Un jour gris, voilé de lourds nuages, sans relâche apportés par le vent, filtrait à travers les vitres du wagon où venait de passer la nuit toute la famille Gosseline, en route pour Jersey. La tante Hermine, Georges et Lucile dormaient encore du sommeil des justes. Mais la Muse s’agitait dans le coin qu’elle s’était octroyé, cherchant à réparer, grâce aux richesses contenues dans son sac de voyage, les traces peu flatteuses laissées par la fatigue sur son visage.
En effet, le moment approchait où peut-être, si le ciel lui était favorable, elle allait rencontrer Dorient qui, selon les prévisions, devait ce même jour s’embarquer pour Jersey... Car, en son for intérieur, la Muse, malgré ses belles déclarations d’indépendance, s’était vue, avec un amer regret, contrainte de coiffer sainte Catherine, et elle était bien résolue à user de tout son pouvoir pour ne plus attacher de nouvelles épingles à ladite coiffe. Or, Dorient était absolument le mari souhaité par elle, à la fortune près: du moins, vivait-il dans le seul milieu qui lui parût devoir convenir à une femme supérieure comme elle.
Elle se le redisait encore, tout en lissant ses lourds bandeaux et poudrant sa pâleur, agacée que Michelle, qui ne dormait pas, pût lui voir faire ses embellissements...
La jeune fille, pourtant, ne s’occupait pas d’elle; le regard perdu vers la campagne, elle regardait s’éclairer peu à peu, d’une lumière plus vive, les aspects changeants de la route, les plaines tout humides des averses de la nuit qui faisaient l’herbe d’un beau vert velouté, pailleté de gouttelettes: les villages endormis parmi les bouquets d’arbres, et sur les routes détrempées, quelques travailleurs matineux qui en suivaient la ligne fuyante. Par instants, dans la déchirure des nuées grises, une lueur chaude du soleil levant flamboyait avec l’éclat d’une gloire...
L’heure avançait. Michelle regarda sa montre. Vingt minutes encore et le train atteignait Granville. Elle se tourna alors vers sa cousine qui remettait avec art son chapeau:
--Sylvanie, il me semble qu’il faudrait réveiller votre mère. Nous approchons de Granville.
--Eh bien, il n’y a qu’à crier pour les avertir. Maman! Nous arrivons... Georges! Lucile! vous avez assez dormi!
Encore qu’elle eût parlé très haut, les interpellés ne bronchèrent pas. Mme Gosseline continua à sommeiller, le nez penché sur sa robuste poitrine: Lucile, recroquevillée à ses côtés: Georges, la bouche ouverte avec un air profond de béatitude. Ce résultat négatif eut aussitôt pour effet d’impatienter la Muse qui, vigoureusement, empoigna Georges et le secoua à l’avenant, tout en lui criant à l’oreille:
--Nous arrivons!
Georges se dressa, effaré:
--Qui!... Quoi?... Le navire!... Jersey!
Et ses yeux écarquillés firent en une seconde le tour du wagon en s’arrêtant sur la Muse qui, solidement, continuait à le secouer, craignant qu’il ne se rendormît. Alors, furieux, il la repoussa:
--Es-tu stupide de me réveiller!
Et il se dégagea si rudement que la Muse alla tomber assise sur les genoux de sa mère qui, à son tour, se souleva effarée:
--Qu’y a-t-il? Nous déraillons? Ah! mes pauvres enfants!
--Non, tante, fit Michelle, nous sommes seulement tout près de Granville. Il faut rassembler nos bagages et nous préparer à descendre.
--Bien, bien, ma chère... Mais c’est dommage, je dormais presque aussi bien que dans mon lit... Je faisais un rêve étonnant... Je voyais...
Mais personne ne sut jamais ce qu’avait vu la tante Hermine, car Michelle dut l’arrêter, les moments étant comptés. Et vraiment, toute coquetterie à part, il était urgent que Mme Gosseline et Lucile n’eussent pas, à ce point, l’aspect de «beautés surprises qu’on arrache au sommeil...» Tout juste, elles venaient, tant bien que mal, de remettre leurs chapeaux quand le train entra en gare.
--Granville! Granville! Tout le monde descend!
Georges, aussitôt, se précipita vers la portière, bousculant la coiffure de la Muse qui grogna, et il sauta sur le quai.
Les portières s’ouvraient, laissant échapper, de la profondeur des wagons, les voyageurs fatigués, qui frissonnaient un peu sous le souffle humide du matin.
La tante Hermine fut une des dernières descendues, tant elle s’était affairée dans le rassemblement de ses multiples colis qu’elle ne prétendait point lâcher... Ce fut bien autre chose quand il lui fallut réunir les malles et les faire charger sur l’omnibus qui devait les transporter, ainsi que leurs propriétaires, jusqu’au bateau de Jersey. Et elle était si drôle ainsi, toujours empêtrée de ses bagages, son chapeau à la diable sur ses cheveux ébouriffés, morigénant Georges qui avait laissé tomber les parapluies dans une flaque, que des voyageurs sourirent discrètement--et non discrètement.
