[Note 38 : Voy. Burckhardt, _Nubia_, p. 480.]

[Note 39 : Voyez l’ouvrage de M. d’Eichthal intitulé : _Histoire et origine des foulahs ou fellans_. Voyez aussi la lettre de M. Hodgson au sujet des Foulahs, qu’il regarde comme des intermédiaires entre les nègres et les Berbers, les Libyens et les Ethiopiens des Grecs, ou plutôt entre les nègres et les blancs.]

[Note 40 : Ce mot est le seul, parmi les mots connus, qui se dise à peu près de même dans les deux langues.]

[Note 41 : Suivant un voyageur récent, l’on appelle _kongara_ l’idiome du Darfour.]

[Note 42 : Quand le mot fourâoui donné par le cheykh n’est pas le même que selon M. Kœnig, je le fais suivre du signe CH.]

[Note 43 : Signifiant bras gauche et aile gauche du sultan.]

[Note 44 : Sept, huit, neuf, comme en arabe. (Voy. plus haut.)]

[Note 45 : Voyez _Etudes géographiques et historiques sur l’Arabie_, p. 241 et suivantes.]

[Note 46 : Voy. _Athenæum_, février 1844.]

[Note 47 : Il ne faut pas confondre ce lieu de Maçâlyt avec le mot de Masâlyt, pluriel de Maslaty, c’est-à-dire habitant de Maslat, lieu à trois journées ouest du Ouârah. La rivière appelée Misselad par Browne tire peut-être son nom de ce dernier endroit. Battah de Burckhardt correspond au même lieu, puisqu’il est à dix-huit lieues ouest de Ouârah. La rivière Om-Teymam, sur le bord de laquelle se trouve Battah (Burckhardt), doit, en ce cas, être identifiée avec le Bahr Misselad. La rivière de Battah, arrosant le pays de Maslat, est encore la même ; Battah n’est pas le nom d’une rivière, pas plus que Misselad. C’est ainsi que peuvent se concilier très-bien les récits faits à Browne, à Burckhardt et à M. Fresnel. On regarde à tort comme noms de rivières beaucoup de noms qui sont ceux des lieux et des pays qu’elles arrosent ; comme si on disait la rivière de Macon, la rivière de Châlons, pour dire la Saône, la Marne.]

[Note 48 : Un très-court fragment du _Voyage au Dârfour_ a été inséré dans le _Journal asiatique_ (t. VIII, 3e série) ; c’est une circonstance dont nous devons faire mention ; mais nous n’avons pas cru devoir, pour ce motif, tronquer la relation originale.

La plus grande partie des observations qu’on trouvera à la suite du voyage, sous le titre de _Notes et Eclaircissements_, faisaient partie du texte écrit par le cheykh Mohammed-el-Tounsy. M. le Dr. Perron les a retranchés du texte, où l’on aurait pu les regarder comme des hors d’œuvre ; quoique souvent étrangers à la narration, il a cru devoir les conserver dans l’ouvrage, attendu qu’ils expliquent beaucoup de faits relatifs à la littérature des Arabes et à leurs idées religieuses.]

[Note 49 : Voy. _Wissenschaftliche bemerkungen_, etc., p. 66 et suivantes. Selon M. Russegger, les indigènes regardent le Bahr-el-Abyad comme le bras principal du fleuve, et le Bahr-el-Azrak n’a qu’une importance secondaire ; il me semble que c’est l’opinion inverse, qui est précisément celle des natifs, celle des Abyssins du moins. Ptolémée a enseigné la première, et avec raison, dès le second siècle de notre ère ; mais l’idée contraire prévaut en effet en Abyssinie.]

AVANT-PROPOS

PAR =M. le Dr PERRON.=

C’est une singulière destinée que celle des peuplades centrales de l’Afrique, à 20 degrés environ au-dessus et au-dessous de l’équateur. De tout temps, elles ont été comme renfermées par un mur infranchissable ; les plus anciennes annales connues n’en donnent aucune description admissible, et, le plus souvent même, n’en renferment aucune trace ; le peu qu’en dit Hérodote, et encore d’après des récits hasardés et fabuleux, n’a guère trait qu’aux Libyens et aux Barcéens. Bien entendu, l’Egypte est ici exceptée.

Qu’était donc jadis, dans l’immense péninsule d’Afrique, ce vaste pays des Noirs, ce Soudan et tout l’espace inconnu à une incalculable antiquité ? Il paraît que de nombreuses populations, soit à demeures fixes, soit à vie nomade, ont habité ces climats ardents, en ont parcouru et les sables stériles et les terres productives ; mais pourquoi cette réclusion des Noirs par delà le Sahara ? Je hasarderai à ce sujet quelques considérations. — Je ne saurais admettre, comme on a cru devoir le faire pour la Tasmanie, la Nouvelle-Hollande, pour les Papous, les Mélanésiens, les Australasiens, etc., que les hommes du centre de l’Afrique, c’est-à-dire presque depuis les monts Atlas jusqu’à la Cafrerie et la Hottentotie, soient une apparition de seconde époque sur le globe. Car si on suit les gradations qui marquent et caractérisent les êtres et leur position relative, si on raisonne d’après la succession de leurs apparitions si bien exposées par Cuvier, on arrive à reconnaître que la généralité des populations nègres se rapproche, à certains égards, des espèces d’individus qui forment l’échelon le plus élevé des _animaux_ proprement dits. Ainsi les Cafres, et surtout les Hottentots, les Boschismens, les Gonaquas, les Coranas, tiennent du singe par leur extérieur, leur physionomie, leur sauvagerie. La dénomination d’orang-outan[50] ou _homme sauvage, Homo sylvestris, homme des bois_, appliquée par les Malais eux-mêmes aux singes les plus rapprochés de la forme humaine, exprime un rapport remarquable, une sorte de parenté entre l’homme pour ainsi dire imparfait et le singe parfait ; il semblerait donc rationnel d’admettre que, parmi les races humaines de couleur, les Nègres sont en général le point initial après l’animalité proprement dite, le premier degré d’évolution de la vie à l’état d’homme, sur le globe ; dès lors ce serait la première race apparue sur le globe.

S’il m’était permis d’asseoir quelques réflexions sur cette donnée physique, je croirais pouvoir inférer de là que la patrie originelle des premiers hommes, c’est-à-dire des Noirs, est le sol de l’Afrique ; qu’ils ont été fixés là, dans le principe, de même que les différents groupes d’êtres ont été posés et confinés sur telles circonscriptions du globe, qui étaient le mieux adaptées à leur nature, à leurs besoins et à leur genre de vie. J’ajouterais encore que la race blanche, soit qu’elle ait été d’abord un développement plus ou plus moins lent de la race noire, soit qu’elle ait été, si on le préfère ainsi, une autre évolution plus perfectionnée d’animaux de l’ordre le plus élevé ; j’ajouterais, dis-je, que la race blanche a dû éclore et naître sur le sol asiatique. Quelle que soit l’hypothèse qu’on juge la plus probable, cette race blanche, on ne saurait le nier, a pris un essor puissant et rapide. Elle a montré d’abord, comme après et longtemps après, une certaine supériorité qui la distingue encore à présent, qui, dès les âges primitifs, a fait son caractère naturel, et a donné naissance au _premier homme_ de la création.

De là _deux hommes_ ou _deux frères_ formant l’homme et engendrant, dans la suite des siècles, par leur croisement, par l’action des climats, des alimentations, des passions et de vingt autres causes qui modifient la vie, les diverses constitutions physiognomoniques des habitants répandus sur tous les points de la terre.

Les deux races ayant crû et multiplié isolément, chacune dans son quartier du globe, ont fourni chacune une nombreuse famille. Soit que la race africaine sortant de sa grande presqu’île, ait rencontré, au delà, la race qui lui était étrangère et inconnue, et ait voulu la dominer ; soit qu’elle ait vu avec inquiétude, avec jalousie s’accroître, autant ou plus qu’elle, cette race dont, après de longues années, elle avait oublié le lien de filiation, il a dû se manifester une opposition hostile entre les deux couleurs. Il se fit alors en quelque sorte deux camps, et, en Asie, se heurtèrent violemment les deux moitiés de l’humanité. La race noire vaincue, fut repoussée, refoulée dans sa patrie originelle ; elle dut s’y concentrer, s’y confiner, s’y enfermer.

De là cette cruelle malédiction jetée sur les Noirs par les Blancs des âges primitifs ; de là l’espèce de talion que l’on prit si longtemps sur les malheureux Nègres et que prennent encore aujourd’hui plusieurs peuples par le mépris et par l’esclavage même ; de là, enfin, la réclusion à laquelle se sont condamnées les peuplades noires, surtout au sein de l’Afrique, soit forcément, soit systématiquement, c’est-à-dire par sentiment de conservation. Leur colère s’est transmise, par tradition, de génération en génération ; elles ont voué un sentiment d’inimitié, de défiance ou de crainte aux visages blancs ; les avenues de l’Afrique leur ont été fermées comme par des remparts inexpugnables ; et, jusqu’à ce jour, la sauvagerie s’est fortifiée dans ce camp africain. A peine quelques voyageurs, depuis un demi-siècle, ont pu faire quelques pas au delà de cette circonvallation, apercevoir, aborder un petit nombre de stations. Par cela même aussi, la civilisation n’a pu s’approcher des noirs ; car ils n’ont pas su eux-mêmes la faire naître au milieu de leurs tribus.

Je ne veux pas, par ces dernières paroles et par tout ce que je viens de dire, condamner comme entachées d’infériorité absolue les peuplades noires. Comme hommes, ils sont égaux, pour moi, à tous les autres humains ; ils ont leur part de l’essence divine, qui pénètre et anime tous les êtres : je veux seulement énoncer un fait patent à tous les yeux, c’est-à-dire l’état arriéré des hommes noirs et des hommes de couleur, et cela dans toutes les parties du monde. Je veux dire aussi qu’il est du devoir des races plus avancées d’oublier les inimitiés anciennes et de chercher peu à peu, et par les voies de la douceur et de la charité, à faire profiter leurs frères des bienfaits de la civilisation, à les faire participer à leur vie morale et intellectuelle.

Les hommes civilisés eux-mêmes en retireront d’immenses avantages. Il faut (le temps en est venu) que la science et l’industrie s’emparent de toutes les branches de la famille humaine ; il faut que l’Afrique intérieure tout entière s’ouvre enfin et reçoive dans son sein les nations plus avancées. C’est à l’Europe, comme foyer de la civilisation, de lui envoyer des colonies scientifiques, de lui apporter son industrie, son éducation, de préparer son avenir, de lui apprendre ce qu’elle a de facultés et de forces intellectuelles, les richesses, les trésors qu’elle possède en terrains, en animaux, en productions naturelles. C’est là la voix de Dieu, c’est là un devoir de religion sociale, une sainte obligation des peuples civilisés.

Mais ces colonies, avant de pouvoir fraterniser avec les peuplades encore sauvages, doivent être précédées de voyageurs dont la tâche est de commencer, à travers les périls, à les familiariser avec la physionomie des blancs, avec leurs discours et leurs manières, avec leur genre de vie. Déjà l’Afrique est attaquée aux deux extrémités de son rivage septentrional, l’Egypte et Alger. Au Cap, conquis depuis longtemps, on n’a presque rien fait pour avancer la trouée du côté de l’intérieur. Mais nous voyons aujourd’hui de hardis voyageurs s’élancer des deux rivages de l’orient et du couchant ; des éclaireurs ont vu le Dhioliba, le Tounbouctou, le Bornou, les Fellâtas, le Tchâd ; ils ont vu et visitent encore les montagnes et les tribus abyssines, jusque chez les Gallas.

Les missionnaires chrétiens, protestants et catholiques, ont introduit la prédication, surtout dans l’Abyssinie, mais les succès sont faibles ; là la religion, dans le sens général, c’est-à-dire cette vie de morale, de principes et de sentiments qui doit relier tous les hommes en une famille unique, ne fructifie pas seulement par la parole, par des maximes d’abstinence, par la répression de tous les penchants naturels ; il faut satisfaire et sanctifier toutes les inclinations et passions de l’homme qui peuvent conduire au bien. C’est pour n’avoir pas senti et compris comment le vrai prêtre doit diriger l’éducation des penchants et des passions bonnes et mauvaises, que les missionnaires de toutes les religions exclusives ont fait si peu de conquêtes durables et fructueuses dans leurs courses apostoliques.

Le système de répression absolue des passions, les injonctions d’abstinences et de mortifications, ont retardé le progrès intellectuel et industriel. Porté sur la terre d’Abyssinie, ce système aura les mêmes conséquences, la même lenteur dans ses résultats... C’est autrement que par le froid et nu protestantisme qu’on peut émouvoir des peuplades dont l’intelligence est peu cultivée et qui ont besoin de leurs yeux pour comprendre ; c’est autrement que par le mysticisme pur du christianisme, même environné de la pompe du culte, qu’il faut aborder l’esprit et le cœur de ces hommes chez lesquels le corps et l’esprit marchent de concert. Il leur faut une éducation qui, les embrassant peu à peu sous le double aspect physique et intellectuel, les pousse au progrès par la satisfaction de leurs besoins. En un mot, le protestantisme glacial et ergoteur n’a rien produit et ne produira rien ; le culte catholique a eu un peu plus d’influence ; mais l’état dans lequel sont restés les peuples attaqués par ces seules forces morales est une preuve péremptoire que ces forces sont insuffisantes. L’islamisme n’a pas été moins impuissant sur les populations. Nous en verrons la preuve dans quelques épisodes de ce Voyage, dans les descriptions de mœurs et de coutumes, dans la sauvagerie qu’il a laissée parmi ses sectateurs.

Ce sont les forces industrielles et commerciales qui doivent commencer la conquête pacifique dont nous voulons parler. Ce sont elles qui doivent ouvrir les voies à la culture morale et scientifique. Mais afin de réussir dans ce projet où l’Europe rencontrera gloire et profit, afin de bien calculer et appliquer les moyens d’introduction et d’essai, il est indispensable de connaître les penchants et les esprits de ces hommes, de connaître la nature des diverses contrées, leurs cultures et leurs produits, d’apprendre les habitudes des indigènes, de discerner leurs besoins les plus impérieux, les jouissances qu’ils recherchent le plus ; tel est le moyen de choisir les premières semences qu’il faut jeter dans ces terres incultes pour les affranchir du joug de l’ignorance. Il est egalement indispensable d’avoir un aperçu de l’histoire antérieure des peuples, de leurs formes de gouvernement, de leur genre d’administration ; on pourra ensuite tenter plus fructueusement la réforme par des moyens qui ne les heurtent pas avec trop de violence. Car là est, en quelque sorte, le diagnostic de leur maladie, et l’indication des moyens propres à appeler un état meilleur.

Le voyage de notre cheykh fournit plus d’une donnée pour entamer l’entreprise ; par un long séjour dans l’est du Soudan, la considération dont il était revêtu, sa qualité de chérif et d’uléma, son esprit naturel d’observation, la fréquentation d’hommes de tous les rangs, même par sa crédulité de musulman, enfin par son étonnante mémoire, il a pu acquérir d’amples notions sur les mœurs des populations, même de celles qu’il n’a pu voir lui-même, sur les habitudes particulières des sultans qu’il a vus et approchés, sur leur histoire, sur les lois en vigueur, sur les rapports et les communications des pays entre eux, sur les cultures et sur les productions végétales, sur les produits industriels, sur les positions relatives des localités. S’il ne donne point d’observations scientifiques à la manière des voyageurs européens, c’est que les musulmans, les ulémas comme les autres, ne connaissent pas les instruments propres à donner les mesures exactes. S’ils emploient la boussole, ce n’est qu’en voyage, afin de trouver la _kiblah_ pour la prière, c’est-à-dire la direction selon laquelle ils doivent faire face à la Mecque, afin que leur prière soit aussi parfaite et complète qu’il est possible.

Mais bien que le Voyage au Dârfour manque de déterminations géographiques et météorologiques, la manière dont l’auteur indique ses directions et ses routes, en fait un itinéraire précieux pour ceux qui tenteront les mêmes courses que lui dans le Dârfour, le Kordofâl, le Ouadây, le Baguirmeh, le Bornou, le Dâr-Fertyt, etc., et parmi les nombreuses tribus de ces régions ; d’autant plus que l’Afrique centrale préoccupe aujourd’hui les géographes, les philosophes et même certains gouvernements de l’Europe. Je crois donc pouvoir me féliciter d’avoir provoqué, poursuivi, obtenu la rédaction de ce Voyage, non sans frais de patience et de grands sacrifices. Je prenais des leçons d’arabe, à Abou- Zabel, du cheykh Mohammed. Il me parla de ses excursions au Soudan ; ses récits m’intéressèrent ; je le priai de les écrire. Il céda à ma prière, et la lecture de son livre me servit de leçons d’arabe. Ce travail fut souvent interrompu. Je recueillis le tout de ma propre main et en fis une copie correcte relue avec le cheykh.

Je laissai à l’auteur, dans la forme et l’arrangement de ses récits, dans ses jugements, toute sa liberté, toute sa spontanéité. J’étais bien aise de posséder ces tableaux étrangers, vus et tracés par l’œil et la main d’un musulman ; et en effet, ils ont un air particulier d’originalité.

Je devais chercher à vérifier la sincérité de ses narrations : je l’ai fait. J’ai consulté, au Kaire, divers indigènes du Kordofâl, du Dârfour, du Ouadây, et toujours leurs paroles ont été conformes à celles du chérif. J’ai cherché aussi à me procurer quelques notices sur des voyages faits par des Européens vers les contrées qu’a visitées et habitées mon cheykh, tels que le _Voyage des Anglais à l’ouest du royaume de Bornou_, les _Découvertes des frères Lander_, etc. ; là, j’ai rencontré beaucoup de noms de lieux, tels que les donne le cheykh ; des faits tels que la destruction _du Vieux-Birnie, capitale du Bornou_, par les Fellâtas, qui envahirent alors une partie du Soudan, puis la guerre du chef du _Bornou_ avec les _Baguirmeh_, lors du voyage de major Denham. Ces faits sont consignés aussi dans la relation du cheykh. Certes, il est bien certain qu’il n’a jamais su et ne sait pas un mot des voyages de Clapperton, Denham, Oudney, Lander et autres. Il n’en avait pas la plus légère idée, lorsqu’il rédigeait son récit, lorsqu’il décrivait les nombreuses tribus qu’il a vues, les habitudes particulières des familles, l’histoire des sultans qu’il a fréquentés si longtemps, les dangers qu’il a courus, les guerres, les désastres dont il fut le témoin, et beaucoup d’autres circonstances et aventures. Il faut avoir vécu comme lui dans ces pays, et chez les peuples qui y séjournent, pour posséder tous les détails particuliers qu’il a consignés dans son livre.

Quoique déjà d’un certain âge, le cheykh renouvellerait avec plaisir le voyage qu’il a fait au Soudan, et si on lui assurait une indemnité honorable, il n’hésiterait pas un moment à accompagner deux ou trois voyageurs européens qui voudraient, avec lui, essayer une nouvelle expédition. Plus d’une fois, et de lui-même, il m’a exprimé vivement la joie qu’il aurait de repartir avec des compagnons dont il se ferait volontiers le guide et le défenseur. — Si par hasard quelque voyageur sentait le désir de tenter la gloire de ce voyage, voici ce que je lui conseillerais, comme conditions nécessaires d’un succès, je pourrais dire complet.

Il faut commencer par l’étude de la langue arabe, et surtout du langage ordinaire ; se familiariser en même temps, pendant deux ou trois ans, avec les formes religieuses de la conversation et prendre ainsi à l’avance une couleur de musulmanisme. C’est le moyen de se bien façonner, pour avoir la physionomie qui convient à la réussite d’un semblable voyage. Il faut s’habituer à aimer les pratiques et les coutumes des musulmans pieux, se concilier l’affection des dévots ulémas par une contenance calquée sur la leur et qui captive ainsi leur estime, admettre les vêtements, les manières et même la foi aux préjugés qui dominent les personnages respectés, fréquenter assidûment les leçons des mosquées, faire, en un mot, un véritable noviciat dans la religion de Mahomet, se montrer ainsi pendant quelque temps digne et jaloux d’embrasser la loi musulmane, prononcer enfin la déclaration orthodoxe et fondamentale qui constitue le vrai croyant, et sceller cette conclusion par l’adoption d’un nom nouveau qui fasse disparaître aux yeux l’origine européenne et surtout chrétienne. La ferveur dévote d’un néophyte et ses pratiques extérieures, franches et régulières, lui acquièrent bientôt un crédit infini auprès des chefs de la religion et auprès de tout ce qui les approche d’ulémas et de cheykhs. Lire aussi le Coran en texte arabe, se le faire expliquer, l’admirer, l’aimer, en apprendre des passages, des maximes, des principes, pratiquer les jeûnes et surtout celui du Ramadhân, faire un pèlerinage pour devenir un musulman parfait et se préparer ainsi aux fatigues et aux exigences du voyage, tout cela est un viatique inappréciable qui sera d’un secours immense. Ajoutez-y encore l’étude du droit canon ou _Fiqh_, pour avoir toutes prêtes dans la pensée les explications qui vous seront demandées, certainement, sur les détails des rites et des actes de la vie religieuse et de la vie ordinaire dans les rapports mutuels des hommes ; ces préparatifs, immatériels pour la plupart, n’exigent pas autant de peines qu’on pourrait le penser d’abord.

Habituez-vous également au régime même des malheureux, à leurs demeures, à leurs lits sur la terre presque nue, à leurs privations, à leurs grossiers vêtements, à leur extrême frugalité, à leur tolérance de la faim, de la soif et de la fatigue, même jusqu’à leur malpropreté. Il y a là un apprentissage dont le résultat est incalculable, précieux pour la santé du voyageur, plein d’espérance scientifique pour les excursions.

Voyez comment René Caillié, sous la sauvegarde d’un Coran pour passeport, et d’un chapelet pour amulette de bonheur, s’est heureusement aventuré au milieu des sauvages peuplades qu’il a parcourues pour atteindre Tounbouctou : vivez comme lui dans la route ; prenez comme lui pour bouclier et pour firman lisible à tous au premier coup d’œil, les haillons du malheureux. Ne tentez pas la cupidité des indigènes de chaque pays : l’habit rouge ou doré ne peut pas protéger. Portez un costume riche ou beau chez des sauvages, vous leur allez faire tout simplement cadeau de votre dépouille et de votre vie.

Sondez-vous d’abord : tâchez de bien voir à l’avance si vous avez la force d’âme et de corps, la patience, le courage, l’adresse et le tact nécessaires pour supporter les fatigues, les pertes de temps, les privations, la malice des indigènes, leurs vexations et même leurs brutalités. Un bon voyageur est un homme pour ainsi dire parfait. Je ne parle pas de la science ; je la lui suppose acquise. Je suppose de plus qu’il a, par-dessus le marché, une certaine connaissance de la médecine ; on sait tout ce que les voyageurs en ont retiré d’avantages.

