C’était trois jours plus tard.
Enfin, il ne pleuvait plus! Pas un nuage même ne flottait dans l’infini bleu du ciel d’août, tout vibrant de soleil. Vraiment, une allégresse chantait dans l’air chaud, dans la lumière blonde qui baignait les êtres et les choses, et cette allégresse semblait avoir pénétré Michelle Dustal, lui donnant une âme joyeuse de petite fille, tandis qu’escortée de Lucile et de Georges, elle avançait gaiement dans _King street_... Toute riante aussi, cette grande rue de Saint-Hélier entre sa double bordure de magasins brillants où les cristaux, les innombrables bibelots de métal couleur d’argent jetaient, derrière la glace des devantures, d’étincelants éclairs qui avaient l’éclat d’une fanfare...
Au coin d’une place, un chœur de musiciens ambulants, vêtus en gentlemen, criaient à tue-tête, au son cuivré de leurs instruments, une chanson anglaise d’un rythme alerte et sautillant, dont les passants, immobilisés autour d’eux, accompagnaient à mi-voix le refrain.
Pour faire plaisir à Georges, Michelle s’arrêta un moment afin qu’il pût écouter à son aise les chanteurs, pendant que Lucile considérait, d’un œil intéressé, un étalage de «souvenirs» de Jersey, où dominaient les bijoux en granit de l’île, les lanternes minuscules et les _can milk_, breloques originales, purement jersiaises...
L’orchestre se tut. Il y eut un remous parmi les curieux, et Georges, se rapprochant de sa cousine et de sa sœur, eut une exclamation:
--Tiens, M. Dorient!
C’était lui, en effet, qui venait vers eux d’une allure flâneuse, promenant autour de lui son regard d’observateur. Tout de suite, il avait reconnu la svelte silhouette noire, la mousse d’or des cheveux... Et les uns et les autres, ils s’arrêtèrent d’un instinctif mouvement, avec le plaisir irraisonné qu’on éprouve, à l’étranger, à retrouver des compatriotes. Cette sensation était si dominatrice que Michelle tendit la main au jeune homme, d’un geste de bienvenue.
--Vous voyez, nous voici tout à fait Jersiais!
--Et vous avez oublié les malheurs de la traversée? N’est-il pas vrai, mademoiselle, finit-il s’adressant à Lucile qui, intimidée, balbutia un «Oh non, monsieur» si expressif que tous se mirent à rire.
--Elle les oubliera peu à peu, dit Michelle encourageante, à mesure qu’ils se trouveront de plus en plus repoussés dans le passé. Il est vrai que nous avons eu encore bien des mésaventures depuis notre arrivée à Saint-Hélier!
--Encore? Serait-il très indiscret de vous demander lesquelles?...
--Ce ne serait pas indiscret du tout! Mais nos malheurs seraient un peu longs à vous conter sur un trottoir de _King street_. Et puis, d’ailleurs, nous sommes en mission en ce moment. Vous ne vous en doutez pas, et vous trouvez que nous n’avons guère les allures de personnes préoccupées d’une mission... Pourtant la nôtre est importante, nous allons au marché!
--Au marché?
--Oui, et même sans rien savoir de notre chemin, car Saint-Hélier c’est encore pour nous une façon de terre inconnue. Si vous pouvez nous indiquer par où l’on arrive à _Halkett Place_, vous nous rendrez un très grand service.
--Voyez-vous, monsieur Dorient, s’exclama Georges avec sa terrible franchise, le mieux serait que vous nous conduisiez!...
Les joues de Michelle se rosèrent un peu:
--Oh! Georges!
--Je vous en prie, mademoiselle, ne reprochez pas à ce jeune homme son excellente idée... Je serai très heureux--et très flatté--de vous servir de guide, si vous voulez bien me le permettre.
Il levait les yeux vers elle pour solliciter l’autorisation demandée, et son regard était si franc, sans hardiesse, que, gaiement, elle interrogea:
--Vraiment, nous ne serons pas très indiscrets en usant de votre obligeance?
--Vraiment!
--Eh bien, alors, allons tous au marché! Nous vous suivons. Conduisez-nous...
En lui-même, il acheva:
--... Par le chemin des écoliers!
