A l’avance, Michelle avait compris ce que pourrait être une excursion de ce genre, conduite vers les classiques points de vue de l’île par un guide expérimenté qui avait toute l’autorité d’un cornac gouvernant un nombreux troupeau.

En effet le docile troupeau s’était laissé amener successivement partout où l’exigeait l’itinéraire inévitable. Il était descendu de véhicule à toutes les injonctions du guide, avait écouté avec attention son infatigable boniment, levé et baissé le nez pour admirer selon qu’il commandait, avait poussé les exclamations de rigueur au moment voulu et avait souri ou s’était étonné... Bref la promenade avait tenu tout ce qu’elle promettait!...

Pourtant, en dépit de sa banalité sotte, en dépit du voisinage de touristes bavards, malgré la chaleur, la poussière, les réflexions prétentieuses ou maussades de la Muse, quand le break atteignit Plémont, but extrême de la promenade, Michelle, toujours sincère avec elle-même, pensa que les dernières heures écoulées avaient vraiment été pour elle souriantes et douces. Ses yeux, un peu éblouis par trop d’images successives, gardaient une vision de routes délicieusement vertes sous leur voûte d’ombre, de lointains lumineux, d’eaux frémissantes d’un bleu éclatant, de sentiers capricieux s’enfonçant dans la profondeur des falaises, suivis d’un pas distrait par la file des touristes... Et, dans sa pensée, vibrait l’écho d’une autre pensée qu’elle avait joui de sentir plus d’une fois en sympathie délicate avec la sienne, ou qu’elle avait trouvé plaisir à combattre.

--Plémont! mesdames, messieurs, nous atteignons les gorges de Plémont, jeta le guide à pleins poumons.

Et, sur son ordre, tous les promeneurs abandonnèrent encore une fois les poudreuses banquettes, se dispersant au gré de leurs goûts personnels; les uns, allant chercher l’ombre et les rafraîchissements de l’hôtel campé solitaire sur la falaise; les autres, avec l’élan joyeux qui résulte d’une longue immobilité en voiture, évoluant tout de suite vers le sentier qui descendait à la grève, invisible derrière la muraille de ses rochers.

En tête de ceux-là, étaient naturellement Georges et son camarade qui filaient à toutes jambes, n’ayant cure des intentions paternelles et maternelles.

--Où vont donc encore ces enfants? interrogea la paisible Mme Valréas pour qui le charme des excursions n’existait pas.

--Mais visiter les grottes!

--Ah! il faut encore visiter quelque chose? Nous avons déjà tant vu aujourd’hui!

--Les grottes de Plémont le méritent, paraît-il, madame, dit Michelle qui, descendue l’une des premières, respirait avec un plaisir gourmand la brise saline dont la fraîcheur l’enveloppait.

--Oui, je comprends, je comprends! Il faut absolument y descendre. Je vais le faire...

La tante Hermine ne paraissait pas plus enthousiasmée et considérait d’un œil méfiant l’abrupt chemin très rocailleux qui dévalait à pic le long de la falaise.

--Est-ce que vraiment les grottes valent la peine que nous nous dérangions?

Lucile intervint encourageante:

--Mais oui, maman! Un peu de vaillance. Il fera très frais, en bas, contre les rochers; tu te reposeras! Viens avec moi!

--Cette jeune personne a raison. Mesdames, de l’énergie, que diable! s’exclama M. Valréas qui était cramoisi. Ne nous laissons pas distancer par toute cette jeunesse qui ne demande qu’à nous considérer comme des podagres, bons à être laissés en arrière. Mathilde, ma chère amie, du nerf! Madame Gosseline, voyez comme votre fille Lucile s’en va bravement sous ce coquin de soleil qui nous rôtit!

Oui le soleil était brûlant. Mais Lucile ne s’en apercevait guère quoiqu’il eût transformé ses joues en deux aurores boréales, car pour la première fois de la journée, Rinaldo Valréas daignait marcher auprès d’elle et lui faire l’honneur d’un semblant de conversation; la Muse et Michelle surtout ayant seules jusqu’alors existé pour lui... Mais Michelle soutenait charitablement la tante Hermine et la Muse cheminait triomphante, Dorient à ses côtés.

