Certes, Raymond Dorient était, jusque dans les moelles, un observateur, curieux de physionomies point banales... Mais l’attrait de types à étudier n’eût peut-être pas été assez puissant pour l’amener au sein de la famille Gosseline,--les prétentions esthétiques de la Muse lui étant odieuses--si, sur cet ensemble un peu comique, ne s’était détachée une blonde figure qui avait pour lui un charme de matinée lumineuse...

Pourtant, à cette heure, il ne désirait rien savoir d’elle, respectant le mystère délicat de son âme close, de sa jeune pensée dont ses larges prunelles trahissaient l’intensité de vie. Parce qu’il était homme, qu’elle était très jolie, avec une indéfinissable séduction, il désirait la voir, se trouver rapproché d’elle, entendre le timbre chaud de sa voix. Mais il n’éprouvait pas même la tentation vague d’ébaucher le plus léger _flirt_ avec elle,--peut-être parce qu’il était certain qu’elle ne le lui permettrait pas,--il ne lui demandait rien d’autre que le parfum de sa jeunesse exquise qui lui apportait la douceur d’un apaisement...

Car, ainsi qu’il le disait en plaisantant à Mme Brice, il était à l’époque de sa retraite annuelle, durant laquelle il s’efforçait de vivre comme font les sages qui ne sont ni des analystes, ni des dilettantes compliqués, et subissent les impressions sans en chercher le pourquoi. Ainsi, il s’efforçait d’échapper à l’envoûtement de cette existence parisienne dont il usait toute l’année avec la robustesse nerveuse de son tempérament, ayant le besoin de cette atmosphère fiévreuse et intellectuelle, qui semblait faire affluer la pensée plus puissante à son cerveau.

Mais c’était pour lui un repos bienfaisant que son séjour dans la petite île souriante, que le contact aussi de la rude jeunesse anglaise, pétrie de muscles,--non de nerfs--à laquelle il se plaisait à se mêler, étant justement venu retrouver à Jersey un ami, professeur de Cambridge, qui y passait l’été avec sa jeune femme et les frères de celle-ci... De grands et solides garçons qui consacraient leur journée à des exercices physiques de tout genre et lisaient Homère et les tragiques grecs, entre temps.

Il en rencontrait presque à chaque pas, de ces solides _boys_ qui s’en allaient vers la plage, la serviette de bain librement étalée sur les épaules; il en rencontrait alors qu’il se dirigeait vers le quartier de _Rouge Bouillon_, à cette fin d’y remplir un devoir de politesse envers la famille Gosseline. Et, tout en avançant, il pensait:

--Pourvu que je ne trouve pas la Muse toute seule au logis! Il est cinq heures et demie, le temps est menaçant; la famille entière a des chances pour être rentrée dans son arche! Où est-elle, cette arche?

Et il allait toujours à travers le quartier aristocratique où rien ne demeurait de l’animation affairée de _King street_, suivant les rues claires, bordées de maisons qui se ressemblaient toutes, leur façade peinte en rose ou faite de pierre grise, décorée d’un petit portique à colonnes, enguirlandé de fleurs grimpantes, de plantes volubiles...

Tout à coup, il s’arrêta, voyant gravé, sur une plaque de marbre, le nom indiqué par Michelle: _Abercorn villa_. Il était devant un pimpant collage d’un rose éclatant, précédé d’un jardin bariolé de fleurs, s’allongeant au pied du _bow-window_ largement ouvert...

Trop largement, car la baie laissait échapper, en toute liberté, les éclats d’une voix furieuse qui criait:

--Malvina, vous êtes plus stupide que la plus stupide des oies! Ne vous avais-je pas déjà interdit, de la façon la plus formelle, de toucher, sous aucun prétexte, à ma table de travail?... Où trouverai-je, maintenant, l’encre irisée, dont mon inspiration ne peut se passer? Sotte fille!!

--Diable! pensa Dorient, j’arrive au beau milieu d’une scène domestique. Sonnerai-je ou ne sonnerai-je pas?... Bah! allons au secours de Malvina que la Muse me paraît traiter avec peu de mansuétude!

Et il agita le timbre qui vibra vigoureusement. Aussitôt le silence se fit dans la maison. Mais la porte demeura close. Et Dorient se demandait, indécis, quelle conduite tenir, quand, brusquement, l’entrée du logis s’ouvrit toute grande et une servante apparut, ébouriffée à miracle, les yeux rouges de larmes qu’elle avait dû tamponner avec son tablier agrémenté de taches...

