Telle quelle, cette société se connaissait soi-même aussi bien, et peut-être mieux, que jamais société ne s’est connue.
Les miroirs ne lui manquaient pas. Elle s’y regardait aussi souvent, aussi tendrement et cruellement que toute personne périssable. Les Montesquieu, les Diderot, les Voltaire et une infinité de moindres témoins lui représentaient son visage et ses attitudes. Elle s’y voyait encore plus libre, plus hardie, plus inquiète, plus sensuelle que sans doute elle n’était; et parfois, bien plus malheureuse.
Mais malheureuse même, et même moribonde, une société ne peut pas se regarder sans rire. Comment supporter de se voir?
M
--_Comment peut-on être Persan?_
La réponse est une question nouvelle: _Comment peut-on être ce que l’on est?_
A peine celle-ci venue à l’esprit, elle nous fait sortir de nous-mêmes; et nous nous voyons sur le moment à l’état d’impossibilités. L’étonnement d’être quelqu’un, le ridicule de toute figure et existence particulière, l’effet critique du doublement de nos actes, de nos croyances, de nos personnes se reproduisent aussitôt; tout ce qui est social devient carnavalesque; tout ce qui est humain devient trop humain, devient singularité, démence, mécanisme, niaiserie.
Le système de conventions dont je parlais tout à l’heure se fait comique, sinistre, insupportable à considérer, presque incroyable! Les lois, la religion, la coutume, les accoutrements, la perruque, l’épée, les croyances,--tout semble curiosités, mascarade,--choses de foire ou de musée...
Mais pour obtenir cet écart et ce puissant émerveillement, et le rire, et puis le sourire, qui viennent aux lèvres du modèle devant son image, il existe un artifice très simple, presque infaillible, presque toujours heureux. La plupart des auteurs qui ont réfléchi les images de leur époque vers elle-même, et vers nous autres, en ont usé. Rien de plus ingénieux, de plus aisé à concevoir, quoique délicat dans l’exécution.
Prendre dans un monde, et plonger tout à coup dans un autre, quelque être bien choisi, qui ressente fortement tout l’absurde qui nous est imperceptible, l’étrangeté des coutumes, la bizarrerie des lois, la particularité des mœurs, des sentiments, des croyances dont s’accommodent tous ces hommes parmi lesquels le dieu tout-puissant qui tient la plume l’envoie brusquement vivre et ne cesser de s’étonner,--voilà le moyen littéraire.
L’on créa donc assez souvent, pour instrument de la satire, un Turc, un Persan, quelquefois un Polynésien; et quelquefois encore, pour changer le jeu et prendre sa référence jusqu’à mi-chemin de l’infini,--un habitant de Saturne ou de Sirius, un Micromégas; parfois un ange. Et tantôt c’était la seule ignorance ou la seule étrangeté de ce visiteur inventé qui formait le ressort de ses étonnements et le rendait ultra-sensible à ce que l’habitude nous dérobe; et d’autres fois, on le douait d’une sagacité, d’une science ou d’une pénétration surhumaines que ce fantoche faisait peu à peu paraître par des questions et des remarques d’une simplicité écrasante et narquoise.
Entrer chez les gens pour déconcerter leurs idées, leur faire la surprise d’être surpris de ce qu’ils font, de ce qu’ils pensent, et qu’ils n’ont jamais conçu différent, c’est, au moyen de l’ingénuité feinte ou réelle, donner à ressentir toute la relativité d’une civilisation, d’une confiance habituelle dans l’Ordre établi... C’est aussi prophétiser le retour à quelque désordre; et même faire un peu plus que de le prédire.
