PAUL VALÉRY DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
VARIÉTÉ II
onzième édition
PARIS Librairie Gallimard ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 43, rue de Beaune (VIIme)
ŒUVRES DU MÊME AUTEUR
AUX ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
La Jeune Parque (épuisé). id. deuxième édition dans la collection _Une œuvre un portrait_, avec un portrait par Picasso (épuisé). Odes avec des ornements de Paul Vera (épuisé). Le Serpent avec des ornements gravés sur bois par Paul Vera (épuisé). La Soirée avec M. Teste (épuisé). id. deuxième édition dans la collection _Une œuvre un portrait_, avec un portrait de M. Teste, par B. Naudin (épuisé). Charmes avec des ornements typographiques dans le style du XVIIe siècle (épuisé). Eupalinos ou l’Architecte, suivi de L’Ame et la Danse. Variété. Une Conquête méthodique (collection _Une œuvre un portrait_, avec un portrait de Paul Valéry gravé sur bois par G. Aubert, d’après un croquis de l’auteur). Poésies, édition monumentale (épuisée). Vers et Prose, édition ornée d’aquarelles de Pierre Laprade. Cahier B 1910. Monsieur Teste. La Jeune Parque. Album de Vers anciens. Discours de Réception à l’Académie Française. Lettre sur Mallarmé, adressée à Jean Royère. Morceaux choisis (en préparation).
Il a été tiré de cet ouvrage trois cent soixante-sept exemplaires sur velin pur fil Lafuma Navarre, dont dix-sept exemplaires hors commerce marqués de a à q, trois cents exemplaires numérotés de 1 à 300 et cinquante exemplaires d’auteur, hors commerce, numérotés de I à L.
Il a été tiré, en outre, mille exemplaires sur alfa, numérotés de 301 à 1300.
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays, y compris la Russie.
Copyright by Librairie Gallimard, 1930.
FRAGMENT D’UN DESCARTES
On trouvait encore, il y a quinze ans, dans une rue toute proche de la place Royale, une caserne de gendarmes où les hommes des réserves venaient faire apostiller et timbrer leurs papiers militaires.
L’homme entrait et s’orientait dans une cour noble et familière. Les bureaux qu’il cherchait s’ouvraient à sa gauche sous quelques arcades en anse de panier, qui étaient ce qui subsistait d’un cloître assez antique. Cette majesté ruinée s’accommodait à la douce vie, à demi officielle, à demi intime, qui était venue dès le Premier Empire s’y établir. Il y avait un planton, esprit absent; des cages de canaris accrochées aux piliers; des képis et des pots de fleurs dans les fenêtres; quelques pantalons blancs séchaient çà et là sur des ficelles. Bon an, mal an, une centaine de milliers de mobilisables traversait nécessairement cette cour. Je ne sais si l’un d’eux s’est jamais douté qu’on lui faisait faire un pélerinage. L’autorité elle-même qui l’ordonnait, toute supérieure qu’elle était, n’en connaissait point l’objet véritable. Elle imaginait ne mouvoir les matricules qu’à ses fins; elle nous contraignait, sans le savoir, à visiter l’un des monuments les plus respectables de l’histoire de la pensée.
Cette caserne était substituée à un couvent, et les gendarmes aux Minimes. Là vécut et mourut le P. Mersenne, homme très utile et assez considérable dans la société des esprits au commencement du XVIIe siècle; religieux facile et plein de curiosités, qui proposait des problèmes, des énigmes parfois, à toute une Europe intellectuelle assez différente de la nôtre; agent de fermentation scientifique et de liaison entre les savants de différente religion; ami d’enfance, ami constant et excessif de Descartes, propagateur de ses doctrines, et l’un des plus aimables de ces êtres secondaires dont le rôle est peut-être essentiel dans le développement des grands hommes et dans le déchaînement des grandes choses. Ce serait une étude assez neuve, et que j’imagine assez fructueuse, que la recherche systématique dans l’histoire, de ces auxiliaires, de ces officieux, de ces confidents ou intermédiaires, qui se rencontrent toujours dans le voisinage du génie et parmi les petites causes vivantes des gros événements.
Quand Descartes venait à Paris, on l’allait visiter le matin aux Minimes de la place Royale, chez ce Père très précieux. Il y reçut M. Mélian, le 11 de juillet 1644. En juin 1647, arrivant de la Haye, il descend chez l’abbé Picot, rue Geoffroy-Lasnier, et y rédige la préface des _Principes_. Il s’en va en Bretagne où quelque affaire l’appelait, revient par le Poitou et la Touraine, et trouve à son retour à Paris, au commencement du mois de septembre, la bonne nouvelle d’une pension de trois mille livres de rente que le Roi lui vient d’accorder sur la proposition du Cardinal Ministre. Les nouvelles de cette espèce se sont faites rares.
C’est alors que «M. Pascal le jeune, se trouvant à Paris, fut touché du désir de le voir, et il eut la satisfaction de l’entretenir aux _Minimes_, où il avait eu avis qu’il pourrait le joindre. M. Descartes eut du plaisir à l’entendre sur les expériences du Vuide qu’il avait faites à Rouen et dont il faisait actuellement imprimer le récit, dont il lui envoya un exemplaire en Hollande, quelque temps après son retour. M. Descartes fut ravi de l’entretien de M. Pascal.»
Je suis trop attaché à la gloire de celui-ci pour transcrire la suite.
Un jour que je passais par là, j’ai vu avec ennui, à la place de la vieille demeure des Minimes, une bâtisse cubique, d’une craie toute neuve et trop pure, sommée de bombes panachées de flammes en pierre tendre. On a remis les gendarmes dans ce bloc. Je les aimais mieux dans l’ancien couvent, car la gendarmerie est une sorte d’ordre militaire, mais qui ne semble pas répugner le moins du monde au mariage de ses membres.
Il y a peu de nations en Europe où une maison consacrée par une si grande présence, et qui aurait entendu un tel entretien, eût pu s’évanouir aussi discrètement que chez nous. Il n’y avait point de plaque sur le mur des Minimes, qui fît parler ce mur de ce qu’il avait vu. Personne n’a paru connaître ce que je viens de rapporter et que j’avais trouvé dans Baillet, puisque pas une âme ne s’est plainte, ni ne s’est opposée au renversement de ces pierres. Tout a disparu dans le nuage de poudre des entreprises de démolition.