Elle l’avait appelé:

--Monsieur Dorient!

Lui avait dû poliment s’exécuter, alors qu’en l’intimité de sa pensée, il maudissait la Muse de toute son énergie.

--Mademoiselle?...

Elle, alors, d’un ton pénétré:

--Monsieur Dorient, pourquoi me fuyez-vous? Vous parais-je donc si redoutable? moi qui ne suis qu’une pitoyable créature dont la solitude crie sa misère en une incessante supplication, pour rencontrer l’âme-sœur!

--Comment en plein soleil, ose-t-elle proférer des inepties pareilles! pensa-t-il, impatienté et amusé. Quelle stupide créature!

Tout haut, il commença, éteignant l’éclair moqueur de son regard:

--Mais mademoiselle, je ne sache pas que...

--Oh! je vous implore! Que vos paroles ne soient point trompeuses... Oui, vous semblez craindre ma présence aujourd’hui!... Pourtant nos deux intelligences sont de celles qui peuvent planer dans un vol sympathique, bien haut, par-dessus le vulgaire qu’elles ont le droit de contempler dans la calme splendeur de leur sérénité!

--En toute sincérité, mademoiselle, je dois me reconnaître indigne d’occuper une place même infime, à côté de vous, dans les sphères absolument supérieures que vous daignez m’ouvrir. Vous êtes poète et vous y avez droit de cité, mais ma place à moi, modeste critique, est toute marquée dans la foule des simples mortels qui ne peuvent aspirer à tant de gloire...

--Ah! monsieur Dorient, ne vous calomniez pas! protesta Sylvanie qui ne soupçonnait même pas l’ironie du jeune homme. Vous êtes, vous aussi, du nombre des élus, vous à qui est ouvert le monde divin de la pensée, dans lequel on oublie les laideurs grossières de la réalité! J’en sais quelque chose, moi qui y rencontre le viatique de mon isolement... Car je suis seule parmi les miens. Aucun ne peut comprendre la délicatesse de mon âme altérée d’idéal! C’est une souffrance que vous devez connaître...

Pour débiter ce petit discours, la Muse s’était arrêtée, le sentier devenant trop étroit pour qu’il fût aisé d’y marcher deux de front. Mais Dorient ne parut pas s’apercevoir du désir d’immobilité manifesté par elle. Ses yeux, où luisait la même flamme railleuse, suivaient les mouvements d’une svelte silhouette nimbée de cheveux blonds...

Et, tout en continuant à fouler l’herbe desséchée pour laisser en entier le chemin à la Muse, il dit d’un accent de badinage:

--Vous allez, mademoiselle, m’amener à détruire piteusement la trop brillante auréole dont vous aviez la bonté de m’entourer; car il me faut bien vous avouer que je n’éprouve nulle impression de lamentable solitude parmi mes frères, mon... dilettantisme me permettant de m’intéresser à tous par un point ou un autre; ce qui me met quelque peu en union avec eux... Mais veuillez prendre garde, mademoiselle, la route devient fort mauvaise et les considérations auxquelles nous nous livrons ne sont peut-être plus tout à fait de mise! Je crois qu’il sera sage de notre part de marcher un à un.

Tel n’était pas le désir de la Muse, et la sagesse de Dorient lui parut plus qu’intempestive. Mais la nécessité est toute-puissante; et, bon gré mal gré, par la force même des choses, il lui fallut à son tour cheminer solitairement à l’exemple des autres promeneurs qui descendaient la falaise, ayant un aspect pittoresque de figurants d’Opéra Comique. La mer miroitante et bleue apparaissait maintenant dans toute son immensité, poudrant d’écume les roches qui hérissaient la côte.

Les _jeunes_ étaient déjà en bas sur le sable et Dorient entendit la voix un peu aiguë de Lucile qui criait:

--On ne peut encore entrer dans la grotte; la mer ne s’en est pas retirée! Il faut attendre un moment...

--Tant mieux, on va pouvoir respirer! riposta M. Valréas qui approchait, écarlate et soufflant à la façon d’un gros phoque. Sacré chemin! Quand on pense qu’il va falloir le remonter tout à l’heure! Eh bien, Mathilde, ma bonne amie, tu n’arrives pas? Avance donc. Nous allons nous reposer à l’abri de la grotte!