--Mme Gosseline reçoit-elle?

--Pour sûr, puisqu’elle y est! Et Mademoiselle aussi! Entrez...

Les mots avaient été marmottés plus qu’articulés, mais le geste d’introduction de la servante était expressif et Dorient pénétra dans le cottage, sa curiosité d’observateur tout de suite en éveil.

--C’est un monsieur qui demande Madame.

Et, sans plus de cérémonie, il fut introduit dans une vaste pièce où une double exclamation salua son entrée:

--Ah! M. Dorient!!

Alors, il se trouva en présence de Mme Gosseline, en peignoir cramoisi, coiffée dans le goût de Malvina, des bigoudis retenant ses mèches sur le front, et de la Muse, en longue robe à fleurs, qui le regardait d’un œil langoureux.

La bonne dame lui serra les mains avec effusion:

--Cher monsieur, je suis enchantée de vous voir, et pas seulement, croyez-le bien, parce qu’à l’étranger, on aime à se grouper entre compatriotes, comme des naufragés dans une île déserte! Et puis, vous avez si bien choisi votre jour! Sylvanie pourra vous recevoir en paix, les enfants sont sortis!

Il s’inclina. Tout bas, il se demandait avec inquiétude si Michelle était comprise dans les enfants, et une crainte lâche d’en être réduit à la seule société de Sylvanie lui fit regarder la porte d’un œil d’envie, tandis que Mme Gosseline poursuivait avec entrain:

--Depuis que nous avons souffert ensemble sur le navire, il me semble que vous êtes pour nous un ami! Quand je dis que _nous_ avons souffert, je me trompe, vous avez été épargné. Les hommes sont toujours privilégiés!

--Mon Dieu, madame, quand il s’agit de résister aux pénibles conséquences d’une mer houleuse, je crois que les hommes ne sont pas plus privilégiés que les femmes!

--Vous avez raison, monsieur, nous sommes tous de fragiles créatures devant la souffrance! fit majestueusement la Muse qui trouvait que sa mère abaissait trop le niveau de la conversation. Mais c’est notre faute si elle nous est pareillement insupportable! Nous ne comprenons pas qu’elle est pour nous la puissance qui fait jaillir les forces latentes en tout individu et lui donne ainsi sa parfaite plénitude de vie!

La petite flamme ironique s’était allumée dans les yeux de Dorient.

--Vous parlez en poète et en philosophe, mademoiselle. Mais la pauvre humanité est surtout représentée par une infinité d’humbles créatures qui ne sont ni des _poétesses_ ni des philosophes, et c’est pourquoi elles ne sentent nullement les grands avantages de la souffrance... Surtout quand ladite souffrance se présente à eux sous les dehors platement prosaïques du mal auquel madame votre mère faisait allusion.

--Ce n’est pas à ces basses misères de notre dolente nature que je songeais, fit Sylvanie, sans se troubler. Je parlais des épreuves douloureuses de l’âme, qui étreignent les êtres altérés d’idéal, que tourmente l’attirance divine et torturante du beau!

La même flamme luisait toujours au fond des yeux de Dorient. Pourtant il allait répondre, se mettant à l’unisson, lorsque Mme Gosselin se lança à la traverse avec son impétuosité habituelle:

--Ah! cher monsieur, vous l’entendez?... Ainsi s’exprimait son pauvre père qui, lui aussi, fut un grand artiste. Je crains toujours que Sylvanie ne soit dévorée par le feu divin qui brûle en elle. J’espérais qu’à Jersey, elle allait oublier un peu ses préoccupations esthétiques et vivre... tout bêtement, en compagnie de nous autres, se promener avec sa cousine, son frère, sa sœur! Mais, cher monsieur, elle ne veut pas les suivre!

La Muse eut un sourire de dédain.

--Les natures raffinées ne peuvent trouver satisfaction dans les vulgaires plaisirs des êtres primitifs... Je ne suis pas, comme Michelle, une espèce de juive errante...

--Mlle Dustal aime la promenade? C’est pourquoi, sans doute, je suis, aujourd’hui, privé du plaisir de lui offrir mes hommages.

--Oui, ma cousine ne connaît pas les savoureuses jouissances du travail. Elle ne songe qu’à arpenter les grandes routes!