Ce chemin-là n’était pas beaucoup plus long que l’autre, et Raymond Dorient était trop dilettante pour se priver bénévolement du plaisir de marcher quelques minutes de plus, par une claire matinée d’été, auprès d’une créature charmante, dont les cheveux légers, les yeux de vie ardente, le beau sourire jeune, semblaient faits de lumière. Le voisinage même de Lucile ne rompait pas la sensation d’harmonie qu’elle éveillait en lui, car la fillette ne ressemblait plus à la ridicule petite personne aperçue un jour à la _Librairie moderne_; les bandeaux avaient disparu sous la toute-puissante influence de Michelle, comme les plaquages de poudre qui avaient si longtemps blêmi sa peau fraîche.
Ils firent quelques pas en silence, dans la surprise de leur brusque rapprochement. Georges trottait en avant, Lucile, près de sa cousine, très sage en apparence, alors que sa jeune tête romanesque ruminait déjà des aventures de son goût, dont Michelle était l’héroïne. Dorient questionna joyeusement:
--Peut-être vais-je vous adresser une demande très saugrenue, mais comment se fait-il que, malgré votre séjour à l’hôtel, vous soyez obligés d’aller aux provisions?
Michelle se mit à rire.
--D’abord, nous n’allons pas du tout aux provisions comme des naufragés dans une île déserte, mais seulement acheter des fruits... Ensuite, n’accusez aucun des hôtels de Saint-Hélier de nous sevrer de raisin, poires, etc.; nous ne sommes pas à l’hôtel, mais bien chez nous, ou du moins chez mistress Bennett où nous avons enfin trouvé le terme de nos malheurs. Aussi, sa maison représente-t-elle pour nous la terre promise enfin atteinte! Mais, pour comprendre notre allégresse, il faudrait vous être vu, comme nous, en passe d’être à Saint-Hélier sans asile!
--Vous n’avez pas trouvé de place à la _Poire d’or_?
--Oh! non! l’hôtel était comble! dit Lucile, enhardie par le souvenir pénible de ses premières heures à Jersey.
--Tellement comble, quand j’y suis arrivée avec les malles, que j’ai trouvé Lucile réduite à dormir dans le vestibule, malgré la foule des touristes, en partance pour une excursion, qui encombraient ledit vestibule. Il nous a donc fallu aller chercher gîte ailleurs. Dans trois hôtels, on nous a fait même réponse qu’à la _Poire d’or_. La situation devenait grave et j’ai eu un moment de grande inquiétude, me demandant si nous n’allions pas être obligés de nous réembarquer, faute de trouver un toit hospitalier...
--Oh! jamais je n’en aurais eu le courage, moi! jeta Lucile avec tant de conviction que, de nouveau, Dorient et Michelle eurent un sourire d’amusement. Et il demanda:
--Alors, mademoiselle, vous étiez résignée à passer la nuit, s’il le fallait, sous le seul ciel de Jersey? Mais vous n’en avez pas été réduite, j’espère, à une si dure extrémité?
--Oh! non, grâce à Michelle qui a toujours de bonnes idées!
--C’est-à-dire que le hasard m’a servie. Pendant que ma pauvre tante parlementait inutilement avec le troisième maître d’hôtel, que nous avions autour d’elle des allures d’épave, j’ai aperçu, sur une affiche, ces mots bienheureux: _Furnished apartments to let_ (appartements meublés à louer); aussitôt, j’ai pensé que le salut était là! Alors Georges et moi, qui étions les moins fatigués, nous nous sommes mis en campagne, nous avons visité... toute l’après-midi... Et il s’était remis à pleuvoir! Dieu sait comme! Enfin, le soir, nous avions découvert un gîte qui a plu à ma tante et à Sylvanie... Aujourd’hui, nous nous trouvons de fort heureuses mortelles dans notre maison très anglaise. Notre propriétaire, mistress Bennett, est une respectable dame, parente du _connétable_[1] de Saint-Hélier. Elle aime les beaux-arts, la poésie, elle est préraphaélite et transportée de joie à l’idée de posséder une _authoress_ française en son logis... Vous voyez que nous sommes bien tombées! Les jours ennuyeux sont finis! j’espère...
[1] Maire.