--C’est que tu n’as pas ton pardessus... J’ai peur que tu prennes froid!

--Oh! les femmes, toujours à craindre quelque chose! Avoir froid avec un pareil soleil! Tâchons même de trouver un peu d’ombre pour nous asseoir!

--C’est cela! c’est cela! approuva la tante Hermine toute haletante. Installons-nous au pied de cette roche. Nous y attendrons paisiblement que la mer soit descendue et que l’entrée de la grotte se trouve ouverte. Il paraît que ce ne sera pas long!

Lucile, Michelle, la Muse même, mêlées aux groupes nombreux des touristes contemplaient la hautaine et sombre profondeur, ouverte dans le flanc de la falaise, dont le sable, en effet, était encore noyé par une transparente épaisseur de mer.

Mais Georges et son camarade furent vite lassés par leur immobilité relative et, incontinent, saisis du désir d’aller atteindre le promontoire très escarpé qui dominait à pic les vagues dont l’écume l’inondait. Georges, debout près de Michelle, lui glissa:

--Venez avec nous, Michelle, vous qui aimez tant à grimper! Nous allons là-bas, tout en haut de ce rocher. Ce sera si amusant! Monsieur Dorient, venez aussi! Nous aiderons Michelle à escalader les endroits difficiles! Nous serons tellement tranquilles sans les autres!

Une juvénile lueur d’envie s’alluma dans les prunelles brillantes de la jeune fille... Oui, ce serait bon de jouir de cet infini bleu, loin de la foule de ces promeneurs bruyants!...

--Mademoiselle, vous qui aimez tant à grimper, laissez-vous séduire, murmura gaiement la voix tentatrice de Dorient qui frémissait à l’idée de devenir encore la proie de la Muse.

--Vous croyez que je le puis?

--Mais oui!

--Ce ne sera pas très malhonnête pour le reste de la société?

--Mais... je pense que la société en question possède assez de ressources en elle-même pour se suffire absolument!

--Eh bien alors, allons, fit-elle joyeusement. Cette plate-forme solitaire m’attire comme la terre promise!

Avec un soin instinctif pour n’éveiller l’attention ni de la Muse ni de son confrère en symbolisme, ils se glissèrent parmi les groupes, Michelle amusée comme une enfant qui fait l’école buissonnière; et, à la suite des garçons qui grimpaient avec une agilité de chats, elle escalada les rochers, aussi alertement souple que Dorient. Avant que leur disparition eut été constatée de façon officielle, ils avaient atteint la bienheureuse plate-forme marbrée de flaques d’eau limpide, mouchetée d’écume par les vagues qui la heurtaient sans relâche.

Tout autour, envahissant l’horizon entier, c’était l’infini palpitant que le soleil pailletait d’éclairs, dont la brise moirait les eaux bleues qui baignaient, nonchalantes, le pied des falaises.

Michelle arrêta des yeux enchantés sur cette immensité superbe, et une exclamation lui échappa:

--Qu’il fait bon ici! Que c’est beau!

Le vent et la marche donnaient un tel éclat à son visage de fleur rose que le sens esthétique de Dorient en tressaillit. De nouveau, elle lui semblait la personnification même de la jeunesse.

--Voyez comme vous aviez raison d’écouter votre humeur aventureuse!

--Et d’être faible devant la tentation... Car j’ai été faible, misérablement faible, je devrais même dire lâche...

--Parce que?...

--Parce que la sagesse m’ordonnait, je le soupçonne, de rester bien raisonnablement auprès des mères de famille, ainsi qu’il est toujours, ce me semble, recommandé à vos jeunes filles françaises. Du moins, je le crois, car, en somme, j’ignore comment on les élève. Sylvanie est tout à fait, n’est-ce pas, en dehors de la règle?... Lucile est encore une enfant, et Mlle Valréas...

--Est une jeune oie, fit crûment Raymond. Autrement dit, un spécimen nul. N’ayez donc cure des jeunes personnes françaises et ne vous croyez pas tenue de vous soumettre aux lois plus ou moins arbitraires, qui sont la mort de toute originalité en elles.

