A la nouvelle de l’échec qu’il avait reçu, Abd-el-Rahmân laissa éclater son indignation. Il fit partir sur-le-champ son frère Ryfâ avec une autre armée. Ryfâ réjoignit aussi le khalife à Baououâ. Le khalife disposa ses lignes et se rangea en bataille. Il avait préparé une embuscade dans un bas-fond, et il avait dit à ceux qu’il y avait placés : « Je battrai en retraite avec toutes mes troupes ; l’ennemi alors s’animera contre moi et me poursuivra. Quand vous le verrez s’acharner contre nous, attendez qu’il vous ait dépassés. Puis, prenez- le subitement en queue, tombez sur lui et massacrez à tour de bras. Je fais alors volte-face ; nous l’attaquons, nous, par devant, et vous, par derrière, et pas un seul homme n’échappera. » La chose arriva comme il l’avait prévu.
On en vient aux mains ; les soldats du khalife reculent ; ceux du sultan s’imaginent que les premiers prennent la fuite, fondent sur eux et arrivent au delà de l’embuscade, qui se montre tout à coup et se rue sur l’ennemi. Le khalife se retourne et charge avec fureur. L’armée du sultan est enfoncée ; le trouble et la confusion se mettent dans ses rangs, et Bâcy-Ryfâ est tué. Le champ de bataille est jonché de morts. Un petit nombre d’hommes échappe par la fuite.
Le khalife, dans sa présomptueuse fierté, ne pensa plus, après ce succès, qu’à marcher à la recherche du sultan lui-même. Il oublia qu’en toutes choses il faut considérer la fin.
Pour Abd-el-Rahmân, la nouvelle de la mort de son frère Ryfâ l’affligea profondément. Il se blâma lui-même d’être ainsi resté éloigné des chances de la guerre. « Si je n’eusse pas écouté, dit-il, ceux qui me conseillèrent, si je fusse allé en personne trouver mon ennemi, peut- être l’issue de la bataille nous eût été favorable. Mais Dieu l’a voulu ainsi ; sa volonté est une fatalité inexorable. » Abd-el-Rahmân se mit en marche le jour même et se dirigea du côté où était le khalife avec toutes ses forces, remplissant plaines et vallons.
Les éclaireurs avancés de l’armée du khalife découvrirent bientôt celle du sultan. Elle se présentait en nombre formidable. On accourut donner l’alerte à Ishâq, qui alors, par crainte pour lui et pour les siens, décampa en toute hâte et se porta directement sur la contrée de Zaghâouah dont le roi était son oncle. Ishâq espérait en recevoir des renforts. Il alla à marches forcées, nuit et jour. Cependant le sultan le suivait ; car des espions l’avaient informé du projet d’Ishâq, et il craignait que le khalife n’eût le temps d’arriver au Zaghâouah, pour faire sa jonction avec son oncle, n’augmentât ainsi ses forces, et ne se mît en état de prolonger la guerre. Abd-el-Rahmân força sa marche, et on atteignit l’ennemi à un endroit appelé Guerkaou. A l’avant-garde du sultan était l’émyn Mohammed-el-Doukkoumy, fils d’Aly-Ouad-Djâmi, qui s’était empoisonné au Kordofâl, comme nous l’avons dit. Quand El- Doukkoumy rencontra les troupes du khalife, celui-ci s’imagina voir là toute l’armée du sultan ; il fondit sur elle, et engagea vivement la bataille ; lui-même, au milieu de la mêlée, payait de sa personne : tout fuyait devant lui.
Il pénétra jusqu’à Doukkoumy, s’arrêta devant lui, et lui allongea de vigoureux coups de sabre, en l’apostrophant par ces mots : « Vil esclave, traître, fourbe ! quoi ! tu as l’audace de lever le regard sur moi ! Tu as trahi mes bienfaits et les bienfaits de mon père. Tu oses venir me combattre ! » L’émyn resta muet, il n’ouvrit la bouche, ni pour proférer une parole de douceur, ni pour dire une parole d’injure.
El-Doukkoumy avait deux cuirasses de mailles ; et les coups de sabre du khalife, étaient sans effet sur lui. Le khalife, pour ainsi dire fatigué de le frapper, faisait mine de se retirer. L’émyn tint ferme alors, et prit l’offensive. Il attaque en face le khalife, lui décharge un coup de sabre sur le sommet de l’épaule droite, et lui brise la clavicule. L’émyn Doukkoumy était d’une force extraordinaire ; mais son sabre se rompt près de la poignée et vole à ses pieds. La main droite du khalife s’abaisse, et son bras semble immobile. A cette vue, El-Doukkoumy veut s’emparer du khalife ; mais de toutes parts on accourt à sa défense et on le débarrasse. L’armée d’Ishâq s’enfuit ; l’émyn se met à sa poursuite, mais en même temps il envoie au sultan son sabre brisé, comme signe de ce qui s’était passé. Aussitôt le sultan lui expédie deux autres sabres superbes et garnis en or ; il lui ordonne de presser vigoureusement sa poursuite, et ajoute que lui-même se hâtait de le rejoindre.
Il y avait alors parmi les soldats d’Abd-el-Rahmân un Arabe appelé Zabâdy, qu’on disait être un _fellâh_ (paysan) égyptien. Habile chasseur au fusil, il ne manquait jamais son coup. Il vint se présenter au sultan et lui dit : « Prince, si je te délivre promptement de ton ennemi, que me donneras-tu ? — Si tu m’en délivres, je te donne cent femmes esclaves. — Envoie-moi à l’émyn Doukkoumy ; je vais me mêler à ses soldats, et tu verras aujourd’hui ce qui adviendra. » Le sultan l’expédie sur-le-champ à l’émyn, avec la lettre que voici :
« Zabâdy s’est engagé à nous délivrer de notre ennemi, et nous nous sommes engagé à l’en récompenser. Il demande à se mêler avec tes soldats. C’est lui-même qui te porte cette lettre. Accorde-lui tout ce qu’il désirera, et traite-le avec égards. Je marche toujours sur tes traces. »
Zabâdy monte à dromadaire... Il arrive auprès de l’émyn et lui remet la dépêche du sultan. Doukkoumy, après l’avoir lue, fait ses félicitations à Zabâdy. Les troupes continuaient d’avancer.
Or, par une sorte de fatalité, le khalife, qui souffrait beaucoup de son bras, voulut descendre de cheval et se reposer. Ses officiers l’en dissuadaient. « Pourquoi, leur dit-il, m’empêcher de descendre ? — L’émyn Mohammed est là, sur nos pas, avec ses troupes, et la lutte ne cesse pas un moment entre nous et lui. » Le khalife, impatient, s’écrie : « Quoi ! il n’a pas encore cessé de nous suivre ! — Non, pas un moment. » — Le khalife veut faire volte-face. Ses officiers s’opposent encore à son désir. — « J’irai, je le veux, » dit-il.
Pendant qu’on cherche à le calmer, à le faire renoncer à son projet, voilà qu’arrive Zabâdy. Il examine, il reconnaît le khalife, il le couche en joue, lâche son coup de fusil, et frappe le prince, les uns disent à la poitrine, les autres, à la tête. Le khalife tombe ; on le relève ; il marche quelques pas, mais il est mortellement frappé.
Ses officiers, le voyant ainsi presque à son dernier soupir, dressent une grande tente, et ils l’y déposent. L’armée s’arrête et protége son chef. On combat avec vigueur des deux côtés. L’émyn approche... Il aperçoit les soldats du khalife, se défendant avec courage et ranimant la chaleur de la bataille. Il demande ce qui les irrite, et on lui apprend qu’Ishâq a reçu une balle, qu’il est à l’agonie et presque sans mouvement ; qu’on lui a dressé une tente devant laquelle ses troupes forment un rempart inexpugnable. « Cessez le combat, dit l’émyn, entourez ces soldats à distance, et attendons. » Puis il envoie aussitôt avertir le sultan que le khalife, frappé d’une balle par Zabâdy, est mourant. « Si vous voulez, lui fait-il dire, arriver avant qu’il ne rende le dernier soupir, précipitez votre marche. » Mais peu après le départ du courrier, Ishâq expire... Sa mort est annoncée par des cris de lamentation ; sa cavalerie met pied à terre, et celle de l’émyn fait de même.
Un poëte a dit :
« Que le méchant ne se fie jamais à la fortune, fût-il même roi, ses armées fussent-elles assez nombreuses pour être à l’étroit dans les plaines les plus étendues et sur les vastes flancs des montagnes. »
L’auteur de ce voyage a dit aussi :
« Les masses d’une armée ne sauraient conjurer le trépas ; murs et bastions, rien ne saurait arrêter la fatalité. »
Le sultan se présente bientôt avec ses troupes ; il fend les rangs... et paraît aux yeux des soldats du khalife, qui alors lui font leur soumission. Ensuite il entre dans la tente du fils de Tyrâb avec l’émyn Mohammed-el-Doukkoumy et son cortége impérial. Il soulève le voile qui couvre la face du cadavre, et à l’aspect du khalife, d’abondantes larmes coulent de ses yeux. « Malheureux ! » dit-il en fixant les regards sur le corps de son neveu, c’est toi-même qui fus l’artisan de ta perte. Je t’avais averti, tu n’as pas écouté mes avis. Ainsi l’a voulu le destin de Dieu. » Puis il s’adresse aux grands qui avaient suivi le khalife : « C’est vous qui lui montriez le succès de sa fortune dans les chances des combats, et par là vous l’avez tué. Il n’y avait donc pas parmi vous un seul homme assez sage pour le détourner de la guerre, pour le conseiller ? »
Tous protestèrent qu’ils étaient innocents des malheurs qui avaient eu lieu. Ils jurèrent qu’ils n’avaient pas épargné les conseils, mais qu’il les avait toujours repoussés. « Prince, ajoutèrent-ils, nous avions ses bienfaits suspendus sur notre sein comme un baudrier, et nous devions combattre pour lui jusqu’à ce que Dieu eût mis fin à ses jours. Nous ne devions pas le trahir. Maintenant, prince, si tu veux accepter nos bras, nous combattrons de même pour toi. Si nous l’eussions trahi, et que nous fussions venus à ton service, tu nous aurais pu croire, avec raison, capables de te trahir aussi. »
Abd-el-Rahmân sentit la justesse de ces paroles. « Je vous pardonne de bon cœur, leur dit-il ; ceux d’entre vous qui voudront être avec moi conserveront leur grade et leur rang. Qui refusera n’en éprouvera aucun mal. »
Le sultan ordonna qu’Ishâq fût enterré au lieu où il était mort. Il ne voulut pas qu’il fût inhumé avec les princes de sa famille. « Il s’est révolté, dit-il, il ne sera pas déposé près de nos tombeaux. » Le sultan resta là un jour et une nuit, et au matin suivant il partit pour le Fâcher, comme enveloppé de sa victoire, satisfait d’être délivré des embarras de cette guerre[109].
Le _fâcher_ ou siége du sultan était alors à Guerly ; le fâcher de Tyrâb était à Ryl, et celui du khalife à Djédyd-Râs-al-Fyl. Abd-el-Rahmân le transporta à Tendelty, et c’est là qu’est encore aujourd’hui le fâcher de son fils le sultan Mohammed-Fadhl. On n’a jamais vu, au Dârfour, le fâcher fixé aussi longtemps dans un même lieu. Précédemment les sultans le changeaient très-souvent de place[110].
Quand El-Yatym fut libre des inquiétudes de la guerre, et qu’il eut le cœur dégagé de tout souci, il porta ses regards sur les affaires administratives. Il détruisit les douanes, destitua ceux qui tourmentaient et tyrannisaient les provinces, distribua leurs fonctions à d’autres, et s’occupa de tout ce qui pouvait faire accroître la prospérité et la richesse de son pays.
Il réprima l’habitude qu’on avait partout de boire du vin et de se livrer à la débauche. Il établit la sécurité des routes, qui jusqu’à lui avaient été pleines de dangers ; depuis, elles furent tellement libres et sûres, qu’une femme eût pu aller des cantons les plus éloignés de la capitale jusqu’aux plus rapprochés, toute chargée de parures, sans avoir à craindre autre chose que Dieu. Le commerce prit de l’accroissement, et l’aisance se répandit de toutes parts. Il mit en honneur la justice et l’équité. Il n’avait nulle pitié pour ceux qui commettaient quelque acte de violence ou de spoliation, fussent-ils même de ses proches.
Des gens dignes de foi m’ont raconté que deux Arabes allèrent un jour à sa rencontre, comme il revenait de la chasse. L’un d’eux lui adressa ces mots : « On m’a fait une injustice, ô Rachyd, que Dieu te conserve ! ô Rachyd, on m’a fait une injustice. » Or, il est d’habitude, chez les Fôriens, que celui qui a été victime de quelque vexation, lorsqu’il se présente au sultan pour lui en demander réparation, se mette deux doigts de la main droite, l’index et le pouce, aux angles de la bouche, et les fasse aller et revenir plusieurs fois et rapidement de droite à gauche, en poussant en même temps un cri fort et prolongé qui fait entendre d’abord un _k_, et continue par un roulement d’_r_ produit par l’agitation de la langue. Il se forme ainsi une sorte de brouhaha qu’on appelle le _karourâk_. Nul ne fait ce cri que lorsqu’il a reçu quelque avanie.
Or, un de nos deux Arabes roulait le _karourâk_, puis répétait : « Que Dieu te conserve, ô Rachyd ! je suis victime d’une injustice. » Le sultan d’abord n’y fit pas attention, soit qu’il fût préoccupé de quelque idée, soit qu’il ne l’entendît pas, à cause du bruit des tambourins, des chants et du hourra des soldats. L’Arabe avait _karourâké_ plusieurs fois, et le sultan ne lui en avait pas demandé la cause. Alors l’autre Arabe dit à son compagnon : « Laisse-le, Rachyd est tout à lui et nullement à toi. » Le sultan entend cette parole ; il s’arrête et demande à notre homme ce qu’il vient de dire. — « Mon ami que voilà, a _karourâké_ plusieurs fois et t’a adressé sa plainte en te criant : « ô Rachyd, je suis victime d’une injustice. » Comme tu ne lui répondais pas, je lui ai dit : « Laisse-le, Rachyd est tout à lui-même et nullement à toi. » Le sultan se mit à sourire : « Non, mon ami, lui dit-il, je suis également à toi. Dis-moi qui t’a fait avanie. — C’est Bâcy-Khabyr. » Or, ce Bâcy-Khabyr était des parents de l’Orphelin. Rachyd ajoute : « Et que t’a-t-il pris ? — Il m’a pris cinq chamelles. » Le sultan au moment même appelle Bâcy-Khabyr et le questionne. Khabyr avoue le fait, et le sultan le condamne à donner à l’Arabe dix chamelles, cinq qui lui étaient dues, et cinq pour lui apprendre à se conduire. Khabyr livre les dix chamelles ; et les deux Arabes s’en vont pleins de joie et de reconnaissance.
Abd-el-Rahmân nomma le cheykh Mohammed-Kourrâ aux fonctions de _père cheykh_ ; c’est la plus haute des dignités du Dârfour. Celui qui en est revêtu a l’épée franche, c’est-à-dire, a droit de vie et de mort. Il a une cour, comme le sultan, et, comme lui, il a aussi ses insignes.
L’habitude est de ne confier cet emploi qu’à un eunuque ; sinon, on craindrait que ce dignitaire, une fois en puissance et en crédit, ne songeât à s’élever contre le sultan et ne cherchât à s’emparer du trône.
Lorsque Mohammed-Kourrâ fut confirmé dans sa dignité de _père_, le sultan l’envoya dans les provinces. Kourrâ se fixa à Aboul-Djoudoul.
Abd-el-Rahmân se montra sévère ; il punissait de mort tous ceux qui étaient convaincus de spoliations ; mais on rendit hommage à son équité ; on reconnut aussi sa bienveillance pour les ulémas (ou savants), pour les gens de mérite et de probité, pour les chérifs. Aussi les chérifs et les ulémas vinrent de toutes parts le visiter. Mon père fut un des premiers qui allèrent près de lui.
Mon père, lors de son arrivée au Dârfour, s’était fixé à Kôbeih chez le cheykh Haçan-Ouad-Aouowdhah. Plusieurs des principaux habitants de Kôbeih, informés qu’ils avaient parmi eux un savant ou uléma de Tunis, s’empressèrent de lui rendre visite. Tels furent le cheykh Mohammed- Karyatym, le chérif Sourour, Ibn-Aboul-Djoud, Abd-el-Karym, fils du fakyh Haçan-Ouad-Aouowdhah, etc. Ils prièrent mon père de leur expliquer l’Abrégé du cheykh Khalyl, livre sur le droit canon musulman. Il leur lut le quart de l’ouvrage, c’est-à-dire, ce qui est relatif aux dévotions ou œuvres pies.
La nouvelle de la présence de mon père à Kôbeih vint aux oreilles de Mâlik-al-Foutâouy, qui en parla ensuite au sultan. Celui-ci envoya appeler mon père, qui aussitôt se rendit au _palais_. Le sultan le traita avec égards, lui donna des femmes esclaves et lui assigna sa demeure chez le fakyh Nour-el-Anssâry, époux d’une des meyram[111] appelée Haouâ. Ce Nour était un descendant des Anssâr[112] ; il aimait les gens de science et possédait assez bien le Fiqh ou science du droit canon musulman. Il étudia, sous mon père le recueil du Sahyh de Boukhâry, livre traitant des paroles ou traditions du Prophète. Il vanta au sultan le savoir de mon père, l’étendue de ses connaissances dans les sciences démonstratives et dans les questions relatives aux vérités de la foi pure[113]. Le sultan alors s’attacha encore davantage à mon père ; et pendant le mois de ramadhân, il étudia avec lui une partie du _Hadyth_.
D’autre part, le fakyh Mâlik mit aussi, pour l’éducation de sa famille, tout son espoir dans mon père, qui, en effet, reçut à ses leçons les fils et plusieurs frères du fakyh. Ainsi, des frères de Mâlik, il y avait à ces leçons le fakyh Ibrâhym, le fakyh Médény, le fakyh Yâkoub ; et de ses fils, il y avait Zâky, Sanouy, Mohammed-Djelâl-el-Dyn. Il y avait aussi son neveu, le fakyh Mohammed-el-Berkâouy, ainsi que le fakyh Husseyn Ouad-Touris.
Le sultan demanda à mon père de lui commenter le livre : _des Privilèges accordés par Dieu au Prophète_, ouvrage du Turk Moughlatây, ce qui donna matière à un commentaire estimé intitulé : _La Perle parfaite_. Abd-el- Rahmân lui demanda ensuite un commentaire développé de l’abrégé du cheykh Khalyl le Mâlikide (de la secte de Mâlik) sur le Fiqh. Ce commentaire forma deux volumes et fut intitulé : _Les Perles égales_. C’était une explication complète du texte du sublime savant Khalyl, fils d’Ishâq.[Note E]
Le sultan, lors de son intronisation, reçut les hommages du pieux et dévot fakyh El-Tamourrou, Foullân d’origine, ceux du fakyh le pénétrant cheykh Husseyn-Ammary, élève de la mosquée El-Ashar au Kaire, ceux de quelques chérifs de la Mecque, tels que le chérif Moucaed, qu’on dit être un des fils du chérif Sourour, alors chef de la religion à la Mecque.
Le câdy du sultan était à cette époque le pieux fakyh cheykh Azz-el-Dyn, de la tribu des Banou-Djâmi, et chef de tous les câdys du Dârfour et de ses dépendances.
Abd-el-Rahmân était libéral, généreux autant que juste et pur de mœurs. Il avait une taille moyenne, le teint noir foncé, la barbe mêlée de poils blancs, la voix rauque et sourde. Dans la colère, il passait tout d’un coup à la fureur, mais il se calmait promptement et pardonnait facilement. Il avait de la présence d’esprit, du savoir-faire et de la finesse : nous en donnerons quelques exemples.
Quand les Français se furent emparés du Kaire, et que les Ghouzz ou Mamelouks s’en furent éloignés, un de ces Mamelouks, nommé Zaouânah, qui avait été kâchef, se retira au Dârfour. Zaouânah était des Mamelouks de Mourâd-Bey, d’autres disent un des kâchefs de Mohammed-Bey-el-Elfy[114]. Zaouânah avait avec lui une dizaine d’autres Mamelouks, des bagages considérables, des chameaux, des domestiques, un cuisinier, un farrâch ou valet de chambre, des sâys ou valets d’écurie ; il avait aussi un canon et un obusier.
A son arrivée au Dârfour, il fut accueilli avec bienveillance par Abd- el-Rahmân, qui le traita honorablement, lui donna une demeure convenable, et lui assigna même un revenu assez élevé. Bien plus, il en reçut tant de femmes esclaves, qu’il en ignorait pour ainsi dire le nombre.
Il demanda au sultan de lui permettre de se bâtir une maison à la manière de celles du Kaire : le sultan le lui permit. Zaouânah fit préparer des briques cuites, réunit une grande quantité de travailleurs, pris parmi les noirs esclaves, pour tailler les pierres, et il se fit une maison d’assez belle apparence ; il l’entoura d’un mur de défense d’une épaisseur extraordinaire, et auquel il pratiqua deux embrasures dirigées vers la demeure du sultan ; à l’une il plaça le canon, à l’autre l’obusier. Cette maison dominait tellement le palais, que Zaouânah, de chez lui, pouvait facilement le voir entrer et sortir.
Le mauvais esprit de ce Ghouzz lui suggéra la folle pensée de tuer Abd- el-Rahmân et de s’emparer du Dârfour ; pour cela, il avait projeté d’épier le sultan quand il sortirait ou rentrerait, et de lui tirer un coup de canon à mitraille.
Cependant Zaouânah craignait qu’après son projet accompli sur la personne de l’Orphelin, les Fôriens et surtout les hauts dignitaires ne refusassent de lui obéir. Il imagina un expédient préparatoire : il alla trouver le fakyh El-Tayyb-Ouad-Moustafa, qui avait été vizir et parent de Tyrâb. Ce prince avait épousé la sœur de Tayyb, et en avait eu un fils. Zaouânah, après quelque temps de conversation avec Tayyb, lui découvrit son secret, mais en lui faisant jurer qu’il n’en dévoilerait rien. « Je sais, lui dit-il, que tu as un neveu qui est fils du sultan ; je voudrais que tu m’aidasses à tuer Abd-el-Rahmân ; nous mettrions ensuite ton neveu sur le trône : de cette manière, les affaires seraient à notre discrétion. » Le fakyh accepta le projet. « Mais, dit-il, nous ne pouvons être sûrs de réussir qu’en faisant entrer dans le complot des personnages élevés qui aient des troupes sous leurs ordres. — Très- bien ! dit Zaouânah, mais cela te regarde spécialement, et tu dois mieux savoir que personne à qui on peut s’adresser. »
Le fakyh travailla aussitôt à se gagner des partisans ; il les amenait au kâchef, qui leur donnait des présents, et les faisait jurer d’embrasser son projet. Ils introduisirent ainsi un bon nombre d’individus dans la conspiration.
Un des grands que Tayyb chercha à séduire fut également présenté au kâchef, qui l’instruisit de ses intentions et lui fit jurer le secret. Celui-ci jura et reçut les présents, mais il alla aussitôt les porter au sultan, et l’informer en détail de ce qui se tramait contre lui. « Garde ces présents, lui dit le sultan ; reste avec eux, en apparence, comme tu es à présent, et ne dis à qui que ce soit que tu es venu me trouver. »
Le lendemain même, Zaouânah alla rendre visite à Abd-el-Rahmân, qui le reçut avec plus d’égards que jamais, lui fit cadeau de cent esclaves mâles, de cent jeunes filles, de cent chamelles, de cent jarres de beurre, cent jarres de miel et cent charges de doukn[115]. Il le revêtit ensuite d’un cachemire rouge et d’une pièce de drap rouge, lui ceignit un sabre, et lui donna un cheval avec une selle garnie en or. Le kâchef, transporté de joie, partit. « Ces objets, se dit-il, Dieu me les envoie pour servir au succès de mon projet. » Le soir, à une heure et demie après le coucher du soleil, le sultan fit appeler un des rois, et lui ordonna de se tenir aux aguets avec ses soldats, de voir quand Zaouânah serait entré au _palais_, et alors de retourner sur les pas du kâchef, de s’emparer de tout ce qu’il trouverait dans sa maison, et de n’en laisser absolument rien échapper.
Cette consigne donnée, le sultan envoie un jeune garçon de sa suite dire au kâchef : « Mon maître doit passer la soirée en société ; il serait bien aise que vous vinssiez chez lui dès à présent. » Des esclaves étaient apostés autour du sultan pour saisir Zaouânah à un signal convenu.
Le jeune garçon va porter l’invitation au kâchef ; celui-ci arrive aussitôt. Le sultan le reçoit avec politesse. Quelques serviteurs de Zaouânah étaient entrés avec leur maître jusqu’au delà de la seconde porte du _palais_, mais on les avait arrêtés à la troisième. « Attendez ici, leur dit-on, que votre maître sorte. » Abd-el-Rahmân, assis, converse avec le kâchef, et prolonge les causeries assez loin dans la nuit. Enfin le sultan se met à dire : « J’ai faim ; » et il ordonne qu’on apporte à manger. On sert un nacys, c’est-à-dire un rôti non coupé. On demande un couteau, mais on n’en trouve pas ; le kâchef alors en tire un qu’il avait avec lui, et veut découper ; mais plusieurs assistants le prient de n’en rien faire, et disent que la bienséance ne leur permet pas de lui laisser cette peine. L’un d’eux prend donc le couteau et se met à couper le nacys. Le kâchef tire son khandjar ou poignard, un autre le lui prend encore.
Alors le sultan donne le signal ; on saisit Zaouânah, et une fois qu’on est maître de lui : « Quel mal t’ai-je fait, lui dit le prince, pour que tu cherches à m’assassiner, à séduire mes soldats, à les entraîner à la révolte ? — Prince, écoutez-moi..... — Dieu ne t’écouterait pas si je t’écoutais. » Et il donne ordre de le mettre à mort à l’instant même. On l’égorge comme un mouton. Peu après on apporta au _palais_ tout ce que le kâchef avait de richesses, d’esclaves, etc. ; il ne resta plus rien chez lui.
Ensuite le sultan ordonna qu’on démolît la maison. On l’abattit et il n’en resta pas vestige ; on eût dit qu’elle n’avait jamais existé.
On s’était aussi saisi des gens de Zaouânah ; ils passèrent la nuit en prison. Au matin, le sultan les fit paraître devant lui ; mais il leur pardonna et les renvoya. Toutefois, il les mit aux ordres et sous la surveillance d’un certain Yousouf, khazandâr (trésorier) de Zaouânah.
Le sultan se débarrassa successivement de ceux qui avaient trempé dans la conspiration. Il les prit l’un après l’autre et les fit mettre à mort. Il laissa pour le dernier fakyh El-Tayyb ; il le fit périr à peu près de la même façon que le kâchef. Ensuite il fit jeter en prison le fils de la sœur de ce fakyh, et l’y abandonna jusqu’à ce qu’il mourût.
Voici comment il s’y prit avec Tayyb :
Après la mort de Zaouânah, Abd-el-Rahmân laissa à Tayyb la bride libre sur le cou. Il lui prodigua même ses présents et lui montra la plus parfaite amitié. Le fakyh était persuadé que le sultan n’avait nulle connaissance de sa complicité avec Zaouânah. Un certain temps se passa ainsi. Un jour que Tayyb était au divan, on amena pour le sultan deux chameaux chargés de miel. Le sultan lui en fit immédiatement cadeau, et de plus lui fit donner un cachemire rouge et un vêtement superbe. Tayyb le revêtit et s’assit en faisant des vœux pour le bonheur de son maître. Or, assez ordinairement, quand un prince fôrien fait donner à quelqu’un un vêtement rouge, c’est un signe de colère et une annonce de mort. Le sultan avait toujours présent à l’esprit tout ce que le fakyh avait montré d’hypocrite dissimulation le jour de la réunion où fut tué le kâchef... Il s’adresse _ex abrupto_ à ceux qui l’entourent : « Je vous en conjure au nom de Dieu, dit-il, demandez à ce fakyh si, aux jours de mon frère Tyrâb, il était en plus heureuse position, s’il avait de plus abondantes richesses. Ou bien est-ce maintenant qu’il a une vie plus paisible, qu’il est plus riche, que sa parole a plus de puissance ? Demandez-le-lui. — Alors pourquoi m’a-t-il voulu trahir ? Pourquoi, avec le kâchef, a-t-il conspiré ma mort et la perte de ma famille ? » On fait au fakyh la question proposée par le sultan. Mais le fakyh supplie le prince, au nom du ciel, de le mettre à mort plutôt que de l’obliger à répondre ; la mort, dit-il, lui est plus douce que ces cruelles paroles. Le sultan se rend à son adjuration, et on le tue sur la place même.
On avait déjà confisqué tout ce qu’il avait de richesses et de terres. Car Abd-el-Rahmân, avant de le faire exécuter, avait envoyé des soldats s’emparer de tout ce qu’il possédait ; il leur avait recommandé d’en terminer promptement, et ce jour-là même, de peur que si le but de leur mission venait à s’ébruiter, on ne pût leur soustraire quelque chose. Tout cela s’accomplit le plus adroitement qu’il fut possible. C’est avec le même succès qu’Abd-el-Rahmân vit tous ceux qui cherchèrent à le frapper de mal, victimes de leurs coupables intentions, et, grâce à Dieu, succombant devant lui.
Il en fut encore de même à l’égard de l’yâkoury Kinâneh, mère de Habyb, dont nous avons déjà parlé. Le sultan avait négligé de remplir les promesses qu’il lui avait faites, soit à cause des affaires qui l’avaient occupé, soit qu’il craignît quelque chose de la part de cette femme entreprenante, ou de la part de son fils. Mécontente de cette indifférence, se voyant confinée, comme oubliée dans le harem du sultan, et séparée ainsi de son fils, qui avait sa demeure et sa famille loin d’elle, l’yâkoury trama, par lettres, un complot avec plusieurs _rois_ ou grands de l’Etat ; et il fut convenu qu’ils aideraient Habyb à s’emparer du pouvoir souverain. Car elle avait perdu l’espoir de l’y voir arriver, surtout depuis qu’il était né un nouveau fils à Abd-el- Rahmân. Mais ce prince, l’eût-il négligée, ne l’avait pas moins maintenue au rang d’yâkoury, commandant et ordonnant à son gré, ayant autorité suprême dans tout ce qui regardait l’intérieur de la demeure du sultan.
Lors donc qu’elle eut conçu son projet de conspiration, elle en machina l’exécution de la manière suivante : « Mon fils, dit-elle à Abd-el- Rahmân, veut donner un grand festin, et je serais bien aise de l’aider à ce dessein en lui envoyant les mets d’ici. » Le sultan le lui permit. Elle fit donc préparer des mets en abondance ; ensuite elle prit de grandes sébiles en bois, plaça au fond des cuirasses en cottes de mailles, et des sabres, et rangea les mets par-dessus, si bien et de telle sorte qu’en voyant ces sébiles on ne se serait jamais imaginé qu’elles continssent autre chose que des aliments. Elle fit sortir ainsi, en une première fois, plus de cent sébiles.
Elle laissa passer quelques jours, et elle demanda encore au sultan d’envoyer à son fils de quoi fournir un second repas. Le sultan le lui permit. Il ne se doutait nullement que Kinâneh pût avoir aucune mauvaise intention contre lui ; car il était sans pensée de mal et sans défiance, comme sans méchanceté.
Kinâneh recommença sa manœuvre comme la première fois. Quelques jours après, elle revint encore à la charge. Mais avant le départ du troisième repas, Abd-el-Rahmân aperçut par hasard chez Kinâneh une jeune fille qu’elle élevait et qui était d’une haute famille et d’une grande beauté. Le sultan en fut épris, et il résolut d’en parler à l’yâkoury pour qu’elle la lui fît épouser. Kinâneh avait vu l’effet qu’avait produit sur le sultan la beauté de la jeune fille ; mais comme elle la destinait à Habyb, son fils, elle chercha à la punir de s’être laissée voir par le prince.
La jeune fille, fatiguée des mauvais traitements de l’yâkoury, ayant découvert d’ailleurs le projet de conspiration et reconnu par quels moyens on en préparait l’accomplissement, s’échappa secrètement, alla trouver le sultan en particulier, et lui annonça que Kinâneh faisait enlever des armes des magasins de Sa Hautesse, et que tous les mets qu’on emportait pour les festins de Habyb recouvraient et cachaient des cuirasses et des sabres ; que Kinâneh s’entendait avec tels et tels _rois_ pour le tuer et mettre Habyb sur le trône. « Si vous doutez de la vérité de cette révélation, ajouta-t-elle, renversez seulement une des sébiles que vous verrez sortir pour le repas de demain ; vous y trouverez la preuve de ce que je viens de vous communiquer. — Va, reprit le sultan, retourne chez toi, et ne dis à personne que tu m’as parlé. » La jeune fille partit, et le laissa tout agité et inquiet.
Cependant Abd-el-Rahmân ordonna à l’un de ses serviteurs de l’avertir le lendemain, lorsqu’on serait sur le point d’emporter le repas de Habyb, et il lui recommanda le plus grand secret à cet égard. Le lendemain matin, quand tous les mets furent prêts, Kinâneh appela ses esclaves, hommes et femmes, pour emporter les sébiles. Le serviteur qui faisait le guet court prévenir le sultan que le festin est préparé et qu’on va tout enlever. Abd-el-Rahmân arrive, il reconnaît que Kinâneh avait parfaitement rangé les mets et avait désigné à chaque esclave son fardeau. « Un moment, s’il vous plaît, dit-il, attendez. Otez-moi ces couvercles et montrez-moi les mets que vous portez à Habyb. » On lève les couvercles, et le sultan remarque le soin qu’on avait mis à tout coordonner. Il s’approche d’une sébile où étaient certains mets qu’il aimait beaucoup : « Laissez-moi ceci, dit-il, et versez-en dans de petits vases. Je veux en manger, et en régaler quelques personnes avec moi. » On se dispose à lui obéir sur-le-champ. Mais Kinàneh, informée de la visite d’Abd-el-Rahmân, accourt : « Prince, je vous en conjure, dit- elle, laissez ces mets ; nous en avons encore ici, et en abondance ; je vous en ferai servir autant qu’il vous plaira. — Je le sais ; mais c’est de ceux-là même que j’ai envie. Il est possible que ceux que vous voulez me donner, bien qu’absolument les mêmes, ne me plaisent pas autant que ceux-ci. » Kinâneh fut obligée de céder. « Eh bien ! dit-elle, laissez ces esclaves emporter ces sébiles, et gardez celle-là. — Non ; videz-la, vous la remplirez ensuite, et on enlèvera le tout ensemble. » On apporte des vases ; on retire les mets qui étaient dans la sébile, et, au fond, on aperçoit des cuirasses. « Eh quoi ! dit le sultan, qu’est-ce que cela ? » Kinâneh perd contenance, se trouble et ne sait que répondre.
Abd-el-Rahmân la fait saisir aussitôt. Il fait culbuter toutes les sébiles et y trouve des sabres et des cuirasses, et même des talaris et autres monnaies. « Que t’ai-je donc fait de mal ? dit-il à l’yâkoury. Qui a pu te décider à conspirer contre moi ? » L’yâkoury reste sans réponse... Abd-el-Rahmân ordonne qu’on la mette à mort à l’instant même.
En même temps il envoie un de ses _rois_ chercher Habyb. Habyb, sans se douter de rien, vient se présenter au sultan, qui le fait arrêter et jeter en prison. Ensuite, sous les ailes de la nuit, le prince le fait transférer au mont Marrah, au lieu de réclusion des enfants des sultans.
Il confisqua ses biens, et on rapporta au dépôt des armes les cuirasses et les sabres qui en avaient été soustraits. Il fit ensuite arrêter tous les complices de Habyb, et pas un ne lui échappa. Après ces exécutions, tout resta calme et tranquille.
Abd-el-Rahmân porta à la dignité de vizir le fakyh Mâlik-el-Foutâouy, car il le croyait homme de connaissances et de probité. Ce fakyh, entre autres prétentions, se vantait de savoir le _secret des lettres et la science des listes_[116], bien qu’il fût d’une ignorance parfaite. Souvent il affectait un grand mépris des choses du monde et une piété profonde, mais il n’avait réellement ni l’un ni l’autre. Du reste, moi- même, je l’avais ainsi jugé tout d’abord, et j’en eus la preuve, grâce à Dieu, dans une réunion publique. On le verra tout à l’heure.
Lorsqu’il fut élevé au vizirat, il fit passer sous son autorité tous les Foullân dépendant du Dârfour, en sa qualité de Foullân ; il les défendait auprès du sultan envers et contre tous. Quand il surgissait quelque différend entre eux et des peuplades qui leur étaient ennemies, il prenait constamment le parti de ses compatriotes. De cette manière, il les mit pour ainsi dire en dehors de l’autorité du gouvernement ; les choses en vinrent au point qu’on ne levait même plus d’impôt sur eux. Si les Foullân pillaient quelque tribu étrangère, El-Foutâouy recevait froidement les plaintes portées contre ses contribuables ; aussi devinrent-ils la plus redoutable et la plus riche des tribus... Or, il advint que ces Foullân firent une incursion sur le territoire des Maçâlyt, leur tuèrent nombre d’individus, pillèrent leurs troupeaux, et leur volèrent des bœufs, des chevaux et des esclaves. Le chef des Foullân, appelé Djid-el-Ayyâl, amena au fakyh une partie du butin, des chevaux, des bœufs et des esclaves, et lui en fit présent. Mâlik alors travailla et réussit à rendre vaines toutes les récriminations des Maçâlyt.
Voici une preuve de l’extrême ignorance de ce vizir, originaire de Foutâ. Mon père m’a raconté que le sultan pria ce vizir de faire le prêche sacré, le jour de la fête de Bayram. Mâlik demanda alors à mon père de lui composer son oraison. Mon père la lui composa, et écrivit à la fin : « Par le serviteur de Dieu, l’humble qui implore ses grâces, Omar le Tunisien, fils de Soleymân, tel jour, telle année. » Il remit le papier au fakyh. Celui-ci, le jour de la fête, fit la prière avec le sultan ; ensuite il monta en chaire ; il débita son sermon, et termina par les mots : « Fait par le serviteur de Dieu, l’humble qui implore ses grâces, Omar le Tunisien, fils de Soleymân, tel jour, telle année. » Il ne sut pas seulement comprendre que ces derniers mots étaient en dehors du prêche.[Note F] — Ce fakyh vizir fut un des plus riches personnages du Dârfour, même parmi les grands de l’Etat. Il avait sous sa dépendance plus de cinq cents arrondissements, et cela sans compter les cantons affermés à ses frères.
Revenons à Mohammed-Kourrâ. — Le sultan étendit considérablement la puissance de ce cheykh. Il l’éleva si haut, que personne dans l’Etat n’eut voix au-dessus de lui.
On apprit au Dârfour que Hâchim, le sultan expulsé du Kordofâl par Tyrâb, était rentré dans ses Etats et en avait chassé le gouverneur qu’y avait laissé Abd-el-Rahmân. Abd-el-Rahmân, alors, prépara une armée nombreuse sous le commandement de Kourrâ... Celui-ci partit... et eut un succès complet. Il reprit le Kordofâl des mains de Hâchim, battit ses troupes et le força de s’enfuir dans les déserts.
Kourrâ resta ensuite au Kordofâl pendant sept ans, et durant tout cet intervalle, il envoya à son souverain d’immenses richesses, en esclaves, en or, etc.
Mais des ennemis jaloux de sa grandeur le desservirent auprès d’Abd-el- Rahmân, qui finit par expédier au Kordofâl l’émyn Mohammed, fils de l’émyn Aly-Ouad-Djâmi, à la tête d’un corps de troupes. Il lui remit une paire d’entraves de fer. « Prends ces entraves, lui dit-il, pour Kourrâ ; attache-les-lui aux pieds et envoie-le-moi, lui et ses troupes. » Le sultan voulait éprouver par là la soumission de Kourrâ.
L’émyn Mohammed arriva au Kordofâl. Il pensait que Kourrâ refuserait d’obéir, et même résisterait par les armes. Mais il n’en fut rien. Et lorsque Mohammed se présenta à lui, Kourrâ lui dit : « Que t’a ordonné le sultan ? — De te mettre les entraves aux pieds et de t’envoyer à lui. — Je suis à ses volontés : donne-moi mes entraves. » L’émyn les lui donna, et Kourrâ se les attacha de sa propre main ; il fit appeler un ouvrier pour les lui clouer, et pour limer les têtes des clous. Il se soumit ainsi sans hésiter aux ordres de son souverain. Le lendemain matin, il se mit en route, les pieds dans les entraves, et arriva ainsi au Dârfour.
Le sultan, informé qu’il approchait, lui dépêcha quelqu’un pour lui enlever ses entraves. Et Abd-el-Rahmân disait à ses courtisans : « N’avais-je pas raison quand je vous assurais que Kourrâ ne se mettrait jamais en révolte contre moi ? » Le prince fit prévenir Kourrâ de se rendre au fâcher en grand appareil, et à la tête de ses troupes. Bien plus, Abd-el-Rahmân alla au-devant de lui, l’accueillit avec grâce, et lui passa des bracelets d’or, en présence de tous les vizirs et de toute sa cour. En un mot, il le combla de faveurs et de bienfaits, et le renvoya à son poste. Dès lors Kourrâ fut plus grand, plus puissant et plus révéré qu’il ne l’avait jamais été.
Cette conduite généreuse du sultan tourna plus tard au profit de son fils Mohammed-Fadhl. Car lorsque Abd-el-Rahmân mourut, le _père_ cheykh se chargea des intérêts de Fadhl ; sans Mohammed-Kourrâ, personne n’eût songé à placer le jeune prince sur le trône, personne ne se fût occupé de lui. Voici comment le fait se passa.
Lorsque le sultan fut attaqué de la maladie dont il mourut, le fakyh Mâlik-el-Foutâouy alla le voir, et il trouva le _père_ cheykh Mohammed- Kourrâ près de lui. « Seigneur, dit Mâlik au prince, il serait utile que vous exprimassiez vos dernières volontés. Vous avez fait tant de bien qu’on ne saurait le décrire. Tous vos vizirs, tous vos sujets ont accueilli votre arrivée au trône par leurs acclamations. Si vous testez, je crois, je suis certain que vos volontés seront religieusement remplies. Donnez vos ordres, et votre fils, je l’espère, aura son avenir assuré. — Mettre son espoir en Dieu, cela suffit, » répondit le moribond. Le fakyh Mâlik renouvela ses instances ; il reçut la même réponse. Mâlik revint une troisième fois à la charge ; même réponse encore. Alors il n’insista plus... Peu après, Abd-el-Rahmân rendit le dernier soupir. Que Dieu l’ombrage des nuages de sa clémence !
Quand il fut expiré, le _père_ et le fakyh laissèrent couler leurs larmes... Ensuite le fakyh dit à Kourrâ : « Que penses-tu faire maintenant ? — Tu vas le voir. » Et Kourrâ passa à l’instant dans l’intérieur du _palais_ et appela Mohammed-Fadhl. C’était l’aîné des deux fils du sultan ; car il n’avait eu que deux enfants mâles, Mohammed-Fadhl et Mohammed-Boukhâry. Il avait eu aussi trois filles, Haouâ, Sitt-al-Niçâ et Oum-Salmâ.
Kourrâ prit avec lui Mohammed-Fadhl, lui passa l’anneau ou sceau royal, le coiffa du turban, lui ceignit le cimeterre et l’assit sur le trône, qui était dans la pièce contiguë à celle où gisait le cadavre ; ensuite il fit abaisser le rideau suspendu à la porte de cette pièce. Il convoqua immédiatement au _palais_ les grands de sa suite et toutes ses troupes. On s’y rendit en armes. Kourrâ distribua son monde aux différentes issues et plaça un poste considérable tout près de l’endroit où était le jeune prince. Il avait profité, pour ces dispositions, d’une porte secrète qui conduisait de sa propre demeure à celle du sultan, de sorte que les soldats de Kourrâ entrèrent au _palais_ sans être vus.
Cela fait, il envoya chercher ceux des vizirs qui avaient le plus de troupes sous leurs ordres et avaient le plus d’influence sur le peuple ; tels que le _roi_ Ibrahym-Ouad-Rimâd, à qui il fit dire que le sultan l’appelait.
Ibrahym arrive, il franchit la porte du _palais_, et se trouve en face de soldats sous les armes. Surpris et effrayé à l’aspect de cet appareil inattendu, il se croit cependant obligé d’entrer. Il pénètre dans l’appartement où est le cadavre du sultan ; il y voit le _père_ cheykh et le fakyh Mâlik, assis auprès du corps couvert du drap mortuaire. Les larmes tombent des yeux d’Ibrahym ; il prononce le verset : « Nous sommes tous à Dieu, et nous retournons dans son sein. » Kourrâ lui dit ensuite : « Notre sultan n’est plus ; que faut-il faire ? quel est ton avis ? — Ton avis sera le mien. — Me jurerais-tu de rester fidèle à cette parole ? — Oui. » Et Kourrâ le fit jurer et promettre de ne s’opposer en rien à ses vues. Alors il soulève le voile de la porte et dit : « Voilà notre sultan, Mohammed-Fadhl. — Je l’accepte, répond Ibrahym. — Eh bien ! lève-toi, et reconnais-le pour ton souverain. » Ibrahym prononça le serment de la fidélité à Fadhl et alla se rasseoir. Kourrâ fit appeler, l’un après l’autre, les vizirs et les autres _rois_, et procéda avec chacun de la même manière qu’avec le _roi_ Ibrahym. Il obtint par là les serments de fidélité de tous les grands de l’Etat. Il ne négligea que ceux qui étaient sans influence et sans moyens de résister. Bientôt il annonce publiquement la mort d’Abd-el-Rahmân, et fait battre le tambour du deuil. Aussitôt les fils des sultans montent à cheval et accourent tout armés au _palais_. Ils se précipitent pour entrer ; mais ils trouvent ses troupes disposées partout, gardant toutes les avenues et leur défendant le passage à eux et à qui que ce soit.
Se voyant ainsi frustrés dans leur attente, ils se retirent ; de ce jour même ils vont se disperser dans les provinces, et se mettent à piller de toutes parts. La basse populace se réunit à eux et leur forme une suite considérable. Ils font peser partout leurs violences et multiplient chaque jour leurs spoliations. Kourrâ envoie contre eux un corps de troupes commandé par le roi Delden, fils d’une tante de Mohammed-Fadhl, et dont nous avons déjà fait mention. Delden met en déroute et disperse cette populace, en tue une grande partie, s’empare des fils des sultans, et les amène liés et garrottés à Mohammed-Kourrâ, qui les expédie de suite à la prison impériale du mont Marrah. Dès lors le calme est rétabli, et tout rentre dans l’ordre.
Kourrâ s’occupa ensuite de l’instruction du jeune sultan. Il lui fit d’abord apprendre à lire ; ensuite il l’appliqua à des études plus élevées, selon ce que pouvait comporter son âge et ce qu’exigeait son inexpérience du monde et de ses devoirs de gouvernant. Fadhl ne suivait ces études qu’avec répugnance, mais il lui fallait obéir. Il passa à peu près deux ans à ces sortes de travaux, qui pour lui étaient une série d’ennuis intolérables.
Pendant cet espace de temps, Kourrâ fit incarcérer ou mettre à mort plusieurs rois qui essayèrent de fomenter des troubles ; tous étaient ou des proches ou des anciens amis du sultan. Kourrâ distribua leurs fonctions à des hommes choisis de sa main.
Les grands de la cour, mécontents de cette conduite rigide du _père_, et craignant aussi pour eux son inexorable sévérité, parvinrent peu à peu à décider le sultan à se débarrasser de ce censeur importun, par la mort ou la prison ; enfin, Kourrâ fut obligé de recourir à la force des armes pour se protéger ; peu après il périt, comme nous l’avons raconté précédemment. Et Dieu sait tout.
[Décoration]
[Note 106 : Des jongleurs très-révérés dans le pays tracent des points sur le sable, et, par différentes manières d’agencer ces points, de les combiner, de les effacer, de les compter, etc., ils annoncent les issues des choses et disent _la bonne aventure_.]
[Note 107 : Environ 13 centimes.]
[Note 108 : Cette expression hyperbolique est assez fréquente, en arabe, pour exprimer l’horreur d’un combat, les flots de poussière et les nuées de traits qui obscurcissent l’air au point de permettre presque de voir les étoiles à midi.]
[Note 109 : Voyez la note D.]
[Note 110 : C’est pour cela que, dans les cartes géographiques, le Fâcher est indiqué à des lieux différents, et que souvent on a pris ce nom de Fâcher pour un nom propre de localité.
P.]
[Note 111 : On donne le nom de _meyram_ à chaque fille du sultan régnant.]
[Note 112 : Les Anssâr étaient issus de la double souche des Aous et des Khazradj, deux tribus sœurs. Les Anssâr furent les plus ardents auxiliaires de Mahomet.]
[Note 113 : Par sciences démonstratives, ou de raisonnement, les Musulmans entendent, la grammaire, la rhétorique, la logique, etc. ; par science des questions relatives aux vérités de foi pure, ou science des choses révélées et posées en principes religieux, ils entendent les préceptes et récits du Coran, les paroles du Prophète, ou le _Hadyth_. Ces deux séries dernières composent ce qu’on doit croire sans examen ; ce sont articles de foi qu’il faut admettre et pratiquer sans raisonnement, comme devoirs religieux, sans demander pourquoi, ou à quoi bon.]
[Note 114 : Mohammed-Bey avait été surnommé El-Elfy, du mot arabe _elf_, mille, parce qu’il avait été acheté mille pataques.]
[Note 115 : Sorte de millet dont on fait du pain ; le blé manque au Dârfour.]
[Note 116 : La science des lettres et des listes est une sorte de _science divinatoire_ par laquelle on cherche à savoir le nombre qui résulte de l’addition des lettres des différents noms de Dieu, tels que grand, éternel, etc. ; car plusieurs des lettres arabes ont une valeur de chiffres. Des sommes de ces lettres on tire des augures. On prononce rapidement quelques noms des attributs de Dieu, on les écrit ; et quand le récitateur s’arrête, on compte combien il en a prononcé. On en compare le nombre à celui de la somme fournie par l’addition des chiffres que représentent les lettres du nom de _Allah_ (Dieu), qui vaut 66 (alif 1, lâm 30, lam 30, hâ 5). On peut encore multiplier par elle- même la somme 66, et, du produit comparé au nombre résultant de l’addition des valeurs données par les lettres des attributs récités, on tire un augure ; et, selon que l’un représente un nombre plus grand ou plus petit comparé à l’autre, on en tire un augure favorable ou défavorable. On appelle cela la science des listes, parce qu’on trace en forme de liste les nombres des attributs nommés. Cela correspond à peu près à l’emploi magique qu’on faisait autrefois du mot _abracadabra_.
P.]
VOYAGE AU DARFOUR.
* * * * *
CHAPITRE Ier.
Description du Dârfour ; ses habitants ; mœurs et coutumes. — Damzôg.
Le Dâr-el-Four ou Dârfour est la troisième contrée du Soudan en allant de l’est à l’ouest. La première est le Sennâr[117] ; la seconde, le Kordofâl (Cordofan) ; en suivant cette direction, la quatrième est le Ouadadây ou Ouadây ; la cinquième est le Bâguirmeh ; la sixième, le Barnau ; la septième, l’Adiguiz ; la huitième, l’Afnau ; la neuvième, le Dâr-Tounbouktou ; la dixième, le Dâr-Mella, où réside le roi des Foullân ou Fellâtâ. Mais en voyageant de l’ouest à l’est, on compte à l’inverse, c’est-à-dire, que la première contrée est alors le Dâr-Mella, la deuxième, le Dâr-Tounbouktou ; la troisième, l’Afnau, et ainsi de suite.
Autrefois le nom de Takrour était appliqué à une seule des populations du Soudan, c’est-à-dire, aux Bârnaouy ou Barâouneh (habitants du Barnau). Aujourd’hui, sous le nom de Takrour (au pluriel, Takâryr), on comprend les populations de plusieurs Etats ; ce sont toutes celles que nourrit l’étendue de pays qui se prolonge depuis la limite orientale du Ouadây ou Dâr-Séleyh[118], jusqu’à la limite occidentale du Barnau, ce qui embrasse le Ouadây, le Bâguirmeh, le Katakau et le Mandarah. Ainsi, tout habitant de ces quatre contrées est, en terme général, désigné par le nom de Takrour, Takrourien. — Il y a quelques jours, je rencontrai par hasard au Kaire un individu que je reconnus pour être du Soudan. Je lui demandai de quel pays il était. — « Je suis, me répondit-il, Takrourien. — De quel endroit ? lui dis-je. — Du Bâguirmeh. » Ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que je pus obtenir de lui cette dernière indication. Il pensait que je ne connaissais rien à ces pays du Soudan[119] ; mais quand il m’eut répondu catégoriquement, et que je le questionnai ensuite sur différents endroits du Bâguirmeh, il fut comme étourdi d’étonnement, et il satisfit sans hésiter à toutes mes questions.
[Carte Pl. I] Les limites extrêmes du Dârfour, à l’est, sont celles du Towycheh, pays sablonneux et presque stérile ; à l’ouest, ses limites sont les frontières occidentales du Dâr-el-Maçâlyt, du Dâr-Guimir, et le commencement du Dâr-Tâmah, pays assez stérile, situé entre le Ouadây et le Dârfour.
Au sud, le Dârfour finit par des plaines qui le séparent du Dâr-Fertyt. Au nord, il finit à Mazroub, qui est le premier puits de son territoire, en venant du côté de l’Egypte.
Plusieurs petits États font partie intégrante du Dârfour. Ainsi, au nord est la province de Zaghâouah, assez spacieuse, bien peuplée, et gouvernée par un sultan particulier ; mais qui, comparé au sultan fôrien, n’est guère qu’un simple gouverneur. Au nord encore, sont les pays de Mydaoub et de Berty, deux provinces assez étendues. Toutefois, la seconde est plus peuplée que la première, et malgré le nombre de ses habitants, elle est plus soumise au sultan fôrien que celle de Mydaoub.
La partie moyenne du Dârfour renferme la contrée de Birguid, celle de Bargau, celle de Toundjour, celle de Myméh. Celle de Birguid et celle de Toundjour sont au milieu ; celles de Bargau et de Myméh sont plus à l’est. Les provinces de Dâdjo, de Bygo et de Farâougueh sont du côté du midi.
Chacune de ces provinces ou contrées a un gouverneur, qui, dans quelques-unes, porte le nom de sultan. Mais tous relèvent directement du sultan du Dârfour, et lui sont soumis. Tous ont la même manière d’être, et portent le même vêtement, excepté le sultan de Toundjour, qui a le turban noir. Je lui demandai pourquoi il avait, lui seul, le turban de cette couleur. Il me répondit que ses aïeux avaient jadis été souverains du Dârfour et qu’ils en avaient été dépossédés, excepté du Toundjour, qui, plus tard, avait aussi été conquis par le sultan fôrien ; que, depuis ce temps, lui, portait un turban noir en signe de deuil, et pour manifester ses regrets.
Du côté de l’est et du sud, le Dârfour est environné d’une foule d’Arabes errants ou Bédouins, tels que les Macyryeh-Rouges, les Rézeygât, des Foullân, etc. Tous forment des tribus nombreuses, riches en bœufs, en chevaux et en ustensiles mobiliers. Beaucoup d’entre eux ont d’immenses troupeaux, et la plupart mènent une vie nomade, stationnant là où ils rencontrent des pâturages. Parmi eux sont les Bény-Helbeh ; de grands troupeaux de bœufs font presque toute leur richesse ; une partie habite le centre du Dârfour et y sème du grain. De ces tribus nomades, il en est plusieurs dont les richesses consistent surtout en chameaux ; tels sont les Farârah, qui comprennent les Mahâmyd, les Médjânyn (ou Fous), les Bény-Amrân, les Bény-Djerrâr, les Macyryeh-Bleus, etc.