Et elle eut un petit soupir léger qui semblait rejeter loin en arrière le souvenir de ces heures maussades. Elle avait raconté ces menus incidents avec une vivacité joyeuse qu’il ne lui connaissait pas. Jamais, non plus, il ne l’avait encore vue aussi spontanément causante, comme si la vivifiante caresse des grands souffles du large avait fait jaillir en elle un épanouissement.
--Alors, vous êtes réconciliée avec l’île de Jersey? Vous l’aimez?
--Nous n’avons jamais été brouillées, si peu bienveillant qu’ait été son accueil. Je n’ai pas si mauvais caractère! Et puis voici qu’elle se fait tellement souriante! Elle ressemble à une petite «miss» adorablement fraîche, qui se mettrait en frais de coquetterie pour séduire ses visiteurs!... J’ai pour elle beaucoup de sympathie... Je lui sais gré d’être si fleurie et si verte!... D’ailleurs, de belles matinées comme celles-ci donnent, ne trouvez-vous pas, un instinctif désir de jouir de leur beauté en toute simplicité d’âme, en oubliant les inquiétudes d’avenir, de vivre un moment comme les plantes, sentant seulement que le soleil, l’air pur, la lumière sont délicieusement bienfaisants!
--Comme vous comprenez la nature! fit-il, frappé de l’enthousiasme contenu qui palpitait dans sa voix chaude. Vous avez raison. Elle est une incomparable charmeuse pour ceux qui savent pénétrer sa langue mystérieuse...
--Est-ce que nous ne sommes pas arrivés? interrompit Georges, dont les yeux curieux avaient vite distingué le fameux marché, but de la course.
--Oui, dit Dorient, souhaitant, en son for intérieur, Georges au fin fond de la France.
--Vous avez l’air de le regretter! remarqua le terrible garçon.
--Mais certes oui, je le regrette! Je suis un vieil égoïste, j’aime beaucoup mieux me promener en société que seul, et, si la chose était en mon pouvoir, j’aurais transporté, sans scrupule, _Halkett Place_ à l’autre bout de Saint-Hélier!
Il avait parlé d’un ton de badinage qui corrigeait ce que ses paroles auraient pu avoir d’excessif. Pourtant, les yeux de la romanesque Lucile eurent un furtif éclair. Elle était charmée d’être escortée par un cavalier aussi distingué que Dorient, même ne lui accordât-il aucune attention; ce qui était tout naturel, reconnaissait-elle en son humilité.
Michelle commençait avec sa grâce attirante:
--Il nous reste, maintenant, à vous remercier de nous avoir si bien conduites et d’avoir interrompu pour nous votre promenade...
--Je ne me promenais pas, je flânais et je vous dois d’avoir rendu ma flânerie utile... C’est donc moi qui vous suis reconnaissant... Vous n’avez plus besoin de votre guide?
C’était par pure discrétion qu’il se montrait ainsi prêt à se retirer, ne voulant pas importuner la jeune fille, mais, en la sincérité de son âme, il ne souhaitait que demeurer.
--Voulez-vous, seulement, avoir la bonté d’expliquer à Georges où est la poste, et nous vous rendrons votre liberté...
Georges avait disparu. Au gré de sa fantaisie, il inspectait les profondeurs du marché, un hall immense où l’air et la lumière circulaient en toute liberté, un marché avenant, sillonné de larges allées singulièrement propres, à travers lesquelles les jeunes misses et les matrones faisaient leurs achats. Mais de Georges, point!
--Pourvu qu’il ne fasse pas quelque sottise! dit Michelle. Il a quelquefois des idées si malencontreuses!
--Eh bien, nous essaierons de réparer ladite sottise, s’il y a lieu! Mademoiselle, occupez-vous de vos achats et permettez-moi de vous attendre. Je vous indiquerai ensuite la poste qui est à quelques minutes d’ici...
Elle inclina la tête et entra avec Lucile. Lui, resta dans la large rue claire, baignée de soleil. Mais, du seuil où il était arrêté, il ne put se refuser le plaisir de voir aller et venir la souple silhouette noire derrière laquelle se mouvait la forme trop ronde de Lucile. Puis, Georges reparut subitement et Dorient s’amusa de l’empressement avec lequel il se précipitait vers le panier de Michelle pour l’en débarrasser et de sa mine confuse, quand la jeune fille ne consentit point à le lui abandonner, craignant pour les fruits de la tante Hermine...