N
Je n’ai pas jusqu’ici parlé nommément des Lettres Persanes; je n’ai fait que supposer leur époque et comme elles se placent dans leur temps. Elles parlent d’ailleurs assez bien d’elles-mêmes. Rien de plus élégant ne fut écrit. Le changement du goût, l’invention de moyens violents n’ont pas de prise sur ce livre parfait, qui a cependant tout à craindre d’un certain retour à l’état barbare dont il se voit beaucoup d’indices, même littéraires. L’_état de fait_, qu’on sent revenir, ramène doucement les hommes à ne plus même savoir lire; j’entends lire en profondeur. Il commence à se trouver bien des personnes à qui de demander le plus petit effort de leur esprit on inflige une sorte d’offense. Voilà le fruit dans l’ordre des Lettres de ce développement de la facilité dans tous les genres qui est la grande affaire de ce monde depuis je ne sais quand. La nature de la clarté que l’on met dans un ouvrage est dans une relation inévitable et presque involontaire avec l’idée que l’on se fait du lecteur que l’on entrevoit. Montesquieu n’a pas entrevu les lecteurs que nous sommes. Il n’écrit pas pour nous, qu’il ne prévoyait pas si primitifs. Il aime l’ellipse, et, dans nombre de ses maximes, il calcule sa phrase, la renoue finement à elle-même, il prévoit des esprits un peu plus déliés que les nôtres; il leur offre les plaisirs de l’intelligence élégante et leur prête ce qu’il leur faut pour en jouir.
O
Ce livre est incroyable de hardiesse. On admire que l’auteur pour tout ennui n’ait eu que la crainte passagère de manquer son fauteuil à l’Académie; et ce ne fut qu’un léger nuage. Il eut la gloire, le fauteuil et une vente prodigieuse. La liberté de l’esprit était si grande, en ce temps-là, que ces lettres si frivoles et si célèbres ne gênèrent pas le moins du monde la carrière du président et du philosophe. L’hypocrisie est une nécessité des époques où il faut de la simplicité dans les apparences, où la complexité humaine n’est pas admise, où la jalousie du pouvoir ou bien la stupidité de l’opinion impose un modèle aux personnes. Le modèle est promptement pris pour masque.
Il n’y a d’hypocrisie que dans les moments où l’état des choses exige fortement que tous les citoyens soient conformes à un type simple et facile à définir, donc à manier.
Vers 1720, cette nécessité se reposait un peu, entre deux grands siècles.
P
Entre un Orient de fantaisie et un Paris réduit à ses facettes, instituer un commerce de lettres par quoi le sérail, les salons, les intrigues des sultanes et les caprices des danseuses, les Guèbres, le Pape, les muftis, les propos de café, les rêves du harem, les constitutions imaginaires, les observations politiques s’entre-croisent, c’était donner le spectacle d’un esprit dans sa pleine vivacité, quand il n’a d’autre loi que d’étinceler, de rompre ce qu’il vient d’être, de se montrer à soi-même sa justesse, sa vitesse et son ressort. C’est un conte, c’est une comédie, c’est presque un drame, et le sang coule; mais il coule fort loin, et même les fureurs et les exécutions secrètes sont ici autant littéraires qu’il est souhaitable.
Q
Je termine par une remarque d’importance. Dans presque toutes les œuvres de ce style vif et un peu diabolique qui s’écrivirent au dix-huitième siècle, paraissent très régulièrement, et comme de par une loi du genre, les représentants de deux espèces humaines à la vérité fort dissemblables: les jésuites et les eunuques. Les jésuites s’expliquent assez. Ils avaient fort bien élevé la plupart des bons auteurs, qui rendaient en pointes et en caricatures à leurs maîtres ce qu’ils avaient reçu en férules et en exercices spirituels et rhétoriques.
Mais qui m’expliquera tous ces eunuques? Je ne doute pas qu’il n’y ait une secrète et profonde raison de la présence presque obligée de ces personnages si cruellement séparés de bien des choses, et en quelque sorte d’eux-mêmes.
STENDHAL
A Monsieur Jules Cambon Ambassadeur de France
Je viens de relire un _Lucien Leuwen_ qui n’est pas tout à fait celui que j’ai tant aimé il y a trente ans. J’ai changé et il a changé. Je me hâte de dire que le second Leuwen qui réforme, augmente et améliore le premier, développe, après l’avoir ravivé, le délicieux souvenir de l’ancienne lecture.--Mais je ne renie pas mon plaisir de jadis.