Sur chacune de ces tribus, le sultan du Dârfour lève un impôt annuel, qui cependant lui est parfois refusé. Les Macyryeh-Rouges et les Rézeygât, comme étant les plus puissants et les plus enfoncés dans le désert, ne donnent au sultan que les rebuts de leurs troupeaux. Le chargé d’affaires qui va recueillir cet impôt ne peut obtenir ce qu’il y a de bon dans leurs bestiaux que quand ils le veulent bien. S’il ne se contente pas de ce qu’on lui amène, on l’expulse et parfois même on le tue, sans autre forme de procès. Le sultan, d’ailleurs, n’a aucune prise sur eux.
J’ai ouï dire qu’une fois les Rézeygât refusèrent de payer leur impôt annuel au sultan Tyrâb. Alors Tyrâb réunit un corps de troupes qu’il fit partir contre eux ; mais ce corps fut battu. Tyrâb prit en personne le commandement de l’expédition. Les Rézeygât s’enfuirent, emmenant avec eux leurs troupeaux dans le Baradjaub. Il les poursuivit, mais les Rézeygât lui tuèrent un nombre considérable d’hommes, et l’expédition n’eut aucun succès.
Le Baradjaub a une étendue de plus de dix jours de marche. C’est un territoire fangeux, d’un sol mou, presque partout couvert d’eau jusqu’à hauteur du pubis, et si peu consistant que les pieds des animaux s’y enfoncent profondément ; cependant il est parsemé de forêts très- épaisses. Au Baradjaub, les pluies sont presque continuelles, excepté pendant deux mois de l’année en hiver.
On prétend que la longueur du Dârfour, depuis la limite septentrionale du Dâr-Zaghâouah qui est à l’extrémité nord, jusqu’à l’entrée du Dâr- Rau_n_ah[120] qui est à l’extrémité sud-ouest, est d’environ soixante jours de marche ; et qu’avec les cinq _provinces adjointes_, ou _dépendances_, c’est-à-dire, le Dâr-Rau_n_ah, le Fangarau, le Dâr- Bandalah, le By_n_a et le Châla, l’étendue en longueur est de plus de soixante-dix jours de marche.
Toutefois, cette évaluation, qui est celle que donnent les Fôriens, est, selon moi, de beaucoup exagérée ; le terme admissible ne va guère qu’à une cinquantaine de jours, même en y comprenant les cinq provinces du Dâr-Fertyt dont nous venons de parler, et qui, lorsque j’étais au Soudan, étaient les seules _dépendances_ du Fertyt attachées au Dârfour, payant au sultan un tribut annuel.
En pénétrant au Dâr-Zaghâouah par Mazroub, et allant droit jusqu’à Kôbeih, on a environ six jours de marche ; de Kôbeih au Fâcher, c’est-à- dire à Tendelty, il y a deux jours ; du Fâcher à Djédyd-Kéryo, deux jours ; de Djédyd-Kéryo à Ryl, deux jours. En tout, douze jours.
De Ryl à Djédyd-Râs-el-Fyl, il y a quatre journées de route ; de Djédyd- Râs-el-Fyl à Taldâoua, trois à quatre jours ; de Taldâoua à Tébeldyeh, huit jours ; de Tébeldyeh, qui est sur la frontière orientale du Dârfour, on passe presque immédiatement dans la contrée du Dâdjo et du Bygo, contrée d’environ huit jours de marche.
On a donc en tout une étendue d’à peu près trente-six journées[121].
En se portant ensuite du côté de l’est, on arrive à un désert rempli d’Arabes bédouins ; ce sont les Macyryeh-Rouges, les Habbânyeh, les Rézeygât, qui forment des tribus très-nombreuses.
Si l’on se porte, au contraire, du côté de l’ouest, on arrive au Dâr- Abadyma, dont la longueur est d’environ dix jours.
Ensuite est un désert d’à peu près deux jours, après lesquels on entre dans le Dâr-Rau_n_ah, qui a une surface d’environ trois jours de traversée. Vient après cela le Dâr-Fangarau, qui est un peu moins étendu. Un désert d’environ deux jours le sépare du Dâr-By_n_a, après lequel on arrive au Dâr-Châla. Ces deux derniers _Dâr_ ont deux jours de trajet chacun.
Ainsi le Dârfour, y compris les provinces adjointes, n’a tout au plus que cinquante jours de traversée en longueur.
Ce que nous appelons les _provinces adjointes_ (les _Moulhaçât_), sont les _Dâr_ situés au midi du Dârfour, au delà du Dâr-Farâouguéh, qui actuellement est la limite méridionale extrême du Dârfour proprement dit.
Enfin les Fôriens appellent _Sayd_, ou Haut-Dârfour, l’espace compris depuis Ryl jusqu’aux frontières sud du Dârfour. Le nord, et surtout le Zaghâouah, est appelé _Ryhh_, c’est-à-dire le _vent frais_.
Le Dâr-Abadyma, dont la longueur, avons-nous dit, est de dix jours de marche, est sous la direction de douze mélik ou _rois_, dont chacun a sous ses ordres un territoire délimité et particulier. Le Dâr-Abadyma, ou mieux le Dâr de l’Abadyma, est le Dâr ou pays des Témourkeh. Quant au nom d’Abadyma, c’est un titre de dignité affecté à un des grands de l’État, qui a le Témourkeh comme apanage attaché à son rang. Abadyma, comme nous le verrons bientôt, signifie _le bras droit_ ou _l’aile droite_ du sultan.
Le nom de dignité _tékényâouy_, qui signifie _bras gauche_ ou _aile gauche_ du sultan, est encore appliqué comme dénomination à une contrée, celle de Zaghâouah et de ses environs à l’est, contrée assignée comme apanage au grand dignitaire appelé le tékényâouy. Le Zaghâouah a aussi douze _rois_ ou gouverneurs particuliers, et porte indifféremment le nom de Dâr-Zaghâouah et de Dâr-el-Tékényâouy.
Le Dâr-Abadyma et le Dâr-el-Tékényâouy sont deux apanages d’égale importance : le premier a une longueur de dix jours, et le second une longueur d’environ cinq jours (du nord au sud) ; mais ce qu’il y a de largeur en plus dans le Dâr-el-Tékényâouy compense ce qu’il a de moins, en longueur, que le Dâr-Abadyma. En effet, la largeur du Dâr-Abadyma n’a guère plus de cinq jours, et celle du Dâr-el-Tékényâouy est au moins de sept à huit jours.
La surface du Dârfour présente une division naturelle régulière, par la direction et la course de la chaîne du Marrah, qui, comme nous l’avons déjà remarqué, partage le pays en deux parties ; ces deux parties ne sont guère chacune qu’une vaste plaine, l’une à l’est, l’autre à l’ouest du Marrah.
La largeur occupée par la base de cette chaîne, dans une assez grande étendue de son cours, est de deux jours de marche.
Au nord du Dârfour sont deux peuplades considérables, les Zaghâouah ou Zaghâouyens, et les Berty ; les premiers à l’ouest, les autres du côté de l’est.
Au milieu du Dârfour, au sud et sud-ouest de Djédyd-Kéryo, sont les Birguid et les Toundjour, deux peuplades nombreuses qui sont répandues du côté de Djédyd-Râs-el-Fyl jusqu’à Tébeldyeh. Au milieu d’eux sont d’autres petites peuplades.
Au delà des Birguid et des Toundjour, du côté des plaines du sud et de l’est, vis-à-vis le Dâr de l’Abadyma, sont les Dâdjo et les Bygo, les premiers du côté de l’ouest, les seconds plus à l’est.
A l’est, à la hauteur de Djédyd-Kéryo, sont les Bargaou et les Mymeh, deux tribus considérables.
Les monts Marrah sont habités uniquement par des peuplades de véritables Fôriens d’origine, entièrement étrangers à la langue et aux habitudes arabes. Les Fôriens originels forment trois grandes divisions, savoir : les Koundjârah, occupant l’espace compris depuis la hauteur de l’emplacement de Guerly jusque un peu au delà du _petit-mont_, qui porte le nom spécial de Marrah ; les Karakryt, placés au-dessus des Koundjârah, lesquels s’étendent jusqu’au Dâr de l’Abadyma ; enfin les Témourkeh, qui habitent le Dâr de l’Abadyma.
Au delà de ce dernier Dâr, et au sud-ouest, est le Dâr-Rau_n_ah, et à l’est du Dâr-Rau_n_ah est le Dâr-Farâougueh.
En continuant à marcher vers l’est, on passe du Farâougueh au Dâr- Fangarau ; à l’ouest du Rau_n_ah est le Dâr-Silâ ou Solâ, qui est sous la dépendance du Dâr-Ouadây.
Les Marrah ne constituent pas une suite continue de montagnes, mais bien une chaîne coupée de nombreuses intersections qui la divisent en une série de monts grands et petits. Vers les limites nord du Dâr de l’Abadyma, les Marrah s’interrompent et laissent une grande plaine habitée par des Foullân, qui s’étendent à l’ouest jusque assez près des Maçâlyt. A l’est de ces Foullân sont les Macyryeh-Bleus, les Bény- Helbeh, etc., et des peuplades nomades différentes de celles qui sont limitrophes du Dârfour au nord, à l’est et vers le sud.
Ensuite la plupart des peuplades de l’intérieur sont mêlées de familles nées, dans le Dârfour, de parents étrangers et intrus. Ces individus sont appelés par les Fôriens les _Dârâouyeh_, c’est-à-dire habitants nés au _Dâr_, comme on dirait les _Fôrisés_[122]. Disséminés dans le pays, ils ne sont point considérés comme formant des tribus ou peuplades distinctes.
Pour éclaircir cette description, j’ai fait un tracé dans lequel j’ai indiqué la position relative des différentes tribus ou peuplades, et des différents lieux du Dârfour, avec les stations des Arabes circonvoisins et extérieurs : ce tableau n’est qu’un simple aperçu pour guider le lecteur dans la description que je fais de cette contrée[123].
Le tableau dont je viens de parler est sans doute très-imparfait, car j’ignore entièrement ce qu’il faut savoir pour l’exécution graphique d’un pareil travail ; mais, tel qu’il est, et malgré ses dimensions trop resserrées, il sera toujours, pour un esprit intelligent, un moyen de se figurer la disposition générale du Dârfour.
Les contrées les plus peuplées du nord sont celles du Zaghâouah et du Berty ; toutes deux ont une population très-nombreuse ; mais, par un trait frappant de la sagesse divine, bien que ces deux contrées soient voisines et sous une même latitude, les habitants du Berty sont d’un caractère doux et bon, d’une physionomie agréable ; leurs femmes sont remarquables par leur beauté ; et les habitants du Zaghâouah en sont l’opposé sur tous les points.
Les Dâdjo et les Bygo sont sous une même ligne de latitude, et cependant les femmes des Bygo sont supérieures en beauté à celles des Dâdjo. Chez les Birguid et les Toundjour, la beauté et la laideur, pour les deux sexes, sont mélangées ; mais les Birguid sont traîtres, voleurs et rapaces à l’excès, sans crainte de Dieu ni du Prophète. Les Toundjour, au contraire, ont une certaine dose de religion et d’intelligence, ce qui les maintient dans les limites d’une conduite plus modérée.
Les montagnards des Marrah ont tous le même degré de sauvagerie et de brutalité ; mais au Dâr-Abadyma, les habitants, hommes et femmes, sont plus affables et d’aspect plus avenant... Gloire au Créateur, qui a permis ces contrastes frappants !
Au Dâr-el-Maçâlyt, la beauté des femmes est ravissante, enlève la raison et captive les cœurs ; cependant les plus belles femmes qui se trouvent au Dârfour, et cela sans exception, sont les femmes arabes ; il en est de même des hommes.
Entre le Dârfour et le Dâr-Ouadây, il n’y a aucune population, excepté les Tâmiens ou habitants du Dâr-Tâmah. Nous raconterons plus tard l’invasion et la conquête de ce pays par Sâboun, sultan du Ouadây.
Toutes les provinces et tous les pays du Dârfour proprement dit sont divisés en lots qui sont comme autant de propriétés affectées chacune à un des hauts dignitaires de l’État. L’étendue et la richesse en sont proportionnées au rang de ce dignitaire, qui en perçoit les revenus. Les deux plus grands apanages de cette nature sont celui de l’Abadyma et celui du Tékényâouy ; en effet, chacun d’eux a sous ses ordres, dans sa province, douze _rois_ ou gouverneurs qui régissent en sous-ordre, chacun avec le titre de _chartây_ ou préfet, une partie limitée du territoire. La contrée de l’Abadyma est le Témourkeh ; celle du Tékényâouy comprend le Zaghâouah, plus le Berty et ses environs.
L’abâ-omâ, dignitaire qui est l’égal du kâminah, a sous ses ordres quatre _rois_ ou gouverneurs du Dâr-el-Maçâlyt, et, pour cela, la portion de pays occupée par ces _rois_ porte le nom de Dâr-Aba-Omâ, c’est-à-dire Dâr de l’aba-omâ.
Le fôr-an-abâ, ou abâ-fôr, a sous son autorité quatre _rois_ du pays des Karakryt ; l’oroundoulou_n_, nom qui signifie _la face du sultan_, a pour fermiers quatre _rois_ dans le Birguid. L’ab-cheykh a aussi sous sa dépendance quatre _rois_, et le ouarran-abâ a deux _rois_, etc.
Ensuite il y a certains territoires assignés spécialement (et ils sont en dehors des apanages précédents) aux émyn, aux chérifs, aux grands fakyh et aux câdis.
De cet arrangement il résulte que le sultan n’a véritablement en propriétés, comme domaines de la couronne, que certains territoires que possédaient ses aïeux ; tels sont les territoires de Guerly, de Ryl, de Tendelty, etc.
Quant à l’espace qui compose l’apanage de l’ab-cheykh, il s’étend d’Aboul-Djoudoul, vers le sud, jusque très-haut dans le Birguid.
Les émyn ont leurs revenus assignés aux monts Marrah.
Les sultans secondaires, ou petits sultans, ont aussi chacun une contrée particulière ; ainsi il y en a un chez les Bargau, un chez les Mymeh, un chez les Toundjour, un chez les Dâdjo, un chez les Bygo, et un chez les Zaghâouah. Chacun de ces six sultans secondaires a des terrains en propriétés spéciales dont il recueille les revenus, même lorsque la contrée qu’il gouverne est un apanage de quelque dignitaire. Ainsi le sultan des Zaghâouah a le gouvernement du Dâr de ce nom, qui est de l’apanage du tékényâouy ; mais ce sultan a des portions de territoires ou des _communes_ à titre de biens fonds, qui sont un héritage de famille, et sur lesquels le tékényâouy n’a aucun droit. Il en est de même pour les autres sultans secondaires, qui sont dans le même cas. Toutes les autres contrées du Dârfour, excepté les six que nous venons d’indiquer, sont régies par des _rois_.
Maintenant, quant à la largeur du Dârfour, elle comprend l’espace qui s’étend depuis la limite Est du désert situé entre le Dârfour et le Dâr- Séleyh, jusqu’à l’extrémité Est du Toouycheh, c’est-à-dire jusqu’à l’origine Ouest du désert qui sépare le Dârfour du Kordofâl ; cette largeur est d’environ dix-huit jours de marche.
Le sol du Dârfour est pour la moitié en plaines, et formé d’un terrain légèrement sablonneux ; vers la limite, à l’est, il est presque entièrement sablonneux, et toute cette partie porte le nom de Gaouz. Les terrains des versants des monts Marrah sont d’un limon noirâtre.
Cette dernière chaîne coupe le Dârfour dans presque toute sa longueur. Les Marrah ne constituent pas une seule masse, ils présentent une foule de découpures et de chemins. Sur cette sorte de Sierra sont différentes populations qui forment une multitude considérable d’habitants. C’est là que sont les Koundjârah, tribu qui fournit les sultans du Dârfour. Le Marrah est creusé d’une quantité étonnante de cavernes, dont plusieurs servent de prisons, les unes pour les fils des princes, les autres pour les vizirs, etc.
Les Fôriens des monts Marrah ont une aisance remarquable ; ils ont en abondance des bœufs et du menu bétail. A cet égard, il n’est aucune province dont les habitants puissent se comparer à ces montagnards ; tous leurs troupeaux paissent seuls, sans bergers ; on ne se met en garde ni contre les voleurs, ni contre les lions, ni contre les loups.
L’an 1220 (de l’hégire) je demandai au sultan Mohammed-Fadhl la permission d’aller visiter le mont Marrah avec un firman de sa part. Il hésita d’abord, par crainte pour moi, de la sauvagerie des montagnards ; mais ensuite il me permit de partir. Il m’adjoignit une escorte, et m’écrivit, pour tous les gouverneurs de montagnes, le firman que voici :
« De par Sa Hautesse le Grand Sultan, le Khâcân[124] révéré, le Haut Sultan des populations arabes et non arabes, qui met sa confiance dans le secours du Dieu roi de justice et de longanimité, le Sultan Mohammed- Fadhl le Victorieux, à tous les _rois_ du mont Marrah ;
« Or sus, le chérif Mohammed le Tunisien, fils du chérif le savant Omar de Tunis, nous a demandé la permission d’aller voir la Montagne et tout ce qui s’y rencontre, et d’en visiter tout ce qu’il y a de curieux, soit apparent, soit caché. Nous le lui avons permis : or donc, que nul ne l’empêche de voir tout ce qu’il voudra. J’ordonne à tout _roi_ chez lequel il descendra de le traiter avec égard et distinction. Je le fais accompagner par deux de mes falcanâouy particuliers (sorte d’alguazils), afin qu’ils lui servent d’intermédiaires dans ses relations avec vous, et pour l’exécution de son projet. Salut. »
Je me mis en route avec les deux falcanâouy, deux esclaves à moi, et un individu du village que j’habitais. Nous marchâmes deux jours, et le troisième nous arrivâmes près de la montagne ; nous trouvâmes un village appelé Noumleh, dont le chef était le fakyh Nemr. Ce Nemr avait deux fils, Mohammed et Soleymân : ce fut chez lui que nous descendîmes. Nous fumes reçus par lui et ses enfants avec toute la politesse et la bienveillance possibles. Nous exposâmes le but de notre voyage, et nous montrâmes notre firman. On se mit en frais pour nous bien traiter, et l’on nous servit un excellent repas. Le lendemain nous allâmes voir le marché de Noumleh. Ce marché se tient tous les lundis ; de toutes les parties de la montagne hommes et femmes y affluent en foule pour faire leurs emplettes.
Je vis là une population à peau très-noire, ayant les yeux rouges sur la sclérotique, et les dents naturellement rougeâtres. Quand j’arrivai, la foule étonnée s’amassa autour de moi ; on s’émerveillait de mon teint brun nuancé de rose ; on se relayait en quelque sorte, troupe par troupe, pour m’examiner. Il n’était jamais arrivé à ces noirs de voir un Arabe de ma couleur, et il leur prit d’abord envie de me tuer, simplement pour contenter leur curiosité ; mais je ne compris rien à leur langage, ne sachant pas un mot de l’idiome particulier des montagnes.
Tout à coup je vis les gens de mon escorte saisir leurs armes, dégaîner contre la foule et s’interposer entre elle et moi. Je demandai pourquoi ce mouvement, on me répondit : « Ces noirs veulent te tuer. — Et pourquoi ? — Ce sont des ignorants, des brutaux ; ils disent que tu n’es pas venu au monde à terme, que tu n’étais pas mûr. D’autres prétendent que si une mouche descendait sur ta peau, elle en ferait jaillir le sang. Un d’eux a dit : Je vais le percer avec ce fer ; je veux voir combien il coulera de sang de son corps. C’est alors que nous avons craint pour ta vie, et que nous nous sommes rangés et serrés contre toi. »
Mes gens m’emmenèrent du marché, et une foule prodigieuse nous suivit ; mon escorte suffisait à peine à la maintenir à distance de moi.
De là nous allâmes à une vallée où nous trouvâmes des dattiers, des bananiers et quelques citronniers ; elle était abondamment semée d’oignons, d’aulx, de poivre rouge à coque courte, déliée, à grains à peu près gros comme des grains d’orge, de cumin, de coriandre, de fenu grec, de concombres longs et de concombres courts.
On était alors en automne, et les dattes commençaient à rougir ; on m’en coupa deux _soubâtah_ ou régimes de dattes rouges, et deux de dattes jaunes. On me donna aussi un bokhsah de miel[125] tel que je n’en ai jamais trouvé qui lui fût comparable pour la beauté, le goût et le parfum. Nous passâmes la nuit là, le plus agréablement du monde, après un repas excellent.
Au matin, je demandai à continuer notre route. Nous partîmes, et bientôt nous eûmes à traverser et couper une série de vallées que nous franchîmes tranquillement ; elles sont distantes l’une de l’autre d’un peu moins d’un mille : partout c’est une culture luxuriante, des eaux courant sur des lits de sable, étincelantes d’un éclat argentin. Chaque vallée, sur ses deux bords, est comme palissadée d’une haie d’arbres, et semble inviter le voyageur à ne pas la quitter. Nous nous assîmes sur la lisière d’une de ces vallées, à l’ombre d’un arbre ; on tua un chevreau gras, qu’on fit rôtir pour le repas.
Nous nous dirigeâmes ensuite sur un village qui était au pied de la montagne, et nous y passâmes la nuit. Nous fûmes traités largement et généreusement. Au matin, nous gravîmes le mont Marrah ; nous montâmes près de trois heures avant d’arriver au sommet. Nous vîmes partout, sur les revers de ces monts, une population nombreuse et une foule de villages semés de tous côtés. On nous conduisit chez le cheykh de la montagne ; il s’appelait Abou-Bekr. Nous le trouvâmes assis et seul. C’était un homme âgé, sur lequel la vieillesse était profondément empreinte. Nous le saluâmes. « Soyez les bienvenus, » nous dit-il ; et il nous fit asseoir.
Il est remarquable que les nuages ne dégagent complétement la tête de ces montagnes que quelques jours durant l’année. Il y pleut assez abondamment pour permettre de semer du blé, qui y vient excellent, et auquel on ne peut guère comparer, pour la beauté, que les blés de Barbarie et d’Europe. Pour le reste du Dârfour, le manque de terres convenables et de pluies fait que le blé ne croît que dans quelques petits cantons, comme dans celui de Kôbeih et celui de Kebkâbyeh, et il faut l’arroser avec l’eau des puits jusqu’à sa parfaite maturité.
On va consulter, à un jour fixé dans l’année, le cheykh, ou Vieux de la Montagne, dont nous venons de parler. De toutes parts on accourt en foule chez lui. En ce jour solennel, consacré à la divination, il annonce ce qui doit survenir pendant l’année, la sécheresse ou la pluie, la guerre ou le calme, la sérénité ou le malheur, la maladie ou la santé. Tous ont une foi entière et parfaite en ses prédictions. Les Fôriens varient d’opinion sur la source et la cause de la vertu qu’il a de prophétiser l’avenir ; les uns prétendent qu’il prédit par inspiration divine, et que celui qui revêt la dignité de cheykh de la montagne est nécessairement et toujours illuminé de Dieu, un saint personnage, et qu’ainsi ce qu’il dit lui vient du ciel. C’est là l’explication des _savants_ du Dârfour. D’autres assurent que ce sont les génies qui lui découvrent l’avenir. Pour moi, je ne sais quelle valeur peuvent avoir ces deux opinions ; ce que je sais bien, c’est qu’on lui fait honneur de plusieurs prédictions que l’événement a complétement démenties.
Nous exhibâmes à notre devin le firman du sultan, et le fakyh Mohammed, un de mes compagnons de voyage, lui en lut le contenu. Le Vieux de la Montagne nous fit alors mille politesses des plus empressées, et ordonna qu’on nous servît à manger. Ensuite il fit battre le tambourin qu’ils appellent _tenbel_ ; aussitôt arriva une foule d’individus. Parmi les plus jeunes, il en choisit une centaine, et leur désigna pour chef un de ses parents, connu par son courage, et appelé le fakyh Zayd. Il recommanda expressément à la troupe de ne pas me quitter un seul moment, et d’être toujours en éveil et en garde contre la rusticité brutale des montagnards.
Nous montâmes à cheval, et nous nous dirigeâmes sur un lieu où est un pic isolé qui porte le nom spécial de Marrah, et qui a donné son nom à toute la chaîne de montagnes qui longe le Dârfour. Nous trouvâmes là une construction qui ressemblait à un petit _oratoire_ (_mabad_), et dont la haute sainteté est pour les habitants un article de foi ; ils le vénèrent à l’égal des mosquées. Un arbre énorme ombrage cet oratoire ; le soleil ne voit jamais ce lieu sacré. Nous y entrâmes, et nous nous y assîmes un moment. Il y a des serviteurs chargés de le tenir toujours propre, et de recevoir les offrandes ou les _ex-voto_ de ceux qui y viennent.
Nous partîmes. Les soldats de Zayd marchaient devant nous. Bientôt une multitude de femmes et d’hommes nous suivit. On me regardait comme un être extraordinaire ; on se pressait, on se précipitait autour de moi ; les soldats de notre escorte avaient peine à écarter la foule. On disait : « Le sultan nous envoie sur nos montagnes un homme qui n’est pas né à terme, c’est pour que nous en fassions un repas. » Quelques-uns s’écriaient : « Mais c’est un homme ! » D’autres : « Non, ce n’est pas un homme, c’est un animal sous la figure d’homme, dont la chair est bonne à manger. » Ces montagnards ne s’imaginent pas qu’il puisse exister des hommes de couleur blanche ou de teint rosé.
On me traduisait les réflexions et les dires de cette populace sur mon compte. Ces peuplades ne savent d’arabe que les quelques mots de la profession de foi musulmane, et encore les prononcent-ils d’une manière saccadée, entrecoupée, et avec l’expression de la plus grossière sauvagerie.
Lorsque le fakyh Zayd vit qu’il était impossible d’éloigner de moi la foule, il vint me dire de me voiler le visage avec le châle de mon turban, de manière à ne laisser à découvert que la prunelle de mes yeux. Je me voilai donc, et les soldats me mirent au milieu d’eux et se serrèrent autour de moi. Les nègres, ne voyant plus ma face, demeurèrent tout stupéfaits. « Où est donc le rouge, disaient-ils ; où est-il ? — Il est retourné vers le sultan, leur répondit-on ; et peu à peu ils s’éloignèrent de nous.
Nous fîmes route du côté des prisons de l’Etat, c’est-à-dire des cavernes où l’on tient incarcérés les fils des princes et les vizirs. Les geôliers nous en refusèrent d’abord l’entrée, et peu s’en fallut qu’il n’advînt quelque accident fâcheux entre eux et nous ; mais Zayd pacifia promptement la querelle. Il me demanda mon firman, et alla trouver le chef de la geôle, auquel il en donna lecture. Ce chef se calma alors et dit : « Puisqu’il en est ainsi, que celui pour qui est la permission de visiter les cavernes les visite tout seul ; et que ceux qui sont avec lui se tiennent à distance, jusqu’à ce qu’il ait fini et qu’il sorte. » Zayd vint m’annoncer cette décision ; je refusai d’en profiter. Je craignis d’entrer seul dans ces cavernes, et aussitôt je manifestai le désir de repartir.
Une habitude singulière chez les montagnards du Marrah, est que nul n’épouse une femme avant d’avoir vécu avec elle et d’en avoir eu un ou deux enfants ; on dit alors : « Elle est féconde. » Et l’homme reste avec elle, et ils vivent en union matrimoniale.
Les femmes ne fuient pas, comme en Orient, la société des hommes. Un mari qui, en rentrant chez lui, trouve sa femme en tête-à-tête avec un homme, ne s’en formalise pas et n’en conçoit nul souci, à moins qu’il ne les prenne en flagrant délit.
Les Fôriens du Marrah sont brutaux et colères, surtout dans l’état d’ivresse. Ils sont avares à l’excès, et ne reçoivent jamais d’hôtes, si ce n’est des parents, ou à moins qu’ils n’aient avec les gens des relations d’intérêt, ou bien qu’ils n’aient quelque chose à craindre de leur part.
Les jeunes garçons et les jeunes filles ne cachent les parties sexuelles qu’à l’âge de puberté. Les garçons portent alors une chemise, les filles ceignent leur ceinture d’un meizel, espèce de pagne court en toile ; mais, depuis le nombril jusqu’au sommet de la tête, elles laissent tout à découvert.
Ces hommes n’ont aucun goût de propreté ; il n’y a ni variété ni art dans la préparation de leur nourriture ; ils mangent indistinctement tout ce qui se présente à eux avec l’apparence d’aliments. Que ce soit amer ou gâté, ils ne font aucun choix ; parfois même ils préfèrent à tout les aliments amers ou la viande presque pourrie, et s’en font un régal.
Dans chaque village, les jeunes gens ont un chef qu’ils appellent _ouornân_ ; les jeunes filles ont aussi une d’elles pour chef, et l’appellent _meirem_. Aux jours de réjouissances, de fêtes et de cérémonies, le ouornân rassemble ses jeunes gens, et tous vont s’asseoir dans un endroit à part. La meirem paraît ensuite avec ses compagnes, mais elle va s’asseoir, seule, en avant, et à quelque distance des jeunes filles. Le ouornân se détache alors de sa troupe, et vient auprès de la meirem. Ils se parlent un moment, et bientôt la meirem ordonne à ses compagnes de se partager entre les jeunes gens du ouornân. Chacun alors emmène une jeune fille, et chaque couple s’en va et passe la nuit où bon lui semble.
Au Dârfour, les hommes ne se livrent jamais seuls à aucun travail, excepté au métier de la guerre, la seule chose dont les femmes soient entièrement dispensées. Hommes et femmes vaquent pêle-mêle à leurs occupations et à leurs affaires. Cependant la plupart des travaux les plus fatigants sont à la charge des femmes. Du reste, les deux sexes sont, toujours et partout, en société commune, le jour et la nuit.
Il est à remarquer, pour les habitants des monts Marrah, qu’ils ne consomment pas le blé qu’ils récoltent ; ils le vendent, et, du prix qu’ils en retirent, ils achètent le doukhn[126] dont ils se nourrissent.
Ces montagnards sont d’une grossièreté et d’une brutalité extraordinaires, bien qu’ils soient constamment en contact avec les femmes. C’est là un fait de mœurs qu’on peut opposer à l’opinion générale en Europe, que la société des femmes corrige la rudesse des manières et engendre la politesse.
Voici un trait qui peint les montagnards du Marrah : Un individu voyage pendant plusieurs heures à pied, chassant son âne devant lui, au lieu de le monter. On lui demande pourquoi il va à pied ; il répond : « Si je montais mon âne, il avancerait trop lentement. »
Le langage fôrien a quelque chose d’âpre et de dur ; toutefois nombre de mots rappellent des mots de la langue turke. Ainsi les Fôriens disent _guéla_, viens, pour appeler quelqu’un, et les Turks disent _guèl_ ; mais cette ressemblance n’est que phonétique, elle n’est pas dans la signification, ce qui distingue d’une manière absolue les deux langues. En fôrien, _yamourta_ signifie _cheval_, et en turk il signifie _œuf_ ; _guitty_, le _mal_, _mauvais_ en fôrien, répond, en turk, au passé du verbe _aller_, troisième personne. Du reste, je ne connais pas de langue plus incomplète que la langue du Dârfour ; ainsi, elle n’a de noms de nombre que jusqu’à six ; au delà de six, on compte par les noms de nombre arabes. On dit : _dyk_, un ; _ao_, deux ; _ys_, trois ; _o_n_al_, quatre ; _ôs_, cinq ; _oçandyk_, six ; puis, par l’arabe : _saba_, sept ; _temâny_, huit ; _tiçâh_, neuf ; mais ensuite, chose remarquable, il y a le mot fôrien _ouayyeh_, pour exprimer dix.
La plus singulière chose que j’aie entendu raconter quand j’étais sur les Marrah, c’est que les génies y sont les gardiens des bestiaux ; c’est pour cela qu’on laisse paître ceux-ci sans bergers. Plusieurs personnes m’ont assuré sérieusement que si quelqu’un vient à passer près d’un troupeau, et si, le voyant sans gardien, il s’avise de voler un mouton ou une vache, et de tuer la bête, sa main, encore armée du couteau, reste attachée à la gorge de l’animal, et qu’elle ne peut s’en séparer ni s’en débarrasser qu’à l’arrivée du maître du troupeau. Le propriétaire saisit alors son larron, et après l’avoir cruellement maltraité, lui fait payer son larcin, avec les intérêts.
Cent fois on me parla de la protection des génies, je pus rassembler un nombre considérable de récits sur ce sujet ; bien entendu, je taxais tout cela de mensonge et de rêverie. Mais voici ce qui m’arriva. Etant près des Marrah, j’allai un jour chez un individu de Noumleh pour le questionner sur les génies. Arrivé à sa hutte, je n’y trouvai personne. Cependant j’appelai de dehors, et une voix forte et terrible, qui me fit frissonner du haut en bas, me cria : _Akibé_, c’est-à-dire « _il n’est pas ici_. » J’allais néanmoins avancer et demander où était mon homme. Un individu qui passa en ce moment près de moi, me tira par le bras et me dit : « Va-t’en, va-t’en ; celui qui te parle n’est pas un être humain. — Et qu’est-il donc ? — C’est le génie gardien de la hutte. Ici, presque chacun de nous a le sien ; et nous les appelons en fôrien damzôg. » J’eus peur, et je rebroussai chemin.
A mon retour des Marrah au Fâcher, j’allai rendre visite au chérif Ahmed-Badâouy, celui qui m’avait amené du Kaire au Dârfour. Je lui contai cette aventure et ma peur. — « Cet homme avait raison, » me dit Ahmed. Puis il m’apprit des choses plus étonnantes, plus merveilleuses encore. « Mon ami, me dit-il, à l’époque où je commençai à faire le commerce, j’entendis souvent raconter que les Damzôg s’achetaient et se vendaient ; que, pour s’en procurer, il faut aller trouver quelque propriétaire de Damzôg, et lui en acheter un au prix demandé. Une fois le marché conclu, on revient avec un carâ[127] de lait et on le donne au vendeur, qui le prend et le porte dans le lieu de sa demeure où sont ses Damzôg. En entrant, il les salue, et va suspendre le carâ à un crochet fixé au mur. Ensuite il dit à ses Damzôg : « Un de mes amis, un tel, très-riche, craint les voleurs, et me demande que je lui fournisse un gardien. Quelqu’un de vous voudrait-il aller chez lui ? il y a abondance de lait ; c’est une maison de bénédiction ; et la preuve c’est qu’il vous apporte ce carâ de lait. » Les Damzôg se refusent de se rendre à la première invitation : « Non, non, répondent-ils, personne de nous n’y ira. » Le maître de la hutte les conjure, les supplie de céder à son désir : « Oh ! que celui de vous qui veut bien aller chez lui, descende dans le carâ !... » L’homme s’éloigne un peu, et aussitôt qu’il entend le bruit de la chute du Damzôg dans le lait, il accourt et pose vite sur le vase ou carâ un couvercle tissu de folioles de dattier. Il le décroche ainsi couvert, et le remet à l’acheteur, qui l’emporte chez lui. Celui-ci le suspend à un mur de sa hutte, et en confie le soin à une esclave, ou à une femme, qui, chaque matin, vient le prendre, en vide le lait, le lave parfaitement, le remplit de nouveau lait fraîchement trait, et le suspend à la même place. Dès lors on est en sécurité contre tout vol et toute perte. Pour moi, je traitais tout cela de folie. »
« Mes biens s’accrurent ; mes esclaves et mes domestiques me volaient. Vainement j’eus recours à toutes sortes de moyens pour les en empêcher ; j’étais toujours dupé. Un jour je m’en plaignis à un de mes amis, et il me conseilla et me recommanda d’acheter un Damzôg, me certifiant que par là je me mettrais à l’abri de tout vol possible. Le désir de conserver ce que je possédais me fit accepter son conseil. J’allai donc chez un individu qui, à ce que j’avais appris, avait des Damzôg, et je le priai de m’en céder un. Je donnai à cet homme le prix qu’il exigea ; puis il me dit : « Va chercher un carâ de lait frais et apporte-le-moi. » Je partis... Je revins avec ma jatte de lait. Il la prit, sortit un moment, et rentra avec le carâ couvert. « Voilà, me dit-il... ; tu l’attacheras dans ton magasin. » Et il m’indiqua tout ce qu’il fallait faire chaque jour : laver le vase, y mettre du lait nouveau et frais. Je suivis ses intructions et je chargeai une esclave du soin du carâ. De ce jour-là, je fus libre de soucis et d’ennuis ; je laissais même mon magasin ouvert, et personne, en mon absence, ne pouvait en approcher. J’y avais des richesses considérables et des marchandises en abondance. Depuis lors, quiconque essaya d’en dérober quelque chose, fut puni immédiatement par le Damzôg. Il me tua ainsi plusieurs esclaves. Je n’avais plus rien à craindre pour mes marchandises.
« Mon fils Mohammed grandissait ; il était déjà pubère depuis quelques années. Le goût des femmes le dominait ; il voulut, pour aider ses conquêtes, faire des cadeaux de quelques verroteries et de parures. Il épia le moment favorable, et un jour, sans que je m’en aperçusse, il prit les clefs du magasin, l’ouvrit..., il y entrait, quand le Damzôg lui rompit le cou et le tua sur la place.
« J’aimais mon fils bien tendrement : la nouvelle de sa mort fut pour moi un coup de foudre. Ma douleur était au comble. Je m’informai de la cause de sa mort ; on me dit qu’il avait voulu prendre de mes marchandises et que le Damzôg l’avait tué. Je jurai alors que le Damzôg ne resterait plus chez moi. J’essayai donc de le chasser, mais ce fut en vain. J’en témoignai ma peine à un ami qui me donna le conseil que voici : « Prépare un grand repas, me dit-il, et invite un grand nombre de convives, mais en les avertissant de venir tous en une seule troupe, chacun avec un fusil et de la poudre. Ils déchargeront à l’entrée de ton magasin tous les fusils ensemble, et crieront en même temps, à très- haute voix, ces mots (fôriens) : _Damzôg ah aiyé ?_ où est le Damzôg ? On répète les décharges d’armes, toujours avec le même cri, puis on entre ainsi dans l’endroit où sont les objets gardés par le génie. D’ordinaire le Damzôg s’épouvante et s’enfuit. » Je fis cette cérémonie, et, grâce à Dieu, le Damzôg disparut. Je fus délivré de la présence de ces lutins infernaux. »
On m’a souvent dit aussi que parmi les caisses ou timbales que l’on conserve dans la demeure du sultan, il en est une appelée _Mansourah_, ou la Victorieuse, que les lutins Damzôg choisissent pour eux, et que quelquefois on entend battre cette caisse, bien qu’on ne voie personne auprès d’elle. Quand cela a lieu, il arrive quelque grand événement au Darfour, une guerre étrangère ou une guerre intestine. Nous parlerons des _timbales_ au chapitre suivant, en traitant des coutumes des princes.
Les habitudes et les mœurs des autres tribus du Dârfour, telles que les tribus des Berty, des Dâdjo, des Bygo, des Zaghâouah, des Bargau, des Mymeh, etc., sont à peu près les mêmes que celles des habitants du Marrah. Si quelques autres peuplades s’en éloignent et sont plus hospitalières, plus avenantes, plus bienveillantes, elles le doivent à la fréquentation des Arabes bédouins, des marchands qui leur arrivent assez souvent d’Egypte et d’autres contrées lointaines. Dans certains cantons du Dârfour, les habitants accueillent un étranger avec une généreuse hospitalité, et le traitent avec la plus grande prévénance ; mais cela n’a pas lieu parmi ceux des Fôriens qui ne parlent pas arabe, tels que ceux des Marrah et du Témourkeh. Ils ne témoignent ni égards, ni amitié à leurs hôtes, et ce n’est qu’à regret qu’ils en reçoivent[128].
[Décoration]
[Note 117 : Les Arabes et les Nègres comptent le Sennâr comme partie du Soudan, à cause de la couleur des habitants.]
[Note 118 : Ou Soulâyh.]
[Note 119 : Il est, en effet, toujours très-difficile d’obtenir des Nègres des renseignements sur leur pays, surtout s’ils sont du côté du Ouadây, du Dâr-Fertyt, et au delà vers l’ouest. Les uns s’imaginent que personne ne connaît leur contrée, et que, dès lors, il est au moins inutile de parler de choses inconnues. Les autres craignent qu’il ne prenne envie à ceux qui les questionnent, de chercher à faire chez eux une course intéressée, et même d’aller conduire contre eux quelque armée pour les conquérir. Enfin, il en est peut-être qui ne veulent pas qu’on sache qu’ils sont du Soudan.
P.]
[Note 120 : Les _n_ en caractère italique qu’on trouvera ici et plus bas dans plusieurs noms propres indiquent une accentuation nasale dans laquelle le son _n_ ne se distingue pas ; on n’entend réellement que la voyelle qui la suit, prononcée légèrement du nez.]
[Note 121 : La longueur du Dârfour proprement dit est d’environ quarante jours ; ensuite, en tenant compte du Fangarau, du By_n_a et du Châla, on évalue l’étendue collective de tous ces _Dâr_ à neuf ou dix jours avec les intervalles, ce qui fait, en total, cinquante jours au lieu de soixante-dix.]
[Note 122 : De même que _francisés_.]
[Note 123 : Voyez le _fac-similé_ de la carte du cheykh Mohammed-el- Tounsy, planche II.
Je donne ici ce tracé tel que l’a figuré le cheykh. Ce n’est point une carte construite selon nos principes et nos habitudes ; mais les indications que présente ce tableau tel qu’il est m’ont beaucoup servi pour celui que j’ai dressé moi-même (voyez planche I). Le cheykh n’a aucune idée de ce que c’est qu’une carte, il a placé les localités simplement selon les positions relatives, et non de manière à indiquer les distances telles qu’on les mesure sur une échelle géographique.
Le long séjour du cheykh au Dârfour, aussi bien que son intelligence, permet d’accepter ses données comme exactes, et comme préférables à celles qui résultent des relations des voyageurs européens. Aucun de ces voyageurs n’a pu, comme lui, parcourir le pays dans tous les sens et l’explorer aussi bien.
D’après lui, et d’après les informations que j’ai prises des Fôriens que j’ai rencontrés au Kaire, la carte du sultan Teïma, donnée dans l’ouvrage de MM. Cadalvène et Breuvery sur l’Égypte et la Nubie, contient beaucoup d’erreurs.]
[Note 124 : Khâcân est un terme honorifique appliqué aux sultans osmanlis et au châh de Perse.]
[Note 125 : Bokhsah, grande citrouille sèche et vide, sorte de gourde ronde.]
[Note 126 : _Pennisetum typhoïdeum_, sorte de millet.]
[Note 127 : Le _carâ_ (citrouille) est un vase fait avec la moitié d’une petite citrouille desséchée et coupée en deux.]
[Note 128 : Les chapitres suivants renferment la description des autres coutumes des Fôriens et de leur caractère.
_Observation du traducteur._
Je vais offrir ici le tableau approximatif de la population du Dârfour _en hommes_, pour un certain nombre de localités citées dans l’article précédent, et figurant dans la carte géographique. Les chiffres m’en ont été donnés par le cheykh Mohammed, auteur de ce voyage, mais ils n’indiquent que ce que chaque lieu peut fournir en hommes armés ; il n’est pas possible d’apprécier d’aucune manière exacte le nombre des femmes, des enfants, des esclaves mâles ou femelles que chaque individu possède. Ce tableau ne donnera donc que le terme général des hommes valides de chaque localité désignée. Au Dârfour, tout individu qui a la force de porter les armes est soldat le jour où la guerre s’élève.
A juger par aperçu général, la capitale ou le Fâcher actuel,
Tendelty, peut fournir 30000 h.
Kôbeih 8000
Djédyd-Râs-el-Fyl 2000
Kebkâbyeh 3000
Marboutah 600
Tebeldyeh 600
Soouayneh 200
Chayryeh 200
Djédyd-el-Sayl 5000
Sarf-al-Dadjâdj 100
Djédyd-Kéryo 600
Târneh 300
Rachyd 1000
Djoultou 50
Guerly 200
Dabbah 50
Oum-Baoudhah 50
Ryl 250
Djibryl 250
Okâcheh 50
Korobât (les trois) 800
Farich 500
Kergayât 300
Tinneh 150
Tyneh 250
Chayryeh (près Ryl) 250
Chaubah 300 Total. 55050
D’après ces indications statistiques relatives à un petit nombre de pays, il est permis de croire que, si le gouvernement du sultan réunissait en une seule masse tout ce que la population fôrienne peut fournir d’hommes armés, cette masse s’élèverait sans peine à plus de 200,000 individus. Ce nombre supposant un nombre de femmes au moins triple, un nombre d’enfants au moins quadruple, et un nombre d’esclaves mâles et femelles au moins quadruple aussi, la population du Dârfour doit être de trois à quatre millions d’individus ; car je n’ai pas parlé des hommes hors d’état de porter les armes, soit par leur faiblesse, soit pour cause d’infirmité, soit par leur âge avancé, etc.
J’exclus de ce calcul les provinces adjointes : je n’y admets que les peuples enfermés dans les limites du Dârfour proprement dit, et peut- être le chiffre de 4,000,000 reste au-dessous de la vérité, si, comme le dit le cheykh, les monts Marrah, ainsi que l’ouest et le nord de cet État, sont extraordinairement populeux.
_P. S._ Je venais de terminer cette note[a], lorsque vint, chez un de mes confrères, dans la maison que j’habite, un _prince_ fôrien, Abou- Madian, qui se qualifie du titre de sultan. Je m’empressai d’aller le voir et de lui parler de son pays. Je vis un jeune homme d’un noir foncé, de taille moyenne, d’une physionomie vive et animée, ayant la sclérotique rougeâtre, le front large et haut, le nez presque aquilin, quoique peu élevé, les lèvres légèrement épaisses et à distance régulière des narines, les dents un peu rougeâtres, un visage en ovale agréable, plus large en haut qu’en bas, et d’un angle facial parfait. Il a l’œil assez bien ouvert, les pommettes à peine saillantes, les moustaches courtes et peu fournies, la barbe légère, posée plus abondamment au bout du menton, et allant sur les côtés à peu près jusqu’à la moitié de la largeur de la mâchoire inférieure, les _favoris_ nuls, l’oreille un peu haute ; il a la parole facile et abondante, l’air franc et souriant.
Il se dit fils du sultan Abd-el-Rahmân l’Orphelin, et par conséquent frère du sultan Mohammed-Fadhl (il prononce tantôt Fodhel, tantôt Fadhl). Mais, à juger de son âge par l’apparence, et il ne me semble pas avoir plus de trente ans, il est impossible qu’il soit fils du sultan Abd-el-Rahmân, car celui-ci mourut il y a quarante ou quarante-un ans.
Il y a sept à huit ans qu’Abou-Madian quitta le Dârfour pour éviter la jalousie de Mohammed-Fadhl, qui déjà avait fait égorger son propre frère Boukhâry. Abou-Madian passa au Kordofâl, et presque aussitôt en Egypte. Puis, sur l’invitation de Mohammed-Aly, le vice-roi d’Egypte, qui lui promit des secours, il retourna au Kordofâl. Là, Abou-Madian attendit ; mais la guerre de Syrie vint occuper les pensées et les ressources du vice-roi, et Abou-Madian resta dans l’attente plusieurs années, recevant du gouverneur Roustoum-Bey, qui commandait alors le Kordofâl, une pension mensuelle de mille piastres (250 fr.) et des rations.
Quand son Altesse le vice-roi fit son voyage au Fazoglou, Abou-Madian vint à sa rencontre. Mohammed-Aly lui donna de nouvelles espérances et lui dit de se rendre en Egypte. Abou-Madian y arriva en effet quelque temps après le retour du vice-roi. Celui-ci le fit appeler à Alexandrie, lui fit voir ses arsenaux, ses troupes, sa marine, et lui fit visiter plusieurs consuls européens, en lui insinuant de travailler à l’imiter et à policer le Dârfour, quand Dieu lui rendrait le sultanat.
Abou-Madian fit son pèlerinage et revint au Kaire. Maintenant il attend que les circonstances politiques permettent à Mohammed-Aly de lui fournir les secours dont il a besoin pour rentrer au Dârfour en vainqueur et en sultan. Selon lui, les Fôriens le demandent pour souverain à la place du sultan Husseyn, qui gouverne actuellement. Car le sultan Mohammed-Fadhl est mort depuis à peu près trois ans, selon Abou-Madian.
Quand il m’eut entendu parler avec quelque détail de son pays et des sultans ses ancêtres, il me répéta plusieurs fois ces mots : « Lorsque je rentrerai au Dârfour, il faut venir, toi, visiter ce pays. J’y établirai le mode de guerre que j’ai vu ici, j’y introduirai un autre mode d’administration ; j’ai vu l’Egypte et Mohammed-Aly, et j’espère..... — Mais, lui dis-je, les Fôriens sont peu faciles de caractère, ils sont encore sauvages ; il y a danger pour des voyageurs comme nous.... — Tout dépend du gouvernant, répliqua-t-il vivement. Déjà maintenant il y a dans mon pays des voyageurs marchands de toute religion, musulmans, coptes, chrétiens, etc. »
De là je vins à lui adresser plusieurs questions sur le Dârfour. Toutes ses réponses furent parfaitement conformes aux données de mon cheykh. Je le questionnai sur la position des provinces, sur la division du pays en apanages affectés aux grands de l’État, etc., sur les noms propres de plusieurs lieux, sur certaines coutumes, etc. Je lui demandai aussi combien d’hommes pourrait rassembler le sultan fôrien s’il faisait une levée générale. Voici sa réponse : « De mon temps, le sultan Mohammed- Fadhl fit faire une sorte de dénombrement de la population capable de prendre les armes ; tous les _rois_ du Dârfour, grands et petits, les sultans secondaires, tous les chartay enfin, relevèrent le chiffre de leurs hommes, avec les Arabes limitrophes de l’est et du nord, et le nombre d’hommes valides, jeunes ou de l’âge viril, ou _presque vieux_, se monta à environ 500,000. Il faut une instruction militaire à ces hommes ; s’ils l’avaient, je suis sûr qu’ils feraient d’immenses conquêtes. »
Je ne sais pas quelles espérances il y a à fonder sur Abou-Madian pour commencer la civilisation du Soudan ; seulement on peut dire, quant à la question de la population du Dârfour, que, d’après le langage du prince noir, le chiffre de quatre millions que j’indiquais tout à l’heure devrait être plus que doublé. Abou-Madian m’a paru être d’un caractère entreprenant, mais d’une certaine légèreté qui dénote le jeune homme. Dans certains moments, il prend des attitudes qui ont un air de dignité, puis aussitôt il passe à une très-grande familiarité et à une extrême simplicité de manières. Aujourd’hui le sultan Abou-Madian reçoit du gouvernement égyptien, comme je l’ai dit, une pension mensuelle de mille piastres avec des rations.
P.]
[Note a : 13 avril 1841. _Voyez_ le portrait d’Abou-Madian.]
CHAPITRE II.
Mœurs et coutumes des souverains du Dârfour. — Leur autorité despotique. — Investiture du sultanat ; cérémonies. — Les Habbôbah. — Réceptions du sultan au divan. — Le sultan en voyage. — Fête du revêtement des cuivres ou grandes timbales. — Repas d’épreuve ; usage de la chair humaine. — Revues. — Épreuves par l’eau de Kyly. — Fête des semailles.
Sachez que le Dieu saint et très-haut, en formant les créatures par sa toute-puissance, les a différenciées par un effet de sa sagesse, et a établi les diversités de mœurs et de natures comme un objet d’étude pour l’intelligence de l’homme, comme un sujet de méditation pour sa raison et sa pensée. En examinant les différentes formes des empires, les variétés de goûts et d’habitudes des peuples, et les résultats de ces différences, on voit que le grand Créateur (sa majesté soit glorifiée !) a multiplié les aspects des nations du monde, et leur a donné à toutes des caractères spéciaux et distinctifs, pour nous montrer l’immensité de son pouvoir et la profondeur de sa sagesse. Si on jette ses regards sur les diversités des langues des hommes, de leurs couleurs, de leurs vêtements et des habitudes de la vie, on découvre encore une preuve irréfragable de la puissance divine ; car le Très-Haut a dit dans son saint Livre : « La preuve de ma puissance se montre même dans le sommeil qui vous vient ou la nuit ou le jour, et dans les différences des langues et des couleurs des hommes. »
De plus, Dieu a imprimé un caractère aussi à chaque climat. Il y a des climats chauds, des climats froids, des climats tempérés, selon qu’ils sont ou plus près ou plus loin de la ligne équinoxiale. Si Dieu eût voulu, il n’eût fait de tous les peuples qu’une seule nation identique, mais il leur a assigné des dissemblances comme traits caractérisques ; de là, un motif qui pousse les hommes à connaître ce qu’ils ignorent. Sans ces nuances physionomiques des peuples, l’homme ne se fût pas lancé dans les plages inconnues, il n’eût pas prodigué dans les voyages ses richesses et sa vie.
Ces vérités établies, venons à notre but.
Les princes fôriens ont des coutumes différentes de celles des autres princes. Le souverain, au Dârfour, a un pouvoir despotique et sans bornes. Qu’il mette à mort des milliers d’individus, nul ne demande : pourquoi ? Qu’il dégrade, destitue, nul ne demande : pourquoi ? Ses désirs, ses volontés sont la loi suprême et absolue. Jamais d’opposition à ses ordres, quelque odieux qu’ils puissent être ; on n’a que la permission de demander grâce, et non celle de résister, ne fût-ce que par une parole. Si le sultan commet un acte d’injustice ou d’abus de pouvoir, qui suscite la haine des sujets, cette haine reste ensevelie dans les cœurs, et jamais on ne cherche à rien tenter contre son autorité.
Il est de principe fondamental au Dârfour que le souverain doit être de la famille et du sang des sultans. Jamais un individu étranger à la lignée directe des princes, fût-il même chérif reconnu comme de pure descendance du Prophète, n’a le droit de prétendre au trône.
Lorsqu’un prince est nouvellement investi du pouvoir, il se repose durant une semaine dans sa demeure, sans donner ni ordres ni défenses ; pendant cette durée de temps, nulle affaire n’est portée à son tribunal. Le sultan Abd-el-Rahmân fut le premier qu’on vit déroger à cette coutume, comme nous l’avons remarqué en parlant de son avénement.
Auprès des sultans fôriens sont de vieilles femmes appelées les _habbôbah_, qui composent une sorte de corps aulique assez nombreux. Elles sont sous les ordres d’une d’entre elles, qui a le titre de reine des habbôbah. Lorsque le sultan est sorti de la retraite de sept jours qui suit son inauguration, les habbôbah se réunissent et viennent le trouver, portant chacune, à chaque main, deux tiges de fer appelées _kourbâdj_ (de la longueur d’environ 2 pieds), et façonnées selon les _fig._ 2, 3 et 4[129] ; elles frappent ces kourbâdj les uns contre les autres, et produisent ainsi un cliquetis très-singulier.
Une de ces vieilles tient à la main une poignée ou petit balai de folioles de dattier blanchies ; elle a aussi une eau particulière, sur la composition de laquelle les habitants du pays ne sont pas d’accord. La vieille trempe dans cette eau son petit balai blanc, et en asperge par intervalles le sultan ; alors toutes les habbôbah prononcent à haute voix certaines paroles à elles seules connues. Ensuite elles reçoivent le nouveau prince au milieu de leur troupe, le conduisent en procession (_fig._ 9)[129] de sa demeure particulière (_fig._ 16)[130] au dépôt des Cuivres, c’est-à-dire aux huttes où sont les _nacârieh_, ou timbales du sultan. Une fois entrées, elles vont prendre le _nacâryeh_ appelé _mansourah_, ou victorieux, se rangent en cercle, et mettent le mansourah au milieu d’elles. Le sultan est alors seul avec les habbôbah, qui, rangées comme nous venons de le dire, battent et entrechoquent leurs kourbâdj, toujours en répétant leurs paroles mystérieuses. Après cette cérémonie, elles ramènent le prince au lieu où est le _trône_ impérial.