D’autre part, il n’est pas besoin de grands trésors pour aller chez les peuples sauvages ; on le verra par l’exemple de notre cheykh, et on le sait par l’expérience de beaucoup d’autres que lui. Le meilleur auxiliaire sera une certaine provision de ces colifichets, de ces grigris, de ces verroteries, de ces étoffes à couleurs vives, que recherchent si avidement les hommes encore enfants de ces pays ; ces bagatelles et vingt autres, sont pour eux d’un prix inestimable. Caillié ne fit-il pas sa ressource, presque unique, de morceaux d’ambre et de corail, de mouchoirs, de ciseaux, de couteaux, de poudre, de clous de girofle, de petits miroirs, de papier, de rhubarbe, de jalap, de nitrate d’argent, de calomel, etc., et d’une chétive somme de trois cents francs ?... Toutefois, sur dix voyageurs qui se portèrent sur Tounbouctou, depuis une vingtaine d’années, neuf succombèrent sur la route ; réfléchissez, et vous verrez ce en quoi ils ont péché. Caillié seul revint de cette ville si profondément cachée au sein de l’Afrique et pour laquelle moururent Park, Hornemann, Browne, Bowdich, Beauford, Laing, Davidson. « La fortune, dit M. Jomard, a décidé contre tous ; elle n’a protégé que le seul Caillié[51]. »

Je ne prolongerai pas davantage ces observations : la lecture du Voyage au Dârfour instruira suffisamment des précautions à prendre pour visiter fructueusement et en détail les peuplades et les pays qui y sont indiqués. J’ajouterai seulement que les instruments nécessaires à une semblable expédition, géographique et ethnographique, devront être peu nombreux, toujours à cause de la curiosité avide et rapace des hommes qu’on aura à rencontrer. Il faudrait se contenter, à une première tentative, d’une ou de plusieurs petites boussoles, avec un court thermomètre, allant à cent degrés au-dessus de zéro, à degrés assez serrés entre eux pour que l’instrument fût très-portatif, un hygromètre de poche, et du papier pour les notes. Notre cheykh n’avait pas de valise ; aussi passait-il partout sans encombre. Soyez Arabe comme lui, vous qui pensez à recommencer sa course, et vous verrez que tous les jours que vous passerez au Soudan, ne seront pas des jours perdus.

Au Kaire, 1842.

PERRON.

[Note 50 : Il faut écrire orang-outan et non oran-outang. En malai, _outan_ ou mieux _owtan_ et _howtan_ signifie _sylvestris_, habitant les forêts ; _owtang_ et _howtang_, qu’on écrit ordinairement _outang_ en lettres françaises, signifie _débiteur, qui a une dette_.]

[Note 51 : Voyez _Notice historique sur la vie et les voyages de Réné Caillié_, par M. Jomard, Paris, 1839, et _Remarques et recherches géographiques_ sur ce voyage, par le même, 1830.]

L’AIGUISEMENT DE L’ESPRIT, VOYAGE AU SOUDAN ET PARMI LES ARABES DE L’AFRIQUE CENTRALE.

[Décoration]

DARFOUR.

[Décoration]

Au nom du Dieu clément et miséricordieux ! que la bénédiction de Dieu soit sur notre Seigneur Mohammed, sur sa famille, et sur ses compagnons d’apostolat ! que Dieu leur accorde abondante faveur et salut !

O TOI qui conduis aux voyages les pieds des hommes par ta volonté suprême ! toi qui as établi, dans ton admirable sagesse, le changement de séjour d’hiver et d’été pour les habitants de la Ville Sainte[52], nous te glorifions de la louange de celui qui se délecte des douceurs du repos après l’amertume des peines du voyage ; nous te remercions avec la ferveur reconnaissante de celui dont le cœur s’épanouit lorsque, après de longues fatigues et de longs ennuis, il a touché enfin au terme de ses courses. Puis, ô Roi des empires ! toi qui, par ta mystérieuse puissance, as fixé les révolutions des planètes autour d’étoiles fixes, nous te demandons de faire pleuvoir les abondantes ondées de ta miséricorde et de ta bonté, et de faire descendre la rosée de ta grâce et de ta bénédiction, sur le plus admirable en mérites de tous ceux qui firent voyage et arrivèrent à repos, celui-là qui alla de La Mecque en Syrie, notre Seigneur, notre Maître, Mohammed, l’Intercesseur des nations pour le jour de la grande revue des coupables, lui à qui tu as mandé des cieux ces paroles du Coran : « Dis aux hommes : Parcourez la terre ; voyez ce qui advint de malheur à ceux qui (comme les habitants de Sodôme et de Gomorrhe) m’ont traité de faux dieu ; » bénédiction aussi sur ses proches, qui abandonnèrent leur patrie par amour pour lui ; sur ses compagnons d’apostolat, qui coururent à Médine, dans leur ardent désir de s’unir à lui, salut ! salut !

Or, maintenant, a dit l’humble qui espère en la bonté de son Seigneur, Dieu de bienfaits, moi Mohammed-Ibn-el-Seyd-Omar, de Tunis, petit-fils de Soleymân : — Lorsque le Dieu Très-Haut m’eut inspiré le goût des sciences arabes, je m’abreuvai à la coupe du savoir, et je méritai bientôt d’être compté au nombre des érudits et des enfants de la science, au nombre de ceux qui l’aiment et l’accueillent. Mais déjà, s’agenouillant sur moi comme un chameau, la fortune m’avait brisé ; elle avait écrasé de son poids ce que j’avais de richesses en main ; elle n’y en avait laissé tout au plus que la trace. Dès lors je dépensai tous mes efforts à m’enrichir de connaissances, à m’orner l’esprit de prose et de vers, de questions éparses et de questions rattachées entre elles. Et quand je vis l’injuste sort s’acharner encore à mon malheur, je dis ces vers du savant Abd-el-Rahmân-el-Ssafty :

« Par mon travail, les Pléiades des sciences les plus difficiles se sont abaissées devant moi.

« Je semblai, dans mon vol, m’élever de ciel en ciel.

« Je surpassai tout en savoir ; et cependant, entre moi et la richesse, distance, distance immense !

« J’étais au désespoir. Quoi ! l’oriflamme brillante pour l’ignorant ! et la misère embrasse à pleins bras les turbans des savants ! »

Quand j’eus la paume de ma main réduite à zéro, quand s’évanouit ma richesse, quand changea ma fortune, quand devant moi l’eau des sources rentra en terre, quand la verdure des pâturages mourut devant moi, alors m’échappèrent ces vers de douleur :

« Que faire ? cruelles rigueurs du temps ! Malheur pour le mérite ! faveur pour l’homme de rien !

« Guerre plus implacable contre le savoir et la vertu, que ne le fut jamais la guerre de quarante ans pour chamelle de Baçous[53] !

« Vois comme s’élève l’imbécile ignorant, et vois comme l’homme d’or pur souffre et est avili. »

Puis j’ajoutai ces pénibles paroles d’un poëte :

« Quoi ! les lions passent les nuits dans leurs antres avec la faim ! et la chair de mouton on la jette à des chiens !

« Le cochon repose couché sur la soie, et le savant couche sur la poussière ! »

Ensuite mon esprit me souffla tout bas : « Appelle à ton secours quelques-uns de tes frères. » Je réfléchis alors : « Eh ! tout ce qui est rouge n’est pas viande ; tout ce qui est blanc n’est pas graisse.... Peut-être perdras-tu la sueur de ta face humiliée, sans voir exaucer tes vœux !... Oui, jeter le suc de ta vie, répandre ton sang, mourir, est plus doux que de sentir ton front suer de honte, lorsque, voyant tomber sur toi le guignon et le bonheur à l’envers, tu iras implorer la pitié d’un homme dédaigneux. Le poëte n’a-t-il pas dit :

« Oui, l’enlèvement des grosses molaires, le séjour d’une étroite prison, la perte de la vie, la descente sous la tombe ;

« Le feu qui t’atteint, le poids lourd du mépris, la vente de ta maison pour le quart d’une obole ;

« La misère du pauvre réduit à mendier avec un singe, les rigueurs du froid, le tannage du cuir sans le soleil ;

« La perte d’un intime ami, les étreintes de la misère, mille coups de mille verges :

« Tout cela est moins dur que de se tenir, homme de mérite et de vertu, à la porte d’un vil cancre, pour l’implorer. »

Et puis, n’a-t-on pas trouvé sur certaines pierres du monde ces mots tracés par la main puissante de celui qui est le Seigneur des seigneurs, par la main de Dieu : « Mange de la fatigue de ton bras et de la sueur de ton front ; et si ton courage vient à défaillir, prie Dieu qu’il te vienne en aide. »

Et j’entrai au service de celui dont les libéralités embellissent la face de nos jours, et dont le génie bienfaisant dissipe les ténèbres de l’obscurité, l’image de Dieu couvrant de son ombre les villes et les villages, ardent conservateur des principes de l’islamisme, correcteur sévère de la dépravation. C’est lui qui donne aux hommes un sommeil paisible sous le vaste abri de sa force et de ses faveurs, et leur fait goûter les douceurs de la sécurité sous l’égide de sa grandeur et de sa puissance.

« Roi de gloire, magnanime, généreux, sa libéralité passe comme un soleil éclipsant tout ce que le monde a jamais vu de libéralité ;

« Il répand l’équité, enveloppe et étouffe l’iniquité ; ferme et inébranlable dans les limites des lois ;

« Sûr dans ses actes, sincère dans ses paroles, fidèle à ses serments, exact dans ses promesses ;

« Jaloux de détruire le mal, de faire le bonheur de ses sujets en aplanissant leurs peines,

« Il nous conserve en paix, dans le parterre de son empire, nous maintient dans le calme de la vie sous son abondant ombrage.

« Prince, jamais nulle gloire n’atteindra les limites de la gloire où t’ont porté tes vertus et tes œuvres.

« Protégé par le bastion de notre Dieu, sois sans crainte ; ne redoute ni l’œil envieux de tes ennemis, ni les embûches des jaloux. »

Eh quoi ! il a conquis les deux Villes Saintes par ses triomphantes armées ; il s’est emparé des régions syriennes par le bras d’Ibrahym, héros, lion, au nom célèbre. Il est l’Emir des croyants, le pèlerin Mohammed-Aly-Pacha, roi de générosité ; que Dieu rehausse et illustre la gloire de son empire, éternise son règne par l’éclat qui environne son nom et par la mémoire de ses hardies conquêtes.

Je servis d’abord comme aumônier dans le huitième régiment d’infanterie, et j’allai en Morée, où j’eus à essuyer maintes souffrances. Avant cela, j’avais voyagé dans le Soudan, et j’y avais vu, en choses étonnantes, de quoi orner un parterre et composer les fleurs d’un récit. Ensuite j’entrai au service de l’école d’Abou-Zabel, pour y réviser les traductions en arabe des livres de médecine. J’y fus spécialement chargé de la correction des ouvrages pharmacologiques. J’étais là depuis quelque temps, lorsque je me liai avec le plus distingué de ses collègues par sa pénétration et son intelligence, le plus habile d’œuvre et de science, le professeur de chimie Perron, médecin français. Il lut avec moi le _Livre de Kalylah et Dimnah_ en arabe. Je lui parlai maintes fois de ce que j’avais vu dans mes voyages, en merveilles et en choses curieuses. Il m’engagea à en parer les pages de quelques cahiers, à lui écrire ce que j’avais rencontré de remarquable et d’intéressant. Je me rendis à sa prière ; car j’ai vu la main blanche de son amitié. Et puis, je pensai qu’il y avait aussi quelque gloire pour moi, selon ces mots d’un poëte :

« Certes, l’homme ne laisse après lui que ses paroles ; sois donc une parole, un récit salutaire pour qui l’entendra. »

Je me mis à extraire ces perles de la coquille de mon esprit, et à lever le voile de ces belles vierges. Je réunis aussi les récits curieux que je reçus de gens véridiques et dignes de foi ; je rassemblai encore, de plusieurs ouvrages arabes, quelques digressions et épisodes ; et tout cela, afin que cette relation de mon voyage pût être un parterre frais et fleuri pour qui y jetterait les regards, un jardin donnant ses fruits pendants à la portée de la main, pour qui feuilleterait mes pages. Je n’oubliai nul effort pour en rendre le sens clair ; et j’évitai de plonger à la recherche d’expressions étranges, afin d’être facilement compris de ceux qui liraient ou entendraient mes récits.

J’ai distribué cette relation en préface, exposition proprement dite et finale, avec divisions en chapitres ; et je l’ai appelée : L’AIGUISEMENT DE L’ESPRIT, ou VOYAGE AU SOUDAN ET PARMI LES ARABES DU CENTRE DE L’AFRIQUE.

Mon Dieu, veuille étendre sur ce livre le vêtement du bon accueil, le préserver de la malveillance des jaloux, et garantir de leurs traits mes paroles. Combien jettent leur blâme sur des œuvres bonnes, et dont tout le mal n’est que dans leur esprit malade ! Et ce livre, l’eussé-je fait accompli, fût-il d’or pur, et coulé dans un moule parfait, je me garderais encore de dire qu’il est exempt de défauts, innocent de tout reproche. Je suis homme, et partant je suis sujet à faillir et à oublier. Je remets entre les mains de Dieu les critiques de l’ignorant ennemi qui m’examinerait d’un œil méchant, et oserait dire que mon livre est menteur. Admettez, proclamez, si vous le voulez, que j’aie dit : « Ce matin, en plein jour, il fait nuit ; » mais, pour cela, la lumière en est-elle moins visible à tous ? — Que Dieu donne miséricorde à qui découvre les défauts et les pardonne, à qui aperçoit les lacunes et les comble ! Que celui qui trouvera des reproches à m’adresser, refasse ce que j’ai mal fait. — Et gloire à celui qui seul est sans défaut, gloire à lui ! Je demande à Dieu la force de persévérance dans le bien, dans la voie de la droiture ; lui seul me suffit, lui seul est le bon appui, le bon maître, le bon secours.

[Décoration]

[Note 52 : Les habitants de La Mecque vont, à cause des grandes chaleurs de l’été, passer l’hiver à Tâyfah, dont le climat est plus doux.]

[Note 53 : La mort d’une chamelle appartenant à une femme appelée Baçous fut le motif de la guerre dite de Baçous. Voyez _Première lettre de M. Fulgence Fresnel sur l’histoire des Arabes avant l’islamisme_.]

INTRODUCTION HISTORIQUE.

* * * * *

CHAPITRE Ier.

Causes qui ont déterminé mon départ pour le Soudan.

Mon père, que Dieu l’ombrage des nuages humides de sa miséricorde et de sa bonté ! m’a raconté que mon aïeul fut un des personnages les plus importants de Tunis ; qu’il avait été intendant du sultan de Barbarie, le prince parfait, le roi victorieux, le juste, le schérif Mohammed-el- Hossny.

Il avait amassé, dans l’exercice de ses fonctions, une grande fortune, et était devenu un des plus riches de son temps. A sa mort, il laissa trois fils. Ceux-ci se partagèrent son héritage, et vendirent la maison qui avait été leur premier asile. Chacun d’eux alors demeura seul, avec sa femme et ses enfants.

Mon aïeul était homme de lettres, et avait une belle écriture. Il copiait des livres qu’il vendait le double des autres. Il avait appris aussi l’art du teinturier, et dès le principe il était plus à l’aise que ses frères, mieux vêtu qu’eux.

Il lui arriva de désirer faire le pèlerinage à la Maison Sainte, la Kaaba, et de visiter le tombeau du Prophète. Il vendit quelques-unes de ses propriétés, et se prépara au voyage. Il acheta des couvertures et des tarboûch. Maintes personnes lui confièrent une certaine quantité de marchandises, afin qu’il en fît commerce à leur profit ; car on connaissait sa bonne foi et sa probité. De cette sorte, il chargea sur un bâtiment une assez bonne cargaison. Quand il partit, ses frères l’accompagnèrent de leurs adieux jusqu’à la mer. Il s’embarqua, on mit à la voile par un vent favorable. Mais bientôt le temps devint contraire ; on fut poussé en dehors de la direction qu’on s’était proposé de suivre, et on cingla du côté de l’île de Rhodes. On voguait toutefois en paix et sécurité, lorsque, à quelque distance des rivages de Rhodes, s’éleva tout à coup un violent ouragan... Les vagues s’entrechoquèrent, et le calme fut changé en tempête. C’était le cas de rappeler cette parole du poëte :

« Tu avais bonne idée du temps, lorsque tu le voyais favorable, et tu ne craignais pas que le destin t’apportât le malheur.

« La fortune te favorisait, tu étais dans l’illusion de l’espérance ; et voilà qu’au moment du calme, survient l’orage. »

Le bâtiment s’avarie, les chocs des flots le frappent à coups furieux, les planches se disloquent, se brisent en morceaux, on échoue : à peine quelques passagers échappent au naufrage. De ce nombre, cependant, fut mon aïeul. Il avait vu la mort déjà le saisir à la gorge. Il se réfugia à Rhodes.

« Ta tête une fois sauvée du trépas, la fortune n’est plus qu’une rognure d’ongle. »

Il resta quelque temps dans l’île. Bien lui advint de la ceinture pleine d’or qu’il avait aux flancs ; elle fournit à ses dépenses. — Ensuite il acheta de nouvelles provisions de voyage, se rembarqua et fit voile pour Alexandrie... C’était l’époque du départ des pèlerins, du départ pour les grandes cérémonies autour du mont Arafa à La Mecque et pour les immolations saintes. Il se mit de suite en route... et arriva aux contrées sacrées. Il accomplit ses pieux devoirs avec tout le zèle et toute la dévotion dont il était capable. La circonstance semblait lui inspirer ce langage, avant d’arriver à La Mecque :

« Le plus béni de mes jours est le jour où l’on me dit : Voilà la Ville Sainte ; voilà les monts de sable qui l’entourent ;

« Voilà le parterre du divin, du saint Prophète ; voilà la source de Zarcâ[54] devant vous ; buvez. »

Lorsque mon aïeul se fut acquitté de toutes les cérémonies d’usage, et qu’il fut rassasié du bonheur de saluer le Prophète et ses deux compagnons Abou-Bekr et Omar, enterrés près de lui, il se réveilla de son étourdissement et revint au calme sérieux de l’esprit ; il réfléchit alors à la perte de sa fortune et de sa position, à l’incertitude de son avenir. Il eut honte de retourner et de reparaître à Tunis dans cet état de misère et de détresse, lui qui avait été dans l’aisance et avait vécu dans l’élévation. Comment, après les jouissances, supporter tant de peines ! De quel œil le verrait-on à Tunis ! A ces réflexions sur le passé, il se prit à répéter ces paroles sérieuses et graves :

« Je voyagerai dans les contrées de l’Orient et du couchant ; je ferai fortune, ou je mourrai loin de mon pays.

« Si mon âme s’en va, Dieu l’appellera à lui ; si je survis, il me sera facile de revoir mes foyers. »

L’homme peut bien se décider et se résoudre à vivre dans la peine, la souffrance et la misère, au milieu d’un peuple où il n’est connu de personne ! Et puis, aujourd’hui surtout, le Juif même n’est-il pas en honneur à cause de sa richesse ? et le schérif n’est-il pas humilié s’il est dans la pauvreté et dans le malheur ? Bénédiction de Dieu sur qui a dit ces vers :

« Le pauvre marche, et tout est contre lui, et sur la terre entière, partout, on lui ferme la porte.

« Vois comme il est en horreur à tous, quoiqu’il soit sans reproche ; il trouve inimitié de toutes parts, sans l’avoir mérité.

« Les chiens même, s’ils voient un homme dans l’opulence, vont au-devant de lui en agitant la queue ;

« Mais qu’ils voient un pauvre en haillons, ils aboient après lui et lui grincent les dents[55]. »

Mon aïeul partit de La Mecque et se rendit à Djeddah. Il y resta à copier des livres qu’il vendait ensuite ; car, comme nous l’avons remarqué, il avait une belle écriture. Il s’y lia avec quelques individus venus du Sennâr, mais il s’attacha plus particulièrement à l’un d’eux, et en fit son ami intime.

Cet homme lui dit un jour : « De quel pays es-tu ? — Je suis de Tunis. — Pour quelle raison veux-tu te fixer à Djeddah ? » Alors mon grand-père lui conta son histoire et ses malheurs. « Est-ce que tu ne te déciderais pas, reprit le Sennârien, à venir avec nous à la ville de Sennâr ? Tu y trouveras honneur et bien-être. Notre mek (roi) est homme à main ouverte, qui ne regarde ni à l’argent, ni à l’or, qui aime le mérite et ceux qui en ont, qui sait mettre chacun à son rang, qui sait traiter les schérifs et leur donner tous les secours possibles. Moi, je te réponds, si tu viens avec nous, qu’il te relèvera de tes échecs, fermera les brèches de tes affaires, et que tu te trouveras bientôt avec des richesses, des honneurs, des esclaves et des chameaux. » Mon aïeul se laisse tenter ; et, curieux d’aller voir le mek sennârien, il part, espérant joie et bonheur.

On arrive, on le présente au mek, en disant : « Cet homme est un savant, de pays étranger ; son bâtiment s’est brisé sur les mers, et il a perdu tout ce qu’il possédait. » Le mek accueille mon grand-père : « Sois le bienvenu, » lui dit-il.

Et il le traita avec la plus grande déférence, lui souhaita toutes sortes de prospérité, le logea dans une maison choisie, et lui fit donner d’abondantes largesses. Parmi ses présents était une jeune fille makâddienne charmante, d’un prix très-élevé, et appelée Halymah. Séduit par sa beauté, mon aïeul en fit sa concubine ; et il en eut un garçon et une fille aussi beaux que leur mère. Le roi assigna encore à mon grand- père un certain revenu, ce qui le fixa au Sennâr. Il oublia alors sa famille restée à Tunis, et les trois jeunes enfants qu’il y avait laissés avec leur mère.

L’aîné, feu mon oncle, s’appelait Mohammed, il avait alors neuf ans ; le second, que Dieu sauve son âme ! s’appelait Omar, il avait alors six ans ; ce fut mon père ; le troisième, Mohammed-Tâhir, avait trois ans : voilà du moins ce que j’ai entendu raconter par mon père et ma grand’-mère ; que sur eux soit l’ombre de la miséricorde de Dieu !

Or, ces trois enfants furent d’abord mis sous la tutelle et la surveillance de leur oncle maternel El-Seyd-Ahmed, fils du savant Soleymân-el-Azhary ; c’était un homme digne d’estime et de considération, d’une haute valeur, jurisconsulte habile, d’une science profonde dans les Traditions du prophète, et d’une vertu reconnue. Il est auteur de plusieurs ouvrages et de plusieurs écrits estimés. Ahmed était renommé pour ses connaissances, pour son savoir immense en théologie. On lui avait proposé les fonctions de câdy à Tunis, et il les avait refusées. Il s’occupait à donner des leçons. Par la suite, on le nomma professeur à l’école d’Aly-Pacha Ier ; et il se livra de plein cœur à ce genre de travail. Vers la fin de sa vie, il fut frappé d’une maladie qui l’obligea de renoncer à cette école. Alors il donna des leçons chez lui. Les grands et les gens de naissance et de condition élevée venaient l’écouter. Il resta ainsi jusqu’à ce que mon père atteignît l’âge viril. Mon père, qui avait dans sa jeunesse appris le Coran, assistait aux leçons scientifiques de son oncle et d’autres maîtres encore.

Or, s’agita en lui le désir d’aller faire son pèlerinage ; il consulta son oncle à ce sujet, et son oncle aussi sentit le même désir. Ils se préparent donc au voyage ; ils s’embarquent, ils vont à Alexandrie, puis au Kaire, et de là partent pour Cosseyr. C’était quelques mois avant l’époque du pèlerinage.

