Dans les rues de Saint-Hélier c’était le calme morne des dimanches anglais, les magasins clos, le seul mouvement des fidèles qui se rendaient au temple ou des promeneurs qui, en tenue d’été, filaient vers la gare pour se déverser dans la campagne...

Mais près du port, sur la grande place que dominait la statue de sa très gracieuse Majesté la reine Victoria, en grand costume de cour, semblait s’être concentrée toute l’habituelle animation de la ville. Des touristes curieux faisaient cercle autour d’un groupe de Salutistes qui célébraient leur culte à la face du ciel et de la terre, aux sons de trompettes éclatantes et non moins discordantes, que rythmaient le tambourin et la grosse caisse... Puis, un silence se faisait, et alors le capitaine de l’armée, un digne gentleman à barbe blanche, vêtu de l’uniforme salutiste, disait à haute voix les prières que tous les fidèles, hommes et femmes, écoutaient dévotement... Ou bien, un néophyte racontait comment l’appel d’en haut l’avait conduit dans l’armée du salut et il confessait devant tous les erreurs de sa vie passée... Ce après quoi tous les frères édifiés reprenaient en chœur, sur un diapason aigu, le cantique anglais:

_I should believe..._

tandis qu’une jeune salutiste, la figure pâle et sans beauté, enfouie dans la profondeur de sa capote de paille, se mettait en devoir de quêter dans le cercle des curieux et d’offrir le journal: _En avant!_... D’où résultait la dispersion immédiate d’une partie des assistants.

Georges, lui, tint ferme, et, sans hésiter, il tendit un penny à la jeune femme, tout en prenant possession de la feuille édifiante qu’il enveloppa d’un regard empressé.

--Est-ce que vous allez vous enrôler dans l’armée de la maréchale Booth? lui jeta gaiement une voix.

C’était Dorient qui flânait sur le port par cette riante matinée dominicale.

--M’enrôler? Pas encore!... J’attends Michelle et Lucile qui font des courses et qui ne reviennent pas. Quand les femmes sont entrées dans un magasin, on ne sait jamais quand elles en sortiront! Elles m’avaient assuré qu’elles venaient tout de suite et...

--Et elles viennent! Ami Georges, vous n’avez pas bonne vue... regardez!

Et ses yeux vifs s’arrêtaient, à travers la grande place baignée de soleil, sur Michelle toute blonde dans sa robe noire et Lucile qui, habillée de rose, avait un aspect de grosse petite fleur animée.

--Bonjour! fit la jeune fille avec un charmant sourire d’amie, répondant à son salut... Vous pensez, n’est-il pas vrai, que Sylvanie a raison de nous traiter de «juives errantes» puisque nous voici déjà en promenade, retour de la messe et que nous nous préparons à faire, tantôt, une excursion monstre en voiture...

--Oui, expliqua Georges allègrement. Nous partons tous en troupeau, dans un des breaks où maman a retenu nos places, pour visiter les _Vincheley_, _Plémont_... Dommage que nous emmenions le poète Rinaldo qui est ici avec sa famille! Ce qu’il va nous raser! Enfin!!! C’est tout de même une chic promenade que nous allons faire!... Pourquoi ne venez-vous pas aussi?...

--Parce que je ne suis pas invité! fit-il, mi-sérieux, mi-plaisant!

Spontanément, Lucile jeta convaincue:

--Oh! monsieur, vous l’êtes toujours! Maman sera ravie de votre présence!

--Mademoiselle, vous êtes infiniment aimable.

Il hésitait, pris à l’improviste par cette invitation. La veille, on lui eût proposé une excursion dans l’île, en break, entouré d’une troupe de fâcheux, qu’il en eût repoussé l’idée même avec horreur. Mais la demande lui venait, alors que Michelle était devant lui, dans sa fraîcheur d’aurore, avec ses yeux de pensée. Brusquement, sa résolution fut prise. Pourtant, par délicatesse, il ne voulait pas imposer sa présence à cette jeune fille qui, seule, existait vraiment pour lui dans la famille Gosseline, tous les autres membres lui apparaissant à l’état de quantités négligeables. Et voulant son consentement, il questionna:

--Est-ce que vraiment je pourrais, sans scrupule, me joindre à vous et à vos amis? Et, en ce cas, aurais-je encore chance de trouver place dans votre break?