Quand les sept jours de repos sont expirés, le mouvement des affaires publiques recommence, et le nouveau souverain ouvre son divan.
Jamais le sultan n’adresse les paroles ordinaires de salut à personne, grands ou petits, riches ou pauvres, que par l’intermédiaire d’interprètes. Voici comment : ceux qui entrent chez le prince se mettent à genoux ; alors un interprète s’avance de son côté, et lui nomme l’une après l’autre toutes les personnes présentes, avec cette formule : « _Inau taura felân do_n_a kennyaguy dâry_ ; » c’est-à-dire, dans l’ordre des mots : « Ici, dehors, un tel, salut (vous) donne, humblement. » Quand l’interprète a fait cette cérémonie pour tous, il ajoute : « _Ky kyn dogola kéri_n_a_ ; avec eux sont leurs gens (ou leurs enfants) derrière eux. » Mot à mot : ky, _avec_, kyn, _eux_, dogola, _enfants, gens_, kéri, _derrière_, _n_a, _eux_.)
Alors les nègres placés debout derrière le sultan, et appelés _kôrkoa_ (sorte de gardes du corps), se mettent à répéter plusieurs fois : « _Do_n_arây do_n_a, do_n_arây do_n_a_, » c’est-à-dire, « Salut salut, salut salut[131]. » S’il y a une grande assemblée, on bat alors une grosse caisse en bois, appelée _dingâr_, faite en manière de cône renversé, et couverte d’une peau (voy. _pl._ IV, _fig._ 5) : cette caisse a un son très-retentissant. Lorsqu’il n’y a pas grand divan, on ne bat jamais le dingâr.
Il existe au Dârfour différents usages singuliers pour exprimer sa haute vénération pour la majesté du souverain ; ainsi, toutes les fois que le sultan crache, son crachat est aussitôt essuyé à terre, avec les mains, par un des serviteurs qui sont devant lui, et dont l’œil attentif épie ses moindres gestes et ses moindres mouvements. Lorsqu’il tousse comme pour parler, tout le monde fait _ts, ts_, c’est-à-dire le son de _t_ frappant sur _s_, et produit par le battement léger de la langue derrière la racine des dents supérieures (comme font souvent les nourrices à leurs nourrissons encore très-jeunes, pour les amuser). Lorsqu’il éternue, toute l’assemblée fait entendre un bruit comme le cri du jecko, ou comme celui par lequel un individu excite sa monture à marcher (c’est-à-dire en appliquant fortement la pointe de la langue au palais, et la détachant vivement, tout en desserrant les mâchoires par un mouvement rapide).
Quand on est en grand conseil, et que le conseil se prolonge quelque temps, on évente le sultan avec un large éventail en plumes d’autruche. Quand le prince va à la chasse, on lui fait de l’ombre avec un parasol et quatre larges éventails en plumes d’autruche, enveloppées par en bas et fixées dans un support revêtu de drap rouge. Ce genre d’éventail est appelé _rych_, ou _plumes_, et a la forme représentée dans la _fig._ 1 (_pl._ IV). On tient le parasol de manière qu’il soit au-dessus de la tête du sultan, et on porte deux éventails à sa droite et deux à sa gauche, mais assez rapprochés du parasol pour que le sultan soit de beaucoup débordé par l’ombre. Un _roi_ est spécialement chargé de la conservation du parasol et des rych, et il a à ses ordres des subdélégués qui vont toujours à pied et se relayent à tour de rôle pour ombrager le prince.
Lorsque le sultan est à cheval, son tapis est porté par un homme. La garde et le soin de ce tapis sont confiés à un _roi_ spécial, qui a aussi des serviteurs particuliers pour le porter alternativement.
Quand le sultan fait une course à cheval, si par hasard le cheval fait un faux pas et le renverse, ou si le sultan, emporté par le cheval, tombe, tous ceux qui l’accompagnent se jettent à terre de dessus leurs chevaux. Nul ne peut se dispenser de cette chute honorifique lorsque le prince est démonté. Si alors on voit quelqu’un rester en selle, et ne pas faire la chute d’obligation, on le couche à terre, et il reçoit une volée de coups, fût-il un des personnages les plus élevés, car il a forfait à son devoir et manqué de respect pour le souverain.
Quand le sultan est en divan pour rendre la justice, même en divan particulier, il ne parle jamais directement aux assistants, il le fait toujours par l’intermédiaire d’un interprète. Si l’audience est nombreuse et publique, il y a alors sept interprètes rangés au milieu du divan ; le premier est près du sultan, et le dernier près des parties plaignantes. Des soldats sont placés en ligne autour de la salle, des ulémas et des chérifs assistent aux débats et aux délibérations. La disposition de l’assemblée est représentée dans la pl. IV (_fig._ 8). Les étrangers et les parties plaignantes, _ashâb-el-dâoua_, sont à genoux, la paume des mains appliquée à terre. Les _mauguéh_, ou bouffons du sultan, sont toujours debout[132]. Le sultan salue ceux qui viennent réclamer sa justice, alors ils essuient tous le sol avec leurs mains. Celui qui prend la parole commence toujours par : « Salut à notre seigneur et maître, _sallem ala syd-na_, » s’il est Arabe ; s’il est Fôrien, il dit à l’interprète : « _Abakoury do_n_a djény_, _à_ notre _seigneur et maître, salut donne_ » (mot à mot). Si le sultan prend ensuite la parole, et répond en arabe, il dit : « _Sallem aléy_, salue- le, » et un interprète traduit ces mots par : « _Do_n_ây dây_n _syd-y_ (te) salue notre maître. » (_Dây_n, de nous, ou notre.) Mais si le sultan parle à des individus non arabes, il leur dit en fôrien : « _Do_n_a djény_, salut donne (leur). »
Ces formules ne sont pas seulement usitées au divan du sultan, elles le sont encore dans toute assemblée où il y a quelque affaire à informer et à examiner, c’est-à-dire devant les câdis et les cheykhs des villages. On ne peut traiter aucune question judiciaire sans la formule _do_n_a djény_, qu’on répète après chaque membre de phrase, ce qui allonge singulièrement les délibérations, même les plus simples. Celui qui ouvrirait une discussion sans le _do_n_a djény_, serait regardé avec dédain et considéré comme un individu incivil et très-mal élevé ; s’il est en présence d’un supérieur, d’un chef, on le rappelle vertement à l’ordre, à moins toutefois qu’il ne soit étranger ; dans ce cas, on l’excuse.
Une sorte de coutume assez bizarre des princes fôriens est le _revêtement des cuivres_ ou timbales : cette coutume est exclusive au Dârfour. Le _revêtement_ consiste à renouveler les peaux des grandes timbales appelées en Égypte _nacâryeh_. C’est une cérémonie de la plus haute solennité, et elle constitue une fête publique annuelle qui dure sept jours. Voici comment elle se passe.
Le sultan ordonne d’enlever les peaux de tous les nacâryeh dans un seul jour ; ce dépouillement terminé, on amène des taureaux de poil gris noirâtre, et on les égorge ; leurs peaux sont destinées à recouvrir les timbales.
Les Fôriens font à ce sujet un récit qui sera difficilement admis de ceux qui ont quelque intelligence ; mais au Dârfour c’est une croyance parfaitement acceptée. Les Fôriens prétendent que les taureaux dont nous venons de parler sont une espèce particulière qu’ils savent très-bien reconnaître, et qui, lorsqu’on va les égorger, se couchent d’eux-mêmes et sans que personne les tienne ou leur fasse violence. On les tue sans dire le préambule obligé : « _bism illah_, au nom de Dieu[133]. » On est persuadé, au Dârfour, que lorsqu’on tue ces taureaux, ce sont les génies qui les saisissent et les font coucher à terre.
Aussitôt que les taureaux sont expirés, on sépare la chair de la peau et des os, et on la dépose dans de grands vases de terre où on la laisse, avec du sel, pendant six jours ; le septième jour, on amène d’autres taureaux ordinaires, des moutons, des chevreaux, etc. ; on égorge le tout, et on en fait cuire la chair. Pendant ce temps, on retire la viande qu’on a mise avec du sel dans les vases de terre, on la coupe en petits morceaux, et on en mêle dans chaque marmite avec la nouvelle viande.
Des _tables_ sont préparées en nombre suffisant pour tous les _rois_, pour les enfants des sultans et pour les vizirs ; elles sont disposées par groupes et placées, relativement les unes aux autres, selon le rang des dignitaires. A chacune de ces tables est un inspecteur qui, au nom du sultan, observe quels sont ceux qui mangent et quels sont ceux qui ne mangent pas. Si quelqu’un s’abstient de manger, le sultan en est informé, et le fait saisir sur-le-champ ; car on croit que celui qui a projet ou velléité de trahison contre le souverain ne _peut_ manger de ces viandes.
Lorsque, sous prétexte de maladie ou pour tout autre motif, quelqu’un de la cour n’assiste pas à ce festin, on lui envoie chez lui quelques plats de viande, et un inspecteur sûr et dévoué l’observe. S’il refuse de manger, on le saisit, à moins toutefois qu’il ne soit très-gravement malade.
Beaucoup de Fôriens prétendent que, pour cette sorte de festin, on égorge secrètement un jeune garçon et une jeune fille qui ne soient pas encore pubères, qu’on les coupe en morceaux, et qu’on mêle leur chair, dans les marmites, à celle des taureaux et des moutons qu’on a tués. On prétend même que le jeune garçon doit s’appeler Mohammed, et la jeune fille Fatmé. Si le fait est vrai, ces hommes sont des infidèles, des barbares outrageant Dieu et son Prophète. Pour moi, je n’ai rien vu de cette cérémonie, je n’ai pas pu y assister ; jamais un étranger n’y est admis : mais j’en ai appris les détails de nombre d’individus qui m’ont affirmé et juré par serment la vérité de ce récit, de manière à ne présenter aucun doute.
Avant qu’on ne serve les viandes, on assemble tous les soldats sur la place du Fâcher, pour la grande revue ; le sultan paraît ensuite dans sa plus brillante parure et au milieu d’un nombreux cortége. Tous les _rois_, l’un après l’autre, lui font passer en revue leurs troupes et toute leur suite. Voici comment s’accomplit cette cérémonie. (Voyez _fig._ 16, _pl._ III, le _palais_ du sultan.)
Un des _rois_, avec toute sa suite, s’élance au grand galop jusque vers le sultan ; si ce _roi_ est un des plus hauts personnages de l’État, le sultan sort du milieu de son cortége, et s’avance, à deux ou trois pas, à la rencontre du _roi_. Lorsque le _roi_ est d’un rang moyen, le sultan reste en place. Dans tous les cas, le _roi_ s’en retourne avec sa suite à l’endroit où il était d’abord ; il exécute cette manœuvre trois fois, mais à la troisième fois il fait défiler ses troupes devant le sultan, et tous vont ensuite reprendre leur poste. Un autre _roi_ sort des rangs à son tour, répète la même cérémonie, et ainsi de suite jusqu’au dernier.
Quand cette revue est terminée, le sultan part au galop, et se dirige vers le _roi_ du rang le plus élevé ; de celui-là, il passe à ceux qui le suivent en dignité, et il finit par ceux de rang inférieur ; mais à chacun d’eux il adresse quelques paroles d’encouragement et de félicitation. A chaque fois qu’il arrive d’une troupe à l’autre, tous poussent un hourra accompagné de qualifications flatteuses, telles que : « O manteau (protecteur) des nations !... O souverain, arbitre des souverains !... O collier de force des rois !... O toi qui punis ceux qui te résistent ! » etc.
Ensuite le sultan rentre dans son _palais_, escorté de tous les dignitaires de l’État, des vizirs, des _rois_ et des fils des sultans ; et de là il va au dépôt des _cuivres_. Quand il y est arrivé, il prend une baguette et en frappe trois coups sur le nacâryeh-mansourah. Les vieilles, ou habbôbah, sont alors rangées autour du prince, et ont en main leurs kourbâdj qu’elles battent les uns contre les autres. Enfin, elles se disposent sur deux lignes, et sortent avec le sultan, qui marche entre les deux dernières. (Voy. _pl._ IV, _fig._ 9.) J’ai assisté à cette dernière cérémonie.
La procession se rend au lieu des assemblées du prince (_voy._ chap. IV), et alors on distribue les viandes dont nous avons parlé tout à l’heure.
Si quelque gouverneur ou vizir est absent du _Fâcher_, lors de la fête du renouvellement des peaux des _cuivres_, et qu’à son retour on le soupçonne de malveillance ou de trahison, au lieu de l’_épreuve des viandes_, on lui fait boire de l’eau de _kyly_. C’est de l’eau dans laquelle on a infusé le fruit d’un arbre appelé _kyly_ par les Fôriens. Ce fruit est semblable à une noix. On dit au Dârfour qu’un accusé à qui on fait boire de l’eau de kyly, la vomit sur-le-champ, s’il est innocent ; s’il est coupable, il peut en boire, sans vomir, une quantité considérable, et même jusqu’à une jarre. J’ai vu faire l’expérience sur un individu accusé de vol.
Il est possible que ces effets dépendent de propriétés particulières au kyly, car au Dârfour, les plantes ont, pour la plupart, des vertus singulières : nous en parlerons bientôt, s’il plaît à Dieu.
Voici une coutume remarquable des princes du Dârfour.
Le sultan possède, en propriété spéciale, des terres labourables qu’on sème pour lui chaque année. A l’époque des semailles, c’est-à-dire, après les pluies, il sort en grande pompe, escorté de plus de cent jeunes femmes, choisies parmi les plus belles, et ornées de tout ce qu’elles peuvent avoir de parures et de bijoux. Ces femmes font partie de son sérail, et sont celles qu’il aime le mieux. Elles portent sur leurs têtes des vases, appelés _omrah_, remplis des mets les plus recherchés ; elles marchent derrière le cheval du sultan avec les jeunes esclaves appelés kôrkoa, armés de lances, et avec une troupe de joueurs de flûte, qui font murmurer leurs voix en soufflant dans leurs flûtes. De leur côté, les kôrkoa les accompagnent de leurs chants. Quand les jeunes filles sont sorties de la demeure du sultan, elles se mettent également à chanter avec eux ; tout cela compose une sorte de concert des plus singuliers, et un spectacle pittoresque. Le prince, une fois arrivé en pleine campagne, descend de cheval, prend différentes graines, et, à mesure qu’un esclave pioche la terre, il les jette et les sème. C’est la première semence qui tombe sur le sol, dans la contrée où est alors le sultan. Ensuite les _rois_, les vizirs, les officiers de la cour, suivent l’exemple du souverain, et en un moment toute la plaine est semée. Cela fini, on prépare les mets apportés par les jeunes filles, on les étale devant le sultan, qui, alors se met à manger avec ses vizirs. Enfin, il remonte à cheval et retourne en grand appareil au Fâcher. Cette fête des semailles est une des plus solennelles du Dârfour[134].
[Décoration]
[Note 129 : Voir la planche IV.]
[Note 130 : Voir la planche III.]
[Note 131 : C’est là le seul salut que fasse le sultan, et cela par la voix des esclaves. Il signifie : le sultan vous salue et salue, salue et salue. — Le mot _rây_ dans cette formule est explétif.]
[Note 132 : Nous parlerons bientôt des mauguéh.]
[Note 133 : Les musulmans, avant de tuer un animal, même à la chasse, doivent toujours dire _bism illah_ ; sans cela, la victime n’est pas bénie et ils n’en mangent pas. Du reste, le _bism illah_ doit se dire avant _tout_ acte, quel qu’il soit, sans exception aucune.]
[Note 134 : Les empereurs de la Chine, comme on le sait, ont une cérémonie analogue à cette fête.]
CHAPITRE III.
Dignités et emplois. — Noms de dignités pris des diverses parties du corps. — Perception des contributions ou dîmes. — Rétributions des emplois. — Corvées. — Mauguéh ou bouffons du sultan. — L’yâkoury. — Mère et grand’mère du sultan Mohammed-Fadhl.
Sachez ceci : l’Être suprême, Dieu, dont l’essence est par elle-même sainte et pure, Dieu, le souverain arbitre de l’infinie puissance, et dont la volonté est irrésistible et absolue, a établi pour les rois de ce monde le besoin indispensable de vizirs, de ministres et de conseillers, afin de prouver à ces rois, que par eux seuls ils sont impuissants à gouverner leurs empires et à conduire leurs sujets. Ce besoin de secours et de coopération tempère la passion des rois pour la tyrannie et l’injustice. Sans ce frein salutaire, peut-être s’arrogeraient-ils même le titre de Dieu, ce nom sacré, réservé à Celui seul dont la nature est l’infini.
Mais, pour chaque région du globe, Dieu a constitué une forme et une organisation des pouvoirs. C’est par suite de cela que les noms anciens de _vizirs des khalifes_, se trouvent actuellement changés en _vizirs des rois_. Mais, de plus, il y a différentes gradations établies entre ces vizirs. Ainsi, dans l’empire des descendants d’Othmân, il y a pour dignitaires : le grand vizir, le ketkhodâ ou chef du conseil, le khazandâr ou ministre du trésor et des finances, le grand sélêhdâr ou ministre des arsenaux et de la guerre, le muhurdâr ou garde des sceaux, le dévitdâr ou secrétaire (porte-encrier), le djokhadâr ou ministre des affaires étrangères, le serr-beouâbyn ou garde général des clefs, le kâpidjy-bâchy ou chef des portes, chargé aussi d’une partie des affaires étrangères, etc. ; puis, le tutundjy ou conservateur du tabac du sultan, le cheurbetdjy-bâchy ou maître des sorbets, le caouédjy ou inspecteur du café du prince, le cafetân-agâcy ou garde-cafetan, le bechkyr-agâcy ou porte-serviette aux ablutions du sultan, les pachas, les généraux de division, les colonels, etc., etc.
Au Dârfour, par honneur pour la majesté du sultan, on applique les dénominations de plusieurs parties de son corps à la désignation des différentes dignités. L’orondolo_n_, c’est-à-dire, la tête du sultan, est un haut et puissant dignitaire, qui possède, comme prérogatives, plusieurs grands domaines. On ne salue jamais l’orondolo_n_ que par : _Do_n_arây do_n_a_, salut ! salut ! On porte devant lui un tapis, comme devant le sultan. Quand celui-ci va à la chasse ou en voyage, la fonction de l’orondolo_n_ est de marcher avec ses soldats, en _tête_ des troupes ; c’est lui qui ouvre la marche.
Le kâmneh est plus élevé en considération et en puissance que l’orondolo_n_ ; son nom signifie : le col du sultan. Le sultan est-il tué à la guerre, le kâmneh, s’il lui survit et s’il revient, est mis à mort ; on l’étrangle en secret. Son successeur est élu par le sultan nouveau. — Si le sultan meurt dans son lit, on laisse survivre le kâmneh. Les pays du Dârfour où on ne parle pas arabe appellent encore le kâmneh, aba-fory, _le père du Dârfour_. A la dignité de kâmneh sont affectés les revenus de plusieurs districts. Il a sous ses ordres de nombreux soldats et a presque la même liberté de conduite et d’action que le sultan. Il marche après les troupes de l’orondolo_n_.
L’aba-oma_n_ est presque l’égal du kâmneh, et son titre signifie les _vertèbres du dos_ du sultan. Il marche à la queue de l’armée, dont il forme l’arrière-garde. Cette arrière-garde, toujours commandée par l’aba-oma_n_, est assez forte pour pouvoir en toute occasion soutenir une attaque, une surprise des ennemis, jusqu’à ce que des forces suffisantes viennent le rejoindre et le secourir.
L’abadyma est, en autorité et en considération, au-dessus des dignitaires dont nous venons de parler. Il est accompagné de plus d’appareil et de soldats. Il a sous ses ordres douze _rois_ et reçoit le revenu de la vaste province du Témourkeh. Il a les insignes et l’entourage du sultan ; seulement il n’a pas les _cuivres_ ; il n’a que le _dingâr_. Son titre signifie _bras droit_ du sultan ; l’abadyma marche avec ses troupes à la droite du prince.
Le tékényâouy ou _bras gauche_ du sultan est l’égal en tout de l’abadyma. Il a sous ses ordres douze _rois_ fôriens des provinces du nord, et reçoit les revenus d’une étendue de pays considérable.
L’ab-cheykh ou le _père_ cheykh est au-dessus de tous les degrés précédents. Il est comme l’égal du sultan, et tous les autres dignitaires subissent l’empire de sa parole. Il possède en différents endroits un grand nombre de terres, et de plus, une province étendue. Il peut condamner à mort, sans contrôle de personne. Tout Fôrien dépend de ses volontés. L’ab-cheykh est encore appelé l’_adjyzeh_, ou le _derrière_ du sultan. Nous avons déjà parlé de cette dignité, en faisant l’histoire de l’ab-cheykh Mohammed-Kourrâ.
Il y a aussi la dignité d’émyn ; ceux qui la possèdent sont au nombre de quatre. Chaque émyn a à sa disposition plusieurs terres et des soldats, mais aucun n’a les insignes de _roi_. Les quatre émyn sont membres du conseil du sultan.
Les korâyât, bien que représentant une dignité inférieure à celle des émyn, ont cependant encore des pouvoirs assez étendus. Ils sont aussi au nombre de quatre :
Le soum-in-dogolah a un pouvoir assez étendu, un entourage d’un certain relief, des terres et de riches revenus.
Après le soum-in-dogolah viennent les chefs kôrkoa.
Mais au-dessus de ces deux derniers degrés est le mélik-ouarrébaya, personnage d’une grande considération. Les princes fôriens ne défèrent cette dignité qu’à un eunuque ; car c’est le mélik-ouarrébaya qui, après la mort de l’ab-cheykh, doit lui succéder dans la fonction de _père_, toujours dévolue à un eunuque. Le ouarrébaya a sous sa direction tous les eunuques préposés à la garde et au service du harem du sultan ; il est l’instrument des vengeances du prince, et a les prisons sous son administration. Toutes les fois que quelqu’un a encouru l’animadversion du sultan, celui-ci le livre au mélik-ouarrébaya, qui, provisoirement, le fait incarcérer. Le mélik-ouarrébaya a un assez grand nombre de soldats sous son commandement. En langue fôrienne, le nom de cette dignité signifie : _Roi de la porte du harem, de la porte des femmes_. Le roi dit ouarrébaya est subordonné à l’ab-cheykh.
Après lui vient le mélik-ouarrédayé, ou _roi de la porte des hommes_ ; car chaque demeure, soit des sultans, soit des _rois_, ou des vizirs, a deux portes spéciales, l’une pour les hommes, l’autre pour les femmes ; la première est appelée ouarrédayé, la seconde, ouarrébaya.
Au-dessous du ouarrédayé est le _roi des abydyeh_, ou esclaves. Ses fonctions lui confèrent une assez grande autorité ; il a sous sa direction tous les esclaves du sultan, qui sont hors du service immédiat du _palais_ ou fâcher, et qui sont répandus dans diverses localités avec leurs femmes et leurs enfants. Il a aussi l’administration des troupeaux du prince, et celle de tous les objets et ustensiles de voyage, tels que tentes, outres pour l’eau, etc.
Après cette charge, vient celle du _roi des cauouâr_, ou douaniers des octrois. Cette fonction donne une grande considération à celui qui en est revêtu, et lui confère l’autorité sur tous les douaniers et tous les marchands voyageurs. Ce _roi_ reçoit les revenus de plusieurs terres, et a de nombreux soldats sous sa main.
Au-dessus de lui est le _roi des djebbâyeh_, ou percepteurs des contributions. Il est entouré d’un certain appareil de représentation, et ses pouvoirs s’exerçent sur tous les points du Dârfour. C’est de lui que relèvent ceux qui lèvent les contributions de grains dans les différents pays. On entend proprement par _djebbâyeh_ ceux qui lèvent les dîmes des grains et les mettent en dépôt dans de grands réservoirs ou fossés creusés en terre, pour la consommation de la maison du sultan.
Enfin, après tous ces fonctionnaires, qui tous portent le titre de _rois_, il y a encore beaucoup d’autres espèces de _rois_.
Les simples gouverneurs secondaires de districts ou de communes sont appelés _chartây_ (au pluriel _chérâty_). Les inspecteurs des tribus portent le nom de _damâlidj_ (singulier de _doumloudj_, qu’ils prononcent _doumledj_[135]) ; chaque chartây a un certain nombre de soldats à sa disposition, et chaque doumloudj a ses adjoints ou suppôts.
De tous ces employés ou dignitaires, aucun ne reçoit du souverain ni traitement ni solde ; chacun a des terres ou apanages assignés à son titre, et dont il recueille les revenus, et, à l’aide de ces revenus, il se fournit de chevaux, d’armes, de cuirasses de mailles, de vêtements pour lui et pour ses soldats.
La dîme des grains et la dîme des bestiaux appartiennent exclusivement au sultan ; les _rois_ n’en reçoivent absolument rien ; mais chacun d’eux a, en propre, un certain nombre de feddans de terres où il sème du doukhn, du dourah, du sésame, des fèves, du coton, etc. ; les rayas, à titre de corvées, font ces semailles et en moissonnent et récoltent les produits pour les _rois_. Un _roi_, dans la circonscription qui le regarde, a encore le _hâmel_, c’est-à-dire tout ce qui s’échappe de chez les différents individus, tels que, esclaves, bœufs, menu bétail, ânes, et qu’on rencontre errants et sans maîtres. On les prend et on les vend au profit du _roi_, qui en touche le prix. De plus, tout _roi_ qui arrive dans un pays et s’installe dans ses fonctions, reçoit des cadeaux de bienvenue. Il a aussi le _khatiyéh_ (droit des fautes, ou droit de justice), c’est-à-dire ce que doit payer un coupable au juge : c’est ce qu’on appelle au Dârfour le _hokm_, ou jugement. Par exemple, lorsqu’un homme en a blessé un autre, et qu’il y a eu du sang versé, le premier paie un droit au profit du juge. Si un homme, par voie d’adultère, a rendu une femme enceinte, on condamne l’homme et la femme à payer une amende proportionnée à leurs moyens. Il y a encore _le sang_, ou droit du sang ; c’est-à-dire que si un homme est tué par un autre, le meurtrier paie une amende, ou droit du sang, dont le _roi_ partage le prix avec les parents du mort, soit que le meurtre ait été volontaire, soit qu’il ait été involontaire.
Une autre source de profits consiste dans toutes les espèces de vexations et d’avanies commises par caprice, les travaux de peine dont on charge gratis les administrés, tels que les constructions des huttes, et vingt autres corvées, le tout à l’arbitraire des chefs, qui jamais ne donnent à l’ouvrier le moindre salaire.
Enfin, parmi les emplois du Dârfour, il faut citer la _royauté des mauguéh_, ou bouffons du sultan. Je vais en parler avec quelques détails, à cause de la bizarrerie et de la singularité de ces fonctions, et de l’étrangeté des actes de ceux qui en sont revêtus.
La royauté des mauguéh est le dernier et le plus infime des emplois de la cour ; toutefois, je crois intéressant de retracer ici le portrait et les devoirs de ce genre de _fous_ attachés aux sultans fôriens.
CELUI qui a l’éternelle sagesse, celui qui donne l’intelligence et dispense les mérites, a gratifié l’homme de la raison, pour distinguer le bien qu’il doit faire et le mal qu’il doit fuir ; et il a mis en même temps en chaque individu ce penchant qui l’entraîne à suivre de préférence ses propres vues et ses propres idées, cet amour-propre qui le pénètre d’une foi plus implicite dans sa perspicacité et sa pénétration que dans celle des autres, à moins toutefois que, par illumination divine, il n’aperçoive ses défauts et ses faiblesses, et ne reconnaisse son impuissance dans la conduite parfaite de ses intérêts et de son bien-être, et dans l’application des moyens convenables pour détourner ce qui peut lui être nuisible.
Puis nous dirons : Les Fôriens ont un penchant naturel très-vif pour le plaisir, la gaieté, les jeux et les fêtes ; le moindre amusement les ravit et les enthousiasme. Ils ne passent presque pas de jour sans quelque divertissement ; _rois_, peuple, tous en cela ont le même goût et la même passion ; aussi ils ont inventé tout ce qu’il leur était possible d’inventer en instruments et moyens de réjouissance.
Chaque _roi_ a des jeunes garçons choisis pour la beauté de leur voix, et qu’on appelle kôrkoa ; ils ont des espèces de chalumeaux en roseaux, dont ils jouent en prononçant et chantant des paroles dans le chalumeau même, qui accompagne ainsi d’une singulière façon le chant de ces joueurs, et en même temps celui d’autres jeunes chanteurs : de là une sorte de concert tout à fait original. En voici la disposition : Si un _roi_ a, par exemple, dix jeunes garçons, il y en a deux ou trois qui jouent de la flûte ; un autre porte en main une longue citrouille sèche et vide, renflée en forme de tête, et prolongée par une extrémité mince par laquelle on la tient. (Voy. _pl._ IV, _fig._ 7.) On introduit dans cette citrouille plusieurs petits cailloux, et on en ferme l’ouverture avec une matière goudronnée. Celui qui porte cette citrouille l’agite, et les cailloux font alors entendre un cliquetis particulier, cadencé sur les sons et les repos des flûtes. Les six autres jeunes garçons chantent.
Souvent le sultan, dans les cérémonies, fait suivre cet appareil musical par plusieurs jeunes filles de son harem, en grande parure, et portant sur la tête différents mets pour le prince. Elles marchent derrière lui avec les jeunes garçons, en chantant avec eux et avec les joueurs de flûte ; à tout cela s’ajoute encore le jeu d’un long tambourin de bois, semblable au daraboukkah d’Égypte, et que les Fôriens appellent tikdjel (_pl._ IV, _fig._ 6). Celui qui le porte passe le bras dans la corde qui y est attachée ; il maintient l’instrument sous son aisselle, et il marche la tête en avant. On bat avec les deux mains, mais à coups mesurés, et en harmonie avec les chants des joueurs de flûte. Les paroles chantées sont toujours en fôrien.
Il y a, au Dârfour, des maîtres qui enseignent la flûte, le chant et le jeu du tikdjel.
Tout ce qui marche devant le sultan, tout près de lui et même à quelque distance, chante en chœur. On est divisé par petites troupes ; un individu de chacune d’elles chante d’abord seul, et toute sa troupe lui répond par une ritournelle à toute voix.
Lorsque le sultan sort à cheval, on bat des tambourins, et toute la foule qui le suit à pied ou à cheval chante, ce qui produit un vacarme et un brouhaha étourdissant de voix, de flûtes ou chalumeaux ; c’est un fracas à faire trembler, et qui écorche les oreilles.
Les flûtes sont appelées _tayr-al-Sayd_, oiseaux de Sayd, parce qu’il y a dans le Sayd, ou Haut-Dârfour, des oiseaux d’un chant agréable, et sur lequel les Fôriens prétendent modeler le jeu de leurs chalumeaux.
Enfin, on marie encore à toute cette _musique_ les chants des mauguéh.
Les mauguéh[136] forment une corporation assez nombreuse qui a son _roi_ particulier. Ils ont encore d’autres attributions que celles de bouffons ; entre autres fonctions, ils ont celle d’exécuter ceux que le sultan condamne à mort. Ordinairement les mauguéh ont la tête ceinte d’une sorte de bandeau portant une plaque de fer ronde qui se place sur le front et a un renflement creux ; dans celui-ci joue un fragment de fer allongé en forme de clou, et attaché par un fil qui le suspend libre au milieu de la cavité, en sorte que quand le mauguéh secoue la tête, le fragment de fer s’agite comme un battant et produit un tintement de clochette. En haut de la plaque est fixé un plumet composé d’une ou de deux plumes d’autruche. (Voyez _pl._ IV, _fig._ 10.) Sur le _tartour_, long bonnet conique, sont cousus des coquillages et des verroteries.
Les mauguéh ont plusieurs anneaux de fer ou _chevillères_ au bas de la jambe droite, et un seul à la jambe gauche. Ils portent chacun au bras un _djourâb_ ou petit sac long en cuir, pour y renfermer le bandeau et le tartour quand ils ont fini leurs séances. A la main, ils ont un bâton courbé par le haut, auquel sont suspendus des grelots.
Deux ou trois mauguéh se tiennent debout devant le sultan lorsqu’il est en divan ; quand il part en voyage ou pour la chasse, quatre ou cinq marchent devant lui, en chantant, dansant, imitant l’aboiement du chien, le miaulement du chat, et débitant maintes fadaises pour provoquer l’hilarité du public. Leurs chansons sont en langage fôrien, jamais en arabe. Leur danse ne se compose pas de contorsions de reins (comme en Egypte) ; mais ils secouent la tête, en la balançant à droite et à gauche ; ils battent aussi des jambes l’une contre l’autre ; ils font ainsi sonner le fer qui est dans le bandeau, et cliqueter les chevillères de leurs jambes. Quand le sultan est éloigné du fâcher, en voyage ou en chasse, ils ne chantent plus, mais tous ensemble, et de toute la force de leurs voix, ils crient ; _yâ, yâ !_ Et cela, tant que le prince est à cheval.
Les mauguéh ne sont pas seulement d’usage à la cour ; chaque _roi_, de degré élevé, a son mauguéh qui se tient debout devant lui dans son divan, ou qui le précède s’il est en marche.
Généralement les mauguéh ne craignent guère les accès de mécontentement et de colère du souverain. Ils ont en quelque sorte droit d’audace auprès de lui. Ils ne font secret de rien, même contre ceux qui approchent le plus près du sultan. S’ils apprennent quelque chose de répréhensible, ils le dévoilent en pleine assemblée, et dénoncent tout haut qui que ce soit, grand ou petit. Ils ne s’inquiètent du ressentiment de personne.
Quand le sultan veut publier quelque annonce, ou promulguer un ordre, il se sert pour cela d’un mauguéh, qui alors en fait la criée à la foule entre le maghreb et l’éché (c’est-à-dire, entre le coucher du soleil et la prière qui se fait à une heure et demie après).
Voici un fait relatif à ce que nous venons de dire tout à l’heure des mauguéh.
Le sultan Abd-el-Rahmân aimait les ulémas et était fréquemment avec eux le jour et la nuit. Rarement il était en conseil sans en avoir au moins un ou deux avec lui. Cette déférence suscita la jalousie des vizirs : « Comment ! disaient-ils, le sultan nous préfère ces gens-là ! il les a sans cesse à ses côtés. Certes ! après lui, nous nous garderons bien d’asseoir sur le trône un sultan qui sache lire et écrire ! » Un mauguéh entendit ces paroles. Il dissimula et attendit un jour d’assemblée générale. Les vizirs y vinrent. Le mauguéh, qui y était aussi, se mit tout à coup à dire en fôrien : « Certainement, nous nous garderons bien désormais de donner le trône à un sultan qui sache lire et écrire. » Le sultan se tourne : « Pourquoi cela ? — Parce que tu préfères la société des ulémas à celle des vizirs. » Le sultan, irrité, lance au mauguéh un regard de fureur. Le mauguéh, alors, pensant qu’il pourrait bien, s’il s’en tenait à ces mots, recevoir quelque correction un peu dure : « Moi, je ne suis coupable de rien, ajouta-t-il ; j’ai entendu ces personnages (et il montra les vizirs) dire ces paroles-là, et je les répète. » Le sultan s’adresse alors aux vizirs, et les accable de reproches. Il voulait les faire saisir immédiatement ; ce ne fut qu’après beaucoup d’efforts et de peine qu’ils se tirèrent d’affaire.
Je me dis alors, à propos de ces vizirs : « Les ignorants sont toujours ennemis des hommes instruits. » L’anecdote suivante, qui me fut racontée au Dârfour par des gens dignes de foi, en offre une preuve.
Le sultan Tyrâb fit un jour un grand festin, pour une circonstance que je ne me rappelle plus. Quand les mets furent apportés, le sultan les examina l’un après l’autre, afin de voir quels étaient les meilleurs. Il en était plusieurs que l’yâkoury Kinâneh avait préparés elle-même. Tyrâb les goûta, et les trouva excellents. Il recommanda alors de les réserver pour les ulémas. Kinâneh s’y refusa : « Suis-je donc yâkoury pour faire à manger à des cheykhs et pour voir servir aux vizirs et aux moulouk (_rois_) des mets préparés par d’autres que moi ? — Je fais donner ces mets aux cheykhs parce que ce sont les meilleurs ; tu recueilleras, pour récompense, la bénédiction de ces hommes de bien. — Laissez manger mes plats aux vizirs et aux _rois_ ; je n’ai nul besoin de la bénédiction de vos cheykhs. — Point du tout ; les ulémas les mangeront. — Ils n’en goûteront pas, je vous le jure par votre tête. » Elle eut le dernier mot, le sultan fit servir ces mets aux _rois_, et en choisit d’autres pour les ulémas.
Les mauguéh sont toujours des gens pauvres, pris dans la populace. Ne pensant qu’à mendier des uns et des autres, ils rôdent sans cesse aux portes des hauts personnages et tendent la main à tout le monde. Les grands les craignent, et les traitent avec égards, comme des espions qui ne cachent rien de ce qu’ils voient et entendent. Celui qui leur fait du bien, ils le vantent à tout venant, et se répandent en éloges sur sa générosité. Celui qui les écarte et semble les rebuter, ils le dénigrent, et vont manifestant partout leur mépris pour lui. En cela, ils sont comme les poëtes : qui leur donne a leur encens ; qui les dédaigne a leurs sarcasmes.
Il y a aussi au Dârfour la dignité d’yâkoury, et celle de reine des habbôbah ; nous en avons déjà parlé. Si le sultan régnant a encore sa mère et sa grand’mère, elles ont chacune un rang ; bien entendu, ce rang n’est pas une dignité toujours présente dans l’État ; il meurt avec celles qui en sont revêtues.
J’ai vu la mère du sultan Mohammed-Fadhl : c’était une vilaine esclave qu’on n’eût pas vendue au Dârfour pour dix talaris (50 francs). J’ai vu aussi sa grand’mère, femme vieille et laide, presque stupide et des plus hideuses qu’on eût pu trouver dans tout le Soudan. Elle avait la sotte manie, en voyage, de se faire porter à épaules d’hommes, assise sur une sorte de tabouret, et accompagnée d’une escorte nombreuse de soldats. On alla un jour lui raconter que les Fôriens disaient, en parlant d’elle : « Cette _khâdem_ (esclave) tyrannise et tourmente les gens. » Elle se montra alors au divan, dans sa hutte ordinaire, appela toute sa suite et s’écria : « _El-hâdem !_... _el-hâdem_ est accouchée d’argent, et l’argent est accouché d’or ! » C’est-à-dire : Moi, l’_esclave_, j’ai eu une fille, et ma fille a eu le sultan actuel. (Elle disait _hâdem_, au lieu de _khâdem_, ne sachant pas prononcer l’arabe autrement.)
Il y a encore d’autres emplois au Dârfour ; mais comme ils sont d’une importance minime, je les passe sous silence.
[Décoration]
[Note 135 : Ce mot arabe est le nom d’une sorte de bracelet qu’on porte au-dessus du coude.]
[Note 136 : Le mot de _mauguéh_, c’est-à-dire bouffons, fous de la cour, est un terme collectif ; il est le même au pluriel qu’au singulier. Ce nom fôrien signifie en arabe vulgaire d’Égypte, _khalbous, maskharah_, et en turk _soutary_.]
CHAPITRE IV.
Des assemblées publiques et particulières. — Disposition des lieux d’assemblée. — Le Fâcher ; Tendelty. — Demeure ou palais du sultan. — Demeures des Fôriens. — Division des habitants de Tendelty ; deux quartiers seulement ; cette division se conserve partout où va le sultan.
La demeure du sultan est dans l’intérieur du fâcher, c’est-à-dire, du lieu, ville ou bourg, qu’il s’est choisi pour sa résidence ordinaire, et les maisons ou huttes des habitants l’entourent jusqu’à plus ou moins de distance.
Cette demeure a deux portes extérieures : la plus grande est appelée _ouarrédayé_, _porte des hommes_ ; l’autre est appelée _ouarrébaya_, _porte du harem_, _porte des femmes_ (_ouarré_, porte). Chacune d’elles conduit à une cour où est le _divan_ destiné aux _medjlis_ (assemblées). Le divan du ouarrédayé est le plus spacieux ; c’est le _grand divan_. Le sultan n’y siége que dans les jours de représentation solennelle et pour les affaires de quelque importance. La construction de ce divan diffère de celle des habitations : celles-ci, comme nous le verrons, sont faites de tiges de doukhn, ou de roseaux de marhabeib. Chacun des deux divans ou lieux des assemblées est un grand _ligdâbeh_ ou _rakoubeh_[137]. Voici de quelle manière on les construit.
On se procure d’abord de longues pièces de bois brut, mais de surface aussi unie que possible, et terminées par une enfourchure (_pl._ IV, _fig._ 11). On creuse en terre des trous profonds et on plante ces bois de manière à ce que tous les sommets soient à égale distance du sol. Ces bois, disposés en lignes multiples et parallèles, forment un carré long régulier (_pl._ IV, _fig._ 12) ; ils sont fichés en terre et assujettis debout, toutes les enfourchures étant dirigées dans le même sens ; ce sont les points d’appui des _baldaya_ ou longues solives par-dessus lesquelles on place des _matârig_. Les matârig sont des faisceaux composés de quatre ou cinq branches d’arbre d’inégale longueur, maintenues solidement ensemble par des liens d’écorce, et liées à d’autres branches d’une manière continue jusqu’à ce que chaque faisceau ait la même longueur que celle qu’on doit donner au _ligdâbeh_. Quand on a préparé une quantité suffisante de ces fascines, on les réunit en forme de claie, à vides carrés, et on la pose sur les solives. Ensuite on recouvre le tout avec des faisceaux de _bouss_ ou tiges de doukhn, qu’on fixe sur les fascines au moyen de liens d’écorce d’arbre. Par là, le ligdâbeh se trouve garni d’une sorte de toiture plus solide que celle des demeures ordinaires des Fôriens.
Le ligdâbeh du ouarrédayé est le plus spacieux (il a environ 50 pieds de long), et sa hauteur est telle qu’un homme assis sur un chameau peut passer dessous sans que sa tête heurte à la toiture. Autrefois ce ligdâbeh était moins élevé ; il n’avait qu’une hauteur suffisante pour permettre à un homme à cheval de passer par-dessous.
Or, un jour, deux Arabes vinrent se présenter au sultan lors d’une grande assemblée. Tous les deux étaient des plus habiles à monter à chameau. Toutefois chacun prétendait être supérieur à l’autre. Une vive contestation s’engagea entre eux à ce sujet, et ils convinrent, pour décider la question, de faire une course à chameau[138] sous le ligdâbeh même. Un dédit fut proposé et accepté de suite. Le sultan et la foule des assistants sortirent donc du rakoubeh pour voir quelle allait être l’issue de cette joûte singulière.
Les deux champions montent sur leurs chameaux et parlent au grand galop... Ils arrivent tout près du ligdâbeh. L’un d’eux s’élance d’un bond sur la toiture, laisse ainsi son chameau franchir d’un pas rapide la longueur du ligdâbeh, en atteint l’extrémité par-dessus, au moment même où son chameau sort de dessous, se jette à cheval sur lui et continue sa course tranquillement. L’autre, en approchant du ligdâbeh, se penche, se suspend à deux mains aux flancs de son chameau et se tient ainsi jusqu’à ce qu’il soit hors du hangar.
Le résultat était merveilleux de la part des deux rivaux. Le sultan rendit justice à leur adresse, la foule vanta leur habileté et les porta aux nues. Toutefois, nombre d’assistants furent d’avis partagés ; les uns donnaient gain de cause à celui qui, s’élançant de son chameau, avait couru sur le ligdâbeh ; les autres, à celui qui s’était tenu suspendu au ventre de son chameau. Le sultan jugea en faveur du second ; mais cette aventure fit élever, depuis, la couverture du rakoubeh au degré où elle est aujourd’hui.
Quand il y a séance au ouarrédayé, le sultan est assis, au milieu même de ce divan, sur une élévation (_pl._ III, _fig._ 13)[139], au centre d’une sorte d’estrade large et carrée. A droite, est la place des ulémas, à gauche, celle de quelques chérifs et fakyh et des grands de l’Etat. En face du sultan est un grand espace libre.
Lorsqu’il y a divan général et solennel, soit pour la réception d’ambassades, soit dans les jours de fête et de cérémonies publiques, on décore l’estrade en la tapissant de pièces de soie d’un tissu épais, chamarrées d’or, et d’autres étoffes également marquetées d’or ; et on met sur l’assise supérieure une sorte de tabouret en ébène, recouvert d’un coussin de soie, sur lequel s’assied le sultan, qui alors prend un air imposant et majestueux. A ses côtés se placent les ulémas, les fakyh, les chérifs, et devant lui se tiennent debout deux _émyn_ ou vizirs. Tout en face, et assez près de son siége, est le chef des interprètes, suivi de six autres interprètes placés en ligne, à une certaine distance l’un de l’autre, mais de manière que chacun puisse entendre facilement et distinctement les paroles que lui transmet celui qui est le plus voisin de lui. Les _kôrkoa_, avec leurs chalumeaux ou flûtes, sont debout derrière le sultan, ainsi que celui qui est chargé du _dingâr_.
Les esclaves du prince, les geôliers, les exécuteurs des sentences et condamnations, sont derrière le public. Chacun a une place fixée selon son grade et son rang ; ainsi le chef des _mauguéh_ est près du premier interprète ; les autres mauguéh sont à droite et à gauche des assistants, ou derrière eux, si les côtés sont occupés par la foule.
Telle est la disposition générale des assemblées au grand divan, dont nous avons parlé précédemment ; mais celles qui se tiennent au ouarrébaya ont moins d’appareil et ressemblent presque à des conseils privés et secrets ; d’ailleurs, le ligdâbeh est ici moins spacieux. Il n’y a alors qu’un interprète devant le sultan, et un, deux, ou au plus trois mauguéh. Souvent ces assemblées ont lieu pendant la nuit, et alors le sultan est assis ; quand elles ont lieu de jour, le sultan y reste à cheval parfois durant toute la séance, c’est-à-dire pendant une et même deux heures. Il a, pour cela, des chevaux dressés et habitués à garder une immobilité parfaite.
Au divan du ouarrébaya, le siége du sultan est assez élevé pour dominer les gens de sa suite ; mais il n’y a, pour tout décor, qu’un simple tapis sur lequel sa majesté s’accroupit, et un coussin sur lequel elle s’appuie.
Du reste, dans toute espèce d’assemblée, comme nous l’avons déjà remarqué ailleurs, la formule du salut adressé au sultan consiste à prononcer ces mots : « _Do_n_ra do_n_a_. » Si sa majesté crache, on essuie aussitôt le sol à l’endroit où il a craché ; s’il tousse, comme pour prendre la parole, tout le monde fait entendre un claquement de langue semblable à celui par lequel un cavalier excite sa monture.
Au Ouadây, le cérémonial et la forme des assemblées diffèrent de tout ce que nous venons de dire. Là, on dérobe autant que possible le sultan aux regards du public ; en cela, on est d’une extrême attention, aussi aperçoit-on difficilement la face du prince. Les _rois_ eux-mêmes, ou gouverneurs, ne sont pas admis en sa présence, comme au Dârfour. Selon les Ouadâyens, cette absence de communications directes de la part du sultan inspire pour la majesté souveraine plus de respect et de crainte, donne à sa parole plus de puissance et de force. Toutefois, pour prévenir et réprimer sévèrement les actes d’injustice et de vexation, le sultan du Ouadây a des jours d’assises particuliers et périodiques ; ce sont le lundi et le jeudi : le but en cela est de maintenir l’autorité de l’État par une continuelle application des lois.
Là, on rappelle à ses devoirs le prévaricateur ; on frappe l’homme inique ; on satisfait aux droits de toutes les victimes de l’injustice ou de la méchanceté ; mais tout est disposé de manière que, dans les débats, nul ne voit le sultan ; comme nous le dirons dans la suite de ce voyage[140], la construction de la demeure du sultan ouadâyen diffère essentiellement de celle du sultan fôrien. Au Dârfour, on bâtit en briques crues, ou en terre, bien plus rarement qu’au Ouadây.
Le lieu des séances du sultan ouadâyen est une maisonnette peu élevée où il siége le lundi et le jeudi, avec quelques affidés seulement ; personne du dehors ne l’aperçoit. Le public est instruit de son arrivée au divan par le moyen d’un drapeau que l’on fait paraître au devant et en haut de la maisonnette, et par le moyen d’un _baradyéh_, sorte de daraboukkah ou tambourin, dont le son se fait entendre de très-loin. Au moment où les _kabartou_ (officiers de justice et exécuteurs des coupables) ont ouï le premier coup de baradyéh, ils se mettent à sonner de leurs longues trompes et à battre du tikdjel, pour avertir la foule et surtout ceux qui ont quelque affaire, ou en litige, ou en conseil, et qui attendent le jour des assises. Alors tout le public présent sur la grande place du Fâcher s’assied par terre.
Les _kamkolak_, ou conseillers, assistent à ces assemblées, comme juges auditeurs dans les procès et les contestations. Les principaux personnages et les hauts fonctionnaires y assistent aussi quand le sultan juge à propos de les appeler. Il en est de même des _khachm-el- kélâm_ (bouche du langage), c’est-à-dire des interprètes des _aguyd_ ou gouverneurs généraux des provinces (ceux qui sont dans leurs départements respectifs ont toujours au Fâcher leurs représentants) ; des _rois_, ou chefs des diverses administrations, quel que soit leur rang ou leur importance ; le câdy. Les chérifs et les ulémas y sont assis à part, à l’ombre d’un _séyâl_[141].
Lorsque le drapeau a paru, et que le baradyeh a donné son signal, un khachm-el-kélâm entre dans le divan de la justice par un escalier intérieur et caché, et paraît à une sorte de balcon d’où il peut entendre les paroles du sultan pour les transmettre au public. En même temps les soldats se rangent en lignes ; le câdy, les ulémas, les chérifs, les marchands prennent aussitôt leurs places respectives ; ensuite s’avancent ceux qui ont quelque affaire à soumettre au sultan ; mais ils n’ont la parole que lorsque le khachm-el-kélâm a dit : « Le sultan vous salue, gens du Fâcher ; le sultan te salue, câdy ; le sultan vous salue, ulémas et chérifs, » et ainsi de suite ; sortes de politesses qu’aux assemblées du vendredi le prince ne manque jamais de faire.
Mais revenons au Dârfour, et disons quelques mots de Tendelty, le Fâcher actuel, de la demeure du sultan, et des habitations des Fôriens.
Tendelty est aujourd’hui la capitale du Dârfour. Le prince qui choisit le premier cet endroit pour la résidence impériale, et qui en fixa les limites, fut le sultan Abd-el-Rahmân el-Yatym ; c’était en 1206 de l’hégire (1791, ère des chrétiens)[142].
Tendelty est sur un emplacement sablonneux, ou, comme disent les Fôriens, sur un _gauz_, ou plaine de sable. La ville est traversée dans sa largeur par un torrent qui est un bras du grand torrent de la longue vallée de Kou. Les pluies de l’automne (correspondant à notre été) comblent et remplissent de leurs eaux le lit de ce torrent, qui alors devient tellement profond et large, qu’on ne peut le passer qu’à une distance assez grande de la ville, du côté de l’est. A l’approche de la fin de l’hiver, ou au commencement de l’été (et cette dernière saison correspond à notre printemps), lorsque l’eau du bras du torrent est desséchée, et a laissé le sable à découvert, on creuse dans le lit de ce torrent un grand nombre de puits dont l’eau fournit ensuite aux besoins des habitants du Fâcher ou de Tendelty. Le sultan, aussi, fait usage de cette eau ; mais comme il craint que quelque malintentionné ne jette parfois dans les puits quelque sortilége, il prend son eau, par intervalles irréguliers, tantôt à ces puits, tantôt à Djédyd-el-Sayl, qui n’est éloigné de la ville, vers l’est, que d’environ une parasange.
Les habitations des Fôriens sont généralement des huttes construites avec des tiges de _doukhn_ ; elles ont ordinairement une enceinte extérieure en forme de haie, faite de branches d’arbres épineux : cette enceinte, plus ou moins distante des huttes, est appelée _zarybeh_. Une seconde enceinte, assez rapprochée des huttes, est appelée _saryf_, et est en tiges de doukhn, comme les huttes elles-mêmes. Les personnes aisées ont plusieurs huttes ; mais le plus souvent un seul saryf les entoure. La hutte particulière du maître a en outre un saryf spécial. Du reste, à la couleur blanche et propre des huttes et des saryf, on reconnaît l’état d’aisance des propriétaires ; c’est ordinairement là la mesure apparente de leur fortune ou de leur position. Les zarybeh ont souvent d’autres zarybeh secondaires dans leur intérieur, pour y mettre les troupeaux pendant la nuit : l’entrée de ces zarybeh de second ordre se ferme simplement avec des branches d’arbres qu’on y jette.
Les huttes sont rondes et présentent à peu près la figure de tentes, à sommet plus ou moins rond et allongé. Le saryf correspond au _tuzluk_, ou toile extérieure accessoire, qu’on fixe autour d’une tente pour arrêter le vent et la poussière.
Les huttes fôriennes varient de forme et de construction, bien que toutes soient arrondies ; celles des pauvres gens sont en tiges de doukhn, et n’ont parfois qu’un saryf grossier sans zarybeh, et _vice versâ_. Le but de ces enceintes, surtout dans les campagnes, est de se garantir des bêtes sauvages durant la nuit. Les huttes des grands, des émyn, des _rois_, sont construites avec le _marhabeib_[143].
Les huttes ont différents noms, savoir : les _souktâyeh_, les _toukoulty_ et les _kournouk_.
La _souktâyeh_ (voyez _pl._ III, _fig._ 14) a la forme d’une tente arrondie, mais à sommet très-élevé et très-pointu, surmonté d’un bâton traversant trois ou quatre œufs d’autruche ; ces œufs sont séparés par une sorte de jolie boule en terre cuite, rouge, très-bien vernissée, et qui est, ou le ventre d’une espèce de cruche appelée doulla_n_, ou le ventre d’une sorte d’aiguière (ibriq). Ces boules sont généralement fabriquées à Kyry, village près de Guerly, situé au bas des monts Marrah.
La _toukoulty_ est une hutte à voûte hémisphérique, soutenue par deux _dourzoyéh_, ou piliers en bois. (Voyez _pl._ III, _fig._ 15.)
La _kournouk_ est de même forme que la toukoulty, mais elle est soutenue par quatre dourzoyéh.
Les souktâyeh, les toukoulty et les kournouk de la demeure du sultan ont à leur sommet, comme celles des autres Fôriens, le bâton orné d’œufs d’autruche ; mais, de plus, elles ont, pour signe distinctif, leur toiture conique revêtue extérieurement de bandes d’étoffes rouges et blanches, placées horizontalement.
La partie inférieure des souktâyeh ou autres huttes du sultan, de l’yâkoury, des concubines, et en général de tous les grands personnages, est bâtie en terre, et tout le haut, c’est-à-dire le cône ou toit, est en roseaux de marhabeib. Ces roseaux sont le signe de la richesse ou de l’aisance des individus ; car le marhabeib est rare, il faut aller le chercher très-loin dans l’intérieur du Dârfour. Le _mur_ inférieur circulaire des huttes est appelé _dourdour_ ; son diamètre, même chez les grands, ne dépasse guère celui d’une tente ordinaire.