* * * * *
L’opinion s’est montrée parfois rigoureuse pour Jean de Mitty, qui fut le premier éditeur de _Leuwen_, vers 1894. Je veux bien que le texte qu’il nous offrit à cette époque paraisse désormais un texte regrettable, écourté, assez gravement altéré peut-être; et je n’ignore pas que Mitty lui-même a pu donner quelque prise à de sévères jugements qui ne se limitaient pas à cette publication, et qui le visaient en personne. Mais moi, je me trouve encore son obligé, et je me risque à n’en dire ici qu’un peu de bien. Nous nous étions rencontrés chez Stéphane Mallarmé, où il venait assez souvent le mardi. Au sortir de ces précieuses soirées, il arrivait plus d’une fois que nous descendions en causant la longue rue de Rome à demi ténébreuse, jusqu’au centre radieux de Paris, nous entretenant volontiers de Napoléon ou de Stendhal.
En ce temps-là, je lisais passionnément la _Vie d’Henri Brûlard_ et les _Souvenirs d’Égotisme_, que je préférais aux romans célèbres, au _Rouge_, et même à la _Chartreuse_. Les intrigues, les événements ne m’importaient pas. Je ne m’intéressais qu’au système vivant auquel tout événement se rapporte, l’organisation et les réactions de quelque homme; en fait d’_intrigue_, son intrigue intérieure. Mitty préparait alors,--accommodait, si l’on veut,--le petit volume de _Lucien Leuwen_, qu’il ne manqua pas de m’envoyer, à peine publié chez Dentu. Ce livre me fit un plaisir extrême; je fus des premiers à le lire, et je l’ai célébré un peu partout.
* * * * *
Jusque-là, je n’avais rien lu sur l’amour qui ne m’eût excessivement ennuyé, paru absurde ou inutile. Ma jeunesse plaçait l’amour si haut et si bas, que je ne trouvais rien d’assez fort, ni d’assez vrai, ni d’assez dur, ni d’assez tendre dans les œuvres les plus illustres. Mais dans _Leuwen_, la délicatesse extraordinaire du dessin de la figure de _Madame du Chasteller_, l’espèce noble et profonde du sentiment chez les héros, le progrès d’un attachement qui se fait tout-puissant dans une sorte de silence; et cet art extrême de le contenir, de le garder à l’état incertain de soi-même, tout ceci me séduisit et se fit relire. J’avais peut-être mes raisons pour être touché assez intimement par ces qualités indéfinissables; et d’ailleurs, j’étais étonné de l’être; car je ne souffrais pas, et je ne souffre guère encore, d’être illusionné par un ouvrage d’écriture au point de ne plus distinguer nettement mes affections propres de celles que l’artifice d’un auteur me communique. Je vois la plume et celui qui la tient. Je n’ai pas souci, je n’ai pas besoin de ses émotions. Je ne lui demande que de m’instruire de ses moyens. Mais _Lucien Leuwen_ opérait en moi le miracle d’une confusion que j’abhorre...
* * * * *
Quant au tableau de la vie provinciale, parisienne, militaire, politique, parlementaire ou électorale, charmante caricature des premières années du règne de Louis-Philippe, comédie vive et brillante, vaudeville parfois,--comme la _Chartreuse de Parme_ songe parfois à l’opérette,--il me donnait un divertissement tout illuminé de traits et d’idées.
Tendre et vivante fut mon impression du premier _Leuwen_. Pourquoi ne pas montrer un rien de reconnaissance à l’ombre de ce pauvre Mitty auquel je dus quelques heures charmées? Je fus ravi, touché par ce _Leuwen_ primitif et imparfait que je tenais de lui; je ne relirai pas désormais la critiquable leçon qui fut son œuvre. Ce m’est une raison pour adresser quelques mots aimables d’adieu à ce premier texte, et à qui le publia.
* * * * *
A peine je viens d’écrire (un peu plus haut) ces noms de vaudeville et d’opérette, je pressens le lecteur choqué. Il n’aime pas sans doute le mélange des castes littéraires; Stendhal loué par Taine et par Nietzsche, Stendhal presque philosophe, étonne d’être mis si près de simples hommes d’esprit. Mais la vérité et la vie sont désordre; les filiations et les parentés qui ne sont pas surprenantes ne sont pas réelles...
Je crois donc voir un certain chemin qui de Stendhal par Mérimée, par le Musset de _Fantasio_, mène peut-être vers les théâtres mineurs du Second Empire, vers les princes et les conspirateurs des Meilhac et Halévy?--Et ce fil capricieux viendrait d’assez loin. (Mais sur la sphère de l’esprit tout vient de tout et va partout.)