Descartes, ici, n’a point de chance. Nulle statue à Paris de cet homme admirable,--ce à quoi je consens qu’on ne remédie. On lui a donné seulement une rue assez mauvaise, quoique animée par les éclats de Polytechnique et quelque peu hantée par l’ombre de Verlaine qui y est mort. Enfin, nous avons égaré ses os du côté de Saint-Germain-des-Prés, et je ne sache pas qu’on les recherche pour les cryptes du Panthéon.
Mais, homme prudent qu’il était, et artiste incomparable dans le travail des matières les plus dures, il s’est bâti de ses mains un certain tombeau, de ces tombeaux qui font envie. Il y a mis la statue de son esprit, et si nette, et si vraie à considérer, que l’on jurerait qu’il est vivant, qu’il nous parle en personne, qu’il n’y a point trois cents ans entre nous, mais un commerce possible avec lui, mais à peine l’intervalle d’un esprit à un esprit, sinon d’un esprit à soi-même. Son monument est ce Discours qui est à peu près incorruptible, comme tout ce qui est écrit exactement. Un langage fier et familier, où l’orgueil ni la modestie ne manquent, nous rend si sensibles et si remarquables les volontés essentielles et les attitudes qui sont communes à tous les hommes de réflexion, qu’il en résulte moins un chef-d’œuvre de ressemblance ou de vraisemblance qu’une présence réelle, et même qui s’alimente de la nôtre.
Point de difficultés, point d’images, pas d’apparences scolastiques, rien dans ce texte qui ne soit du ton intérieur le plus simple et le plus humain, à peine un peu plus précis que la nature. L’auteur, que l’on croit entendre, semble s’être borné à épurer, à retracer de près, parfois à articuler très nettement la voix immédiate qu’il tenait de ses souvenirs et de ses espérances. Il a pris cette voix qui nous enseigne premièrement à nous-mêmes toutes nos pensées, et qui se détache en silence de notre attente dirigée.
Une parole intime, où il n’y a point d’effets ni de stratagèmes, étant notre propriété la plus proche et la plus certaine, quoiqu’elle nous appartienne si étroitement, ne peut pas ne pas être universelle.
Il était du dessein de Descartes de nous faire entendre soi-même, c’est-à-dire de nous inspirer son monologue nécessaire, et de nous faire prononcer ses propres vœux. _Il s’agissait que nous trouvions en nous ce qu’il trouvait en soi._
C’est ici l’intention originale. Tout fondateur dans l’ordre spirituel doit se préoccuper de se rendre irrésistible. Les uns nous enveloppent de leurs charmes; les autres nous réduisent par la rigueur; Descartes nous communique sa vie, afin que la suite de ses impressions et de ses actes nous introduise dans ses pensées par le même chemin naturel d’événements et de rêveries qu’il avait pris depuis la jeunesse, et qui ressemble à bien d’autres chemins, quoiqu’il nous mène à de tout autres points de vue.
Nous faisant donc semblables à lui au moyen de ses commencements, et facilement intéressés dans sa carrière, il nous séduit sans peine aux rébellions de son adolescence, car il nous parle de la nôtre et de nos résistances et de nos superbes jugements. Ses études achevées, déprisées, reconnues presque vaines (et en effet, les études sont quasi vaines pour celui qui ne sait se servir de ce qu’il n’eût pas inventé), il roule çà et là par l’Europe, se lavant l’esprit dans les voyages, dans les mouvements d’une guerre de ce temps-là, dont il semble se mêler à sa fantaisie. Il se garde assez bien des livres, qui sont embarrassants aux armées. Il s’exerce aux mathématiques; c’est un art qui ne demande qu’une plume, qui se développe n’importe où, à toute heure, et aussi longtemps qu’il y a de durée dans notre tête.
Quel luxe de liberté, quel mode élégant et voluptueux d’être soi-même, quand l’homme peut ainsi se dissiper dans les choses, sans laisser de se confirmer dans ses idées!...
L’accidentel, le superficiel et ses vives variations excitent, illuminent ce qu’il y a de plus profond et de constant dans une personne véritablement faite pour les hautes destinées spirituelles. On jouit dans l’indépendance de l’âme du plaisir d’exister pour y voir clair. Tout profite à la conscience organisée. Tout la détache, tout la ramène; elle ne se refuse rien. Plus elle absorbe ou subit de relations, plus elle se combine à elle-même, et plus elle se dégage et se délie. Un esprit entièrement _relié_ serait bien, vers cette limite, un esprit infiniment _libre_, puisque la liberté n’est en somme que l’usage du possible, et que l’essence de l’esprit est un désir de coïncider avec son tout.
Descartes s’enferme avec le _tout_ de son attention; et il use du possible qui est en lui jusqu’à se mettre à douter de son _existence_ au milieu même du récit de sa _vie_!... Le même qui courait le monde et guerroyait en amateur, tout à coup se retourne dans le cadre de sa présence et de sa chair, et il rend relatif tout le système de ses références et de nos communes certitudes; il se fait _autre_, comme le dormeur de qui le brusque mouvement issu de son rêve, altère, _transcende_ ce rêve, et le transforme en rêve qualifié comme tel. Il oppose l’être à l’homme.
Mais de ressentir l’être dans l’homme, et de les distinguer si nettement, de rechercher une certitude du degré supérieur par une sorte de procédure extraordinaire, ce sont les premiers signes d’une _philosophie_...
* * * * *
Peut-être me devrais-je arrêter sur ce mot, sur le point même de ne plus savoir de quoi je parle. Il est encore temps de ne pas m’exposer à des difficultés qui ne sont pas de celles que j’eusse choisies, et dont les plus redoutables sont celles qui me sont invisibles. Je ne suis pas à mon aise dans la philosophie. Il est entendu qu’on ne saurait l’éviter, et que l’on ne peut ouvrir la bouche sans lui payer quelque tribut. Comment s’en pourrait-on garder quand elle-même ne peut pas nous assurer de ce qu’elle est? Il est presque privé de sens de dire, comme on le dit souvent, que chacun fait de la philosophie sans le savoir, puisque l’homme même qui s’y livre sciemment ne sait expliquer exactement ce qu’il fait.