En route, la caravane est rencontrée par une autre caravane de Mogrébins venant du Sennâr. On s’appelle de part et d’autre, et ceux qui venaient du Sennâr crient : « Hé ! les Mogrébins, y a-t-il avec vous quelqu’un de Tunis ? — Oui, répondit mon père, nous en sommes. — Connaissez-vous Ahmed, fils de Soleymân ? — Oui, dit mon père, nous le connaissons. Qui es-tu, toi ? — Je suis son beau-frère ; je suis sorti de Tunis il y a longtemps, j’y ai laissé mes enfants, toute ma famille, et je ne sais pas s’ils sont morts ou vivants. » Or, l’oncle de mon père était sous une sorte de palanquin couvert de toile. Il avait entendu cette conversation. « Omar[56], dit-il, salue ton père ; c’est lui ! fais-lui aussi mes compliments. » Omar saute à terre, va saluer son père, et lui embrasse la main. Il lui dit aussitôt que le frère de sa femme était sous le palanquin. Mon grand-père accourt et salue le fils de Soleymân- el-Azhary. Les salutations finies, Omar dit à son père : « Comment avez- vous pu nous laisser si longtemps sans moyens de dépenses, sans ressources, nous si jeunes encore ! Si Dieu n’eût pas éveillé la bonté de mon oncle, nous étions perdus. — Que pouvais-je faire ? Le destin ne marche-t-il pas par l’ordre des volontés suprêmes de Dieu ? Un poëte n’a-t-il pas dit :

« Ce qui est écrit par le destin ne saurait être effacé ; et sois tranquille pour ce que le destin ne te réserve pas. »

« — Mais pensez-vous à présent, répliqua mon père, à retourner dans notre pays et à rafraîchir les regards de toute votre famille par votre aspect ? — J’y retournerai, s’il plaît à Dieu. — Et quand ? — Je vais maintenant au Kaire pour y vendre ce que j’ai de femmes esclaves ; puis je reviens au Sennâr pour prendre mes enfants et ce que je possède ; ensuite je repars pour l’Egypte. Vous allez au pèlerinage ; à votre retour, nous nous retrouverons au Kaire ; qui arrivera le premier, attendra... » On se dit adieu, et on part. C’était vraiment l’application de ce vers :

« Il arrive... Je n’ai pas fini de le saluer, que déjà je commence mes adieux. »

Mon père et son oncle vont à leur pèlerinage. Mon aïeul part pour le Kaire ;... il y vend ses esclaves, achète ce dont il a besoin, et regagne le Sennâr. Mon père et son oncle arrivent au Hedjâz ; puis se rendent à Tâyfah, où ils restent jusqu’à l’époque du pèlerinage. Ils vont alors à La Mecque, accomplissent leurs pieux devoirs. Ils avaient à peine fini, que l’oncle mourut dans la Ville Sainte ; il fut enterré vers la porte de Mâlâ. Omar revint au Kaire, mais il n’y trouva pas son père. Il l’attendit, et pendant ce temps il assista aux leçons scientifiques de la mosquée El-Azhar.... Fatigué d’attendre, il se mit en route pour le Sennâr avec une caravane qui en était venue depuis peu.

Arrivé, il trouva son père établi à demeure fixe, tranquille au sein de ses enfants et de sa famille, ne s’informant de rien, n’ayant pas eu seulement la pensée de partir. Mon père lui demanda pour quel motif il avait manqué à sa promesse, et pourquoi il lui avait ainsi donné une parole de plaisanterie pour un rendez-vous réel. Mon aïeul lui allégua une excuse au hasard, insignifiante. « J’ai, lui dit-il, des débiteurs qui remettent sans cesse leurs paiements d’époques en époques, et il m’est impossible de m’en aller avant d’en avoir fini, car ce n’est qu’alors que je pourrai relever mes affaires en déroute, et prendre du nerf pour le voyage. » Omar resta six mois chez son père.

Alors une caravane se prépara pour l’Egypte, et Omar dit à son père : « Voyons ! de deux choses l’une : voici une caravane qui se dispose à partir ; voulez-vous venir avec nous, ou bien voulez-vous que je m’en aille seul ? — Ni l’un ni l’autre ; partir ne me convient pas, vu que j’ai des dettes à Tunis ; et, de plus, j’ai eu nouvelle que ta mère s’est remariée. Quant à ton départ, diffère-le ; ce sera pour une autre caravane, s’il plaît à Dieu. Et puis, il faut bien te pourvoir, pour cela, d’esclaves, de chameaux, d’or, de marchandises ; car tu ne peux pas t’en retourner sans être remonté. » Mon père refuse de rester et de prolonger plus longtemps son séjour. « Je désire m’instruire, dit-il, et le temps que je passe ici est en pure perte pour moi. » Dans cette opposition d’avis, ils s’aigrirent mutuellement ; et mon père, tout en colère, partit avec la caravane, ne possédant pas un para. Mais, trois jours après, mon aïeul l’atteignit et lui remit trois chameaux, quatre jeunes filles esclaves, deux esclaves noirs, des provisions de voyage en vivres et eau sur les chameaux, et de plus un chameau chargé de gomme. Mon père reçut le tout, et continua sa route avec la caravane... Mais on s’égara ; la soif se fit sentir ; le trajet du désert se prolongea, et les jeunes filles esclaves et les chameaux de mon père moururent. Il allait revenir au Kaire, pauvre comme auparavant. — Un poëte a dit :

« Quand la fortune veut te suivre, tu la mènerais avec un cheveu ; veut- elle tourner le dos, elle brise des chaînes de fer. »

Or, par une sorte de faveur du ciel pour mon père, le chef de la caravane tomba malade. Une céphalalgie violente le prit et ne lui laissa pas un moment de calme. Personne ne savait comment le guérir. Mon père est informé de l’accident : il écrit aussitôt un passage du Coran sur un morceau de papier. Le malade prend ce papier avec une foi profonde, le place sur le lieu de la douleur, et à l’instant même il est guéri[57].

Persuadé alors que mon père était un homme de bénédiction, le chef de la caravane le fit monter sur un de ses chameaux et chargea un de ses ballots de gomme sur un autre.

Mon père arriva au Kaire après toutes ces angoisses mortelles du voyage ; il y vendit sa gomme soixante-quinze foundougly[58]... Il entra à la mosquée El-Azhar pour étudier, et peu après il épousa ma mère. Après deux ans de mariage, il eut un fils qu’il appela Ahmed, et qui mourut à quinze mois. Alors, dans son chagrin, mon père répétait ces vers :

« Le sort m’a frappé dans toi ; l’heure de ta mort est venue la nuit de ta naissance.

« Hélas ! sa vie est finie avant que finissent les jours de son enfance.

« Il semble que, par piété et par vertu, il ait voulu, par sa mort, restituer sa vie à son père et à sa mère.

« Cher enfant ! bel astre du ciel !... combien courte fut sa durée ! Ah ! ce sont bien là les étoiles de la dernière heure de la nuit ! »

Mon père partit pour Tunis, emmenant avec lui sa femme et sa belle-mère. J’étais alors dans le sein maternel. Arrivé à Tunis, mon père descendit chez son frère Mohammed. Mohammed était un fabricant distingué de châchiyah ou tarboûch. Cinq mois après que mon père fut à Tunis, je vins au monde : c’était le vendredi, à trois heures après le coucher du soleil, au milieu du mois de zou-l-cadeh, l’an 1204. Mon père resta encore environ trois ans à Tunis. Il se brouilla avec ses deux frères, et il repartit pour le Kaire en 1207. Il se mit de nouveau à étudier à El-Azhar. Il suivait les leçons du savant cheykh Arafah-el-Douçoucky, de la secte des mâlékites, et les leçons du célèbre cheykh, l’unique en science, le cheykh Mohammed, le grand émyr, ou inspecteur de la mosquée[59].

Mon père obtint, à El-Azhar, la fonction de nackyb dans le rouwâck ou la section des mogrébins étudiants à cette mosquée. Il vivait dans une médiocre aisance. Il resta ainsi jusqu’au commencement de 1211, époque à laquelle il lui vint, de Sennâr, une lettre de son frère paternel, qui lui écrivait, après les politesses d’usage : « Notre père est passé au séjour du pardon de Dieu très-haut. Il a laissé nombre de livres qui nous ont été volés par un certain Ahmed, de Benzéreh (dans les États de Tunis). Nous avions accueilli cet homme dans notre maison, parce qu’il se disait parent de notre père. Nous sommes dans un état qui réjouit nos ennemis et afflige nos amis. Au reçu de cette lettre, pars à la hâte, viens ici ; prends-nous avec toi ; nous vivrons de ce dont tu vivras. Salut. »

A la lecture de cette lettre, mon père, attristé, versa des larmes. Il eut pitié de la misère de son frère et de sa sœur. Il se mit de suite en route pour aller les retrouver. J’étais alors âgé de sept ans. J’avais déjà lu le Coran en entier : je le lisais pour la seconde fois, et j’en étais à la fin du chapitre : _De la famille d’Aaron_.

J’avais un frère de quatre ans. Mon père nous laissa de quoi vivre pendant six mois ; mais nous restâmes un an seuls. Ma mère fut obligée de vendre une grande partie de notre vaisselle de cuivre et sa parure.

Alors mon oncle Tâhir arriva au Kaire ; il nous prit sous ses ailes et eut soin de nous. Il était venu pour le pèlerinage et pour faire du commerce. Il avait avec lui un fils beau comme le soleil matinal dans un ciel sans nuages ; il l’avait appelé Mohammed. Il était plus âgé que moi d’environ un an et demi. Il vint avec moi à l’école pour lire le Coran... Enfin il se disposa à se mettre en route avec son père pour le pèlerinage, à la fin de l’année 1212.

Au commencement de 1213, les Français entrèrent au Kaire, et en restèrent maîtres. Mon oncle y était alors avec les pèlerins mogrébins.

Les Ghouzz ou Mamelouks s’étaient dispersés et enfuis de tous côtés. Les pèlerins des autres pays arrivèrent : ils trouvèrent les Français au Kaire et dans les provinces... L’occupation étrangère dura jusqu’au commencement de 1216. Le visir Yousouf-Pacha parut avec ses troupes, et les Français se retirèrent[60].

Or, mon cousin Mohammed savait le Coran, et il avait commencé l’étude des sciences[61] : c’était un jeune homme de mœurs pures et de savoir. L’année qu’il était au Kaire, la peste tomba sur l’Égypte ; elle enveloppa mon jeune parent, et l’emporta des demeures de ce monde au tombeau et aux voluptés des houris. Mais son père fut saisi d’un chagrin profond ; il pensa mourir de douleur et descendre sous la tombe par l’excès de sa souffrance et de son égarement.

Le poëte dit :

« Les hommes, dans la carrière de la vie, sont comme les chevaux lancés à la course : celui qui devance tous les autres est le meilleur ;

« Car la mort trie les mortels dans le creux de sa main ; et elle ne choisit que les diamants les plus précieux. »

Mon oncle, après la perte de son fils, eut en horreur le séjour du Kaire, et son cœur se brisait. — C’est lui que je fais parler dans ce vers :

« Celui que j’aime est parti de ce pays ; mon ami une fois éloigné, ce pays m’est odieux. »

Il pensa à rafraîchir la fièvre de sa douleur et à calmer la plaie qui le tourmentait, en accomplissant le pèlerinage à la Maison Sainte, et en allant visiter le divin Prophète. Mais, dit le poëte,

« Transporte ton cœur en quelque atmosphère que tu voudras, ta tendresse le rappellera toujours l’être qui le premier eut ton amour. »

L’Envoyé divin, sur qui soit la bénédiction et le salut de Dieu ! a dit aussi : « Lorsqu’un de vous est frappé d’un malheur, qu’il le compare au malheur de mon trépas, qui sera pour le monde la plus grande des calamités. » De là ces vers :

« Supporte toute infortune avec résignation, et prends courage ; sache que nul homme n’est immortel.

« Tu as perdu celui que tu aimais ; réfléchis et compare : qu’est-ce que ton malheur auprès de la mort du Prophète ? »

Mon oncle partit pour le Hedjâz et me laissa au Kaire étudier à la mosquée El-Azhar. Il m’avait remis de quoi suffire à mes dépenses pendant quatre mois, mais son absence se prolongea bien au delà de ce temps. L’argent s’épuisa ; je me trouvai dans la gêne et le besoin.

J’entrais en adolescence ; je ne sus plus quel parti prendre. Je ne voulais pas abandonner la science pour apprendre un métier. J’étais réduit à chercher de quoi manger, et je me voyais sur le point de rester sans vêtements.

Un jour, j’appris qu’une caravane arrivait du Soudan ; elle venait du Dârfour. J’avais su, peu de temps auparavant, que mon père était parti du Sennâr pour cette contrée avec son frère. Lorsque la caravane fut entrée à l’okel des Djellâb ou marchands d’esclaves, j’y allai pour m’informer de mon père, demander s’il vivait encore, et savoir s’il était possible d’aller le rejoindre.

Je fis par hasard la rencontre d’un homme de la caravane, homme déjà d’un certain âge et d’un air grave et respectable. Il s’appelait Ahmed- Badaouy. Je lui baisai la main, et je me tins un moment debout devant lui. — « Que désires-tu, mon ami ? » me dit-il d’un ton plein de douceur. — « Je viens demander des nouvelles de quelqu’un qui m’intéresse et qui est dans votre pays. Peut-être quelqu’un de vous le connaîtra et m’en indiquera la trace. — Qui est-il ? son nom ? — Son nom ? Omar, de Tunis : c’est un homme instruit... — Tu es tombé juste sur celui qui, de nous tous, peut te fournir les plus sûrs renseignements. C’est mon ami ; je le connais mieux que qui que ce soit. Je vois que tu lui ressembles, tu es son fils. — Oui, je le suis. Mais le triste état auquel je suis réduit, le trouble qui m’agite... — Mon enfant, pourquoi n’irais-tu pas revoir ton père ? Tu trouveras près de lui consolation et joie. — Comment ? Rien dans la main ; aucune ressource, rien pour le voyage ! — Ton père est du nombre des personnages qui sont placés près du sultan et les plus honorés après les membres du divan ; si tu veux aller le rejoindre, je me charge de tes provisions, de ton transport, de tout ce qu’il te faudra, jusqu’à ce que tu arrives en sa présence. — Ce que tu me dis là est-il bien vrai ? — Oui, par la vie du Prophète ! Ton père m’a rendu des services que je ne pourrai jamais assez reconnaître et payer, quand même je donnerais tout ce que je possède et tout ce que j’ai de biens. — Eh bien ! je suivrai tes pas, mieux que la chaussure de tes pieds ; je m’attache à toi comme ton ombre. »

J’acceptai donc les offres d’Ahmed, et nous convînmes de tout à l’instant même.

Ensuite j’allai le voir tous les jours... Enfin, on se prépara au départ ; et Ahmed me dit un jour : « Nous partons demain ; si tu veux, viens passer la nuit avec nous, pour être prêt de bonne heure. — Je suis tout à toi, sur ma tête et sur mes yeux[62]. » Je passai la nuit avec eux, plein de joie et de bonheur, dans la satisfaction la plus douce et la plus pure. Lorsque l’aurore, la fille du soleil, commença à poindre et à remplir l’atmosphère de sa lumière, nous nous levâmes, et nous chantâmes la prière du matin. Puis on prépara les bagages, on les sortit, et on les chargea aussitôt sur les chameaux. La corne de la gazelle n’aurait pu s’apercevoir encore au désert, que déjà le chargement était terminé... Aussitôt les chameaux commencent leur marche balancée. Nous arrivons à Fostât (Vieux-Kaire), et nous faisons agenouiller nos montures sur le bord du Nil. On descend tout le bagage dans une barque ; cela fait, nous attendons la prière de midi, car c’était le vendredi[63]...

Nous nous embarquâmes, et nous saluâmes le Kaire du salut d’adieu.

[Décoration]

[Note 54 : La source de Zarcâ est dans Médine. (_Note du cheykh._)]

[Note 55 : Voyez la _note_ A, dans les _Notes et Eclaircissements_, à la fin du volume. — Je mettrai à la fin de cet ouvrage les digressions étrangères qui, comme celle que je déplace d’ici, interrompent trop longuement le fil de la narration. (_Note du traducteur._)]

[Note 56 : Omar est le père du cheykh auteur de ce livre.]

[Note 57 : Ces pratiques mystiques sont en grand usage chez les Arabes, qui ont une foi complète dans leur efficacité. Il est admis toutefois, comme indispensable pour le succès de cette médication religieuse, d’avoir confiance entière en la bonté et la générosité de Dieu ; l’émotion dévote qui agite le patient est une condition exigée pour obtenir la guérison. C’est absolument la _foi magnétique_. — Souvent j’ai vu ici, en Égypte, écrire des mots ou un verset du Coran dans une tasse, puis verser de l’eau dans cette tasse, et remuer. Le malade qui a la foi, en buvant cette infusion d’écriture sacrée, court grand risque de guérir ; et, dit-on, il guérit assez souvent. La foi sauve ; les émotions sauvent aussi. — On avale encore des fragments de papier sur lesquels on a écrit des versets sacrés, etc. — (PERRON.)]

[Note 58 : Le foundougly dont il est question ici était une pièce d’or de trois à quatre piastres.]

[Note 59 : Le grand émyr de la mosquée maintient la discipline et l’ordre dans cette espèce de collége ; il surveille aussi les fonctions des nackyb, qui sont chargés de distribuer aux étudiants le pain et les autres choses que ces étudiants reçoivent à la mosquée aux frais du gouvernement. — Chaque _rouwâck_, ou section, ou chambrée, comprend, l’une les élèves syriens, l’autre les mogrébins, etc., et a un nackyb. Le cheykh El-Djâmi, ou cheykh de la mosquée, est comme un grand vicaire, et a autorité suprême sur tout ce qui concerne la mosquée.]

[Note 60 : Le cheykh Mohammed-el-Tounsy passe un peu rapidement sur l’expédition des Français, et s’exprime de manière à faire croire qu’une armée française aurait été battue par le grand vizir, que l’expédition aurait été dissipée par la seule présence d’une armée turque ! la réponse est dans les victoires d’Aboukir et d’Héliopolis.

(J.—D.)]

[Note 61 : Il ne faut pas se faire une haute idée de ce que les Arabes appellent ici les _sciences_. — On fait apprendre aux enfants le Coran par cœur. Le _fakih_, ou maître d’école, qui les dirige en cela, n’y entend pas beaucoup plus qu’eux ; il ne sait guère que lire assez correctement le texte sacré. — Ensuite on fait passer les enfants à l’étude des _sciences_, c’est-à-dire des diverses parties de la langue arabe. Quatre traités explicatifs de la grammaire sont mis successivement entre les mains des élèves ; puis vient l’étude de la rhétorique, des tropes, etc. Il y a dans cette étude une douzaine de divisions, parmi lesquelles la _science de la conjugaison des verbes_, par exemple, forme une division très-importante. (_Not. du trad._)]

[Note 62 : Formule d’assentiment et de soumission, très-employée.]

[Note 63 : Les Arabes se mettent très-rarement en route le vendredi avant la prière de midi. Le vendredi est pour eux un jour sinistre, excepté après la prière du milieu du jour.]

CHAPITRE II.

Départ du Vieux-Kaire. Arrivée au Dârfour. Je retrouve mon oncle et mon père. Départ de mon père, qui me laisse au Dârfour. Révolution. Les sultans Mohammed Fadhl, Tyrâb, etc. Le cheykh Kourrâ ; sa castration volontaire. Expédition dans le Kordofâl[64]. Mort de Tyrâb. Inauguration d’Abd-el-Rahmân.

Une fois que nous fûmes sur le navire, embarqués pour ce grand voyage, nous dîmes : « Dieu de miséricorde et de clémence, conduis sa marche, et le mène à bon port ! »

Nous étions depuis quelques moments détachés des rives du Vieux-Kaire, empressés de nous éloigner ; je me mis à réfléchir sur les fatigues des voyages, sur les dangers qui les accompagnent, principalement pour un jeune homme de mon âge, dans la plus triste pauvreté, dans la dernière détresse. Une voix secrète s’éleva en moi ; je tremblai. L’inquiétude me serrait le cœur ; puis, je me trouvais alors avec les fils d’une race étrangère à la mienne, au milieu d’hommes dont je connaissais peu le langage, auxquels je ne voyais pas de face blanche et d’air avenant. Je me dis, la larme à l’œil :

« Corps, vêtements, face, tout en eux se présente noir à toi : peaux noires enveloppées même dans des habits noirs. »

Je me repentis de m’être ainsi laissé gagner par des fils de Cham ; leur haine pour les fils de Sem me vint à la pensée. Alors je me sentis une émotion indicible ; j’allais demander à retourner au Kaire. Mais soudain la grâce de Dieu descendit en moi... Je me rappelai combien d’éloges les hommes de lettres et de science avaient toujours donnés aux voyages. Je me ressouvins de ces paroles révélées par le Créateur : « Voyage, et il t’arrivera nouveau bonheur. » Je pensai que le plus vertueux des humains, le Prophète, voyagea de La Mecque en Syrie, et que les savants ont dit : « Les voyages mettent en relief les qualités de l’homme ; » ils font distinguer l’homme au cœur mâle, des femmes réservées au secret et à l’ombre des harem. Ne dit-on pas aussi : « Si la perle n’était pas retirée de sa coquille, on ne l’attacherait pas aux couronnes ; si la lune ne marchait pas, elle ne s’arrondirait jamais. » Un poëte a mis cette idée dans ces vers :

« Voyage, tu trouveras et des honneurs et des merveilles. La perle voyage et elle monte sur les couronnes.

« Si la lune ne marchait pas, elle resterait toujours à l’état de croissant.

« Cours loin de ta patrie, va chercher la gloire, voyage ; dans tes excursions, tu peux rencontrer ces cinq utilités :

« Chasser le souci, faire fortune, acquérir la science, orner ta mémoire, hanter les grands.

« Et si l’on te dit : Dans les voyages, il n’y a à trouver que dédain et abandon ; toujours loin de ses affections, toujours sous la menace du danger ! »

« Réponds : Pour un homme, mourir lui vaut mieux que vivre dans un pays sans espoir de bien, sous l’œil des méchants et des jaloux[65]. »

Je me fis violence ; je me résolus à persévérer, eussé-je dû me voir appliquer le feu sur la peau.

Dès que nous eûmes démarré, un vent favorable nous accompagna tout le jour. Notre cange se balançait à merveille, et semblait voguer avec grâce et gaieté ; le vent enflait ses voiles, et elle allongeait fièrement sa course[66].

Au soir, le vent s’apaisa ; il cessa de souffler et du nord et du midi ; nous arrivons en face de Minyéh. Il y avait près de ce bourg une troupe de ces Ghouzz ou Mamelouks à qui Dieu venait d’enlever le manteau de la puissance. Ils nous saisirent notre barque par violence, et l’emmenèrent brutalement à terre. Ils étaient campés sous des tentes dressées en ligne le long du bourg, sur la rive du Nil. Ils s’étaient postés et établis là pour piller les voyageurs. Ils dépouillèrent notre chef de tout ce qu’il portait sur lui d’argent. Quand ils nous eurent quittés, nous partîmes à la hâte. Trois jours après, nous amarrâmes à Manfalout pour y prendre ce dont nous avions besoin. De là nous gagnâmes Bény-Ady, où nous restâmes jusqu’à ce que la caravane du Dârfour fut prête à se mettre en route, qu’elle eut recousu et réparé ses outres, et eut fait des vivres...

On amène les chameaux, on les charge, et nous pénétrons dans le désert. Le soir du cinquième jour, nous touchons à Khârdjéh[67]. Ce lieu est planté de dattiers qui l’entourent, comme les chevillières entourent la jambe d’une jeune fille, comme les deux bras de l’amant embrassent le col de son amante à qui il verse un baiser. Ces dattiers étaient garnis de dattes superbes, appétissantes, dont l’aspect charmait les yeux, et qui cependant étaient à vil prix. Nous fîmes là une halte de cinq jours.

Au matin du sixième jour, nous partîmes, et nous voyageâmes presque deux jours entiers. Le troisième, nous descendîmes à Abyrys[68]. Ce pays a été ruiné par les injustices de ses gouverneurs. Toute sa population, jadis heureuse, s’est dispersée. Les dattiers en sont détruits ; et tout l’éclat de ces lieux, autrefois si pittoresques, a disparu.

Nous restons là deux jours pour laisser nos montures se reposer et se relever de leur fatigue ; puis, après deux autres jours de route, nous arrivons à Boulâq, pays désolé et presque sans habitants. La plupart de ses maisons sont ruinées, les plus grandes et les plus belles sont toutes fendues et crevassées. Ce qui me surprit là, ce fut le peu d’élévation des dattiers : ils étaient chargés de dattes, qu’on pouvait cueillir sans se donner la peine de se tenir debout ; même couché à terre, on pouvait en atteindre. Le nom de Boulâc me rappela le Boulâc du Kaire, et quelques larmes me tombèrent des yeux : mon cœur s’était ému ; mes regrets se réveillèrent.