Stendhal, amateur d’opéra-buffa, devait raffoler des petits romans de Voltaire, merveilles à jamais de promptitude, d’activité et de terrible fantaisie. Dans ces œuvres prestes et cruelles, où la satire, l’opéra, le ballet, le pamphlet, l’idéologie, se combinent à la faveur d’un mouvement infernal, fables qui firent les scandaleuses délices de la fin du règne de Louis XV, un esprit sans inertie ne peut-il considérer les élégantes aïeules des opérettes qui amusèrent sans pitié les derniers jours du règne de Napoléon III?--Je ne relis la _Princesse de Babylone_, _Zadig_, _Babouk_, _Candide_, sans croire entendre je ne sais quelle musique mille fois plus spirituelle, plus critique et plus diabolique que celle d’Offenbach et de ses pareils...
En somme, j’ose penser que _Ranuce-Ernest_ aurait pu régner aux Variétés, et le docteur _Dupoirrier_ exercer au Palais-Royal.
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Beyle tenait heureusement du siècle où il naquit l’inestimable don de la vivacité. La prépotence pesante et l’ennui n’eurent jamais de plus prompt adversaire. Classiques et Romantiques, entre lesquels il se mut et étincela, irritaient sa verve précise. On l’eût amusé (mais flatté dans le fond) de lui faire entrevoir, au travers d’une carafe magique, tout son avenir doctoral. Il eût vu dans l’eau enchantée ses formules devenir thèses, ses manies se faire préceptes, ses boutades se développer en théories, des doctrines sortir de lui, des commentaires infinis déduits de ses brèves maximes. Ses motifs favoris, _Napoléon_, _l’amour_, _l’énergie_, _le bonheur_, ont engendré des volumes d’exégèses. Des philosophes s’y sont mis. L’érudition a pointé ses yeux grossissants sur les moindres points de sa vie, sur ses griffonnages, sur les factures de ses fournisseurs. Une sorte d’idolâtrie naïve et naïvement mystérieuse vénère le nom et les reliques de ce briseur d’idoles. Suivant l’usage, ce qu’il avait de bizarreries a excité l’imitation. Tout le contraire de lui-même, de sa liberté, de son caprice, de son goût de l’opposition est né de lui. Il y a beaucoup d’imprévu dans l’opération de la gloire. La gloire est toujours mystique, même la gloire des athées.
_Au diable ce Stendhal!_ dit parfois l’esprit de Stendhal reparu dans quelque lecteur non conformiste.
* * * * *
Victime de son père, victime de gens de bien et de gens sérieux qui l’enchaînent ou qui l’ennuient,--esclave assez peu esclave de ces pesants travailleurs du Conseil d’État, les piliers de l’Empire, consulteurs, rapporteurs qui devaient fournir sans relâche à la fièvre du maître, aux besoins d’une France immense et d’une situation perpétuellement critique, leur aliment de réponses, de règlements de détail, de chiffres, de décisions et de précisions, il avait connu de très près, noté, percé, raillé les sottises et les vertus des hommes en place; observé quelquefois leur vénalité, toujours leur soif de l’avancement, leurs calculs profonds et puérils, leur futilité méticuleuse, leur goût des phrases et de l’importance, les embarras qu’ils se faisaient et qu’ils faisaient; leur courage incroyable devant ces montagnes de dossiers, ces colonnes de nombres qui écrasent l’âme sans enrichir l’intellect, écritures infinies qui donnent au pouvoir l’illusion d’exister, de savoir, de prévoir et d’agir... Beyle oppose toujours quelque jeune homme pur et quelque homme d’esprit à ces monstres de besogne, de niaiserie, de cupidité, de sécheresse, d’hypocrisie ou d’envie, dont il a peint tant de fois les visages, les caractères et les actes. Il concevait par ses dégoûts, il s’assurait par soi-même que la véritable valeur peut être séparée des vanités, des paperasses, des mensonges, de la solennité, de l’automatisme. Il avait remarqué que ces hommes importants, si nécessairement associés à la bonne marche des affaires, sont nuls et muets devant l’imprévu. Un État qui n’a pas quelques improvisateurs en réserve est un État sans nerfs. Tout ce qui marche vite le menace. Ce qui tombe des nues l’anéantit.