Mais moi, je me trouve dans la philosophie comme un barbare dans une Athènes où il sait bien que des objets très précieux l’environnent, et que tout ce qu’il voit est respectable; mais au sein de laquelle il se trouble, il éprouve de l’ennui, de la gêne et une vague vénération, mêlée d’une crainte superstitieuse, traversée de quelques envies brutales de tout rompre ou de mettre le feu à tant de merveilles mystérieuses dont il ne se sent point le modèle dans l’âme. Comment supporter qu’il en existe, et de si fameuses, dont l’idée même ne vous fût point venue? Je me compare aussi à ces infortunés de qui les oreilles sont saines et qui perçoivent tous les sons; mais les enchaînements, les mélanges des sons, leurs figures, leurs créatures, mais leurs nœuds délicats et leurs infinis, leur _musique_ enfin, leur échappe. La musique des philosophes m’est presque insensible.
Si donc je m’aventure à parler de Descartes, c’est sans doute que je le sépare de ceux-ci...
LE RETOUR DE HOLLANDE
Un voyage est une opération qui fait correspondre des villes à des heures. Mais le plus beau du voyage et le plus philosophique est pour moi dans les intervalles de ces pauses.
Je ne sais s’il existe de sincères amateurs du chemin de fer, des partisans du _train pour le train_, et ne vois guère que les enfants qui sachent jouir comme il convient du vacarme et de la puissance, de l’éternité et des surprises de la route. Les enfants sont de grands maîtres en fait de plaisir absolu. Quant à moi, je me berce toujours, dès que le bloc des wagons s’ébranle, d’une métaphysique naïve et mêlée de mythes.
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Je quitte la Hollande... Tout à coup, il me semble que le Temps commence; le Temps se met en train; le train se fait modèle du Temps, dont il prend la rigueur et assume les pouvoirs. Il dévore toutes choses visibles, agite toutes choses mentales, attaque brutalement de sa masse la figure de ce monde, envoie au diable buissons, maisons, provinces; couche les arbres, perce les arches, expédie les poteaux, rabat rudement après soi toutes les lignes qu’il traverse, canaux, sillons, chemins; il change les ponts en tonnerres, les vaches en projectiles et la structure caillouteuse de sa voie en un tapis de trajectoires...
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Même les idées, toujours surprises, traînées comme étirées par le torrent des visions, se modifient à la manière d’un son dont l’origine vole et s’éloigne.
Il m’arrive aisément que je ne me sente plus nulle part, et sois comme réduit à l’être abstrait qui peut se dire en tous lieux qu’il pense, qu’il raisonne, qu’il dispose, fonctionne et ordonne identiquement; qu’il vit, et que rien d’essentiel n’est altéré; qu’il ne change donc point de place. Ne faudrait-il à ce pur logicien qui nous habite, pour qu’il eût le sentiment du mouvement, qu’il observât des modifications bien extraordinaires, des désordres inconcevables, et sans doute incompatibles avec la raison ou la vie?
C’est un grand miracle qu’il y ait en nous tant de mécanismes délicats assez insensibles au transport.
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Mais, au contraire, l’être total, l’âme réelle du voyageur de qui l’absence va finir, quand chaque tour des roues le rapproche de sa maison, et qu’une boucle de sa vie va se fermer, est la proie d’étranges effets de sa transition. Ce qu’elle quitte, ce qu’elle éprouve dans l’instant, ce qu’elle prévoit et se prédit, se la disputent, se proposent et s’échangent en elle-même. Elle oscille entre ses époques que la précision du départ bien marqué, l’exactitude probable de l’arrivée séparent si nettement; elle heurte au hasard le regret, l’espérance, les craintes, et les perd et les retrouve dans ses sensations. Son passé, son présent, son futur prochain _sonnent_ en elle comme trois cloches bien distinctes, dont toutes les combinaisons se réalisent, se répondent, se brouillent et se composent curieusement. Jouant et reprenant sans fin tous les _thèmes_ de l’existence, un carillon d’événements--accomplis,--attendus,--actuels,--accompagne le corps voyageur, habite une tête qui s’abandonne, l’amuse, l’inquiète, emprunte les rythmes de la route, orchestre des rêves, égare, endort, réveille son homme...
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La nuit tombe. Il naît et meurt des feux terrestres,--postes soudains, signaux aigus, éclats subits de vies inconnues effleurées... Entre deux lueurs, mes yeux incertains dans la buée qui brouille les glaces, peu à peu cessent de voir une campagne déjà morte et simplifiée par le soir, qui s’écoule indéfiniment vers les lieux et les jours passés.
Il me semblait à la fin de ne plus apercevoir que tous les états de l’eau,--l’eau neige,--l’eau glace,--l’eau vive,--l’eau flaque mirant l’eau nuée,--l’eau vapeur dont les volutes libérées se détordent, se disloquent, s’attardent et se dissipent après nous. L’eau multiforme compose, presque à soi seule, la substance d’un pays trouble et variable dont la suprême clarté du crépuscule interprète encore les blancheurs et pâleurs précipitées.
Que les lampes s’allument, et sur la vitre tout à coup se vient peindre un fragment de visage. Un certain masque s’interpose, portrait d’homme qui demeure lumineux et constant à la surface de cette fuite de plages sombres et neigeuses.
Je m’apparais immobile et chaudement coloré sous le verre; et si je m’approche un peu de ce _moi_ morcelé d’ombres qui me regarde, je l’éclipse, je m’abolis, je deviens le chaos nocturne.
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Les philosophes de tout temps ont goûté ces minimes expériences. Un prestige fortuit, quelque effet simple et remarquable de dioptrique ou d’acoustique, un incident singulier de leurs perceptions les induisent en rêveries qu’ils organisent à loisir en méditation théorique. De l’éclairage d’une grotte, et des silhouettes qu’il engendre, Platon tira sans trop de peine des conséquences admirables, et peut-être funestes. Sa chambre noire naturelle nous a valu l’une des plus célèbres _transmutations de valeurs_.
Mais moi, non philosophe, je n’ai pas su développer à l’excès,--car il y faut de l’excès,--toutes les pensées que risquait de me suggérer cette station de ma face éclairée sur une nuit mouvante et rompue de brusques fantômes.
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Je viens pourtant d’Amsterdam, où Descartes et Rembrandt ont coexisté. On y voit leurs maisons[1]. On ne peut s’empêcher d’essayer de leurs songes. On se place naïvement dans leur personnage, au bord des canaux, sur les passerelles de l’Amstel, ou sur quelque point animé de ce labyrinthe d’eaux tout encombré de barques, de pontons, de gabarres surchargées, de _sabots_ vernis aux panses enflées, aux poupes joufflues, qui tiennent de la jonque, du meuble et du tonneau... Les heures sont fredonnées assez tristement dans l’air du ciel pâle. Les hommes s’échangent entre les rives, sur les ponts minces. L’observateur regarde vivre, et vit.