Nous partîmes, nous pressâmes notre marche, et le soir nous arrivâmes à Macs[69]. Ce vers pourrait lui être appliqué :

« Ce pays désolé n’a plus d’autres habitants que les gazelles et les caravanes qui le traversent. »

On raconte que Macs avait une population assez nombreuse, mais qu’il périt abattu par la main de Celui qui fit périr le dernier aigle de Locmân[70]. Tous les habitants de Macs s’enfuirent alors ; il n’y resta pas un homme. A peine aujourd’hui y a-t-il quelques arbres, quelques tamarix et des buissons épineux... Nous y séjournons deux jours... Nous remplissons nos outres d’eau, et nous

partons.

Nous pénétrons dans un désert complètement nu. Nous marchons cinq jours dans ces solitudes silencieuses, dans des plaines desséchées où l’œil n’aperçoit çà et là que quelques chétives plantes épineuses ; pas un arbre à l’ombre duquel on puisse s’abriter du soleil de midi. Dans cette traversée, nous fîmes cuire nos aliments avec ce que les domestiques trouvaient à glaner de crottes sèches de chameaux, car nous manquions de combustible pour faire du feu.

Le soir du cinquième jour, nous arrivons à un lieu appelé El-Chebb[71], situé au milieu de montagnes ayant la forme de vastes cônes sablonneux. Il y soufflait un vent désagréable. Nous nous reposons là deux jours, et, le troisième, nous nous remettons dans le désert. Nous le franchissons, tantôt à grands pas, tantôt à pas modérés, en quatre jours. Dans la matinée du jour suivant, nous descendons vers un puits appelé le puits de Selyméh, près duquel sont des ruines d’anciennes constructions. Il est situé au pied d’une montagne qui porte le même nom que lui. Nous séjournons encore là deux jours pour nous reposer. Le voyageur qui descend à ce puits goûte une véritable jouissance à s’y arrêter ; mais ce qui m’étonna le plus, c’est que les jeunes gens de la caravane, étant montés sur la montagne, y frappèrent certaines pierres ou quartiers de roc avec des baguettes, et on entendit un véritable son de tambourin. On ignore la cause de cette singularité. Y a-t-il des cavités dans ces pierres ? ou bien sont-elles placées sur des creux ou des trous ? Gloire à Dieu, qui le sait ! Du reste, les gens de la caravane me dirent que, dans certaines nuits, et ils m’ont spécifié, je crois, la nuit du vendredi, on entend de la montagne un jeu de tambourin comme celui d’une noce : on ne sait pas non plus la cause de ces sortes de fêtes nocturnes.

Le matin du troisième jour de notre arrivée à Selyméh, nous partons, après avoir rempli nos outres d’eau, et nous rentrons dans le désert. Nous y marchons cinq jours ; et la matinée du sixième, nous arrivons à Laguyéh. Nous y trouvons des puits ou citernes au milieu du sable, et d’une eau douce et limpide. Avant d’arriver à Laguyéh[72], nous avions rencontré une caravane venant du puits du Natron appelé le puits de Zaghâouy[73] : cette caravane se composait d’Arabes Amâïm. Ils nous accueillirent de leurs saluts, et s’éloignèrent en recevant les nôtres.

Nous restons à Laguyéh deux jours, et au matin du troisième, nous partons, nous dirigeant sur Zaghâouy. Mais voilà que se présente à nous un courrier à dromadaire, venant du Dârfour, et qui nous annonce la mort (Dieu lui fasse miséricorde !) du prince juste et glorieux, le sultan Abd-el-Rahmân-el-Rachyd, souverain du Dârfour et des provinces dépendantes, sultan de contrées au loin et auprès. Le courrier allait au Kaire pour faire renouveler le sceau dont on scelle les ordres souverains, car il n’y avait dans le pays personne qui fût capable de le graver convenablement. Ce nouveau sceau devait porter le nom du fils du défunt, le sultan Mohammed-Fadhl.

Nous étions alors dans les premiers jours de redjeb (cinquième mois de l’année) 1218. — La caravane témoigna sa douleur de la mort du sultan Abd-el-Rahmân. Tous craignaient qu’il ne survînt quelque trouble dans le pays, car le sultan qui venait de mourir était un prince équitable, généreux, aimant la science et ceux qui la possédaient, ennemi juré de l’ignorance et de ceux qui l’entretiennent. Je parlerai plus tard, je l’espère, de sa justice et de sa sagesse.

Nous continuons notre route ; et après cinq jours de marche, nous faisons agenouiller nos chameaux au puits de Zaghâouy, le puits du Natron. De là aux frontières du Dârfour, il y a encore dix jours de route complets[74]. Nous demeurons à Zaghâouy onze jours pour nous réparer, nous reposer, faire paître nos montures, et leur donner la force de franchir l’affreux désert qui nous restait à parcourir. On égorgea dans cette station quelques chameaux, et on en distribua la chair à la caravane. Il nous arriva là des Arabes bédouins du Dârfour, qui nous offrirent du lait de chamelle et du beurre. Nous en achetâmes ce qu’il nous en fallait. Ces Arabes étaient venus à ce puits afin d’y prendre du sel et du natron pour le Dârfour ; car c’est de là qu’ils tirent leur natron et la plus grande partie de leur sel.

Avant de descendre à Zaghâouy, nous expédiâmes un courrier à dromadaire au Dârfour, avec des lettres pour le gouvernement, et d’autres pour les parents des gens de la caravane. Par ces lettres, mes compagnons annonçaient à leurs familles qu’ils arrivaient, et que tous étaient en bonne santé. Moi aussi j’écrivis à mon père une lettre ainsi conçue :

« A mon père, Omar le Tunisien ; que Dieu conserve ses jours ! Amen.

« Je baise vos vénérables mains. Je viens avec la caravane du chef Faradj-Allah, et sous la protection d’Ahmed-Badaouy, votre ami intime. Par amour pour vous, il m’a comblé de tant de bontés que je ne saurais les décrire.

« De la main de votre fils, Mohammed-Omar, petit-fils de Soleymân. »

Le courrier prit ma lettre, et disparut aussitôt.

De tous les voyages que j’ai faits, celui-ci a été le plus agréable et le plus facile. Car, au moment que nous quittâmes Bény-Ady, Ahmed- Badaouy ordonna à ses esclaves d’établir pour moi une sorte de tente sur un chameau paisible, et de la disposer le plus commodément possible pour la route ; ils obéirent, et lui-même me tint par la main jusqu’à ce que je fusse monté, et qu’il m’eût remis la rêne du chameau. Il me fit donner ensuite une zamzamyéh (grande gourde en cuir) pleine d’eau, qu’on suspendit à ma monture. Puis il me dit : « Ce chameau est à toi, tu le monteras quand tu voudras, tu en descendras quand tu voudras ; cette zamzamyéh, tu y boiras quand tu en auras envie ; et quand elle sera vide, ordonne à un de mes esclaves de te la remplir. » Et il enjoignit à tous ses esclaves et serviteurs de se tenir à mes ordres, pour tout ce dont j’aurais besoin. Or, il avait avec lui sept esclaves d’âge moyen, un autre assez jeune, huit domestiques, et soixante-huit chameaux. Parmi ceux-ci, il en avait harnaché huit pour porter l’eau et deux pour les autres provisions. De plus, avant qu’on entrât dans le désert, il attacha à chaque chameau deux outres d’eau. Il avait en outre cinq femmes concubines ; une sixième femme était sa cousine, Sitti-Djamâl, d’une beauté ravissante. Il emmenait aussi un cheval noir, de race Dongolah et d’un très-grand prix, dont la selle était couverte en velours vert ; un esclave particulier le conduisait.

Ahmed avait pour moi toutes les bontés et les attentions d’un père pour son fils. Quand la caravane mettait pied à terre, parfois, je m’endormais fatigué du voyage et assoupi par les balancements du chameau et par la chaleur du soleil. Alors il m’arrangeait pour me procurer un sommeil agréable, et quand était venue l’heure de souper, il m’éveillait doucement ; il demandait de l’eau, me faisait laver la figure et les mains, et rincer la bouche pour me retirer tout à fait du sommeil[75]. Il continua ces prévenances pour moi, jusqu’à ce que nous fûmes heureusement arrivés chez mon père.

Nous quittâmes donc le puits de Zaghâouy, et nous marchâmes dix jours à marche forcée, voyageant au commencement de la nuit, et un peu avant l’aube du jour. Enfin, le onzième jour, dans la matinée, nous touchâmes à Mazroub, qui est un puits situé à l’entrée du premier district du Dârfour. A environ trois ou quatre heures de là, des Arabes étaient déjà venus à nous, avec des outres d’eau et de petites outres de lait.

Nous nous félicitâmes de notre heureux voyage, et nous descendîmes au puits de Mazroub ; nous y restâmes la journée. Au matin suivant, nous marchâmes à peu près quatre heures, et nous arrivâmes au puits de Souwâynéh. Là, nous rencontrâmes le gouverneur de la contrée : c’était le _melik_ Mohammed-Sandjaq ; au Soudan, chaque gouverneur a le titre de _melik_ ou _mek_, c’est-à-dire _roi_. Il gouvernait un district des Zaghâouah (ou Zaghâouides), qui forment une grande tribu. Il avait une assez nombreuse suite, composée d’au moins cinq cents cavaliers. Il salua notre caravane, et nous souhaita un bon voyage... Nous nous arrêtâmes à Souwâynéh deux jours, puis nous partîmes.

Mais alors tout le monde se sépara ; chacun se dirigea du côté de son pays. Car nous avions dans la caravane des groupes de différents endroits. Le groupe le plus considérable était de Kobeih ; plusieurs étaient de Kebkâbyéh ; d’autres, comme Ahmed-Badaouy, mon protecteur, étaient de Sarf-al-Dadjâdj[76] ; d’autres de Chayryéh ; d’autres, de Djédyd-Kériou ; d’autres, de Djédyd-al-Sayl. Chacun prit sa route.

Nous, nous prîmes la direction de Sarf-al-Dadjâdj, et nous allâmes doucement, et à petits pas, pendant près de trois jours. Le quatrième, vers midi, nous descendîmes à l’ombre sous une montagne et près d’un puits, pour laisser passer le moment de la grande chaleur. Là, un grand nombre d’individus vinrent nous féliciter de notre arrivée. Vint aussi Badaouy, fils d’Ahmed, accompagné d’esclaves et de domestiques, et avec des aliments en abondance. Il salua son père, et le complimenta sur son heureux retour. Ensuite, nous dînâmes... Nous restâmes là jusqu’au moment où, le jour commençant à baisser, les feux plus ardents de l’horizon du soir annoncent la prochaine disparition du soleil. Alors on disposa les chameaux, on les chargea, et le _maghreb_ (coucher du soleil) n’était pas arrivé que déjà nous étions sur le dos de nos montures et marchant bon pas. Après l’_éché_ (une heure et demie après le coucher du soleil), nous entrâmes à Sarf-al-Dadjâdj :

« On jette le bâton de voyage ; on se repose avec le plaisir qu’a le voyageur, à son retour, de se délasser et de se rafraîchir les yeux. »

La soirée fut fatigante, à cause du grand nombre de complimenteurs qui affluèrent auprès de nous, et de la foule des entrants et des sortants. Toutefois, Ahmed ne diminua rien de ses attentions pour moi, et rien ne put le distraire de ses soins. Il me fit préparer une hutte à part, y fit placer un lit, les vases et les ustensiles nécessaires, et tout cela sans que je m’en fusse aperçu.

Au matin, je m’habille et j’entre chez Ahmed. Je le vois assis avec un certain air de gravité ; autour de lui étaient ses domestiques, ses femmes esclaves et ses enfants ; il était là en repos, heureux et satisfait. On n’eût pas dit qu’il fût arrivé, d’hier seulement, d’un si long voyage.

Il m’accueille avec bienveillance et amitié. Je lui baise la main, et je m’assieds près de lui. Un moment après, il me dit : « Mon cousin Syd- Ahmed le jeune donne aujourd’hui le repas du retour. Il m’a demandé de t’y faire conduire ; il désire que tu honores leur réunion de ta présence. Si tu te sens dispos, et que tu veuilles lui réjouir l’âme par ton aspect..., cela est à ta discrétion. Je ne veux te gêner en rien. — Je suis tout prêt, » répondis-je. Alors il ordonna à un esclave de m’y conduire. On me reçoit avec empressement ; on me fait mille politesses. Ce fut une journée de fête.

Dans les jours suivants, les voyageurs de Sarf-al-Dadjâdj qui avaient fait partie de la caravane donnèrent successivement chacun un repas ; on m’invita à tous. Ainsi, je fus presque constamment en plaisirs jusqu’à l’arrivée de mon oncle le Sennârien, et à mon départ pour aller auprès de mon père.

Une fois, je revenais d’un de ces festins d’amis, un peu avant la nuit..... J’entre chez moi ;..... j’y vois deux hommes et deux esclaves ; des deux hommes, l’un était bronzé, court, d’un extérieur assez prévenant, habillé avec une certaine élégance ; son teint rappelait la couleur des Abyssins. L’autre était noir, pauvrement accoutré. Je m’assieds, tout surpris de ce qu’ils s’étaient ainsi impatronisés dans ma chambre sans ma permission... Je les vois se faire des signes en me regardant... Puis l’un d’eux se met à dire : « Est-ce bien lui ? — Certainement, c’est lui. » Je ne savais ce qu’ils voulaient. Mais l’homme bronzé me dit : « Es-tu d’ici ! — Non, je viens du Kaire, rejoindre mon père. — Qui est ton père ? — Omar de Tunis. » Alors le noir me dit vivement : « Salue donc ton oncle Ahmed-Zarrouq. » Je salue l’homme bronzé, et aussitôt il me présente une lettre, dans laquelle, après les politesses habituées, je lis ces mots :

« Il m’est parvenu une lettre de mon fils Mohammed ; il m’annonce qu’il a fait voyage avec vous, et que vous avez eu pour lui toutes sortes de bontés et de prévenances. Que Dieu vous en récompense ! C’est là un service que jamais je ne pourrai ni reconnaître assez, ni payer de retour. Jamais il ne me sera possible de vous offrir rien qui l’égale. Toutefois, vous savez que les cadeaux sont d’usage antique ; le Seigneur issu du sang d’Adouân[77], notre Prophète, sur qui soit la bénédiction de Dieu ! recevait les dons des hommes ; il a dit : « Faites-vous des présents, et vous vous aimerez, et l’inimitié s’évanouira de vos cœurs. » Je vous envoie par mon frère Zarrouq deux esclaves de six empans de taille[78], et un poulain alezan. Veuillez les accepter comme un faible présent qui n’est que selon mon rang et non selon le vôtre. Un poëte a dit :

« Un jour que Salomon faisait la revue des oiseaux[79], une huppe vint à lui ; elle portait une sauterelle dans son bec.

« Et elle lui semblait dire : Les présents ne sauraient être que selon le pouvoir de ceux qui les donnent.

« Si on donnait à chaque homme ce qu’il mérite, certes, il faudrait te donner, à toi, l’univers et tout ce qu’il renferme.

« Salut de notre part pour vous, vos enfants, votre famille et tous ceux qui composent votre heureux entourage. »

L’homme bronzé me dit alors : « Va porter cette lettre à Ahmed- Badaouy. » J’obéis. Je communique la lettre et je présente les cadeaux de mon père. Ahmed les considère d’un air satisfait, et dit : « Bénédiction ! ils sont superbes. Je les accepte..., et je les donne à mon fils que voilà. » Et il me désigne de la main. Nous le pressons, moi et mon oncle, de les recevoir. Mais il refuse toute autre forme d’acceptation que celle qu’il vient de prononcer. « Quand je dépenserais toute ma fortune pour ton père, ajoute-t-il, ce serait peu pour reconnaître le service qu’il m’a rendu. » Alors je m’enhardis à lui demander quel était ce service. « Sache, mon enfant, me répond-il, que mes ennemis m’avaient calomnié auprès de Sa Hautesse le sultan. On m’avait accusé de vendre des femmes libres. On avait tourné cette inculpation avec tant d’adresse, on l’avait si bien colorée, que le sultan était resté persuadé de la vérité du fait ; et dans sa colère il s’était écrié : « Un marchand de son rang, possesseur de tant de richesses, se conduire ainsi ! Mieux vaudrait qu’il fût pauvre ! » Puis il me mande devant lui. A peine ai-je paru à ses yeux que son indignation éclate ; et il m’accable de paroles outrageantes. Je demande qu’on vérifie ces imputations ; on refuse ; on ne veut pas entendre un seul mot. On me fait saisir, mettre le carcan au cou, et jetter dans une étroite prison. Mais, grâce à la bienveillante providence de Dieu, ton père était présent à la séance. Nul n’avait osé intercéder pour moi, voyant l’excès de colère du sultan. Ton père s’avance, et, toussant comme celui qui a un discours à entamer, il prononce certaines paroles du Prophète sur le pardon envers les coupables, et il arrive à citer ces mots sacrés : « O vous qui avez la foi, si un malveillant vient à vous avec des paroles de mal, vérifiez-les. » Puis il implore la clémence du sultan pour moi. Le sultan se laisse toucher et ordonne ma mise en liberté. Mon innocence fut reconnue ensuite. Mais si Dieu n’eût pas suscité ton père au moment propice, ma vie, mes biens, tout disparaissait. Quelle œuvre peut être plus belle et plus grande que celle-là ? Quel acte est plus généreux ? La récompense en est entre les mains de Dieu. Pour moi, j’avais longtemps attendu une occasion d’être agréable à ton père ; il ne s’est trouvé que le léger service que je viens de lui rendre. Peut-être est-ce quelque chose en payement d’un peu de ma dette ; mais je ne le crois pas. »

Mon oncle voulut partir le lendemain. Ahmed-Badaouy s’y opposa, et nous restâmes encore trois jours. Au matin du quatrième, j’allai faire mes adieux à Ahmed. Alors il me donna une grande quantité de kharaz[80], ou grains de verroterie dont les femmes du Soudan parsèment et ornent leurs ceintures, et qu’elles appellent _rougâd-el-fâgah_ (le sommeil réparateur). Il m’en donna encore d’autres, d’un prix assez élevé, et dont les femmes se font des colliers ; ces kharaz sont de différentes espèces : il y en avait de ceux qu’on appelle _al-raych_ ; ils sont blancs, allongés, chamarrés de lignes brunes ; on les connaît aussi au Kaire sous le nom de _raych_. Il y ajouta des _mansous_, ou grains d’ambre jaune arrondis, mais un peu aplatis sur leurs axes ; une _ackyq_, ou grain d’agate, globuleux et d’un rouge tendre ; il y en avait de quoi faire plus de deux colliers, et leur valeur dépassait celle de trois femmes esclaves. Il me fit également présent d’un turban neuf de mousseline verte, de _sounboul_, de _mahhlab_[81], d’une grande quantité de santal, puis de trois sortes de parfum, dont se parfument les dames du Soudan. « Distribue cela, me dit-il, aux femmes de ton père. » Ensuite, il égorgea un mouton, et le fit rôtir à la manière du pays appelée _nassys_, pour nous le donner comme viatique (on appelle nassys une grosse pièce de viande, cuite tout entière dans son jus, ou rôtie).

Enfin, il nous fit ses adieux, et nous enfourchâmes nos montures. Mon oncle avait encore avec lui un troisième esclave assez âgé. Moi j’étais à cheval, mon oncle à dromadaire, et l’homme noir sur un âne bon marcheur. Les esclaves allaient devant nous.

Nous voilà donc en route, nous dirigeant vers le lieu même où était mon père, c’est-à-dire vers Aboul-Djoudoul. Aboul-Djoudoul est éloigné de Sarf-al-Dadjâdj de six jours de marche. De Sarf-al-Dadjâdj, nous passons par Kebkâbyéh, pays dont les environs ressemblent beaucoup aux campagnes et villages d’Égypte ; mais il est mieux bâti, mieux fourni, plus riche, plus populeux et plus vivant. Il regorge d’habitants venus du dehors ; les indigènes sont la plupart de riches marchands qui ont un grand nombre d’esclaves dont ils font commerce.

Le dattier croît assez bien à Kebkâbyéh. Le territoire de ce bourg est vaste et découvert, et offre nombre de puits dont l’eau s’élève presque jusqu’aux marges. On y sème en abondance des légumes, tels que bâmyéh, mouloukhyéh, cara[82], bâdindjân (aubergines), concombres longs et courts, oignons, fénu grec, cumin, poivre, habb-richâd[83], toutes plantes qui réussissent là comme en Égypte ; toutefois le poivre a le fruit petit, et dépasse à peine la grosseur d’un grain d’orge. On a aussi là le limon acide.

A peu de distance se trouvent les monts Marrah, qui partagent en deux le Dârfour presque depuis le commencement jusqu’à la fin. Les monts Marrah forment une chaîne presque droite, coupée çà et là de divers chemins qui permettent de la traverser et de la parcourir ; chaque partie a un nom spécial, outre le nom général de Marrah. Les vrais Fôriens d’origine ont leur séjour dans presque toute la longueur de cette chaîne. Ces montagnards répugnent à habiter les plaines ; dans leurs montagnes, ils se croient plus en sûreté pour eux-mêmes et leurs troupeaux. Je décrirai ailleurs les monts Marrah.

A Kebkâbyéh, nous trouvâmes un marché très-fréquenté. Nous y prîmes ce dont nous avions besoin, puis nous partîmes. Nous voyageâmes trois jours le long des monts Marrah ; nous nous arrêtâmes pour la nuit dans un pays dont les habitants, d’un naturel brutal, ont en aversion tous les voyageurs, et surtout ceux qui sont arabes. Nous fûmes là dans une sorte d’embarras, et peu s’en fallut que nous allassions plus loin passer la nuit, tant leur mauvais accueil nous déplut. Cependant, nous n’avions nullement besoin d’eux, car nous étions munis suffisamment de provisions. Tous nous évitaient comme par un instinct de sauvagerie.

De là nous prîmes route en pleine campagne. Nous passâmes une nuit à Târneh ; là nous fûmes bien reçus ; on nous fit faire un repas excellent. Enfin, le sixième jour après notre départ de Sarf-al-Dadjâdj, nous entrâmes dans le village où était mon père, la _commune_ de Djoultou, une des communes du district d’Aboul-Djoudoul.

Nous voyons, à la porte de mon père, des chevaux, des ânes, des domestiques, car il avait alors un certain nombre d’étrangers chez lui. Nous entrons ; de jeunes filles esclaves, des noirs, viennent à notre rencontre, nous saluent, nous félicitent de notre heureuse arrivée. Les hôtes de mon père sortent ; et lui aussitôt s’approche de nous, m’accueille, me témoigne sa joie. Je lui baise la main, et je reste debout devant lui, par respect. Il me commande de m’asseoir : j’obéis ; puis un moment après, il me dit : « Quelles études as-tu faites ? Qu’as- tu appris ? — Le Coran, lui répondis-je, et quelque peu de science. » Ces paroles le réjouirent.

Le lendemain de mon arrivée, mon père donna un grand repas. Il tua plusieurs moutons et un bœuf ; et il fit ses invitations. Nous eûmes beaucoup de convives, et ce fut un jour de joie pour tous. Trois jours après, il nous fit préparer, mon oncle et moi, pour aller sur les degrés du trône, offrir, de sa part, des présents au sultan, à son grand-vizir le cheykh Mohammed-Kourrâ, et au vizir le Fakyh-Mâlik-al-Foutâouy. C’était du Fakyh-Mâlik, comme chef supérieur, que relevait immédiatement mon père, dans tous ses rapports avec le gouvernement. Il était de Foutâ, village de la tribu des Foullân, appelés par les Dârfouriens, Fellâtâ ; il avait la haute main sur tous les vizirs d’origine arabe.