On lit aisément dans Beyle qu’il eût aimé de traiter de grandes affaires en se jouant. Il crée amoureusement des hommes aux jugements nets et brefs, aux ripostes instantanées _du même ordre de durée_ que les événements, aussi brusques, aussi surprenantes que les surprises,--ministres ou banquiers qui mènent, tranchent, traversent les circonstances, combinent le plaisant au profond, dosent finesse et pertinence, et dont on sent bien qu’il les habite, qu’il intrigue ou qu’il gouverne à la légère sous leurs masques, et que d’ailleurs il se venge en les créant de ne pas être ce qu’ils sont. Tout écrivain se récompense comme il peut de quelque injure du sort.
Chez bien des hommes de valeur, cette valeur dépend de la variété des personnages dont ils se sentent capables. Henri Beyle, capable d’un bon préfet du type 1810, n’en était pas moins un diable d’homme toujours déchaîné contre ce qu’il y a de plus respectable. Ce sceptique croyait à l’amour. Cette mauvaise tête est patriote. Ce notateur abstrait s’intéresse à la peinture (ou s’efforce, ou fait semblant de s’y intéresser). Il a des prétentions au positif, et il se fait une mystique de la passion.
Peut-être l’accroissement de la conscience de soi, l’observation constante de soi-même conduisent-elles à se trouver, à se rendre divers?--L’esprit se multiplie entre ses possibles, se détache à chaque instant de ce qu’il vient d’être, reçoit ce qu’il vient de dire, vole à l’opposite, se réplique et attend l’effet. Je trouve à Stendhal le mouvement, le feu, les réflexes rapides, le ton rebondissant, l’honnête cynisme des Diderot et des Beaumarchais, ces comédiens admirables. Se connaître n’est que se prévoir; se prévoir aboutit à jouer un rôle. La conscience de Beyle est un théâtre, et il y a beaucoup de l’acteur dans cet auteur. Son œuvre est pleine de mots qui visent la salle. Ses préfaces parlent au public devant le rideau, clignent de l’œil, font au lecteur des signes d’intelligence, le veulent convaincre qu’il est le moins niais dans l’auditoire, qu’il est dans le secret de la farce, que lui seul sent le fin du fin. «_Il n’y a que vous et moi_», disent-elles.
Ceci a fait merveille pour la fortune posthume de Stendhal. Il rend son lecteur fier de l’être.
* * * * *
Beyle ne peut se tenir d’animer directement ses ouvrages. Il brûle d’être soi-même en scène, d’y rentrer à tout coup; il prodigue la fausse confidence, les apartés, le monologue. Il agite en personne ses fantoches, dont il se compose une troupe sociale fort complète, où les emplois sont définis comme dans l’ancien théâtre. Il se fait des amants, des barbons, des prélats, des diplomates, des savants, des républicains, des militaires de l’ex-Garde. Ces types sont plus convenus que ceux de Balzac; et donc, plus dessinés. Il en voit les idées plus que la pensée, les sentiments plus que les ressorts et que la fonction dans le monde. Pour lui, Napoléon (par exemple) est un _héros_; il est un modèle d’énergie, d’imagination, de volonté, une grande âme pourvue d’un intellect prodigieusement net, un amant de la grandeur idéale, qui aime la puissance et la gloire d’une amour passionnée à la Stendhal. Mais Balzac voit l’organisateur et l’Empire, le Code Civil, la Révolution accomplie, consolidée, maîtrisée, la Société rétablie, la légende sortir de l’histoire, et, par la vertu populaire du mythe, envahir le domaine politique.
Beyle aperçoit de Napoléon ses traits antiques, son aspect italien, ses caractères si fortement marqués où il retrouve Rome et Florence, le César et le Condottier. Balzac considère surtout l’Empereur des Français.
On voit que le parallèle de Balzac et de Stendhal, si l’on prenait quelque intérêt à cet exercice, pourrait se concevoir et se poursuivre assez raisonnablement. Ils opèrent l’un et l’autre sur la même époque et la même substance sociale. Ce sont deux observateurs imaginatifs du même objet...