[1] La maison de Descartes a été identifiée grâce aux travaux de M. Gustave Cohen, dont les recherches ont singulièrement enrichi et précisé notre connaissance de l’histoire littéraire de la France.
Descartes avait une grande prédilection pour cette ville «où n’y ayant aucun homme, excepté lui, qui n’exerçât la marchandise, il y pouvait demeurer toute sa vie sans être jamais vu de personne et se promener tous les jours parmi la confusion d’un grand peuple».
Je ne sais s’il entendait leur langage. J’espère bien que non. Quoi de plus favorable au pensif recul en soi-même, à la délimitation bien nette d’un monde extérieur exactement terminé et séparé de l’autre, quoi de plus isolant que l’ignorance des conventions qui règnent et coordonnent le spectacle de la vie autour de nous? Dans le métier de philosophe, il est essentiel de ne pas comprendre. Il leur faut tomber de quelque astre, se faire d’éternels étrangers. Ils doivent s’exercer à s’ébahir des choses les plus communes. Pénétrez dans le temple d’une religion inconnue, considérez un texte étrusque, asseyez-vous auprès de joueurs dont le jeu ne vous fut appris, et jouissez de vos hypothèses. Le philosophe est de même un peu partout.
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Mais ne point posséder la clé, n’être point instruit des règles, des signes, des correspondances, ne pouvoir deviner le sens de ce que l’on voit,--n’est-ce point réduire ce qui se voit à ce qui se voit,--_à la figure et au mouvement_?--Rien de plus cartésien, je pense?--Davantage, cette incompréhension n’est-elle pas une grande chance de ne rien négliger, de ne _rien omettre_, puisqu’on ne sait même pas que négliger, que retenir, et que tout se vaut dans ce qu’on observe; qu’il faut donc tout noter ou tout rejeter?
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Tel, au milieu du trafic et des Hollandais en action, Descartes isolé et non insensible contemplait leur commerce et leur vie comme il eût fait quelque machine tout inconnue. Descartes absent et présent, Descartes abstrait de leurs discours, de leurs intérêts, de leurs goûts, de leurs passions et de leurs mœurs, fort de n’y rien mêler de soi-même, se trouvait placé dans la masse vivante de leur nation étrangère comme un instrument de mesure que l’on plonge dans un milieu et que l’on en retire à volonté pour y lire ce qu’il marque. Ame bien divisée, génie même de la distinction et de l’ordre, la suite de ses pensées se rendait aisément indépendante de l’agitation des vivants autour de lui. Il disait que tout leur tracas ne lui était que le bruit d’un ruisseau. Il n’était point l’Homme des Foules...
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L’homme des foules est poète, conteur, ou quelque ivrogne de l’esprit.
Il se noie dans la quantité des âmes ambulantes; il s’enivre d’absorber un nombre inépuisable de visages et de regards, et de ressentir au fil de la rue fluide le vertige du passage de l’infinité des _individus_... Il subit et confond des milliers de pas et de rythmes de marche; ses yeux trouvent et perdent des milliers d’yeux, dont il remonte le fleuve de visions, de directions, de volontés séparées.
A certaines heures, le mouvement des villes énormes engendre le merveilleux malaise de la _multiplication des seuls_. On constate naïvement, avec une sorte d’horreur et de sentiment panique, que les _singuliers_ sont innombrables. Tant de personnes particulières; chacune capitale pour soi, nulle ou négligeable au regard de presque toutes les autres, et toutes ensemble donnant vaguement à chacune l’impression d’un cimetière en marche, ou d’un défilé de fantômes, car le flux des physionomies, la sensation moyenne du bruit des propos et des bottes, l’écoulement égal des dissemblances mêmes nous imposent l’idée de la somme indistincte de tant de distinctes destinées,--nous inspirent le même détachement, parfois morne,--joyeux parfois,--qui nous saisit au milieu d’un peuple de tombes.
Rien n’enlève à la vie son air de vie, mais rien n’ôte à la mort son prestige de mort, comme le sentiment puissant de la quantité des vivants ou des morts. Le nombre et la répétition ont pour effet de nous faire sentir la loi et la machine, et presque leur ridicule; et tantôt écrasent l’esprit, tantôt lui font inventer pour sa défense ce qu’il lui faut pour se croire unique et maître de soi.
On pourrait dire enfin que, dans l’homme des foules, la pensée se compose avec le mouvement, la multitude des images _entraîne_, en quelque sorte, la faculté même qui les perçoit.
Tout autre est un Descartes.
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Tout en rêvant mille choses de lui, je m’amusais là-bas à voir de ma fenêtre les passants trotter dans la neige toute fraîche, les mariniers emmitouflés manœuvrer sur l’eau blanche et noire, à demi prise, à demi rompue, déplacer avec une adresse incroyable leurs péniches lourdes et longues, si pressées et engagées quelquefois les unes entre les autres qu’il faut s’y prendre comme au jeu de dames, opérer par substitutions réfléchies, créer devant soi le lieu où l’on va se mettre, en trouver un pour la coque que l’on déloge, attendre, pousser, gouverner, gagner enfin l’entrée de quelque tunnel étroit et sombre où l’on disparaît au bruit sourd du moteur, l’homme à la barre ployant la tête au moment juste qu’elle va heurter le sommet de la voûte. Les mouettes innombrables dissipaient mon attention, la ravissaient et renouvelaient dans l’espace. Leurs corps lisses et purs, bien placés contre le vent, glissaient, filaient sur d’invisibles pentes, effleuraient le balcon, viraient, rompaient le vol et s’abattaient sur les gros glaçons, où les blanches bêtes posées se disputaient entre elles les ordures tremblantes et les débris affreux de poisson rejetés à l’eau.
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Entre deux oiseaux instantanés je revenais à ma première pensée. Reprenant distraitement une rêverie quasi cartésienne, j’imaginais à ma façon les sensations de ce grand homme. J’accordais, j’arrangeais à ma guise ce que je voyais avec une vague idée de sa philosophie... Que l’ombre illustre n’en soit pas irritée! Je ne sais aimer quelque personne sans me la rendre si présente à l’esprit qu’elle en devient fort différente de soi-même.
Je compte aussi que la pensée du vivant Descartes n’était point toute pareille à celle qu’il a mise dans ses livres. Les livres nous trompent toujours en plus et en moins. Ce qu’ils taisent de l’écrivain, ce qu’ils y ajoutent, laisse bien de la liberté à qui veut imaginer leur auteur comme il se peut qu’il fût.