--Comme je la comprends! fit Dorient avec un sourire. Faut-il vous avouer que, à ma honte, je suis un promeneur passionné!

--Alors, jeta Mme Gosseline, tout épanouie, j’espère que vous vous joindrez à nous pour l’excursion en break que nous allons entreprendre dans l’île. Ainsi vous pourrez longuement causer avec Sylvanie!

Dorient frémit de cette perspective, mais elle était si lointaine encore qu’il jugea inutile de la repousser nettement et se contenta de paroles vagues de remerciement pour l’invitation.

Tout en répondant, il se prenait, malgré lui, à constater que l’amour de l’ordre n’existait point dans la famille Gosseline et que sa présence à _Abercorn villa_ semblait avoir eu la plus fâcheuse action sur le clair salon de mistress Bennett...

Un vrai salon anglais, avec ses meubles de bois laqué de vert, ses coussins de mousseline semée de larges chrysanthèmes d’or vif, avec ses poteries colorées, ses écrans faits de longues plumes de paon...

Mais aujourd’hui un très visible voile de poussière enveloppait indistinctement tout ce qui était susceptible de l’être. Un chapeau et un parapluie traînaient sur le canapé, pêle-mêle avec des revues et avec le filet de pêche de Georges, et sous la table, une vieille pantoufle révélait sans honte sa présence. Piteusement, les photographies de jeunes miss s’étaient effondrées les unes sur les autres, destinées à demeurer en cette position jusqu’au jour où mistress Bennett reprendrait possession de l’infortunée _Abercorn villa_.

Le regard vif de Dorient avait distingué ces menus détails significatifs, tandis que, sur la solennelle invitation de la Muse, il se rapprochait du chevalet trônant dans la lumière du _bow-window_.

--Les œuvres de Sylvanie sont toutes symboliques, s’empressa d’expliquer Mme Gosseline. C’est pourquoi le vulgaire est incapable de les apprécier. Mais vous, monsieur, vous en comprendrez la beauté.

--A ma honte, madame, je dois avouer qu’en peinture, je suis passablement un profane, sans l’être toutefois au point de ne pas reconnaître que les œuvres de Mlle Gosseline révèlent une horreur de la banalité qui n’est point commune!

Certes non, elles n’étaient pas quelconques les œuvres de Sylvanie! Dorient était trop habitué à toutes les manifestations de l’art contemporain--même sous ses aspects les plus singuliers,--pour s’étonner de toiles pareilles à celles-ci; et avec sa grande souplesse d’esprit, il sut aussitôt se mettre à l’unisson et parler à la Muse en des termes qui la firent tressaillir de satisfaction. Elle ne soupçonnait guère que s’il n’eût gardé l’espoir de voir enfin revenir Michelle, il lui eût alertement tiré sa révérence. Mais vraiment il lui aurait semblé bien dur de partir sans avoir, un instant, reposé son regard sur la souple silhouette nimbée par les cheveux blonds, ni rencontré l’éclair charmant qu’éveillait la pensée dans l’eau profonde des yeux. Et il pensa, constatant que de seconde en seconde, le ciel s’obscurcissait davantage:

--J’attendrai encore dix minutes puisque je n’ai pas entièrement épuisé la somme de patience dont je puis faire hommage à cette insupportable Muse! Quoiqu’elle abuse vraiment du droit d’être insipide...

Avec une pointe de malice, il questionna, comme elle célébrait les chevelures blondes, source de joie pour les peintres:

--Vous avez dû plusieurs fois être inspirée par les cheveux de mademoiselle votre cousine?...

--Non, vous vous trompez. Le blond de Michelle est, pour moi, tout à fait dénué d’intérêt. Il est monotone, privé des clartés chaudes qui tentent seules mon pinceau. De même, Michelle elle-même ne me donnerait nul désir d’incarner en son image, les idéales visions qui hantent mon cerveau... Je la sens, à un point si puissant, esclave d’un prosaïsme bourgeois!

--Est-elle vraiment aussi mal partagée?... Je ne me le serais jamais imaginé en causant avec elle! fit tout haut Dorient, tandis que sa pensée irrévérencieuse jetait à la Muse:

--Toi, tu es jalouse! excellente créature!