* * * * *
Tous les personnages de Stendhal ont ce vice ou cette vertu commune: qu’ils ne peuvent, en toute occasion, qu’ils ne manifestent, chacun suivant sa figure ou selon son état, quelque _antipathie_ ou quelque _sympathie_ de leur premier moteur.
L’artiste, quelquefois, semble chérir ses bêtes noires. On aime sans le savoir ce que l’on tourmente avec plaisir. Il les charge et les marque, et les perce, ou les déchire avec délices. Il y revient, il prend un goût infini à se moquer de leur bêtise, de leurs bassesses, de leurs calculs. Personne qui ne soit chez lui plus ou moins raillé; nul qui ne trompe ou ne soit trompé; ou les deux à la fois, ce qui est le cas ordinaire. Même ses préférés sont des victimes de leur cœur tendre, et les dupes du Beau.
On ne voit pas nettement pourquoi Stendhal ne s’est pas donné au théâtre, auquel tout le destinait. On peut rêver sur ce vide, si l’on a ce loisir. L’époque, sans doute, n’était pas encore celle où drames et comédies par Henri Beyle eussent eu chance de plaire.
Mais lui, auteur qui est un acteur intime, il se dresse une scène dans son esprit,--ou dans son âme, ou dans son cerveau,--(le mot importe peu, il ne s’agit que de désigner cette sorte de lieu-temps où se passe ce que chacun est seul à voir,--où ce que l’on y voit est peu distinct de ce qu’on veut et que l’on fait).
Sur ce tréteau privé, il donne sans relâche le spectacle de Soi-Même; il se fait de sa vie, de sa carrière, de ses amours, de ses ambitions très diverses, une pièce perpétuelle; joue ses gestes, articule ses répliques, ses réponses à ses impulsions, à ses naïvetés, à ses «fiascos» de divers genres.
Entre les personnages de cette moralité toujours en acte, indéfiniment représentée, ranimée incessamment par les circonstances, paraissent quelques êtres allégoriques, ou entités familières: _le Beau Idéal_, _le Bonheur_, _la Logique_, _l’Argent_, _le Style Noble_... L’ombre de Bonaparte, la silhouette du Jésuite, le fantoche du _plus fripon des Kings_, etc., viennent à tour de rôle se faire acclamer ou siffler sur le théâtre.
Il y a même une certaine _musique_ de ce mimodrame. On entend quelquefois éclater dans le texte, comme des thèmes tout personnels, certaines locutions, presque des interjections, qui n’ont qu’une valeur de _signaux nerveux_, qui sonnent le ralliement de l’énergie, la résurrection du _plus cher souvenir_, le réveil de la volonté d’être encore ce que l’on fut, et de souhaiter ce que l’on souhaita...
Ce sont des formules brusques et brèves qui rompent les chaînes de l’instant, ébranlent un jour morne, et surgissent de l’être comme des rappels aux armes; comme si, au milieu de circonstances médiocres ou assommantes, contre l’excès d’ennui ou de mélancolie, contre la sensation d’une condition mesquine et de malheur, retentissait le timbre tout-puissant de la valeur personnelle, le cri d’alerte de l’_unique soi-même_, et presque le son clair de la trompette dont le coup de langue jadis saisissait et redressait le jeune dragon assoupi sur sa bête, quand la recrue de son régiment s’en allait à travers les Alpes rejoindre l’armée de réserve de l’an VIII[2].
[2] Stendhal fut dragon et non pas hussard. D’ailleurs quand il a passé les Alpes, il n’était pas encore incorporé. (Remarque de M. Arbelet.)
Le thème de l’égoïsme égotiste sonne ainsi sous sa plume: ALORS COMME ALORS!...
Autre thème: celui des _Filets trop haut_.
L’orgueil les tend si haut que rien de réel jamais ne s’y vient prendre. La vanité tient le tramail dans les bas-fonds et pêche çà et là toujours quelque avantage sensible.
Ces questions d’orgueil et de vanité sont essentielles quand il s’agit d’un homme qui se produit au public; elles se mêlent curieusement au talent, l’excitent et même l’engendrent, le dépravent, ou l’orientent continuellement. Il faut donc s’y arrêter un moment à l’occasion de Stendhal et en faire quelque réflexion. Les quantités comparées de vanité ou d’orgueil qui sont impliquées dans une œuvre sont des _grandeurs caractéristiques_ que les chimistes de la critique ne doivent cesser de rechercher. Elles ne sont jamais nulles.