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Mon Descartes dans Amsterdam considérant, ce qu’il me plaisait qu’il considérât, parmi tant d’objets et de choses sur quoi son regard pût se fixer avec quelque vraisemblance, je n’en voyais pas de plus propre à le replacer sans délai dans son système ordinaire de pensées que tout l’attirail du commerce qui encombrait les berges et les quais de ses barriques, de ses caisses, de ses amas, de ses engins.
Treuils, poulies, machines simples, et toutes ces manœuvres de manutention qui de la rive dans les cales, de la cale sur la rive transposent la matière des échanges; ce sont de charmants objets de contemplation pour un tel amateur de _méchanique_ et de choses quantitatives. Il était, sur ces bords industrieux, tout environné d’occasions mathématiques, et sollicité à chaque instant d’une foule de petits problèmes qui, dans une tête si bien faite, risquaient fort de devenir grands. Peu de chose suffit,--un tonneau qui s’ébranle, un tas de grains qui s’accumule, un câble rompu qui revient cingler son attache, et même une pomme qui tombe,--pour jeter un homme d’esprit dans la dynamique universelle. L’homme s’arrête; et l’esprit file sur sa route singulière vers je ne sais quel point d’où il faut revenir à soi par syllogismes...
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Point de site plus favorable, point de milieu plus nourrissant pour la méditation du grand dessein de notre Richelieu intellectuel que ce théâtre du négoce où règne en souveraine la _mesure_. Tout dans un port est manifestement, ouvertement, brutalement métrique. Presque toute l’activité qui s’y observe se dépense à compter, peser, ranger, arrimer; le nombre et l’ordre y commandent visiblement tous les actes, et rien ne s’y passe qui ne s’évalue en tonnes, livres, boisseaux et en jauges diverses...
La Méthode, après tout, n’est-elle point la Charte d’un empire du Nombre dont nous voyons à présent toutes les ambitions, si nous n’en voyons encore toute la puissance? Le mesurable a conquis presque toute la science et en a discrédité toutes les parties où il n’a pas pu s’introduire. La pratique presque tout entière lui est soumise. La vie, déjà à demi asservie, circonscrite ou alignée ou assujettie, se défend difficilement contre les horaires, les statistiques, les mensurations et les précisions quantitatives, dont le développement en réduit de plus en plus la diversité, en diminue l’incertitude, en améliore le fonctionnement d’ensemble, en rend le cours plus sûr, plus long, plus machinal.
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J’ai demandé là-bas si l’on savait dans quelles circonstances Hals et Descartes se sont rencontrés. Mais il paraît qu’il n’y a point de documents de cette rencontre si précieuse. On aimerait bien de savoir qui a conduit le peintre au philosophe ou le philosophe au peintre; combien de séances et de combien de temps; si Descartes posait bien, et quels propos se sont échangés, et même si le modèle était d’avis que la peinture est vanité?... J’ignore d’ailleurs si les deux hommes pouvaient s’entendre l’un l’autre sans truchement.
Il y avait en ce temps-là à Amsterdam un peintre de petits philosophes dont nous avons au Louvre deux ou trois admirables. Ils font songer à Spinoza plus qu’à Descartes. Ils ne sont point à muser et à flâner sur l’Amstel ou sur le Dam, l’esprit tantôt _intus_, tantôt _extra_, passant d’un monde dans l’autre, et d’un système de l’univers à un incident de la rue ou du canal.
Ces petits philosophes de Rembrandt sont des philosophes enfermés. Ils mûrissent encore dans le _poêle_. Un rayon de soleil enfermé avec eux éclaire leur chambre de pierre, ou, plus exactement, crée une conque de clarté dans la grandeur obscure d’une chambre. L’hélice d’un escalier en vis qui descend des ténèbres, la perspective d’une galerie déserte introduisent ou accroissent insensiblement l’impression de considérer l’intérieur d’un étrange coquillage qu’habite le petit animal intellectuel qui en a sécrété la substance lumineuse. L’idée de reploiement en soi-même, celle de _profondeur_, celle de la formation par l’être même de sa sphère de connaissance, sont suggérées par cette disposition qui engendre vaguement, mais invinciblement, des analogies spirituelles. L’inégalité de la distribution de la lumière, la forme de la région éclairée, le domaine borné de ce soleil captif d’une cellule où il définit et situe quelques objets et en laisse d’autres confusément mystérieux, font pressentir que l’_attention_ et l’_attente de l’idée_ sont le sujet véritable de la composition. La figure même du petit être pensant est remarquablement située par rapport à la figure de la lumière.
J’ai longuement rêvé autrefois à cet art subtil de disposer d’un élément assez arbitraire afin d’agir insidieusement sur le spectateur, tandis que son regard est attiré et fixé par des objets nets et reconnaissables. Tandis que la conscience retrouve et nomme les choses bien définies, les données significatives du tableau,--nous recevons toutefois l’action sourde, et comme latérale, des taches et des zones du clair-obscur. Cette géographie de l’ombre et de la lumière est insignifiante pour l’intellect; elle est informe pour lui, comme lui sont informes les images des continents et des mers sur la carte; mais l’œil perçoit ce que l’esprit ne sait définir; et l’artiste, qui est dans le secret de cette perception incomplète, peut spéculer sur elle, donner à l’ensemble des lumières et des ombres quelque figure qui serve quelque dessein, et en somme une fonction cachée, dans l’effet de l’œuvre. Le même tableau porterait ainsi deux compositions simultanées, l’une des corps et des objets représentés, l’autre des lieux de la lumière. Quand j’admirais jadis, dans certains Rembrandts, des modèles de cette action indirecte (que ses recherches d’aqua-fortiste ont dû, à mon avis, lui faire saisir et analyser), je ne manquais pas de songer aux effets _latéraux_ que peuvent produire les harmonies divisées d’un orchestre... Wagner, comme Rembrandt, savait attacher l’âme du patient à quelque partie éclatante et principale; et cependant qu’il l’enchaînait et l’entraînait à ce développement tout-puissant, il faisait naître dans _l’ombre de l’ouïe_, dans les régions distraites et sans défense de l’âme sensitive,--des événements lointains et préparatoires,--des pressentiments, des attentes, des questions, des énigmes, des commencements indéfinissables...
C’est là construire un art à plusieurs dimensions, ou organiser, en quelque sorte, les _environs_ et les _profondeurs_ des choses explicitement dites.