Le sultan Mohammed-Fadhl, fils du défunt sultan Abd-el-Rahmân, était alors très-jeune encore, et les rênes du gouvernement étaient entre les mains de Mohammed-Kourrâ[84]. C’est lui qui avait pris par le bras Mohammed-Fadhl, après la mort du sultan son père, et qui l’avait assis sur le trône du Dârfour. Depuis lors, Kourrâ tenait l’autorité souveraine et gouvernait comme régent du jeune sultan. On disait, dans les conversations publiques, qu’il était originairement sorti des esclaves du palais ; mais le fait était faux ; Kourrâ était de naissance libre. Serviteur dévoué du sultan, il s’était rendu presque indispensable dans le maniement des affaires, et il en portait tout le poids. Du reste, il s’était élevé au vizirat suprême par son mérite et par sa capacité administrative. Tout obéissait à ses ordres dans l’État ; nul n’avait voix au-dessus de lui que le sultan. Que Dieu l’accueille en sa miséricorde ! Kourrâ avait du génie, de la finesse, du courage, de l’audace, de la sagacité dans les affaires ; il savait diriger et conduire tout selon son désir. Son histoire viendra en son lieu, tout à l’heure, avec celle du sultan Abd-el-Rahmân, celle de son fils le sultan Mohammed-Fadhl, et du sultan Mohammed-Tyrâb, frère du sultan Abd-el-Rahmân.

Nous partîmes donc d’Aboul-Djoudoul pour _Tendelty_, qui était alors le siége du sultan, le 1er de châbân 1218. Or, le lieu de résidence du souverain, et tout lieu où le souverain fixe son séjour, est appelé au Dârfour, _Fâcher_.

Nous marchâmes deux jours au petit pas ; dans la matinée du troisième, nous étions arrivés. Nous trouvâmes à Tendelty des flots de peuple, une foule toute remuante d’étrangers qui s’y étaient établis, gens à monture, gens à pied, gens assis et gens se promenant, roulements de tambourins, chevaux en mouvement. Nous entrâmes enfin chez le Fakyh- Mâlik. Il était au milieu de ses serviteurs, des gens de sa suite, des préposés aux affaires publiques, tous rangés autour de lui. Nous approchâmes ; mon oncle le salua. Mâlik l’accueillit avec déférence et politesse. Zarrouq me fit connaître à lui, et alors Mâlik me salua, me sourit avec grâce et d’un air de bienveillance. Mon oncle lui remit la lettre qui lui était adressée, et celles qui étaient pour la cour. Mâlik lut la sienne, nous renouvela ses civilités, et ordonna qu’on nous préparât un lieu pour y déposer nos hardes et nos bagages. Ensuite il nous conduisit chez le cheykh Mohammed-Kourrâ.....

Nous voyons une maison devant laquelle est un nombre considérable de chevaux et de toute espèce de montures. Nous entrons, nous trouvons Kourrâ assis au milieu de son conseil, qui était alors encombré de monde. Les grands de l’État l’entouraient. Kourrâ nous salue, mais il ne savait pas qui j’étais. Il demande alors : « Qui est ce jeune homme ? » Et le Fakyh-Mâlik lui dit : « C’est le fils du chérif Omar de Tunis, le savant qui réside dans le Djoudoul. Il l’a envoyé avec son oncle saluer Votre Excellence. Voilà une lettre de son père. » Kourrâ prend la lettre et la lit ; puis il me fait mille politesses, par honneur pour mon père.

On lui offre ensuite les présents, il les fait porter à son trésor ; il répète maintes fois ses aimables salutations, toujours en rappelant avec distinction le nom de mon père. Il ordonne enfin à Mâlik de nous héberger. Nous nous rendons alors chez le Fakyh. Nous y demeurons trois jours : honneurs, festins, tout nous est prodigué ; nous étions dans le plus parfait contentement. Le quatrième jour, le cheykh Mohammed-Kourrâ nous envoie chercher ainsi que Mâlik. Kourrâ me donne alors un cachemire vert, un djoubbeh vert, un caftan d’indienne, deux belles esclaves et un nègre. Puis il écrit à mon père une lettre dont voici la copie :

« De la part de Son Excellence, celui que le Dieu bon a porté aux honneurs, puisse le bien-être et le bonheur ne jamais s’éloigner de lui ! Le vizir suprême, le cheykh Mohammed-Kourrâ, au maître sublime en sciences, le chérif Omar de Tunis, que sa renommée dure à jamais !... Amen. »

« S’est présenté à nous votre honoré fils, avec votre honorable et distingué frère, apportant vos présents, selon ce qu’expose votre lettre. Nous en avons ressenti la plus vive joie, et cela pour deux raisons : la première, c’est que vous vous trouvez réuni à votre fils ; votre paupière maintenant s’est rafraîchie et couvre tranquillement vos yeux. La seconde, c’est que nous espérons que dès lors vous pouvez vous fixer pour toujours dans notre pays ; et c’est là notre plus ardent désir. Car alors il nous arrivera bénédiction par vous, enfants de la famille prophétique. Nous avons fait à votre fils quelques dons qu’il emporte avec lui. Nous espérons qu’ils seront bien accueillis ; mais notre excuse est en votre complaisance. Veuillez ne pas nous oublier dans vos prières saintes et pures. Salut. Sur vous soit la miséricorde et la bénédiction de Dieu. »

Quant au Fakyh-Mâlik, il me fit cadeau d’une jeune esclave à gorge ferme, et me remit une lettre de sa part pour mon père. Après les compliments d’usage, le Fakyh lui écrivait :

« Votre lettre nous est parvenue, avec votre fils et votre frère. Nous les avons présentés à Son Excellence le cheykh Mohammed-Kourrâ. Dieu sait quelle joie il a ressentie de l’arrivée de votre fils. Vous en jugerez d’ailleurs par la lettre de Son Excellence. Nous, nous sommes heureux en songeant à l’amitié qui nous unit à vous. Quant aux présents du cheykh Mohammed-Kourrâ à votre fils, vous les connaîtrez par votre lettre, et le tout vous viendra en main. Et voilà aussi que nous avons donné à votre excellent fils une jeune esclave à gorge ferme et assise comme un cube, et de l’âge des houris ; elle a pour nom Homaydah. Sans doute vous la verrez d’un œil de plaisir ; c’est du moins mon espoir. Salut. »

Nous nous en retournâmes joyeux et contents. Notre arrivée réjouit mon père.

Nous restâmes en repos chez lui, le mois de ramadhân. A la fin du mois, mon père se rendit au Fâcher, pour saluer le sultan. Il y rencontra le cheykh Mohammed-Kourrâ ; il lui demanda la permission d’aller à Tunis pour voir sa mère et ses deux frères, et se réunir à eux avant la mort de sa mère. Il ajouta qu’il me laisserait au Dârfour ; car le pays où résidait mon père était une sorte de fief que lui avait confié le sultan Abd-el-Rahmân, quelque temps avant sa mort. D’abord, ce prince lui avait assigné, comme direction, le territoire de Guerly, mais mon père avait ensuite refusé d’y rester, parce que les habitants ont un idiome particulier, et qu’ils n’ont aucune connaissance de l’arabe. Le sultan le plaça donc dans le domaine où il était quand j’arrivai. Là, l’étendue des terres mises sous son inspection comprenait trois villages : celui de Djoultou, où était notre maison, celui de Dabbah et celui d’Oum- Bâoudhah. Il fut convenu, entre mon père et le cheykh Kourrâ, que je serais colloqué dans cette contrée, à la charge par moi d’en percevoir les impôts, et de la faire cultiver, partie à mon profit.

Kourrâ, après avoir reçu de mon père la promesse qu’il reviendrait au Dârfour, lui permit de partir. Il écrivit des lettres pour les chefs des provinces par où il devait passer, leur intimant l’ordre de lui fournir tout ce dont il aurait besoin, et de le faire accompagner par des cavaliers qui l’escorteraient jusqu’aux lieux où il n’aurait plus rien à craindre. Mon père fit ses adieux à Kourrâ ; puis il revint à nous tout occupé de son voyage ; il se prépara ensuite à partir le plus tôt possible... Il vendit tous ses cotons ; il en avait une quantité assez considérable, au delà de cent quintaux ; car il en avait semé une portion de terre de plus de vingt _feddâns_, mesure du feddân d’Égypte. A l’époque de la maturité parfaite du coton, il en recueillait tous les jours quatorze _rykah_. Le rykah, en langage fôrien, est ce qu’on appelle en Égypte la _couffe_, qui, remplie de grains, contient cinq _roub_ égyptiens.

Mon père fit argent de tout ce qu’il possédait, même de sa bergerie de menu bétail, de ses bœufs et de ses ânes. Il prit avec lui ses femmes esclaves, ses noirs, et tout ce que j’avais reçu d’Ahmed-Badâouy et de l’ab-cheykh[85] Mohammed-Kourrâ. Il ne me laissa qu’une esclave qui avait des taies aux yeux, et appelée Farhânah, deux noirs avec leurs deux femmes, un âne et un dromadaire malade. Il me laissa aussi une de ses femmes, appelée Zohrah, et la femme de son frère ; chacune d’elles avait une fille. Il vendit ses fosses de grains[86], excepté une seule, qu’il m’abandonna. Il me remit ensuite le contrat de donation de la partie de terres que lui avait cédée le sultan Abd-el-Rahmân. En voici la copie :

« De la part du sultan très-grand, refuge et conseil de tous, le plus illustre sultan des peuples arabes et des peuples non arabes, roi du col des nations, sultan des deux terres et des deux mers, serviteur des deux illustres Villes Saintes, mettant sa confiance en l’aide du Souverain qui a créé les hommes et les ressuscitera, le sultan Abd-el-Rahmân-el- Rachyd, à leurs Excellences les Rois, Gouverneurs, Charâty et Ramâlidj, aux enfants des sultans, aux percepteurs d’impôts et de douanes, à tous les peuples des États du sultan des Arabes et du Soudan[87]...

« Le susdit sultan, rempli de prospérités qu’il verse sur les hommes, plein de puissance, le Triomphant, le Vainqueur, a honoré de ses bienfaits le savant schérif Omar le Tunisien, et lui a donné une partie de terre dans le district d’Aboul-Djoudoul, et renfermant trois villages, Djoultou, Dabbah, et Oum-Bâoudhah, selon l’étendue qui leur est connue et les limites qui leur sont fixées, d’après la démarcation faite par le roi Djauhar au roi Khamys-Armân. Que nul opposant ne lui cherche opposition, et que nul discutant ne lui cherche discussion dans toute l’étendue de mes États et surtout parmi les percepteurs d’impôts du blé. Qu’il y soit maître absolu, de quelque manière qu’il veuille exercer son autorité. Nous lui avons fait ce don en vue de Dieu Très- Haut, dans l’intention d’en recevoir récompense dans la demeure de la résurrection. Que personne, soit des grands, soit du peuple, ne lui fasse opposition et réclamation. »

Mon père chargea ses bagages, emmena ses esclaves, son sérail et son frère, partit, et me laissa à sa place.

Mais au mois de Redjeb 1219, l’ab-cheykh Mohammed-Kourrâ fut tué dans un combat à la suite d’une révolte dans laquelle il fut poussé malgré lui, et qu’il fut obligé de soutenir par les armes contre le sultan Mohammed- Fadhl. Elle fut amenée par les ennemis de Mohammed-Kourrâ. Ils suscitèrent l’inimitié du sultan contre lui par leurs menées et leurs calomnies. Ils firent entendre à Fadhl que Kourrâ pensait à lui ôter des mains l’autorité souveraine, pour la remettre entre les mains de son propre frère Bâcy-Aouâdh-Allah[88]. L’atmosphère se rembrunit alors entre le sultan et l’ab. Le sultan et les siens cherchèrent à se saisir de Kourrâ ; mais ils ne purent y parvenir. Le cheykh, avec ceux qui lui étaient dévoués quitta la demeure qu’il avait assez près de celle du sultan, et alla en habiter une autre qu’il avait un peu plus loin, mais toujours dans Tendelty, le Fâcher actuel. Le sultan fit dire à Kourrâ de revenir à sa demeure première. Le cheykh refusa.

Fadhl, ne pouvant s’emparer ni de lui, ni de ses partisans, et se voyant ainsi trompé dans ses vues, aposta des soldats pour l’empêcher d’aller prendre de l’eau au lac situé au milieu de Tendelty. Pendant trois jours, Kourrâ envoya chercher de l’eau jusqu’à Djédid-al-Sayl. La soif se fit sentir parmi les partisans de Kourrâ. Ils lui dirent alors : « Nous avons soif, et nous manquons d’animaux et d’outres pour aller prendre l’eau dont nous avons besoin. Conduis-nous à un autre endroit, où nous puissions avoir à boire, ou bien donne-nous un moyen quelconque d’avoir de l’eau ici. »

Kourrâ monte alors à cheval avec sa troupe, et se rend au lac. Mais il y trouve une garde du sultan assez nombreuse et commandée par le mâlik ou roi Mohammed-Delden, fils d’une tante de Fadhl. Kourrâ le tue et fait de sa troupe un carnage épouvantable. Les partisans du sultan, à cette nouvelle, marchent contre Kourrâ. Un combat violent s’engage ; le parti du Trône est mis en déroute ; c’était le jeudi à midi. Mohammed-Fadhl, effrayé, s’enfuit à Djédid-al-Sayl. Ce jour-là fut terrible pour le sultan et pour son parti ; car le carnage dura jusqu’au soir.

Ensuite, le cheykh Kourrâ descendit avec ses troupes sur un des flancs de l’étang. Le sultan vint camper en face, à l’autre bord, et resta ainsi jusqu’au lendemain matin. Pendant la nuit, Kourrâ chercha qui des siens avait succombé. Il trouva parmi les morts son frère Bâcy-Aouâdh- Allah. Kourrâ, affligé, s’écria alors : « Pour qui combattrai-je maintenant ? Voilà mon frère mort, lui qui pour moi était ce que j’avais de plus cher au monde ! »

L’ab-cheykh Mohammed avait dans son parti, Bâcy-Tâhir, le fils du sultan Ahmed-Bakr, et oncle de Mohammed-Fadhl, et il l’avait proclamé sultan. Par ce moyen, il avait prévenu de son côté la défection des Fôriens qui avaient soutenu sa révolte. Car il est de coutume, au Dârfour, de ne reconnaître le sultanat qu’entre les mains d’un individu qui soit de la famille royale et de la maison des sultans.

Kourrâ, désolé de la perte de son frère, dit enfin à ceux qui l’entouraient : « J’ai horreur de la vie. Demain, gardez-vous de combattre quand vous m’aurez vu pénétrer au milieu de la mêlée ; songez seulement à vous conserver. » Cette résolution une fois connue, tous ceux de son parti qui ne lui étaient pas attachés par les liens du sang ou par les liens de l’amitié et du dévouement désertèrent pendant la nuit, et il ne lui resta guère que mille et quelques individus.

Au matin, les tambourins du combat donnent le signal de l’attaque. Les troupes du sultan montent à cheval ; Kourrâ monte à cheval avec sa suite. On le fait pénétrer au centre de la bataille. L’affaire s’engage vivement. Kourrâ plonge au milieu des troupes de Mohammed-Fadhl, rompt leurs lignes : personne ne le séparait plus du sultan ; s’il veut, il le tue. Mais il se rappelle les bienfaits qu’il a reçus du père de Fadhl, et il retient son bras. Il s’arrêta un moment devant Fadhl... « Tu écoutes, lui dit-il, les calomnies qu’on te porte contre moi ! Voilà comme tu récompenses mes services !... » Le sultan, effrayé, tremble ; il voudrait fuir ; il crie à sa troupe : « Le voilà ! il va me tuer ! » De tous côtés on se précipite sur Kourrâ, on l’entoure, comme l’anneau entoure le doigt. L’ab, ne voyant ni ressource ni salut, se bat comme un lion, et égorge une foule de braves. Il est couvert de blessures plus ou moins graves, mais il n’y fait aucune attention. Les défenseurs de Fadhl craignaient que quelqu’un de la suite du cheykh ne vînt à son secours et le sauvât de leurs mains, bien que toute sa troupe fût assez éloignée et l’eût laissé seul...

Il combattit ainsi près d’une heure. Les gens du sultan, voyant qu’ils n’en pouvaient venir à bout, coupent les jarrets de son cheval. Kourrâ tombe, et, trop pesant, il ne peut se relever ; car il avait une double cuirasse de mailles en fer. On court en masse sur lui ; tous à coups de lance et de sabre se ruent sur lui comme des chiens sur leur proie. Il est tué ! La miséricorde de Dieu sur lui !

On le dépouille... il était frappé de plus de cent blessures, coups de sabre ou de pointes de lance.

Le fils de sa femme[89], appelé Chylfout, accourt, espérant le trouver encore vivant, et le débarrasser des mains de l’ennemi... Kourrâ avait succombé. Chylfout tire son sabre, plonge sur l’ennemi, renverse nombre de braves, en leur criant : « Allons ! le talion ! Payez-moi le talion de Kourrâ. » Enfin, on s’amasse sur lui, et il est tué, après avoir abattu plus de vingt cavaliers.

Telle fut la fin du cheykh Mohammed-Kourrâ. Je vais dire en quelques mots quel fut son commencement, et comment il s’éleva aux honneurs. J’exposerai en même temps ce que j’ai appris d’hommes véridiques, et de plusieurs vieillards, sur les sultans du Dârfour.

Le sultan Mohammed-Fadhl était fils du sultan Abd-el-Rahmân, fils du sultan Ahmed-Bakr.

Ahmed-Bakr avait sept fils : Omar, Aboul-Kacim, Ryz, Ryfâ, Tyrâb, Tâhir, et Abd-el-Rahmân, surnommé El-Yatym ou l’Orphelin, parce qu’à la mort de son père, il était encore dans le sein de sa mère. Quand Ahmed-Bakr vit approcher l’heure de sa mort, il assembla près de lui les grands de l’État, et déclara, comme dernière volonté, qu’il entendait que le sultanat passât alternativement à chacun de ses fils, à mesure que l’aîné de chacun mourrait. Il établit, de plus, que nul des enfants de ses sept fils ne régnerait avant que tous les sept ne fussent morts.

En conséquence, Omar eut le premier l’empire. Il régna sept ans, et fut tué dans une guerre qui s’alluma entre lui et le sultan Mohammed- Djaoudeh, sultan du Dâr-Seleyh ou Soulâyh, connu aussi sous les noms de Dâr-Wâday et de Dâr-Bargou[90].

Après Omar, son frère Aboul-Kacim gouverna. Il resta sept ans au souverain pouvoir, et fut tué aussi dans une bataille qu’il livra au sultan du Dâr-Bargou. Mohammed-Tyrâb lui succéda. Il eut la guerre en horreur, et resta chez lui, occupé à gouverner, pendant trente-trois ans. Il fut appelé _Tyrâb-Ardh-el-Châm_[91]. Il aimait la grosse joie et les amusements, et était recherché dans sa parure. Pendant les jours de son règne, il y eut fertilité, paix et tranquillité, et les denrées furent à bas prix. Mais, sur la fin de sa vie, il fut détesté, à cause des vexations extravagantes de ses enfants, qui étaient au nombre de plus de trente, sans compter les filles.

Ses fils étaient sans cesse à cheval à rôder par tout le Dârfour. Toutes les fois qu’ils entendaient parler de quelque chose de précieux ou d’agréable, ils l’enlevaient à celui qui en était possesseur. Ils accablaient les Fôriens de pénibles corvées, et personne n’osait rien dire. Ce fut au point qu’un de ces princes, appelé Moucâed, tout bouffi de vanité, d’orgueil et d’insolence, et craignant de faire une chose vulgaire en montant à cheval, montait à dos d’hommes. Ainsi, rencontrait-il un jeune homme, il ordonnait de le saisir de suite, lui montait sur le dos, et le faisait marcher jusqu’à ce qu’il l’eût fatigué. Il fit d’assez longs voyages, non pas à cheval, ou bien à âne, mais à dos d’hommes, qu’il faisait relayer jusqu’au terme auquel il voulait atteindre. Quand il ne trouvait personne du peuple à son gré pour remplir cette corvée, il montait des gens de sa suite.

Les Dârfôriens portèrent plainte enfin au sultan, qui refusa de les croire et d’accueillir leurs réclamations. Plusieurs fois, à ce sujet, il entra en colère. « C’est vraiment chose étonnante ! disait-il alors ; un pays comme celui-ci, ne pas supporter mes enfants ! Pour la moindre chose qu’ils font, on vient se plaindre à moi ! » Les habitants alors renoncèrent à toute récrimination, et confièrent leur cause au Dieu de grandeur et de gloire.

Tyrâb distribuait les hauts emplois aux parents de ses femmes ; c’est parmi eux qu’il avait pris tous ses vizirs.

L’aîné de ses fils s’appelait Ishâq. Il était brave, inspirait le respect et la crainte, était intelligent, mais avide de richesses et enclin à la tyrannie et à la méchanceté. On l’appelait aussi le Khalife, parce que son père l’avait désigné pour son khalife ou successeur, et lui avait lui-même appliqué ce surnom. Tyrâb lui avait constitué une cour et un entourage royal comme à lui-même, avec un même nombre de vizirs. Tout fils d’un vizir de Tyrâb était attaché, par ordre du sultan, à Ishâq, comme vizir du même degré que son père auprès du sultan. Les choses demeurèrent ainsi pendant assez longtemps, c’est-à- dire jusqu’à ce que Tyrâb partit pour le Kordofâl[92], et laissa Ishâq au Dârfour, comme nous le dirons bientôt.

Tyrâb aimait aussi la débauche et les plaisirs. Souvent de jeunes garçons et de jeunes filles jouaient ou dansaient ensemble en sa présence ; et lui aimait à les regarder. Un jour, une troupe de Birguides (ou Birckides) vint au Fâcher. Les Birguides, qui forment une tribu assez considérable au Dârfour, ont une danse connue sous le nom de la danse _tendéguéh_. Leur habitude est, lorsqu’ils sont fatigués de danser, d’aller par couples, fille et garçon ensemble, s’asseoir à l’écart. Après donc qu’ils eurent dansé devant le sultan, ils allèrent s’asseoir deux par deux. Alors un des danseurs dit à sa jeune fille : « Voudrais-tu de moi pour mari ? — Oui, mais que me donneras-tu pour douaire ? — Hé ! je suis pauvre !...... Je ne vois rien de plus précieux à te donner que mon vis-à-vis que voilà. » Et il montrait le sultan, qui était assis en face d’eux. — « Très-bien ! dit la danseuse, j’accepte... » Or, Tyrâb observait leurs signes ; il les appela. Quand ils furent près de lui, il voulut savoir ce que signifiaient leurs gestes. Le jeune homme lui dit : « Je demandais à mon amie, que vous voyez, s’il lui plairait de se marier avec moi. Elle y consent, mais elle veut un douaire ; et je lui répondais à cela : Je ne vois rien de plus précieux à te donner, que mon vis-à-vis que voilà, et je vous montrais. » Tyrâb trouva cette forme de don assez singulière, et ajouta : « Veut-elle de moi pour douaire ? — Certainement, dit le jeune homme. » Alors le sultan dit à la danseuse : « Me permets-tu de prendre un remplaçant, et de te payer une rançon ? — Très-volontiers, répondit- elle, j’y consens, j’accepte. » Tyrâb envoie chercher le père de la jeune fille, la demande en mariage, fait faire le contrat avec le danseur, et donne pour douaire à la fiancée deux belles esclaves, et au fiancé un esclave noir. De plus, il leur fait assurer de quoi vivre. Certes, c’est là un trait frappant de générosité ; car est-il rien de plus beau que de rapprocher ceux qui s’aiment, et de les unir par un lien pur ?