Elle arrêta sur lui ses larges prunelles lumineuses:

--Je pense qu’en vous mettant en quête de place dès maintenant, il vous serait facile de nous accompagner; si toutefois vous ne redoutez ni la poussière, ni la chaleur, ni le bourdonnement de conversations quelconques et le voisinage de touristes bruyants, ni...

--Mon Dieu! quel spectre allez-vous encore évoquer pour m’épouvanter? Faut-il vous dire que je suis prêt à tout, prêt à braver, à supporter sans me plaindre, la chaleur, la poussière et toutes les autres épreuves dont vous me menacez!

--Là! vous entendez! Michelle, s’exclama Georges d’une voix si triomphante que les yeux étonnés de Dorient l’interrogèrent.

Le gamin expliqua aussitôt, tout droit devant lui:

--Hier, maman voulait m’envoyer vous avertir que nous allions tous, aujourd’hui, à Plémont, et vous offrir d’être de la partie... Et puis Michelle n’a pas voulu, elle a prétendu que ce serait indiscret, que, par politesse, vous ne voudriez pas refuser, mais qu’au fond du cœur vous nous trouveriez bien «crampons»... Elle n’a pas dit «crampons», mais quelque chose qui signifiait cela!

--Georges, vous n’êtes pas charitable! fit Michelle dont les joues s’étaient rosées. Puisque les paroles de M. Dorient prouvent que je me suis trompée dans mes suppositions, il fallait avoir la charité de lui cacher mon jugement téméraire...

Le visage de Dorient était devenu plus sérieux et ses yeux pénétrants s’étaient fixés sur Michelle, interrogeant le regard clair qui ne se déroba point. Elle souriait avec un air de confusion juvénile, qui, tout de suite, dissipa la bizarre impression de regret que lui avaient causée les révélations de Georges. Sûrement ce n’était pas pour un motif grave qu’elle avait voulu l’éloigner de cette promenade! Voici qu’elle proposait:

--Voulez-vous que Georges aille s’occuper d’une place pour vous?

--Sera-t-il bon négociateur, s’il le faut? C’est que je n’ai pas envie du tout, maintenant que j’ai été induit en tentation, de demeurer à Saint-Hélier pour y goûter la paix mortelle des dimanches anglais!

--Allez avec lui alors... Il nous apportera la réponse. Nous rentrons déjeuner!... Si toutefois Malvina a bien voulu songer à nous préparer un repas quelconque! Le rendez-vous est pour onze heures!

Tous les quatre s’étaient mis en marche pour rentrer dans la ville. Profitant de ce que Georges parlementait avec sa sœur, Dorient demanda à Michelle qui avançait près de lui:

--Vraiment, en toute sincérité, répétez-moi que je ne suis pas importun en vous priant d’accepter ma présence tantôt... S’il en était autrement, pour une raison connue de vous, je vous supplie de me le dire très franchement. Je trouverai quelque prétexte pour me dégager... malgré le regret que j’aurai à le faire!

--Je croyais vous avoir convaincu que vous seriez le très bien venu... Ce sont les paroles de Georges qui vous en font douter?

--Un peu!

--Tranquillisez-vous alors... Si j’ai dissuadé ma tante de vous inviter, c’est qu’il me semblait que cette promenade serait insipide dans les conditions où elle se fera... Et je voulais vous l’éviter...

--Ainsi c’est par pure charité que vous me laissiez dans ma solitude?

--Par pure charité! Mais, maintenant, dans mon égoïsme, je suis ravie de vous avoir pour compagnon d’épreuve!...

Elle avait parlé avec une franchise simple, et il la connaissait trop bien maintenant pour ne pas prendre sa phrase ainsi qu’elle l’avait dite, comme l’expression du plaisir qu’elle aurait à se trouver avec quelqu’un de son monde, dans la société panachée où elle allait passer la journée. Et alertement, il fila avec Georges pour se mettre à la recherche d’une place.

