. Essai d’une carte du Dârfour, 474 _Avertissement_, par M. le docteur Perron. Page
Liste arabe des noms de lieux et de tribus mentionnés 479 à dans le voyage au Dârfour. Pages 484
Pl. II. _Fac-simile_ de la carte du Dârfour par le cheykh.
Pl. III, fig. 13 à 17, 20 à 26 ; Plan du Fâcher ; les Oiseleurs ; détails. Voy. pages 160 à 209 et 307.
Pl. IV, fig. 1 à 12, 18, 19, le Divan ; les Mauguéh ; instruments, etc. Voy. p. 160 à 207.
Pl. V. Chant des Mauguéh ; chants et airs de danse. Voy. p. 125 à 234.
Pl. VI. Portrait du sultan Abou-Madian.
ERRATA.
Page 21 note (2), le feckhy ; _lisez_ le fakih.
31 ligne 8 _a fine_ ; après le mot Laguyéh, _ajoutez_ le signe de la note (1).
— note (1), lisez (2).
— note (2), lisez (1).
56 à la note (1), _lisez_ Borgou.
— note (2), zaryâh, _lisez_ zarryâh.
107 à la fin de la page, _ajoutez_ un renvoi à la note E des _Notes et Éclaircissements_.
118 à la fin de la note, _ajoutez_ la signature P. (Perron).
120 ligne 2, après le mot _prêche_, _ajoutez_ un renvoi à la note F des _Notes et Éclaircissements_.
127 — 8 _a fine_ ; ajoutez un renvoi à la carte, voy. pl. I.
131 — 10, Tâldaoua, _lisez_ Taldâoua.
155 — 6 _a fine_. Il se dit, etc. Cette observation a été écrite à une époque où l’on manquait de renseignements positifs ; _lisez_ l’_appendice_ à la suite du chap. X, pages 370 et suiv., pour compléter et rectifier le récit au sujet d’Abou-Madian.
161 ligne 7 _a fine_ ; kykpy, _lisez_ ky kyn.
177 ligne 1, béteil, _lisez_ bétail.
194 à la note, J. D., _lisez_ J.—D.
205 à la note, _lisez_ à large bande rouge.
208 ligne 1 _a fine_, pl. IV, _lisez_ pl. III.
210 ligne 7, _a fine_, pl. IV, _lisez_ pl. III.
210 ligne 7 _a fine_ ; cheveaux, _lisez_ cheveux.
247 note (1) _lisez_ (2).
— note (2) _lisez_ (1).
401 combien n’a-t-il éteint, _lisez_ combien n’a-t-il pas éteint.
416 n’osaient de se porter, _lisez_ n’osaient se porter.
424 cette note est du cheych.
481 ligne 2, Boauouâ, _lisez_ Baououâ.
484 ligne 11, Manfalont, _lisez_ Manfalout.
NOTA. 309, ligne 12, le mot _koumbâ_ est peut-être le même que _kombo_, sel extrait des cendres (p. 301, ligne 12).
Le portrait d’Abou-Madian, placé en tête de l’ouvrage, est la planche