Ce fut la tante Hermine qui se chargea de répondre, avant que la Muse eût eu le temps de rendre un nouvel oracle:

--Ne croyez pas, mon cher monsieur, Sylvanie injuste envers sa cousine parce qu’elle ne sent pas en elle une âme sœur! Elle lui rend, comme moi, toute justice. Mais nous sommes, nous, des artistes, des oiseaux sur la branche... Elle... c’est une autre affaire, je suis sûre qu’elle sait ce qu’elle dépense! Elle est étonnante! Oh! étonnante!

Mais Sylvanie n’entendait pas que l’attention se portât sur sa cousine; et ramenant avec art la conversation sur les sujets qui la touchaient directement, elle se mit en devoir de faire sa profession de foi de symboliste, avec toute la ferveur d’une prêtresse.

--Nous ne voulons pas que la poésie soit à la portée du vulgaire. Nous prétendons l’envelopper du mystère des mots charmeurs que les initiés seuls comprendront... Eux seuls l’adoreront en son sanctuaire, lui rendront leurs hommages en une langue que, seuls, ils connaîtront... Et seuls aussi, ils auront le droit de soulever, quand ils le jugeront utile, quelque pli du voile mystérieux d’Isis.

Dévotement, la tante Hermine approuvait, agitant sa tête et, par suite, les bigoudis qui se balançaient sur son front; tandis que Dorient songeait sans nul respect:

--Comment peut-elle sérieusement s’exprimer de cette idiote façon! Si loin de Paris et de son cénacle habituel!...

Et voici que Sylvanie le prenait à partie:

--Il faudrait, monsieur, que cette nouvelle conception de la poésie eût ses apôtres tout-puissants... Soyez l’un d’eux... Soyez le précurseur qui annonce la bonne nouvelle et appelle les fidèles vers le sanctuaire...

Dorient fut dispensé de répondre à cette engageante proposition... Des exclamations furieuses, un bruit de querelle, de paroles mi-anglaises, mi-françaises, s’élevaient des profondeurs du vestibule; puis, ce fut le choc d’un vigoureux soufflet auquel répondit une explosion de colère...

--Ah! mon Dieu, voilà encore la _cook_[2] de mistress Bonnet qui se dispute avec Malvina. C’est la quatrième fois depuis ce matin... Si je ne vais pas les séparer, elles se battront! s’exclama Mme Gosseline courant de toute la vitesse de ses jambes vers la porte.

[2] Cuisinière.

--Au secours! clamait une voix aiguë, avec un fort accent anglais. Ce fille, il veut me _gratigner_! Aoh! le vilaine! le laide!

La Muse daigna se dresser. Et au même moment, Mme Gosseline reparut, appelant:

--Monsieur Dorient! venez donc m’aider à calmer ces furies!

Il s’inclina, dissimulant une folle envie de rire, et suivit Mme Gosseline. La cuisine était bouleversée; un seau renversé y formait une mare, dans laquelle piétinaient les deux adversaires, campées l’une en face de l’autre, hérissées ainsi que des coqs de combat, Malvina gardant l’approche de son fourneau comme jadis l’Ange biblique, l’entrée de l’Éden fermé.

--Monsieur, fit la tante Hermine, d’un ton de sévère conviction, vous constatez dans quel état ces filles mettent ma maison... Vous pourrez le certifier devant le... je ne sais comment on dit ici, le _connétable_? je crois...

--Oui, madame, je constate et certifierai...

--Eh bien alors, accompagnez-moi! Mes filles, prenez garde à vous!... Tâchez de vous tenir tranquilles!

Et majestueuse, autant que la Muse elle-même, elle tourna les talons et quitta le champ de bataille. Alors, seule dans le vestibule avec Dorient, elle se mit à rire, enchantée d’elle-même:

--Comme je leur ai fait peur! n’est-ce pas?... Vous comprenez que ma plainte au _connétable_, c’est une pure plaisanterie!... Maintenant, revenez causer avec Sylvanie!

Mais Dorient avait dépensé toute la somme de patience dont il était pourvu ce jour-là.

--Vous voudrez bien m’excuser... Il se fait tard... Je suis attendu par mes amis et...

--Mais non, restez... Il va faire de l’orage! Dînez avec nous! Je pense que Malvina a acheté quelque chose pour notre repas... Michelle va revenir. C’est étonnant qu’elle ne soit pas rentrée! Elle devait être ici pour six heures!...

Dorient le regrettait tout le premier, sans qu’il pût en témoigner rien; et il prit congé de la Muse et de Mme Gosseline désolée de ne pouvoir le retenir davantage, mais vaincue par sa volonté bien ferme de se retirer...