Il me souvient d’un temps fort éloigné où je m’inquiétais si des effets analogues à ceux-ci pourraient se rechercher raisonnablement en littérature. Je n’_exerçais_ pas... Je pouvais me permettre bien des hypothèses. Ce n’est pas le moment d’expliquer dans quelle voie et par l’usage de quels moyens je pensais que l’expérience devait être tentée. Je dirai seulement sa condition essentielle: l’artifice doit échapper au lecteur non prévenu, et l’effet ne pas révéler sa cause.
Je m’assurais, peut-être trop facilement (mais, à tout dire, je m’en assure encore), que l’art d’écrire contient de grandes ressources virtuelles, des richesses de combinaisons et de composition à peine soupçonnées, si ce n’est inconnues... Elles nous sont cachées par la notion que nous avons encore du mécanisme littéraire, notion curieusement vague et grossière au milieu de la précision généralisée. Descartes n’a point passé par là. Les anciens ont été plus subtils et plus «scientifiques» que nous ne le sommes en ces matières. Nous en sommes à la mythologie.
On s’explique d’ailleurs assez bien qu’un art dont le moyen,--la parole,--est toujours sur nos lèvres, et nous sert continuellement à communiquer avec nous-même comme avec les autres, se confonde si aisément et si intimement avec la vie même qu’il lui soit difficile, sinon impossible, d’atteindre au développement formel de ses puissances. J’ajoute qu’il m’est apparu, à l’âge délicieux où ces problèmes imaginaires me venaient visiter l’esprit, que de telles tentatives demanderaient un travail immense d’analyse préalable, un cruel effort de coordination dans l’exécution. On a vu, dans le temps où le temps ne comptait pas, de simples sonnets exiger de leurs auteurs plusieurs années de soins, de maturation, (avec des ferveurs, des désespoirs, des reprises, et presque des réconciliations), qui faisaient des rapports du poète et de ses quatorze vers une longue et dramatique histoire d’amour. Je crois que ces temps-là sont révolus et que nous sommes à l’âge d’or. Jamais tant de fruits, et je ne sais combien de moissons chaque année.
Je doute, en somme, que la littérature obtienne quelque jour son Nicolas Rameau et son Sébastien Bach... S’ils paraissent jamais, ne soyons pas jaloux de leur destin. Ils auront la vie dure.
* * * * *
Le train freine et s’arrête aux abords de Paris. Il reprend doucement pour le _finale_... Le trajet est une œuvre assez semblable à quelque symphonie. L’analogie se poursuit jusque dans l’impatience des gens qui se couvrent, s’apprêtent, se lèvent, gagnent les couloirs.
SUR BOSSUET
Dans l’ordre des écrivains, je ne vois personne au-dessus de Bossuet; nul plus sûr de ses mots, plus fort de ses verbes, plus énergique et plus délié dans tous les actes du discours, plus hardi et plus heureux dans la syntaxe, et, en somme, plus maître du langage, c’est-à-dire de soi-même. Cette pleine et singulière possession qui s’étend de la familiarité à la suprême magnificence, et depuis la parfaite netteté articulée jusqu’aux effets les plus puissants et retentissants de l’art, implique une _conscience_ ou une _présence_ extraordinaire de l’esprit en regard de tous les moyens et de toutes les fonctions de la parole.
Bossuet dit ce qu’il veut. Il est essentiellement volontaire, comme le sont tous ceux que l’on nomme _classiques_. Il procède par constructions, tandis que nous procédons par accidents; il spécule sur l’attente qu’il crée tandis que les modernes spéculent sur la surprise. Il part puissamment du silence, anime peu à peu, enfle, élève, organise sa phrase, qui parfois s’édifie en voûte, se soutient de propositions latérales distribuées à merveille autour de l’instant, se déclare et repousse ses incidentes qu’elle surmonte pour toucher enfin à sa clé, et redescendre après des prodiges de subordination et d’équilibre jusqu’au terme certain et à la résolution complète de ses forces.
Quant aux pensées qui se trouvent dans Bossuet, il faut bien convenir qu’elles paraissent aujourd’hui peu capables d’exciter vivement nos esprits. C’est nous-mêmes au contraire qui leur devons prêter un peu de vie par un effort sensible et moyennant quelque érudition. Trois siècles de changements très profonds et de révolutions dans tous les genres, un nombre énorme d’événements et d’idées intervenus rendent nécessairement naïve, ou étrange, et quelquefois inconcevable à la postérité que nous sommes, la substance des ouvrages d’un temps si différent du nôtre. Mais autre chose se conserve. La plupart des lecteurs attribuent à ce qu’ils appellent le _fond_ une importance supérieure, et même infiniment supérieure, à celle de ce qu’ils nomment la _forme_. Quelques-uns, toutefois, sont d’un sentiment tout contraire à celui-ci qu’ils regardent comme une pure superstition. Ils estiment audacieusement que la structure de l’expression a une sorte de réalité tandis que le sens ou l’idée n’est qu’une ombre. La valeur de l’idée est indéterminée; elle varie avec les personnes et les époques. Ce que l’un juge profond est pour l’autre d’une évidence insipide ou d’une absurdité insupportable. Enfin, il suffit de regarder autour de soi pour observer que ce qui peut intéresser encore les modernes aux lettres anciennes n’est pas de l’ordre des connaissances, mais de l’ordre des exemples et des modèles.
Pour ces amants de la forme, une forme, quoique toujours provoquée ou exigée par quelque pensée, a plus de prix, et même de sens, que toute pensée. Ils considèrent dans les formes la vigueur et l’élégance des _actes_; et ils ne trouvent dans les pensées que l’instabilité des _événements_.
Bossuet leur est un trésor de figures, de combinaisons et d’opérations coordonnées. Ils peuvent admirer passionnément ces compositions du plus grand style, comme ils admirent l’architecture de temples dont le sanctuaire est désert et dont les sentiments et les causes qui les firent édifier se sont dès longtemps affaiblis. L’arche demeure.
ORAISON FUNÈBRE D’UNE FABLE
Daphnis aime Alcimadure. Alcimadure n’aime Daphnis ni l’Amour.
Daphnis meurt assez vite de sa grande amour refusée, léguant tous ses biens à l’insensible dont on ne dit point si elle accepte l’héritage pour ne rien dire d’inutile.