Michelle se mit à rire:

--J’ai l’idée vague que vous me donnez de très mauvais conseils... Et le plus grave est qu’avant même de les avoir entendus, je les mettais déjà en pratique d’instinct, me gardant bien de m’instruire des lois en question, parce que je ne me sentais pas la vertu de renoncer, pour les suivre, à mon privilège de semi-étrangère!

--N’y renoncez pas! Vous ne ressemblez ainsi à nulle autre... Je...

La main de Michelle eut un geste à peine esquissé comme pour arrêter le jeune homme, et une ombre passa sur son visage.

--Ne parlez pas ainsi! Vous avez l’air de me faire un compliment et...--prenez garde, je vais vous scandaliser par mon orgueil!--et vraiment, je vaux mieux que cela... Vous aussi!... D’ailleurs, en conscience, nous ne nous sommes pas réfugiés ici pour nous livrer à un semblant même de marivaudage, mais pour jouir en paix de cet horizon...

Et elle enveloppait les eaux lumineuses d’un regard si profond, presque avide, que Dorient lui dit avec un sourire:

--A tout jamais, maintenant, vous vous rappellerez la mer aux grottes de Plémont! L’image s’est gravée inaltérable dans votre souvenir!

--Je le crois aussi et je l’espère! fit-elle avec un petit rire léger. Je possède ainsi, dans ma pensée, une foule de richesses insoupçonnées, un monde de paysages! Et parmi les plus beaux, ceux qui m’ont prise toute, il y a les couchers de soleil sur le Caucase. Quand je les évoque, fermant les yeux pour que rien ne trouble la résurrection, je ressens encore le frémissement d’admiration qui bouleversait alors mon impressionnable petite personne... Ici, c’est beau, mais d’une beauté tellement autre!... Je serais tentée de dire seulement «c’est joli», si je n’avais devant moi l’infini de la mer... Pourtant, je veux emporter le souvenir de cette côte jersiaise où je ne reviendrai, sans doute, jamais!

--Pourquoi non?... Comme dit l’autre: «tout arrive!»

--Ce n’est pas impossible, en effet. Mais c’est peu probable... Et quelle femme serai-je alors?

Elle s’arrêta une seconde, sans cesser de contempler le mouvement berceur des vagues. Puis, la voix plus lente, elle dit:

--Comme il est mélancolique de penser que jamais on ne revient deux fois dans un même lieu, avec la même âme absolument,--dans ces pays qui ne sont pas «vôtres», qu’on entrevoit tout juste en passant...

--Oui, c’est mélancolique comme tout ce qui nous crie brutalement notre inconstance, volontaire ou non, notre misérable fragilité; mais, parfois aussi, c’est consolant, fortifiant même!...

--Aux heures mauvaises peut-être, vous avez raison. Mais il n’y a pas, par bonheur, que de celles-là! Et il est si affreusement triste de sentir fugitives les minutes heureuses, de savoir qu’elles disparaissent pour ne plus ressusciter jamais! C’est probablement parce que j’ai cette impression très forte que je suis à ce point désireuse de jouir pleinement des moments où la vie m’est indulgente... J’ai beau être prête à tout accepter maintenant que j’ai connu une si grande douleur, j’ai, malgré moi, un petit frisson d’angoisse quand je songe à l’avenir...

--Pourquoi, puisque vous avez l’espoir pour vous?

--Non, j’ai seulement l’inconnu...

--Comme nous tous! dit-il doucement, frappé de la sourde mélancolie de son accent.

--Plus que beaucoup!... Du moins, je suis de celles qui ne peuvent rien prévoir de leur destinée, même dans ce qu’il est humainement possible de prévoir!... Je ne puis pressentir où je serai l’année prochaine à pareille date... Peut-être en Russie, peut-être ailleurs!...

Dorient tressaillit. Ce qu’elle disait si simplement était, en effet, la vérité... Mais quelque chose en lui protestait à la pensée que, peut-être, dans l’avenir, il ne la verrait plus: et il eut un instinctif regard vers la forme svelte, la main dégantée, longue et fine, la charmante figure pensive que le vent nimbait de l’or blond des cheveux, dont il apercevait seulement le profil devenu un peu grave.