Tous les habitants du Fâcher, c’est-à-dire de la ville, forment deux divisions ou quartiers, le quartier du côté du ouarrédayé, et le quartier du ouarrébaya, conformément à leur position par rapport au _palais_ du sultan ; car cette demeure a elle-même ces deux divisions, entre lesquelles est le saryf spécial du prince. Les habitants du ouarrédayé, ou _porte des hommes_, sont ceux qui habitent le côté de la ville correspondant à cette partie de la demeure du sultan. Par les habitants du ouarrébaya, on entend ceux qui habitent le côté correspondant à cette partie du zarybeh impérial. (Voyez _pl._ III, _fig._ 16.)
Du reste, ce zarybeh est établi sur une légère hauteur, et arrive jusqu’à quelques pas (une quarantaine de pas seulement) de la branche du torrent de Kou, qui est au sud de l’enceinte. Cette enceinte s’étend de là, dans une longueur considérable, à plus de trois cents pas du côté du nord. Sa largeur est à peu près le tiers de sa longueur. La _porte des hommes_ est celle qui s’ouvre sur la grande place située devant le zarybeh, et appelée proprement _Fâcher_. La place a, à peu près, la forme d’un demi-cercle allongé, dont le diamètre est la largeur du zarybeh.
Le zarybeh du sultan est une haie très-épaisse faite en branches épineuses de kitir et de hachâb ; il se compose de trois rangs de ces branchages, et les deux espaces qui séparent ces trois rangs sont occupés par des troncs d’arbres auxquels on a laissé quelques gros rameaux écourtés. Ces troncs sont fichés profondément en terre, et embrassés derrière et devant par les branchages épineux. Cet assemblage forme une palissade régulière d’une hauteur qui dépasse d’assez haut la taille d’un homme ; ces troncs d’arbres s’élèvent encore au delà de la muraille d’épines. Chaque année on répare les parties du zarybeh qui paraissent endommagées. Du zarybeh aux souktâyeh du sultan, et aux autres les plus voisines, il y a un espace libre d’environ une quarantaine de pas. La demeure du sultan n’est pas située exactement au centre de Tendelty ; elle est vers le nord-ouest. La ville, dans sa plus grande longueur, c’est-à-dire du nord au sud, a une étendue d’environ une heure de marche ; elle est plus large du côté du ouarrébaya, et plus longue du côté du ouarrédayé.
La partie ouarrédayé de l’enceinte ou _palais_ du sultan, à partir du dehors, a quatre portes dont chacune est gardée par des portiers qui se relayent pour la garde à tour de rôle.
Ces portes ne sont point construites en planches réunies et assemblées ; ce sont simplement de longs rondins de bois liés entre eux avec de l’écorce fraîche, maintenus ainsi en manière de claires-voies ou grillages en bois grossier (voy. _pl._ III, _fig._ 17). Chaque porte est munie d’une chaîne de fer qui la fixe au montant de l’embrasure où elle est posée. Ce montant consiste en un faisceau de plusieurs branches solides et brutes, entre deux desquelles on passe la chaîne qui tient la porte. Pour arrêter la chaîne, on pose un cadenas dans deux de ses anneaux.
En entrant par la porte extérieure ou première porte du ouarrédayé, on débouche dans une sorte de grande cour au fond de laquelle se trouve, à gauche, le grand ligdâbeh de ouarrédayé (ou ouarrédai) ; c’est le grand divan du sultan (voy. _pl._ III, _fig._ 16), dont nous avons décrit précédemment la construction. A droite de cette même cour, est l’écurie des chevaux du sultan ; c’est un ligdâbeh au devant duquel sont les huttes des _korayât_ ou palefreniers. Le ligdâbeh des chevaux est très- long et étroit.
A droite et à gauche de la porte de la cour, sont les huttes des portiers, des esclaves, des _falganâouy_ ou huissiers-commissaires du sultan.
Au delà du long ligdâbeh, à l’extrémité la plus éloignée, sont les huttes des _cuivres_ ou timbales, et tout auprès et sur le devant, sont quelques huttes occupées par les gens affectés au soin et à la garde de ces _cuivres_.
Après la deuxième porte à droite, est le _soûm-in-dogolah_ ou la demeure des jeunes enfants élevés pour être appliqués, par la suite, au service des affaires importantes de l’État. Avant la troisième porte se trouvent les demeures des _kôrkoa_, officiers servant pour les affaires ordinaires du prince, pour son cortége, etc. Au delà, et avant la quatrième porte, sont les huttes des eunuques. Chacune de ces trois dernières portes est pratiquée dans un saryf, et chaque saryf est séparé de l’autre par un espace assez étendu.
Après la seconde porte, à gauche en entrant, est un ligdâbeh où le sultan reçoit ses officiers et les grands de l’État. Au delà de la troisième porte, se trouve encore un autre ligdâbeh, mais plus petit, où le sultan ne reçoit que ses officiers les plus intimes, ceux qui forment son conseil particulier. Enfin, la quatrième porte conduit dans un vaste espace dont la partie éloignée est occupée par les femmes et les concubines du sultan. C’est là aussi qu’est la demeure particulière du souverain, composée de deux souktâyeh dans un seul saryf circulaire.
Du côté du sud, la première porte est dite _ouarrébaya_ ou porte du côté des femmes. Elle communique à un espace plus long que large, borné à gauche par un ligdâbeh qui est à peu près le tiers du grand ligdâbeh- ouarrédai. A droite de la porte, on aperçoit, par-dessus un saryf qui s’étend jusqu’à la seconde porte, des huttes nombreuses de falganâouy et d’esclaves portiers. Après la deuxième porte à gauche, est le petit ligdâbeh el-sarh (ligdâbeh des soirées ou veillées), où le sultan passe ses soirées avec ses amis intimes et ceux qu’il invite à venir auprès de lui.
A gauche de ce ligdâbeh, est la troisième porte ou porte du harem, placée presque à l’angle du saryf. Là, comme à toutes les autres portes, sont des esclaves gardiens. Cette dernière porte conduit directement au harem ; celui-ci consiste en une quantité considérable de huttes où logent les concubines ; chacune a sa hutte particulière pour elle et pour les esclaves destinées à son service. Au delà est la demeure de l’yâkoury, et à droite est celle du sultan. Celle de l’yâkoury renferme dans son saryf sept ou huit souktâyeh, habitées par l’yâkoury elle-même et par les femmes qui lui sont attachées. Celle du sultan, comme je l’ai dit, se compose de deux souktâyeh très-hautes, encloses dans un saryf séparé et qui a deux portes. Devant le saryf du sultan, sont deux bâtisses en terre, appelées _dengâyeh_ et qui sont les garde-meubles, ou mieux, les magasins du sultan. Ces deux bâtisses sont en terre, pour éviter que, si par hasard le feu prenait dans les souktâyeh, l’incendie gagnât les parures, habits, argent et objets précieux enfermés dans les dengâyeh. Enfin, à gauche, est un très-long ligdâbeh, sous lequel des femmes esclaves sont occupées, tous les jours, à moudre le doukhn et le blé entre deux pierres. Ces femmes, dont les huttes sont devant leur ligdâbeh, sont appelées _marâhyk_ (_marhâkah_ au singulier), c’est-à- dire, _meunières_.
Tous les habitants de Tendelty restent et doivent rester invariablement dans la partie de la ville où ils se sont établis, c’est-à-dire, ceux du quartier ouarrédai, dans le ouarrédai, et ceux du quartier ouarrébaya, dans le ouarrébaya, et cela de père en fils. De plus, celui qui a été élevé à un emploi établit sa hutte à l’endroit, ou tout près de l’endroit assigné pour demeure à quiconque gère cet emploi. Jamais celui dont la place est au quartier ouarrédayé ne va se fixer au ouarrébaya, et _vice versâ_.
La règle qui détermine le lieu de la demeure de chaque fonctionnaire n’est pas seulement obligatoire et observée pendant le séjour à la ville ; elle l’est aussi en voyage, en expédition de guerre. Ainsi, lorsque le sultan se met en route avec ses troupes, une fois que sa tente est dressée, toute l’armée dispose les siennes par rapport à celle du sultan, et conformément à la place relative qu’occupe chaque chef de corps au Fâcher ; de telle sorte qu’il n’y a réellement de différence, entre la disposition du camp et celle de la ville, que par l’ampleur et la distance des demeures de chacun, et par la surface qu’elles couvrent. De cette manière, chaque individu sait toujours où est la place des personnes qu’il cherche ou qu’il connaît ; car, encore une fois, le camp représente parfaitement la ville. Aussi, quand le sultan arrive de nuit, par exemple, au lieu qu’il a désigné à l’avance pour la halte, il sait, sans qu’on le lui dise, où est plantée sa tente, et il s’y rend directement. Il en est de même pour tous les émyn, les vizirs, etc. ; tous connaissent où doit être leur place, puisque partout elle est invariable.
Il résulte de cet arrangement que si le sultan fait appeler quelqu’un pendant la nuit, l’envoyé n’a pas à chercher ; il va droit à la demeure ou à la tente de celui qu’il doit amener. De même, lorsque, par exemple, un vizir ou un _roi_ a besoin d’un individu, l’envoyé qui va le querir n’a pas à se fatiguer ; car tous connaissent la demeure et la place de tous, vu que celles-ci sont toujours et partout dans la même position relative.
Cette singulière habitude d’ordre est remarquable comme moyen d’administration.
[Décoration]
[Note 137 : Les noms de _ligdâbeh_ et _rakoubeh_ signifient _hangar_, ou mieux, une _halle_ ouverte de tous côtés, comme nos grandes halles : tel est, en effet, tout ligdâbeh. Si cette halle a une enceinte, par exemple, en tiges de doukhn, elle ne porte plus le nom de ligdâbeh ou de rakoubeh, mais celui de _karabâbeh_.
(_Note du cheykh El-Tounsy._)]
[Note 138 : Il s’agit probablement de l’espèce appelée heguin ou hedjin, dromadaire.]
[Note 139 : C’est simplement une assise isolée, bâtie en terre, d’environ un pied et demi de hauteur, et couronnée d’une crête ou bord saillant, d’une palme de haut. L’élévation centrale est également de forme carrée, de même hauteur que l’assise inférieure, et bordée comme elle d’une saillie. Toutefois, la partie de cette saillie qui fait face au public est échancrée au milieu, pour laisser plus facilement passer le sultan quand il va s’y asseoir. Cette espèce de _siége impérial_ est donc formée de deux assises. Le dessus est couvert d’une couche assez épaisse de sable fin et très-blanc, qu’on va chercher dans certaines localités du Dârfour ; ailleurs, le sable est d’une nuance gris-fauve.]
[Note 140 : Le voyage au Ouadây.]
[Note 141 : Le séyâl est une espèce d’acacia, de moyenne hauteur, à écorce verte assez foncée. Lorsque le cheykh était au Ouadây, il y avait sur la place du Fâcher de ces arbres plantés depuis quelques années pour ombrager ceux qui avaient des affaires à suivre au tribunal, et d’autres pour abriter les kamkolak. Il vit là trois ou quatre séyâl, extrêmement vieux, à l’ombre desquels vient s’asseoir le sultan, surtout le vendredi (le dimanche des musulmans), et les jours de revue des troupes. Le prince reste la figure presque entièrement couverte, et est entouré d’assez de serviteurs, d’esclaves et de courtisans, pour ne pas être facilement aperçu.
(_Note écrite d’après les renseignements du cheykh._)]
[Note 142 : Cependant, Browne, en 1793, plaçait la capitale à Cobbé (Kôbeih). Voyez _Travels in Africa_, etc., by W. G. Browne. Lond. 1799, pag. 194 et suivantes, ainsi que la carte.
J.—D.]
[Note 143 : Voy. le chapitre des plantes du Dârfour.]
CHAPITRE V.
Vêtements et parures ; relations des sexes. — Anecdotes ; ivrognerie ; fiançailles. — Résection ou circoncision des filles.
La forme des vêtements, au Dârfour, est en rapport avec l’extrême chaleur du climat : la température élevée ne permet pas d’en porter d’autres que de légers ; mais ces vêtements diffèrent entre eux et sont très-variés.
Les riches ont des habits blancs ou noirs, d’un tissu très-fin, les pauvres sont vêtus grossièrement. Le sultan, les grands, les _rois_, portent tous, en forme de chemises, deux vêtements faits d’étoffes fines, importées d’Égypte ou fabriquées au Dârfour. Les vêtements blancs sont d’une blancheur éblouissante ; mais, blancs ou noirs, tous sont d’une propreté parfaite. Sous le rapport du costume, le sultan se distingue, parce qu’il a, de plus que les deux chemises, un cachemire en turban sur la tête ; ce qui n’est permis à qui que ce soit. Outre cela, il s’enveloppe la face avec une mousseline blanche qui fait plusieurs fois le tour de la tête, puis est ramenée sur la bouche et sur le nez, et ensuite sur le front, en telle sorte qu’on n’aperçoit absolument que les yeux[144]. L’orondolo_n_, le kâmneh, et les enfants mâles de la famille des souverains, se couvrent aussi le visage comme le sultan.
Le sultan se distingue encore de tous par son cimeterre doré, par sa petite giberne sacrée, brodée en or (où sont enfermées ses amulettes), par l’ombrelle et par le rych, ou éventail en plumes, qui l’abrite du soleil quand il est à cheval, par sa selle dorée et ses étriers dorés, enfin par le harnachement de son cheval, harnachement que personne ne doit avoir semblable au sien. Au palais, nul que lui n’a la face enveloppée. Les autres personnages que nous avons indiqués n’ont le droit de s’envelopper la figure en sa présence que lorsqu’ils sont à cheval avec lui. Ils se l’enveloppent encore lorsqu’ils sont dans les provinces qu’ils ont en apanage, ou dans leurs divans particuliers.
Les étoffes ordinaires dont les riches, au Dârfour, se font des vêtements, sont la mousseline et le calicot (anglais) ; les habits de soie sont pour les grandes cérémonies, telles que les jours de fête, le jour du renouvellement des cuirs des timbales.
Le _malhaf_ est une grande pièce d’étoffe que les Fôriens de la classe aisée se jettent à plusieurs tours sur les épaules en manière de baudrier, et qui a la forme et l’apparence des _milâyéh_ d’Egypte[145]. Le malhaf est en mousseline, ou bien en _ilâdjéh_ ou _ilâguéh_[146], mais toujours avec de longues franges. On s’en drape en sautoir redoublé, c’est-à-dire, sur les deux épaules, comme je viens de l’indiquer, ou bien en cercle tombant de la nuque sur le devant de la poitrine, les bouts rejetés par-derrière le dos. Lorsque quelqu’un, vêtu du malhaf, paraît devant le sultan, il le met aussitôt en ceinture ; c’est une règle de bienséance et de décorum.
Il y a quelques vêtements dont l’étoffe est fabriquée au Dârfour ; tel est le _kelkef_ ; ce sont des pièces d’étoffe de coton, d’un tissu fin, longues de vingt _pyk_ (environ dix aunes) et larges d’un pyk.
Les gens de moyenne condition font usage de certaines étoffes étrangères ; tel est le _chauter_. Le chauter est à peu près semblable à l’_abak_ bleu[147]. Les pays de l’ouest du Soudan, c’est-à-dire, le Ouadây, le Barnau et le Bâguirmeh, expédient au Dârfour le _teiko_ et le _godâny_ ; ce sont deux étoffes étroites dont le lé n’a pas plus de deux pouces de large, ce qui exige un assez long travail pour les coudre en vêtements. Le teiko et le godâny sont noirs ; mais le godâny a un reflet rouge, semblable au reflet gorge de pigeon noir. J’ai remarqué, chez les personnes qui portent des vêtements de godâny, que, quand elles tirent des crachats de la poitrine, ces crachats sortent noirâtres, ce qui est dû à l’_indigo_ qui, absorbé par les pores cutanés, est conduit jusque dans les poumons et dans les mucosités qui s’y forment.
Les riches, tels que sultan, vizirs, _rois_, etc., outre leurs deux vêtements, ont encore le caleçon. Pour la tête, ils ont le _tarboûch_ ou calotte rouge. Les autres Fôriens n’ont sur eux qu’un seul habit, un malhaf s’ils sont dans l’aisance, et un caleçon ; ils ont sur la tête une _takyéh_[148] blanche ou noire, mais le plus grand nombre des Fôriens va nu-tête.
Les femmes portent en ceinture un _mizar_, sorte de grande serviette qu’elles assujettissent par un nœud, et qu’elles appellent _ferdéh_. Les jeunes filles se cachent la poitrine avec une petite serviette appelée _dourrâah_, et qui, pour les filles des riches, est en soie, ou en ilâdjéh, ou en calicot ; parmi les pauvres, elle est en _tékaky_ ou toile de coton. Toutes les filles se ceignent les reins avec un large cordon en fil pour y attacher leur _confous_. Le confous est une bande d’étoffe, large de quatre pouces et longue d’environ trois pyk. Elles en arrêtent une extrémité par-devant, dans le cordon dont nous venons de parler, et conduisent l’autre extrémité entre les cuisses et la fixent à ce même cordon par-derrière ; ce qui ressemble absolument à la _garniture_ dont usent les femmes des pays plus civilisés à l’époque de leurs menstrues ; seulement les Fôriennes ne mettent pas le confous simplement comme _garniture_ menstruelle : elles le portent en tout temps.
Quand une fille se marie, elle se pare d’un grand _izâr_, appelé _taub_ dans le pays ; c’est comme un grand drap dont elle s’enveloppe et qui lui tombe de la tête aux pieds. Il varie de nature selon la condition des individus, chez les pauvres et chez les riches. Les femmes de la classe inférieure ont leur _taub_ en tékâky, et ceux de la classe aisée, en chauter, en kelkef, en teiko, en godâny, ou en calicot fin, mais jamais en soie, ni en ilâdjéh.
Les femmes ont pour parure le _khozâm_, anneau qu’on suspend à l’aile du nez. Chez les riches, il est en or ; chez les gens de moyenne aisance, il est en argent, et chez les pauvres, il est en cuivre. Le khozâm est de deux sortes : c’est un anneau simple ou bien en cercle et finissant par une pointe. Le premier est ouvert pour y adapter un grain de corail rouge (_fig._ 18, _pl._ IV). Le second, terminé par une longue pointe, est aussi un anneau, mais, dans plus de la moitié de la longueur, il est fort et épais, et l’autre partie est assez mince pour qu’on puisse y enfiler trois ou quatre grains de corail rouge, séparés entre eux par un grain d’or, ou trois grains dont celui du milieu est en or. Le commencement de cet anneau, du côté épais, porte un renflement quadrilatère. (Voy. _fig._ 19, _pl._ IV.)
Les femmes ont aussi de grands pendants d’oreilles en argent, dont chacun pèse parfois un demi-rotl[149] ; pour qu’ils ne fatiguent pas les oreilles, elles les attachent au moyen d’un fil par-dessus la tête. Ces pendants sont de grands anneaux dont une extrémité se termine en pointe, et l’autre en un renflement à quatre faces, comme celui du khozâm (_fig._ 19, _pl._ IV). Les femmes qui ne peuvent avoir ni khozâm, ni pendants d’oreilles, bouchent le trou de l’aile du nez avec un petit fragment de corail rouge, ou avec un kharâz oblong, et le trou qu’elles se font aux oreilles, avec de la moelle de roseau de doukhn, ou un petit morceau de bois.
Les colliers sont de diverses espèces. On les compose de kharâz[150], dont voici plusieurs variétés :
Le _mansoûs_, grains d’ambre jaune, ronds ou aplatis ; différant de nuances et de volume.
Le _reych_, kharâz allongé, blanc, bariolé circulairement de raies plus blanches que le fond du kharâz, et de raies brunes. Il y en a de plusieurs espèces ; celle qui est la plus recherchée et la plus chère est le _soumyt_, qu’on apporte de l’Inde et qui est dur comme du marbre. Il est en petits cylindres à raies très-nombreuses.
L’_aguyg_, grains rouges généralement sphériques, de différentes grosseurs en cornaline ou en agate véritable[151].
Il y a aussi deux espèces de corail : le _gass_, qui est en cylindres, et le _mouderdem_, qui est en petites sphères.
Les _dem er-raâf_[152] sont des kharâz en verre, d’un rouge foncé, de forme cylindrique ou sphérique. On les apporte d’Europe.
Le _fâo_ est un corail artificiel, en grains arrondis, et en cylindres.
Les colliers de kharâz sont la principale parure des Fôriennes. Selon leur richesse ou leur condition, les unes en portent qui sont à un seul rang ; d’autres à double rang, (_fig._ 20, _pl._ III), d’autres à trois rangs. Mais ceux des femmes, même les plus riches, n’en ont pas plus de quatre (_pl._ III, _fig._ 21). Les kharâz des colliers sont agencés et mêlés avec beaucoup de recherche, de manière à présenter un coup d’œil agréable.
Les Fôriennes portent encore des _tamyméh_, espèce de petits chapelets- _talismans_ flottants aux côtés de la tête, faits avec de petites graines appelées _chouch_, d’un rouge de balauste, d’un poli vif et brillant, marquées chacune d’un point noir[153]. Il y a encore le _ouadà_, petit coquillage allongé, ouvert sur sa longueur, et le _foul_, c’est-à-dire la fève. Cette fève est de différentes couleurs ; il y en a d’un rouge clair, de jaune-paille, de couleur noire, de couleur de miel. On perce le _chouch_, le _ouadà_ et le _foul_ pour y passer des fils. On fait avec le chouch seul des tamyméh ou chapelets-amulettes, au bas de chacun desquels on suspend un grelot ou un ouadà. On dispose aussi les ouadà en grappes ; pour cela, on les assemble quatre à quatre (_fig._ 22, _pl._ III), et chaque étage est séparé par des kharâz bleus.
Autour des reins et sur la peau, les Fôriennes portent différentes sortes de kharâz. Chez les femmes riches, ces kharâz sont du volume d’une noix, et sont appelés _rougâd-el-fâgah_ (le sommeil du repos) ; chez les femmes de moyenne aisance, c’est le _mangour_, et chez les femmes pauvres, le _harich_ ou le _khaddour_. Ces sortes de parures se font en Syrie. Le rougâd-el-fâgah est d’un poli parfait et de couleur verte, ou bleue, ou jaune.
Le _michahréh_ est un kharâz noir piqueté de points blancs ; c’est une variété du _mangour_, mais il est plus petit, hérissé d’aspérités, et a un aspect assez grossier.
Le _harich_ ressemble au mangour et au michahréh, mais il est en grains du volume de grains de chapelet, raboteux et sillonné de stries.
Le _khaddour_ est allongé, rouge ou blanc.
Les femmes portent au bras un bracelet appelé _médraah_ (_brassière_), qu’elles placent au-dessus de l’articulation du bras avec l’avant- bras[154]. Ce bracelet, ordinairement, est en kharâz cylindriques, appelés _choûr_, dont chacun a presque deux pouces de long. Il y en a de blancs et de noirs. On les alterne régulièrement, et après chaque couple on met un grain de corail naturel ou de corail cuit ou artificiel, ou bien un grain de dem-er-raâf, selon la condition de chaque personne.
La parure des Fôriennes compte encore un ornement appelé _laddây_ ; c’est un fil d’argent, épais, demi-circulaire, et dont on a courbé les extrémités en crochet comme un hameçon, pour y fixer un fil fin en cuivre, dans lequel on passe des _mansous_, du corail et des aguyg. Ce fil de cuivre, ainsi attaché par les deux bouts, représente la corde d’un arc (_fig._ 23, _pl._ III). Cette corde se pose transversalement au haut du front, et le fil d’argent est dans les cheveux sur le haut de la tête.
Les bracelets sont en ivoire, ou en corne, ou en cuivre ; ceux en corne sont appelés _kym_. Les filles des riches portent en même temps des bracelets d’argent et des bracelets d’ivoire. Au bas de la jambe, les Fôriennes ont des _khalkhâl_ ou _chevillères_, toujours en cuivre. Les femmes pauvres les portent en cuivre rouge, et les riches, en alliage de cuivre et de zinc. Le zinc fait passer la couleur rouge ordinaire du cuivre à une nuance qui se rapproche du jaune d’or.
Les Fôriennes se tissent des espèces de bandeaux avec de petits kharâz de diverses couleurs, dont elles se parent le front : elles se fabriquent de même des bracelets.
Elles emploient comme parfums le _sunbul_[155] le _mahleb_[156], le _ka’b-et-tyb_[157], le bois de sandal, et une autre substance qui ressemble à un petit coquillage oblong, appelé au Dârfour _dhoufr_[158], et qui est d’un roux brun ; il y a aussi le _cheybéh_ (espèce d’armoise mêlée de souchet) et le myrte. Certains d’entre les grands personnages se parfument avec les peaux qui ont servi d’enveloppe au musc. Il y a encore au Dârfour un arbre très-odorant que les naturels appellent _dâyog_, dont le fruit est une baie rouge avec une légère nuance jaune. Les femmes pulvérisent les baies desséchées du dâyog et en mêlent la poudre à leurs autres parfums. Cette baie est grosse comme celle de la morelle noire.
Le _keuhl_ dont les Fôriennes se noircissent les yeux est l’_athmed_[159] pulvérisé ; elles ne le mettent pas dans l’intérieur de l’œil, comme en Egypte ; elles l’étendent seulement à la surface extérieure des paupières supérieure et inférieure, en l’y fixant au moyen d’un corps gras. Elles en colorent aussi les paupières de leurs amants ou fiancés ; c’est pour cela qu’on voit nombre de garçons avec les yeux enduits de keuhl.
Il est d’habitude que l’amant ou le fiancé reçoive de celle qu’il aime quelque objet de sa parure ; il s’en pare à son tour avec une sorte d’orgueil, et ne s’en sépare plus. S’il lui arrive quelque chagrin ou quelque accident, il dit, en forme de consolation : « Je suis le frère (l’amant) d’une telle. » Dans les mêmes circonstances, l’amante ou la fiancée se console par de semblables paroles.
La jalousie est rare chez les Fôriens d’origine. Si un mari, en rentrant chez lui, trouve un homme en tête-à-tête avec sa femme, il n’en prend nul dépit, à moins qu’il ne les surprenne en flagrant délit. S’il trouve quelqu’un avec sa fille ou avec sa sœur, il ne s’en formalise pas non plus, souvent même il s’en réjouit ; il voit en cela l’augure d’un mariage.
Lorsque la gorge d’une jeune Fôrienne commence à s’arrondir, on assigne à cette fille une hutte à part où elle couche seule ; celui qui s’est pris d’amour pour elle vient la voir quand il le veut, et passer la nuit avec elle. Plusieurs filles deviennent ainsi enceintes ; en cela il n’y a ni honte ni déshonneur, même s’il y a eu inceste. Les enfants, garçons ou filles, nés de ces relations sont mis sur le compte d’un oncle maternel. La fille qui en provient est mariée plus tard par cet oncle, qui profite alors du douaire que paye l’époux. Ce douaire, quand la fille est jolie, peut être très-considérable. Il serait impossible d’empêcher ce commerce des hommes et des femmes et de les tenir séparés. Souvent un père de famille ne peut pas, même dans sa propre maison, garder sa fille intacte, fût-il de condition élevée ; et s’il est pauvre, il s’expose à être hué, tourmenté, et parfois même à être tué.
Les riches, les personnages dont la position inspire le plus de respect et de considération, et qui ont à leurs ordres nombre d’esclaves et de serviteurs, ne sont pas plus que les autres exempts des conséquences de cette habitude. Il se trouve toujours quelque amant qui, par stratagème, par exemple, sous un déguisement de femme, pénètre de nuit auprès de leurs filles.
Un des grands du Dârfour avait sept fils et une fille d’une beauté parfaite. Plusieurs prétendants avaient demandé sa main et avaient été refusés. Le temps passait, et la jeune fille avait toujours été respectée. Elle eut recours à la ruse, et elle parvint à introduire chez elle un beau garçon plein de courage et de résolution. Ils demeurèrent ensemble tant qu’il plut à Dieu. Les parents du jeune homme, inquiets de son absence, le cherchèrent partout. Nul ne savait ce qu’il était devenu... Sa maîtresse l’ayant fait boire, l’ivresse lui exalta l’esprit ; il voulut sortir. « Attends jusqu’à la nuit, » lui dit son amie. — « Non, dit-il ; je veux partir à l’instant même ; » et il sort. Le père et ses sept fils étaient alors assis à l’entrée de leur demeure. Dès qu’ils aperçoivent le jeune homme, le père crie au portier : « Ferme la porte. » Et il ordonne en même temps à ses esclaves de s’emparer de l’intrus. On l’assaille, on l’entoure, il se défend avec fureur, nombre de gens sont blessés. Les sept frères accourent en armes et se précipitent sur lui pour le tuer. Il les conjure de se retirer, de se garder de l’approcher, et de le laisser partir. Ils s’élancent sur lui. Il les évite adroitement, les écarte et les frappe..., un d’eux tombe mort à ses pieds. Irrités de ce coup, les autres se ruent sur leur ennemi. Il les tient en échec, frappe à droite et à gauche ; il en tue encore cinq et blesse le septième. Le père, effrayé, s’écrie : « Ouvrez- lui la porte. » Elle s’ouvre, et il s’échappe. Il n’avait pas reçu une seule blessure. — On ne sut jamais qui il était ; car il était déguisé. La jeune fille fut ainsi cause de la mort de ses frères et de la désolation de sa famille.
Ces aventures se renouvellent assez souvent et font couler beaucoup de sang impunément, car celle qui a causé de tels malheurs ne découvre jamais ni le nom du meurtrier, ni sa famille. Quelques questions qu’on lui fasse, jamais elle ne donne d’autre réponse que ces mots : « Je ne le connais pas, je ne sais pas qui il est. » Aucune famille dans laquelle il y a une fille ne peut se croire à l’abri de ces accidents, à moins que la fille ne soit laide ou malade.
Le sultan Abd-el-Rahmân fit tous ses efforts pour détruire ces abus ; il ne put y réussir. Il apostait dans les marchés un certain nombre d’eunuques avec consigne d’empêcher les conversations par lesquelles les femmes et les hommes pouvaient s’entraîner réciproquement à des relations illicites ; mais par mille ruses bizarres on déroutait cette police. Ainsi un individu qui passait près d’une jeune fille qu’il trouvait de son goût, lui disait : « Jeune fille, qu’est-ce que c’est que cela ? ta vilaine tête est comme le vilain sommet de cette _souktâyeh_ (cette hutte). — Quelle souktâyeh ? répliquait la fille avec un ton de colère simulée ; où est cette vilaine souktâyeh qui est comme ma tête ? — Celle-là. » Et la lui montrant du doigt, il la lui faisait connaître. Puis le soir, la jeune fille s’y rendait pour y passer la nuit. Et les espions du sultan étaient mis en défaut.
Abd-el-Rahmân chercha vainement aussi à empêcher l’ivrognerie ; la ruse encore déjoua ses efforts. Un individu entrait-il chez un marchand de _vins_[160] pour boire, il faisait mine, pour ceux qui l’observaient, de vouloir acheter du pain, et disait au marchand : « _tougourou ba in-sa_, avez-vous du pain[161] ? » Si le marchand craignait que l’individu ne fût un espion, il l’éconduisait en lui répondant : « _aki-ba_, il n’y en a pas. » S’il le connaissait pour être étranger à la police, il le faisait entrer chez lui et lui donnait ce qu’il demandait.
Le sultan, sachant que beaucoup de grands personnages étaient adonnés à la boisson, allait jusqu’à faire flairer la bouche de tous ceux qui l’approchaient. Mais ceux-ci, pour faire disparaître l’odeur du vin, mâchaient des feuilles d’un arbuste appelé dans le pays _chàlaub_[162]. Après qu’ils avaient bu jusqu’à satiété, s’ils mâchaient de ces feuilles, leur bouche perdait entièrement l’odeur de vin.
L’habitude de boire est dans la nature de tous les Fôriens ; elle est comme incarnée dans leur sang. Elle a pris chez eux force de besoin irrésistible, bien qu’elle soit réprouvée par la religion.
Lorsqu’un homme pauvre est près de se marier et que personne de sa famille, parmi ceux qui sont le plus à l’aise, ne lui donne de quoi suffire aux dépenses de ses noces, il va, le jour du mariage, là où paissent les troupeaux de ses parents les plus proches, et il coupe les jarrets à autant de bêtes qu’il lui en faut pour son festin, à un ou deux taureaux ou bien à un chameau, lorsqu’il n’y a que de ces derniers animaux. S’il n’y a pas de gros bétail, il égorge un certain nombre de moutons, selon son besoin. Quand le propriétaire lui cherche querelle et le repousse, le marié l’attaque, l’accable de coups et va parfois jusqu’à le tuer. Le propriétaire qui s’est refusé à laisser prendre les animaux blessés fait comparaître le marié devant le câdy, et le fait condamner à payer le dégât ; celui-ci le rembourse peu à peu, et à mesure qu’il en a le moyen.
Chez les Fôriens, quand on a circoncis un enfant mâle, les plus jeunes garçons de l’endroit, ainsi que les parents, les amis et connaissances, se rassemblent chez lui du troisième au septième jour après la cérémonie ; ils s’arment de _safrouk_[163], et vont courir et se répandre dans le pays et dans les villages circonvoisins. Toutes les poules qu’ils y rencontrent, ils les tuent, ou les prennent en vie s’ils le peuvent. Ils amassent ainsi une énorme quantité de volailles. Nul ne s’avise alors de s’opposer à eux ; quiconque les veut arrêter est battu. Il profitent du bénéfice de la loi, qui n’applique pas de punitions aux individus très-jeunes.
On _circoncit_ aussi les jeunes filles. Cependant, cette habitude n’est pas générale, et le mode d’exécution diffère. Ainsi, les Fôriens d’origine ne circoncisent jamais leurs filles. Chez d’autres, et cela surtout parmi les grands, on ne pratique qu’une légère résection des nymphes et du clitoris, comme en Egypte. Mais les autres font une résection longue et assez profonde, et enlèvent assez de chairs pour que la vulve se close entièrement par la cicatrisation. Immédiatement après l’opération, pour conserver libre l’issue de l’urine, on assujettit dans le méat urinaire une canule en fer-blanc.
Quand les filles qui ont été ainsi _circoncises_ se marient, l’époux ne peut arriver à l’accomplissement de l’acte matrimonial, qu’on ne lui ait ouvert préliminairement le passage avec le rasoir. Il y a des femmes commises exprès pour cette opération : au moment de l’accouchement, elles appliquent encore le rasoir, si elles le jugent nécessaire.
Le dernier genre de circoncision est surtout en usage parmi les pauvres. Comme leurs filles sont presque continuellement en relation avec les hommes et passent les nuits avec eux, on veut, par l’occlusion de la vulve, empêcher qu’elles puissent être déflorées dans leurs accointances illégitimes. Toutefois, il arrive encore que plusieurs d’entre elles deviennent enceintes, et même sans que la barrière résultant d’une telle opération ait disparu.
Au moment de l’opération, les hommes se tiennent hors du lieu où est la patiente ; les femmes seules sont auprès d’elle. Si la jeune fille profère une seule plainte, un seul cri durant la résection, on l’accable d’injures et on l’abandonne à elle-même ; si elle souffre sans rien dire, tous ses parents, selon leur degré d’aisance et de parenté, lui envoient des cadeaux. L’un donne une ou plusieurs vaches, l’autre une esclave, l’autre une ou plusieurs brebis ; et ainsi elle se trouve posséder une certaine richesse. Ensuite, si son père et sa mère sont dans l’aisance, les présents qu’ils lui font sont encore plus abondants que ceux de tous ses parents ensemble.
Lors de la circoncision des filles, on célèbre des réjouissances toujours accompagnées de repas.
Généralement on fixe à une haute valeur les _douaires_[164] exigés pour le mariage d’une fille. Si la fille est jolie, ses parents, fussent-ils même des plus pauvres, ne la marient pas à moins d’un douaire qui est parfois de vingt vaches, avec un esclave mâle et une esclave femelle ; mais le père et la mère gardent tout cela pour eux, et ne concluent explicitement et légalement les fiançailles qu’au prix, par exemple, d’une génisse. Aussi les Fôriens aiment beaucoup mieux avoir des filles que des garçons. « Les filles, disent-ils, remplissent l’étable, et les garçons la ruinent. »
La jeune fille, une fois mariée, reste encore un ou deux ans à la maison paternelle, mais avec son mari ; ce n’est qu’avec beaucoup de difficultés qu’il parvient à l’emmener chez lui. Il est vrai que, pendant tout cet intervalle, les dépenses domestiques sont faites par le père de la femme : tout ce que le mari apporte à la maison est considéré comme cadeau.
Lorsqu’un individu est fiancé à une fille, s’il fréquentait précédemment le père et la mère de sa future, et si celle-ci fréquentait aussi le père et la mère du prétendant, les relations des deux familles sont interrompues du jour même de la demande en mariage ; ils se deviennent tous absolument étrangers. Alors, si le fiancé aperçoit de loin le père ou la mère de sa future, il prend un autre chemin que celui où il les voit : le père et la mère en font de même à son égard. La fille évite également la rencontre du père et de la mère de son futur époux. Durant tout le temps qui s’écoule jusqu’à l’époque du mariage, lorsque le fiancé va chez sa future (il la voit dans la chambre qu’elle a pour demeure spéciale), il fait saluer de sa part sa belle-mère, ou par la jeune fille, ou par la sœur de la jeune fille, ou par un esclave de la maison, etc. Sa politesse lui est rendue de la même manière, car il est de règle qu’ils ne se parlent jamais directement et ne se voient jamais face à face. Ils restent sur ce pied de cérémonie jusqu’à l’entière consommation du mariage ; mais sept jours après qu’il est accompli, le mari va embrasser sur la tête son beau-père et sa belle-mère, et alors il est admis en famille avec eux. Il en est de même pour la femme.
Chacun des époux considère ses parents nouveaux comme ses propres parents ; le mari honore son beau-père du nom de « mon père, » sa belle- mère du nom de « ma mère, » sa belle-sœur du nom de « ma sœur, » etc. L’épouse en fait de même. Ces habitudes sont des devoirs absolus pour les époux.
[Décoration]
[Note 144 : Cet usage existe dans le Bornou.]
[Note 145 : Le _milâyéh_ usité en Égypte est une sorte de grand voile en toile, parfois en soie, généralement bleu, à petits carrés, avec bordure fabriquée dans l’étoffe même. Ce vêtement est particulier aux femmes de médiocre condition, qui s’en enveloppent en le laissant descendre de la tête, par-dessus les épaules et les bras, jusqu’aux talons. Il est maintenu, de chaque côté, par les mains, et arrêté sur la tête par une ou deux épingles.]
[Note 146 : Étoffe de Syrie, d’un tissu assez fort, en soie et coton, avec de petits dessins en soie comme brochés.]
[Note 147 : Sorte de grande couverture à large bande rouge au bord.]
[Note 148 : Petit bonnet en toile qu’on met, en Égypte, sous le tarboûch ; au Dârfour, il n’est pas toujours en toile.]
[Note 149 : Environ six onces.]
[Note 150 : Toutes les parures qu’on va décrire sont désignées dans le manuscrit original par le mot arabe _kharâz_.]
[Note 151 : Au Dârfour, on prononce _aguyg_ au lieu de _akyk_, qui signifie _agate_.]
[Note 152 : _Dem er-raâf_, c’est-à-dire sang, gouttes de sang qui tombent du nez. Les Fôriens qui ne savent pas d’arabe prononcent _denguérâf_.]
[Note 153 : Elles sont fournies par un arbuste dont la hauteur égale la taille de l’homme, et dont les feuilles sont comme celles du myrte. C’est probablement l’_abrus precatorius_.]
[Note 154 : Les gens du pays prononcent _moudraah_.]
[Note 155 : Le _sunbul_ (spica celtica) est une espèce de lavande qu’on vend en fragments mélangés de petits groupes de racines, réunis par une terre noire qui renferme une foule de points légers d’aspect métallique. Les Carthaginois en faisaient jadis un commerce considérable dans l’intérieur de l’Afrique, où déjà, de leur temps, il était très- recherché comme parfum. Il en est de même encore aujourd’hui : c’est une branche lucrative de commerce à exploiter pour tout le Soudan, surtout pour le Soudan oriental.
P.]
[Note 156 : Prunus mahleb.]
[Note 157 : Les Djellâb et les Fôriens l’appellent _êrk-oum abyad_, _racine-mère blanche_, parce qu’il est de couleur blanchâtre roux. Au Caire, on l’appelle _êrk-bénefsig_, _racine d’une violette_, à cause de son odeur de violette. C’est un iris.
P.]
[Note 158 : Le _dhoufr_ (ongle) est appelé au Caire _dhoufr el-afryt_, _ongle du diable_, parce qu’il a la forme d’un ongle arraché et long, un peu obliqué sur lui-même, avec une empreinte comme celle qui resterait à un ongle humain séparé du doigt et desséché.
P.]
[Note 159 : Sulfure d’antimoine natif.]
[Note 160 : Voy. note G.]
[Note 161 : _Tougourou_, pain ; _ba_, vous ; _in_, chez ; _sa_, est une particule interrogative.]
[Note 162 : Végétal de la famille des convolvulacées, et demi-ligneux.]
[Note 163 : Nous avons déjà parlé des _safrouk_ en racontant les guerres du sultan El-Yatym contre le khalife, à son retour du Kordofâl. C’est une tige de bois en forme de T.]
[Note 164 : On appelle ici _douaire_ ce que le futur époux consent à donner afin d’obtenir la main de celle qu’il demande pour femme.]
CHAPITRE VI.
Cérémonies du mariage ; noces, festins, chants, sept espèces de danse. — Présentation du marié à la mariée. — Jours qui suivent les noces ; moyens de fournir aux repas des derniers jours de fête. — Époque à laquelle il est d’usage d’accomplir le mariage. — Lieu où il doit s’accomplir. — La femme ne mange jamais en présence d’un homme, même de son mari. — La femme reste chez ses parents jusqu’à ce qu’elle ait deux ou trois enfants. — Formes de respect de la femme pour son mari. — Repas de nuit pour entretenir la vigueur maritale. — Circoncision. — Les Fôriens appellent les femmes à tout ce qu’ils font. — Espèces de ZIKR.
CELUI qui est unique dans son être, ses attributs et ses œuvres, CELUI qui n’a besoin ni d’union conjugale ni de progéniture, qui ne fut le père de nul, et dont nul ne prit naissance, imposa la nécessité du lien sexuel et de la procréation à l’homme, créature faible, et n’ayant d’autre appui, d’autre secours que le Dieu éternellement vivant, immuable, et dont l’œil ne connaît ni le repos ni le sommeil. Dieu unique, seul, un, arbitre souverain de l’humanité, il n’a jamais eu de compagne ni de fils, jamais de rival dans son empire, jamais de semblable ni d’égal dans son essence.
Il créa de limon Adam le père des hommes, et (qui peut en douter ?) il forma Ève, la première femme, de la plus courte des côtes d’Adam.
Et comme la pensée du Créateur, en produisant l’homme, était de le placer sur la terre comme son représentant, et de lui en faire peupler la vaste étendue par sa postérité, il établit dans le cœur du premier couple les désirs et le besoin de l’union des sexes, pour la multiplication de l’espèce humaine, conformément à sa volonté divine.
En effet, lorsque Adam s’éveilla du sommeil léger[165] pendant lequel Ève fut formée, et qu’il vit cette créature nouvelle si richement parée de grâce et de beauté, son cœur s’émut, et il admira. « Qui es-tu, lui dit-il, créature chérie ? — Je suis Ève. Dieu vient de me créer pour toi ; tel est l’arrêt de sa volonté suprême, porté de toute éternité, — Eh bien ! viens à moi. — Non, c’est à toi de t’approcher de moi. » Adam s’avance vers elle, et de là l’habitude que l’homme aille trouver la femme. Quand Adam fut assis près d’Eve, et qu’il l’eut touchée de sa main, une émotion voluptueuse et naturelle se glissa dans tous ses sens ; il allait jouir de tous les charmes de sa compagne, et satisfaire ses désirs selon la loi qui gouverne les êtres animés, lorsque Ève lui dit : « Arrête, Adam ; Ève ne t’est légitimement donnée comme épouse qu’à la condition d’un douaire et d’un accord consenti entre elle et toi. »
Alors Dieu, dans son vieux langage, prononça la formule du mariage, et dit : « Il n’y a de sublime que ma grandeur, d’imposant que ma majesté, et toutes les créatures me révèrent et m’adorent. Je vous prends à témoin, vous, mes anges, et vous, les habitants de mes cieux, que j’unis par le mariage cette merveille de ma création, Ève, au premier homme mon image sur la terre, mais sous l’obligation d’un douaire, et ce douaire est qu’il prononce ces mots : « Dieu est grand, il n’y a de Dieu que Dieu. » Ainsi furent établies et consacrées la forme et les conditions du mariage pour la postérité d’Adam.
Mais, par la suite des temps, et lorsque les diversités des nations et des langages furent constituées et répandues sur la terre, lorsque les différences des peuples furent marquées dans le monde, et que les variétés des coutumes et des mœurs humaines se furent nuancées dans les nombreuses régions d’ici-bas, chaque pays se fit, pour l’accomplissement du mariage, des habitudes particulières qui devinrent un héritage des pères aux enfants, bien que la loi originelle qui consacre l’union et ordonne le douaire, soit, en principe, la même pour tous.
Les Fôriens, à cet égard, ont aussi leurs habitudes spéciales.
Au Dârfour, les enfants, filles et garçons, sont généralement mêlés ensemble. Dès le jeune âge, ils sont occupés à la garde des troupeaux ; par là ils ont une vie commune et des rapports mutuels constants. Nombre de garçons et de filles commencent dès cette époque leur intimité, et se lient d’une amitié que le temps ne saurait user ni rompre ; bientôt l’amour s’éveille, puis viennent les soucis de l’amour et la jalousie ; alors l’amant, égoïste dans sa passion, ne veut plus que celle qu’il convoite écoute les paroles d’autres hommes que lui. L’amant envoie quelqu’un des siens au père ou à la mère de celle qu’il aime, pour demander le mariage. Une fois que les promesses sont faites, et que les vœux du prétendant sont accueillis, il rassemble plusieurs individus pour fixer le contrat d’union. En présence de témoins, on décide et légitime la conclusion des fiançailles ; on établit alors toutes les conditions du mariage, et on convient du douaire. Le père et la mère de la fille, ou l’oncle soit maternel, soit paternel, qui ensuite s’approprient ce douaire, s’efforcent de le faire porter à la plus haute valeur possible ; car, comme nous l’avons déjà dit, une très-mince partie en est laissée à la mariée.
Lorsque les fiançailles sont ratifiées, on laisse pour un autre temps plus ou moins éloigné la célébration du mariage, et jusque-là tout ce qui a été consenti semble en quelque sorte oublié. Enfin les familles des fiancés se rassemblent, se consultent, et prennent jour pour l’union définitive des époux. Si les deux familles sont dans l’aisance, et jouissent d’un certain degré de considération, elles se disposent, quelques jours à l’avance, aux fêtes nuptiales. On égorge des animaux, on prépare des boissons, et on envoie, par messages expédiés dans les différents pays, les invitations adressées à ceux qu’on veut réunir pour les noces. A l’époque indiquée, les boissons, c’est-à-dire le _mizr_, le _oum-bulbul_, sorte de _vin_ rouge[166], les viandes de bœuf, de mouton, de chèvre, tout est disposé ; l’on n’attend plus que les convives.
Plusieurs musiciennes sont chargées d’animer la gaieté de la fête et de présider aux amusements ; chacune d’elles a sous le bras gauche trois tambourins, deux petits et un plus grand, semblables au daraboukkah d’Egypte (_fig._ 6, _pl._ III) ; elles les tiennent disposés en triangle, le plus grand appuyé sous l’aisselle, et les deux petits placés horizontalement l’un par rapport à l’autre et au-dessous du premier. Ces femmes battent en cadence les trois tambourins, dont l’ensemble porte le nom de _dalloukah_. Chaque fois qu’elles voient arriver une nouvelle troupe d’invités, elles vont au-devant d’eux en battant du dalloukah et chantant quelque chanson à leur éloge. Telle est la suivante :
Hei bany hei banân
Oua banyna hhissa l-banân.
Yâ hezzâzyn el-ganâ[167]
A-reyt[168] mâ yédjy-koum fanâ ;
Ayn al-haçoud bi-l-amà.
Yâ hezzazyn el-hhirâb
A-reyt mâ yédjy-koum kharâb ;
Ayn al-haçoud fy l-tourâb.
Après chaque deux vers, parmi les six derniers, elles répètent les deux premiers vers qui composent une ritournelle dont les mots, d’ailleurs, ne représentent aucun sens[169]. Quant aux six derniers vers, formés entièrement de mots arabes, en voici la traduction :
« Vous qui brandissez les hampes de vos lances,
« Puisse la mort ne pas vous atteindre (de longtemps) !
« Que l’œil qui vous porterait envie devienne aveugle.
« Vous qui brandissez le fer de vos lances,
« Puisse le malheur ne pas vous atteindre ;
« Que l’œil de celui qui vous porterait envie soit (traîné) dans la poussière. »
Etant allé une fois à une noce, je vis venir à moi une des femmes à dalloukah, en me chantant les vers suivants :
El-chérif gây min el-mécyd[170]
El-kitâb fy iyd
Oua-s-seyf fy iyd
Oua min gabal[171] yéguyb
El-Birguyd àbyd.
« Le chérif vient de la mosquée,
« Un livre dans une main,
« Un sabre à l’autre main ;
« Depuis longtemps il enlève
« Les Birguid pour s’en faire des esclaves[172]. »
Ceux qui donnent la fête des noces viennent au-devant des invités arrivant pêle-mêle, hommes et femmes ensemble ; puis ils les font asseoir groupe par groupe. A mesure que quelques-uns de ces groupes sont placés, on leur apporte à manger et à boire ; le service varie selon l’importance des invités qui composent chaque groupe. Ainsi, on sert aux uns des espèces de bouillies, du mizr, des viandes cuites à l’eau, des viandes rôties ; aux autres, des gâteaux, le vin rouge appelé oum-bulbul (mère-rossignol). Aux fakih, on donne des bouillies, des viandes, du _dinzâyé_, sorte de boisson connue au Kaire sous le nom de _soubié_.
Lorsque les invités ont mangé, ils restent assis à l’ombre jusqu’à ce que la chaleur du jour diminue et que les ombres s’allongent ; alors les filles, dans leur plus grande parure, quittent la compagnie des femmes ; les garçons, dans l’accoutrement le plus recherché qu’il leur est possible, vont à leur rencontre, et on se dispose à la danse.
Les filles se rangent en lignes sur différents points, et en face de chaque ligne se forme une ligne de jeunes garçons. Viennent alors les femmes qui, au bruit cadencé des tambourins, entonnent leurs chansons. Soudain toutes les lignes des filles se mettent en danse ; elles s’avancent d’un pas lent et mesuré, en exécutant des mouvements variés d’épaules, et en se ramassant sur elles-mêmes par de bizarres contorsions et inflexions du corps. Elles arrivent ainsi jusque contre le rang des jeunes garçons, de manière que chacune d’elles se trouve en face d’un jeune homme, nez à nez avec lui ; alors toutes ensemble, balançant et tournoyant la tête, font voltiger, chacune sur la figure de son danseur, les boucles de leurs cheveux, qui, à l’avance, ont été soigneusement parfumés et oints de graisses odorantes.
Les danseurs, animés par ces sortes d’agacements, brandissent alors leurs lances en les élevant plusieurs fois presque horizontalement au- dessus des danseuses. Celles-ci ensuite se retournent pour regagner, toujours en dansant, leur place première ; mais aussitôt chaque jeune homme, s’avançant du même mouvement de danse, suit ainsi sa belle jusqu’à l’endroit d’où la ligne féminine est partie d’abord ; ils s’y arrêtent, et les jeunes filles vont en reculant, et sans interrompre leur danse, reprendre la ligne où étaient primitivement les danseurs. Toutes les places ont ainsi été échangées mutuellement.
S’il y a hors des lignes quelque jeune homme qu’une fille désire voir partager la danse et avoir pour vis-à-vis, cette fille sort de son rang, se dirige en dansant jusque vers l’heureux élu, et, arrivée vers lui, elle lui verse, en tournoyant et balançant la tête, sa chevelure sur le visage. A cette invitation amoureuse, le jeune homme pousse quelques exclamations de joie, brandit sa lance en l’air, et suit sa danseuse. S’il ne se rendait pas à cet appel, il serait regardé comme incivil, et blâmé par tous les autres ; de plus, cette manifestation de la part de la jeune fille impose au jeune homme l’obligation d’un repas de fête.
Une fois que les deux lignes se sont substituées l’une à l’autre, elles s’avancent face à face, toujours en dansant, chaque danseur étant vis-à- vis d’une danseuse. Les deux lignes se rapprochent et se rencontrent au milieu de l’espace qui les séparait ; chaque danseuse, de nouveau, par une sorte de tournoiement de tête, fait jouer sa chevelure sur la poitrine et sur le visage de celui qui se trouve devant elle ; et, à ce mouvement, le danseur, encore une fois, élève et brandit sa lance au- dessus de la tête de sa danseuse, se met à _rakraker_, c’est-à-dire à pousser de grands cris de joie. Ces cris sont d’autant plus animés, que tous, hommes et femmes, sont échauffés par un commencement d’ivresse. Ces danses se continuent, dans la forme que nous venons de décrire, jusqu’à la nuit ; alors toute la foule se retire, et chaque troupe se rend à l’endroit où elle doit passer la nuit : là, on apporte de nouveau à boire et à manger.
Outre l’espèce de danse dont nous venons de parler, et qu’on appelle la _dalloukah_, les Fôriens ont encore la _gyl_, la _lenguy_, la _chekkendéry_, la _bendalah_ et la _touzy_, qui est la danse des esclaves ; mais la danse particulière des Fôriens d’origine, et qui est spéciale, principalement aux habitants des monts Marrah, est la te_n_di_n_a.
Quelques-unes de ces danses sont en quelque sorte affectées à certaines classes d’individus, même dans les noces. Les filles des familles distinguées dansent surtout la dalloukah avec les jeunes gens du même rang qu’elles ; celles de condition moyenne dansent la gyl, et celles de la classe inférieure, la lenguy.
Dans la _gyl_, hommes et femmes dansent sur place, en face les uns des autres, c’est-à-dire exécutent des contorsions et mouvements d’épaules, tout en frappant la terre avec le pied droit, à intervalles cadencés et mesurés. Auprès des spectateurs, et autour des danseurs, sont des chanteuses qui dirigent et animent ceux-ci par leurs chants.
Dans la _lenguy_, les filles et les garçons, guidés par le chant des femmes, exécutent certains mouvements et certaines contorsions de corps, tout en frappant la terre alternativement avec les deux pieds, tous ensemble du pied droit, et tous ensemble du pied gauche. De plus, les danseurs seuls font entendre, à des intervalles assez rapprochés, des sons de voix gutturaux et sourds, mais uniformes et toujours les mêmes. Ces sons ressemblent au gémissement fort que certains ouvriers poussent, comme pour exprimer l’effort qu’ils font, par exemple, en frappant un grand coup de hache.
Pour la _chekkendéry_, lorsque les danseuses et les danseurs sont réunis et prêts, chaque jeune homme prend une fille devant soi et la saisit à deux mains par la taille. Chaque danseuse aussi prend un jeune homme devant soi, en lui plaçant les mains sur les hanches. Tous, alors dos à face, tenant et tenus de la même manière, penchés en avant à peu près à tiers de flexion, forment une chaîne non interrompue disposée en couronne. Ils marchent ainsi l’un devant l’autre, mais à très-petits pas, et par là, la couronne pivote sur place. Tous frappent doucement du pied par terre, et alors les chevillères que les danseuses ont aux jambes produisent un cliquetis cadencé. Cette danse tranquille s’exécute avec l’accompagnement des chanteuses placées près du cercle.