Suivi par le regard de la Muse qui s’était arrêtée sous le petit portique dans une pose hiératique, il traversa le jardin où les fleurs sentaient très fort, sous le souffle brûlant de l’air alourdi et, avec un soupir de délivrance, laissa la grille retomber derrière lui... Alors, il se trouva en présence d’un groupe qui arrivait d’un pas vif; et sous l’ombre du grand chapeau de paille, il aperçut la figure rosée de Michelle, dont les yeux souriaient.

Malgré lui, il laissa échapper, serrant la main fine, tendue franchement vers lui:

--Comme vous rentrez tard! Il y a longtemps, très longtemps que je... que nous attendons votre retour, madame votre tante et moi...

Elle eut un sourire jeune, un peu malicieux:

--Alors, il est de toute politesse que nous ne vous retardions pas davantage! Au revoir!

--Vous pensez ce que vous venez de dire?... Et moi qui m’étais imaginé que vous étiez d’une perspicacité redoutable!... Et d’une sincérité à l’avenant!

Elle allait répliquer: mais un bruit de voix irritées s’échappait de nouveau de la villa. Elle leva la tête:

--Qu’y a-t-il donc? Georges, allez voir!

--Ne vous inquiétez pas! Ce sont les caméristes respectives de Mme Gosseline et de mistress Bonnet qui échangent des propos animés! Ma présence avait eu pour effet de les apaiser un moment... Mais...

--Vous avez été rétablir la concorde entre elles?

Et Michelle ouvrit de grands yeux, surpris et amusés.

--Oui, madame votre tante avait eu foi dans l’effet de la puissance masculine. Mais cette puissance n’a pas eu longue action, paraît-il! D’ailleurs, j’ai surtout joué, en la circonstance, un rôle décoratif, étant resté à peu près muet devant les adversaires!

Elle eut un petit rire si frais qu’il ne regretta plus d’avoir longtemps subi la présence de la Muse pour avoir le droit de l’entendre:

--Vous n’oublierez pas votre première visite à ma tante, n’est-ce pas?

--Oh! non!... Cette fois, je retrouve votre clairvoyance!

Leurs regards se rencontraient. Il y flottait le reflet de bien des choses qu’ils ne se disaient pas. Clairement elle comprit qu’il était allé à cause d’elle chez Mme Gosseline, comme il sentit qu’elle regrettait d’avoir été absente. Et il finit gaiement:

--Ne faites pas de jugements téméraires quant à l’impression que j’emporte de chez Mme Gosseline... Vous vous rendriez coupable d’une erreur!... J’espère pouvoir aller vous le prouver bientôt!... Car j’imagine que vous n’êtes pas toujours en pérégrinations?

--Si! bien souvent!... Mais un jour de pluie, vous aurez beaucoup plus de chances de nous trouver tous au bercail... Aujourd’hui, voici que l’orage commence... Lucile, sauvons-nous!

De toute impossibilité, il ne pouvait la retenir: et son secret désir à ce sujet ne put empêcher qu’il ne la vît, quelques minutes plus tard, disparaître dans le lointain fleuri du jardin. Il ne sut pas qu’elle avait à peine monté les marches du petit perron que la tante Hermine s’élançait, la mine épanouie, à sa rencontre.

--Michelle! Voulez-vous venir un instant?

Et la bonne dame, mystérieuse et souriante, entraînait la jeune fille dans sa chambre:

--Ma chère, puisque vous êtes ma confidente, que je vous dise combien je suis remplie d’allégresse. L’affaire marche à merveille!

--Quelle affaire? tante.

--Mais, ma chère! où avez-vous l’esprit? Je parle de mon projet de mariage entre Dorient et notre Muse... Lui est venu aujourd’hui! Ils s’entendent parfaitement... Ils ont longtemps causé... Tout de suite, il a discerné quelle créature supérieure est Sylvanie!... Tout va bien... Ne le trouvez-vous pas aussi? Michelle... Vous ne répondez rien...

--Tante, je vous écoutais... Je serai... très heureuse si vos désirs peuvent se réaliser!...

--Ils se réaliseront! ma chère.

Michelle ne dit rien... Une instinctive certitude la dominait que les rêves de la tante Hermine avaient tout juste autant de consistance que les bulles de savon lancées par les petits enfants dans l’air léger... Mais c’était là un sentiment qu’elle ne pouvait révéler...