La fin presque toujours somptueuse et voluptueuse d’un édifice politique se célèbre par une illumination où se dépense tout ce qu’on avait craint de consumer jusque-là.
Les secrets de l’État, les pudeurs particulières, les pensées inavouées, les songes longtemps réprimés, tout le fond des êtres surexcités et joyeusement désespérants sont produits et jetés à l’esprit public.
Une flamme encore féerique, qui se développera en incendie, s’élève et court sur la face du monde. Elle éclaire bizarrement la danse des principes et des ressources. Les mœurs, les patrimoines fondent. Les mystères et les trésors se font vapeurs. Le respect se dissipe et toutes les chaînes s’amollissent dans cette ardeur de vie et de mort qui va croître jusqu’au délire.
J
Que si les Parques eussent donné à quelque homme libre de choisir entre tous les siècles connus celui de ses préférences, pour y faire son temps de vie, je m’assure que cet heureux homme eût nommé le temps même de Montesquieu. Je ne suis pas sans faiblesses; je ferais comme lui. L’Europe était alors le meilleur des mondes possibles; l’autorité, les facilités s’y composaient; la vérité gardait quelque mesure; la matière et l’énergie ne gouvernaient pas directement; elles ne régnaient pas encore. La science était déjà assez belle, et les arts très délicats; il restait de la religion. Il y avait assez de caprice et suffisamment de rigueur. Les Tartufes, les stupides Orgons, les sinistres «Messieurs», les Alcestes absurdes étaient heureusement enterrés; les Émile, les René, les ignobles Rolla étaient encore à naître. On avait des manières même dans la rue. Les marchands savaient former une phrase. Jusqu’aux traitants, aux filles, aux espions et aux mouches qui s’exprimaient comme personne aujourd’hui. Le fisc exigeait avec grâce.
La terre n’était pas encore tout explorée; les peuples tenaient à l’aise dans le monde dont la carte n’était pas sans vides immenses et montrait encore sur l’Afrique, sur l’Amérique et dans l’Océanie, des parties claires qui faisaient rêver. Ni même les journées n’étaient point pleines et pressées, mais lentes et libres; les horaires ne hachaient point les pensées et ne faisaient point des individus des esclaves du temps moyen et les uns des autres.
On criait contre le gouvernement; on croyait encore qu’il y avait mieux à faire. Mais les soucis n’étaient point démesurés.
Il y avait une quantité d’hommes vifs et sensuels dont l’intelligence agitait l’Europe et tourmentait étourdiment toutes choses, divines et autres. Les dames s’inquiétaient des différentielles naissantes, des animalcules presque essentiels à l’amour qui frétillent sous l’œil dans le microscope; elles se penchaient comme des fées sur le berceau de verre et de cuivre de la jeune Électricité.
La poésie elle-même essayait d’être nette et sans sottises; mais c’est une impossibilité: elle ne parvint qu’à s’amaigrir.
K
Il apparut alors un esprit si svelte et si pur que tous les libertinages de toute espèce lui semblaient les exercices sans conséquences d’une créature subtile qui ne se laisse prendre à rien, pas même au pire. Même l’obscène ne l’engluait pas. On était si spirituels, si incrédules, si amoureux de lumières que l’on se sentait ne pouvoir être souillés, ni dégradés, ni affaiblis par les idées, par les propos les plus hardis, ni par les expériences les plus chaudes. Ils allèrent jusqu’au suprême artifice, qui est d’inventer la nature et de prétendre à la simplicité. Ce genre de fantaisie marque toujours la fin du spectacle et le dernier moment du goût.