La _bendalah_ est une danse ou plutôt un jeu des esclaves. Ils s’y préparent en s’attachant au pied droit, en forme de chevillères, trois ou quatre fruits ou cocos d’un arbre appelé _déleib_ ; ces fruits sont généralement ronds comme des boulets de canon. On les perce d’un trou qui les traverse de part en part, et on y passe une ficelle. Chaque homme doit avoir au pied ses cocos. La troupe se dispose en cercle, un rang de femmes derrière un rang d’hommes ; ainsi placés en double cercle, ils font entendre des cris entrecoupés, demi-sourds et uniformes, ressemblant à une sorte de gémissement. Bientôt deux individus sortent l’un d’un côté du cercle, l’autre du côté opposé, et viennent se rencontrer au milieu. Là, ils se livrent tous deux à une espèce de lutte, dans laquelle ils déploient leur vigueur et leur légèreté, à la manière des faiseurs de tours de force. L’un porte à l’autre des crocs-en-jambe avec le pied où sont attachés les cocos, et cherche à faire tomber son adversaire. Pendant cette lutte, la troupe qui fait face au centre du cercle, tout en répondant par refrains aux chants des chanteuses placées en dehors, fait de légers mouvements qui ne sont que des frémissements du corps.
La _touzy_ se rapproche de la chekkendéry. Un esclave anime la troupe en battant sur un gros tambourin ou _daraboukkah_, au milieu du cercle. Chaque danseur a les mains posées sur les hanches d’une danseuse, et réciproquement ; mais tous restent le corps droit au lieu de s’incliner comme dans la chekkendéry. Ils marchent ainsi en rond très-doucement et en marquant le pas. Les femmes frappent une jambe contre l’autre, et font cliqueter ainsi leurs chevillères. La marche à petits pas, qui constitue proprement cette danse, se règle et se cadence sur les battements réguliers du tambourin et sur la voix des chanteuses.
La _te_n_di_n_a_ est une danse et un amusement des Birguid et des Fôriens d’origine. C’est véritablement une touzy, à la seule différence que, dans la touzy, les danseurs et danseuses ne font que des mouvements très-légers, tandis que, dans la te_n_di_n_a, les mouvements, contorsions et balancements du corps sont violents.
Du reste, il est impossible de décrire par la parole tous ces mouvements de corps dans les diverses danses : la vue seule peut en saisir les détails et le vrai caractère ; car il est des choses que l’œil embrasse en entier au premier aperçu, et que les mots sont impuissants à représenter.
Chaque espèce de danse est accompagnée de chants particuliers ; tels ceux-ci, qui appartiennent à la gyl :
You banei hei you banein
El-leyl bôbei yâ l-moutgâl
Ana râs-y indar
El-leyl bôbei yâ l-moutgâl
Ana râs-y indâr.
(La première ligne n’a aucun sens, et n’est qu’une introduction)[173]. Voici le sens des autres :
« La nuit se passe, ô mon Moutgâl ;
« Moi, la tête me tourne.
« La nuit s’en va, ô mon Moutgâl ;
« Oui, la tête me tourne[174]. »
Le chant est coupé en reprises par les chanteuses : ainsi, une d’elles, après avoir entonné et chanté seule la première ligne, continue jusqu’à la fin de la seconde et s’arrête, et les autres chanteuses psalmodient en chœur : « _Ana râs-y indar_, moi, la tête me tourne. »
Autre chant de la gyl :
El-leyl bôbei
Dârfoûr djéféh
Ana râs-y naouei.
« La nuit se passe (et s’en va) ;
« Le Dârfour est plein de douleurs ;
« (Viens), ma tête a besoin (de dormir)[175]. »
Autre chant :
Forei el-hâniyéh
Sebbebtou el-djâniyéh
Oua yâ foreiâ el-sandal
Fy bouayt-na gâm randal.
« O branche qui te penches sur nous,
« Tu vas être la cause de notre malheur.
« O ! les rameaux du sandal (parfumé)
« Ont grandi et s’inclinent sur nous[176]. »
Maintenant voici un chant de la lenguy :
Yâ ìyâl
Djybou el-mâl
Néhydh Delde_n_ oued Binayyéh
Sabbou déryz el-khayl fy Kériô
Néhyd Delde_n_ oued Binayyéh.
« Jeunes garçons,
« Allez chercher des richesses (pour le douaire des fiancées),
« Avec les guerriers de Delde_n_, le fils de Binayyéh.
« Ils ont arrêté le premier élan et le fracas de leurs chevaux à Kério ;
« (Courez) à l’expédition de Delde_n_, fils de Binayyéh[177]. »
Parmi les chants particuliers à la te_n_di_n_a, est celui-ci :
Bacy Tâhérin dogolâ
By labâ oua doouein abâ
Kitâb moushaf-la_n_ halfein fyâ
Treymodo Kobey raylâ
Târ_n_a modo sagal djoâ djéby.
« Enfants de Bâcy-Tâher,
« Vous-mêmes et votre père,
« Vous aviez juré par le Saint-Livre (de ne pas vous trahir les uns les autres) ;
« (Et cependant) vous avez violé (vos serments) ; et (jusqu’à) Kobeih
« Vous avez porté le pied de la trahison ; car vous avez franchi ses murs[178]. »
Reprenons la suite de la fête. Après le repas du soir, on promène la mariée au son du dalloukah, et on lui fait faire le tour du village ou du hameau ; on la mène ensuite à la demeure où doit se consommer le mariage. A trois ou quatre heures après nuit close, ou plus tard encore, les jeunes gens se rassemblent, prennent avec eux le nouvel époux, et, au bruit des chansons et des _rakrakah_ (cris de joie), ils le conduisent près de la maison où est la mariée. Tous restent dehors avec lui ; la jeune fille reste avec ses compagnes. Alors le marié nomme un de ses meilleurs amis, _vizir de la noce_, dont lui-même est le _sultan_. La mariée aussi se choisit une _vizire_, sous le nom de _meyrem_. Les jeunes gens, assis alors à terre avec le marié, demandent que la meyrem vienne leur parler. Elle refuse pendant au moins une heure ou deux. Quand elle paraît, le _vizir_ s’approche d’elle, lui fait ses politesses, et la prie, d’un ton aimable et d’un air flatteur, de laisser l’épouse se présenter à eux. « Qui êtes-vous ? dit alors la meyrem ; d’où venez-vous ? quelle est cette mariée que vous demandez ? — Nous sommes des étrangers, répond le vizir ; nous arrivons de pays éloignés, et nous serions charmés que la _reine_ nous honorât et nous réjouît de sa vue. — La _reine_ est occupée, dit la meyrem, elle a affaire ; elle ne peut pas venir. C’est moi qu’elle charge de traiter les voyageurs et les étrangers ; que voulez-vous d’elle ? que vous faut- il ? — Nous savons tous, dit le vizir, que tu es remplie de bontés et de grâces, que tu es une femme parfaite ; mais nous avons deux mots à dire à la reine, et nous ne pouvons les dire à d’autre qu’à elle-même. — Très-bien ! répond la meyrem ; mais que donnerez-vous à la reine ?... et que me donnerez-vous, à moi, si elle paraît ici ? car elle a l’habitude de ne se montrer à ceux qui veulent lui parler, qu’à la condition de quelque présent. — Tout ce que nous possédons, notre vie même, tout ce qu’elle désirera, nous le lui donnons. »
Cette conversation se prolonge sur le même ton jusqu’à ce que la meyrem et la _reine_ se rendent à la demande des jeunes convives ; et la mariée, cachée derrière un rideau tout près de là, entend tout sans articuler un mot ; le marié garde également le silence : tout l’entretien est entre le vizir et la meyrem. Lorsque celle-ci a consenti à faire voir la reine, elle lève le rideau, l’épouse paraît, et le vizir dit aussitôt : « La reine est pour le roi, et nous, qu’aurons-nous ? » La meyrem appelle alors les compagnes de la nouvelle mariée : « Mes amies, leur dit-elle, je désire de vous que, cette nuit, vous traitiez comme il faut ces hôtes de notre reine. — Volontiers, répondent-elles, nous sommes prêtes. » Et la meyrem, qui connaît chaque fille et l’amant de chacune d’elles, les fait approcher, et les conduit, l’une après l’autre, à leurs amants : elle ne laisse que celles qui n’ont pas encore fait de choix amoureux.
Les couples, ainsi appareillés, passent la nuit ensemble dans la demeure même des époux, si l’étendue de l’emplacement le permet, le marié et la mariée ensemble, et le vizir avec la meyrem. Les couples se placent sur un ou deux rangs, selon la disposition du local. Si ce local est trop restreint, on n’y laisse, avec les époux, que les couples qu’il peut contenir ; les autres se retirent, et chaque jeune homme s’en va passer la nuit chez celle qu’il aime, ou bien il l’emmène chez quelque ami ou connaissance, mais jamais dans sa demeure à lui-même. La jeune fille n’accepterait cet asile pour aucun motif, car alors elle pourrait être aperçue par les parents de son amant ; cela repose sur les habitudes suivantes.
Il est de règle, ainsi que nous l’avons dit, que lorsqu’un individu est amoureux d’une jeune fille, et que la mère de celle-ci a consenti à l’accepter pour gendre, il ait soin d’éviter la rencontre de sa future belle-mère, qui, à son tour, doit aussi éviter de se trouver face à face avec son futur gendre. Si donc elle le voit venir de son côté, et qu’étant trop près de lui elle ne puisse pas ou ne veuille pas s’éloigner assez vite, elle s’accroupit à terre, ramène un pan de ses vêtements sur sa tête, se voile la figure, et reste ainsi cachée jusqu’à ce que l’amant de sa fille soit passé.
Le jeune homme l’a-t-il, au contraire, aperçue et reconnue le premier, il retourne à la hâte sur ses pas ; s’il est trop près d’elle, il s’arrête subitement, tourne le dos, fait face à un mur ou à un arbre, et demeure ainsi immobile jusqu’à ce que la belle-mère soit passée ; mais ensuite il envoie quelqu’un la saluer de sa part, s’il n’est pas seul ; la belle-mère en fait autant lorsque c’est elle qui a attendu que l’amant de sa fille se fût éloigné, mais cela seulement lorsqu’il est seul, et qu’elle a elle-même quelqu’un avec elle.
Cette sorte de coutume est une loi de bienséance et de pudeur, et aussi de considération mutuelle[179].
Après le mariage, comme nous l’avons déjà dit, les membres des deux familles sont, pour les deux époux, comme des parents directs de l’un et de l’autre. Chacun d’eux regarde son beau-père et sa belle-mère comme son propre père et sa propre mère, et s’efforce même de leur témoigner encore plus d’égards et de prévenances qu’à ses propres parents. Ils en agissent de même envers les frères et sœurs, et ont pour eux la plus grande bienveillance.
Avant le mariage, lorsque la jeune fille aperçoit le père ou la mère de son futur époux, elle s’éloigne en toute hâte et prend une autre route que la leur ; ensuite elle envoie quelqu’un les saluer de sa part. Dans le cas où le père ou la mère du jeune homme ont les premiers aperçu la jeune fille, ils envoient la saluer. Jamais non plus la future épouse ne doit se trouver face à face avec les parents de son futur mari. En un mot, toutes les règles de conduite que nous indiquons sont les mêmes pour les deux partis, avant et après le mariage.
C’est en raison des mêmes usages que jamais une jeune fille ne consent à aller passer la nuit chez son prétendu ; lors même que la demeure des nouveaux mariés ne pourrait, à cause de la foule des conviés, lui donner asile ; n’eût-elle pas d’autre refuge que la demeure de son amant, elle refuse toujours d’y aller avec lui. En pareil cas, ils s’en vont en pleine campagne, en plein air, à moins toutefois que la jeune fille ne soit du lieu même où se fait la noce ; car alors elle a toujours pour demeure, dans la maison de ses parents, sa hutte particulière et isolée, où, comme nous l’avons dit ailleurs, on la laisse dormir seule, et où, par conséquent, ni son père ni sa mère ne pourront apercevoir son amant. C’est là qu’elle passe la nuit ; le jeune homme la quitte dès l’aube du jour, lorsque toute la famille dort encore, et personne ne le voit sortir.
Le lendemain des noces, tous ceux qui ont couché ensemble dans le même endroit se séparent. Chaque fille va chez ses parents, répare sa toilette, se lave la figure, les pieds, les mains et tout le corps ; ensuite elle se parfume, se teint le bord des paupières avec le keuhl, et remet en ordre toute sa parure. La mariée en fait de même, et sa mère l’aide et la conseille dans ses nouveaux apprêts.
Les hommes se retirent aussi chez eux, ou bien, s’ils sont d’un pays éloigné, ils vont chez des personnes de leur connaissance pour la deuxième journée, les femmes également ; celles des pays éloignés vont chez leurs amies : tous se disposent à une seconde fête. Chaque fille ou femme du dehors apporte d’ailleurs avec elle, en venant à une noce, tout ce dont elle peut avoir besoin, du keuhl, des odeurs, et des objets de parure et de toilette.
Ces soins occupent le temps de la matinée ; puis la meyrem se rend à la demeure de la mariée, mais avant que l’époux y soit rentré, c’est-à-dire avant qu’il ait fini de s’apprêter pour reprendre la fête. La meyrem, alors, aidée de quelques compagnes, se hâte de nettoyer partout, d’étaler les nattes, de tout mettre en ordre.
Quand l’époux arrive, il trouve toutes les dispositions terminées ; il s’assied avec son vizir, et dès que la foule des jeunes garçons s’est réunie auprès d’eux, ceux qui donnent la fête décident s’ils prolongeront jusqu’à sept jours la noce et les danses, ou s’ils abrégeront les réjouissances. Si on convient de discontinuer, les invités attendent encore jusqu’après le dîner, et ensuite tous les étrangers se mettent en route, chacun de son côté.
Si on décide de prolonger la noce pendant sept jours, tout le monde reste ; alors, et comme signe de cette prolongation, on recommence à tuer des animaux, à préparer les viandes, les _vins_, et tous les autres accessoires de la fête. Dans ce cas, une grande partie des viandes est fournie par les invités qui sont venus des pays et villages du dehors, et qui ont amené avec eux, les uns une ou deux vaches, les autres un ou deux taureaux, ou des moutons, etc., dans l’intention de les faire servir au régal des convives. Les parents ou proches des mariés, qui viennent aussi du dehors, conduisent également avec eux des taureaux, des bœufs, des vaches.
Les sept jours se passent en jeux, divertissements et amusements de toute espèce ; on boit, on mange, on cause, on plaisante chaque journée jusqu’à l’asr, c’est-à-dire jusqu’à trois ou quatre heures après midi.
Alors les dalloukah se remettent en train, les danses recommencent et se continuent toute la soirée. On sert ensuite un second repas, on boit, on se réjouit ; toute la troupe est rassemblée encore à la demeure des époux, et les causeries, les rires se succèdent jusqu’au milieu de la nuit. Puis chaque jeune homme se retire avec sa belle, et va dormir avec elle là où ils ont dormi la nuit précédente. Durant la semaine, cette vie se renouvelle chaque jour.
Dans cet intervalle, et surtout les deux ou trois derniers jours, assez souvent les viandes manquent lorsque les convives sont en grand nombre ; alors le père ou un frère de la mariée, ou tout autre de ses parents, se rend aux plus voisins pâturages, et parmi les premiers troupeaux qui lui tombent sous la main, il coupe les jarrets à une vache, à un bœuf, à un ou deux taureaux, ou à des moutons ; il revient, envoie des bouchers égorger les animaux qui ne sont qu’abattus, et ces bouchers rapportent les viandes pour le repas.
Toutefois, le maître du bétail qui a été ainsi décimé ne se laisse pas piller impunément ; ou bien il exige sur le champ le prix des animaux qu’on lui a tués et on les lui paie ; ou bien il s’abstient pour le moment de toute réclamation, et attend qu’il ait, lui ou quelqu’un des siens, une noce à célébrer. Alors, à son tour, il va à la recherche du bétail de celui qui l’a dépouillé, et, pièce pour pièce, il coupe les jarrets à autant de bœufs ou de moutons qu’on lui en a tué.
D’après ces singulières formes d’appropriation, lorsque l’on sait qu’il y a une noce, dans un village, par exemple, tous ceux qui ont quelque bétail aux pâturages voisins le font éloigner à une assez grande distance du lieu pour qu’il ne serve pas à défrayer les repas de mariage ; car, d’habitude, on ne va guère marauder que dans les troupeaux qui paissent dans les environs les plus rapprochés.
Durant les sept jours de fête, la nouvelle mariée est considérée par tous les convives comme _reine_ ; ses compagnes et ses amies lui composent une sorte de cour, et passent avec elle la plus grande partie du temps en amusements et en jeux. Le marié se conduit de même avec les jeunes garçons.
Ce n’est que sept jours après la ratification du mariage que l’époux, ordinairement, accomplit l’acte matrimonial, bien que déjà il ait passé sept nuits auprès de sa femme, et qu’il l’ait eue alors à sa discrétion. Cette abstinence est une sorte d’hommage de respect rendu à la femme et aux parents de la femme. Selon le principe reconnu et avoué, l’abstinence de la première nuit est en l’honneur du père de la mariée ; celle de la seconde, en l’honneur de la mère ; celle de la troisième, en l’honneur du frère ou de la sœur, etc. Le mari qui, trop pressé de jouir de ses droits, fronde cette règle de bienséance avant le septième jour, s’expose aux reproches, aux sarcasmes, à la qualification injurieuse d’_homme impatient_. Du reste, sous aucun prétexte, un mari ne doit déflorer sa femme qu’après la troisième nuit.
Une bizarrerie singulière dans les relations domestiques, dans les usages d’intérieur de famille, c’est qu’une femme ne doit jamais manger quoi que ce soit en présence de son mari, ni même en présence de tout autre homme. Pendant qu’elle est à manger, si son mari rentre tout à coup chez lui, elle se lève subitement et disparaît. Cette habitude est dans les convenances les plus rigoureuses, et la femme qui une fois seulement y manquerait, s’attirerait les injures et le blâme de tous.
Pendant mon séjour au Dârfour, je demandai à des Fôriens ce que signifiait cette coutume, et l’importance qu’ils y attachaient. « La femme, leur dis-je, a honte de manger en présence de son mari, et elle couche avec lui, et elle le reçoit ! et elle accepte ses embrassements, et elle se laisse voir toute entière à lui ! — Tout cela est très- naturel et très-simple, me dit-on ; mais manger devant son mari ! ouvrir la bouche et y mettre de la nourriture ! ah ! c’est le comble de la honte ! »
Le nouvel époux ne consomme jamais l’acte matrimonial que dans la demeure du père et de la mère de sa femme ; de plus, il ne peut l’emmener et la fixer chez lui avant qu’elle ait eu deux ou trois enfants. S’il exprime l’intention de lui faire auparavant quitter la demeure paternelle, la femme s’y refuse, et elle peut même prendre de la proposition de son mari un motif de divorce.
Dans les premiers temps de son mariage, la femme ne parle jamais de son mari en le nommant par son nom ; elle le désigne seulement par _il_, et lorsqu’on lui demande quel est cet _il_, elle répond : « _lui_. » Elle conserve cette manière de le désigner jusqu’à ce qu’elle ait un enfant ; alors, en parlant de son mari, elle dit : « Le père d’un tel ou d’une telle, » c’est-à-dire qu’elle adjoint au mot général _père_, le nom particulier de l’enfant.
L’époux n’est chargé des dépenses nécessaires aux besoins de sa femme qu’après une année de mariage. Durant cet espace de temps, tout ce qu’il apporte à la maison est considéré comme don fait à la famille.
A tous les repas, les meilleurs mets lui sont toujours servis ; autant que possible, on s’évertue à lui préparer des aliments choisis, tels que pigeons, poules, viandes diverses, même lorsque, pour toute la famille, on ne prépare que les nourritures les plus communes.
Bien plus, pendant tout le temps qu’il demeure avec les parents de sa femme, on lui sert un, deux, ou même trois bons repas dans la nuit, outre le souper ordinaire qu’il prend en famille. Le premier de ces repas supplémentaires, donnés dans l’intention d’entretenir la vigueur maritale, est appelé en fôrien _djoury djéra_n ; le second, _târ_n_a djyço_ ; le troisième, _soubouh djello_. Voici le sens de ces dénominations : Djéra_n_, _ôte_ ; djoury, _la chemise_, c’est-à-dire : le repas _ôte-chemise_ ; — djyço, _soulever, lever_ ; târ_n_a, _le pied_ : le repas _du lève-pied_ (l’habitude, dans les rapprochements des époux, est que le mari prélude par prendre le pied de sa femme et lui lève la jambe en l’air) ; — djello, _l’arrivée_ ; soubouh (mot arabe), _du matin_ : le repas du _lever du jour_[180].
C’est l’épouse elle-même qui sert ces repas de surcroît à son mari. Par celui de l’aurore, elle a pour but de réparer ses forces pour les travaux de la journée.
Les Arabes de ces contrées appellent ces repas _ouarrâniyéh_, c’est-à- dire _arriérés, attardés_. Souvent ceux qui sont dans l’aisance se réservent pour un ouarrâniyéh, principalement lorsqu’ils ont des hôtes à souper ; car d’ordinaire, pour laisser plus abondante part à ses convives, l’Arabe (par politesse et d’après les règles du savoir-vivre) ne mange que très-légèrement ; ou bien, parfois encore, le souper ayant été modique, il est besoin d’y suppléer par un ouarrâniyéh. Cette dénomination est dérivée du mot arabe _ouarâ_[181] ; ouarrâniyéh, dans l’idiome des Arabes du Dârfour, signifie donc repas _après_ le souper.
Si, parmi les amis qu’il reçoit à souper, il s’en trouve un que l’hôte affectionne plus que les autres, il le retient près de lui et l’empêche de partir avec la société des convives. Une fois qu’ils sont seuls et tête à tête, le maître appelle un domestique, et lui demande s’il y a quelque chose à manger : alors on sert un ouarrâniyéh ; mais on n’en agit ainsi qu’avec les amis intimes. Enfin, le ouarrâniyéh se sert aussi pour un hôte qui arrive inattendu dans la nuit.
Lors de la circoncision, l’on donne également des fêtes : les dépenses de nourriture, de mizr, d’oum-bulbul, de dinzâyé, sont alors assez considérables ; on s’y livre aussi à la danse au son du dalloukah.
On promène d’abord en cérémonie le jeune garçon qu’on doit circoncire ; ensuite un barbier procède à l’opération en présence du père de l’enfant et de ses parents. Si le circoncis pleure, on le laisse et on l’abandonne à lui seul ; s’il supporte la section courageusement et sans pleurer, alors son père, s’adressant aux assistants, les prend à témoins qu’il donne à son fils une génisse, ou un taureau, ou un esclave, ou une fille esclave, selon son état d’aisance ou de médiocrité. La mère du circoncis lui donne à son tour les mêmes présents ; ensuite tous ses parents, assistants à la cérémonie, lui font quelque don analogue à ceux du père et de la mère, en telle sorte que, lorsque la famille est riche, le circoncis reçoit une valeur assez considérable. Ces cadeaux varient selon l’état de fortune ou de pauvreté des parents.
Trois jours après, comme nous l’avons déjà dit ailleurs, les jeunes garçons de l’âge du circoncis se rassemblent, s’arment de safrouk, espèces de bâtons courts, et vont se répandre dans les rues, frappant et tuant toutes les poules qu’ils peuvent atteindre. Du quatrième au septième jour, ils vont de même courir les pays environnants ; ils amassent ainsi une énorme quantité de poules, et cela sans que ceux à qui elles appartiennent s’en formalisent.
A la circoncision, ou, pour mieux dire, à l’excision d’une fille, on ne fait pas grande dépense ni grande cérémonie, et l’on n’y procède pas au massacre des poules.
Je me suis livré dans ce chapitre à quelques détails un peu minutieux peut-être ; mais, comme ils m’ont paru n’être pas dépourvus d’intérêt, j’ai pensé qu’ils le seraient aussi pour ceux qui liraient cet ouvrage. Je passe à ce qu’on appelle _zikr_.
Il est à remarquer que, dans la vie ordinaire des Fôriens, les femmes prennent part à tous les soins domestiques et à tous les actes qui, généralement ailleurs, sont du ressort des hommes ; il n’y a que la guerre dont ceux-ci assument sur eux seuls les fatigues et les dangers. Nulle cérémonie, soit de fête, soit de deuil, soit de religion, etc., ne peut s’accomplir sans que les femmes en soient l’âme et donnent le mouvement. Sans la participation des femmes, les Fôriens ne feraient rien qui leur parût complet et bien fait ; aussi prennent-elles une part directe aux choses les plus sérieuses ; telles sont, par exemple, les zikr[182].
Les zikr, au Dârfour, sont de deux espèces : les uns sont selon le rite accepté par les Arabes du pays, les autres selon le rite usité par les Fôriens d’origine. Dans la première forme, c’est-à-dire celle du zikr des Arabes, une certaine série de mouvements et de psalmodiations constitue le cérémonial : elle a été établie par un cheykh sofi. Toute espèce de zikr doit avoir été instituée et déterminée par un sofi ou par un individu considéré comme un saint pendant sa vie[183].
Dans les cérémonies du zikr des Arabes au Dârfour, une femme se place tout près du cercle des fidèles, et psalmodie un, deux ou trois vers sacrés ; les autres femmes sont debout derrière elle, et pas une ne fait entendre un seul mot ; elles sont simplement spectatrices, et examinent qui, de leurs maris ou de leurs proches, se distingue par l’enthousiasme.
Après que le zikr est en grand mouvement, la femme psalmodiante se tait, et cède la psalmodie à un des _zikreurs_, qui continue de manière à animer plus encore l’émotion générale. Toutes les femmes écoulent, ainsi que le reste de l’assemblée.
Une fois, pendant une de ces dévotes pratiques, où le zikr s’exécutait selon le rite fondé par le cheykh Déf-Allah, il arriva qu’un des _zikreurs_ s’approcha d’un cercle où le zikr s’accomplissait selon le rite donné par le cheykh Yâcoub. Des deux côtés, chacun regardait le mode de son rite comme meilleur que le mode de l’autre... Au plus fort de la chaleur du zikr, un yâcoubite, voulant déprécier les partisans de Déf-Allah, se mit tout à coup à articuler d’une voix retentissante ces quatre vers :
El-ma èndou chaykhan farâgâbâ
La yedkhol daragah oua nechchâbâ.
El-ma èndou chaykh mahyoubou
La yedkhol halagat Yàgoubou.
« Que celui qui n’a pas (pour saint patron) un cheykh capable (par sa puissante protection) de le secourir (en tout danger),
« N’aille pas se mettre entre le bouclier et le trait !
« Que celui qui (comme vous) n’a pas (pour protecteur) un cheykh craint et révéré (comme le nôtre),
« N’aille pas s’introduire dans le cercle de Yâcoub[184]. »
Un des partisans du rite de Déf-Allah s’aperçut que ces mots s’adressaient à eux et à leur patron, et il répliqua :
Nedkhol ouei-nomrog météâfy
Bi-l-niyéta oua-l-àmel el-sâfy
Déf-Allah faugu-y taououâfy.
« Nous entrerons (dans votre cercle), et nous en sortirons, sans vous craindre.
« Car je suis pur, et de cœur et d’actions ;
« Déf-Allah est ici sur ma tête, et voltige au-dessus de moi[185]. »
Une fois, dans un zikr, une femme se mêla au cercle des _zikreurs_, et se mit à dire ces vers :
Noussaffy l-koum mérycéh doouâny
Ou-âna àzabâ beyt-y tarfâny.
Yâ fogarâ mâ fy-koum zâny.
« Je vous verserai une jarre de mérycéh ;
« Je suis sans mari, et je demeure au bout du village ;
« Y en a-t-il un parmi vous qui veuille se livrer aux plaisirs de l’amour[186] ? »
Les _zikreurs_ l’entendirent, et un d’eux lui fit voir qu’il comprenait ce qu’elle voulait. On en était alors à ce moment du zikr où l’on répétait les mots : « _Allah haiy_, Dieu est vivant[187]. » Et soudain, au lieu de _Allah-haiy_, le galant se met à dire et répéter : _Ana zâny, âna zâny_[188].
Quant aux Fôriens d’origine, ils se placent sur deux rangs, face à face, ou en cercle. Chaque homme a derrière lui une jeune fille ; et les femmes, entourant le zikr, récitent, en une psalmodie assez monotone, certaines paroles dévotes, telles que celles-ci :
Kourou kirrau-yei âliman nimâ
Sih-la_n_ koyei guennéh ?
Sih-la_n_ koyei.
« L’arbre verdoyant est pour l’ombrage des hommes de la science (de la religion).
« Est-il bien vrai que nous irons en paradis ?
« (Oui), il est bien vrai que nous irons en paradis. »
Et ces autres paroles :
Gabrâyleih ! Mykâyleih !
Koullou sibâ moulkâ el-guenneh.
« O Gabriel ! ô Michaël !
« Toute œuvre de bien donne entrée au paradis. »
Tels sont encore ces mots :
L-illâhé goyâ l-illahé
Chahar Ramadhân Allah-n-daoué
Ke-lfârinbeih.
« Filles de Dieu, ô filles de Dieu !
« Le mois de Ramâdhân est le remède de Dieu ;
« Réjouissez-vous-en[189]. »
Ces sortes de psalmodies sont extrêmement nombreuses et variées ; mais nous n’en citerons pas d’autres, afin d’éviter des longueurs fastidieuses.
[Décoration]
[Note 165 : « Adam, disent les Musulmans, ne dormait pas d’un sommeil assez profond pour ne rien sentir lors de l’extraction de sa côte ; il fallait qu’il sût qu’Ève était la chair de sa chair, afin qu’il l’aimât d’un plus vif amour. »
P.]
[Note 166 : Voyez les notes à la fin du volume : elles seraient trop nombreuses pour se mettre au bas des pages.
P.]
[Note 167 : Pour canâ.]
[Note 168 : Pour yâ leyt.]
[Note 169 : Comme dans les mots _larirette, larira_, etc., de certaines de nos chansons.
P.]
[Note 170 : Pour mesdjid.]
[Note 171 : Pour cabl.]
[Note 172 : Un livre à une main, un sabre à l’autre main, c’est-à-dire : il est savant et brave à la fois ; et, par sa valeur, il peut enlever des Birguid de leur pays, etc.
P.]
[Note 173 : Comme dans les syllabes _tra la la, la rira_, etc.
P.]
[Note 174 : Voyez note H.]
[Note 175 : Voyez note I.]
[Note 176 : Voyez note J. — Voyez aussi, planche V, les airs que j’ai fait noter par mon ami, M. Machereau, professeur de dessin à l’école de cavalerie de Gyzeh et ancien élève du Conservatoire de Paris, sur le chant même du cheykh El-Tounsy.
P.]
[Note 177 : Voyez la note K.]
[Note 178 : Voyez note L.]
[Note 179 : Voyez plus haut, pag. 219.]
[Note 180 : Explication du cheykh.]
[Note 181 : En arrière, après.]
[Note 182 : Cérémonie religieuse, Voyez note M.]
[Note 183 : Voyez note N.]
[Note 184 : Voyez note O.]
[Note 185 : Voyez note P.]
[Note 186 : Voyez note Q.]
[Note 187 : Voyez note R.]
[Note 188 : Je suis celui que vous cherchez.]
[Note 189 : Voyez note S.]
CHAPITRE VII.
Des eunuques ou taouâchy[190] ; leur nombre chez les grands ; leur puissance. — Anecdote. — Lieu d’où on les amène au Dârfour. — Anecdote. — Dignité de Père. — L’eunuque Our-Dikka. — Ruses des femmes ; déguisements ; matrones pourvoyeuses ; causes de l’inconduite des femmes. — Éteindre un incendie par la présence d’une femme sans reproche envers son mari. — Conduite des femmes arabes. — Débauches de la mère du sultan Mohammed-Fadhl ; anecdote à ce sujet. — Jouissances sexuelles des eunuques. — Procédé de la castration. — Rivalités dans les harem. — Degrés de beauté des femmes du Soudan, du Dârfour, etc. — Préférences de certains hommes pour les femmes bronzées, noires.
Le Dieu sévère qui a posé devant ses serviteurs les limites du bien et du mal, et réservé sa juste vengeance pour ceux dont les œuvres coupables outragent ses saintes lois, le Dieu dont un des attributs est d’être jaloux de la soumission de l’homme à ses volontés suprêmes, et qui, pour cela, a interdit l’injustice et le mal à lui-même et aux mortels, a, dès l’origine des temps, placé de sa propre main la jalousie dans le cœur humain. Câbyl (Caïn) fut le premier que cette passion tourmenta, et ce fut pour sa sœur Aclymâ, lorsqu’Adam la maria à Hâbyl (Abel), et qu’il donna Zamymâ à Câbyl. De là, le mal apparut dans le monde ; car, selon la parole du divin Coran, Caïn tua son frère Abel.
La jalousie ne vit pas seulement dans le cœur de l’homme ; elle est encore le partage des animaux. L’animal aussi est jaloux de sa femelle ; de là les guerres et les vengeances.
Mais la femme a reçu des passions plus ardentes que celles de l’homme, des désirs plus impatients, auxquels ni le respect de soi-même, ni le sentiment de l’honneur ne peuvent imposer un frein. De là, les soucis de la jalousie dans l’homme, les craintes portées au dernier degré de l’exagération, et ce principe évident que la femme doit être considérée comme une esclave. Et quoi ! ne voit-on pas des jaloux prendre ombrage de leurs frères, de leurs fils ? N’est-on pas allé jusqu’à dire qu’il y eut des hommes jaloux de la nuit, du jour, même de l’œil du narcisse, dont ils craignaient le regard ? témoin ces vers :
« Narcisses, détournez de moi l’œil de vos fleurs ; ne me regardez pas ; je n’ose pas, devant vous, embrasser à mon aise celle qui fait les délices de ma vie.
« Quoi ! l’amant peut dormir jusqu’à ce que ses joues en pâlissent ; et vous, vos paupières toujours ouvertes ne dorment pas un seul moment ! »
On a exprimé encore un degré de jalousie plus extraordinaire. On a imaginé un homme jaloux de sa propre personne, jaloux de son amante, des heures du jour et de la nuit, même du lieu où est celle qu’il aime. On a dit :
« Mes yeux, moi, toi, le lieu où tu es, et jusqu’aux heures qui passent, tout inquiète ma jalousie.
« Et telle est ma passion, que, fusses-tu placée et gardée dans mes paupières jusqu’au dernier jour du monde, cela ne suffirait pas pour me conserver le calme de l’âme.
« Mon amante eût-elle résolu de m’être cruelle à tout jamais, je lui dirais encore : Toi qui fais mon tourment, je t’en conjure, accrois encore ce que je souffre ;
« N’accorde rien à mes désirs, car je suis jaloux de toi contre toi ; comment ne serais-je pas jaloux de moi ? »
Enfin, le comble de l’exagération est dans les deux hémistiches que voici :
« Je suis jaloux de tout, même jaloux de ma pensée ; bizarre amour, qui me met en défiance contre moi, et même contre chacune des parties de mon corps ! »
Les hommes inspirés et animés par la jalousie ont invoqué tous les moyens possibles d’exercer la surveillance sur leurs femmes. Le plus sûr, à leurs yeux, a été d’appliquer à cette fonction des hommes auxquels on aurait retranché les organes sexuels. C’est là que leur parut être la garantie la plus rassurante pour le présent et pour l’avenir.
Mais ceux qui ont réellement le plus besoin du secours des eunuques, ce sont les rois et les grands, parce qu’ils rassemblent pour leurs plaisirs le plus de femmes qu’il leur est possible. Les princes et les grands, du Soudan surtout, dominés par des passions ardentes et par un désir incessant de varier leurs jouissances, ont dû s’entourer de légions d’eunuques. Le sultan du Dârfour en a plus d’un millier, tous soumis à la direction et à l’intendance d’un mélik ou _roi_, qui lui- même est eunuque, et qui les commande, à la manière dont les autres _rois_ commandent leurs soldats. C’est à ce mélik, comme chef, qu’appartient le soin de la garde du harem du souverain. Il distribue une partie des eunuques selon qu’il le juge nécessaire, et le surplus reste auprès de lui, à ses ordres, pour les besoins imprévus.
Au Dârfour, plus encore peut-être que partout ailleurs, les eunuques sont en pleine possession de l’amitié de leurs maîtres. Chez les grands, surtout, ils ont une puissance et une liberté absolues de parole et d’action. Tous les considèrent et tremblent de leur déplaire.
Bien plus, il y a au Dârfour deux hautes dignités qui ne peuvent être confiées qu’à des eunuques : celle de PÈRE et celle de la PORTE. Cette dernière dignité existe aussi dans d’autres pays musulmans, à Tunis, à Constantinople et ailleurs. C’est l’analogue de la fonction de gardes du palais.
Presque tous les eunuques qui se trouvent au Dârfour viennent du Dâr- Ro_n_a. C’est dans ce dernier Dâr qu’ils sont faits eunuques, et c’est de là qu’ils sont envoyés à titre de présent. Bien qu’ils soient ici en nombre extraordinaire, rarement les Fôriens soumettent des individus à la castration. Cependant j’ai vu un jeune homme, d’environ dix-huit ans, d’une figure intéressante et d’une beauté remarquable, appelé Soleymân- Tyr, qui fut châtré par ordre du sultan Mohammed-Fadhl. Soleymân-Tyr était au service particulier du prince, qui l’avait élevé dans son palais et qui l’aimait d’une amitié toute spéciale. Tyr était bien-venu auprès des femmes et en était recherché ; elles avaient toujours recours à lui pour leurs demandes ; mais il les avait toujours respectées. Les courtisans, jaloux de lui, réussirent à le perdre dans l’esprit du sultan, qui, sur une fausse accusation, ordonna de le mettre à mort. Un vizir le sauva en conseillant au prince de le faire châtrer. « Prince, dit le visir au sultan, punissez-le par où il vous a offensé, et ne le tuez pas. » L’avis fut agréé ; Tyr survécut heureusement à l’opération.
Le crime imputé à Tyr, à ce qu’on m’a raconté, était d’avoir eu des rapports avec une des femmes du sultan, et de l’avoir rendue enceinte. Quand on s’aperçut de la grossesse, on demanda à cette femme avec qui elle avait eu des relations ; elle répondit : « Avec Soleymân-Tyr. » Sur cette simple déposition, le sultan condamna son favori. Tyr guérit, comme on vient de le voir, et le sultan lui donna la femme et l’enfant.
J’ai connu particulièrement Soleymân-Tyr, après son malheur. Il était alors en dignité, et avait un entourage assez imposant. Néanmoins Fadhl se rappelait toujours ce dont Tyr avait été accusé autrefois ; de plus, il voyait de mauvais œil la piété et la dévotion du jeune eunuque ; jamais il ne lui rendit son amitié.
Nous avons vu, dans l’histoire du sultan Mohammed-Tyrâb, qu’une semblable accusation fut portée contre Kourrâ, et que celui-ci, pour prévenir toute possibilité de soupçon, se châtra lui-même et s’acquit ainsi toute la confiance et toute la faveur de Tyrâb.
Les eunuques ont mille manières brutales et cruelles d’exercer leur autorité : j’en citerai un exemple.
L’eunuque Mohammed Our-Dikka[191], qui eut la dignité de _père_-cheykh sous le règne de Tyrâb, allait, tous les ans, selon la coutume établie, passer la saison du printemps dans les domaines affectés à sa fonction. Là, il rassemblait, à un jour fixé, tous les hommes de la contrée, les passait en revue, et examinait combien d’entre eux étaient en état de porter les armes.
Une fois, il les réunit d’assez bon matin sur une grande place, près de sa demeure. La chaleur devint bientôt extrême ; notre personnage ne sortit de chez lui que lorsque le soleil commençait à être un peu moins ardent.
Our-Dikka parut à cheval, suivi de son cortége et de tout l’appareil de sa dignité. Il était escorté d’esclaves qui, munis les uns de parasols, les autres d’éventails, le tenaient à l’abri des rayons du soleil et lui procuraient un air frais. Les soldats particuliers qui l’accompagnaient firent ranger les hommes en cercle ; lui, arrêté au milieu, les regardait avec insolence. La chaleur était violente. Il ordonna à tous ces hommes de s’accroupir, les genoux en terre, et de rester ainsi les armes et les boucliers à la main. On pouvait à peine se tenir sur le sable, tant il était brûlant ; la sueur ruisselait sur tous les visages ; la fatigue était intolérable.
Our-Dikka fut assez longtemps sans donner d’ordre, sans articuler un seul mot. La soif tourmentait cette foule de malheureux, accablés par l’ardeur du soleil, qu’ils supportaient déjà depuis plusieurs heures. Tous faisaient les plus pénibles efforts pour résister à la souffrance et à l’épuisement. Plusieurs, dit-on, moururent de soif sur la place. L’abattement, l’inquiétude étaient au comble. Our-Dikka, d’un air cruellement ironique, souriait, jouissait de ce spectacle horrible. Enfin il s’écrie : « _Na-tô... na-tô... na-tô... yaouman abousan gamtaryran_[192]. C’est le jour !... c’est le jour !... c’est le jour !... le jour de malheur et de désolation ! » Et il répète deux ou trois fois ces paroles.
Le nombre des hommes qui composaient ce _guieldi_n_a_, c’est-à-dire cette _presse_[193], allait à plus de vingt mille individus. Parmi eux se trouvait un pieux cheykh, appelé Haçan-el-Kau[194]. Les paroles d’Our-Dikka soulèvent son indignation, tout à coup il s’écrie d’une voix terrible et par trois fois : « Tais-toi, impie ! » Soudain la frayeur s’empare d’Our-Dikka, qui s’enfuit et disparaît. Alors le pieux Haçan, levant les mains au ciel : « Mon Dieu, dit-il, aie pitié de tes serviteurs. » Bientôt des montagnes de nuages s’entassèrent dans le ciel et versèrent des torrents de pluie... La foule ensuite se dispersa. — On conserve le souvenir de ce jour comme d’un jour mémorable.
Ce qui provoqua la sainte colère et la malédiction du cheykh Haçan fut qu’Our-Dikka voulait en quelque sorte s’assimiler à Dieu, en considérant tous les hommes rassemblés sous ses yeux comme ses créatures, et leur annonçant insolemment que le jour du jugement dernier était arrivé ; en jugeant la foule qui l’entourait comme Dieu jugera la foule des humains au jour de la grande revue dernière ; en comparant la chaleur brûlante dû soleil à la chaleur brûlante du jour de la résurrection générale ; en appliquant enfin à ses trois _na-tô_ la majesté des paroles sacrées du Coran, par lesquelles il avait terminé son exclamation.
Cet Our-Dikka était d’une intelligence des plus bornées et des plus obtuses ; lorsqu’il fut revêtu de la dignité de _père_, il reçut ordre du sultan Tyrâb d’apprendre à lire et à écrire. En conséquence, il prit pour maître un fakyh ou cheykh : ce cheykh écrivit pour lui les lettres de l’alphabet, et l’exerça régulièrement tous les jours à la lecture. Quelque temps après, il prit fantaisie à l’eunuque de demander un Coran ; le cheykh lui en apporta un, et Our-Dikka, en feuilletant le livre, aperçut dans une ligne la lettre _ouâou_ comme isolée entre deux mots ; il la reconnut, et dit aussitôt au fakyh : « _In-man ouâou ?_ N’est-ce pas là un _ouâou_ ? — Certainement, répondit le fakyh. — Maintenant je sais le Coran, » répondit l’imbécile eunuque. Et en réjouissance il fit égorger des bœufs, des moutons, fit battre les tambourins, et donna un grand repas. Mais rentrons dans notre sujet.
Malgré le grand nombre des eunuques affectés à la garde du harem du sultan fôrien, ce prince n’est pas toujours à l’abri des infidélités de ses femmes. La malice diabolique du sexe est-elle jamais en défaut ? Et d’ailleurs, dans des harem aussi nombreux, les femmes ne sont-elles pas en quelque sorte excusables de leurs fautes ? Animées par l’ardeur de la jeunesse, vivant dans le repos et l’oisiveté, dans l’abondance et la coquetterie, comment pourraient-elles résister à leurs désirs ? Il n’est donc pas de ruses que n’invente leur imagination pour déjouer la vigilance de leurs geôliers, et faire introduire de jeunes garçons dans le harem.
Quelques-unes de ces femmes prennent pour amants les serviteurs mêmes chargés de garder la porte qui conduit à leurs demeures ; d’autres ont de vieilles matrones qui, à l’aide de certaines manœuvres, les pourvoient de galants. Ces vieilles vont parcourir la ville, et lorsque l’une d’elles aperçoit dans la foule quelque beau garçon, encore jeune et sans barbe, elle le circonvient, le flatte, le cajole, et elle finit par le conduire au harem. La chose, d’ailleurs, est assez facile, comme nous allons le faire voir.
L’habitude qu’ont les nègres encore adolescents de ne point couper leurs cheveux, de les laisser foisonner en touffes abondantes, leur donne une chevelure qui se rapproche de celle des femmes. Pour achever l’illusion, il leur suffit de les tresser ou de les rassembler à la manière des jeunes filles ; et puis la matrone elle-même dispose la toilette de celui qu’elle a séduit ; elle l’affuble de colliers, de tamyméh, de moudraâh, de mangour, et le couvre d’un _dourraah_[195], d’un _ferdéh_ ou ceinture de femme, d’un _taub_, ou grande pièce de toile en forme de milâyéh. Par là, le déguisement est complet et donne le change au plus attentif. Sous cette livrée, le galant est amené au harem, et une fois qu’il a eu franchi la porte, toute chance de danger est à peu près passée. L’entremetteuse le livre alors à celle pour qui elle l’a choisi ; lui, de son côté, reste en possession de sa facile conquête tant qu’il plaît à Dieu. Si Dieu le protége, il sort du harem comme il y est entré ; s’il est découvert par les gens du sultan, il est tué sans miséricorde.
Plusieurs circonstances peuvent le faire surprendre. Ainsi, dès qu’une des autres femmes vient à reconnaître la présence de l’intrus dans le harem, elle demande ordinairement à sa compagne de la laisser participer à sa bonne fortune ; et lorsque celle qui demande voit ses instances rejetées, soit par l’égoïsme de sa sœur de harem, soit par le caprice du galant lui-même, elle n’écoute plus que son dépit jaloux, et n’a plus de repos qu’elle n’ait ébruité et dérouté l’intrigue. La conséquence est la perte du galant.
D’autres fois le sultan ordonne inopinément une perquisition générale chez ses femmes, et lui-même, accompagné et aidé de ses eunuques, parcourt toutes les cabanes de son harem. Malheur alors à l’étranger qu’on y trouve ! c’en est fait de lui.
Parfois encore celui qui a été introduit par fraude se lasse et s’ennuie de ces dangereuses voluptés, et il tente de sortir seul dès les premières ombres de la nuit. Si, grâce à Dieu, il parvient à franchir heureusement les portes, l’affaire reste ignorée et impunie. Si les gardiens des portes le reconnaissent au passage, ils le tuent ; mais les accidents sont assez rares. Généralement ceux qui réussissent à pénétrer dans le harem, de quelque manière que ce soit, sont reconduits dehors vers la nuit ou même en plein jour ; dans ce dernier cas, surtout, ils sortent à la faveur de leur déguisement, accompagnés d’un certain nombre de femmes étrangères.
D’autres matrones s’emploient à faire sortir les femmes du harem. Pour cela, elles les déguisent sous des vêtements sales et misérables, et ainsi, en présence de tout le monde, en plein jour, elles réussissent à les conduire au dehors ; et si parfois les portiers s’informent de ce que sont ces femmes, les vieilles ont toujours une réponse prête. « Ce sont, disent-elles par exemple, des malheureuses qui sont entrées avec nous au harem pour demander quelque secours, quelque aumône. »
Assez souvent aussi les eunuques eux-mêmes feignent de ne pas reconnaître les femmes quand elles sortent. Par crainte de se voir jeter dans les plus grands embarras par la malice féminine, et même de s’exposer à perdre la vie, ils sont forcés de trahir leur maître. Il arrive assez fréquemment qu’une femme aimée du sultan se plaigne à lui, dans les moments de tête-à-tête, du peu d’égards et de complaisance d’un eunuque, et que le sultan ordonne à l’instant même de vendre, ou fustiger, ou chasser, ou même tuer l’eunuque. Or, toute la faute de celui-ci est de s’être opposé, une seule fois peut-être, à ce que cette femme sortît du harem. Aussi, dès que les eunuques présument qu’ils courent la moindre chance de danger, ils gardent le silence et laissent faire ; alors la femme dont ils redoutent la vengeance est libre de sortir et de rentrer quand cela lui plaît. Nous verrons un fait de cette nature, et les conséquences qui s’ensuivirent, en racontant l’histoire de Sâbôun, sultan du Ouadày.
La cause de cette conduite chez les femmes du Soudan est dans leur tempérament et dans la violence de leurs désirs. Leur ardeur amoureuse est encore animée et attisée par la chaleur excessive du climat, par l’habitude de la fréquentation presque libre des sexes, et par l’insouciance des femmes pour les affaires de leur famille ; aussi, rarement une femme se contente de son mari, ou se contente même d’un seul amant. Il semble que ce soit contre les femmes de ces contrées que ces vers ont été composés :
« Femmes ! quoi ! un seul amant, c’est trop peu ! mille, deux mille par an, c’est encore trop peu !
« En vérité, vous êtes bien les restes de ces juifs de Moïse, pour lesquels la manne sacrée devint si vite un mets de dégoût ! »
Ajoutez encore, comme cause de cette vie désordonnée, que la loi permet à chaque homme, s’il a les ressources nécessaires, d’épouser quatre femmes légitimes, et, de plus, d’avoir autant de concubines qu’il peut en entretenir. De là les privations sexuelles auxquelles la femme est certainement condamnée, bien qu’elle soit, sous ce rapport, l’égale de l’homme, qu’elle ait au moins les mêmes besoins que lui, les mêmes entraînements au plaisir, et aussi la même force de jalousie. Il n’y a donc rien d’étonnant dans les ruses et les intrigues qu’elle imagine pour satisfaire ses appétits de volupté.
D’un autre côté, l’homme qui n’a pas la fortune suffisante pour se procurer des concubines, porte sa convoitise sur les femmes des autres ; et lorsque la femme s’est aperçue des infidélités de son mari, elle s’abandonne aux suggestions de la jalousie, et le désir de la vengeance la mène à l’adultère.
La vie ordinaire des Fôriennes, dans leur enfance et durant leur adolescence, est une sorte de préparation à leurs déréglements dans l’âge suivant. Dès leurs premières années, elles vivent constamment mêlées aux jeunes garçons ; elles grandissent avec eux : par là, elles contractent des habitudes qui deviennent par la suite une seconde nature. Une fois qu’elles sont mariées, il leur est difficile de se contenter de relations avec un seul homme ; il faut, pour qu’elles se tiennent dans le devoir, une grâce toute spéciale de Dieu. Aussi la régularité de conduite est une qualité rare chez les Fôriennes ; très- peu restent fidèles à leurs maris. Avec le temps, cette dépravation générale s’accroît, et aujourd’hui la débauche souille et empoisonne toutes les familles.
A ce propos, je citerai une opinion qui domine dans le pays, et qui vient à l’appui de ce que j’avance. Lorsque le feu prend quelque part, et que l’incendie se propage de manière à dévorer un grand nombre d’habitations, les Fôriens croient que le seul moyen d’arrêter le ravage des flammes est de chercher une femme d’un certain âge, qui ne se soit jamais rendue coupable d’adultère, et de la faire venir au lieu de l’incendie. Celle qui se présente, si elle est réellement pure et sans reproche, peut, en détachant son pagne et l’agitant devant les flammes, forcer l’incendie de s’arrêter et de s’éteindre immédiatement. Ce miracle a, dit-on, pour les Fôriens, la sanction de l’expérience. Lorsque j’étais au Dârfour, un incendie violent se déclara dans la demeure de l’aïeule du sultan. Le sultan accourut, suivi de plusieurs grands personnages ; on se mit en devoir d’éteindre le feu, mais ce fut inutilement. Alors un crieur du prince parcourut la ville en criant : « Une femme fidèle ! Y a-t-il ici une femme fidèle ? » Il ne s’en présenta pas ; il paraît qu’il ne s’en trouvait pas une seule.
A ce qu’on m’a souvent certifié, la vertu et la pureté conjugales sont loin d’être aussi rares parmi les femmes des Arabes errants du Dârfour et de ses environs. Les femmes arabes, étant plus intelligentes, sont plus attachées à leurs devoirs d’épouses, et ont des sentiments de religion plus profonds. Ces dispositions morales entretiennent l’amour du devoir ; mais sans elles une femme s’abandonne à ses caprices, elle s’enorgueillit même du nombre de ses intrigues et de ses conquêtes. « Si j’étais sans attraits, dit-elle alors, je ne verrais pas les amants se presser autour de moi ; ce sont mes charmes qui attirent les adorateurs, et qui les poussent à courir même les plus grands dangers pour moi. A qui la faute ?... »
Dans les familles de sang arabe, il y a plus de décence et de retenue. Une femme arabe, arrivée déjà à un certain âge, et qui aura, par exemple, un fils revêtu de quelque considération ou placé dans une position honorable, s’abstiendra de toute intrigue d’amour, de toute tentative illicite, et cela par respect pour le nom et la réputation de son fils, ou simplement par respect pour elle-même ; elle comprend que, comme mère, elle ne doit plus chercher à inspirer de passion. Mais il n’en est pas ainsi des femmes fôriennes ; quel que soit leur âge, elles n’ont aucune pudeur. En voici un exemple frappant.
Un de mes intimes amis, dont je tairai le nom par devoir d’amitié, m’a raconté, au Dârfour, l’aventure que voici[196]. « La mère du sultan Mohammed-Fadhl, me dit mon ami, s’appelait, comme tu le sais, Ambous. Elle avait un frère nommé Mohammed-Teytel. Elle le maria avec une de ses suivantes. Le mariage se célébra en grande cérémonie, une foule immense de curieux y assista, j’y allai aussi. J’étais debout à regarder, lorsque tout à coup parut la mère du sultan, avec une troupe de jeunes filles charmantes, sveltes comme des gazelles, et qui lui faisaient cortége. Ambous avait alors trente-cinq ans environ. C’était la plus hideuse face qu’il fût possible d’imaginer. Tout décelait en elle sa basse origine ; et tu sais qu’en effet elle était d’une des tribus les plus laides du Dârfour, de la tribu des Bygo. On se demandait toujours avec étonnement, lorsqu’on apercevait cette ignoble figure, par quelle mystérieuse volonté Dieu avait prédestiné au rang de reine une telle créature, une femme de si basse extraction, et pourquoi il n’avait pas choisi, pour être la mère d’un prince, une femme plus belle, mieux pourvue de grâces et d’attraits ou bien d’origine plus relevée.
« Ambous entre chez Teytel. C’était le moment de la consommation du mariage[197]. Animée probablement par cette circonstance, elle ne reste qu’un moment chez son frère ; bientôt on entend un cliquetis de chevillères et de kharâz ; on respire une odeur de parfums ; Ambous sortit. On se range, on fait place. Et voilà qu’en passant près de moi, Ambous me saisit par la main et m’attire sur ses pas. Je fais un mouvement de surprise ; je veux résister ; mais ses suivantes m’entraînent doucement. Je cède, de peur que, même malgré l’obscurité du crépuscule du soir, la foule ne m’aperçoive. Je marche à côté d’Ambous ; elle me tenait la main. Après quelques instants, elle se met à me dire : « Je suis fatiguée ! » Cependant sa demeure n’était pas à cent pas de celle de Teytel. Et cette femme, avant de se trouver l’épouse d’un sultan[198], n’était qu’une esclave du dernier degré, condamnée aux fonctions des derniers domestiques, c’est-à-dire à aller chercher de l’eau et à rapporter sur sa tête des charges de bois. Maintenant elle se plaignait de fatigue avant d’avoir seulement cheminé cent pas. Je lui réponds : « Tu as eu aujourd’hui tant d’embarras et d’occupations ! »
« Nous arrivons à sa demeure. Nous traversons la foule des eunuques, dont pas un ne nous adresse une seule parole, bien qu’ils me voient avec leur maîtresse. Ambous se dirige vers sa souktâyéh particulière. J’y entre avec elle, et alors seulement elle laisse glisser ma main de la sienne. Je m’assieds sur une natte à part ; Ambous va s’étendre sur celle où elle couchait ordinairement. Là, elle s’agite, se tourne à droite et à gauche, secoue ses mangour avec la main. Puis : « J’ai bien mal à la tête ! » me dit-elle. « Viens me lire quelques versets du Coran sur le front ; cela me guérira peut-être. » Alors, je m’approche d’elle. Je comprenais bien ce qu’elle voulait dire par ce détour. Cependant toutes ses femmes s’étaient retirées et nous avaient laissés tête-à- tête. Une seule de ses suivantes était assise en dehors de la porte, pour attendre ses ordres et répondre de suite à ce qui pourrait lui être demandé.