Tous deux s’étaient assis sur les roches, et sur la pierre roussie s’allongeaient les petits pieds chaussés de cuir fauve,--les pieds alertes qui, un jour donné, allaient peut-être l’emporter très loin et sans retour... Pour elle, vraiment, il se sentait une âme d’ami, étrangement sensible à la spontanée marque d’estime qu’elle lui donnait en parlant d’elle-même, ce que jamais, d’ordinaire, elle ne faisait. Et il interrogea avec un intérêt où il n’entrait nulle curiosité:

--Vous comptez retourner en Russie?

--De très bons amis, qui me font une véritable famille, m’y réclament bien affectueusement. Mais, je vais dire comme votre Montaigne: «Que sais-je?» Les circonstances, sans doute, décideront pour moi. Ce sont de terribles puissances, plus fortes que toute notre volonté...

--Pas toujours, quand elles nous trouvent bien résolus à ne pas nous laisser dominer par elles!

--Oui, mais il est tant de cas où, contre elles, nous sommes fatalement aussi faibles que nous le serions devant ces vagues si nous entreprenions de les arrêter. A quoi bon se dissimuler ce qui est! Je suis un peu une épave dans la vie, maintenant que je suis orpheline... Aussi, depuis quelques mois, je vis avec l’impression que doit éprouver un voyageur sans attache nulle part et toujours sur le point de partir...

Elle parlait sans le regarder, comme si elle eût pensé tout haut et qu’après tant de jours de solitude morale, l’irrésistible besoin de ne plus enfermer en elle tout ce qu’elle éprouvait, lui descellât soudain les lèvres. Peut-être parce que devant cette immensité de la mer, elle souhaitait, pauvre petit atome humain, la douceur fortifiante de sentir une autre âme vivre près de la sienne...

--Vous ne vous plaisez pas en France?

--Je m’y sens étrangère... Tous les meilleurs souvenirs de ma jeunesse, de ma vie heureuse, mes amis les plus chers sont là-bas. Ici, je me sens un peu... perdue... En dehors de ma famille, je ne connais personne en France... Puis il me faut me faire à des habitudes, des idées, des goûts totalement nouveaux pour moi...

--Et vous ne vous y faites pas? Il est impossible, en effet, que vous puissiez vous sentir chez vous dans le milieu où vous êtes.

Elle n’essaya pas de nier, sachant bien que maintenant il ne pourrait plus la croire.

--J’y arrive trop tard pour m’y acclimater facilement. Il est, en effet, tout différent de celui où j’ai vécu jusqu’ici. Mais s’il le faut, d’ailleurs, je m’y ferai. Toute jeune, heureusement, j’ai été habituée à me plier à tout ce que la vie exigeait de moi. C’est plus ou moins dur, voilà tout... Et puis...

--Et puis, votre séjour chez madame votre tante ne peut être que transitoire...

Il avait achevé la phrase interrompue, instinctivement, dans la conviction du mariage prochain de cette séduisante créature. Il regretta aussitôt ses paroles, craignant de lui paraître indiscret. Mais sans doute elle n’en jugeait pas ainsi, car ses larges prunelles limpides s’arrêtèrent franchement sur lui avec une question:

--Vous voulez dire que je me marierai?... C’est au nombre des choses probables... Mais non certaines...

Et sur ses lèvres courut l’indéfinissable sourire étrangement attirant.

--... Je crains d’être, malgré moi, un peu romanesque... Mais j’ai vu mon père et ma mère si heureux l’un près de l’autre, qu’il me semblerait impossible d’accepter le mariage sans l’espoir de connaître un pareil bonheur... Or, je sens que je suis très difficile à contenter... Il faudra, je le sens, que j’aie dans le cœur tant de foi, d’estime... de bien autres choses encore... pour donner ma vie! Une telle ambition est très orgueilleuse de ma part... Peut-être les années se chargeront-elles de m’en corriger... Mais, à l’heure actuelle, elle me domine toute et je ne puis que l’avouer humblement...