Le soir même du jour que l’amoureux est mort, Alcimadure, délivrée d’un fâcheux et tout égayée d’avoir fait fortune, donne à danser à ses jeunes amies. Ces demoiselles, qui semblent n’être heureuses qu’entre soi, ne manquent pas d’aller bondir et tournoyer, avec peu de jupes sans doute, autour de la statue du Dieu essentiellement aveugle dont on n’a jamais su s’il fallait désirer ses faveurs ou les craindre.
L’idole pure tombe, accable, écrase la belle sous son poids. Alcimadure abîmée aux Enfers y forme une Ombre gracieuse et misérable; et cette Ombre toute nouvelle vole aussitôt vers l’Ombre de Daphnis. Mais à présent les rôles sont changés, les désirs du berger se sont faits dédains et les dédains d’antan remordent ici-bas l’âme d’Alcimadure qui fut si dédaigneuse sur la terre. On dirait que la mort a transporté de l’un dans l’autre les sentiments de ces deux êtres. Sur chacun d’eux la promptitude de son trépas agit comme l’eût fait une longue durée de réflexions, et le changement de la vie en mort leur change le cœur à ce point que celui de Daphnis regrette d’être mort d’amour, comme celui d’Alcimadure ne se console pas d’avoir ignoré la tendresse. Ce n’est point le lieu de chercher à approfondir une métaphysique du regret. L’espoir ni le regret n’ont fait dire grand’chose de clair ni de substantiel aux philosophes d’aucun temps.
Comment expliquer que nous vivions presque toujours avant et après l’instant même? _Rien ne m’est plus_, disait une princesse veuve. _Je ne vis jamais que dans deux ans_, écrit l’indomptable empereur...
Nous ne sommes presque jamais; mais nous fûmes et nous serons. Notre corps lui-même ne subsiste et ne se soutient, il ne se défend de périr que pour être un peu plus qu’un événement.
Quoi qu’il en soit, Daphnis et Alcimadure aux Enfers, le vain fantôme du garçon fuit les retours et les vagues excuses du vain fantôme de la fille.
* * * * *
Œuvre pâle et parfaite, pièce noble et sans force, enfant très délicate d’entre les dernières enfants de La Fontaine, cette fable elle-même n’est-elle point une Ombre littéraire, une apparence de poème errante et presque invisible au regard d’une postérité qui la refuse sans le savoir? Vainement on l’imprime encore, on la réimprime, trouve-t-elle de quoi revivre dans aucune âme? Nulle n’a besoin d’elle et nulle n’en a cure.
Aussi morte qu’Alcimadure, que Mme de la Mésangère, que le roi Louis XIV, et que tous les souhaits, tous les goûts, tout l’idéal d’un siècle dont bien des œuvres, même admirables, se font peu à peu d’une insipidité merveilleuse, elle est bien dans la condition indéfinissable des tristes peuples des Enfers. Ils sont et ne sont pas.
Le sort fatal de la plupart de nos ouvrages est de se faire imperceptibles ou étranges. Les vivants successifs les ressentent de moins en moins, ou les considèrent de plus en plus comme les produits ingénus ou inconcevables ou bizarres d’une autre espèce d’hommes. Entre la plénitude de la vie et la mort définitive des œuvres matériellement conservées, s’écoule un temps qui en assure la dégradation insensible, qui les altère par degrés. Elles s’affaiblissent sans remède, et non point d’abord dans leur substance même, car elle est faite d’un langage qui demeure intelligible encore et encore usité. Mais comme il sied dans l’ordre de l’esprit, elles voient s’évanouir l’une après l’autre toutes leurs chances de plaire et choir tous les supports de leur existence. Peu à peu ceux qui les aimaient, ceux qui les goûtaient, ceux qui les pouvaient entendre disparaissent. Ceux qui les abhorraient, ceux qui les déchiraient, ceux qui les persiflaient sont morts aussi. Les passions qu’elles excitaient se refroidissent. D’autres humains désirent ou repoussent d’autres livres. Bientôt un instrument de plaisir ou d’émoi se fait accessoire d’école; ce qui fut vrai, ce qui fut beau se change dans un moyen de contrainte, ou dans un objet de curiosité, mais d’une curiosité qui se force d’être curieuse. L’amateur malgré soi, qui, mû par ses devoirs et ses volontés non voluptueuses, les visite dans leurs tombes de cuir ou de parchemin, sent trop qu’il les y trouble et les tourmente bien plus qu’il ne les ranime, et qu’il leur donne sans espoir, et comme à regret, un sens et une valeur vains et factices. Parfois la mode, qui cherche toujours et de toutes parts de quoi nourrir son lendemain, rencontre quelques nouveautés dans les sépulcres. Pour un peu de temps, elle les entr’ouvre, y puise et passe. Mais ce désir trompeur n’a fait que défigurer un peu plus le triste objet de son inquiétude. A peine en dérange-t-elle l’absence. Ce n’est jamais qu’une méprise qu’elle peut offrir aux défuntes beautés en échange de son caprice.
Enfin la matière même des ouvrages de l’esprit, matière non proprement corruptible, matière singulière et faite des relations les plus immatérielles qui se puissent concevoir, cette matière de parole est transformée sans se transformer. Elle perd ses rapports avec l’homme. Le mot vieillit, devient très rare, devient opaque, change de forme ou de rôle. La syntaxe et les tours prennent de l’âge, étonnent et finissent par rebuter. Tout s’achève en Sorbonne.
PRÉFACE AUX LETTRES PERSANES
Le recueil délicieux des _Lettres Persanes_ jette moins dans les songes que dans les pensées. Il est peut-être permis à des réflexions qui ont eu Montesquieu pour prétexte, qu’elles s’étendent un peu loin, et recherchent le fond de sa fantaisie. Je vais divaguer sérieusement.
A
Une société s’élève de la brutalité jusqu’à l’ordre. Comme la barbarie est l’ère du _fait_, il est donc nécessaire que l’ère de l’ordre soit l’empire des _fictions_,--car il n’y a point de puissance capable de fonder l’ordre sur la seule contrainte des corps par les corps. Il y faut des forces fictives.
B
L’ordre exige donc l’_action de présence de choses absentes_, et résulte de l’équilibre des instincts par les idéaux.
Un système fiduciaire ou conventionnel se développe, qui introduit entre les hommes des liaisons et des obstacles imaginaires dont les effets sont bien réels. Ils sont essentiels à la société.