* * * * *
Le moins sot des auteurs illustres, tourmenté toutefois du désir d’être lu et d’émouvoir éternellement, Stendhal, malgré tant d’esprit qu’il avait, malgré tant de plaisir qu’il trouvait à se surprendre, à se reprendre, à se réveiller de ses ridicules, à se railler (comme on se pince pour se ressaisir et se concevoir), n’a pas laissé d’être partagé entre sa grande envie de plaire et d’entrer dans la gloire, et la manie ou la volupté d’être soi-même, à soi-même, et selon soi seul, qui s’y oppose. Il sentait dans sa chair secrète l’éperon de la vanité littéraire; mais il y sentait, un peu plus avant, l’étroite et bizarre morsure de l’orgueil absolu qui ne veut dépendre que de soi.
Nos talents nous pressent de s’employer; la formation vive et incessante des idées enfante une étrange impatience de les produire. L’œuvre future fermente dans son auteur futur. Mais cette fureur veut vendre notre âme aux autres; mais cette puissance, quand enfin elle s’épanche et se donne carrière, nous conduit presque toujours loin de nous-mêmes; elle entraîne notre Moi où il ne comptait pas aller. Elle l’engage dans un monde d’exhibitions, de comparaisons, d’évaluations réciproques, où il devient en quelque sorte, pour soi-même _un effet de l’effet qu’il produit sur un grand nombre d’inconnus_... L’homme _connu_ tend à ne plus être qu’une émanation de ce nombre indistinct d’inconnus, c’est-à-dire une créature de l’opinion, un monstre absurde et public auquel le vrai homme peu à peu le cède et se conforme.
Ainsi en est-il de ces bienheureux que leur humilité a fait mettre sur des autels où l’on voit ces pauvres dorés et ces humbles encensés.
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Nous écoutons les tentations de nos puissances aux dépens de ce que nous avons au cœur de plus précieux peut-être; de ce qui est jaloux, farouche, incommunicable et qui veut l’être. Cet insulaire naïf et cet amant de la gloire (qui ne l’est pas moins) s’arrangent enfin comme ils le peuvent d’une seule et même destinée...
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Comment se tirer de cette contrariété de deux instincts capitaux de l’intelligence?--L’un nous excite à solliciter, à forcer, à séduire les esprits au hasard. L’autre jalousement nous rappelle à notre solitude et étrangeté irréductibles. L’un nous pousse à paraître et l’autre nous anime à être, et à nous confirmer dans l’être. C’est un conflit entre ce qu’il y a de trop humain dans l’homme, et ce qui n’a rien d’humain et ne se sent point de semblable. Tout être fort et pur se sent autre chose encore qu’un homme, et refuse et redoute naïvement de reconnaître en soi l’un des exemplaires indéfiniment nombreux d’une espèce ou d’un type qui se répète. Dans toute personne profonde, quelque vertu cachée engendre incessamment un solitaire. Elles ressentent par instants, au contact ou au souvenir des autres êtres, une douleur particulière dont la sensation vive et brusque les perce, et les fait se resserrer aussitôt dans une île intime indéfinissable. C’est un accès réflexe d’inhumanité, d’antipathie invincible, qui peut s’avancer jusqu’à la démence, comme il advint à cet empereur qui souhaitait que toute la race des hommes n’eût qu’une tête que l’on tranchât d’un coup. Mais chez des êtres de nature moins brutale et plus intérieure, ce sentiment si énergique, cette obsession de l’homme par l’homme, peut enfanter des idées et des œuvres. La victime du mal de n’être pas unique se consume à inventer ce qui la sépare des autres. Se rendre singulière est sa manie. Et peut-être n’est-ce pas tant de se placer au-dessus de tous qui la travaille et la tourmente, que de se mettre tout à l’écart, et comme au delà de toute comparaison? Les «grands hommes» font sourire certains hommes «incommensurables».