Elle pensait à son ami russe, à Serge Loubanoff qui, à l’automne, allait venir en France. Mais lui ne pouvait savoir... Il songeait qu’elle était bien la vierge délicatement pure et fière qu’il avait devinée en elle, gardienne soigneuse de sa jeunesse que personne ne protégeait et qui ne se donnerait pas aisément... Et pourtant, attiré, séduit, il demeurait défendu contre le charme souverain de cette enfant, par sa hautaine volonté de garder intacte son indépendance, par son dilettantisme sceptique, par les mille liens qui enserraient sa vie d’homme... Mais très sincère, il dit tout haut:

--Vous avez bien raison de désirer beaucoup. Vous en avez le droit... Voulez-vous me permettre de vous dire cela très respectueusement, comme une parole d’ami?...

Elle arrêta sur lui ses larges prunelles et ses lèvres retrouvèrent leur sourire charmeur.

--C’est ainsi que je le prends. Nous nous connaissons bien peu et à Paris, sans doute, nous ne nous verrons plus guère...

--Pourquoi?... interrompit-il dans une instinctive protestation.

--Parce que vous avez beaucoup d’autres personnes plus intéressantes à voir que la famille Gosseline!... Mais pourtant je sens que je me souviendrai de vous comme d’un ami... Nous commençons vraiment à être de vieilles connaissances; il y a bien des jours écoulés déjà depuis celui où nous étions en détresse ensemble dans la petite gare... Vous vous rappelez?

--Oui, je me rappelle. Vous étiez pensive pendant la route... Faut-il vous confier que je me demandais pourquoi, cherchant à deviner ce pourquoi?... Et quand vous êtes remontée dans le wagon, vous étiez triste...

--Je pensais à tout ce que j’avais derrière moi, m’en allant, comme toujours maintenant, vers l’inconnu...

De nouveau, ils se turent, repris par le souvenir de leur première rencontre... Et l’un et l’autre ils tressaillirent soudain, entendant une voix s’élever près d’eux:

--Est-il, sans trop d’indiscrétion, permis d’approcher?

C’était, derrière eux, le petit poète parlant avec une amabilité forcée qui, aisément, eût pu être qualifiée de rageuse.

Michelle tourna la tête, les sourcils un peu rapprochés:

--En quoi y aurait-il indiscrétion?... Je ne le vois pas... Est-ce que vous venez nous avertir qu’il est temps de partir?

--Vous avez bien deviné, mademoiselle, que seulement, en qualité de messager, je me permettais de venir troubler votre conversation avec M. Dorient. Mais Mme Gosseline m’a prié d’aller vous annoncer que les eaux ne mouillant presque plus le sable de la grotte, on allait pouvoir la visiter. Madame votre tante vous attend.

--Je vous remercie, d’autant plus, monsieur, d’avoir pris la peine de monter jusqu’ici, que le chemin est fort difficile...

Et Michelle eut un involontaire coup d’œil vers la culotte blanche du poète que marbraient des taches verdâtres, signes indélébiles de chutes fâcheuses.

--Si le chemin était difficile, je n’en ai pas eu conscience, je marchais vers la lumière!...

Les deux garçons, Georges et le tome II des Valréas, dégringolant du rocher où ils étaient perchés, évitèrent à Michelle l’ennui de répondre à un madrigal de cette espèce, et elle dit seulement à Dorient:

--Restez-vous encore un peu?

--Moi?... Mais non. Je tiens à jouir aussi des splendeurs de la grotte. Puisque nous n’avons plus le loisir de philosopher, voulez-vous me permettre, mademoiselle, de vous offrir mon appui pour regagner la terre ferme?

Le petit poète intervint, tout hérissé:

--Mais je suis là tout prêt à remplir le même office auprès de mademoiselle.

--Je n’en doute pas, monsieur, fit Dorient toujours imperturbable. Seulement, puisque c’est sous mon escorte que mademoiselle s’est aventurée jusqu’ici, je tiens à honneur de la ramener moi-même, saine et sauve, à sa famille.

Michelle était déjà en route, à la suite des deux _boys_ très empressés qui se disputaient le soin de lui offrir la main. Et ce fut sous la protection de ces deux jeunes gardes du corps qu’elle apparut dans le cercle familial où la Muse, qui avait l’air de fort désagréable humeur, s’empressa de lui crier:

--Comment, Michelle, vous avez déjà renoncé aux douceurs du flirt? Je pensais que, tout juste, vous reparaîtriez quand, bon gré mal gré, la nécessité vous obligerait à regagner la voiture!