Pendant ce temps, Michelle et Lucile regagnaient _Abercorn villa_. Dans le jardin, la Muse se balançait nonchalamment dans un _rocking-chair_, contemplant sa mère qui ratissait les allées avec tant d’ardeur que ses joues ressemblaient à deux rutilants coquelicots. Au bruit de la sonnette, elle s’interrompit et eut un sourire de bonne humeur pour les jeunes filles.

--Une nouvelle qui t’enchantera! maman, lui cria Lucile. Nous avons un nouveau compagnon de promenade pour tantôt!

--Qui donc?... Est-ce que...

--Ce serait M. Dorient?... Oui!! Georges lui a raconté que nous partions et il a tout de suite demandé à nous suivre!

--Ah! Michelle, vous voyez bien que j’avais raison!

--Raison de quoi? questionna la Muse qui n’avait pas été mise au courant des velléités d’invitation de sa mère.

--Raison de vouloir offrir à Dorient d’être des nôtres aujourd’hui. Michelle prétendait qu’il avait horreur des excursions en nombreuse société!

Les sourcils de la Muse se contractèrent:

--Comme vous êtes bien renseignée! Michelle, ou plutôt quel bon prétexte imaginé pour éloigner Raymond Dorient, tout simplement parce que vous enviez l’attention qu’il me témoigne et notre communion d’esprit!

Cette fois, l’attaque était plus directe que de coutume. Michelle pâlit un peu et son jeune visage prit une expression de dignité presque hautaine:

--Vous vous trompez, Sylvanie, je ne vous envie rien, et la manière d’être de M. Dorient à votre égard m’est totalement indifférente, ne me regardant pas...

--Tant mieux, s’il en est ainsi...

--Parce que?...

--Parce que vous perdriez votre temps à espérer charmer Raymond Dorient, comme vous prétendez séduire tout le monde... Vous aimez qu’on vous admire et je comprends que la conquête d’un homme de cette valeur vous tente!... Mais, prenez-en votre parti, ma belle Russe, ce critique ne goûte que les Françaises... Un conseil d’amie, cela en passant.

Michelle eut un léger haussement d’épaules qui semblait rejeter derrière elle les stupides paroles de la Muse. Pas même, elle ne daigna laisser tomber un mot qui eût averti Sylvanie qu’elle avait deviné sa jalousie. Froidement, elle interrogea seulement:

--Je ne comprends pas très bien où vous voulez en venir? Désirez-vous que je reste à Saint-Hélier tantôt?

--Ma chère, quelle idée! protesta Mme Gosseline qui, toute troublée, avait écouté Sylvanie, la blâmant sans oser le lui dire. Rester à Saint-Hélier, vous n’y pensez pas!... Que deviendrait votre fervent adorateur, notre poète, et toute sa famille qui est aussi à vos pieds? Allons, allons, soyez indulgente... Tenez, pour oublier toutes ces petites sottises, soyez assez aimable pour finir de ratisser celle allée, ou faites-la ratisser par Lucile pendant que je vais voir si Malvina nous a acheté à déjeuner... Malvina, sotte fille, où donc êtes-vous?

Personne ne répondit à cet engageant appel. Et, devant ce silence, Mme Gosseline dut s’engouffrer prestement dans l’ombre du logis. La Muse la suivit, sans un regard vers sa cousine ni vers Lucile qui la contemplait d’un œil courroucé, la main frémissante sur l’innocent râteau.

Michelle ne parut pas s’apercevoir de ce départ. Pensive, elle regardait droit devant elle, et il n’y avait plus de sourire sur ses lèvres souples.

--Michelle, ne soyez pas triste! fit doucement Lucile rejetant son râteau. Ce que dit la Muse ne signifie rien du tout...

--Je ne suis pas triste, chérie, je réfléchis...

--Ne réfléchissez pas puisque cela vous enlève votre gaîté! Ne pensez plus aux paroles de Sylvanie. Elle est jalouse parce qu’elle sait bien que, quand vous êtes là, elle est tout à fait éclipsée!...

Très bas, pour elle seule, Michelle dit:

--Peut-être vaudrait-il mieux réellement que je reste à Saint-Hélier cette après-midi... Ainsi, elle ne pourrait me reprocher de détourner d’elle ceux qu’elle recherche...