* * * * *
Peut-être l’immense «péché»,--le péché métaphysique par excellence, que les théologiens ont nommé du beau nom d’_orgueil_,--a-t-il pour racine dans l’être cette irritabilité du besoin d’être unique? Mais encore, en poussant plus avant cette réflexion, en la conduisant un peu trop loin, sans doute, sur le chemin des sentiments les plus simples, trouverait-on, au fond de l’orgueil, seulement l’horreur de la mort, car nous ne connaissons la mort seulement que par les autres qui meurent, et si nous sommes réellement leur semblable, nous mourrons aussi. Et donc, cette horreur de la mort développe de ses ténèbres je ne sais quelle volonté forcenée d’être _non-semblable_, d’être l’indépendance même et le singulier par excellence, c’est-à-dire d’être un dieu. Refuser d’être semblable, refuser d’avoir des semblables, refuser l’être à ceux qui sont apparemment et raisonnablement nos semblables, c’est refuser d’être mortel, et vouloir aveuglément ne pas être de même essence que ces gens qui passent et fondent l’un après l’autre autour de nous. Le syllogisme qui mène Socrate à la mort plus sûrement que la ciguë, l’induction qui en forme la _majeure_, la déduction qui le conclut, éveillent une défense et une révolte obscure dont le culte de soi-même est un effet qui se déduit facilement.
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Voilà où se dirige l’égotisme quand on remonte à ce qu’il peut être dans sa source. J’ai été quelque peu plus loin dans cette recherche qu’il ne convenait sans doute au sujet de Stendhal; ce que je viens d’écrire s’adapterait mieux à Nietzsche, et serait en sa place dans la marge d’_Ecce Homo_ plutôt que dans celle d’Henri Brûlard. Mais le plus enferme le moins, et l’éclaire. Mais le _moi_ infecté ne fait qu’exagérer et rendre affreusement sensibles les secrètes dispositions et les tentations profondes qui ne manquent pas dans le _moi_ à peu près normal.
Quant à l’égotisme à la Stendhal, il implique une croyance, la croyance à un _Moi-naturel_ dont la culture, la civilisation et les mœurs sont ennemies. Ce Moi-naturel nous est connu, et ne peut nous être connu que par celles de nos réactions que nous jugeons ou imaginons primitives et véritablement spontanées. Plus ces réactions nous paraissent indépendantes du milieu social, et des habitudes, ou de l’éducation qu’il nous a données, plus précieuses et authentiques sont-elles pour l’Égotiste.
Ce qui me frappe, m’amuse, et même me charme, dans cette volonté de naturel de l’Égotiste, c’est qu’elle exige et comporte nécessairement une _convention_. Pour distinguer ce qui est naturel de ce qui est conventionnel, une convention est indispensable. Comment démêler autrement ce qui est _nature_ de ce qui est _culture_?--Le naturel est variable; le spontané a des origines très diverses dans chacun. Croit-on que même l’amour ne soit pas pénétré de choses apprises, qu’il n’y ait pas de la tradition jusque dans les fureurs et les émois et les complications de sentiments et de pensées qu’il peut engendrer?--Si même je dis que _le naturel est ce qui, dans les dispositions et les mouvements de quelqu’un, émane directement de l’organisme_, je dis par là qu’il y a autant de modes d’être naturel qu’il y a de complexions différentes, c’est-à-dire d’individus, dont chacun trouvera les actes et les paroles d’un autre fort éloignés de la nature,--_qu’il trouve en soi_.
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Remarque: Être _égotiste_ et utiliser les œuvres d’autrui avec le sans-gêne que l’on sait, c’est là une combinaison bien faite pour étonner.
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On voit bien d’ailleurs ce qu’il y a de divertissant à proclamer, à confesser la «nature» et le «naturel» comme une thèse, et dans les formes d’une théorie.
Ce système séduisant et naïf, qui se rattache à Rousseau, et qui reparaît aussi souvent que l’état civilisé fait sentir à quelqu’un des gênes et des lois plus que des avantages, enorgueillit assez ceux qui le réinventent et ceux qui les suivent. Il est à la fois une manière de morale intime, une règle de conduite dans le monde, une religion de la personnalité, un parti pris littéraire et une conséquence de ce tempérament de comédien-né que je trouve à Stendhal, et à tous ceux qui se confessent. Rien de plus intéressant, et rien peut-être, de plus comique; rien de plus excitant, rien de plus ingénu que de prendre le