Elle ne daigna même pas répondre, bien qu’un frémissement l’eût secouée toute, comme le matin. Lucile, d’ailleurs, s’était glissée près d’elle, et, la main affectueusement passée sous son bras, l’entraînait vers la grotte par l’étroite corniche qui longeait la muraille rocheuse, encore tout humide du heurt des vagues...

D’autres les suivaient, et la voûte de pierre sombre s’emplit d’un bruit de paroles, d’exclamations que déchira soudain une vigoureuse apostrophe du gros M. Valréas:

--Ah! sacrés gamins! Ils n’ont jamais une bonne pensée!... Que le diable...

Mais avant que l’honorable père de famille eût achevé sa malédiction, son chapeau avait volé de dessus sa tête et Georges et son ami, occupés à escalader une roche escarpée derrière lui, allaient s’abattre dans l’eau, le nez en avant, le bousculant au passage, éclaboussant la Muse des pieds à la tête.

Alors ce fut une rumeur générale, un élan vers le point où Georges et son compagnon d’infortune se redressaient ahuris et trempés, ne courant aucun risque, car, debout, l’eau leur arrivait à peine aux genoux. Ils contemplaient Sylvanie furibonde et mouillée...

--Voyons, Georges, sors de l’eau... Tu es là comme Gribouille! Viens!... Ah! quel enfant! Il périra sur l’échafaud! Il n’a que des idées malheureuses! gémissait Mme Gosseline qui épongeait Sylvanie.

--Et il rit, le petit misérable... Il rit, sans se soucier d’avoir inondé sa sœur!

Oui, Georges riait, sortant de l’eau comme de son bain matinal, remis de sa surprise, et ravi, le jeune monstre! du tour involontaire joué ainsi à la majestueuse Muse: ravi aussi de ce que Michelle s’occupait maternellement de lui...

--Ce n’est rien, Michelle! répétait-il confus. Ne prenez pas tant de peine pour m’essuyer, si vous saviez comme il m’est déjà arrivé souvent d’être aussi mouillé! Je vais me sécher au soleil!

--Il vaudrait mieux remonter à l’hôtel... Ces enfants et Mlle Sylvanie prendraient quelque chose! insinua la timide Mme Valréas occupée, elle aussi, à tamponner la veste de sa progéniture.

La sagesse du conseil était évidente et toute la caravane Gosseline se remit en devoir de gravir le petit sentier de chèvre. Dorient avait espéré tout bas pouvoir de nouveau marcher près de Michelle. Mais, volontairement ou non, elle était déjà partie en avant avec les «victimes de l’accident», et il fut happé au passage par le respectable M. Valréas qui se mit en devoir de lui confier ses théories sur l’éducation de la jeunesse, ses doléances sur les difficultés de la tâche paternelle, et les incohérences de l’école symboliste, mise en pratique par son fils; ce à quoi Dorient, agacé, prit plaisir à répondre par des phrases paradoxales, qui effaraient complètement le digne père de famille.

Quand ils atteignirent l’hôtel, une nouvelle caravane, purement anglaise celle-là, venait d’y être déversée par de gigantesques breaks. Elle avait envahi la vaste salle à manger, ennuagée déjà par la fumée des pipes britanniques, vibrante du bruit des bouteilles débouchées sans relâche par les servantes, du bourdonnement des voix qui résonnaient très hautes, dominées par instant par le boniment du guide annonçant les beautés de Plémont. Un grand garçon, aux allures d’athlète dans son maillot de laine, sous sa petite casquette rejetée en arrière, venait de plaquer sur le piano les premiers accords d’une chanson anglaise, populaire à Jersey... Et tous en chœur, alors, dans un élan de robuste gaîté, en commencèrent le refrain dont le guide, seul, disait les couplets qui s’envolèrent, en sonorités joyeuses, par les fenêtres large ouvertes, vers le beau ciel d’août... La Muse, comme le petit poète, contemplait l’ensemble des assistants d’un œil de souverain mépris. Mais elle oublia soudain l’existence même de ces mortels vulgaires; elle venait d’apercevoir, à quelques pas d’elle, debout l’un près de l’autre, Michelle et Dorient rapprochés une fois encore par le commun plaisir avec lequel ils regardaient la pittoresque scène.