On attribue un fait analogue à Abou-Bekr. Pendant son khalifat, souvent il rôdait de nuit dans la brillante Médine, afin de connaître par lui- même le véritable état du peuple, et de découvrir qui était victime de vexations, et qui vexait ses frères. Dans une de ses tournées, il entendit, de la rue, une jeune esclave chanter ces vers :

« Hélas ! je l’ai aimé avant qu’on ne me déchirât mon tamymah[93].

« Dans sa marche, il se balance comme la branche flexible.

« Et l’éclat de son visage ! il est beau comme l’éclat de la pleine lune.

« Comme elle, il disparaît et reparaît ; c’est un rejeton du sang de Hâchim[94]. »

Abou-Bekr frappe à la porte et dit à cette fille : « Qui est celui que tu aimes ? — Pars d’ici, répond-elle aussitôt. — Il faut que tu me dises qui tu aimes. — Par le nom du Prophète aujourd’hui dans le tombeau, éloigne-toi d’ici. — Par le nom de Dieu, je ne sors pas que tu ne m’aies déclaré quel est celui qui a ton amour. » Alors elle pousse un profond soupir et dit : « Une flamme malheureuse me consume ; le trouble est en moi ; j’aime Mohammed, fils de Kâcim. — Mais es-tu libre ? — Non, non, je suis esclave. — De qui ? — D’un tel, » qu’elle lui nomma. Abou-Bekr part. Au matin, il s’informe de ce Mohammed, fils de Kâcim, et il apprend qu’il est en expédition dans l’Irâk. Aussitôt il envoie un exprès au maître de la jeune fille, la lui achète et la fait conduire à Mohammed, fils de Kâcim, à qui il écrit toute l’aventure ; et il ajoute : « Mon fils, combien de cœurs malades sont morts pour des femmes, et combien de cœurs vierges sont tombés en langueur ! »

Voici une autre anecdote à peu près semblable à celle qui précède.

Soleymân, fils d’Abd-el-Mâlik, fils de Marouân, était d’une extrême jalousie ; parfois il fit mettre à mort des individus qu’il soupçonnait seulement d’avoir jeté sur quelqu’une de ses concubines un regard de convoitise.

Une fois, il fit venir chez lui un chanteur. C’était de jour. Il fit asseoir ce chanteur en bas de son lit, et lui dit de chanter. Lui, s’étendit sur son lit, et une jeune esclave l’éventait, car il faisait très-chaud. Soleymân fut pris de sommeil. Par hasard, le chanteur lève la tête ; il voit le khalife endormi, et la jeune fille qui agitait l’éventail. Il fixe ses regards sur elle, et elle paraît à ses yeux avoir l’éclat du soleil à la quatrième heure du jour. Il se trouble, mais il n’ose lui parler ; le khalife est là. Des larmes d’amour roulent entre ses paupières ; le feu de la passion bouillonne en lui ; il prend un papier, et il lui écrit ces deux vers :

« Je t’ai vue en songe ; tu étais près de moi ; je humais la fraîche salive de tes lèvres.

« Oui, oui, nous avons passé la nuit ensemble dans un seul lit. »

Il jette le papier à la jeune fille ; elle le prend, le lit et y écrit ces autres vers :

« Tu as bien vu ; tout ce que tu espères, tu l’obtiendras, dût mon jaloux avoir le nez traîné dans la poussière.

« Oui, tu passeras la nuit entre les _chevillères_[95] de mes pieds et les bracelets de mes mains ; tu viendras sur mes lèvres et dans mes bras.

« Nous serons les premiers amants qui auront été unis en dépit du sort et malgré un jaloux. »

Elle jette le papier au chanteur. Le khalife l’attrape au vol... il le lit... ses yeux s’enflamment, il va éclater de fureur. « Quel motif vous a inspirés ? Est-ce une amitié ancienne ? est-ce l’amour qui de ce moment vient vous enivrer ? — Par le ciel ! c’est amour de ce moment : nulle parole ne nous liait. » Et des larmes de crainte tombent de leurs yeux... Le khalife s’attendrit ; puis, se tournant vers le chanteur : « Prends-la... mais ne reparais jamais devant moi. »

Le sultan Tyrâb, comme nous l’avons déjà dit, vécut très-longtemps. Il eut un grand nombre de femmes et de concubines. Aussi vit-il ensemble plus de trente de ses fils pouvant monter à cheval. Il avait de plus un certain nombre de filles et d’enfants en bas âge.

Le cheykh Mohammed-Kourrâ était à peine pubère, quand il entra au service de ce prince. Le sultan le mit dans les kôrkoa ou lanciers. Les kôrkoa sont des sortes de satellites armés de lances, et qui marchent derrière le sultan lorsqu’il monte à cheval, ou lorsqu’il est en son conseil et qu’il donne ses audiences. Mais ils ne sont pas exclusivement affectés à la garde du prince. Les _rois_ et les gouverneurs ont aussi de ces kôrkoa pour suppôts, et pour les accompagner lorsqu’ils sortent à cheval, ou qu’ils sont à traiter et juger les affaires. Aux yeux du peuple, leur présence donne à l’autorité un relief imposant ; elle relève la grandeur et la majesté du chef de l’État.

Kourrâ resta un certain temps dans ce corps d’élite, et il y donna des preuves d’une grande sagacité. Tyrâb le prit en affection, et le plaça au service du Soum-yn-Dogolah, c’est-à-dire, au Dourâ[96] de la famille impériale. Les officiers employés au Soum-yn-Dogolah sont des hommes de confiance dont la fonction est d’exécuter les ordres de leur chef particulier, et surtout de remplir les missions secrètes. Ce chef particulier du Soum-yn-Dogolah a une bien plus grande considération que le chef des kôrkoa.

Kourrâ, dans sa nouvelle position, sut se rendre indispensable ; généralement Tyrâb n’appelait et ne consultait que lui. Kourrâ s’attira bientôt la jalousie de ses collègues ; un jour, un d’eux alla dire au sultan : « Kourrâ est un traître et un fourbe. Je le vois chaque jour avec une de vos concubines, qui lui fait passer les meilleurs mets du palais. » Le sultan, transporté de colère, promit de se venger. Kourrâ eut nouvelle de cette dénonciation.

Il prend un couteau, s’enferme seul dans une hutte, et de sa propre main il se coupe toutes les parties sexuelles. Puis il court se présenter au sultan qui était dans une hutte voisine, et les jette devant lui. « On m’a accusé de te trahir, dit-il, parce que j’avais _cela_... Les voilà, je viens de les couper. J’espère que désormais mon prince n’aura plus de doute sur moi. » Et il tomba évanoui. Le sultan, tout ému, ordonne de le traiter et de le soigner avec la plus grande attention.

Quand Kourrâ fut guéri, Tyrâb le confia à l’émyn Aly-Ouad-Djâmi[97], un des premiers vizirs, et le lui recommanda avec le plus vif empressement. « Prends ce jeune homme avec toi au Dourâ, lui dit-il. Aie pour lui toutes les attentions possibles ; traite-le honorablement, et garde-toi bien de lui laisser apercevoir le moindre signe de dédain ou de hauteur. J’espère qu’il sera un jour digne de te remplacer... » Le vizir reçut Kourrâ avec quelque répugnance ; toutefois, il lui assigna au Soum-yn- Dogolah une fonction correspondante à la considération dont le nouvel eunuque jouissait auprès du sultan.

Kourrâ resta ainsi quelque temps. Il était sans cesse à la porte de son maître, et toutes les fois que l’émyn appelait quelqu’un du Soum-yn- Dogolah, Kourrâ lui répondait ; souvent même nul autre que lui n’était présent. Le vizir lui confiait une foule d’affaires, qui toujours se terminaient de la manière la plus avantageuse et la plus parfaite. Aly- Ouad-Djâmi se trouva ainsi forcé de lui accorder son amitié ; car il le voyait suffire à tout. Il le nomma enfin chef des gardes du Soum-yn- Dogolah. Cette nouvelle position donna un nouveau relief à Kourrâ ; il avait le service entier du Dourâ entre les mains, et tout y obéissait à ses ordres. Du moment qu’il fut élevé à ce poste, il s’acquitta de ses devoirs avec plus de zèle que jamais. Il restait constamment attaché à la porte de son maître.

L’émyn était d’une paresse et d’une indolence extraordinaires. Par suite de son incurie, on préparait, pour le dîner et le souper, un nombre incroyable de mets et sans qu’il en eût connaissance. On ne lui servait, pour lui et pour ceux qui étaient avec lui, que ce qu’il fallait pour le repas ; le reste était distribué à tort et à travers ; et plusieurs des plats retournaient intacts aux femmes qui les avaient préparés. Mohammed-Kourrâ réforma le mode de dispensation de ces mets surabondants. Ainsi il envoyait chaque jour des serviteurs chez les individus de la suite de son maître, s’informer du nombre d’hôtes que chacun avait chez soi. Ces serviteurs venaient ensuite lui rendre compte de leurs enquêtes, et lui désigner quels étaient ceux qui avaient des étrangers à traiter.

Quand on apportait les mets, il en choisissait ce qu’il y avait de meilleur pour l’émyn et ceux qui mangeaient avec lui ; puis il en distribuait aux domestiques ce qui leur était nécessaire, le reste était réparti au dehors entre ceux qui avaient chez eux des hôtes ou étrangers, chacun recevait de ces mets selon son rang, sa richesse, et sa considération et sa science. Mais Kourrâ enjoignait à ceux qui les distribuaient de dire toujours : « L’émyn vous envoie ceci pour votre repas. » Cependant l’émyn ne savait rien de tout cela ; et tous témoignaient publiquement leur reconnaissance, et faisaient l’éloge d’Aly-Ouad-Djâmi. Lorsqu’ils venaient chez lui, ils « lui disaient : Que Dieu vous récompense ! vous nous avez honorés d’un repas excellent... Nul ne vous peut être comparé pour la manière sage et intelligente dont vous servez le sultan. »

Et le vizir, surpris, se disait : « Tous ces gens-là me comblent de louanges ; tous me répètent : « Vous nous avez envoyé de quoi faire un repas excellent ; » En vérité, je ne sais comment cela se fait. » Il ignorait qui était cause de ces félicitations et de ces remercîments : il chercha à le découvrir.

Un soir qu’il sortait du harem pour passer à son divan, il aperçoit Kourrâ distribuant les mets. Il s’arrête et se cache. Bientôt il l’entend demander aux serviteurs : « Combien y a-t-il d’étrangers chez le roi un tel ? — Il y en a tant. — Alors portez-lui tant de plats, et n’oubliez pas de lui dire : « L’émyn vous envoie ce souper. » Il répartit ainsi une grande partie de ce qu’il y avait de mets préparés. Alors le visir dit : « Voilà d’où vient le fait. » Et il s’attacha de plus vive amitié à Kourrâ, le combla d’égards et l’éleva encore en dignité. Il l’établit roi des kourâyât, c’est-à-dire, en style du Dârfour, directeur ou intendant supérieur des chevaux et de tous les serviteurs de la cour ; c’est une des principales dignités fôriennes. En style d’Égypte, ce ne serait que la fonction de chef des sâys ou palefreniers.

Mohammed-Kourrâ resta ainsi avec l’émyn Aly, et conserva ce poste jusqu’à ce que ce vizir partit pour le Kordofâl avec le sultan Tyrâb. Le cheykh Kourrâ l’accompagna.

Causes de l’expédition du sultan Mohammed-Tyrâb pour le Kordofâl. — Mort de Tyrâb.

Des hommes dignes de foi, et connaissant parfaitement la généalogie des princes fôriens, m’ont raconté que le sultan Saloun, appelé aussi Soleymân, et le premier aïeul des sultans du Dârfour proprement dit, avait un frère nommé Mouçabbâ[98]. Ils se partagèrent le royaume, c’est- à-dire le Dârfour et le Kordofâl, qui, primitivement, formaient un seul gouvernement. Soleymân prit le Dârfour, et Mouçabbâ le Kordofâl, et ils se promirent par serment de ne jamais rien tenter l’un contre l’autre. Cet état de paix leur survécut jusqu’à l’époque du sultan Mohammed- Tyrâb.

Le Kordofâl était alors gouverné par un des descendants directs de Mouçabbâ, le sultan Hâchim, prince audacieux, entreprenant, aimant les dangers et les périls. Il fit de nombreuses incursions chez les Touroudj, chez les Arabes nomades, voisins du Dârfour, et acquit ainsi de grandes richesses. Il avait organisé une troupe de dix mille noirs armés, et un nombre assez considérable de soldats de différents pays, tels que Dongoliens, Châydjiens, Kabâbych, Arabes Rézeygât[99]. Quand il se vit ainsi à la tête de forces imposantes, il conçut le projet de s’emparer du Dârfour. Il consulta à cet égard les grands de sa cour, qui lui conseillèrent d’envoyer çà et là des détachements de maraudeurs en avant-garde sur les limites du Dârfour, pour en affaiblir et piller les habitants. Il devait, quelque temps après, se mettre lui-même en campagne.

Il agréa cet avis, et, en conséquence, il dissémina des escouades de pillards sur la ligne limitrophe du Dârfour. Ils tuèrent des hommes, firent des prisonniers, et s’emparèrent d’un butin considérable.

Alors Tyrâb écrivit à Hâchim : « Mon cher cousin, tu envoies des pillards sur les confins de mon pays ; cependant tu sais l’amitié qui nous lie, et rien de ma part n’est venu la troubler. Tu sais aussi que ceux dont tu enlèves les biens sont des musulmans, des adorateurs du Dieu unique ; et cette conduite n’est justifiable auprès de personne au monde. Jamais homme sage et intelligent n’agirait de la sorte. Quand cette lettre t’arrivera, arrête ces hostilités ; car, tu le sais, l’injuste trouve toujours son précipice. Adieu. »

Au reçu de cette lettre, Hâchim prit plus d’orgueil et de fierté, et anima encore davantage ses pillards à la maraude. Le sultan Tyrâb comprit alors que s’il ne marchait contre Hâchim, et ne le réduisait au néant, il n’avait que malheurs à attendre, et qu’il verrait bientôt son pays ruiné. Il fit donc ses préparatifs de guerre et se disposa à partir.

Tel fut le motif apparent de la guerre ; mais le motif secret et réel était celui-ci : il savait que le peuple était mécontent de lui et ne voulait pas du gouvernement d’aucun de ses fils. De plus, la plupart des grands, qui avaient juré au sultan Ahmed-Bakr, à son lit de mort, de laisser arriver successivement au sultanat ses sept fils, les oncles des enfants de Tyrâb, existaient encore, et pouvaient exiger l’exécution des dernières volontés du prince. Tyrâb, enfin, songeait aux vexations exercées par ses fils, et il avait intention de tester en faveur de son fils aîné, Ishâq le khalife, dont nous avons déjà parlé. Il profita donc de la circonstance actuelle et des motifs de guerre que lui présentait Hâchim ; il affecta une indignation extrême, et dit hautement à son conseil que lui-même se chargerait de conduire l’expédition. L’émyn Aly, ou tout autre vizir, aurait suffi pour soutenir la guerre et parer aux dangers qu’elle pouvait entraîner ; mais il voulait partir et prendre avec lui les fils et petits-fils du sultan Ahmed-Bakr et des autres sultans, et les lancer dans les combats, espérant les y voir périr, ainsi que les anciens vizirs qui auraient pu refuser la concession du souverain pouvoir à Ishâq. Il voulait, par suite, livrer entre les mains de son fils le pays, les trésors de l’État, les troupes, et, de plus, avoir lui seul la gloire de mener à fin cette guerre.

Il rassembla donc les fils de la famille d’Ahmed-Bakr et les premiers vizirs, et fit rester au Dârfour, avec Ishâq, les enfants de ces vizirs, chacun ayant, auprès du khalife, la même dignité qu’avait son père auprès du sultan.

Tyrâb partit ensuite ; mais, bien qu’il eût tenu cachées ses intentions, on les découvrit. Un poëte a dit :

« Quelque esprit et quelque adresse que mette l’homme à dérober sa pensée aux yeux des autres, on l’aperçoit toujours. »

Tyrâb obtint des résultats contraires à ses espérances ; la conséquence de cette expédition fut que son fils Ishâq fut tué ; et ainsi, toutes ses prévisions avortèrent complétement. La bénédiction du ciel soit sur l’auteur de ces vers :

« Abandonne-toi à la bonté de Dieu, elle ne te laissera jamais dans l’embarras.

« Toutes les fois que je me suis jeté dans quelque affaire difficile, la Grâce divine m’a dit : « Ne t’inquiète de rien. »

« Confie-moi tes espérances ; je suis meilleure que toi pour toi. »

Et aussi, pour exprimer les caprices hostiles des événements, le poëte El-Moutanabby a dit :

« L’homme n’obtient pas toujours ce qu’il désire ; que de fois les vents viennent souffler tout autrement que ne le demande son navire ! »

A la nouvelle de l’approche de Tyrâb, Hâchim s’enfuit avec sa suite et sa famille. Il alla chercher asile chez le roi de Sennâr, et se fixa chez lui. Tyrâb entra dans le Kordofâl sans coup férir. Il envoya les différents corps de ses troupes jusque sur les extrêmes limites du pays, soumit tout à sa discrétion, enleva d’immenses richesses, et réduisit le peuple au silence. Il resta là jusqu’à l’année suivante. Alors ses troupes et sa suite, fatiguées de leur long séjour au Kordofâl, lui demandèrent de retourner au Dârfour. Quant à lui, il voyait avec peine qu’il n’avait pu satisfaire ses désirs relativement aux enfants des sultans qu’il avait emmenés avec lui ; mais il dissimula son mécontentement, et il dit aux grands de sa cour : « Comment partir ? Hâchim, vous le savez, s’est réfugié chez le mek de Sennâr, et ce mek lui prépare une armée pour marcher contre nous. Si nous nous retirons, il croira, quand il reviendra ici, que la peur nous aura fait prendre la fuite ; et une fois qu’il se sera emparé du Kordofâl, il renouvellera ses incursions sur nos frontières, et nous obligera ainsi de recommencer la campagne. Pour moi, mon avis est d’aller à lui avant qu’il ne reparaisse sur les terres du Kordofâl. Toutefois, il faut que je m’assure s’il est vrai qu’il se dispose à la guerre. » On resta donc encore quelque temps à attendre... Rien ne venant justifier les présomptions de Tyrâb, l’ennui s’empara des esprits. Le mécontentement général s’accrut : tous désiraient revoir leurs familles, leurs proches. On tenait des conciliabules secrets, et le vizir Aly-Ouad-Bargau, dont Tyrâb avait épousé la fille, dit un jour : « Que me donnez-vous si je tue le sultan ? Je vous en débarrasserai, et vous mettrez à sa place qui vous plaira. » Ils lui promirent pour cela de grandes richesses, et on sanctionna le pacte par serments. On convint que le signal de l’exécution du projet serait donné par le tambour, et qu’au premier coup d’alerte, tous seraient prêts pour accourir à son aide.

A la chute du jour, l’émyn Aly-Ouad-Bargau revêt deux cuirasses de mailles solides, qui l’embrassent et le couvrent exactement. Par-dessus, il ajoute ses habits et s’arme de son sabre. Il pénètre ainsi au _palais_, et se rend à la demeure de sa fille[100] ; car il connaissait l’amour que Tyrâb avait pour elle, et il savait que ce prince allait beaucoup plus souvent chez elle que chez ses autres femmes : nombre de fois il l’y avait trouvé. Il entre. La princesse aperçoit de suite dans les traits de son père quelque chose de sinistre. La fortune manqua cette fois à Aly : le sultan n’était pas ce soir-là chez sa favorite. Aly demande de ses nouvelles. — « Je ne sais pas où il est, lui dit sa fille ; mais, si vous le désirez, j’irai m’informer de lui, et je lui annoncerai votre arrivée. — Tout ce que tu feras sera bien fait ; j’ai besoin de le voir ce soir. »

La fille d’Aly, en parlant avec son père, avait aperçu le bord de ses cuirasses sous le collet de son habit. Assurée alors de ce qu’elle n’avait que soupçonné d’abord, elle va trouver le sultan, et lui dit qu’Aly-Ouad-Bargau le demandait, mais qu’elle avait vu en lui quelque chose d’étrange, qu’il avait deux cuirasses de mailles sous ses habits, et était armé d’un sabre ; que cependant Aly n’ignorait pas qu’on n’entrait jamais dans la demeure du sultan avec le sabre au côté, et que, de plus, sa figure exprimait la colère. Tyrâb devina le projet d’Aly ; car, de tous les vizirs, c’était lui qui avait le plus insisté sur le retour au Fâcher, et avait été le plus pressant, le plus abondant en raisons.

Le sultan défend à la fille d’Aly-Ouad-Bargau de retourner vers son père, et il la quitte. Il fait aussitôt appeler les chefs de ses gardes et leur enjoint de s’emparer de quiconque sortirait du _palais_. Il ajoute que si l’émyn parvenait à leur échapper, tous paieraient leur faute de leur propre sang. Il choisit ensuite un certain nombre d’entre eux pour escorte et pour sa défense, et leur ordonne de se tenir sous les armes. Il se retire alors chez une de ses femmes, au centre du _palais_, et fait poster les gardes à toutes les issues.

L’émyn Aly attendait, ou le retour de sa fille pour avoir des nouvelles du sultan, ou l’arrivée du sultan lui-même pour accomplir son projet. Personne ne vint. Aly se trouva alors comme le mouton qui, du pied grattant la terre, découvrit l’instrument de sa mort[101], ou comme celui qui, de sa propre main, se coupe le bout du nez. Un poëte a dit :

« Mon pied m’entraîne vers la mort ; je vois mon pied me conduire où mon sang va couler[102]. »

Fatigué d’attendre, l’émyn se dispose enfin à partir. Il craignait que le jour venant à poindre ne fît voir qu’il était armé. Il sort... il approche des gardes ; mais on lui crie : « Arrière ! on ne passe pas ! » Il résiste, et déclare qui il est, afin qu’on le laisse franchir les portes. On s’y oppose, et on lui dit : « Nous avons ordre de t’arrêter si tu ne retournes sur tes pas. » Aly injurie les gardes, et veut forcer le passage. Alors on se précipite sur lui, on essaye de le saisir pour le garrotter et le livrer le lendemain matin au sultan. Aly-Ouad-Bargau met le sabre à la main, frappe et blesse à droite et à gauche. Les gardes tombent sur lui comme des chiens furieux et le tuent. Ainsi échoua son projet audacieux. Le prophète de Dieu a dit : « Tout méchant a son abîme. » La bénédiction du ciel sur Aly-Ghourâb, le poëte de ces vers :

« Le méchant qui sème le mal, moissonne le repentir. Cherche la droiture, tu trouveras le droit chemin.

« Les projets sont la monture qui te mènera souvent à ta perte, la fontaine où tu boiras le remords.

« Combien de fois se hâte-t-on de porter la main sur un mets succulent ? on le saisit, et l’on ne voit pas qu’il renferme la mort ! »

On courut annoncer à Tyrâb la mort de l’émyn. « Enveloppez-le, dit-il, dans un _ridâ_ (un manteau), et « mettez-le à part jusqu’à demain. » Au lever du jour, le sultan convoqua ses esclaves sous les armes. Ils s’assemblèrent. On les distribua aux portes du _palais_, et on ordonna aux portiers de tenir les portes ouvertes, et de ne les fermer que lorsqu’il n’y aurait plus personne à entrer. Tyrâb donna ordre aussi de ne pas laisser pénétrer avec les grands de sa cour les gens de leur suite, et de retenir leurs escortes en dehors. Il prescrivit encore aux esclaves armés de venir, lorsque les portes seraient fermées, se ranger en certain nombre auprès de lui, de manière à entourer les assistants qui seraient à son conseil.