« Ambous me fait placer tout près d’elle et me prie encore de lui lire quelques passages du Coran, en lui posant ma main sur la tempe. Je dus obéir ; aussitôt qu’elle sentit ma main sur sa tête, et qu’elle m’entendit réciter quelques paroles, elle frémit, trembla de tout son corps. L’odeur des parfums qui s’exhalait de ses vêtements m’enivra ; je me sentis ému, troublé. Mais soudain je fus saisi par la crainte d’être surpris par le sultan ; il me revint à l’esprit qu’il avait fait périr sans pitié nombre d’individus qu’il avait trouvés chez sa mère, et que souvent il arrivait chez elle à l’improviste et sans se faire annoncer.
« Ambous se tenait sur ses gardes ; elle avait, au dehors, ses sentinelles qui l’avertissaient de l’approche de son fils, pour qu’elle pût faire évader les galants qu’elle avait chez elle.
« L’aspect du danger que je courais m’arrêta et me refroidit subitement. Ambous s’en aperçut. Elle s’imagina que peut-être j’avais besoin de manger, et elle appela Dérâ-el-Gâder : c’était le nom d’une de ses femmes. Elle lui ordonna d’apporter de suite quelque bonne nourriture. Dérâ-el-Gâder obéit et me servit deux plats succulents. « Mange, me dit Ambous, mange un peu. » Je refusai encore, prétextant le défaut d’appétit. Elle me pressa ; je dus céder. Je goûtai de ces mets et je les trouvai excellents ; il était déjà tard, et, malgré ce que j’avais dit, j’avais réellement faim. J’étais donc à souper, lorsque tout à coup on entend un bruit et un tumulte extraordinaires ; des servantes accourent en s’écriant : « Le sultan ! le sultan ! » — « Vite ! vite ! dit Ambous, faites sortir cet homme par l’autre porte du zarybéh. » On m’emmène, et on me pousse dehors en toute hâte.
« Par bonheur pour moi, cette fois-là le sultan ne vint pas d’abord à la porte par laquelle il entrait ordinairement chez sa mère ; sans cela, j’aurais été probablement aperçu avant ma sortie du zarybéh. Mais il laissa des gardes à cette porte ; et pendant qu’il fit le tour du zarybéh pour arriver à celle par laquelle on m’avait éconduit, j’eus le temps de m’esquiver. J’étais à peine à quelques pas que je vis déborder la tête des chevaux du cortége. Je me gardai bien de fuir ; je m’arrêtai et j’observai. Et j’entendis le sultan demander aux eunuques gardiens de sa mère : « Qui vient de sortir d’ici ? — Personne. — Mais, » reprit un des cavaliers du prince, « je viens de voir sortir quelqu’un d’ici, par cette porte. — Nous n’avons vu personne. » — J’entendis ces paroles, et je remerciai Dieu de m’avoir sauvé d’un si grand danger. Car, si le prince ou sa suite m’eût surpris au moment où je sortais, c’en était fait de moi. »
Tel fut le récit de mon ami. Je conclus encore une fois que les eunuques sont un bien faible rempart pour la vertu des femmes, quand elles n’ont pas dans le cœur la ferme volonté de rester vertueuses, et que, lorsqu’elles se décident au mal, il n’y a pas de gardiens qui les maintiennent dans les limites du devoir. Et puis, n’est-il pas scandaleux de voir la mère d’un prince s’abandonner à de pareilles débauches ? Et si une telle conduite déshonore une femme d’une condition ordinaire, combien n’est-elle pas plus avilissante pour une femme d’un rang élevé ! Avouons-le, il n’y a de vertu que dans la femme que la grâce de Dieu éloigne du mal. Bénédiction du ciel sur l’auteur de ces vers :
« Il est des femmes qu’un douaire de quatre-vingts chameaux ne paie pas à leur valeur ; et il en est qui ne valent pas la peau molle d’un chameau qui vient au monde ;
« Il en est qui, grâce à leur étoile, prennent un mari sans ressource, et qui, un beau matin, se trouvent avec lui au milieu de la richesse et de l’abondance.
« Il en est d’autres qui prennent pour époux un homme chargé de biens ; et, un matin, il se trouve n’avoir plus même la pitance de son âne.
« Il en est dont Dieu laisse sans cesse la vertu naufrager, et qui, en l’absence de leur mari, vont chercher les caresses de leur voisin.
« Ah ! que Dieu maudisse et maudisse les femmes traîtresses ! qu’il les brûle à jamais aux feux de l’enfer, les femmes traîtresses ! »
Oui, les peines et les douleurs de l’homme sont l’œuvre des femmes. Que de rois dont elles ont causé la mort ! que d’empires dont elles ont amené la ruine ! que de sang elles ont fait verser !
« Oui, les femmes sont les démons de cette terre, créées pour nos tourments. Bon Dieu, protége nous contre ces malins esprits. »
L’emploi des eunuques pour la garde des femmes n’a d’autre but que de tranquilliser la jalousie des hommes ; mais ce but n’est pas toujours atteint. J’ai vu des eunuques qui possédaient plusieurs femmes, et savaient trouver quelques jouissances avec elles. Nous avons déjà dit que l’ab-cheykh Mohammed-Kourrâ, après avoir été eunuque, se maria à une femme d’une grande beauté ; et des personnes dignes de foi m’ont assuré que, lors de sa révolte contre le sultan, lorsqu’il vit ses affaires désespérées, et qu’il eut résolu de mourir en combattant, il se rendit de nuit chez lui, et égorgea sa femme, afin de la soustraire aux jouissances d’un autre mari : action qui, selon moi, est le terme extrême de la jalousie.
Je m’informai, étant au Ouadây, de quelle manière on procédait à la castration. Je sus que, pour cela, on lie fortement celui qu’on veut opérer, qu’on saisit en masse tous les organes de la virilité, et qu’on en fait la section d’un seul coup de rasoir ; qu’aussitôt après, on introduit une petite canule en fer-blanc dans la portion qui reste du méat urinaire, afin d’en prévenir l’occlusion ; et qu’ensuite on cautérise toute la plaie avec de l’huile bouillante. Par là, la plaie qui était une plaie par instrument tranchant est transformée en une plaie par action du feu. Enfin, on panse l’opéré avec des bandes de linge et de la charpie ; tous les jours on renouvelle ce pansement. Mais le plus grand nombre de ces malheureux meurent des suites de l’opération.
Ici se présente une réflexion. Sur quelles raisons valables peut-on s’appuyer, pour justifier le droit de soumettre des hommes au supplice de la castration, et de les condamner à perdre des organes donnés par Dieu pour la procréation et la multiplication de l’espèce humaine ?
Plusieurs doctes musulmans ont examiné cette question, et l’ont tranchée par une sentence de réprobation. Le savant Djélâl-el-Dyn-el-Soyoûty s’est explicitement prononcé, et a donné sa sanction à ce jugement, dans son livre intitulé : _Fy tahrymi khidamati l-khisyân li-dharyh sciydi oualad Adnân_. (Criminalité de l’emploi des eunuques au service sacré (de la Kaaba et) du tombeau du prophète descendant d’Adnân.)
En un seul mot, tout le crime est à ceux qui spéculent sur cette opération, c’est-à-dire aux idolâtres du Soudan qui la pratiquent, et qui répandent dans l’Islamie les individus châtrés, soit en les vendant, soit en les envoyant comme dons aux personnages de distinction ; car il est très-peu de peuplades musulmanes qui fassent elles-mêmes des eunuques.
Quant à l’usage qu’on fait de ces malheureux mutilés, il peut être considéré comme un acte d’humanité et comme une œuvre de bien. Les abandonner à eux-mêmes après le supplice auquel ils ont été soumis, serait une double cruauté, en ce sens que, privés des organes virils, ils sont mis en dehors des jouissances les plus douces de la vie, et qu’abandonnés des autres hommes, ils seraient exposés à tous les maux d’une existence pénible et misérable.
Les grands, les princes, et ceux qui suivent leurs traces, ont généralement des harem où ils aiment voir réunies un certain nombre de jeunes femmes. Ces femmes, sans nul doute, sont douées, aussi bien que ceux à qui elles appartiennent, d’une dose de jalousie. Comment donc est-il possible qu’elles vivent en paix et en harmonie, surtout lorsque quelqu’une d’elles obtient les préférences fréquentes du maître ? Une rivalité hostile règle nécessairement leur conduite envers lui ; chacune travaille, autant que les circonstances le lui permettent, à conquérir la bienveillance et la faveur spéciale du mari commun, et à captiver exclusivement son cœur. Placées sous l’autorité absolue et sous le caprice d’un maître unique, elles savent, principalement lorsqu’il est prince, dissimuler et concentrer leurs mutuelles antipathies, et se montrer de l’amitié et une condescendance fraternelle. Qu’y a-t-il d’aussi difficile à pénétrer que la pensée d’une femme ! Quelle n’est pas sa puissance de dissimulation ! Dans les harem, il n’y a que la crainte qui puisse extraire les secrets de leur âme, les forcer à la sincérité, et soulever le voile qui leur enveloppe le cœur.
Les caractères physionomiques des femmes diffèrent chez les diverses peuplades du Soudan. Bien que chaque population ait ses nuances de beauté et de laideur, il est cependant des localités qui se distinguent plus par l’une que par l’autre.
Au Dârfour, la laideur des femmes est remarquable chez les Témourkéh et chez les Karâkryt, peuplades sauvages répandues sur les montagnes, et vivant d’une vie assez misérable et chétive. Les femmes des Berty et des Mydaub, au contraire, sont belles et les plus belles de toutes les Fôriennes. Il faut placer au-dessous d’elles les femmes des Bygo, celles des Bargau, des Mymeh et des Toundjour ; et parmi les plus laides il faut mettre celles des Fôriens d’origine pure, et qui n’ont rien du sang arabe. Celles des Dâdjo, celles des Buirguid, et même celles des Maçâlyt, malgré ce qu’elles ont de charmes, ne viennent qu’après celles des Berty et des Mydaub.
Au Ouadây, les plus belles femmes sont celles des contrées d’Ab-Sénoun et de Malanga ou Mananga. Viennent ensuite celles des Koukah, puis celles des Mymeh et celles des Kachmireh. Parmi les plus laides sont celles du Dârtâmah ; il y a encore au-dessous d’elles celles des trois tribus ouadâyennes, les Birguid, les Maçâlyt et les Dâdjo.
En général, on ne peut guère, à cause de la différence de couleur, mettre en parallèle et apprécier par comparaison la beauté des femmes du Soudan et la beauté des femmes de nos pays. Chaque région du monde a son genre de beauté, sa physionomie particulière.
Si on embrasse le Soudan tout entier, depuis l’est jusqu’à l’ouest, on remarque que les plus belles femmes sont sans contredit celles de l’Afnô (ou Afnau) ; après elles, toujours dans la série la plus élevée, il faut ranger les Bâguirmiennes, puis les Barnâouyennes et les Sennâriennes. A la série du second degré seront les Ouadâyennes, et au-dessous les Fôriennes. Les plus laides de toutes sont les femmes des Toubou et celles des Katakau.
Chaque peuple et chaque tribu du Soudan a ses beautés féminines ; seulement le nombre y varie, en plus ou en moins, comparativement à la population : merveilleuse sagesse de Dieu, qui distribue à tous ce qui lui plaît et ce qu’il veut donner ! Oui, Dieu est le seul Dieu, le seul Seigneur digne des adorations des hommes. C’est lui seul qui diversifie à son gré les créatures, et pour cela il n’a besoin que des plus légères nuances. En effet, tout ce qui est brun n’est pas musc ; tout ce qui est rouge n’est pas rubis ; tout ce qui est noir n’est pas civette, tout ce qui brille n’est pas diamant. Disons mieux encore pour le sujet qui nous occupe : tout ce qui est noir n’est pas de charbon ; tout ce qui est rouge n’est pas de chair ; tout ce qui est blanc n’est pas de chaux.
Et puis, les peuples de couleur, ou bronzés noirs, ont des genres de beauté que n’ont pas les peuples les plus blancs. Peut-être on dira qu’il n’y a pas de rapprochement possible entre la lumière et l’obscurité, entre l’ombre et le soleil. Il est vrai, la différence est immense ; mais beaucoup aiment la couleur bronzée, la couleur noire ; et ce vers en rend témoignage :
« Le teint bronzé est plein de charmes et de grâces ; regarde-le bien, et tu n’aimeras plus ni le teint blanc, ni le teint rose. »
Beaucoup d’hommes encore raffolent du teint noir, et de là l’exagération de ce vers :
« Oui, à cause de ma belle amie, j’aime tout ce qui est noir ; j’aime tout le Soudan ; à cause de mon amie, j’aime même les chiens noirs. »
Et moi aussi, j’ai été quelque temps amateur passionné des négresses, et j’ai dit alors ces quatre vers[199] :
« On me reproche d’aimer une _sauda_ (noire) ; mais ignore-t-on ce que l’homme a de valeur par le _saouâd_ (par la gloire) ?
« Laissez donc, laissez vos reproches. Le riche ne doit-il pas sa considération au _saouâd_ (à la richesse) ?
« Si presque tous les visages blancs n’avaient les deux sourcils et les _mouches_ qui parent leurs joues, d’une nuance foncée en _saouâd_ (noir),
« Nul ne les aimerait, nul n’en voudrait. Le mérite et la supériorité sont donc au noir dans le _saouâd_ (le monde), puisque c’est ce qu’il y a de noir ou de marques brunes dans les visages blancs qui en fait la beauté. »
On a dit encore :
« Quoi ! tu as pu te prendre d’amour pour une femme à teint bronzé ?
« — Oui, répondis-je, c’est la couleur du parfum de la zibeline ; c’est la couleur du musc, la couleur du sandal odorant. »
« L’amour des femmes blanches n’a pas d’empire sur moi ; je n’en voudrais pas, n’y eût-il même plus, dans le monde, de femmes au teint bronzé. »
Le cheykh Abd-el-Rahmân-el-Safty, poëte de l’époque actuelle, a dit aussi :
« Je donnerais ma vie pour un objet au teint bronzé, car un seul point de sa couleur, se montrant sur une face blanche, y imprime, aux yeux de tous, un caractère de beauté.
« Mais un point blanc qui se montre sur une belle face noire en détruit la beauté et y empreint un signe de réprobation.
« Une beauté à la couleur bronzée m’enivre d’amour, bien avant que je puisse savourer la salive de ses baisers ; la seule vue des tresses de ses cheveux me fait tourner la tête..... »
Je m’élevai contre le cheykh El-Safty, dans une _cassydeh_[200] dont voici un vers :
« Eh quoi ! la vérité n’est-elle donc pas d’une blanche candeur ? Laisse toutes tes raisons ; ce sont pures erreurs d’hommes aveuglés par de folles idées.
Je citerai encore deux vers du cheykh El-Safty :
« Comment, me dit-on, comment peux-tu aimer une femme de cette couleur foncée ?
« Ce n’est pas sans motif que j’ai renoncé aux blanches. Le blanc, mon cher ami ! mais c’est la couleur des vieux barbons, la couleur du linceul, deux choses qui me font peur ! »
D’autres ont vanté la couleur des blancs, et déprécié celle des noirs ; ils ont poussé l’éloge et le blâme jusqu’à l’extrême de l’hyperbole ; selon eux, celui qui ne partage pas leur avis est frappé d’aveuglement. Ils sont allés jusqu’à s’appuyer sur ces paroles sacrées données par Dieu dans le Coran : « Nous avons caractérisé la nuit par un signe négatif, par les noires ténèbres, et le jour par un signe positif, par la lumière. »
En résumé, chacun a, dans ses goûts, un motif de prédilection, ou bien une raison systématique.
[Décoration]
[Note 190 : Les eunuques sont appelés _taouâchy_ (au pluriel, _taouâchiyéh_), et _aghouât el-harym_, aghas des femmes ou des harem, gardiens des femmes.]
[Note 191 : Our-dikka, sobriquet composé de deux mots fôriens ; _our_, jeune homme ; _dikka_, noir.]
[Note 192 : Voyez la note T.]
[Note 193 : Voyez la note U.]
[Note 194 : Voyez la note V.]
[Note 195 : Le dourraah est une pièce d’étoffe blanche que les négresses se mettent sur la poitrine en la passant sous les aisselles, en la serrant presque comme une ceinture et la ramenant sur l’épaule gauche. Cette pièce d’étoffe leur couvre aussi le corps, au moins jusqu’aux genoux.]
[Note 196 : L’affaire était de notoriété publique ; j’ai connu nombre de Fôriens qui, plus malheureux que mon ami, ont eu à se repentir d’avoir satisfait aux désirs de celles qui les entraînaient.
(_Note du cheykh El-Tounsy._)]
[Note 197 : Voyez la note X.]
[Note 198 : Voyez l’histoire du sultan Abd-el-Rahmân.]
[Note 199 : Voyez la note Y.]
[Note 200 : Petite pièce de poésie.]
CHAPITRE VIII.
Influence des unions matrimoniales entre les différentes peuplades. — Nombre des enfants dans les familles. — Maladies principales. — Siphilis ; état comparatif de cette maladie, au Kordofâl, au Dârfour et au Ouadây. — Dragonneau. — Chirurgie. — Médecins. — Accouchements. — Repas de naissance. — Age auquel on marie les filles. — Instruction ; écoles. — Degrés de salubrité des diverses parties du Dârfour. — Longévité. — Hostilités permanentes des tribus et des provinces entre elles. — Nourriture. — Oueykeh ; sa préparation. — Aliments des pauvres. — Gibiers ; chasses. — Différence du teytel et du bœuf sauvage. — Chasseurs de profession. — Cadyd ou viandes sèches. — Oiseleurs. — Chasse à la girafe, à l’autruche. — Aisance et richesse des Arabes bédouins.
Sachez que le Créateur a donné à chaque région du monde ses caractères climatériques spéciaux, et à chaque nation ses dispositions particulières de tempérament. Aussi l’homme qui va parcourir des contrées étrangères, dont le climat diffère de celui de son pays natal, s’expose à des influences qui menacent sa santé et même sa vie. Et s’il échappe à la mort, il a parfois longtemps à souffrir pour s’acclimater dans les pays où il établit son séjour.
C’est par une conséquence plus ou moins rapprochée de cette loi naturelle, que la durée de la vie diffère d’une manière remarquable dans les enfants nés au Dârfour. Ceux qui naissent de père et de mère d’origine fôrienne sont vivaces et bien constitués ; aussi trouve-t-on nombre de familles composées de dix, douze enfants et plus, tous pleins de vigueur et de santé. Il en est de même dans les tribus arabes de sang pur ; là, encore, le père de famille ne meurt le plus souvent que lorsqu’il a eu le temps de voir ses enfants s’accroître et se multiplier. Mais lorsqu’un Fôrien prend une Arabe pour femme, ou lorsqu’un Arabe se marie avec une Fôrienne, il arrive, dans l’un et l’autre cas, que les enfants métis produits par ces unions sont faibles et débiles, et n’ont, pour la plupart, qu’une existence de courte durée. Il y a là une preuve que chaque pays, que chaque peuple a son tempérament particulier, et que les rejetons sortis de parents d’un même sang et d’un même sol sont plus robustes, d’une santé plus ferme et plus solide. Dans les circonstances contraires, les progénitures sont frêles, chétives, et leur teint est de mauvais aloi.
Au Dârfour et au Ouadây, j’ai été à même de voir à quels moyens on est obligé de recourir pour conserver les enfants. Ainsi il est d’habitude, dans ces pays, de retirer du sang aux petits enfants lorsqu’ils sont arrivés au quarantième jour après leur naissance : on leur fait sur le ventre, à droite et à gauche, un bon nombre de scarifications, ce qui détermine une perte de sang assez considérable. A l’âge de trois mois, on renouvelle cette opération. Les parents qui négligent ce traitement de précaution voient, pour la plupart, leurs enfants être frappés de fièvres, de coups de sang, puis mourir en bas âge.
Une maladie très-fréquente parmi les enfants au Dârfour, est l’_abou- liçân_ (la languette) ; elle a son siége dans le fond de la bouche, vers le détroit du gosier. Il se développe là, surtout vers la racine et sur les côtés de la langue, une excroissance charnue comme une languette d’oiseau, et qu’il faut absolument exciser. Pour cette opération, les Fôriens ont un petit instrument (voy. _pl._ III, _fig._ 24) monté sur un manche en bois ; l’extrémité libre, et saillante horizontalement, est tranchante. Au moment de l’opération, l’on introduit dans la bouche, jusque tout auprès de l’excroissance, une tige de bois isolée et polie, qui sert de point d’appui et de moyen d’écarter les mâchoires. Voici comment on procède : on tient d’abord fermement le malade ; le médecin pose dans la bouche la tige en bois ; après cela, il introduit l’instrument jusqu’à ce que la saillie terminale se trouve d’un côté de l’excroissance charnue, à l’opposé de la tige de bois, et de manière que l’excroissance soit entre cette tige et la partie tranchante de l’instrument. Alors on rapproche la tige de bois et l’instrument, on les appuie assez fermement l’un contre l’autre, et l’excroissance est aussitôt coupée. On retire l’instrument, puis la tige de bois sur laquelle se trouve déposé le petit fragment de chair qui a été excisé. On prend alors un peu de natron pulvérisé très-fin ; le médecin mouille son doigt, le passe dans la poudre de natron, le porte dans la bouche du malade et en frotte la plaie. Pour bien procéder à cette friction et la prolonger assez longtemps, il faut avoir soin de tenir au malade la bouche ouverte, en lui mettant un petit morceau de bois entre les mâchoires, surtout si l’enfant a des dents. Ce morceau de bois ne dépasse alors que le bord des mâchoires, et ne pénètre que très-peu dans l’intérieur de la bouche.
Si l’on pratique cette opération, la maladie se guérit aisément ; mais si celle-ci est abandonnée à elle-même, l’enfant s’affaiblit, perd sa vivacité, et bientôt survient une diarrhée abondante qui l’épuise et le tue.
Le _oum-sogò_ est aussi une maladie particulière aux enfants, et analogue à l’abou-liçân. Le oum-sogò se caractérise par un relâchement des chairs de l’arrière-bouche, accompagné d’une ou de plusieurs pustules. L’enfant atteint de cette maladie ne peut ni teter, ni boire, ni manger ; en peu de temps sa couleur change et prend une nuance jaunâtre. Le traitement qu’on applique à cette maladie est celui-ci : le médecin place d’abord un morceau de bois entre les mâchoires de l’enfant ; ensuite il porte un doigt au fond du gosier du malade, lui soulève la luette, et ouvre les pustules pour en évacuer le pus et en faire couler du sang ; il retire le doigt, le mouille, le passe dans du natron pulvérisé, et en frotte les pustules et le voile du palais. On répète ces frictions trois jours de suite, et ordinairement le malade guérit.
La diarrhée et la dyssenterie attaquent un grand nombre d’enfants. Lorsqu’elles acquièrent quelque intensité, on s’adresse au médecin ; si l’enfant est âgé de quelques années, et que l’anus présente une saillie, le médecin prend un fragment de poterie cuite, le réduit en poudre, et en frotte l’anus jusqu’à ouvrir les _boutons_ ou aspérités qu’on y aperçoit ; alors le sang coule en abondance ; puis, à l’aide d’une diète assez sévère, le malade guérit. Si l’enfant n’a, par exemple, que sept à huit mois ou à peu près, on le cautérise autour du nombril, en appliquant quatre points de feu, placés en haut, en bas, à droite et à gauche de l’ombilic, de manière que le nombril se trouve au centre des quatre points, comme on voit ici, [Symbole]
Le _ghouzayïl_ est une maladie commune chez les enfants. Il se caractérise par des symptômes cérébraux, par des mouvements insolites, qui agitent les bras et les jambes. En Egypte et à Tunis, cette maladie est attribuée à l’influence des mauvais génies qui frappent subitement de convulsions l’enfant qu’on laisse seul, ne fût-ce qu’un moment assez court. Ces convulsions emportent un grand nombre d’enfants en Egypte, dans les régences du Maghreb et chez tous les Arabes. Les Egyptiens, d’après leur croyance aux influences des mauvais génies, ont recours aux exorcismes comme moyen thérapeutique. Pour cela, on demande à quelque _exorciseur_, connu par sa puissance surnaturelle, d’écrire quelques passages du Coran sur un bout de papier[201], et de faire ensuite ses invocations et ses évocations sur le malade. Parfois le malade est soulagé, et parfois il reste dans l’état où il était auparavant.
Mais au Soudan, on emploie contre le ghouzayïl la cautérisation au front. On prend la moelle de la canne de doukhn, on l’allume par une extrémité en l’approchant de charbons ardents, puis on cautérise avec le bout ainsi allumé, et rouge comme le lumignon d’une chandelle. Par ce traitement, beaucoup de malades guérissent.
L’_abou-seffeir_ attaque aussi très-souvent les enfants. Cette maladie a pour symptôme la coloration de la peau en jaune : c’est l’_yaracân asfar_ ou ictère. Beaucoup d’autres maladies frappent les enfants et les adultes : je vais indiquer les principales.
Chaque année les habitants du Dârfoûr sont presque tous attaqués par le _ouirdeh_ ou _ouird_ ; sous ce nom l’on comprend les différentes sortes de fièvres. Le _ouirdeh_ se développe pendant l’automne du pays et prolonge ses invasions et ses effets jusqu’au printemps ou _déret_ (qui correspond à notre automne). Le _ouirdeh_ revêt tous les types des fièvres intermittentes ; mais il y a aussi le _ouirdeh_ continu.
Le _ouirdeh_ journalier, ou à type quotidien, est celui dont l’accès se répète tous les jours à heure fixe ; le _ouirdeh_ alterné ou tierce est celui dont l’accès ne revient que le surlendemain de son apparition. Pour les autres types, les accès ne se renouvellent qu’après deux jours, ou trois jours d’intervalle plein ; cette dernière espèce est la plus violente et la plus grave ; l’espèce précédente est plus bénigne. Le _ouirdeh_ continu, ou fièvre continue, se termine quelquefois par la mort. Cette maladie est appelée en Egypte _naucheh_ ; c’est la gastroentérite. Au Soudan, toutes ces formes de fièvres prennent le nom d’_ouirdeh_.
Il est une maladie contagieuse épidémique qui inspire le plus grand effroi aux habitants du Soudan ; c’est la variole ou petite-vérole. Elle est pour eux ce qu’est la peste pour l’Egypte, c’est-à-dire un fléau des plus meurtriers. Dès qu’un individu est frappé de cette maladie, on le transporte tout de suite hors de l’endroit, village ou autre localité, et on le met dans un lieu particulier, au milieu de la campagne. On lui construit là une grande hutte isolée, qu’on appelle _karbâbeh_, et on place auprès de lui, pour le garder et lui donner les soins nécessaires, des personnes qui ont déjà eu la variole. Tous ceux qui sont frappés de cette maladie sont aussitôt conduits à ce lieu isolé. Ils sont ainsi dans une véritable lazareth.
Les Arabes bédouins ont surtout une frayeur extrême de la petite-vérole. Un individu, très-considéré parmi les Birguid, appelé Othmân-Ouad-Allô, m’a raconté à cet égard un fait singulier. Cet Othmân avait été atteint de la variole et avait été très-dangereusement malade. Lorsqu’il fut hors de danger, et comme l’éruption était à la fin de la période de desquamation, c’est-à-dire à l’époque à laquelle la peau n’a pas encore repris sa couleur naturelle aux endroits de développement des boutons, il se mettait la face à l’abri des mouches en se cachant avec son turban, dont il s’entourait toute la figure à l’exception des yeux. « Un jour, me dit-il, j’avais la face enveloppée, et j’étais debout à la porte de ma demeure, lorsque je vois venir à moi un Arabe qui me paraissait marcher en hésitant et comme un homme inquiet. Il m’approche, me salue, et m’adresse ces quelques mots : « Dis-moi, je t’en prie, s’il y a dans ce village-ci des variolés. — Dieu me préserve de vouloir te rassurer par une réponse qui te mettrait dans une dangereuse sécurité. » Et je me découvre la figure. Il jette un cri d’effroi, et tombe. Ses compagnons accourent, l’enlèvent et l’emportent. Moi, je m’enfuis à leur approche ; car ils m’auraient tué. Je sus plus tard que le malheureux mourut trois jours après.
Relativement à la variole, les habitants du Soudan ont un préjugé assez bizarre. Ils prétendent que cette maladie reconnaît pour cause la maligne influence d’un petit animal, imperceptible, inconnu, mais qui laisse des signes sensibles de son passage sur le sol. Cet animal, une fois qu’il s’est attaché à la peau d’un individu, y engendre la variole, et souvent cause la mort. J’ai mainte fois entendu raconter, et c’est une croyance généralement acceptée, un véritable article de foi, que cet animal, que nul n’a pu voir encore, imprime à terre la trace de sa marche, en forme d’une série de points arrondis et disposés sur une seule ligne, de cette manière......... On m’a certifié que, le matin, lorsqu’on aperçoit cette trace dirigée vers une habitation, la variole s’y déclare infailliblement.
Dans une de ces dernières années, en 1254 (ère chrétienne, 1838), le _haydhah_ ou choléra-morbus apparut au Ouadây. J’ai su cette particularité du grand câdy du Ouadây, lors de son passage au Kaire en 1257 (1841). Cette maladie, appelée en Egypte, _el-haoua el-asfar_, l’air jaune, fut apportée au Kaire en 1247, par les pèlerins qui revenaient du Hedjâz. Au Ouadây, le choléra causa d’horribles ravages et fit un nombre incroyable de victimes. J’ignorais que cette maladie eût paru dans le pays... Mais révérons les œuvres du Tout-Puissant, de Celui dont la volonté est invincible et dont les décrets sont hors de tout contrôle.
La maladie vénérienne ou mal franc (siphilis) est une véritable calamité au Dârfour. Les Fôriens l’appellent _djiggueil_ ; elle se multiplie de plus par la débauche et le libertinage. Dès que le djiggueil produit quelque plaie ou pustule à la peau, on cautérise ; c’est le seul mode de traitement employé, et on l’applique d’une manière assez brutale. On a pour cela un instrument nommé _hachchâchah_, sarcloir : c’est une plaque de fer, en forme de truelle, allongée, large de deux doigts environ, longue de cinq ou six doigts, et ayant en travers, sur une de ses faces, une sorte d’anneau à parois allongées, en manière de tube. On fait chauffer cet instrument ; lorsqu’il est bien rouge, on le retire du feu, et on verse quelques gouttes d’eau sur l’anneau, afin de pouvoir y introduire, sans crainte de le brûler, un manche en bois. On enlève l’instrument par le moyen du manche, et on l’applique aussitôt sur le point malade. Cette cautérisation est impitoyablement appliquée sur tous les points semblables, en quelque partie du corps que ce soit. Dans chaque famille, dès qu’on aperçoit le _mal_ sur un individu, cet individu est aussitôt, de gré ou de force, soumis par ses parents au traitement par le feu. Grâce à ce procédé énergique, la maladie se guérit dans un délai très-court.
Au Kordofâl, la siphilis est plus commune qu’au Dârfour, et plus au Dârfour qu’au Ouadây ; elle est même assez rare dans cette dernière contrée ; à peine y entend-on parler d’individus qui en soient atteints. La différence dans ces trois Etats s’explique facilement. Au Kordofâl, on a la persuasion intime que, plus le malade communique son mal à d’autres, plus elle diminue chez lui. D’après cette croyance, un individu, homme ou femme, qui est infecté de la siphilis, n’a d’autre pensée que celle de la donner à d’autres personnes : il ne sait pas que, quand même il la donnerait à mille individus, son mal conserve toujours la même intensité. Aussi la siphilis empoisonne presque tout le Kordofâl. Elle est également très-répandue au Dârfour, mais avec une différence notable. Certains Fôriens, il est vrai, reconnus comme atteints de la siphilis, n’ont pas honte de la communiquer autant qu’ils le peuvent ; mais le plus grand nombre n’osent pas se montrer, ils demeurent enfermés et séquestrés dans leur demeures jusqu’à ce qu’ils soient guéris. Par une conséquence toute simple, l’infection vénérienne est moins commune au Dârfour. Dans le Ouadây, tout individu qui se voit frappé de cette maladie reste caché chez lui jusqu’au terme de sa guérison, et ne communique plus avec personne.
Au Dârfour, la blennorrhagie est extrêmement fréquente. Il en est à peu près de même du _haboûb_, sorte de _vent_, qui a son siége au bas- ventre. Cette dernière maladie se manifeste chez les hommes et chez les femmes, mais beaucoup plus souvent chez les femmes. On prétend que le _haboûb_ est contagieux[202].
Le _djouzâm_ ou lèpre, dite aussi éléphantiasis, léontiasis, etc., est commune au Dârfour. Cette maladie dévore et fait tomber l’extrémité du nez et les doigts des pieds et des mains. Il y a encore le _baras_ ; mais il n’attaque qu’un petit nombre d’individus. Le _baras_ des Arabes est simplement une décoloration de la peau, c’est le véritable _vitiligo_ blanc, maladie dermatique extrêmement fréquente en Egypte, surtout chez les personnes d’un certain âge. Je ne l’ai guère vue, au Kaire, que sur des individus qui avaient atteint au moins l’âge viril, et le plus souvent sur des individus de trente à quarante ans et au delà.
L’_abou-s-soufouf_, (le père aux lignes), ou point de côté (la pleurésie), est assez commun au Dârfour. On l’y traite par des scarifications sur la poitrine. On pratique ces scarifications en groupes, disposés sur quatre ou cinq rangs, de cette manière [Symbole]. Ensuite, on les frictionne légèrement avec du natron en poudre, ce qui provoque un écoulement considérable de sang. Par ce traitement, on guérit le plus grand nombre des malades.
Le _frendyt_ ou dragonneau, appelé en Egypte _fertyt_, est très-fréquent chez les Nègres. Il se développe le plus souvent aux jambes et aux bras. Du reste, sa présence, en quelque partie du corps que ce soit, s’annonce par un gonflement circonscrit, produit par l’accumulation sous-cutanée d’une certaine quantité de matière purulente. Lorsqu’on ouvre cette sorte d’abcès à son centre d’apparition, on découvre sous la peau un _filet_ blanc, allongé, ayant l’aspect et la solidité d’un filet nerveux. Il paraît positif que ce prétendu filet nerveux est un ver ; car il peut sortir, en partie, hors du canal artificiel où il s’est développé et logé, et y rentrer ensuite. Le traitement de cette maladie consiste à ouvrir d’abord l’abcès qui indique la présence du ver ; puis à appliquer, sur la place qu’occupait le gonflement, des feuilles d’ochar enduites de beurre fondu et chauffées au feu[203].
Le _soutiyeh_ est une maladie analogue, en apparence, au _frendyt_. On donne le nom de _soutiyeh_ à un gonflement qui se développe toujours sur la tête du genou ; mais il ne renferme pas de ver. Ce gonflement résulte aussi de l’accumulation d’une assez grande quantité de pus. On le guérit en pratiquant, sur la tumeur même, trois rangées d’incisions profondes ; chaque rangée est composée de trois ou quatre incisions. Par là, on donne issue aux matières purulentes. On panse ensuite, en faisant, sur la tumeur, des onctions de beurre fondu et en y appliquant des feuilles d’ochar beurrées et chauffées devant le feu, comme nous l’avons dit pour le traitement du frendyt, et la maladie se guérit[204].
Le _dougry_ a son siége spécial à la jambe ; il est analogue au soutiyeh ; mais il se développe toujours sur la longueur du tibia, qu’il envahit souvent dans une grande partie de son étendue, tandis que le soutiyeh ne paraît qu’au genou. Du reste, le traitement est identique pour ces deux maladies. La seule différence est que, pour le dougry, on ne pratique que deux rangées d’incisions sur le côté externe de la jambe, et deux sur le côté interne.
Le _hasbâ_ ou la rougeole, et le _bourdjouk_ ou la scarlatine, sont deux maladies en quelque sorte particulières aux enfans.
La splénite ou gonflement de la rate, et les différentes espèces d’hydropisie, sont assez fréquentes au Dârfour, conséquences des fièvres intermittentes qui tous les ans assaillent cette contrée.
En résumé, on observe parmi les Fôriens un grand nombre de maladies, mais ils ne connaissent pas la peste, et la phthisie est pour eux une rareté presque inconnue. Les maladies du scrotum et des testicules sont assez rares parmi les habitants.
D’après ce que je viens d’exposer relativement aux maladies du Dârfour, on a pu remarquer que les moyens thérapeutiques employés sont presque uniquement _chirurgicaux_. Les querelles, les désordres, les guerres, fournissent sans cesse à ces peuples des occasions de se faire une sorte de pratique dans cette partie de l’art de traiter les maladies. Ils appliquent des sutures aux grandes plaies, par exemple, aux éventrations, et il n’est pas très-rare de voir des individus, dont les intestins faisaient saillie hors d’une blessure de l’abdomen, guérir après la réduction des intestins et la suture de la blessure. On traite de même par la suture les grandes plaies de la tête.
Au Dârfour, il y a des espèces d’oculistes appelés, en langue du pays, _challa_n, qui pratiquent uniquement l’opération de la cataracte. Ils ont, en cela, dit-on, une adresse remarquable. Mais j’ignore leur procédé opératoire, et la nature des instruments dont ils se servent. J’ai connu un de ces challa_n_, appelé El-Hagg-Nour, qui jouissait d’une très-grande réputation.
Jamais les Fôriens ne pratiquent ni l’amputation, ni la désarticulation, ni l’extirpation.
Là se borne ce que je puis dire des maladies de ces contrées. Quant aux médecins, ce sont presque toujours des hommes d’un âge avancé ; ceux qui se sont acquis quelque réputation dans leur art sont recherchés avec empressement. On court à eux, même à des distances de plusieurs jours de route ; ceux qui les appellent les traitent avec les plus grands égards. Les principaux moyens thérapeutiques employés par les médecins sont les scarifications, et les cautérisations par le feu. En fait de médicaments, il ne prescrivent guère, en général, que le tamarin, le miel et le beurre de vache.
Le fakyh Mèdèny, de Fouta, m’a raconté qu’il fut guéri du _nickris_ (douleurs goutteuses articulaires), par un moyen que lui indiqua un Arabe bédouin. « Cet Arabe, me dit Mèdèny, me conseilla de me tenir debout, les pieds dans du beurre de vache fondu. Voici comment j’opérai : Je fis chauffer une assez grande quantité de beurre. Quand il fut bouillant, et bien fondu, je le retirai du feu ; je laissai se calmer l’ébullition, et j’attendis que le beurre se refroidît à un degré supportable à la main. On avait attaché une corde à la toiture de ma demeure, afin que je pusse me soutenir debout, en tenant à la main l’extrémité de cette corde. Je fis verser le beurre dans une grande sébile, je me lavai promptement les pieds avec de l’eau ; je les plongeai ensuite dans le beurre et je me levai, me soutenant par la corde suspendue, afin de pouvoir rester debout quelque temps. Mais presque tout à coup je sentis le beurre chaud me pénétrer les jambes, s’insinuer dans les chairs, et monter comme l’aurait fait un poison. Cette sensation me parcourut les jambes, m’arriva aux genoux, puis aux cuisses, et de là, peu à peu, dans le reste du corps, jusqu’au cou et jusqu’au cerveau. Alors la tête me tourna, mes yeux se troublèrent, et je serais tombé si mes domestiques ne m’avaient reçu dans leurs bras. Ils m’enveloppèrent avec soins dans mes vêtements, et me couchèrent. J’étais complétement évanoui et sans connaissance. Je restai dans un état singulier de stupéfaction et d’insensibilité, tout le jour et toute la nuit. Mais le lendemain matin, je me réveillai frais et dispos. J’avais abondamment transpiré, et la sueur qui m’avait inondé avait une puanteur insupportable.... Je fus guéri. » J’ai su que ce mode de traitement était en usage chez les Arabes bédouins, et qu’il y était en grande faveur.
Je dois ajouter qu’un des moyens de médication est l’emploi des influences _merveilleuses_ ou puissances secrètes : on traite souvent les malades _par les écritures_, c’est-à-dire de papiers sur lesquels on trace des paroles sacrées[205]. Il y a au Dârfour, comme ailleurs, des individus qui font métier de ces sortes d’obsécrations. Les plus renommés dans cet art sont les Fellâta.
Disons maintenant quelques mots sur l’accouchement, les femmes en couches, et l’éducation des enfants. Lorsqu’une femme ressent les premières douleurs de l’enfantement, plusieurs vieilles se rassemblent chez elle pour la secourir ; elles attachent ensuite une corde à un endroit élevé de la hutte. La femme se tient debout, saisit entre les mains l’extrémité pendante de la corde, et s’en fait un point d’appui à chaque crise des douleurs. La patiente reste ainsi, debout, les jambes écartées, jusqu’à ce qu’elle soit accouchée. Une des vieilles reçoit le nouveau-né, coupe le cordon ombilical, puis on couche la mère. Huit jours après la naissance de l’enfant, on fait le repas de réjouissance, les femmes avec l’accouchée, les hommes avec le mari. Généralement on tue un mouton pour ce repas, puis l’on donne le nom à l’enfant.
Pendant la première semaine qui suit l’accouchement, on prépare à la mère, chaque matin, une _médydéh_ ou crème pour son déjeuner. Cette crème est une sorte de bouillie appelée en Égypte _haryréh_, et, en Barbarie, _haçou_ : elle se fait avec de la farine de doukhn et de la fécule de graines de baobab, ou de la pulpe de heglyg. Lorsqu’elle est au heglyg, elle a un léger goût d’amertume ; à la fécule de baobab, elle a une saveur aigrelette. Dans les familles aisées, on donne à l’accouchée une poule pour le dîner ; dans les familles pauvres, l’accouchée dîne avec une seconde médydéh.
Quand l’enfant a deux ou trois mois, la mère le porte sur son dos ; pour cela, elle l’enveloppe et le retient avec son taub ou mantelet : c’est ce qu’on appelle porter à la _gôgo_. La mère fixe son taub sur ses reins, par le moyen d’une corde, et elle en ramène la moitié supérieure par derrière le dos, de manière à faire une espèce de havresac, dans lequel est retenu l’enfant. Les deux bouts supérieurs du taub (qui n’est qu’une grande pièce d’étoffe, en carré long, comme le milâyéh d’Égypte) sont ramenés par devant la poitrine, noués ensemble, et passés encore dans la corde qui fait l’office de ceinture. Le mot de _gôgo_ est transmuté en verbe par les femmes fôriennes, comme si nous disions en français _gôgoter_, pour signifier _porter en gôgo_. Elles disent, par exemple : _mâ tegôgoy ouélédek_, « que ne prends-tu ton enfant en _gôgo_ ? » La mère, ayant ainsi son enfant sur le dos, vaque à ses travaux et à ses affaires, travaille aux champs, va chercher de l’eau, du bois ; elle continue à le porter de cette manière jusqu’à ce qu’il puisse marcher comme il faut, et qu’il soit déjà assez grand. Du reste, les mères allaitent leurs enfants pendant environ deux ans, selon l’habitude générale de tous les pays musulmans.
Les Fôriens ne marient leurs filles que lorsqu’elles sont pubères, menstruées, et qu’elles savent ce que sont les rapports de l’homme avec la femme. Pendant sept ans que je restai au Dârfour, je n’ai jamais vu marier une jeune fille avant l’apparition des signes de la puberté. De quelque époque que datent les fiançailles, ce n’est qu’après la menstruation qu’elles communiquent conjugalement avec le mari. (Il n’en est pas toujours de même chez les autres musulmans. En Egypte, par exemple, beaucoup de jeunes filles sont mariées avant la puberté.)
Au Dârfour, lorsque le prétendant est fiancé, il attend, pour la célébration et la consommation du mariage, deux et même trois années, s’il le faut, si la fiancée est trop jeune. Parfois, cependant, le fiancé consomme le mariage après un an écoulé. L’habitude est de ne décider définitivement les fiançailles que lorsque la fille est reconnue pubère. Bien entendu, cette habitude n’est relative qu’aux jeunes filles qui sont encore intactes et vierges ; pour les femmes qui ont déjà été mariées, et qui sont veuves ou divorcées, le nouveau mari consomme le mariage dès le jour ou le lendemain des fiançailles.
L’instruction au Dârfour est fort peu avancée ; la lecture du Coran (qui est aujourd’hui la seule éducation primaire, même en Egypte) y est très- imparfaitement enseignée. Une des principales raisons en est que, dans les écoles, on n’apprend à lire le Coran que le soir, après la nuit close. Durant le jour, les enfants (les enfants mâles s’entend, car les filles n’apprennent jamais à lire) sont occupés à la garde des troupeaux ; ce n’est que le soir, à leur retour des champs, qu’ils prennent leurs _planchettes_[206] et vont à l’école. Chacun d’eux, à tour de rôle, doit y apporter du bois pour faire du feu ; quand le feu est bien allumé, les enfants s’accroupissent alentour, et, à la lumière de la flamme, ils se mettent à lire, à écrire, à apprendre par cœur. Mais ces études ont de médiocres résultats, et ce que les Fôriens savent du Coran se réduit à bien peu de chose. Leurs autres connaissances sont au même degré de faiblesse. Il en résulte que les ulémas manquent pour ainsi dire complétement ; et que le peu qu’il y en a ne donnent que d’insuffisantes leçons sur le fickh ou droit civil et religieux, sur les preuves de l’existence et de l’unité de Dieu.
Les études _rationnelles_, c’est-à-dire celles qui ont pour but les sciences d’invention humaine (les arts libéraux, les humanités, etc.), sont à peu près nulles ; lors même que quelques individus s’y livrent, ils se bornent à de très-simples notions de grammaire arabe. L’étude des règles de la phraséologie arabe, celle des finesses et des variétés du discours, celle des tropes, de la rhétorique, de la logique, de la versification, sont entièrement délaissées[207] ; ils n’en savent guère que le nom. Ceux qui en ont quelque teinture sont ceux qui se sont expatriés pendant quelque temps, qui, par exemple, sont venus étudier au Kaire. Ceux-là, de retour dans leur pays, y sont considérés comme ulémas.
Au Dârfour, on attache une grande importance et une grande attention à la _science des esprits_ et de la magie. La médecine est pour les Fôriens une branche de la magie : ceux qui ont acquis une certaine renommée par leur habileté magique appliquée à l’art médical, reçoivent le nom de _tabbâby_, mot dérivé de l’arabe : _tabyb_, médecin. La magie est cultivée plus particulièrement par les Foullân ou Fellâta ; nous verrons bientôt quels sortiléges on attribuait à Mâlik-el-Foutâouy, lequel tourna si bien la tête aux jeunes sultans révoltés qui s’étaient enfuis du Fâcher, et les y fit revenir sans qu’ils s’en aperçussent. Nous parlerons aussi du fameux fakyh Tamourrou, qui se fit un parasol de son vêtement, et écarta de lui la pluie avec une poignée de sable.
Sous le rapport des influences du climat, le Dârfour n’est pas également salubre dans toute son étendue et dans toutes ses provinces. La partie la plus saine est le Gauz (pays de sables) ; les Arabes qui l’habitent sont pleins de force et d’audace ; au milieu de leurs sables, ils respirent un air pur. Mais sur toute la surface du Gauz, l’eau est rare, et beaucoup de tribus sont obligées d’aller en chercher jusqu’à deux jours de distance et plus encore.
Après le Gauz, la province la plus salubre est le Zaghâouah ou Dâr-el- Ryhh, au nord du Dârfour : les habitants du Zaghâouah, et les Bédaiyât (ou mieux Bideiyât), qui leur sont voisins et qui même sont campés sur une partie de leur territoire, sont vigoureux et robustes.
La portion du pays la plus malsaine est le Sayd, surtout à partir des montagnes jusque vers la partie ouest et centrale du pays ; là, les eaux sont en surabondance, elles sont la cause d’exhalaisons méphitiques et d’influences nuisibles. Ces conditions locales agissent d’une manière marquée sur les étrangers nouvellement arrivés, et les exposent aux maladies ; mais les habitants nés dans la contrée même jouissent d’une santé parfaite et sont pleins de vigueur, malgré les fièvres qui règnent presque constamment. Le séjour des villes et des bourgs populeux est encore plus malsain ; sous ce rapport, il faut mettre en première ligne le Fâcher ou Tendelty, puis Kôbeih[208] et Kebkâbyéh.
Le Dâr-Sila, le Fangarau, le By_n_a, le Châla, sont des contrées bien plus insalubres encore que tout le reste du Dârfour ; elles sont incessamment humides ; les pluies n’y cessent que pendant trois mois de l’année.
Malgré les maladies et beaucoup d’autres inconvénients, les habitants du Dârfour aiment le séjour de leur patrie, et chérissent leurs cabanes. Le Fôrien, enlevé de son pays, pleure et ne demande qu’à revoir sa chétive hutte. Ce sentiment, naturel à tous les peuples, est profondément empreint dans nos cœurs par la main de Dieu. Notre saint Prophète pensait toujours à fixer sa demeure à la Mecque ; et, si Dieu ne lui eût ordonné de rester à Médine, on sait qu’il eût préféré le séjour de la Mecque, après que cette ville fut devenue la conquête des Musulmans.
Comme les maladies dominantes au Soudan ne prennent pas, en général, la forme épidémique, et par conséquent ne deviennent pas très-meurtrières, la population se conserve mieux que celle de la plupart des autres régions ; on trouve au Dârfour un grand nombre de vieillards ; il n’est pas rare de rencontrer des individus plus que centenaires, arrivés même jusqu’à cent vingt ans. Les nonagénaires, les octogénaires et les septuagénaires s’y voient presque à chaque pas, tant ils sont nombreux ; et cela, malgré les désordres, les querelles intestines, et les guerres étrangères[209]. Les diverses tribus ou peuplades ont presque toutes des vengeances à tirer l’une de l’autre, des meurtres à faire expier, ou le talion à exiger ; jamais elles ne se remettent entre elles les dettes de sang. C’est ainsi que les Berty sont sans cesse en état d’hostilité avec les Zeyâdiyeh, les Bénou-Amrân avec les Mymeh, les Fellâta avec les Maçâlyt, les Macyriyeh rouges avec les Rezeigât, les Medjânyn avec les Bénou-Djerrâr, les Zaghâouah avec les Mahâmyd ; et de même vingt autres petites peuplades, dont je ne puis citer ici les noms.
Toutes ces vengeances et ces inimitiés particulières déciment peu à peu la population, outre ce qu’emportent les querelles que suscitent les prétentions des souverains des Etats voisins. Ajoutez à cela les meurtres qui se commettent, par suite de l’ivresse, dans les nombreux _cabarets_ du Dârfour, et les assassinats qu’amènent les jalousies amoureuses. Sans ces causes multiples de destruction, la population du Dârfour égalerait en nombre les Yâgog et Mâgog[210], et, si je puis ainsi parler, les plus vastes campagnes, les plus vastes plaines, ne la contiendraient pas.
On m’objectera peut-être que les femmes ne sont point exposées aux chances de mort que nous venons d’énumérer (puisqu’elles ne sont point appelées à partager les dangers des combats et des guerres), et que cependant on ne voit pas beaucoup plus de vieilles femmes que d’hommes âgés ; que, s’il était vrai que le nombre des hommes fût si souvent et si fortement réduit par les causes que nous indiquons, le nombre des femmes âgées devrait être bien supérieur à celui des vieillards. Je répondrai à cela, que les chagrins qu’apportent aux femmes le meurtre de leurs maris, de leurs enfants, de leurs parents, les peines, les douleurs, les privations qui sont, pour elles, les suites de ces malheurs, les exposent, faibles qu’elles sont par la nature de leur sexe, aux conséquences fâcheuses des émotions morales profondes et pénibles, aux maladies les plus graves, et les conduisent prématurément au tombeau. Toutefois, il y a encore plus de femmes que d’hommes qui arrivent en effet à une vieillesse avancée. J’ai demeuré assez longtemps dans un canton qui n’était pas des plus garnis d’habitants, le canton d’Aboul-Djoudoul, et les vieillards de l’un et de l’autre sexe y étaient en assez grand nombre comparativement à la population. Dans une foule de bourgs et villages que j’ai vus, j’ai toujours rencontré aussi beaucoup de vieillards, même parmi les gens les plus accablés de misère. Cependant, au Dârfour, le dénûment de la classe pauvre est à un degré tel, que les indigents de nos pays ne pourraient la supporter sans perdre promptement leur force et leur santé.
Des aliments amers et repoussants jusqu’au dégoût paraissent aux Fôriens des mets exquis. A mon arrivée au Dârfour, je ne m’accoutumai qu’avec peine au régime de vie ordinaire. J’étais depuis peu de temps chez mon père, lorsqu’un jour on prépara du oueykeh pour le repas. On me pressa fortement de manger de ce mets, cela me fut impossible. Mon père en fut informé, et me dit : « Qui ne veut pas manger du oueykeh, n’a pas besoin de venir dans ce pays-ci. » Néanmoins, il eut l’attention de me faire préparer, pendant assez longtemps, quelques mets qui fussent de mon goût, tel que du riz cuit au lait.
Quand nous allâmes au Fâcher, pour faire visite au sultan, nous fûmes hébergés par le fakyh Mâlik-el-Foutâouy. Au premier souper que nous fîmes chez lui, on nous servit un mets amer. Je demandai ce que c’était, on me répondit : « C’est du oueykeh à l’heglyg. » Il me fut impossible d’en manger. On servit un autre plat, et je sentis une odeur infecte. « Qu’est-ce que cette pourriture-là ? » m’écriai-je. — « C’est du oueykeh _daudary_. » Ce oueykeh est pour les Fôriens un mets de régal, un mets excellent. Je ne pus en avaler une seule bouchée. On en informa le fakyh Mâlik, qui me fit donner alors du lait frais édulcoré avec du miel.
A la nuit, quand il vint à son divan, il me parla de son ragoût. « Pourquoi, me dit-il, n’as-tu pas mangé du oueykeh à l’heglyg, ni du oueykeh daudary ? — Le premier, lui répondis-je, est trop amer, et le second sent mauvais. — Mon ami, ces sortes de mets de haut goût sont ceux qui conviennent pour notre pays. Ils sont nécessaires à la conservation de la santé ; qui n’en mange pas s’expose à toutes sortes de maladies. »
Voici comment se préparent les oueykeh. Le daudary se fait avec un résidu d’os de mouton, de bœuf et autres animaux de bercail. On prend les os qui forment le devant de la poitrine, et les extrémités des os qui forment le genou, c’est-à-dire l’articulation de la jambe avec la cuisse ; on en enlève la chair, et on les met digérer à l’eau dans un grand vase, pendant quelques jours, jusqu’à ce qu’ils commencent à sentir mauvais. Ces os se ramollissent, on les retire, et on les broie dans un mortier. Lorsqu’ils sont réduits à une sorte de pâte charnue, on en fait des boulettes grosses comme des oranges. Pour préparer le oueykeh, on prend un morceau d’une de ces boulettes, on le fait fondre dans de l’eau, et on passe ensuite à la passoire[211] pour séparer ce qui pourrait y être resté de fragments d’os. On verse ensuite le liquide dans un pot de terre, et on le fait bouillir jusqu’à ce qu’il acquière un certain degré de concentration. Alors, dans un autre pot de terre plus petit, on coupe menu quelques oignons qu’on fait frire avec une médiocre quantité de beurre ; puis on verse le liquide pardessus. On sale, on poivre, on ajoute, si l’on veut, un peu de koumbâ, et l’on y trempe le pain. Le oueykeh daudary est un mets qu’on ne trouve que chez les grands et les riches.