--Michelle, vous ne ferez pas cela! protesta Lucile avec tout son cœur... Il _faut_ que vous veniez! Nous n’aurions, nous, aucun plaisir sans vous!... Laissez grogner la Muse! vous savez bien comme elle a déjà fulminé le jour où nous lui avons raconté que nous avions rencontré M. Dorient à la _Corbière_ et qu’il s’était promené avec nous: vous vous rappelez?...

Oui, certes, Michelle se rappelait. Avec une franchise fière, elle reconnaissait que cette excursion avait été l’une des meilleures dont elle gardât le souvenir. Cette après-midi-là, elle avait retrouvé la jouissance, devenue rare pour elle, d’une causerie avec un homme très intelligent, qui semblait désireux de l’intéresser et s’y employait avec une simplicité séduisante. Alors, tandis qu’elle allait ainsi près de lui, foulant l’herbe molle des falaises, Lucile attentive à leurs côtés, elle lui avait vraiment, pour la première fois, ouvert sa pensée, laissé voir quelque chose de ses goûts, de ses préférences, des souvenirs et des impressions jetés en elle par sa vie un peu nomade. Elle ne soupçonnait guère qu’elle l’étonnait par la maturité charmante de son intelligence de jeune fille, qu’il trouvait délicieux d’entendre, un instant après qu’elle venait de causer comme une femme, un vrai rire d’enfant jaillir de ses lèvres, à quelque réflexion pittoresquement saugrenue de Georges...

Oui, ç’avait été une exquise journée que celle-là! Pourquoi se fût-elle privée d’en avoir peut-être une semblable, sans nulle raison dominatrice, alors que tous, sauf la Muse, souhaitaient sa présence?...

--Vous allez venir, dites? Michelle, répétait tendrement Lucile, inquiète de son silence.

--Oui, chérie, fit-elle, délivrée soudain de l’obscure sensation d’angoisse qui l’étreignait depuis la malveillante apostrophe de sa cousine.

Et à onze heures, elle se trouva au rendez-vous, devant l’hôtel où attendaient tous les excursionnistes, y compris Dorient et la famille Valréas au complet; le père, un excellent homme fruste et un brin apoplectique, la mère, timide et simplette comme sa fille, une jeune personne d’une remarquable insignifiance, peu considérée de ses frères, le collégien aussi indiscipliné que son camarade Georges, et le poète illustre, Rinaldo, bizarrement vêtu et long chevelu à son ordinaire.

--Eh bien, sommes-nous tous réunis? s’exclama Mme Gosseline qui, affairée, semblait une mère poule rassemblant ses poussins. Voici le break qui avance, élançons-nous sans quoi nous serons mal placés! Voyez cette affluence!

Nombre de touristes, en effet, se précipitaient déjà vers la grande voiture qui, en ces conditions, prenait un air de citadelle enlevée d’assaut!

--Nous avions nos places retenues! clamait énergiquement la tante Hermine. Donnez-les nous! Les trois premiers rangs! Je les veux...

Sa voix, bien que montée au diapason le plus aigu, se perdait dans le bruit des voyageurs escaladant la haute voiture, sans souci des lamentations de la bonne dame. Mais celle-ci put enfin empoigner la manche du conducteur de la caravane qui, dominé par son énergique volonté, fit dégager les trois rangs réclamés.

--Monsieur Dorient, mettez-vous donc près de Sylvanie! proposa gracieusement la dévouée mère de famille. De cette façon, vous pourrez causer! Sylvanie, ma chère, monte; qu’attends-tu?...

Ce qu’elle attendait? Tout bonnement, le moment de choisir sa place pour pouvoir, à son gré, profiter de la présence de Dorient qui, sans doute, n’avait pas entendu l’invitation de Mme Gosseline, car il ne bougeait pas, laissant toute la société Gosseline se percher sur le break. Seulement, quand il vit Michelle prête à s’asseoir à l’extrémité d’une banquette, il opéra une si juste, habile et discrète manœuvre, que la jeune fille se trouva placée entre lui et le petit poète qui avait travaillé dans le même sens.

Les yeux perçants de Sylvanie avaient tout vu et si Michelle ne fut pas pulvérisée en cette seconde, c’est que les regards sont misérablement impuissants à obtenir un résultat aussi radical.