Une fois encore, elle s’arrêta devant un étalage tout fleuri, dont les senteurs s’épandaient dans l’air chaud; superbement, les lys tigrés de pourpre,--les lys de Jersey,--s’épanouissaient parmi les fleurs de France, les belles roses qui semblaient lourdes de parfum, les glaïeuls sveltes, un peu raides dans leur éclat discret. Ce fut une gerbe monstre qu’elle prit de toutes ses fleurs, et Dorient qui, une seconde, avait eu peur qu’elle les confiât à Georges, l’eût volontiers remerciée de les conserver, tant c’était pour lui un vif régal artistique de lui voir entre les bras cette moisson fleurie qui faisait d’elle une exquise vision de jeunesse.
Mais il ne trahit rien de son sentiment, car il commençait à la connaître, si peu qu’elle consentît à lui livrer de sa personnalité intime et il savait que l’expression lui en eût déplu. Elle le rejoignait escortée de ses deux gardes du corps.
--Quelle patience vous avez mise à nous attendre! Nous avons été longs, n’est-ce pas? C’est que nous avons fait des achats magnifiques. Regardez!
Et elle lui montrait les fleurs qu’elle retenait de sa main dégantée, et des grappes de ce raisin de Jersey qui fait songer aux grappes fameuses de la terre de Chanaan.
--Vos achats sont, en effet, remarquables! Aussi, comme vous en êtes fiers!
--Vous nous trouvez ridicules avec notre enthousiasmer?... Vous avez bien raison. Maintenant, il nous faut vite rentrer, car ma tante va s’imaginer que nous sommes perdus dans Saint-Hélier!... Est-ce que la poste est loin d’ici?
--Non, tout près.
Elle était si près qu’ils y furent en quelques minutes. Cette fois, Michelle tendit la main au jeune homme d’un geste d’adieu; ses lèvres souriaient dons leur fraîcheur charmeuse.
--Maintenant que nous avons si largement usé de votre obligeance, nous allons vous délivrer de nos encombrantes personnes, non sans vous redire encore combien nous vous sommes obligées.
Il eut un geste léger qui écartait les remerciements si peu mérités, et demanda seulement:
--Mme Gosseline reçoit-elle? Y a-t-il un jour et une heure où j’aie quelque chance de la rencontrer?...
--Ma tante n’est pas une promeneuse fanatique comme nous, aussi sort-elle fort peu. Quand vous passerez dans le quartier de _Rouge Bouillon_, vous aurez beaucoup de chances pour la trouver à _Abercorn Villa_ et Sylvanie également... Nous allons lui annoncer votre visite...
En lui-même, il frémit à l’idée qu’il risquait fort d’être reçu uniquement par Mme Gosseline et la Muse! Et Dieu sait que ce n’était pas elles qui l’attiraient à _Abercorn Villa!_ Mais il ne pouvait plus reculer et il dut s’éloigner sur son imprudente promesse.
--Oh! Michelle! comme M. Dorient est bien! s’écria alors Lucile avec sentiment. Et comme il est complaisant! C’est qu’il vous trouve si charmante! Ah! que je voudrais être jolie comme vous, pour que les messieurs se mettent ainsi à mes ordres!
--Taisez-vous donc! petite folle, interrompit Michelle avec un léger froncement de sourcil. Si vous aviez beaucoup voyagé, vous sauriez combien sont sans signification et se rendent aisément à l’étranger, entre compatriotes, les menus services, comme celui dont nous sommes aujourd’hui redevables à M. Dorient! Ah! voici Georges encore une fois parti!
Mais non, Michelle se trompait, il revenait sans se presser, après avoir examiné un magasin, et, apercevant les deux jeunes filles qui l’attendaient devant la poste, il eut pour toute excuse cette exclamation:
--Tiens, M. Dorient vous a lâchées! C’est un chic type! Ce que la Muse va rager quand elle saura qu’il s’est promené avec nous ce matin!
Et il lança à Lucile un coup d’œil d’intelligence, tout en suivant Michelle qui, sans relever ses paroles, entrait dans le bureau de poste...