Tyrâb fit ensuite battre le tambour d’alarme et d’effroi ; car on a, au Dârfour, un coup de tambour connu pour les réjouissances, et un autre pour l’alarme.

Les vizirs et autres dignitaires se mirent en marche par ordre de dignité. Ils pensaient qu’Aly-Ouad-Bargau avait exécuté son projet, et ils étaient prêts à y donner suite. Une fois rendus à la porte du sultan, ils virent que l’affaire avait tourné autrement. Cependant, il leur fallut entrer. Leurs escortes suivaient de près ; mais on les retint en dehors, et chaque vizir entra seul et sans suite. Aussitôt après, les esclaves commandés pour les entourer arrivèrent au conseil, armés de pied en cap, et se postèrent autour d’eux, d’un air décidé et menaçant.

Le sultan paraît. Il était enfoncé dans un vêtement noir, et il avait pour turban un cachemire rouge, rabattu sur le front : ce sont les marques de la colère. Tyrâb s’assied à sa place habituelle, et ordonne qu’on apporte le cadavre. On l’apporte, enveloppé dans un _ridâ_. Le sultan le fait placer au milieu de l’assemblée. « Voyez, dit-il alors ; reconnaissez qui c’est. » On s’empresse ; on découvre le ridâ, et l’on reconnaît Aly... Nul n’ose proférer un seul mot ; la colère du sultan leur fermait la bouche. « Eh bien ! ajoute-t-il, le reconnaissez- vous ? » Tous restent muets. Cependant, un des assistants, homme de sagacité et de tact, et dont le sultan avait épousé la fille, prend la parole : « Oui, nous le connaissons ; c’est l’émyn Aly-Ouad-Bargau. Nous savions tous qu’il était au _palais_. Si tu veux notre sang, nous voilà ; si tu veux nous faire grâce, tu en es le maître. — Mais, reprend le sultan, qui vous a portés à agir ainsi ? — Tu nous as amenés ici ; tu sais que dans notre pays sont nos parents, nos familles, nos enfants. Tu nous prives de les voir, de jouir de leur présence ; rien ne t’excuse de nous retenir ici : de plus, nous ne te voyons pas disposé à t’en retourner. La vie ne nous est bonne que chez nous. Ce que tu peux nous faire de plus agréable, c’est de nous rendre à notre patrie. Nous avons le cœur ennuyé de cette longue absence. Sache ce vers d’un poëte :

« Mes soupirs, mes désirs sont pour mon sol natal, pour la première terre dont la poussière a touché mon corps. »

« Et le divin rejeton d’Adnân, notre prophète, a dit : L’amour de la patrie est de la religion. »

Le sultan craignait que, s’il punissait quelqu’un, il ne s’ensuivît une révolte ; il trouvait d’ailleurs plausible cette impatience de rentrer au Dârfour. Il se tira d’affaire en disant : « Ne hâtez pas ma mort par ces manifestations de mécontentement ; car, je vous le jure, je vois ma fin s’approcher. Je souffre d’un mal que je ne puis vous faire connaître, et c’est là ce qui retarde mon départ. Si Dieu me rend bientôt la santé, nous nous en retournerons tous ensemble. Mais songez à ne pas agir comme vous le faites. Et, salut ! »

Quelques jours après, il donna à entendre qu’il était assez gravement malade. Il ne parut plus à son divan, et ne s’occupa plus des affaires publiques.

Tyrâb était robuste et vigoureux ; mais il ne savait pas que celui qui fait le malade voit souvent son mensonge devenir vérité, qu’il tombe réellement malade, et que parfois même il en meurt. Le prophète a dit : « Ne faites pas semblant d’être malades, car vous le deviendriez, et vous mourriez. » Le mensonge de Tyrâb tourna en effet contre lui. La maladie et la colère de Dieu le frappèrent, et bientôt il vit ses jours en danger. Il fit alors écrire au khalife Ishâq une lettre, où, après les politesses ordinaires, il lui dit :

« Sache, mon fils, que je vois approcher ce que nul ne peut éviter, ce dont nul ne peut se sauver. Dès que tu auras reçu cette lettre, laisse ton fils Khalyl au Dârfour, et hâte-toi de venir ici. Peut-être me trouveras-tu vivant encore. Je sens ma vie s’éteindre, et j’ai désir de disposer en ta faveur. Adieu. »

Cette lettre fut expédiée par un courrier à dromadaire. Le bruit courut aussitôt que le sultan était dangereusement malade ; bientôt même on répandit qu’il était mort. C’était le sujet de toutes les conversations.

Or, Mohammed-Kourrâ allait fréquemment chez le sultan et dans le harem. Mais Kourrâ visitait plus souvent l’yâkoury Kinâneh : c’était la première des femmes de Tyrâb, et celle qui avait auprès de lui le rang le plus élevé. Toutes les fois qu’un nouveau sultan monte sur le trône, il y a toujours une des femmes à qui il accorde une prédilection particulière. A celle qui a ainsi mérité plus spécialement ses affections et son amour, il défère un pouvoir supérieur dans le _palais_, avec le titre par excellence d’_yâkoury_, c’est-à-dire, dame royale, ou reine. Cependant, on donne aussi parfois le nom d’yâkoury à d’autres femmes du sultan ; mais alors ce n’est qu’un terme honorifique, et on y ajoute toujours le nom particulier de celle à qui on applique cette dénomination.

La princesse Kinâneh était une femme d’esprit et de sagacité, et le sultan ne s’occupait d’autres femmes que dans certains moments et par caprice. Aussi, il avait décoré Kinâneh de la dignité d’yâkoury, parce qu’à cette dignité sont attachés des douaires, des dîmes et de riches revenus. Du reste, l’yâkoury a une certaine puissance de commandement : elle a sous ses ordres des régisseurs qui veillent à ses biens et à ses intérêts.

Kinâneh, sachant Tyrâb sur le point de mourir, craignit pour sa position et pour son fils, Habyb. Elle en parla à Kourrâ. « Mohammed, lui dit- elle, as-tu un moyen de nous tirer d’affaire, moi et mon fils ? — Oui ; et ce moyen, c’est de lier votre avenir à celui de l’orphelin ; car à lui reviendra l’empire après le sultan Tyrâb : tous le désirent et l’appellent de leurs vœux. — Alors, pourrais-tu établir ce lien entre lui et moi, et lui faire promettre que, lorsqu’il sera sur le trône, il me choisira pour yâkoury, et désignera mon fils pour son khalife ? — Je vous le promets ; et tout réussira à votre gré, je l’espère. » Kinâneh redoutait pour son fils Habyb les menées d’Ishâq le khalife, qui était fils d’une autre femme légitime de Tyrâb. Elle savait aussi que l’orphelin était sans enfants ; « et pour cela, disait-elle, il élèvera plus attentivement mon fils. »

Mohammed-Kourrâ alla donc trouver l’orphelin, lui présenta les saluts de Kinâneh, et lui annonça qu’elle voulait l’aider à parvenir au sultanat, mais à condition qu’il l’épouserait, et qu’il nommerait Habyb khalife. L’orphelin promit par serment de satisfaire Kinâneh. « Mais, ajouta ensuite Kourrâ, que m’en reviendra-t-il, à moi, si je tiens ce projet secret, si je t’aide de tous mes efforts à t’élever sur le trône, si j’ouvre toutes les voies qu’il me sera possible de faire servir au succès ? Un poëte a dit :

« Ne dédaigne pas le secours et l’adresse du faible ; souvent de grands serpents périssent par le venin d’un scorpion. »

L’orphelin répondit à Kourrâ : « Si tu diriges bien cette affaire, et si elle se termine heureusement, je te revêts de la dignité de _père_[103] ; je t’en fais le serment. »

Mohammed-Kourrâ revint près de Kinâneh, et l’informa que l’orphelin consentait à tout ce qu’elle lui proposait. Kinâneh, tranquillisée alors, et sûre de son avenir, se concerta avec Kourrâ pour envoyer, de moment en moment, à l’orphelin, des nouvelles du sultan.

Cependant, la maladie de Tyrâb s’aggravait, et il désespérait de voir arriver son fils Ishâq. Il appela l’émyn Aly-Ouad-Djâmi, maître de Kourrâ, l’émyn Haçab-Allah-Djirân, l’émyn Ibrahym-Ouad-Ramâd, l’ab- cheykh Abd-Allah-Djoutâ, et un autre émyn dont j’ai oublié le nom. « Souvenez-vous, leur dit Tyrâb, que vous avez reçu de moi des bienfaits. J’espère que vous saurez en être reconnaissants, et qu’en retour vous exécuterez mes volontés dernières, que voici. — Nous vous sommes tout dévoués, répondirent-ils. » Alors Tyrâb dit à l’émyn Aly : « Je te recommande de rassembler, après ma mort, toutes les troupes sous tes ordres, et de les conduire à mon fils Ishâq, au Dârfour. — Nous avons entendu ; vous serez obéi. »

Et à l’émyn Haçab-Allah : « Je t’ai confié le soin de mes trésors et de mes richesses ; quand je serai mort, remets-les à mon fils Ishâq. — Vous serez obéi. »

A l’émyn Ibrahym-Ouad-Ramâd : « Je t’ai fait intendant de mes bestiaux et de mes chevaux ; quand je serai mort, consigne-les à mon fils, au Dârfour. »

Et à l’ab-cheykh : « Je t’ai donné la direction suprême de mes femmes, de ma famille et de mes serviteurs ; quand je serai mort, tu les livreras à mon fils. »

Enfin, il dit au dernier : « Je t’ai chargé de la garde de mes armes, de mes vêtements et de mes enfants ; quand je serai mort, remets tout à mon fils. »

Après avoir entendu ces ordres, tous dirent au prince : « Nous sommes vos serviteurs soumis. » Ensuite ils lui répétèrent plusieurs fois leurs vœux pour le rétablissement de sa santé ; et ils pleuraient en le voyant ainsi malade, car tous étaient gendres du sultan, excepté l’ab-cheykh qui était eunuque. Ils se retirèrent..... Peu après leur départ, Tyrâb expira.

Aussitôt Kinâneh envoya Mohammed porter à l’orphelin le chapelet du sultan, son mouchoir, son cachet et son amulette[104], comme l’annonce et la preuve de la mort du prince.

Les vizirs, qui avaient reçu les derniers ordres de Tyrâb, revinrent ; mais ils le trouvèrent mort. Ils se repentirent d’être sortis sitôt d’auprès de lui... Ils se consultèrent à l’instant sur ce qu’ils avaient de mieux à faire, et ils s’accordèrent à placer le sultan dans un _takhtraouân_, sorte de palanquin, pour le transporter au Dârfour. D’abord, ils ouvrirent son corps, en retirèrent les entrailles, et l’embaumèrent avec l’aloès ; ensuite ils l’ensevelirent, l’enfermèrent sous le palanquin, et le firent partir, escorté par des soldats, à qui ils donnèrent pour consigne d’empêcher qui que ce fût d’approcher. Et si on leur demandait des nouvelles du sultan, ils avaient simplement à répondre : « Il est malade. » On devait aller ainsi jusqu’au Fâcher impérial, et livrer le tout au khalife Ishâq.

Mais le cheykh Mohammed-Kourrâ, comme nous l’avons indiqué, était parti pour aller trouver l’Orphelin... Il l’aborda : « Que Dieu, lui dit-il, te dédommage de la perte de ton frère par quelque bonheur[105] ! » Et il lui donna le sceau, l’amulette, le chapelet et le mouchoir. L’Orphelin alors, certain de la mort de Tyrâb, prit ces objets, et se rendit auprès de Ryz, son frère aîné. Aussitôt que l’Orphelin lui eut annoncé que le sultan n’était plus, Ryz se leva, et sortit, emmenant avec lui Ryfâ et Tâhir. Il se dirigea avec eux vers le _palais_. Comme frères de Tyrâb, on les laissa passer, et ils arrivèrent à l’appartement où étaient les vizirs. Le corps du sultan, couvert du voile mortuaire, était devant eux. Tous pleuraient. En entrant, Ryz et ses deux frères ne dirent pas un seul mot aux vizirs. Ils s’assirent auprès du corps de Tyrâb, et versèrent des larmes jusqu’à ce qu’ils ne purent plus pleurer. Puis, Ryz, se tournant du côté des vizirs ou émyns, leur dit : « N’est-ce pas assez pour vous que, du vivant de notre frère, vous ayez eu toute sa faveur ? vous voulez encore, à présent, vous emparer de son cadavre ! Faut-il donc qu’il soit à vous, et vivant, et mort ! Maintenant, il n’est plus, nous n’en sommes que trop certains ; songez à ce que vous avez à faire. Nous vous l’abandonnons..., et nous verrons comment vous vous conduirez. »

Les trois princes sortirent, et laissèrent les émyns incertains du parti qu’ils devaient prendre. « Nos projets ont échoué ; les princes ont su trop tôt la mort du sultan. Il nous est impossible maintenant d’exécuter ses dernières volontés. — Moi, dit l’émyn Aly-Ouad-Djâmi, je les exécuterai, ou je périrai. » Il appelle Mohammed-Kourrâ : « Va, lui dit- il, auprès de mon fils Mohammed, et ordonne-lui de ma part de rassembler l’armée, de faire revêtir aux soldats les cuirasses, de leur faire prendre les armes, et de les amener à la porte du _palais_. — Je suis à vos ordres, répondit Kourrâ. Puis il sortit. Il alla trouver Mohammed- Doukkoumy, fils de l’émyn Aly, et lui dit : « Son Excellence le vizir vous ordonne de tenir l’armée prête, de monter vous-même à cheval, et de vous rendre avec les troupes à la demeure des enfants du sultan ; vous resterez là, sous les armes, à les observer, jusqu’à nouvel ordre de sa part. — C’est bien, je pars. » Et il fait aussitôt sonner le rappel des troupes. On se met sous les armes, on monte à cheval et on se rassemble à la demeure des enfants du sultan.

Kourrâ revient à l’émyn Aly et lui dit : « Je suis allé trouver votre fils, il avait avec lui les troupes, mais il se rendait à la demeure des fils du sultan. » L’émyn entra en colère et comprit qu’il ne pouvait plus exécuter les ordres de Tyrâb. Furieux, après cette démarche de son fils, qui semblait être une défection, d’être obligé de renoncer à l’accomplissement de ses promesses, il tira une petite boîte qu’il avait avec lui, l’ouvrit, jeta à sa bouche ce qu’elle contenait, et tomba mort. Les autres vizirs alors se déroutèrent et ne surent plus à quoi se résoudre.

La trahison de Kourrâ envers Aly, et le mensonge qu’il fit à Mohammed- Doukkoumy, furent dès lors la cause d’une haine violente que Doukkoumy conserva contre le protégé de son père.

Les vizirs sortirent du _palais_, et chacun alla rejoindre le corps de troupes qu’il commandait. Tout ce qu’il y avait là de Fôriens, soldats et autres, était en agitation et en émoi. Il devenait urgent d’élire un souverain qui prît de suite en main l’autorité, et concentrât toutes les volontés dans la sienne seule. Les frères de Tyrâb tenaient un conciliabule séparé avec leurs affidés ; leurs neveux, c’est-à-dire les enfants de feu leurs trois frères Tyrâb, Omar et Aboul-Kâcim, étaient aussi, avec leurs partisans, en conférence isolée ; les raïas étaient également en assemblée d’un autre côté.

Les vizirs et grands de l’Etat appelèrent alors le câdy et les ulémas et les députèrent aux fils de Bakr, les plus âgés, comme étant en possession de la promesse de leur père. — Cette députation fut chargée du message suivant : « Princes, sachez que l’état actuel des choses réclame de suite la présence d’un sultan qui prenne la puissance et l’autorité suprêmes. Le trône est à vous ; vous en êtes les maîtres légitimes ; désignez parmi vous le sultan que nous devons avoir, et que ce choix soit pour vous et pour nous. »

Les ulémas partirent..... Leur allocution terminée, les fils de Bakr répondirent : « Nous agréons pour sultan notre frère Ryz, comme notre aîné et par conséquent notre chef ; et nous sommes tous à ses ordres et prêts à sa défense. » Les ulémas vont annoncer aux petits-fils des sultans que Bâcy-Ryz est leur souverain. Les jeunes princes le refusent : « Bâcy-Ryz, disent-ils, est notre oncle, il est vrai ; c’est un second père pour nous, mais nous ne voulons pas de lui pour maître. Il est d’une opiniâtreté indomptable, dur, emporté ; nous redoutons les violences de sa colère, surtout à l’âge où nous sommes encore. Nous voulons un chef d’un caractère doux, qui soigne notre éducation, et qui, s’il nous échappe quelque étourderie de jeunesse, nous traite avec bonté. » Les raïas ou soldats dirent : « Bâcy-Ryz est notre roi, il est vrai, fils de notre roi ; mais il est emporté et violent : qu’il nous choisisse lui-même un autre chef que lui. Nous le regarderons toujours comme sultan, qu’il nous gouverne ou non. » Les ulémas portèrent ces nouvelles à Ryz, qui dit alors : « Nous agréons leurs observations, et nous leur donnons pour chef Bâcy-Tâhir. » On alla informer les fils des sultans de ce nouveau choix. « Non, dirent-ils, nous n’acceptons pas notre oncle Tâhir. Il a trop de fils pour qu’il puisse s’occuper de nous. » Les raïas réclamèrent aussi : « Nous détestions le sultan Tyrâb à cause de ses nombreux enfants, et on nous donne Tâhir ! Nous préférons que le khalife soit notre sultan ; celui-là a très-peu d’enfants. » On porta encore ces paroles aux fils de Bakr. Ryz alors répondit : « Nous élisons pour votre sultan l’Orphelin. »

Cette élection fut accueillie avec joie par la foule et par les princes. Toutes les volontés se relièrent et se soumirent à la sienne. On alla donc chercher l’Orphelin et on le conduisit au _palais_ des sultans ; on lui remit alors le sceau suprême, on l’assit sur le trône de l’Etat, et il n’y eut pas deux individus qui désapprouvèrent son élévation.

[Décoration]

[Note 64 : Le Cordofan des cartes.]

[Note 65 : Voyez la note B à la fin du volume.]

[Note 66 : Voyez la note C à la fin du volume.]

[Note 67 : La grande oasis, ou l’oasis de Thèbes.]

[Note 68 : Ou Beyrys.]

[Note 69 : Ou Maghs.]

[Note 70 : Les Arabes prétendent que Dieu donna le choix à un sage, qu’ils appellent Locmân, de vivre la durée de la vie de sept vaches ou de sept aigles. Il préfera la vie de sept aigles : ces aigles vinrent trouver le sage l’un après l’autre pour lui compter ainsi les sept divisions de sa vie ; et le dernier, appelé Loubad, lui annonça la fin de ses jours.]

[Note 71 : Ou Ayn-Cheb.]

[Note 72 : Ou Leguya et Ayn-el-Eguy des cartes.]

[Note 73 : Le _gh_, que nous employons pour représenter la lettre arabe _ghayn_, est l’_r_ grasseyée.]

[Note 74 : Il résulte de l’évaluation des distances indiquées dans le trajet par le cheykh qu’il faut quarante jours pour passer de Bény-Ady au Dârfour : de Bény-Ady, qui est à huit heures au-dessus de Manfalout, à Khârdjéh, cinq jours ; de Khârdjéh à Abyrys, près de trois jours ; d’Abyrys à Boulâc, puis à Macs, trois jours ; de là à El-Chebb, cinq jours ; de là à Selyméh, quatre jours ; de là à Laguyéh, cinq jours ; de là à Zaghâouy, cinq jours ; puis de là au Dârfour, dix jours. — C’est la route suivie par Browne en 1793.]

[Note 75 : Le texte ajoute ici : « Lors du repas, il me portait la main au plat, parfois même, il me mettait la nourriture à la bouche. » — Cette habitude de prendre une bouchée au plat et de la mettre à la main et surtout à la bouche d’un convive est un témoignage d’une grande déférence. (_Note du traducteur._)]

[Note 76 : En langue fôrienne, _saraf_, ou _sarf_, signifie ruisseau. — _Saraf-al-dadjâdj_ ; ruisseau des poules.]

[Note 77 : Adouân est le vingtième aïeul de Mahomet ; passé ce degré, la généalogie du Prophète est assez incertaine.]

[Note 78 : On mesure la taille ou hauteur des esclaves mâles à l’empan, depuis la cheville jusqu’à la pointe inférieure de l’oreille. Au delà de sept empans, les esclaves diminuent de prix ; car alors ils sont hommes, et ne doivent plus servir dans les harem ou être en domesticité aux ordres d’une femme.]

[Note 79 : Selon les musulmans, Salomon avait sous ses ordres tous les êtres, les oiseaux, les quadrupèdes, les génies, même les vents, etc.]

[Note 80 : Les Arabes appellent _kharaz_ les verroteries en fragments troués qu’on dispose en forme de collier en les passant dans un fil, et qu’on peut coudre comme parure aux ceintures et aux autres vêtements.]

[Note 81 : Les noms botaniques que j’indiquerai me sont fournis par mon collègue et ami M. Figari, autrefois professeur de botanique à l’École de médecine d’Égypte, et maintenant membre du conseil général de santé au Kaire. — Le sounboul est la lavande, ou spico nardo ; — le mahhlab est le cerasus mahlab.]

[Note 82 : M. Delile, auteur de la partie botanique dans la _Description de l’Égypte_, rapporte les noms de six espèces de _cara_, et il classe différemment les espèces des genres _cucurbita_ et _cucumis_.

(J.—D.)]

[Note 83 : Le bâmyéh est l’hibiscus esculentus, — le mouloukhyéh est le corchorus sativus ; — le concombre court, ou coutta, est le cucurbita catti ; — le concombre long, ou faccous, est un cucurbita chammâouy ; — le habb-richâd est une sorte de lepidium ; — le bâdindjân rouge est le solanum lycopersicum ; le noir est un solanum melongena ; — le cara est un concombre court.]

[Note 84 : Le mot de _kourrâ_, en langue fôrienne, signifie _grand, long_.]

[Note 85 : Nous verrons bientôt ce que signifie, comme titre, cette qualification d’_ab_, père.]

[Note 86 : Les Fôriens conservent leurs grains en terre dans des fosses, pour les garder.]

[Note 87 : _El-Rachyd_, le juste ; — _Charâty_, préfets ; — _Ramâlidj_, officiers de l’État. Le mot _ramâlidj_ signifie proprement, en fôrien, pièce de cuivre que les plus braves portent sur le bras, comme nos militaires portent un chevron.]

[Note 88 : Le mot _bâcy_, en fôrien, signifie _grand_, et ne s’applique qu’aux enfants et proches parents des hauts personnages. — Par _mayrâm_, on distingue une fille du sultan. — Le titre de _dettan_, (mot prononcé sans faire sonner l’_n_) n’est donné qu’au fils aîné du sultan : c’est le _dauphin_, l’_infant_. — Le nom d’_yâkoury_ est réservé uniquement à la première femme du sultan, quand il est énoncé seul ; si on l’applique aux autres, ce n’est que par forme honorifique, et alors on y ajoute toujours le nom propre de celle qu’on veut désigner. Nous retrouverons ailleurs ces titres et d’autres encore, et nous verrons aussi ce qu’ils expriment.]

[Note 89 : Le brave Kourrâ était eunuque ; cependant il s’était marié à une femme qui avait pour fils Chylfout. Les eunuques de haut rang se marient, dans ces contrées, pour avoir une famille aux yeux de la société. — Ce nom de Chylfout est un composé de deux mots arabes signifiant : _prends_ et _pars_. Il fut ainsi appelé à cause de son intrépidité extraordinaire, qualité fréquente chez ces noirs.]

[Note 90 : On dit aussi _Borgou_.]