Le oueykeh à l’heglyg se prépare avec les feuilles ou avec la pulpe des fruits de l’heglyg. Dans le premier cas, on pile de jeunes feuilles fraîches d’heglyg, puis on les met, avec un peu d’eau et de graisse ou de beurre, dans un pot de terre ; on fait chauffer sur le feu, mais en remuant continuellement avec une étroite palette de bois à long manche.
Pour préparer le oueykeh à la pulpe d’heglyg, on fait d’abord macérer le fruit dans l’eau ; quand il est assez ramolli, on sépare la pulpe du noyau : l’eau chargée de cette pulpe est mise dans un pot de terre. Les pauvres gens y ajoutent un peu de graisse, et laissent cuire ; chez les riches, on fait d’abord réduire l’eau sur le feu, et quand le liquide est un peu épaissi, on fait comme pour le daudary ; de plus, on y mêle du _cadyd_[212] écrasé ou concassé ; on ajoute de l’eau, on met sur le feu ; on laisse le tout cuire à point. C’est là le oueykeh par excellence ; il n’est servi que chez les riches.
La nourriture générale des pauvres, c’est-à-dire de la masse de la population, consiste, comme nous l’avons déjà dit, en doukhn non mondé. Leur cuisine est des plus détestables ; ils l’assaisonnent avec le kaoual, avec le _nielmo_, sorte de préparation faite au moyen de jeunes feuilles fraîches d’heglyg, avec le marc de sésame, avec l’_angallo_, ou fruit vert de l’heglyg, ou enfin avec le fruit mûr de ce même heglyg. A ces assaisonnements ils ajoutent du _kambo_, sel extrait des cendres ; les autres sels sont d’un prix trop élevé pour qu’ils puissent en faire usage.
Les gens de médiocre aisance vivent du lait de leurs brebis ou de leurs vaches ; ils en retirent aussi du beurre : le petit lait de beurre qui reste ensuite leur sert encore de nourriture. Ils ne mangent de viande que lorsqu’on tue dans le village une vache, ou un bœuf, ou un taureau. On partage l’animal en un certain nombre de parts ; chacun, selon ses moyens, prend un lot plus ou moins considérable, et le paie en donnant en retour quelques _moudd_[213] de doukhn. Le doukhn seul est reçu pour ces sortes d’achats.
Vu le peu d’abondance du bétail dans certains endroits, la plupart des jeunes gens vont assez souvent à la chasse. Nous avons déjà raconté ailleurs que tous les samedis le ouarna_n_ de chaque village rassemble, au bruit du tambourin, tous les jeunes villageois ; il les conduit à la chasse, et chacun revient chez soi avec le gibier qu’il a pu attraper, ce qui est d’autant plus facile qu’au Dârfour les forêts sont remplies d’animaux sauvages bons à manger, tels le lapin, le lièvre, la gazelle, le bœuf sauvage, le renard, le _teytel_, etc. Si la troupe des chasseurs rencontre un teytel qui se sauve avec quelque peine, ou si elle le prend par surprise, l’animal est tué à l’instant et partagé en commun.
Le teytel est un animal sauvage ayant la forme et l’aspect du bœuf domestique, mais il est moins fort et moins gros ; il ne dépasse jamais la hauteur d’un veau de moyenne taille. Le teytel a le front armé de deux cornes longues d’un à deux empans au plus, presque droites, penchées légèrement tantôt en avant, tantôt en arrière. Malgré ses mœurs sauvages, cet animal est remarquable par un caractère de stupidité. Il ne fuit que quand il se voit devant nombre de personnes ; s’il se trouve en face de deux ou trois seulement, il les regarde d’un œil tranquille, et reste habituellement en place à quelques pas de distance. Dans les campagnes ou les plaines, lorsque les Fôriens rencontrent un teytel arrêté, ils lui crient presque toujours : « Hé ! teytel ! vilain mécréant ! (_Yâ teytel ! yâ kâfer !_) » Le teytel les regarde d’un air indifférent et reste immobile ; il ne s’éloigne que lorsqu’il les voit assez près de lui, et même alors il ne se retire qu’à petits pas ; mais si on fait mine de vouloir se jeter sur lui, il prend sa course et s’enfuit.
Le teytel diffère très-peu du bœuf sauvage ordinaire, dont il paraît être une espèce. Il est plus petit que ce bœuf, il a les cornes plus droites, plus verticales, à peu près comme celles de la gazelle, et divergeant un peu en dehors par la partie supérieure. Le pélage du teytel est entièrement fauve ; celui du bœuf sauvage est tantôt noir, tantôt fauve, tantôt noir glacé de blanchâtre, ou mêlé de grandes taches blanches. Ce bœuf sauvage est de la taille du bœuf domestique du pays (qui, du reste, est moins robuste que le bœuf d’Europe), et ses cornes ont la même force et la même courbure.
Au Dârfour, il y a, dans nombre de villages, certains individus qui n’ont d’autre industrie et d’autre occupation que la chasse ; ils sont pourvus d’instruments nécessaires pour cela. Il y a aussi des jeunes gens qui ne chassent qu’avec le chien et le safrouk.
Les chasseurs de profession dont nous venons de parler sont ordinairement des ouvriers en fer ; ils chassent au piége. Ils sont de deux sortes ; les uns chassent les quadrupèdes, les autres les oiseaux.
Les premiers chassent la gazelle, le bœuf sauvage, l’éléphant, le buffle, l’hyène, le lion, le rhinocéros, etc. Les chasseurs se réunissent par troupes de cinq ou six individus ; ils vont à la découverte des traces des animaux, et cherchent à reconnaître la voie par où ils passent pour aller boire. Les chasseurs creusent alors sur cette trace une fosse dont la profondeur dépasse plus ou moins la taille d’un homme ; ensuite ils fichent au centre de cette fosse un pieu solide, à sommet aminci et pointu comme une lance. Cela fait, ils garnissent l’ouverture du trou avec des rameaux longs et légers, qu’ils placent en croix les uns sur les autres, et qu’ensuite ils recouvrent d’herbe : le tout est recouvert d’une couche de terre. Lorsque des éléphants, ou des lions, des bœufs sauvages, des buffles, des rhinocéros passent sur la fosse, le poids de leur corps fait fléchir et briser sous leurs pieds le terrain artificiel, qui tombe dans le piége avec un ou deux de ces animaux. L’animal arrive comme une masse sur la pointe du pieu, et s’embroche de lui-même ; il n’a plus alors la force de se mouvoir et de chercher à se tirer de la fosse. Ceux qui ont creusé la trappe accourent et achèvent de tuer leur proie. On retire l’animal, on l’écorche, et ensuite on fait de sa chair du _cadyd_, c’est-à-dire de la viande séchée au soleil. Les Fôriens appellent le cadyd _châramyt_ ou bandes, mot dérivé de l’arabe vulgaire _charmat_ (découper), parce que, pour le faire, ils coupent la viande en lanières. Les chasseurs se régalent aussi d’une partie de leur chasse à l’état frais.
Lorsqu’ils prennent un éléphant, ils en retirent l’ivoire et la peau ; s’ils prennent un rhinocéros, il enlèvent la corne et la peau. Dans tous les cas, ils préparent du cadyd avec la chair de ces animaux : le cadyd, comme nous l’avons vu, sert à composer certains mets, et se vend comme objet de commerce.
Chaque troupe de chasseurs a, dans les villages, ses gens affidés qui, toutes les semaines, leur portent ce dont ils peuvent avoir besoin en aliments et autres provisions ; ce transport se fait à l’aide de chameaux, qui ensuite rapportent au village le cadyd, les peaux, les cornes de rhinocéros, les dents d’éléphant, etc. Les peaux sont employées à faire des boucliers et des courbaches. L’ivoire, les cornes de rhinocéros et les courbaches se vendent aux marchands, les boucliers aux soldats.
Ces chasseurs permanents paraissent très-rarement dans leurs villages. Ils forment une caste isolée, sous le nom de _Darmoudy_. Les Darmoudy (ou mieux les Darâmidah) sont des gens sans foi et sans loi ; il est dangereux de les rencontrer dans des lieux éloignés. Jamais aucun des autres Fôriens ne cherche à s’allier avec eux par le mariage. En général, les Darmoudy, sous presque tous les rapports, vivent confinés dans leur caste.
Les Darmoudy ont plusieurs moyens de surprendre le gros gibier ; il en est qui emploient le nœud coulant ; ils ont des cordes bien tordues et solides, faites d’écorces résistantes ; ils les arrangent en anneaux assez larges, disposés en lacs. Quand l’animal vient à passer dessus, et qu’un de ses pieds se pose dans l’ouverture d’un lac, l’anneau embrasse et suit le pied, le nœud coulant se rapproche et se resserre, l’autre extrémité de la corde étant fermement fixée à de forts pieux qui sont solidement fichés dans le sol, de façon que l’animal, malgré ses efforts et ses mouvements, ne peut ni les rompre, ni les arracher. Le gibier reste ainsi empêtré dans cette espèce d’entrave, et les chasseurs le tuent aisément sur place.
D’autres Darâmidah, armés d’une ou de deux lances à large fer, se mettent à l’affût, perchés sur un arbre à feuillage épais, et sous lequel ils auront vu les animaux sauvages venir s’abriter lors de la grande chaleur du jour. Une fois ceux-ci couchés à l’ombre, le chasseur, visant le ventre de l’animal qui est étendu le plus près de lui, le perce de sa lance. Alors les autres animaux effrayés s’enfuient : le chasseur descend et achève sa proie.
La seconde classe des Darmoudy sont les oiseleurs. La chasse qu’ils préfèrent et qui leur est le plus avantageuse est celle du hobârá[214]. Le hobârá est un oiseau de forte taille, plus gros que le dindon, à plumage blanc nuancé très-légèrement de jaune, avec des reflets verdâtres. A l’époque du _déret_ ou printemps, le hobârá devient extrêmement gras, et sa chair est tendre et délicate. Cet oiseau est friand d’une certaine sorte de ver et de petits insectes ; les oiseleurs emploient ce ver et ces insectes comme appât. Voici comment ils procèdent.
L’oiseleur, ayant avec lui des cordes faites avec des tendons d’animaux, assez fines pour que l’oiseau ne les distingue et ne les reconnaisse que difficilement, se rend aux lieux fréquentés par le hobârá. Lorsqu’il aperçoit un hobârá, il attache un ver ou un insecte à l’extrémité de sa corde et fixe l’autre extrémité à un tronc d’arbre. Ensuite il va obliquement du côté du hobârá, le tourne et le fait aller peu à peu vers l’endroit où est le piége. Le hobârá se laisse sottement approcher d’assez près ; il ne s’envole que lorsqu’on a la main presque sur lui. Le chasseur, profitant de cette niaise confiance, le conduit pour ainsi dire vers l’appât attaché à la corde ; à peine l’oiseau aperçoit-il le ver ou l’insecte, qu’il se précipite dessus et l’avale avec l’extrémité de la corde. Ainsi pris par le jabot, il essaye vainement de s’envoler ; la corde l’arrête, et le chasseur s’empresse d’aller le prendre. Puis il recommence le même manège s’il y a encore une capture à faire.
Un autre gibier très-recherché des Darmoudy est l’abou-tantarah[215]. Cet oiseau est blanc, un peu plus gros et plus fort que le hobârá. Il a devant le cou une poche pendante, de forme presque conique, élargie par le bas, plus étroite à la partie supérieure. L’abou-tantarah, de même que le hobârá, se nourrit d’insectes.
Certains Darmoudy chassent les petits oiseaux au filet ; mais ils retirent de leur chasse un bien moindre profit que les autres, attendu qu’ils se servent, pour appât, de la graine du doukhn, et qu’ils sont obligés de la renouveler souvent ; ce qui est dispendieux. En effet, le menu gibier qu’ils recherchent, tels que moineaux, veuves du cap ou abou-mousa, etc., ne se laisse attirer que par la graine de doukhn. Ce genre de chasse ne se fait guère que près des courants d’eau, près des étangs ; c’est là surtout qu’afflue ce gibier, et que les chasseurs vont habituellement planter leurs filets.
Le filet dont se servent les Darmoudy est un grand réseau carré long, maintenu dans sa forme par quatre bâtons de bois (voy. _pl._ III, _fig._ 25). Quatre pieux fichés en terre le fixent et servent à en diriger les mouvements. Deux de ces pieux, A, B, sont plantés dans le sol tout contre les deux angles internes du filet ; les deux au tres, C, D, sont le double point d’attache de deux cordes suffisamment longues, qui partent des deux angles externes. Du côté d’un des coins externes, est une autre corde longue et solide, EE, que tient en main le chasseur F. La graine de doukhn est répandue vers l’espace AB.
Lorsque le filet est placé, le chasseur, assis à quelque distance, attend que les oiseaux viennent ; dès qu’il les voit rassemblés en grand nombre et piquant les graines, il tire fortement à lui la corde qu’il a en main et rabat son filet sur les oiseaux ; comme le réseau est à mailles serrées, tout ce qui se trouve dessous est emprisonné, et nul ne peut fuir ; l’oiseleur arrive et s’en empare. Si dans le nombre il y a quelque oiseau qu’il puisse vendre plus cher que les autres, tels que perruches vertes, perroquets, etc., il leur arrache les pennes des ailes pour les empêcher de s’envoler, et ensuite il les met dans son _miktel_[216]. S’il n’y a que des oiseaux ordinaires, l’oiseleur les tue. Puis, il répand de nouvelles graines et recommence sa manœuvre.
Lors de mon séjour au Dârfour, j’eus pendant longtemps un filet avec lequel je prenais des oiseaux sur les terrains dépendants de ma demeure, et je me régalais souvent de ce petit gibier.
Il y a des Darmoudy qui vont, dans les montagnes, à la chasse des singes à callosités et des singes ordinaires. J’ignore comment on s’empare de ces animaux. On ne fait point usage au Dârfour de la chasse au fusil, qui serait, sans contredit, la plus profitable et la plus facile.
Parmi les Fôriens riches, il en est qui achètent un esclave élevé par des Darmoudy, et ils ne l’occupent absolument qu’à la chasse. Quand l’esclave chasseur est laborieux et fidèle, il apporte à ses maîtres autant de gibier qu’ils en veulent manger. J’ai vu, chez le cheykh Mèdèny, un de ces esclaves : il s’appelait Sayd, et était déjà d’un âge assez avancé. Le cheykh me dit que cet esclave avait pour devoir de lui fournir de la gazelle deux ou trois fois par semaine. Cela fit naître en moi le désir de me procurer un de ces esclaves ; mais il me fut impossible d’en trouver à acheter un.
La chasse de la girafe et de l’autruche ne se fait guère que par les Arabes bédouins ; tels sont surtout les Mahâmyd, les Zébédeh, les Areygât, au Ouadây ; les Médjânyn, les Zeyâdyéh, les Bénou-Djerrâr, les Areygât, au Dârfour. Ils chassent à cheval ces animaux coureurs, et le plus ou moins de succès dépend du plus ou moins de rapidité des chevaux.
Lorsqu’un des cavaliers aperçoit une girafe, il s’élance à sa poursuite ; une fois qu’il s’en est approché, il ne suit plus la trace pied à pied, mais il la suit par le flanc ; lorsqu’il se trouve de front avec l’animal, presque côte à côte, et qu’il a ainsi l’animal à la portée de son bras, il lui décharge un coup de sabre sur les jarrets, et l’arrête sur la place.
L’autruche est moins difficile à atteindre ; car elle n’a pas la course aussi précipitée que la girafe. Peu de chevaux sont capables de gagner de vitesse la girafe, qui, en quelque sorte, a la rapidité du vent.
Les Arabes bédouins du Dârfour et du Ouadây sont abondamment fournis de tout ce qu’ils peuvent désirer dans leur genre de vie. Ils ne tirent du Dârfour ou du Ouadây que du doukhn, du dourah, et des vêtements. A cet effet, et selon la proximité locale, ils transportent et vendent dans ces deux États ce qu’ils ont de surabondant en beurre, en miel, en bestiaux, en peaux d’animaux tués à la chasse, en peaux de bœufs et de chameaux, en sacs de cuirs, en outres, en _battah_, ou vases en cuir servant à mettre du beurre ou du miel, en courbaches et cordes faites de lanières de cuir, etc. Ces sortes de cordes en cuir sont appelées par ces Arabes, _ouégueg_.
Généralement les tribus arabes et surtout celles que nous venons de citer sont riches en beurre et en miel. Ils recueillent le miel sur certains arbres où ils remarquent que les abeilles font habituellement leur demeure et construisent leurs rayons. D’autre part, la chasse fournit sans peine aux Arabes une foule d’autres avantages : chez eux, les plumes d’autruche, les cornes de rhinocéros sont en si grande abondance, qu’elles n’ont, pour ainsi dire, nulle valeur. Lorsque j’étais au Ouadây, un marchand fezzanais y vint pour acheter des plumes d’autruche. Il alla trouver le chérif Ahmed-el-Fâcy, qui, après le départ de mon père, lui avait succédé dans sa fonction de vizir auprès du sultan. Le Fezzanais demanda au chérif une lettre de recommandation pour le cheykh Chaou-Chaou, chef de la tribu des Mahâmyd, afin que celui-ci décidât ses Arabes à se mettre à la chasse de l’autruche, à des conditions et à un prix modérés. Le marchand avait apporté en argent cinquante _ryâl frank_ (ou cinquante talaris[217]). Le chérif écrivit la lettre selon que le désirait le Fezzanais ; celui-ci partit aussitôt avec un guide arabe et se rendit à la tribu des Mahâmyd, où il séjourna quelque temps. A son retour, il me raconta son expédition commerciale. « Quand j’arrivai à la tribu, me dit-il, on me conduisit à la tente du cheykh. Chaou-Chaou me reçut avec empressement et avec politesse. Après que je lui eus remis la lettre du chérif, il m’accabla de prévenances, de bontés et de soins. Il me fit donner, pour moi seul, une tente en tissu de poil de chameau, toute tapissée et pourvue de tout ce que je pouvais désirer. Il assigna à mon service un domestique et une servante qui veillaient constamment à ce que rien ne me manquât. J’avais apporté un présent pour Chaou-Chaou ; je le lui donnai ; il l’accepta avec joie, et il m’en fit accepter un de sa part, et je remis ensuite au cheykh les cinquante talaris que j’avais avec moi. Il appela un certain nombre de ses Arabes et leur dit : « Cet homme est mon hôte ; il est venu se confier à moi ; il désire avoir des plumes d’autruche. Que ceux de vous qui ont envie de gagner quelques-uns de ces talaris partent demain à la chasse, dès l’aube du jour. Chaque peau de _zhalym_[218] sera payée un demi-talari, et chaque peau de _rabdah_, un quart de talari. » Le lendemain, les Arabes se mettent en mouvement et partent à la chasse. Le premier jour, ils m’apportèrent une vingtaine de peaux de zhalym, garnies de leurs plumes. Je restai dans la tribu une vingtaine de jours, et je complétai une centaine de peaux de zhalym ou peaux d’autruches à plumes blanches.
« Chaou-Chaou les fit charger sur quelques-uns de ses chameaux, et ordonna de les transporter pour moi à Ouârah (capitale du Ouadây). Le cheykh, qui m’avait si bien accueilli, me donna encore, à mon départ, des provisions de voyage, une grande quantité de graisse d’autruche fondue, du miel, du kényêknié, du serneh[219], du karnaou[220], etc., et tout cela en surabondance. Arrivé à Ouârah, j’y vendis près de quatre- vingt-dix peaux de zhalym, sur le pied de trois talaris chacune ; ainsi, sans fatigue, je gagnai une assez jolie somme. »
La girafe ne rapporte guère d’autre profit aux chasseurs que le prix qu’ils retirent de la peau ; toutefois, ils en mangent la chair à l’état frais, ou en cadyd.
Les Arabes de ces contrées sont largement pourvus de riz, de défreh, de koreyb, d’heglyg, de tamarin, de miel, de karnaou, de serneh[221]. Le lait, parmi eux, est chose commune et sans valeur ; ils ne peuvent employer tout ce qu’ils en recueillent, malgré la quantité considérable de beurre qu’ils préparent. Le lait de beurre qui leur reste est pour eux sans usage, et ils le jettent. Bien plus, ce qu’ils jettent de lait ordinaire est tellement abondant, que, dans la plupart des tribus et surtout chez les Rézeygât, les Macyryeh-Rouges et les Habbânyeh, les flaques d’eau et les étangs en sont blanchis et paraissent remplis de lait pur.
[Décoration]
[Note 201 : Voyez note Z.]
[Note 202 : D’après les renseignements que j’ai demandés au cheykh, je suppose qu’il s’agit ici de l’hystérie. Le sens primitif du mot _haboûb_ (souffle) est en faveur de cette opinion. L’hystérie, comme on le sait, se déclare quelquefois chez l’homme, mais elle est fréquente chez la femme. Je ne serais pas éloigné de croire que les habitudes lubriques des habitants du Dârfour, et des autres régions du Soudan, la fréquence des relations des sexes, l’ardeur des tempéraments, la chaleur du climat, ne fussent des causes capables de faire naître l’hystérie chez ces hommes beaucoup plus souvent que chez les hommes de nos contrées ; cela expliquerait la croyance que cette maladie est contagieuse.
P.]
[Note 203 : J’ai rencontré ici, sur un soldat qui mourut du typhus, sept dragonneaux. Je les ai envoyés, il y a trois ans, à l’Académie des sciences de Paris, avec une assez courte notice.
P.]
[Note 204 : Le soutiyeh paraît être une sorte d’hydropisie qui se déclare aux gaînes des tendons inférieurs et antérieurs des muscles de la cuisse ; car, selon que me l’a expliqué le cheykh, les foyers purulents sont très-probablement multiples.
P.]
[Note 205 : Voyez note Z.]
[Note 206 : Nous parlerons de ces _planchettes_ dans le voyage au Ouadây ; elles servent à faire écrire et lire les enfants.]
[Note 207 : Voyez note AA.]
[Note 208 : Voyez note BB.]
[Note 209 : Voyez note CC.]
[Note 210 : Voyez note DD.]
[Note 211 : Voyez note EE.]
[Note 212 : Voyez note FF.]
[Note 213 : Mesure de capacité.]
[Note 214 : D’après Golius, et d’après les dictionnaires d’histoire naturelle, cet oiseau paraît être l’_otis tarda_, outarde houbara, _otis houbara_.
P.]
[Note 215 : Serait-ce le marabou ou cigogne argala, _ardea argala_ ?
P.]
[Note 216 : Panier à tissu croisé fait avec des folioles de doum.]
[Note 217 : Le talari vaut environ 5 fr. 40 cent.]
[Note 218 : Voyez note GG.]
[Note 219 : Voyez note HH.]
[Note 220 : Voy. _ibidem_.]
[Note 221 : Voyez chapitre des plantes du Dârfour, et la note II.]
CHAPITRE IX.
Monnaies ou matières d’échange en usage au Dârfour ; anneaux d’étain et étoffes employés comme numéraire. — Talari d’Espagne. — Autres objets servant de monnaie ou de moyens d’échange : kharâz, sel en bâtons ; trois sortes de sel ; tabac, appelé tâba au Soudan et tabgha en Barbarie ; roubat ou liasses de fil de coton ; coton brut ; oignons ; sarcloirs ; damleg ou bracelets portés au-dessus du coude ; doukhn ; bœufs.
D’après les vérités théologiques, DIEU, qui est la Vérité éternelle, et dont les attributs sont infinis, existe par lui-même ; il fixe l’époque de l’existence des êtres, et leur dispense à son gré les biens et les richesses. Il n’a nul besoin d’aucune de ses créatures, mais toutes reçoivent de sa munificence ce qui leur est utile et agréable. C’est à lui que les hommes adressent leurs désirs et leurs vœux, et tous se pressent aux portes de sa miséricorde ; et lui, il tourne vers tous l’œil de sa bonté ; à chacun, et à chaque famille, il accorde une part de ses dons. Toutefois, il verse de plus abondantes faveurs sur quelques-uns ; par lui, les uns sont rois, les autres riches, les autres pauvres. Il a déterminé et posé les voies par lesquelles les êtres peuvent accomplir leur vie et satisfaire leurs besoins ; il a voulu que, par le travail, les fatigues et les efforts, comme condition nécessaire, l’homme pût écarter et éviter la misère et les privations ; mais aussi il a, par sa bonté, permis et établi les transactions commerciales entre les hommes, afin qu’ils s’aidassent mutuellement à multiplier leurs jouissances, à accroître leur bien-être ; il a répandu dans les pays civilisés l’or et l’argent comme sources de consolation et d’aisance, et comme moyens pour les hommes de se procurer une vie facile, de se nourrir et de se vêtir convenablement ; enfin, il a voulu que les différents peuples eussent leurs monnaies distinctes, leurs pièces d’argent et leurs pièces d’or, métaux si chers à tous les hommes.
Mais les contrées du Soudan, privées de civilisation, plongées dans les tristes et sombres ténèbres de la nuit, comptent à peine quelques populations qui savent distinguer l’or du cuivre et l’étain du plomb ; et dans les pays où les nègres trouvent l’or à l’état de poudre ou de sable aurifère, ils le vendent sous forme brute ; selon eux, c’est là le meilleur moyen d’échange. Au Dârfour, surtout, il n’y a absolument en métaux que ce qu’on y importe du dehors, et même les parures des femmes, comme nous l’avons vu, se composent généralement de certaines espèces de kharâz ou de verroteries ; il n’est donc pas surprenant que les Fôriens aient été si longtemps sans connaître ni monnaies d’argent ni monnaies d’or.
Dès que les hommes livrés au commerce eurent touché le sol de ces contrées, et que d’assez forts groupes d’indigènes se furent agglomérés en forme de bourgs, de villes ou de hameaux, etc., par suite du développement commercial, les Fôriens cherchèrent des moyens d’échange, afin de se procurer les choses qu’ils désiraient posséder. Ils admirent certaines substances comme valeurs monétaires ; chaque contrée, grande ou petite, adopta le moyen qui lui parut propre à le faire jouir de ce qui lui manquait.
Le premier genre de numéraire qui fut établi au Dârfour, le fut par les habitants du Fâcher, siége et résidence du sultan, et capitale du royaume. Ils prirent pour monnaie des anneaux d’étain, et ils les employèrent aux achats des choses nécessaires à la vie journalière, tels que viande, poules, parfums, bois, légumes, etc. Ces anneaux furent appelés en fôrien _târneih_ : il y en a de deux sortes, l’anneau fort, dit _târneih toungâneih_ ; l’anneau faible, dit _târneih beiya_. L’anneau faible sert pour les achats des choses de très-mince valeur ; pour les choses de prix, on a les _tékâky_ (au singulier _toukkiyéh_). Le toukkiyéh est une pièce d’étoffe de coton, longue de dix pyks[222], et large d’un pyk. Cette étoffe est de deux sortes : le _chykéh_, qui est un tissu léger et lâche ; le _katkât_, qui est un tissu fort et serré. Quatre toukkiyéh de chykéh valent un talari d’Espagne ; quatre toukkiyéh et demi de katkât valent également un talari.
Les ventes et échanges se font encore au moyen d’objets d’une autre nature, et aussi au moyen d’esclaves. Ainsi, on dit : « Ce cheval vaut deux ou trois _sédâcy_. » On appelle sédâcy (ou un _six_) l’esclave noir qui, mesuré depuis le talon au bout inférieur de l’oreille, a six empans (c’est-à-dire six fois l’espace compris de l’extrémité du pouce à celle du petit doigt, dans le plus grand écartement des doigts de la main). Une sédâciyéh est une esclave noire de même taille que le sédâcy. Un sédâcy vaut trente toukkiyéh, ou bien six _chauter_ bleus, ou bien huit _chauter_ blancs, ou six bœufs, ou enfin dix talaris. En général, l’achat se fait avec toutes sortes de substances et même avec quelque objet que ce soit. On ne connaît au Dârfour ni le mahboub, pièce de vingt piastres de Constantinople, ni la piastre, ni le franc, ni les kheyriyéh, pièces de neuf ou de quatre piastres d’Egypte, etc., ni aucune autre monnaie en usage dans les pays civilisés, excepté toutefois le talari ou colonnade, qu’on appelle au Soudan _abou-medfâ_ (pièce à canons)[223].
Les habitants de Kôbeih, de Kebkâbyéh et de Sarf-el-Deggâg, ont, comme monnaie, le _harich_, qui est un kharâz de médiocre grosseur, vert ou bleu, et dont on fait des chapelets de cent grains. Nous en avons déjà parlé au chapitre des parures des femmes. Ce kharâz sert pour l’achat des choses communes, et remplace le târneih qui a cours au Fâcher, mais qui, dans les trois marchés de Kôbeih, de Kebkâbyéh et de Sarf-el- Deggâg, ne vaut pas seulement une gorgée d’eau. Le harich, comme monnaie, se donne depuis cinq à cent grains ou un chapelet, depuis un chapelet à dix, et au delà, indéfiniment. Le toukkiyéh vaut, sur les trois marchés que nous venons de citer, huit chapelets de harich. Les autres objets d’échange sont les mêmes qu’au Fâcher.
A Guerly, et dans toute la contrée aux environs, à une assez grande distance, le _falgo_ sert de monnaie. Le falgo est du sel en bâtons préparé artificiellement. On retire du sol le sel à l’état brut et mêlé de terre, on le verse ensuite dans l’eau, et on l’y laisse fondre pour en séparer et faire précipiter la terre et les impuretés ; on décante et on fait évaporer la plus grande partie de l’eau. Ensuite on verse le liquide ainsi concentré dans de petits moules en terre cuite, de figure cylindrique, à peu près gros comme le doigt ; le sel s’y solidifie en se refroidissant, et prend la forme de doigt ou de cylindre. J’ai vu les lieux d’où l’on retire ce sel, et j’ai vu également les vases où on pratique l’évaporation, qui ressemblent à de grands pots de terre ou marmites d’Europe.
J’ignore d’où est venu aux Fôriens ce procédé de fabrication. Les naturels du pays l’ignorent aussi. Tout ce qu’ils disent, lorsqu’on leur en demande l’origine, se réduit à ceci : « Nous avons vu nos pères pratiquer ce procédé, et nous faisons comme eux. Nous ne savons pas qui l’a inventé. » Je me suis procuré de ce sel falgo, j’en ai acheté, je l’ai goûté, et je lui ai trouvé une saveur agréable, différente de la saveur du sel ordinaire naturel. Il est gris et opaque.
Il y a au Dârfour trois sortes de sel ; le sel falgo, le sel zaghâouy retiré, à l’état naturel, du puits de Zaghâouy ; le sel mydaub ou des monts Mydaoub, sel naturel aussi, c’est-à-dire auquel on ne fait subir aucune opération artificielle ; il est d’une couleur rouge de sang ; on l’exploite en masses arrondies et presque grosses comme de moyennes meules de moulin, et d’un poids tel qu’un chameau ne saurait en porter deux. Plus agréable que les deux espèces précédentes, il se vend beaucoup plus cher. J’ignore quelle est la cause de sa coloration. L’une des deux premières espèces, le falgo, est moins chère que le mydaub ; l’autre, le zaghâouy, est la moins chère de toutes.
Aux marchés du canton de Guerly, comme nous l’avons indiqué, la monnaie en crédit est le falgo, pour les choses de bas prix. A Kôbeih, c’est le harich, et au Fâcher, le târneih. On achète, en donnant le falgo, non à la mesure ou au poids, mais au nombre de bâtons ou doigts. Ainsi l’on achète pour un, deux, trois falgo, etc. Les autres matières d’achat, à Guerly, sont les mêmes que dans les autres marchés.
A Kouça, le tabac sert aussi de monnaie. Par une singulière homophonie avec le nom européen, les habitants du Dârfour l’appellent, dans leur langage, _taba_. Bien plus, ce nom de _taba_ est commun dans tout le Soudan. Au Fezzân et à Tripoli de Barbarie, on l’appelle _tabgha_.
J’ai lu une _cassydah_, ou pièce de vers, composée par un Bakride ou descendant de la famille du khalife Abou-Bekr, afin de prouver que fumer n’est pas pécher. Ces vers, je crois, datent d’environ le milieu du neuvième siècle de l’hégire. En voici quelques-uns :
« Dieu tout-puissant a fait sortir du sol de notre pays une plante dont le vrai nom est _tabgha_. »
« Si quelqu’un, dans son ignorance, te soutient que cette plante est défendue, dis-lui : Comment prouves-tu ce que tu avances ? Par quel verset du Coran ? »
« Cette plante n’enivre pas, et pour cela, Dieu ne l’a pas réprouvée. Où donc as-tu pris ta parole de condamnation ? »
« Si tu aspires la fumée du _tabgha_, elle te réjouit et te soulage ; mais pour cela, n’oublie jamais de dire, avant la première bouffée : _B-ism Illah_[224] ! »
« Puis, lorsque tu as fini, dis : _El-hamdou l-Illahi Ouahda-ho_[225]. Car cette glorification au Seigneur attire toujours d’abondantes bénédictions. »
Le _taba_ de Couça, employé comme monnaie, est en forme d’entonnoir. On cueille les feuilles encore vertes, on les pile dans un mortier de bois jusqu’à les réduire en une masse pâteuse ; on en façonne alors des entonnoirs ou cônes vides que l’on fait sécher et qu’ensuite on met en circulation au marché. Ils servent pour l’achat des choses communes. Ce _taba_ a une odeur tellement forte, qu’en le flairant on éprouve parfois une sorte de vertige. Les cônes de tabac diffèrent de volume ; les grands sont comme de grosses poires, et les autres comme de petites poires.
A Kéryo, à Ryl, à Chaiyriyéh, on a pour monnaie les _roubat_ ou liasses de fils retors de coton. Ces fils ont dix pyks de long, et chaque liasse n’est composée que de vingt fils. Les _roubat_ servent aux achats des choses de modique valeur. Pour les objets de vil prix, on les achète en donnant, en échange, du colon brut, tel qu’il est quand on le cueille, avec la capsule même dans laquelle il est renfermé ; on en donne une, deux ou trois onces, non par pesée, mais approximativement et à l’estime. Quant aux choses d’un prix plus élevé, elles se paient de la même manière que dans les autres marchés.
A Noumleh et dans ses environs, les oignons sont la monnaie usitée pour se procurer les choses de médiocre valeur. On se sert encore pour cela de coton brut et des _roubat_ ou liasses de fils de coton. Les autres objets s’achètent avec les toukkiyéh ; on ne connaît ni les chauter, ni les talaris.
Au marché de Râs-el-Fyl, on a pour monnaie le _hachâchah_ ou sarcloir. C’est une plaque de fer portant une douille, et ayant la forme représentée _pl._ III, _fig._ 26. On assujettit un manche en bois dans la douille et on a ainsi un instrument pour couper les mauvaises herbes dans les terres ensemencées : cet instrument est ainsi nommé du mot arabe _hachych_ (herbe). Au moyen du sarcloir, on achète les choses de mince valeur ; les prix se font de un à vingt sarcloirs ; au delà, on achète avec le toukkiyéh, avec le chauter, comme dans les autres marchés.
Au Témourkeh, on se sert de _damleg_ cylindriques en cuivre comme monnaie, pour les achats d’objets de quelque valeur ; les kharâz, longs et rayés, appelés _khaddour_, servant pour les choses de peu de prix. Nous avons défini les damleg et les khaddour, à l’article des _parures_.
Dans le Gauz, qui est la partie Est du Dârfour, la principale matière d’échange est le doukhn, pour les achats modiques. On le donne, ou par poignée, ou bien à la mesure des deux mains rapprochées jusqu’à un demi- _modd_[226]. Les choses de quelque prix quelque prix s’achètent au toukkiyéh et au talari, comme sur les autres marchés.
Dans un très-grand nombre d’endroits, on échange des marchandises contre des bœufs, comme monnaie, et l’on dit, par exemple : ce cheval vaut dix, vingt bœufs.
Il est digne de remarque que presque chaque contrée du Dârfour a des monnaies particulières et diffère des autres dans l’appréciation des matières d’échange : ainsi, dans une contrée, on regarde comme objet de valeur ce que dans d’autres on considère comme chose de vil prix. A la vérité, le sultan n’a jamais ordonné de suivre pour les échanges, un mode uniforme, dans tous les marchés ; il en résulte que chaque localité demeure attachée à ses habitudes. Je n’insisterai pas davantage sur ce sujet : ce que j’ai dit suffit pour en donner une idée précise.
[Décoration]
[Note 222 : Environ cinq aunes.]
[Note 223 : Ce nom est aussi employé en Égypte. On a pris pour deux canons les deux colonnes de l’empreinte du talari d’Espagne. — Quant aux kheyriyéh de neuf piastres et de quatre piastres, on n’en frappe plus maintenant en Égypte. Lorsque le cheykh écrivait ce chapitre, il y a environ quatre ans, on n’avait pas encore renoncé à frapper les kheyriyéh de neuf et de quatre. Aujourd’hui, on n’en frappe plus que de cinq, dix et vingt piastres.
P.]
[Note 224 : Au nom de Dieu.]
[Note 225 : Louange au Dieu unique.]
[Note 226 : Le _moudd_ ou _modd_, mot qui rappelle _modius_ latin, est, dans le sens que le cheykh veut donner ici, le _malouéh_ actuel d’Égypte, ou demi-_roub’_ ; le roub’ est plus que le sixième de la mesure dite double-décalitre.
P.]
CHAPITRE X.
Plantes du Dârfour. — Culture ; saisons ; mois. — Pluies ; orages. — Propriétés singulières de certaines plantes. — Raciniers ou botanistes. — Le sorcier Bakourloukou ; du nârah pour les charmes ; racines pour les maléfices ; magie ; métamorphoses. — Anecdotes merveilleuses. — les sorciers du Témourkeh. — Métempsycose ; hommes à métamorphoses ; translations instantanées à de grandes distances. — Divination par figures tracées sur le sable ; devins au sable, ou sableurs. — On me prédit ce qui m’arrivera au Ouadây. — Procédé pour la divination par le sable ; sens des seize figures divinatoires.
Sachez que CELUI qui échappe à ces questions : « Quand a-t-il commencé ? où est-il ? comment est-il ? » CELUI qui est toujours pur de méfaits, d’injustice et de tyrannie, a distribué les êtres dans le monde, a tout équilibré, a posé chaque chose à son rang d’ordre. C’est lui qui a distribué les rigueurs des frimas aux régions du Nord, et les violentes chaleurs aux régions du Midi. Mais, par sa bienveillante bonté pour les hommes, il a fait don aux peuples du Nord, de vêtements chauds, de demeures impénétrables au froid ; et portant son œil de clémence et de douceur sur les peuples du Midi, il leur a donné les pluies au milieu des ardeurs de l’été. Parmi ces derniers sont nécessairement les habitants du Dârfour ; aux jours de l’été, quand la soif s’allume par la chaleur, d’abondantes pluies, par la grâce de Dieu bon et compatissant, viennent éteindre les feux brûlants de l’atmosphère.
Les Fôriens, pendant leur saison d’automne, qui répond à notre été, profitent des pluies pour faire leurs semailles. C’est probablement à cause de ces pluies, trop considérables, qu’ils ne sèment généralement ni blé, ni orge, ni fèves, ni lentilles, ni pois chiches. On ne trouve pas non plus au Dârfour ni l’abricot, ni la pêche, ni les pommes, ni les grenades, ni les olives, ni les prunes, ni les poires, ni les cédrats, ni le limon doux, ni l’orange, ni l’amande, ni la noisette, ni la pistache, ni la noix, ni le fruit du sorbier, etc. On y cultive le _doukhn_, dont les Fôriens font leur principale nourriture et dont ils nourrissent aussi leur bétail, les chevaux, les ânes, etc.[227].
Ils cultivent également le _dourah_[228], dont ils ont plusieurs variétés. Ils appellent le dourah ordinaire du nom de _mareig_[229]. Ils en ont une variété qu’ils nomment _azyr_ et qui est un dourah rouge ; une autre qu’ils appellent _abou-chalaulau_, et qui est un dourah blanc ; une troisième qu’ils distinguent sous le nom de _abou-abât_, et qui est le dourah connu en Egypte sous le nom de _dourah-châmy_ ou dourah de Syrie.
L’abondance des pluies ne permet de cultiver le blé que sur les monts Marrah. On en sème aussi dans les districts de Kôbeih et de Kebkâbyéh ; mais, comme nous l’avons déjà dit, on est obligé, dans ces deux dernières localités, d’arroser avec l’eau des puits jusqu’à l’époque de la moisson.
Le _doukhn_, au Dârfour, est de deux sortes : le doukhn ordinaire et le _denby_ ou _dinby_. Le dinby est cultivé principalement sur les monts Marrah, et seulement par les Fôriens d’origine, c’est-à-dire les Fôriens qui ne parlent pas l’arabe. Le dinby a le grain comme le doukhn commun, mais il est blanc au lieu d’être jaune, son épi est plus gros, et il mûrit environ vingt jours plus tôt. On en sème peu dans les plaines. Il est bien moins recherché que le doukhn jaune.
Quant au _dourah_, les Fôriens n’aiment que celui qui est blanc, et encore ils n’en mangent pas beaucoup. Ils sèment peu d’_abou-abât_ ; c’est en quelque sorte pour le seul plaisir d’en avoir au cas qu’il leur prenne envie d’en manger ; mais ils n’en font jamais de grandes provisions : ils le mangent fricassé.
L’_azyr_ a peu d’attrait pour les Fôriens ; il n’y a que les malheureux qui en usent, et encore seulement lorsqu’ils n’ont rien autre chose à manger.
Dans les étangs, et dans les endroits où l’eau séjourne quelque temps, le _riz_ croît sans culture. Au printemps, les habitants des pays circonvoisins vont le récolter et en font leurs provisions. Le riz cuit au lait est pour eux un mets de régal.
Le _défreh_, ou _défrey_, a une grande ressemblance avec le riz, mais il a le grain plus petit, un peu plus aplati, et est d’un beau blanc. Il est préféré au riz.
Les Fôriens cultivent beaucoup de _semsem_ (sésame). Ce qu’il y a de singulier, c’est qu’ils n’en retirent pas d’huile ; ils le mangent en grain, et l’incorporent à un grand nombre de mets.
Le miel d’abeilles est très-abondant au Dârfour ; mais on ne retire que peu d’avantage des rayons ; on en extrait le miel et on jette la cire. Cependant, plus que partout ailleurs, on a besoin au Dârfour de ce moyen d’éclairage, parce qu’ils n’ont pas l’huile de sésame, et qu’on ne s’éclaire dans les maisons qu’avec une sorte de bois gras. Le bois est en quantité considérable, mais on n’en prépare jamais de charbon ; on ignore même ce que c’est que du charbon.
On sème souvent à la fois, dans les mêmes champs, des haricots, des pastèques, du dourah. Les haricots ressemblent à ceux d’Egypte, seulement ils sont plus gros, et approchent du volume de la fève d’Egypte. Les pastèques sont généralement petites, et à peu près comme celles qu’on trouve dans les plants de pastèques au bord du Nil, sur l’arrière-saison, et qui, n’ayant pu mûrir à point, ont la chair incolore. Celles du Dârfour, même au degré de parfaite maturité, sont toujours petites : on en fait une très-grande consommation.
1o On les mange fraîches, comme en Egypte ; après avoir mangé la chair, on boit l’eau qui reste dans l’écorce. On ne coupe pas la pastèque par tranches, mais simplement en deux parties ; avec les doigts on en sépare le cœur par morceaux.
2o On enlève l’écorce de la pastèque avec un couteau, puis on coupe la pastèque en quatre, et on la met à sécher. On en conserve à cet état de dessiccation une très-grande quantité ; lorsqu’on veut s’en servir, on en pile les fragments dans un mortier de bois, et on en fait une farine dont on prépare les _haçou_, sorte de sorbet un peu épais que l’on appelle au Dârfour _médydéh_[230]. Parfois on mange aussi les pastèques sèches, sans les piler ni les faire cuire.
3o On recueille des provisions considérables de graines de pastèques ; quand on veut en préparer une nourriture, on les concasse et on en sépare les parcelles d’écorce en soufflant dessus, à mesure qu’on agite le tout sur une sorte de van ou de plateau. La graine, ainsi mondée, se mêle à différents mets, ou bien sert à préparer des _médydéh_.
On sème beaucoup d’oignon, d’ail, de poivre à petit grain, diverses variétés de concombres, et deux espèces de _couthâ_. Le _kousbarah_ ou la coriandre, le _habb-rechâd_, sont en culture dans les terres des environs de Kôbeih, de Kebkâbyéh, et dans les vallées de la chaîne des Marrah. A Kôbeih et à Kebkâbyéh, on récolte aussi le _khyâr_ ordinaire, le _faccous_ long ou concombre long, les _bâdindjân_ ou pommes d’amour, les _melokhyéh_ et les _bâmyéh_. On trouve rarement ailleurs ces légumes. Voici toutefois une exception pour les bâmyéh.
Entre Marboutah et le Fâcher, s’étend la grande vallée de _Kou_. Elle est inondée en automne, par suite des pluies abondantes, lesquelles y amènent des torrents d’eau de tous côtés ; on ne peut la traverser, à moins de savoir parfaitement nager, car le courant y est alors extrêmement rapide et fort. Quand cette vallée a été couverte, pendant un certain temps, par les eaux qui ont débordé du bas-fond et ont ainsi arrosé les plaines adjacentes aux deux rives, ces eaux opèrent leur retraite, et peu après on voit pousser sur tout le terrain découvert une quantité extraordinaire de bâmyéh. De tous les pays voisins, on vient les cueillir. Chacun fait ensuite sécher sa récolte, et la met en réserve pour s’en nourrir toute l’année.
Cette vallée de Kou s’étend à l’est, presque jusqu’aux limites du Dârfour, à partir des monts Marrah près desquels elle commence. Les deux rives du torrent sont bordées d’une haie de _sant_[231]. Au temps du débordement, les eaux inondent les environs à plus de deux lieues de chaque côté. Toutefois, çà et là, des saillies ou bancs de sable rétrécissent plus ou moins cette étendue ; et même, en quelques endroits, la surface est comme étranglée au point de ne pas dépasser de beaucoup une ou deux fois la largeur du _Khalyg_[232]. Il faut environ une quinzaine de jours pour parcourir les sinuosités de la vallée de Kou, lorsqu’elle est inondée. J’ai plusieurs fois traversé cette vallée, entre le Fâcher et le Marboutah ; là, elle a une assez grande largeur.
On cultive au Dârfour une sorte de fève dont la silicule se développe et mûrit sous terre. Elle diffère totalement de la fève connue aujourd’hui en Égypte sous le nom de fève du Sennâr. Celle-ci est grise, et celle du Dârfour est ou rouge-clair, ou jaunâtre, ou blanche, ou couleur chocolat.
En fait d’arbres, les Fôriens n’ont de commun avec l’Égypte que le dattier, et encore ne le trouve-t-on guère que dans les territoires de Kôbeih et de Kebkâbyéh, au Sarf-el-Deggâg, et aussi à Noumléh, comme je l’ai déjà indiqué en parlant de mon excursion au petit Mont-Marrah. A Noumléh, on rencontre des bananiers, et à Guerly, des limons acides. Les autres arbres du Dârfour croissent naturellement sans culture.
Un des arbres les plus utiles dans les contrées du Soudan oriental est l’_heglyg_, appelé plus régulièrement _thlyleg_. Il y en a deux variétés, l’_heglyg jaune_ et l’_heglyg rouge_, ainsi nommée de la couleur du fruit, qui est du volume des _bousr_ ou dattes de grosse espèce. L’heglyg est de la taille et de la force du sycomore d’Égypte. Ses feuilles sont légèrement ovales, son fruit a une saveur douce mêlée d’un peu d’amertume, et une odeur qui lui est particulière. Il a une enveloppe blanche, sorte d’écorce assez mince, et qu’on enlève pour le sucer. Cette écorce est séparée, d’un assez gros noyau, par un parenchyme tendre qui se détache aisément par la succion ou par le lavage à l’eau. Le noyau est de couleur blanche, et sert de réceptacle à une amande semblable à celle du pin, dont elle a la forme et la blancheur ; la graine de l’heglyg est plus grosse et elle est amère. En la laissant macérer dans l’eau deux ou trois jours, et changeant l’eau chaque jour, on enlève à cette amande son amertume. Ainsi préparée, on la sale, ou on la grille, ou on la fait cuire avec du miel. Quant au fruit de l’heglyg rouge, en particulier, on en retire le parenchyme frais et bien mûr, on le mêle avec de la gomme, et on en pétrit une pâte qui a un goût doux-amer assez agréable. Le fruit de l’heglyg se prépare d’un grand nombre de manières.
Nul arbre ne présente aux Fôriens autant d’avantage que l’heglyg ; on fait usage de toutes ses parties. On cueille les jeunes pousses tendres des feuilles pour en assaisonner les mets. Lorsqu’un individu a une plaie vermineuse, on mâche de ces feuilles jusqu’à ce qu’elles soient en pâte, et on applique cette pâte en guise d’emplâtre. La plaie se purge de ses vers, se débarrasse de ses chairs putrides, et marche bientôt à la guérison. Le fruit vert du heglyg, pilé dans un mortier de manière à le réduire en pâte, sert pour laver les vêtements ; il fait mousser l’eau comme du savon, et enlève les impuretés et les taches ; mais si les vêtements sont blancs, il leur laisse une légère teinte jaune. Hors de la saison des fruits, on se sert, pour le lavage, des racines de l’arbre, on les pile, et l’on a le même résultat qu’avec les fruits.
Le bois de l’heglyg s’emploie pour éclairer les maisons pendant la nuit. Il remplace assez bien nos moyens d’éclairage, car il ne donne pour ainsi dire pas de fumée. Avec ce bois, on prépare encore des planchettes, sur lesquelles on trace des lettres et des mots pour apprendre à lire aux enfants. Enfin, la cendre de ce bois fournit le _kanbau_, sel liquide ou saumure, légèrement amère, qui peut servir pour l’assaisonnement : au Dârfour, le sel est cher et très-rare.
Le _nabk_ ou _nabg_ est de deux sortes, le _nabk arabe_ ou ordinaire, et le _nabk karnau_. Celui-ci a le fruit plus gros et plus charnu que le premier, et coloré d’une teinte différente ; quand il est mûr, ce fruit est jaune ; celui du nabk arabe est coloré comme la pomme.
Les Fôriens retirent beaucoup plus d’avantages du karnau que du nabk arabe. Ils font avec le fruit une pâte qu’on met en forme de gâteaux ronds, et dont on se sert comme astringent dans les diarrhées. On enlève l’enveloppe extérieure du fruit, puis on pétrit la pâte qu’ensuite on fait sécher, et qui sert assez souvent d’aliment. On casse encore le noyau du fruit pour en extraire la double amande, dont chaque grain est très-petit, et a son locule à part. On fait sécher ces amandes par insolation, puis on les fait cuire avec du miel, ce qui donne un mets appelé _kénièknié_ qu’on mange en morceaux comme une sorte de bonbon. On emploie les feuilles du nabk karnau contre les vers _ulcérants_, parasites, ou vers intestinaux. Pour cela, le malade mâche ces feuilles, et il doit avaler alors sa salive ; les vers périssent et ils sont chassés par les selles.
Le _tébeldy_[233] est un grand arbre à tronc creux, et d’un diamètre considérable. Il croît naturellement dans les campagnes et les plaines. Lorsque les Arabes errants sont pressés par la soif, dans les temps de chaleur et de sécheresse, ils vont chercher l’eau qui s’amasse pendant les pluies dans les troncs des tébeldy, et ils s’en désaltèrent.
Le tébeldy a un fruit allongé, ovale, du volume des _kouz_ ou grands verres en fer-blanc dont on fait usage en Égypte. Il a dans son intérieur des graines grosses comme des lupins, et rougeâtres comme celles du caroubier ; elles sont revêtues d’une pulpe blanche, acidule, très-légèrement amère ; ceux dont le ventre est relâché avalent cette pulpe, qui se mêle à la salive et a la propriété de resserrer. On en prépare aussi une crème excellente.
Le _doulab_, appelé en Égypte _gauz-hindy_ ou _djauz-hindy_[234], ne se trouve que dans les provinces sud du Dârfour, cet arbre y porte le nom de _déleib_. Il atteint et même dépasse la taille du dattier, et donne pour fruit une grosse noix qui renferme une sorte de lait excellent, d’un goût agréable et savoureux, surtout si ce fruit n’est pas trop mûr.
Le _hommeid_ est un arbre épineux et des plus robustes. Son fruit, blanc-jaunâtre, est d’un goût acidule agréable, et ressemble à une grosse pomme, mais il a un noyau.
Le _daum_ ou _dâm_, connu aussi dans la Haute-Égypte, porte ici le nom de _moucl_, qu’on prononce _mougl_.
L’_andourâb_ est un arbre de hauteur et de grosseur moyennes, dont le fruit ressemble au _raisin de loup_, ou baie de la morelle, si ce n’est qu’il est d’un rouge vif ; le fruit est sans noyau, d’un goût très- agréable, et mûrit au commencement du _dèret_, c’est-à-dire du printemps, ce qui est le commencement de l’automne en Egypte.
Le _gueddeim_ a à peu près l’aspect du grenadier ; son fruit, d’une saveur douce et agréable, est petit, composé de deux drupes jumelles accolées entre elles (à la manière du fruit du fusain), et couvertes d’une pellicule rouge-clair : chaque drupe a un assez gros noyau. Je ne connais aucun fruit auquel je puisse comparer celui du gueddeim.
Le _moukkhaît_ est un arbre de petite taille, donnant un fruit gros comme celui du nabk ordinaire, et ayant un goût amer. Pour dépouiller ce fruit de son amertume, on le laisse deux ou trois jours dans l’eau, ensuite on le saupoudre de sel. On le mange cuit ; parfois on le fait simplement sécher, après l’avoir retiré de l’eau de macération, et on le réduit en farine, puis on en prépare sur le feu une bouillie épaisse : c’est une ressource pour les temps où les vivres sont chers et rares.
Le _loûlou_ est à peu près de la taille et de l’apparence du noyer (l’_arbre à œil de chameau_). Le fruit du loûlou ressemble assez bien au marron, dont il a la couleur et la grosseur, mais avec une nuance plus claire, et il est rond comme une noisette, tandis que le marron est légèrement aplati : sa chair est légère et moelleuse. Cet arbre habite l’extrémité sud du Dârfour, vers le Dar-Fertyt. Là, on extrait de son fruit une huile qui m’a paru avoir une grande analogie, pour l’apparence, avec l’huile dite _syrig_ (huile de sésame), et, pour le goût, avec l’huile d’olive. Les habitants du pays l’emploient pour s’oindre le corps et pour préparer certains mets.
Le _caroubier_ et le _figuier-sycomore_[235] se trouvent aussi au Dârfour, mais chétifs, et n’y sont d’aucune utilité.
Les Fôriens cultivent deux sortes de _coton_ : l’un est particulier au pays, ils l’appellent _coton arabe_ ; l’autre est un _coton indien_ qu’ils nomment _laouy_. Ces cotons leur sont d’une immense ressource ; ils s’en font toutes sortes de vêtements ; ils s’en servent aussi comme d’une monnaie, selon que nous l’avons dit dans le chapitre précédent.
Le Dârfour est peuplé d’une très-grande quantité d’arbres à fruits. Je n’ai mentionné ici que les plus remarquables et les plus utiles.