Peu à peu le _sacré_, le _juste_, le _légal_, le _décent_, le _louable_ et leurs contraires se dessinent dans les esprits et se cristallisent. Le Temple, le Trône, le Tribunal, la Tribune, le Théâtre, monuments de la coordination, et comme les signaux géodésiques de l’ordre, émergent tour à tour. Le Temps lui-même s’orne: les sacrifices, les audiences, les spectacles fixent des heures et des dates collectives. Les rites, les formes, les coutumes, accomplissent le dressage des animaux humains, répriment ou mesurent leurs mouvements immédiats. Les reprises de leurs instincts farouches ou irréductibles se font peu à peu singulières et négligeables. Mais le tout ne subsiste que par la puissance des images et des mots. Il est indispensable à l’ordre qu’un homme se sente sur le point même d’être pendu quand il est sur le point de mériter de l’être. S’il n’accorde un grand crédit à cette image, bientôt tout s’écroule.
C
Le règne de l’ordre, qui est celui des symboles et des signes, en arrive toujours à un désarmement presque général, qui commence par l’abandon des armes visibles, et gagne peu à peu les volontés. Les épées s’amenuisent et disparaissent, les caractères s’arrondissent. L’on s’éloigne insensiblement de l’âge où le fait dominait. Sous les noms de _prévision_ et de _tradition_, l’avenir et le passé, qui sont des perspectives imaginaires, dominent et restreignent le présent.
Le monde social nous semble alors aussi naturel que la nature, lui qui ne tient que par magie. N’est-ce pas, en vérité, un édifice d’enchantements, que ce système qui repose sur des écritures, sur des paroles obéies, des promesses tenues, des images efficaces, des habitudes et des conventions observées,--fictions pures?
D
Ce monde de rapports nous paraît par l’accoutumance aussi stable, aussi spontané que le monde physique; et quoique l’œuvre des hommes, étant leur œuvre indivise et immémoriale, il ne semble pas moins complexe et moins mystérieux que celui-ci. J’ôte mon chapeau, je prête serment, je fais mille étrangetés dont l’origine est aussi cachée que celle de la matière. Si l’on veut naître, mourir, faire l’amour, il s’y mêle une quantité de choses abstraites et impénétrables.
Il arrive à la longue que le mécanisme d’une société s’embarrasse de ressorts si indirects, de souvenirs si confus et de relais si nombreux que l’on se perd dans une trame de prescriptions et de relations inextricables. La vie du peuple organisé est tissue de liens multipliés dont la plupart passent dans l’histoire et ne se nouent que dans les temps les plus antiques par des circonstances qui ne se reverront jamais. Personne n’en sait plus les parcours et n’en peut suivre les commandes.
E
L’ordre enfin bien assis,--c’est-à-dire la réalité assez déguisée et la bête assez affaiblie,--la liberté de l’esprit devient possible.
Dans l’ordre peu à peu les têtes s’enhardissent. A la faveur des sûretés établies, et grâce à l’évanouissement des raisons de ce qui se fait, les esprits qui se relèvent et qui s’ébrouent ne perçoivent que les gênes ou la bizarrerie des façons de la société. L’oubli des conditions et des prémisses de l’ordre social est accompli; et cet effacement est presque toujours le plus rapide dans les mêmes que cet ordre a le plus servis ou favorisés.
F
L’esprit, d’autant plus délié des exigences profondes de l’ordre qu’elles furent mieux appliquées à le dispenser d’y songer, s’enivre de ses aises relatives, se joue dans ses lumières propres et dans ses pures combinaisons.
Il ose spéculer sans égard au système infiniment complexe qui le fait si indépendant des choses et si détaché des nécessités primitives. L’évidence lui cache le fond. Alors les raisonnements se déchaînent; l’homme se croit esprit. De toutes parts naissent les questions, les railleries et les théories; les unes et les autres, usages du possible et exercices illimités de la parole séparée des actes. Partout étincelle et agit la critique des idéaux qui ont fait à l’intelligence le loisir et les occasions de les critiquer.
Cependant, les instincts de conservation et de perpétuation s’exténuent ou se pervertissent.
G
C’est ainsi, par le détour des idées et dans le tourbillon de leur mouvement, que le désordre et l’_état de fait_ doivent reparaître et renaître aux dépens de l’ordre.
Ce retour à l’état de fait peut s’opérer quelquefois par une voie que l’on n’eût point prévue, et l’homme redevenir un barbare de nouvelle espèce par conséquence inattendue de ses plus fortes pensées.
Certains trouvent aujourd’hui que la conquête des choses par la science positive nous va conduisant ou reconduisant à une barbarie, quoique de forme laborieuse et rigoureuse; mais qui n’est que plus redoutable que les anciennes barbaries pour être plus exacte, plus uniforme et infiniment plus puissante. Nous reviendrions à l’ère du fait,--mais du _fait scientifique_.
Or les sociétés reposent au contraire sur les _Choses Vagues_; du moins se sont-elles reposées jusqu’ici sur des notions et des entités assez mystérieuses pour que l’âme rebelle ne soit jamais bien assurée de s’en être défaite, et hésite à ne redouter que ce qu’elle voit. Un tyran d’Athènes, qui fut homme profond, disait que les dieux ont été inventés pour punir les crimes secrets.
Une société qui aurait éliminé tout ce qui est vague ou irrationnel pour s’en remettre au mesurable et au vérifiable, pourrait-elle subsister?--Le problème existe et nous presse. Toute l’ère moderne montre un accroissement continu de la précision. Tout ce qui n’est pas sensible ne peut pas devenir précis, et retarde en quelque sorte sur le reste. On le considérera nécessairement de plus en plus comme vain et insignifiant par contraste.
H
L’ordre pèse toujours à l’individu. Le désordre lui fait désirer la police ou la mort. Ce sont deux circonstances extrêmes où la nature humaine n’est pas à l’aise. L’individu recherche une époque tout agréable, où il soit le plus libre et le plus aidé. Il la trouve vers le commencement de la fin d’un système social.
Alors, entre l’ordre et le désordre, règne un moment délicieux. Tout le bien possible que procure l’arrangement des pouvoirs et des devoirs étant acquis, c’est maintenant que l’on peut jouir des premiers relâchements de ce système. Les institutions tiennent encore. Elles sont grandes et imposantes. Mais sans que rien de visible soit altéré en elles, elles n’ont guère plus que cette belle présence; leurs vertus se sont toutes produites; leur avenir est secrètement épuisé; leur caractère n’est plus sacré, ou bien il n’est plus que sacré; la critique et le mépris les exténuent et les vident de toute valeur prochaine. Le corps social perd doucement son lendemain. C’est l’heure de la jouissance et de la consommation générale.