[Note 91 : C’est-à-dire _semences de la Syrie_. Les Fôriens savent par ouï-dire que la Syrie est une terre fertile et bénie du ciel, le berceau des prophètes, le lieu où doivent s’assembler les mortels au dernier jour ; et, comparant les œuvres de bien de Tyrâb aux riches productions des terres de la Syrie, ils ont surnommé ce prince Tyrâb-la-Syrie. Tyrâb, en fôrien, signifie semences qu’on jette en terre (_tourâb_, terre). Le surnom de Tyrâb-Ardh-el-Châm, _semences de Syrie_, fut ainsi donné au sultan Mohammed à cause de sa générosité, de sa douceur, de sa bonté, de son empressement à faire du bien à ceux qu’il voyait dans le besoin, de son habileté à manier les affaires et de sa prudente lenteur.

On exprime par _Tyrâb_, en langue fôrienne, le mot _semence, grain choisi, réservé pour semer_ ; en langage vulgaire d’Égypte, par _tacaouy_, et en langage de Barbarie, par _zarryâh_.]

[Note 92 : Ou le Cordofan.]

[Note 93 : On appelle _tamymah_ un fragment de papier sur lequel on écrit des épithètes attributs de Dieu, ou quelques mots du Coran. On plie ce papier, et on le tient attaché sur la tête des enfants jusqu’à l’âge de puberté. On veut par là les préserver de maladies, des mauvais génies, du mauvais œil ; c’est un talisman, un genre de scapulaire. Pour les filles, on le déchire quand les signes de la puberté sont apparus et que la gorge commence à poindre.]

[Note 94 : Hâchim est le bisaïeul de Mahomet.]

[Note 95 : Les anneaux que les femmes se mettent comme parure aux chevilles des pieds, et qui correspondent aux bracelets qu’on porte aux poignets.]

[Note 96 : Le mot _soum_ signifie _demeure_ ; _yn_ est la préposition _de_, et _dogolah_ veut dire _famille_. — _Dourâ_ est une corruption de l’arabe, _maison, demeure_. — Le Soum-yn-Dogolah répond donc au sérail, au harem.]

[Note 97 : Aly, fils de Djâmi. Le mot _ouad_, que nous trouverons plus d’une fois, est une altération de l’arabe _oualad, fils_.]

[Note 98 : Le sultan Saloun, selon les gens instruits du Dârfour, régnait il y a à peu près deux siècles. C’est lui qui est l’origine de la famille régnante. Saloun s’écrit par un saghyr-noun. (_Note d’après le cheykh._)

MM. de Cadalvène et de Breuvery, dans leur ouvrage sur l’_Égypte et la Turquie_, 2e vol., donnent un abrégé de l’histoire du Dârfour.]

[Note 99 : Les Châydjiens sont entre le Dârfour et le Kordofâl, mais plus rapprochés de ce dernier. Les Kabâbych sont entre le Kordofâl et le Sennâr.]

[Note 100 : Tyrâb, selon l’habitude des princes du Soudan, avait emmené avec lui la plupart de ses femmes.]

[Note 101 : Allusion à une allégorie connue : Un mouton fut préparé pour être tué, mais le couteau avait disparu, enfoui dans le sable ; on le chercha inutilement. On avait renoncé à tuer le mouton, quand lui-même, grattant la terre avec le pied, découvrit le couteau ; et il fut égorgé.]

[Note 102 : On ne peut pas rendre en français le jeu de sons que présente ce vers en arabe : _îlà hafi saà cadamy, arâca damy arâca damy_. — Les Arabes actuels aiment beaucoup ces bizarreries, qu’ils appellent _djanâs_.]

[Note 103 : _Ab_ ou _père_ : cette dignité est la première de l’État. Le _père_ est le plus haut personnage après le sultan ; mais il est toujours eunuque. On veut éviter par là qu’il pense à usurper l’autorité pour ses enfants, à les enrichir, etc. Il est à remarquer que Kourrâ, quoique réduit à l’état d’eunuque, mais cela par sa propre volonté et de sa propre main, n’en conserva pas moins toute son énergie de caractère, et qu’il poursuivit constamment avec la même fermeté sa carrière ambitieuse. Nous voyons ici, en Orient, beaucoup d’eunuques qui font preuve d’une grande force de volonté et d’une grande intelligence ; mais il en est bien plus encore qui sont réduits à un état intellectuel au moins médiocre. Toutefois, leurs fonctions au harem leur donnent à tous une dose énorme d’orgueil et de fierté.

(_Note du Traducteur._)]

[Note 104 : Cette amulette, suspendue à un baudrier ou cordon en soie, est une sorte de petite giberne, brodée en or, et dans laquelle est un Coran, ou bien des grigris ou talismans protecteurs. Cette habitude existe en Égypte, on voit beaucoup de ces amulettes au Kaire, surtout chez les Turks. Mais le talisman le plus ordinaire ici est une petite enveloppe en cuir grossier, et d’un pouce environ de côté ; on y met des bouts de papier où sont écrits quelques versets du Coran. On suspend ces cuirs bienfaisants vers l’organe malade, s’il y a maladie ; ou bien on les suspend à un baudrier, si on ne veut qu’une protection divine générale et préventive ; ou bien on les suspend sur la tête ou sur le front, pour empêcher le coup du _mauvais œil_ ; (préjugé qui est encore très-répandu en Italie, le _cattivo occhio_) : dans ce dernier cas, on le suspend aussi au cou des chevaux, des chameaux, etc. Un individu qui, par exemple, a mal à un œil, porte ordinairement, suspendu devant l’œil même, un kharaz, ou morceau de verroterie, comme moyen mystique de guérison : c’est un autre genre d’amulette.]

[Note 105 : Cette phrase est une formule arabe pour annoncer la mort de quelqu’un sans prononcer le mot mort : _Aouadh-ak allahou fy akhy-ka khayran_.]

CHAPITRE III.

Récit abrégé de l’histoire du sultan Abd-el-Rahmân l’Orphelin, surnommé Rachyd, ou le Juste. — Ses commencements. — Son règne. — Sa mort.

Nous avons déjà dit que le sultan Ahmed-Bakr laissa sept fils, dont le plus jeune était Abd-el-Rahmân, qui fut appelé aussi El-Yatym ou l’Orphelin, parce qu’à la mort de son père il était encore dans le sein maternel.

La jeunesse d’Abd-el-Rahmân fut exemplaire. Il apprit par cœur le Coran, s’appliqua à l’étude des lois et s’habitua à distinguer le bien du mal ; il ne se livrait à aucune des mauvaises habitudes des fils des sultans au Dârfour. Là, lorsqu’un fils du souverain est arrivé à un certain âge, il parcourt les différents pays, et se fait traiter chez qui il lui plaît, disant que tout Fôrien est l’esclave du sultan.

Dès son jeune âge, Abd-el-Rahmân fut probe, religieux, sans reproche, pur dans ses penchants. Il essuyait même des privations ; quand, dans le cours de ses voyages, il arrivait, le soir, dans quelque lieu habité, il disait à celui chez qui il descendait : « Je suis l’hôte de Dieu. » Si on l’agréait, il restait ; sinon, il allait chercher un autre gîte. Jamais on n’entendit dire qu’il eût causé le moindre mécontentement à qui que ce fût. Il n’oublia pas non plus, après son avénement à la puissance, ceux qui l’avaient bien reçu auparavant. Il sut au contraire les en récompenser généreusement.

On raconte que, dans un de ses voyages, il se fit héberger chez un homme de la tribu des Berty. Cet homme le reconnut, tua un mouton gras, et voulut traiter le jeune prince avec les plus grandes recherches. L’heure du souper venue, on servit à manger. El-Yatym, voyant que le Berty s’était mis en dépense extraordinaire pour le recevoir, lui dit : « Mais, mon ami, est-ce que nous n’aurions pas pu nous contenter de moins que cela ? Si tu avais tué une poule, cela aurait suffi, et tu m’aurais donné tout ce que tu pouvais. — Non, mon maître, non ; je le jure par Dieu ! Si j’eusse eu une chamelle, je l’aurais égorgée pour toi ; n’es-tu donc pas Abd-el-Rahmân l’Orphelin, le fils de notre sultan ? — Et d’où me connais-tu ? — Je te connais à tes vertus, à ta piété. Oui, il t’arrivera des jours de gloire. — Je le jure par le nom de Dieu, si jamais je deviens roi, je te donnerai de quoi avoir bien meilleure chère encore que ce que tu m’as offert aujourd’hui. »

Il accomplit sa promesse. Quand il fut sultan, il fit venir chez lui ce Berty, appelé Mohammed-Dardouk, et lui confia une fonction lucrative. Il le chargea de recueillir les contributions de la tribu arabe des Madjânyn ou les Fous, tribu nombreuse et riche en chameaux. Dardouk acquit des troupeaux considérables en chamelles et chameaux.

Une autre fois, passant par le Ryhh, au nord-ouest du Dârfour, il descendit chez un pauvre homme appelé Djiddau, qui le traita du mieux qu’il lui fut possible. Djiddau était d’une famille distinguée ; son père avait été un roi très-considéré, ou tékényâouy ; c’est le nom que l’on donne aux rois ou gouverneurs d’un certain rang dans les provinces du nord. L’Orphelin, une fois élevé au sultanat, rendit à Djiddau la place de son père. J’ai connu moi, ce roi ou tékényâouy, et je l’ai fréquenté pendant mon séjour.

On m’a raconté encore l’histoire suivante :

Le cheykh Mâlik-el-Foutâouy, dont j’ai déjà parlé, eut un songe dans lequel il vit la lune monter dans le ciel, et le peuple la contempler et s’écrier : « Voilà l’Orphelin ! » L’interprétation naturelle était que l’Orphelin monterait sur le trône. Mâlik alla annoncer au jeune prince cet augure. Abd-el-Rahmân lui dit : « Si ta vision se vérifie, je t’élèverai en dignité. » Et il tint parole.

L’Orphelin jeûnait le jeudi et le lundi de chaque semaine. Il jeûnait aussi les mois de redjeb, chabân et ramadhân.

Il aimait les hommes de science et savait les honorer. Assez longtemps avant son élévation au sultanat, il était prédit par les astrologues et les devineurs au sable[106], que l’Orphelin, après Tyrâb, aurait le souverain pouvoir. Tyrâb fut instruit de cette prédiction, et dans sa jalousie, plusieurs fois il essaya de le faire périr. Mais Dieu protégea l’Orphelin. Tyrâb l’invitait à manger avec lui, et mêlait du poison dans certains mets ; Abd-el-Rahmân disait au sultan : « Je jeûne aujourd’hui. » Et il ne mangeait rien.

J’ai ouï dire à des gens qui le virent au moment où il fut investi du pouvoir, et introduit dans la demeure des sultans, qu’il portait pour vêtement une chemise tellement usée, que ses épaules paraissaient à travers ; et il avait à la main un chapelet de bois qui, en Egypte, vaudrait bien vingt paras[107].

Il resta célibataire jusqu’à ce que sa barbe commença à blanchir ; il était tellement pauvre, qu’il n’avait pas même de quoi acheter une esclave pour concubine, ni de quoi se marier. Il ne vit de femme que lorsqu’il partit pour le Kordofâl avec son frère le sultan Tyrâb. En passant par le Bigau, le roi de ce pays lui fit cadeau d’une assez laide esclave, appelée Anbousah. Il en fit sa concubine et en eut un fils qui fut le sultan Mohammed-Fadhl, lequel règne encore aujourd’hui.

Quand Abd-el-Rahmân fut agréé pour souverain et placé sur le trône, il reçut les soumissions de tous. Le premier qui le vint féliciter et saluer fut son frère aîné Ryz, puis après lui Ryfâ, puis Tâhir, puis les fils des sultans. Il en fut de même du câdy, des ulémas et des grands de l’Etat. Ensuite on battit le coup de tambour du deuil pour annoncer publiquement la mort de Tyrâb. On cessa un moment, et on battit le coup d’allégresse, comme signal de l’inauguration du sultan nouveau.

Il était d’habitude, chez les princes fôriens, que le sultan, lors de son installation, restât sept jours enfermé chez lui sans s’occuper d’affaires, sans donner d’ordres ni de défenses. Il passait ce temps dans le cérémonial et les fêtes ; et les ulémas, les vizirs, et tous les grands venaient lui rendre visite. A son avénement, Abd-el-Rahmân dérogea à cet usage, et dès le lendemain matin de l’inauguration, il parut au conseil. Les vizirs vinrent au _palais_, et le trouvèrent occupé dans son divan à travailler. Ils lui firent à ce sujet quelques observations et lui dirent : « Ce n’est pas l’usage. — Mauvaise habitude, répondit le prince, il n’est pas question de cela dans le livre de Dieu, ni dans la sonnah de son prophète. »

Il convoqua ensuite les grands de sa cour et leur dit : « Si vous avez à cœur le maintien et la prospérité de mon règne, vous devez renoncer à tout acte de vexation et d’injustice ; vous n’en devez pas même avoir la pensée. Abjurez devant le Dieu Très-Haut vos œuvres passées. L’injustice ruine les Etats et abrége la vie des rois. » — Ils répondirent : « Nous vous sommes soumis. »

Au matin du troisième jour, il ordonna qu’on sortît les trésors de Tyrâb, et il distribua tout ce qu’il y avait en or, en argent, en habits, aux ulémas, aux chérifs, et aux pauvres. Il y avait aussi une grande quantité de cachemires et de draps piqués par les mites. Il fit tout porter hors du _palais_, afin que chacun y prit ce qu’il y trouverait à son gré. Tout cela, amassé en tas, faisait une sorte de montagne. Les pauvres accoururent et en firent leur profit. Et ils levaient les deux mains au ciel et adressaient à Dieu leurs vœux pour le sultan.

Sept jours après, il fit sortir les femmes esclaves de Tyrâb et les distribua aussi. Il ne garda que les épouses de ce prince et les mères légitimes des enfants qu’il avait laissés.

Il partagea ensuite les fonctions et les dignités, et il nomma Mohammed- el-Doukkoumy émyn, à la place de son père Aly-Ouad-Djâmi.

Enfin il ordonna les préparatifs du départ pour le Dârfour. En sortant du Kordofâl, il prit par les montagnes des Tourou, attaqua les habitants, et enleva tout ce qu’il y rencontra de jeunes garçons et de jeunes filles. Il ne laissa que les gens âgés.

Il convoqua ensuite les cheykhs des Bédouins de la tribu des Rezeygât et de celle de Macyryeh, et les décida à le suivre pour combattre le khalife Ishâq. Il leur promit que tout ce qu’ils prendraient de troupeaux, armes et chevaux, serait pour eux. Ils se réunirent à lui au nombre de plusieurs mille. Abd-el-Rahmân alors se dirigea du côté du Dârfour, mais au lieu de marcher droit sur les frontières de l’est, il tourna vers le sud.

Avant d’aborder sur le territoire fôrien, il écrivit au khalife la lettre suivante :

« _Abd-el-Rahmân, sultan du Dârfour, à son neveu Ishâq._

« Reçois mes condoléances au sujet de la perte de ton père. Il était mon frère, mais toi, tu étais encore plus rapproché de lui par le sang.

« Je te recommande les devoirs de la piété filiale envers les proches parents, et par conséquent envers moi. Quand donc tu auras reçu cette lettre, reconnais que je suis ton oncle, et que tu me dois le même respect qu’à ton père ; c’est une honte pour un enfant de s’élever contre son père ou contre un oncle, et à plus forte raison de tirer le sabre en face de lui. Je te défends de combattre. Garde-toi bien de te laisser emporter par l’effervescence de la jeunesse, et de prêter l’oreille aux suggestions des méchants qui cherchent à semer la discorde entre toi et moi. Je te fais serment au nom de Dieu, et te promets sur ma conscience, de te confirmer dans le khalifat, comme tu étais aux jours de ton père. Tu as donc ma parole comme tu avais celle de Tyrâb. Ecoute ma voix et épargne le sang des musulmans. Si tu t’opiniâtres, le repentir descendra sur toi. N’oublie pas quels malheurs viennent bouleverser les hommes criminels. »

Lorsque le khalife eut reçu cette lettre et en eut pris connaissance, il répondit au sultan Abd-el-Rahmân, après les compliments d’usage :

« Je le jure par le Dieu Très-Haut, je ne poserai jamais le pied sur un autre tapis que sur celui de mon père. J’ai sa promesse de lui succéder, et tu n’as nul droit sur moi. En venant me combattre, tu te rends coupable d’une injuste agression. Adieu. »

Ishâq mit de suite en mouvement une nombreuse armée sous les ordres de Hadj-Mouftâh, son mentor nourricier et le premier de ses esclaves. Hadj- Mouftâh découvrit le camp d’Abd-el-Rahmân sur le territoire de Tébeldyéh. Chaque homme des troupes du sultan avait un safrouk, sorte de bâton court en forme de T. Les deux armées en vinrent aux mains ; les troupes du sultan lancèrent leurs safrouk sur les gens du khalife, en criant : « _Allah akbar_, Dieu est grand ! » L’armée du khalife se débanda et s’enfuit. Les soldats du sultan la poursuivirent, ils firent nombre de prisonniers et prirent une multitude de chevaux et un butin considérable. Les Arabes auxiliaires la poursuivirent aussi, et firent également leur curée. Hadj-Mouftâh se sauva avec la foule des fuyards ; ils échappèrent à l’ennemi, grâce à la rapidité de leurs chevaux. Hadj- Mouftâh alla trouver le khalife, qui lui dit : « Quelle nouvelle ? — Maître, voici le conseil que je vous donne : faites la paix avec votre oncle ; s’il vous demande des richesses, donnez-les ; livrez-moi moi- même le premier ; je serai votre rançon. » A ces paroles, le khalife se lève tout d’un bond : « Te voilà revenu à ce que tu es, à ta lâche nature, esclave de malheur..... Mais la faute en est à moi ; je n’aurais pas dû te confier les chances d’une bataille. »

Le khalife rassembla de nouvelles troupes. Il ouvrit ses trésors, en distribua les richesses, nomma les administrateurs des provinces ; et quand il eut ramassé le plus d’hommes qu’il lui fut possible, il alla chercher l’ennemi, comptant sur une victoire certaine. Il arriva à Taldaoua. Là, le sultan l’atteignit.

Les deux partis une fois en face l’un de l’autre, on se mit en bataille, on disposa les rangs. Le khalife avait avec lui un des rois du Dârfour, appelé Bahhr, et percepteur des dîmes ; c’était lui qui recueillait les grains pour le sultan Tyrâb. Il commandait un corps de troupes de plus de dix mille chevaux et de nombreux fantassins.

Quand les deux armées furent rangées, il s’avança avec ces forces sur l’ennemi, comme pour engager le combat. Il se porta sur le centre du sultan, mais tout à coup il fit sa jonction avec lui et se plaça en bataille contre le khalife, dont les rangs, par cette défection, présentaient un vide immense et une large brèche qu’il n’était plus possible de fermer. Les soldats du khalife, à la vue de la conduite de Bahhr, perdirent courage. L’action commença. Aussi vite que l’éclair, l’armée du khalife lâcha pied. Alors Ishâq s’élança au milieu de la mêlée. Tous ceux des soldats de l’Orphelin qui reconnurent Ishâq s’éloignèrent, par respect pour lui et pour la mémoire de son père. Il continua à se battre ainsi jusqu’à ce qu’il vit ses troupes totalement en déroute et qu’il n’eut plus que quelques hommes autour de lui. Alors il rejoignit les restes de son armée..... Mais une grande partie avait succombé. Les vainqueurs poursuivirent ce qui avait échappé à leurs coups, firent nombre de prisonniers, enlevèrent femmes et enfants. Ils allèrent ainsi en avant jusqu’au soir.

Un témoin oculaire m’a raconté qu’au moment de la mêlée, on aperçut les étoiles au ciel ; et c’était vers le milieu du jour[108]. J’ai vu moi- même le lieu où se donna la bataille ; il était sans végétation, quoiqu’on fût au printemps. J’en demandai la cause, et on me répondit : « Nulle plante ne peut y croître, tant il y eut là de sang versé. »

Le khalife, après cet échec, se retira avec les débris de ses troupes vers le nord du Dârfour, et laissa le sultan au sud. Une fois qu’il se vit libre des poursuites de l’Orphelin, et assez éloigné de lui, Ishâq ne pensa qu’à vexer, tourmenter, dépouiller les habitants des provinces où il était. Ainsi il les entraînait de force avec lui ; toutes les fois qu’il rencontrait un cheval, il l’emmenait, des troupeaux ; il les enlevait. Il se procura ainsi d’énormes richesses et une foule de soldats. Sa main devenait chaque jour de plus en plus pesante pour tous. On implora le secours du sultan, qui se disposa aussitôt à marcher en personne contre lui. Mais les personnages de sa suite l’en dissuadèrent, et il resta. Il se contenta d’écrire à Ishâq une lettre où, après les salutations d’usage, il lui dit :

« Tu sèmes partout la tyrannie, la spoliation, l’injustice ; tu répands à pleines mains le mal et la désolation. Je t’avais conseillé de respecter le sang des habitants, tu ne m’as pas écouté. Après tout ce que tu as déjà fait, tu te prépares encore, par la violence et la déprédation, à nous faire la guerre. Je te conseille une nouvelle fois de quitter la voie où tu t’es engagé, d’étouffer ton effervescence, de faire taire ta brutalité et ton fol orgueil. Si tu reviens t’unir à nous, nous t’accueillerons et nous te rendrons tout ce que tu avais d’abord. Si tu refuses, tant pis pour toi ; tu n’auras à t’en prendre à personne qu’à toi-même, et tu ne gagneras que la honte et l’humiliation. Quoi ! tu t’opiniâtres à prolonger la guerre ! mais les sujets doivent- ils subir les conséquences de ta folie ? Est-ce un motif pour les tourmenter ainsi ? Retire ta main qui pèse sur leurs biens. Quant à ce que je possède, moi, je te l’abandonne, prends-en ce que tu voudras. Dieu va bientôt décider entre nous. Salut. »

Lorsque le khalife eut reçu cette lettre et en eut pris connaissance, il la dechira, et ne daigna pas y répondre. Il redoubla de cruauté ; les plaintes et les malédictions s’élevaient de toutes parts contre lui. Alors le sultan envoya le tékényâouy à la tête d’un corps d’armée, pour combattre Ishâq. Le tékényâouy partit et atteignit l’ennemi à Baououâ. Lorsque le khalife sut que cette armée était à peu de distance, il rangea ses troupes et l’attendit de pied ferme... On en vint aux mains. Les soldats du khalife, depuis l’affaire de Taldaoua, étaient entièrement démoralisés. Ils ne pensaient qu’à chercher leur salut dans la fuite. Ishâq les retint de tout son pouvoir, et s’efforça, au moment de l’action, de ranimer leur courage. Il s’élança lui-même au fort de la mêlée, suivi d’une escorte de ses partisans les plus dévoués, et tous de son âge. De quelque côté qu’il se portât, on fuyait devant lui, non par crainte, mais par respect. Il rompit enfin le centre de l’ennemi, et arriva jusqu’au tékényâouy : « Artisan de malheur, lui dit-il, n’es-tu donc pas l’esclave de mon père ? Et tu me trahis ; et tu viens me combattre ! » Ishâq tire son sabre, le frappe, et le tue.

Le tékényâouy abattu, le trouble se répandit dans ses rangs, et ses soldats s’enfuirent. Les troupes du khalife se mirent à leur poursuite, tombèrent sur eux de toutes parts, en tuèrent un grand nombre, firent une foule de prisonniers et enlevèrent des dépouilles considérables. Il n’y eut que quelques fuyards qui échappèrent aux vainqueurs. Le khalife eut, pour trophées de sa victoire, leurs armes, leurs chevaux et tous les bagages. Ses forces et ses ressources s’étaient accrues par le butin qu’il venait de faire. Il reprit alors courage et considéra désormais le