L’_òchar_ est un arbrisseau dont les différentes parties s’appliquent à divers usages ; il est de taille peu élevée, et a des rameaux abondants. Son bois est revêtu d’un enduit gras particulier, et qui, pressé entre les doigts, s’éparpille. La feuille est grande ; lorsqu’on la casse ou qu’on la détache de l’arbre, elle laisse suinter une liqueur blanche, laiteuse. Le fruit est arrondi, rempli d’une sorte de duvet ou de bourre fine, soyeuse, tellement légère qu’elle s’envole au plus faible vent. Le suc laiteux d’ôchar, mis sur la peau d’un animal, en fait tomber le poil. On file l’écorce de cet arbrisseau, et l’on en retire des fils fins comme de la soie : ce fil sert à recoudre et réparer les outres. Celle même écorce filamenteuse sert à fabriquer des cordes pour lier les fardeaux ; la bourre soyeuse du fruit est employée par les porteurs d’eau pour boucher momentanément leurs outres percées.
Lorsque quelqu’un a volé un âne ou un cheval, et qu’il veut changer la couleur de son poil, il frotte l’animal en différents endroits avec le suc d’òchar. Le poil primitif tombe, et est remplacé par du poil blanc, de sorte que le propriétaire de l’animal ne peut plus le reconnaître. Toutefois, certains individus acquièrent assez d’expérience pour distinguer la fourberie.
Le bois d’òchar est aussi léger que celui du _kafal_. J’ai vu des Fôriens en employer le charbon pour noircir et préparer la poudre à tirer. Au jardin botanique de l’école de médecine d’Abou-Zâbel, il y a un ôchar. On en trouve un grand nombre dans le Sayd.
Le _hachâb_ est le gommier épineux sur lequel on recueille la gomme arabique. Plusieurs fois j’ai pris sur cet arbre de la gomme encore molle ; elle s’allongeait comme de la gomme élastique. Le hachâb aime les lieux secs et sablonneux.
Le _sant_, connu encore sous le nom d’_arbre du carazh_ ou _du caradh_, est un arbre épineux et robuste, dont le fruit est une gousse ; pulvérisé, il constitue le carazh.
Le _kitir_ est encore un arbre épineux, à feuillage abondant ; ses épines sont en forme de hameçon. Il sécrète aussi une gomme, mais bien inférieure à celle du hachâb, et moins recherchée.
Le _talhh_ est de la même famille végétale que le sant ; il dépasse en hauteur la taille de l’homme. Il a l’écorce rougeâtre, et est armé d’épines de la longueur de fortes aiguilles. Les feuilles sont formées de folioles très-petites.
Le _seyâl_ est à peu près de la même hauteur que le talhh ; il a l’écorce verdâtre avec une nuance de blanc. Il porte des épines blanches : les feuilles se composent de plusieurs petites folioles.
Le _laôt_ est un petit arbre à épines courtes, à feuillage touffu. Les feuilles ne perdent jamais leur verdure, même en se desséchant. Quand on enlève l’écorce du laôt, et qu’on la flaire, on lui trouve une odeur repoussante toute particulière.
Le _kafal_ est un arbre de montagnes, et d’une taille moyenne.
Le _harâz_ est un arbre épineux d’une grosseur et d’une hauteur remarquables. Le tronc prend un développement tel que deux hommes ne peuvent l’embrasser de toute l’étendue de leurs bras. Son vaste feuillage peut abriter du soleil une réunion d’au moins cent individus.
Plusieurs arbres (dont on ne mange pas le fruit) servent aux Fôriens pour différents usages, et fournissent surtout du bois pour les constructions. Le _sant_, par exemple, donne, comme je l’ai dit tout à l’heure, le _carazh_ qu’on emploie au tannage des cuirs. Des grandes branches du sant, on fait des appuis ou poteaux pour soutenir les habitations. L’écorce du laôt sert à lier et maintenir les branchages dont on compose les couvertures des toits. Les branches du laôt entrent dans la composition de ces couvertures et dans celle des _saryf_ ou clôtures qu’on élève tout près des huttes. Le kitir et le hachâb fournissent, outre la gomme, les branchages qui, débarrassés de leurs épines, servent à construire les _zarybéh_ ou clôtures dressées à certaine distance des habitations comme enceinte extérieure, et aussi comme bercail pour les troupeaux. Généralement chaque demeure a son zarybéh à l’extérieur, et souvent chaque hutte a un saryf particulier. Le _saryf_ représente le _tuzluk_, ou toile protectrice extérieure, qui entoure une tente pour garantir du vent et de la poussière.
Les huttes sont presque toutes, comme que nous l’avons dit ailleurs, en tiges de doukn. Il y en a de construites en tiges fines ou roseaux de _marhabeib_ ; ce sont celles des riches et des grands personnages. Le marhabeib a sa tige lisse, pour ainsi dire sans nœuds, aussi fine que du petit jonc de nattes, d’un blanc légèrement jaunâtre, et exhalant une odeur aromatique, surtout quand la pluie l’arrose.
Je n’ai plus que peu de chose à dire sur les végétaux du Soudan. Arbres, arbrisseaux ou plantes, ils sont en nombre immense : il me serait impossible d’en signaler ou d’en énumérer toutes les espèces. Qui a pu jusqu’aujourd’hui les connaître ? Pour moi, je n’en puis indiquer que certaines variétés, les plus connues de toutes, celles qu’on rencontre en quelque sorte à chaque pas, et que tous les habitants de ces contrées ont distinguées par des noms spéciaux. Et puis, lorsque j’étais au Dârfour et au Ouadây, j’étais jeune encore, enveloppé du voile de l’ignorance, surtout en botanique. Le long temps que j’ai passé dans ces pays, mes courses fréquentes de tous côtés m’ont procuré l’occasion de prendre quelques notions générales, et de savoir les noms d’un certain nombre de plantes ; mais je suis incapable de déterminer ces plantes par leurs dénominations et leurs caractères scientifiques. Je ne saurais donner que des descriptions très-brèves.
Le _chaou_ est un arbre qui varie de taille ; on le rencontre, généralement, peu élevé, c’est-à-dire ayant la hauteur de l’homme au moins. Son écorce, dans ce cas, est d’une nuance plus verte que lorsque l’arbre est grand. Dans les individus les plus hauts, sa nuance est un gris de poussière tournant au blanc assez marqué. Lors de la fructification, le chaou se garnit de fruits rassemblés en une sorte de grappe (en ombelle renversée, ou peut-être en corymbe renversé). Les naturels du pays mangent ces fruits ; chaque grain est du volume d’un petit raisin, noir quand il est parvenu à maturité parfaite, mais d’abord vert et plus tard rouge. Il a un goût douceâtre mêlé d’une certaine saveur qui a quelque chose de répugnant. Autant que je me le rappelle, le chaou a la feuille ovale ou à peu près, également verte en dessus et en dessous.
Le _battoum_ est un arbre de haute taille, d’un aspect comme poudreux ; le tronc est vigoureux et épais, et le bois dur. Les feuilles sont petites, ovales et dentelées ; le tronc, surtout vers le bas, est fendillé de crevasses confuses. Les fruits du battoum se groupent, comme ceux du chaou, en sortes d’ombelles, mais les pédoncules sont plus allongés, et le grain est plus petit. Le tronc de l’arbre dépasse en hauteur deux fois la taille de l’homme, et les rameaux sont extrêmement abondants.
L’_ébénier_ est de moyenne grandeur ; il est revêtu d’une écorce d’un vert foncé. Ce qu’on appelle l’ébène est le bois de cet arbre. Lorsqu’on enlève l’écorce fraîche, on met à découvert un bois noirâtre dont la teinte est peu foncée ; mais, par la dessiccation, ce bois acquiert une nuance plus franche et plus noire. La plus belle ébène est celle qu’on retire des racines de l’arbre. L’ébénier ne se trouve pas au Dârfour ; les Fôriens reçoivent l’ébène du Dâr-Fertyt.
Le _gôkhân_, ou _gôghân_, est aussi un arbre du Fertyt ; il porte un fruit du volume d’une grosse noisette, d’un goût assez agréable, mais sec et un peu coriace.
Le _gàgà_ ne s’élève qu’à une hauteur moyenne. La couleur du tronc est rougeâtre ; ses rameaux sont peu nombreux, et portent de longues épines ; la feuille est arrondie, profondément dentelée ; elle est sessile, et semble être collée aux branches par sa base, tant est court le pétiole. Le fruit du gàgà a l’aspect de celui du sorbier, mais il est dur, sec et coriace. Chaque fruit a, je crois, quatre locules séparés par des cloisons.
Les Fertytes, qui habitent le vaste espace situé au sud du Dârfour, et qui sont idolâtres, ont chez eux le _ganâ_ (kanâ). Cet arbre leur fournit un très-joli bois dont ils font des hampes de lances qu’ils expédient au Dârfour. Presque toutes les lances des Fôriens de distinction sont en bois de ganâ.
Parmi les plantes douées de propriétés remarquables, il y a le _kyly_, arbre de taille moyenne, sans épines, donnant un fruit ligneux qui a la forme de celui du sorbier, et qui, pour la couleur, ressemble à la grenade amère desséchée. C’est ce fruit qui, infusé ou macéré dans l’eau, donne la _liqueur d’épreuve_, pour reconnaître la culpabilité ou l’innocence d’un accusé : nous en avons déjà parlé.
Le _châlaub_, arbrisseau à bois flexible, a ses rameaux très-nombreux, souples et déliés ; ils s’allongent considérablement, s’entrelacent, se serrent entre eux de manière à former un massif qui semble comme feutré. Le fruit ressemble à la datte encore verte, mais il est sans noyau et sans pépin. Le châlaub a un suc laiteux, légèrement visqueux, d’un goût qui est d’abord douceâtre, puis devient âcre : il est toujours vert, même desséché. Si, après avoir bu du _vin_ (du Meryceh, etc.), on mâche des feuilles ou des tiges tendres du châlaub, la bouche, comme nous l’avons déjà dit ailleurs, perd son odeur vineuse.
Le _dagarah_ est une plante herbacée qui se plaît dans les terrains secs et durs ; les feuilles en sont petites et légèrement arrondies. Dans les ophthalmies aiguës avec gonflement des paupières, on emploie comme médicament le suc frais des feuilles du dagarah. On pile ces feuilles dans un mortier, on presse la masse pilée, et on en fait ainsi tomber le suc dans l’œil malade. Par cette médication répétée matin et soir pendant trois jours de suite, la guérison est certaine : j’en ai fait l’expérience sur moi-même.
Une fois, non pas lorsque j’allai visiter les monts Marrah, j’étais au marché de Noumleh, j’eus occasion de manier du poivre ; je le tenais à la main depuis quelques instants, quand un coup d’air me le souffla à la figure. Je me frottai les yeux avec la main, sans penser que j’avais du poivre aux doigts. Je ressentis aussitôt une vive douleur aux yeux ; ils s’enflammèrent subitement et se gonflèrent. J’enfourchai alors ma monture, et je m’éloignai. Bientôt la douleur fut telle, qu’il me fut impossible d’avancer. Je m’arrêtai au premier village, et m’abritai jusqu’au lendemain chez une vieille femme de l’endroit. Je ne pus dormir ; la nuit fut affreuse. Mes paupières se renversèrent, s’enflèrent à un degré extrême ; je me crus en danger de perdre la vue. Je ne savais à qui demander secours.
Le jour arrive ; la bonne vieille vient me trouver. Elle voit l’état de mes yeux, elle compatit à ma souffrance ; puis elle me dit : « Ce ne sera rien. » Elle appelle aussitôt son enfant, et lui dit : « Va au bas de la montagne la plus voisine me chercher des feuilles de dagarah. » Sa fille part, et reparaît quelques instants après avec une assez grande quantité de feuilles de dagarah. La vieille prend une partie de ces feuilles, les écrase entre deux pierres, et les réduit en une sorte de pâte. On me tient les mains et on m’ouvre les yeux : alors, comprimant entre ses doigts les feuilles pilées, la vieille fait tomber quelques gouttes du suc entre mes paupières. Je me sens les yeux subitement rafraîchis : à ce premier effet succède une vive démangeaison ; il me semblait avoir de petits vers dans les yeux. J’avais un besoin extrême de me frotter, mais on me tenait toujours les mains ; j’étais impatienté, agité. Enfin la démangeaison se calma ; je m’endormis bientôt d’un profond sommeil, et je ne me réveillai qu’à l’_asr_ (trois heures environ après midi). Mes yeux étaient soulagés, et je ne sentais plus aucune souffrance. Le soir, la vieille m’exprima encore dans les yeux du suc de dagarah, et je dormis toute la nuit du plus parfait sommeil.
Au jour, même application du dagarah ; puis mes yeux s’ouvrirent aussi pleinement que si je n’eusse jamais eu d’ophthalmie.
Je tuai un mouton : nous fîmes le repas d’actions de grâces pour ma guérison, et je donnai, en partant, un chevreau gras à la bonne vieille.
La plus grande partie des arbres et autres végétaux, au Dârfour, ont leurs fruits mûrs à la fin de l’automne, ce qui correspond à la fin de l’été en Egypte. Ainsi que je l’ai dit, notre été est l’automne pour les peuples de ces contrées ; notre automne est leur printemps, et notre printemps est leur été : ils ne sont d’accord avec nous que pour l’hiver. Dès les premiers jours de l’été réel, c’est-à-dire de leur automne, les pluies commencent, et aussitôt on fait les semailles.
Les premières pluies arrivent à l’époque des Gémeaux, que les indigènes appellent _rouchâch_, l’aspersion. A l’époque du Cancer, les grandes outres des nuages s’ouvrent, et les pluies tombent avec exubérance, remplissent toutes les vallées, tous les lieux bas. Ce sont ces pluies diluviales qui, inondant au loin les vastes espaces des régions orientales du Soudan, produisent et propagent jusqu’en Egypte les crues du Nil, le fleuve béni du ciel. J’en puis donner pour preuve le fait que voici :
En 1253 de l’hégire (1837, ère chrétienne), les denrées s’élevèrent en Egypte à un prix extraordinaire ; l’ardeb de blé (24 roub) se vendit alors jusqu’à 150 piastres (37 francs 50 centimes), et au delà. Le Nil était resté, cette année-là, à un niveau très-bas, et n’avait pu inonder suffisamment les terres d’Egypte. J’aurais voulu savoir alors si quelque chose d’analogue avait eu lieu au Soudan ; je n’eus pas moyen de m’en assurer. Mais en 1257 (ère chrétienne, 1841, au mois d’octobre), le grand câdy du Ouadây, le cheykh El-Délyl, arriva au Kaire[236], et il me raconta qu’en 1253 il ne plut que très-peu au Ouadây, et que la sécheresse et la stérilité s’ensuivirent et amenèrent la disette et la famine, à tel point qu’on mangeait les cadavres et les chiens. Cette concordance d’événements au Soudan et en Egypte est une preuve frappante que les pluies du Dârfour et du Ouadây servent à alimenter l’exhaussement du Nil. Disposition admirable, établie par l’infinie sagesse de Dieu !
L’époque du rouchâch est aussi l’époque des vents et des orages. C’est surtout depuis la troisième ou quatrième heure avant la nuit qu’arrivent les grands orages ; ils sont annoncés par des vents violents et par l’apparition, au loin, de gros nuages enveloppant tout l’horizon, qui paraît alors d’un rouge plus ou moins ardent du côté par où menace la pluie. C’est ordinairement de l’est, rarement du midi, que viennent ces tempêtes ; lorsqu’elles s’avancent de l’est, elles sont précédées de nuées de sables que le vent soulève et emporte des plaines du Gauz, sur lequel il passe. Les orages amènent toujours de la pluie, et ne finissent jamais sans tonnerre.
Après le rouchâch, les pluies, qui étaient modérées, deviennent abondantes, et versent des torrents d’eau accompagnés de violents éclats de tonnerre. Assez souvent la foudre tombe, et elle abîme tout ce qu’elle touche. Je l’ai vue, une fois, descendre sur un héglyg, dont elle abattit une branche énorme, s’enfoncer ensuite dans le sol et disparaître. Une autre fois, j’ai vu la foudre frapper une hutte dont les roseaux prirent feu à l’instant même ; un homme frappé du même coup eut le bras brûlé, et la foudre aussitôt disparut sous terre. J’ai entendu dire aux Fôriens que ceux qui ont sur eux du fer ne sont jamais atteints de la foudre : ce dire est en contradiction absolue avec l’opinion des Européens.
Pendant l’été des Fôriens, c’est-à-dire pendant notre printemps, les trombes poudreuses et les vents, entraînant des tourbillons immenses de poussière, troublent fréquemment l’atmosphère ; des mirages d’une étendue incroyable se remarquent dans les plaines. Il n’est peut-être pas de pays où les mirages soient aussi nombreux et aussi vastes que dans ces régions du Soudan.
Les pluies les plus paisibles et les plus innocentes sont celles qui tombent pendant la nuit, lorsque tout repose ; lors même qu’elles sont accompagnées du bruit du tonnerre, la foudre éclate bien moins souvent que pendant le jour.
Des arcs-en-ciel accompagnent presque toutes les averses et toutes les pluies ; on en aperçoit parfois quatre ou cinq en même temps. Généralement ces météores sont en forme d’arcs ; quelquefois on en voit qui sont étendus en ligne droite.
La durée du rouchâch, ou des pluies modérées, est d’une quinzaine de jours ; pendant ce temps on sème le doukhn et le dourah. Les plus longs automnes, c’est-à-dire les plus longues pluies, sont de soixante jours, sans compter les jours du rouchâch ; le terme moyen, y compris ces derniers, est de soixante jours. Les durées moindres n’ont rien de régulier, et varient en toute proportion ; mais quand les pluies tombent moins de quarante-cinq à cinquante jours, il y a stérilité et disette. Le terme au-dessous de quarante-cinq jours ne produit en réalité nul effet, à moins que quelques averses prolongées et surabondantes ne suppléent au nombre des jours de pluie et n’abreuvent à fond les terres, surtout vers la fin de la saison et des semailles. L’automne qui a vu les pluies se prolonger longtemps et abondamment, est appelé par les Fôriens _kharyf-el-tymân_, automne jumeau, automne double, c’est-à-dire doublement favorable aux productions de la terre.
Au Dârfour et au Ouadây, les noms des mois sont d’origine arabe, sans aucun rapport avec les dénominations employées par les Grecs, ou par les Coptes, ou par les peuples d’Europe ; dénominations tout à fait inconnues au Soudan. Les Fôriens et les Ouadâyens qui ont quelque peu d’instruction, donnent aux mois les noms arabes actuels, employés depuis une haute antiquité : moharrem, séfer, raby-el-aouel, raby-el-thâny, djoumâdà-el-aouel, djoumâdà-el-thâny, redjeb, cha’bân, ramadhân, chaouâl, zou-l-câdeh, zou-l-hagueh. Mais la généralité des habitants donne aux mois des noms qui, bien que tirés de l’arabe, sont loin du sens primitif qu’on leur applique, et sont, pour ainsi dire, des noms bâtards. De plus, au Dârfour et au Ouadây, on commence l’année par le mois correspondant à chaouâl, le dixième de l’année musulmane, au lieu de commencer par moharrem. Le mois de chaouâl est appelé _fatour_ ; celui de zou-l-câdeh, _fatreyn_ ; celui de zou-l-hagueh, _dhahiyeh_ ; celui de moharrem, _dhahiyéteyn_ ; celui de séfer, _ouahyd_ ; celui de raby-el-aouel, _kérâmeh_ ; celui de raby-el-thâny, _taum_ ; celui de djoumâda-el-aouel, _taumeyn_ ; celui de djoumâda-el-thâny, _sâyeg-el- teymân_ ; celui de redjeb, _redjeb_ ; celui de châbân, _gossayer_, et celui de ramadhân, _ramadhân_. Il n’y a donc que les deux mois de redjeb et de ramadhân qui aient conservé leur nom primitif[237].
Parlons maintenant des qualités merveilleuses des plantes.
Les vertus de certaines plantes du Dârfour ont quelque chose de vraiment extraordinaire. J’éprouve quelque hésitation à en rapporter les exemples : j’hésiterais moins à les citer, si je pouvais directement apporter d’autre témoignage que le mien ; car je crains, en vérité, d’être accusé de mensonge.
Les principales propriétés de ces plantes sont dans les racines. Il y a au Dârfour des maîtres botanistes[238], ayant même des élèves. Ils se réunissent de temps en temps pour faire des herborisations. Ils gravissent les montagnes, parcourent les flancs des vallées, et arrachent des plantes afin d’apprendre à leurs élèves à les distinguer. Ces espèces de botanistes sont appelés _morâkyn_ (_raciniers_), et jouissent d’une certaine considération au Dârfour. Ils sont tous en rivalité ; chacun d’eux, par jalousie de métier, veut élever sa réputation aux dépens de celle des autres. Lorsque ces hommes ont recueilli et ramassé leurs racines, ils les conservent dans des cornes de bouc, de mouton, ou de bœuf.
Ils appliquent ces racines à différents emplois. Il y en a, par exemple, pour faire réussir en affaires d’amour, d’autres pour s’attirer les bonnes grâces de ceux dont on a besoin. Ces racines servent aussi à composer ce qu’on appelle le _nârah_.
Quand j’étais au Dârfour, il y avait à Djédyd-el-Seyl un certain Bakourloukou, qui s’acquit une étonnante réputation par la puissance magique de son nârah. Quelqu’un aimait-il une jeune fille trop rebelle et trop sévère, il allait trouver Bakourloukou, lui achetait de son nârah, et s’en frottait la face et les mains. Puis, lorsqu’il rencontrait sa belle, il lui passait la main sur les épaules ou sur toute autre partie du corps ; l’amour la prenait subitement au cœur ; elle ne pouvait plus vivre sans l’amant, et celui-ci obtenait d’elle tout ce qu’il voulait. Et si, lors de la demande en mariage, les parents la refusaient, elle fuyait avec l’amant, qui alors l’épousait en dépit de toute opposition.
Celui qui avait à la Porte du sultan une affaire dont l’issue était douteuse, allait encore à Bakourloukou, achetait de lui un morceau de nârah, s’en frottait la paume des mains qu’il se passait ensuite sur la face ; le sultan l’accueillait avec bienveillance et l’affaire réussissait, quelle qu’eût été d’abord l’animadversion du prince contre lui.
Bakourloukou obtint ainsi une renommée extraordinaire, et son nom devint un sujet de chanson parmi les femmes. Dans une de ces chansons, se trouvaient ces mots :
Bakourloukou ébâ
Benteyn bé-sédâ.
« Bakourloukou ferait donner — Deux filles pour un sédâ. »
C’est-à-dire : « par sa puissance magique, il pourrait faire mettre au rabais les douaires à donner aux filles, tellement qu’un homme en trouverait deux à épouser en ne leur donnant qu’un séda. » (Le _sédâ_ consiste simplement en dix pyks (cinq aunes à peu près) de fil de coton pour la chaîne des tissus.)
Un jour, un individu qui avait du nârah vint me voir. Il se mit à me vanter ce nârah comme ayant un charme irrésistible. C’était, me disait- il, du pur Bakourloukou. Il voulait à toute force que je lui en achetasse. « Mais, lui dis-je, le nârah est pour ceux qui trouvent des femmes difficiles ; moi, comme tu le vois, je suis dans la fleur de la jeunesse ; je suis dans l’aisance, et je voudrais avoir même une fille du sultan, qu’elle ne ferait pas la rebelle ; à plus forte raison les autres. Le nârah est encore pour ceux qui redoutent l’animadversion du prince ; moi, je suis sans crainte de ce côté-là ; car je suis étranger, et de plus, chérif, et je suis on ne peut mieux à la cour. Va, porte ton nârah à qui en a plus besoin que moi. A quoi me servirait-il ? »
Les Fôriens ont aussi des racines pour les maléfices. Il y en a pour donner la mort à un ennemi ; dans ce cas-là, on prend une racine qui ait la propriété de faire cesser la vie ; on l’enfonce en terre, dans l’ombre de la tête celui qu’on veut tuer, et aussitôt l’individu ressent l’influence du charme, son cerveau s’enflamme ; il est frappé de vertiges et n’a plus conscience de soi-même. Si on ne lui administre pas de suite les antidotes nécessaires, il périt.
Lorsqu’on veut rendre quelqu’un impotent d’un membre, on fiche en terre la racine convenable, dans l’ombre même du membre qu’on veut paralyser, par exemple, dans l’ombre de la main, de la jambe ; tout à coup le membre est pris de douleur, s’enflamme, se gonfle, et parfois même est atteint d’un engorgement glandulaire qui ressemble au bubon pestilentiel. Sans une prompte médication qui annule l’influence du charme, la sensibilité nerveuse du membre s’éteint et ses fonctions s’arrêtent.
Pour étourdir, ou pour faire vomir, on met certaines racines sur des charbons ardents, et on reçoit la fumée de la combustion de ces racines dans un vêtement, ou seulement dans la manche du vêtement. On plie ensuite exactement le bout de la manche, ou le vêtement, pour y enfermer et garder la fumée. Puis on se hâte d’aller auprès de celui à qui on veut adresser le maléfice ; on ouvre la manche, ou toute pièce dans laquelle on a recueilli la fumée, assez près de la figure de l’individu pour que l’odeur et la fumée lui montent dans le nez ; et à l’instant même il tombe à la renverse, les jambes en l’air. S’il n’est pas secouru de suite, il reste plusieurs jours dans cette singulière position.
Enfin les Fôriens ont des racines pour frapper les individus d’une sorte de léthargie singulière. Ces racines servent surtout aux voleurs qui en font un fréquent usage. Ils les mettent dans des cornes ; lorsque l’un d’eux pénètre, de nuit, dans une maison et qu’il en trouve les habitants éveillés, il prend sa corne à racines, dans la main, en fait trois signes du côté des gens de la maison ; alors Dieu leur ferme les oreilles et ils n’entendent et ne comprennent rien à ce qui se passe autour d’eux. Le voleur alors va et vient sans crainte, et fait profit de tout ce qu’il trouve. Parfois même, il prend un mouton dans le zarybéh, le tue, l’écorche, le rôtit, en mange, met un morceau du foie dans la main de chacun des gens de la maison, puis vole tout, et s’en va sans encombre. Peu à peu, les individus étourdis sortent de leur espèce de sommeil, et se demandent l’un à l’autre quel était l’homme qu’ils voyaient. Et chacun de répondre : « J’ai vu cet homme, mais je ne sais pas ce qu’il faisait[239]. » On se lève, on examine, et on aperçoit que le larron a fait butin de tout et qu’il a tout emporté. On se désole, on pousse de grands hélas ! mais le voleur est bien loin ; il a disparu sain et sauf. Cet emploi des puissances mystérieuses des plantes est chose connue au Dârfour, nul Fôrien n’en révoque les effets en doute. Une fois, je demandai au savant fakyh Mèdèny, de Fouta, frère du fakyh Mâlik dont nous avons souvent parlé, ce qu’il pensait et croyait de ces propriétés singulières de certaines racines. Voici ce qu’il me répondit : « Les Livres envoyés de Dieu aux prophètes Adam, Chyth[240], Abraham, etc., ont été enfouis dans la terre ; et Dieu a fait pousser ces plantes aux lieux où ces Livres saints gisaient. Puis le souffle des vents a répandu au loin les semences de ces plantes, qui plus tard se trouvèrent ainsi disséminées en plusieurs contrées ; par la suite, l’expérience a fait découvrir les vertus étranges qui leur avaient été communiquées par l’Esprit divin que renfermaient ces antiques écrits. »
Pour moi, je vois, dans ces effets incompréhensibles, une œuvre d’enchantement et de sorcellerie. Ces espèces de charmes et sortiléges s’obtiennent encore par la force magique de certaines figures tracées de certaines manières, et par les évocations des anges supérieurs et des anges inférieurs ; car, parmi les faits de magie, combien n’en est-il pas qui brisent et confondent toutes les lois ordinaires de ce monde ? J’en rapporterai quelques exemples.
Des personnes d’une bonne foi et d’une véracité reconnues m’ont certifié que, dans la guerre qui eut lieu entre le khalife, fils de Tyrâb, et le sultan Abd-el-Rahmân, quelques partisans du khalife, qui étaient armés de fusils, furent tellement ensorcelés par des gens de la suite d’Abd- el-Rahmân, que les coups de fusil partis du côté du khalife restaient sans force et sans effet ; que la poudre brûlait comme si elle eût été mouillée ; que les détonations s’entendaient à peine, et que les balles, arrivant comme mortes, ne blessaient et ne tuaient personne ; tandis que les balles tirées par quelques individus armés de fusils, du côté du sultan, étaient accompagnées de violentes détonations, frappaient ou abattaient toujours quelque ennemi[241].
Lorsque le sultan Abd-el-Rahmân fut mort, et qu’on proclama l’avénement de Mohammed-Fadhl au trône, les enfants des sultans Tyrâb, Aboul-Kâcim et Omar, et les enfants du khalife, protestèrent contre l’investiture de Fadhl, se mirent en état de révolte, montèrent à cheval et se répandirent dans les provinces. Ils amassèrent une armée assez considérable. L’abou-cheykh Mohammed-Kourrâ craignit que cette insurrection n’amenât des conséquences désastreuses pour le pays. Il appela le fakyh Mâlik-el-Foutâouy, et lui fit part de ses craintes. Mâlik se chargea de lui livrer les révoltés. Kourrâ mit alors sous les ordres de Mohammed-Delde_n_, fils d’une tante de Fadhl, une armée imposante, et le fit accompagner par Mâlik-el-Foutâouy. Les révoltés étaient à deux journées du Fâcher. Mâlik mit en œuvre ses moyens de magie ; le soir, les enfants des sultans montèrent à cheval dans l’intention d’éviter la rencontre de Delde_n_ et de ses troupes, et de fuir plus loin de Tendelty. Mais tout d’un coup ils sont comme frappés d’aveuglement ; ils marchent toute la nuit ; au lieu de s’éloigner du Fâcher, ils se dirigent droit de ce côté. Delde_n_ les suivait de près ; au jour, les révoltés se trouvent sous Tendelty. Surpris de se voir si près de la ville, ils se troublent, s’inquiètent. Kourrâ expédie de suite contre eux de nouvelles troupes. Serrée de près par ces troupes, et menacée par celles de Delde_n_ qui les suivaient, l’armée des insurgés prend la fuite et laisse presque seuls les enfants des sultans. Ces enfants sont pris par Delde_n_ et livrés à Kourrâ, qui les fait jeter en prison. Kourrâ se mit ainsi à l’abri de toute nouvelle tentative de révolte, et le mal fut arrêté dans son principe ; c’est ainsi une puissance de magie qui préserva le pays des malheurs et des déchirements dont il était menacé par l’insurrection.
Les individus les plus renommés au Dârfour, pour les charmes et les œuvres de magie, sont les Foullân ou Fellâta. J’en ai connu un, le fakyh Tamourrou, auquel on attribuait, en ce genre, les faits les plus miraculeux et les plus exagérés ; tout le monde, au reste, y croyait de la foi la plus entière, nul n’élevait le moindre doute sur leur authenticité, pas plus que sur la puissance extraordinaire du magicien. Voici ce que m’a raconté à ce sujet un fakyh tout à fait digne de croyance.
« Je fis avec Tamourrou, me dit-il, le trajet de Djédyd-Kério au Fâcher, et ensuite je retournai, encore avec lui, à Djédyd-Kério. Le soleil était brûlant. Tamourrou montait un chameau. Il prend son malhaf[242], l’étale devant lui, puis le replie, et le plaçant sur ses genoux, se met à prononcer quelque mots dessus. Ensuite il le lance en l’air, et voilà que le malchaf se déploie, et reste étendu au-dessus de la tête de Tamourrou, comme un parasol qui l’ombrage lui et moi, et qui semble tenu par des mains invisibles, attentives à suivre Tamourrou dans tous les mouvements de son chameau. C’est là un fait de magie des plus inouïs et des plus extraordinaires. — Nous marchions donc tranquillement à l’ombre ; tout à coup, la pluie arrive. Tamourrou dit alors au domestique qui le suivait à pied : « Donne-moi une poignée de sable. » Le domestique obéit ; Tamourrou prend le sable, prononce dessus quelques paroles, puis le jette en l’air, en figurant avec la main un cercle autour de sa tête. A l’instant même le nuage se sépare en deux, une partie à droite, une partie à gauche ; et la pluie tombe de chaque côté de nous, sans nous mouiller d’une seule goutte d’eau. Nous continuons notre route, et nous arrivons à sec. »
On m’a raconté que, plusieurs fois, les Maçâlyt, dans leurs incursions contre les Foullân leurs voisins, les avaient mis en déroute et poursuivis longtemps dans l’intention de les exterminer ; les Foullân, à l’aide de leurs enchantements magiques, éblouirent et troublèrent les yeux des Maçâlyt, qui alors aperçurent à l’envers les pas de leurs ennemis, et crurent que les Foullân venaient à leur rencontre.
Le cheykh fakyh Mèdèny m’a certifié la véracité du fait que voici. « Le sultan du Barnau avait pour kateb[243] un homme renommé pour sa piété et sa crainte de Dieu. Le premier vizir vint un jour le trouver, et lui ordonna, au nom du prince, d’écrire une lettre dont il lui indiqua le contenu. L’écrivain refusa d’obéir : « Je n’écris, dit-il au vizir, que sur l’ordre direct et immédiat du prince, ou sur une indication revêtue de caractères et de signes qui me garantissent que l’ordre qui m’est transmis est véritablement selon la volonté de mon maître. » Le vizir va porter au sultan la réponse du kâteb. Celui-ci est appelé auprès du prince, qui lui dit : « Je te permets, toutes les fois que mon vizir te dira d’écrire quelque chose, de suivre exactement sa parole. » Le kâteb était dépositaire du sceau impérial ; tout ce que demandait le vizir, il s’empressait de l’écrire au nom du sultan. Un jour, le vizir lui dit d’écrire à un _roi_ d’aller trouver certain gouverneur, de le mettre à mort, de s’emparer ensuite de tout ce que ce gouverneur possédait de biens, et de les envoyer au sultan avec la tête de la victime. Le kâteb obéit ; voilà qu’un jour la grande place du palais est tout à coup encombrée d’esclaves, de bœufs, de chameaux, de menu bétail ; au milieu de la foule, un individu portait une tête d’homme sur la pointe de sa lance. Le sultan étonné demande à qui appartiennent ces richesses, et de qui est cette tête. — « C’est, lui dit-on, la tête de tel gouverneur, et ce sont ses biens. On a exécuté vos ordres. » Le sultan déclare qu’il n’a pas donné d’ordre, il appelle le kâteb. « Qui t’a commandé, lui dit- il, de faire tuer ce gouverneur et confisquer ses biens ? — Prince, c’est vous-même. — Moi ? et quel jour ? — Tel jour, votre vizir est venu me dire d’écrire à tel _roi_, et de le charger d’aller chez ce gouverneur, de le décapiter, de faire apporter ici sa tête au bout d’une lance, et de vous envoyer tout ce qu’il possédait. — Je n’ai point donné cet ordre. Comment, avec ton intelligence et ta connaissance des affaires de mon gouvernement, as-tu pu écrire une pareille lettre sans d’abord m’en parler ? — Prince, que Dieu agrandisse votre puissance ! vous m’avez fait appeler, il y a quelque temps, et vous m’avez dit : « Tout ce que mon vizir te commandera d’écrire en mon nom, écris-le. Je me suis depuis lors conformé à ces paroles, et j’ai écrit tout ce que m’a ordonné votre vizir. — Mais, reprit le sultan irrité, je ne t’avais pas dit d’écrire, sur la parole de mon vizir, pour des choses aussi graves que celles-là. Je ne te mettais pas à sa discrétion pour des ordres qui pussent me faire honte. Un ordre de mort peut-il être signifié sans que je le prononce moi-même ? — Prince, vous n’avez fait aucune exception, lorsque vous m’avez enjoint de me soumettre à la parole de votre vizir. » Ces paroles augmentent la colère du sultan, il ordonne à ceux qui l’entourent de se saisir du kâteb. Mais tous sont arrêtés par un pouvoir invisible, personne ne peut seulement bouger, tous ceux qui allongent la main pour le prendre voient leur main se roidir subitement, et rester étendue, immobile, semblable à un morceau de bois. Le sultan, ému, effrayé, dit au kâteb : « Pardonne à ces malheureux, rends-leur l’usage de leurs mains. — Je ne leur pardonnerai, reprend le kâteb, que si vous me dispensez désormais de rester à votre service. » Le sultan y consent, et le kâteb rend à tous le mouvement et l’usage de leurs mains.
La puissance mystérieuse du kâteb atteste la vérité de ces paroles du Prophète : « Tout craint celui qui craint Dieu ; tout effraye et déconcerte celui qui n’a pas la crainte de Dieu. »
Il faut encore placer sur la ligne des miracles de la magie ce que l’on raconte, par tout le Dârfour, de deux peuplades qui font partie de cet État. Tous les Fôriens assurent que les Maçâlyt et les Témourkeh ont la puissance de se métamorphoser en diverses espèces d’animaux ; que les Maçâlyt peuvent se transformer en hyènes, en chats et en chiens ; et que les Témourkeh peuvent se changer en lions. Une autre chose au moins aussi extraordinaire que ces transfigurations, c’est que les Témourkeh soutiennent que, trois jours après leur mort, ils ressuscitent, et sortent de leurs tombeaux pour aller dans d’autres pays se marier de nouveau et accomplir une seconde vie.
Au Dârfour, tout le monde reconnaît que le sultan a à ses ordres une troupe d’hommes à métamorphoses, et qu’il les envoie, comme agents de sa part, pour traiter les affaires importantes. Cette troupe a un _roi_ qui les commande et les dirige. On attribue à ces magiciens une puissance extraordinaire de transformation ; on va jusqu’à dire que, lorsque l’un d’eux se trouve dans l’embarras et sous la menace pressante de quelque danger, lorsqu’il se voit, par exemple, sur le point d’être pris par un ennemi, il se transforme en air ou en vent[244]. J’ai connu un _roi_ de ces magiciens ; il s’appelait Kartab. C’était un vieillard infirme et presque impotent, ancien soldat dans la misère, ayant à peine de quoi vivre ; après sa mort, il fut remplacé par son fils, jeune homme d’une corpulence énorme, d’une laideur repoussante et vivant assez à l’aise. Il ne montait que des chevaux de race et de prix, se faisait suivre par de nombreux serviteurs et par un cortége considérable. Je me liai d’amitié avec lui, et je le reçus nombre de fois chez moi. Il s’appelait Abdallah Kartab.
Un jour, dans un de nos entretiens particuliers chez lui, je parlai de ce qu’on disait, dans le public, de ses transformations, de sa faculté de franchir en un moment des distances de dix jours de marche, etc. Il détourna la conversation et évita de me donner une réponse directe et satisfaisante. Je le questionnai encore une autre fois sur sa science mystérieuse : il se mit à sourire et me dit : « Mon Dieu ! je ne pensais pas que tu fusses assez simple pour croire tout ce qu’on raconte à ce sujet. » Et aussitôt il parla d’autre chose, et je le quittai ; dès ce jour-là, il fit semblant de ne pas me connaître. Quand il me rencontrait, il passait sans me regarder, sans paraître m’apercevoir : de mon côté, je cessai de le fréquenter. Je ne pus jamais découvrir d’autre motif de son indifférence et de son éloignement, que les questions que je lui avais adressées sur les arcanes de son art.
Je suivis une fois une _ghazouah_[245] dirigée contre les Fertytes, sous la conduite d’un autre _roi_, appelé Abd-el-Kérym, fils de Khamys-Armân. Il avait eu, je ne sais pourquoi, à se venger de son père, qui avait été un des premiers vizirs du sultan. Abd-el-Kérym mit son père en prison et l’y laissa mourir. Plus tard, étant arrivé à une dignité élevée dans l’Etat, il entreprit la ghazouah dont je viens de parler. Comme il avait une dette envers moi, je partis avec lui pour me payer sur la capture qu’il ferait en esclaves. Nous nous enfonçâmes dans le Dâr-Fertyt, et nous y restâmes trois mois. Nous étions dans des lieux sans fruits et sans légumes. Un jour, Abd-el-Kérym m’envoie chercher. J’arrive près de lui, et je le trouve entouré d’oignons verts et de faccous ou concombres longs. Ces légumes étaient aussi frais que s’ils venaient d’être tirés du jardin au moment même. Je demandai à Abd-el-Kérym qui les lui avait donnés. « — Ils m’arrivent du Dârfour, me dit-il. — Qui donc te les a apportés ? comment a-t-on pu, de si loin, les conserver dans toute leur fraîcheur, surtout les faccous, qui semblent être cueillis d’à présent ? — Ils ont été transportés ici dans un instant, dans un espace de temps à peine appréciable. Tiens ; regarde de quelle date est cette lettre. » Je prends la lettre ; je la parcours. Elle était d’un de ses amis qui était au Dârfour, et la date était du matin même du jour. Je restai étonné, stupéfait. — « Ne sois pas si surpris, me dit Abd-el-Kérym. Nous avons des hommes du Témourkeh qui ont la faculté de se transformer comme il leur plaît, et qui, en un temps très-court, se transportent aux distances les plus grandes. — Je désirerais bien, dis-je aussitôt, que tu me fisses voir quelqu’un de ces gens-là. — Très-volontiers. » Et, à notre retour, lorsque nous fûmes dans le Témourkeh, nous nous arrêtâmes près d’un village dont j’ai oublié le nom.
Nous y passâmes la nuit ; au matin, une foule d’individus vinrent saluer le _roi_ Abd-el-Kérym. J’étais assis près de lui. Il fit à ses gens l’accueil le plus gracieux, et donna aux principaux d’entre eux différents vêtements assez beaux et qu’ils reçurent avec plaisir. Lorsque nous fûmes sur le point de partir, le chef de ces Témourkeh nous dit : « J’ai une recommandation à vous faire pour votre sûreté. Si vous rencontrez des lions sur votre route, gardez-vous bien de chercher à leur faire du mal, de penser à les attaquer ; car tous ceux que vous verrez dans ces contrées sont de nos compagnons et amis métamorphosés. — Mais, dit Abd-el-Kérym, je serais bien aise d’entendre rugir quelqu’un d’eux. — La chose est facile, répond le Témourkeh. Et il appelle par leur nom trois des hommes de sa suite, qui viennent aussitôt vers lui, puis s’éloignent et disparaissent dans la plaine. Alors nous entendons un rugissement à faire frémir, à faire bondir de peur les autres animaux. « Ce rugissement-là, nous disent les Témourkeh, c’est celui d’un tel ; » et ils le nomment par son nom. Un moment après, se fait entendre un triple rugissement aussi effrayant que le premier ; et on nous dit le nom de celui qui venait de pousser les trois rugissements. Un autre, mais plus épouvantable que les précédents, retentit encore et nous fait pâlir d’effroi. « Ah ! s’écrient alors les Témourkeh, c’est la voix d’un tel ; c’est le plus terrible de nos lions. » Puis, nous vîmes revenir nos trois prétendus lions, sous leur forme humaine. Ils baisèrent les mains à Abd-el-Kérym, qui les félicita et leur donna encore de nouveaux vêtements. « Eh bien ! me dit ensuite Abd-el-Kérym, tu as vu ces Témourkeh ; ce sont ceux qui m’ont apporté les oignons et les faccous, lorsque nous étions si loin dans l’intérieur du Dâr- Fertyt. »
On peut ajouter à ces singularités ce qu’on raconte des diseurs de bonne aventure, appelés _sableurs_, et de leur art divinatoire au moyen du _plan de sable_. Ils découvrent les choses passées et inconnues à eux- mêmes et aux autres, et ils annoncent l’avenir comme s’ils le voyaient de leurs yeux. J’eus lieu une fois de croire aux prédictions des sableurs ; ce fut à propos de mon voyage du Dârfour au Dâr-Ouadây.
J’étais dans un endroit qu’habitait un certain Sâlem, dont le gendre, appelé Ishâc, était très-habile dans la _science du sable_ ; je ne savais comment pourvoir à toutes les dépenses de mon voyage, et je me trouvais dans le plus grand embarras. « Veux-tu, me dit Sâlem, venir avec moi consulter mon gendre Ishâc ? nous lui ferons _frapper_ le sable, et il nous dira ce qu’il découvrira. — Volontiers, » répondis- je ; et nous partîmes. Nous arrivâmes chez Ishâc dans la matinée ; il était à travailler dans ses champs. A son retour, il nous accueillit avec bienveillance et nous fit servir à dîner. Après le repas, Sâlem dit à son gendre : « Mon cher Ishâc, ce chérif vient tout exprès pour que tu lui _frappes_ le sable. — Je suis tout à son service, » reprit Ishâc, et il se mit à opérer ; ensuite il fit ses prédictions. Je n’y crus pas d’abord ; mais, je le jure par Dieu, tout ce qu’il me prédit se réalisa à la lettre, et comme s’il eût lu l’avenir sur les tables du destin : il n’y eut pas un mot qui ne s’accomplît. Voici ce qu’il m’annonça : « Tu partiras bientôt, me dit-il, pour le Ouadây, avec tous ceux qui composent ta maison, excepté la femme de ton père : cette femme restera au Dârfour. — Et comment veux-tu qu’elle ne me suive pas ? elle est la plus intéressée à partir. Ce que tu me dis là est impossible. »
Mais Dieu voulut que la parole d’Ishâc fût vraie. La femme de mon père refusa d’être du voyage ; elle réussit à nous tromper, et le soir de la veille du départ, elle disparut, nous laissant sa fille âgée d’environ sept ans. Au matin, nous cherchâmes cette femme ; personne ne put nous indiquer où elle était. Nous partîmes sans elle, et nous ne sûmes jamais ce qu’elle était devenue.
Ishâc me dit encore : « Le jour même que tu arriveras à la demeure de ton père, au Ouadây, tu recevras une jeune esclave de telle et telle manière. Tu ne trouveras pas ton père au Ouadây ; tu ne le reverras qu’à Tunis. La maison de ton père a des murs rouges, car elle est badigeonnée avec du moughrah[246]. Au Ouadây, tu auras pour monture un cheval de prix et excellent marcheur. Le sultan du Ouadây te comblera de présents et de bienfaits. » Tout cela se vérifia mot pour mot.
Pendant que nous étions chez Ishâc, plusieurs femmes qui paraissaient se quereller vinrent le prier de leur _frapper_ le sable, et de leur dire où étaient des objets qu’on leur avait volés, et qui les avait volés. Ishâc _frappa_ le sable. « Les objets perdus, dit-il aux femmes, sont des kharâz rouges enfilés dans un fil ; ils sont cachés sur le _rilâdj_ (traverse en bois) qui est au-dessus de la porte de telle maison. » Mais Ishâc ne voulut pas dire quelle était celle d’entre ces femmes qui avait détourné les kharâz et les avait cachés. On alla à la porte indiquée, et on trouva les kharâz rouges sur la traverse.
Ishâc était vraiment extraordinaire dans ses divinations.
Voici un fait que m’a raconté mon oncle Ahmed-Zarrouc. — Pendant que mon père (sur lui soit l’ombre des nuages de la miséricorde et de la bonté divine !) était avec les troupes du sultan ouadâyen Mohammed-Sâboun, dans l’expédition contre le Dâr-Tâmah, il perdit un chameau d’environ huit ans, et qui avait toutes ses dents : ce chameau s’était égaré. Mon père envoya à la recherche ses esclaves et ses serviteurs ; on courut partout et longtemps, mais sans succès. Mon père n’espérait plus retrouver son chameau.
Or, il y avait parmi ceux qui avaient suivi l’expédition un _devin au sable_. Quelqu’un s’avisa de dire à ce devin : « Toi qui sais _frapper_ le sable, ne pourrais-tu pas deviner si le chameau d’Omar se retrouvera ou non ? » Notre sorcier _frappa_ le sable, puis il se mit à dire : « Le chameau est ici tout près ; allez, vous le rencontrerez dans les troupeaux voisins. » Les esclaves de mon père se remettent en quête, et ils trouvent le chameau agenouillé dans un troupeau peu éloigné ; ils le firent lever et l’amenèrent à mon père.
Un chérif du Ouadây m’a raconté qu’un uléma très-versé aussi dans la science du sable, discutait un jour avec un prétendu _sableur_ qui se donnait pour être des plus habiles devins. « Moi, disait celui-ci, j’ai tiré au sable la bonne fortune de tels _rois_, de tels gouverneurs de province, et je leur ai fait telles et telles prédictions. — Eh bien ! » dit tout à coup un des assistants, « frappe le sable, et voyons ce que tu vas m’annoncer. » Le devin ne se fit pas prier ; il traça ses figures sur le sable, mais il donna des présages insignifiants. L’uléma, surpris du vague des prédictions de son confrère, examina les figures encore visibles sur le sable, et dit à celui qui avait provoqué l’épreuve : « Je t’annonce que demain la sultane te fera don de soixante esclaves. » Et la prédiction se réalisa.
Je terminerai ce chapitre par quelques renseignements généraux sur la manière de procéder aux divinations par le sable ; j’indiquerai rapidement quels sont les tracés des figures, leurs noms, leurs sens favorables, ou sinistres, ou variables. Les espèces des figures sont au nombre de seize :
La première est le _taryq_, ou la _voie_, et se trace ainsi [Symbole]. Elle annonce le succès des voyages et le retour heureux des absents attendus ; elle annonce aussi la mort de celui qui est malade, car elle signifie qu’il prend la _voie_ du tombeau.
La deuxième figure est appelée _el-djémâàh_, _la réunion_ ; on la figure ainsi [Symbole]. Elle est d’un présage favorable, excepté pour les malades ; car elle annonce, dans ce cas, que les amis vont se _réunir_ pour assister au convoi.
La troisième est le _lahhyân_, le _barbu_, la _mâchoire_ ; en voici la figure [Symbole]. Elle est toujours d’un présage favorable.
La quatrième est le _nékys_, ou le _renversé_, le _sens-dessus-dessous_, et se trace ainsi [Symbole]. Elle est toujours de sinistre augure, excepté pour les femmes enceintes ; elle annonce à celle-ci et leur assure l’arrivée d’un fils.
La cinquième, l’_idjtimâ_, l’_union_, la _rencontre_, se trace ainsi [Symbole]. Elle est d’un présage heureux pour toutes les entreprises, excepté pour les rentrées d’argent.
La sixième, l’_ocleh_, le _croc-en-jambe_, se représente par [Symbole]. Elle annonce malheur, excepté pour les femmes qui veulent savoir si elles sont enceintes ; elle certifie leur grossesse.
La septième est _el-atabah el-dâkhilah_, _le seuil intérieur_, et elle a ce tracé [Symbole]. Cette figure est de présage favorable. Celui pour qui on l’obtient du premier ou du second _khatt_ (_tracé_) voit tous ses soucis s’évanouir instantanément ; s’il attend avec impatience et inquiétude l’arrivée d’un absent, cet absent ne tardera pas long-temps à venir ; s’il est dans la gêne, il se trouvera bientôt à l’aise.
La huitième, _el-atabah el-khâridjah_, le _seuil en dehors_, a le tracé [Symbole]. Elle est signe de calamité ; elle prédit la mort d’un malade, l’embarras et le retard dans les affaires, les contrariétés, le divorce.
La neuvième, _el-cabdh el-dâkhil_, _la poignée rentrante_, a le tracé [Symbole], et annonce tantôt le bonheur et tantôt le malheur. Ainsi elle promet les recouvrements d’argent, la défaite d’un ennemi ; mais elle annonce aussi la mort d’un malade, et prononce la prison pour celui qui est cité devant un chef.
La dixième, _el-cabdh el-khâridj_, _la poignée en dehors_, a ce tracé [Symbole]. Elle indique l’impossibilité de reprendre ce qui vous est échappé, la fuite des esclaves, la perte des esclaves évadés ; mais elle annonce aussi la délivrance de ceux qui sont en prison, un départ prochain pour un voyage, une translation en autre lieu.
La onzième est appelée _el-bayâdh_, la _blancheur_, et a ce tracé [Symbole]. Cette figure est d’heureux augure, excepté pour les malades, car il leur annonce le suaire.
La douzième, _el-homrah_, la _rougeur_, le _rouge_, a ce tracé [Symbole], et signifie effusion de sang, descente d’un malade au tombeau ; mais, à une femme enceinte, elle assure l’arrivée d’un garçon ; elle annonce aussi qu’il vous arrivera des habits rouges, tout comme le _bayâdh_ vous promet des habits blancs.
La treizième, ou le _gaudéleh_, le _solide_, présente ce tracé [Symbole]. Elle est d’heureux auspice ; elle promet joie et contentement ; elle annonce à une femme enceinte la naissance d’une fille, et lui assure que tout lui réussira à son gré.
La quatorzième, _naky el-khadd_, _la joue nette et sans poils_, ou _le net de joue_, est de sinistre présage. En voici le tracé [Symbole]. Elle annonce un jeune homme, un ennemi inconnu, un prolongement de prison, la mort prochaine d’un malade.
La quinzième, _el-nousrah el-dâkhilah_, la _victoire entrante_, a ce tracé [Symbole]. Elle présage victoire, succès, réussite dans une entreprise, rétablissement d’un malade, délivrance d’un prisonnier et d’une femme enceinte.
La seizième, enfin, _el-nousrah el-khâridjah_, la _victoire sortante_, a le tracé suivant [Symbole]. Elle promet succès et avantages, excepté en guerre ; dans ce dernier cas, elle annonce déroute et défaite complète.
Maintenant voyons comment on procède aux opérations du _khatt_ (tracé sur le sable) ou du _dharb el-raml_ (coup du sable[247]). On commence par étaler à terre une couche de sable bien propre et bien net, puis on marque dessus, avec le doigt médius, quatre lignes de points ou fossettes, telles que celles-ci, par exemple : [Symbole] ; mais il faut les marquer en allant de gauche à droite, au hasard et sans compter. Ensuite on fait passer le doigt alternativement sur chaque ligne, en sautant de deux en deux fossettes, c’est-à-dire sur la deuxième, la quatrième, la sixième fossette, etc., de droite à gauche, et effaçant alors la fossette touchée, excepté la dernière, qui ne doit jamais s’effacer, même si le doigt arrive sur elle. Dans ce cas, il reste _à la fin_ de la ligne deux fossettes à côté l’une de l’autre ; dans le cas opposé, il n’en reste qu’une. Après qu’on a procédé ainsi sur les quatre lignes primitives, on marque à part, et toujours à gauche des quatre lignes, ce qui reste non touché _à la fin_ de la première ligne ; au- dessous, ce qui reste à la fin de la seconde ; au-dessous, ce qui reste à la fin de la troisième ; et en bas, ce qui reste de la dernière ligne. On obtient par là une des seize figures que nous avons indiquées[248].
Si, pour opérer les manœuvres de divination que nous venons de décrire, on n’a pas de sable, on emploie des fèves, des pois chiches, etc. On prend une poignée de ces graines, au hasard, on les range sur quatre lignes, à la manière des quatre lignes primitives de points _frappés_ ou tracés sur le sable, et de deux en deux grains on enlève un grain, selon le même procédé que celui par lequel on efface les secondes, quatrièmes fossettes, etc. On tient compte de ceux qui restent à la fin de chaque rang, soit qu’il y reste un seul grain ou deux grains. En un mot, l’opération est la même que pour les points imprimés sur le sable.
Du reste, la génération des diverses figures, leurs décompositions et compositions secondaires, leurs divers modes de production soit par le sable, soit encore par l’emploi des lettres de l’alphabet, les relations que ces jeux de magie ont avec les influences des astres, leurs résultats et les conséquences qui suivent les inductions divinatoires, tout cela est détaillé dans les traités de la _science du sable_. Je ne m’étendrai pas davantage sur ce sujet ; ce que je viens d’exposer suffit pour faire apercevoir, en général, les données et le degré de certitude de cette science, et pour présenter une idée de ce que peut avoir de curieux ce genre de consultation du sort. Et Dieu sait ce qu’il y a de vrai.
[Note 227 : Voyez, pour les plantes indiquées dans ce chapitre, la note