Michelle avait bien vite jeté un coup d’œil sur le quai, craignant d’apercevoir la haute silhouette de Dorient, l’éclat de ses yeux railleurs. Mais il n’y avait là personne qui lui ressemblât, de près ou de loin, et elle eut un soupir de soulagement, car elle avait eu bien peur que, les voyant, il n’attribuât pas au simple hasard le départ de la famille Gosseline au jour même indiqué pour le sien.
La Muse, elle aussi, devait avoir constaté cette absence et elle en était de fort méchante humeur. Quand l’omnibus roula enfin à travers les rues grises et étroites de Granville, elle reprocha, très maussade, à sa mère, de s’être donnée en spectacle.
--Je me suis donnée en spectacle?... Tu crois? fit la pauvre tante Hermine; et interrogeant Michelle d’un air inquiet, elle finit:
--Y avait-il donc tant de voyageurs pour m’examiner?
--Mais non, tante, rassurez-vous!
--Et personne... de connaissance?...
--Non... Je n’ai remarqué personne.
--Comment peux-tu faire pareille question à Michelle! jeta la Muse bourrue. Tu sais bien qu’elle n’a aucunes relations en France! Et puis, en voyage, à moins qu’elle ne déraille dans une petite gare, elle ne s’occupe que de ses bagages!
--Et de ceux des autres! riposta Georges. C’est elle qui portait le gros sac de maman, en plus du sien et de son manteau... Tandis que toi, tu t’en allais les bras ballants, comme l’officier de Malborough!
--Paix! Georges, paix! gronda Mme Gosseline. Mes enfants, à cette heure, songez seulement que nous allons nous aventurer sur la mer... Je commence à être bien émue et à me sentir le cœur tout endolori... Il fait beaucoup de vent ce matin! Quelle traversée allons-nous avoir?
Et elle eut un regard anxieux vers les gros nuages que le vent apportait sans relâche. L’omnibus roulait maintenant dans le cœur de la ville qui s’éveillait. Une senteur saline imprégnait l’air. On devinait la mer toute proche. La voiture tourna, s’engageant dans une large rue dont les magasins s’ouvraient, et le port apparut avec l’horizon des flots perdus dans un lointain embrumé, ponctués d’écume.
--Allons! murmura la tante Hermine, voilà le moment redoutable qui approche!
Ses yeux, comme ceux de Lucile et même de la Muse, s’attachèrent sur le vapeur qui allait peut-être devenir pour elles un instrument de torture, et avait, à cette heure, l’aspect le plus avenant du monde, sous son léger panache de fumée.
Les voyageurs, déjà, s’y embarquaient, calmes ou agités; les uns, avec la facile insouciance de ceux qui ignorent le mal de mer; les autres, considérant d’un œil désolé l’horizon qui se voilait de nouveau et la houle qui creusait l’eau mouvante de sillons profonds et larges...
La famille Gosseline fit, sur le pont, une entrée sensationnelle, grâce à Georges qui, occupé d’observer une manœuvre, heurta, de toute sa juvénile énergie, un vieux monsieur en train de faire charger ses bagages. Le vieux monsieur éclata en imprécations et traita de «galopin» le fâcheux qui se rebiffa. Mais Michelle l’entraîna vite et toute la famille, pleine de dignité, passa devant lui, sans prendre garde à ses sourds grognements.
Après force allées et venues pour découvrir la meilleure place, elle finit par se camper au milieu de la passerelle, et Michelle, ayant avec usure rempli son rôle de nièce dévouée, put enfin s’accorder la jouissance d’aller un moment contempler en paix l’immensité frémissante, soulevée par le vent dont la rude caresse rosait son visage, y effaçant toute trace de la fatigue de la nuit... A pleines lèvres, elle aspirait le grand souffle du large, grisée délicieusement d’air et de lumière, sans soupçonner qu’elle évoquait ainsi une charmante image féminine, très fine de silhouette dans le sobre costume d’alpaga noir qu’illuminait la rayonnante clarté des cheveux.
Tout à coup, elle eut un léger sursaut. Près d’elle, une voix d’homme s’élevait dont il lui semblait reconnaître le timbre ferme et chaud... Était-il vraiment possible que la destinée voulût bien réaliser le désir de la tante Hermine?...
Instinctivement, elle se retourna...
Elle ne s’était pas trompée, c’était bien Dorient qui venait de parler derrière elle, lui qui traversait le pont pour atteindre la passerelle et allait passer près d’elle; lui, qui, la reconnaissant soudain, s’arrêtait avec un geste d’étonnement et une exclamation:
--Je ne rêve pas, n’est-ce pas? C’est bien à mademoiselle Dustal que j’ai l’honneur de présenter mes hommages...
Il paraissait si sincère dans sa surprise, qu’elle en éprouva une sensation très vive de plaisir. Non, il ne soupçonnait rien des machiavéliques projets de la tante Hermine! L’honneur de la famille était sauf, et elle en fut si contente qu’elle sortit un peu de son habituelle réserve et sourit franchement:
--Vous ne rêvez pas du tout! Nous sommes, comme vous-même, ma tante, mes cousines et moi, en partance pour Jersey!
--Ah! madame votre tante est là!
Dans ses yeux, brillait l’indéfinissable petite lueur de curiosité amusée.
--Si la chose n’est pas indiscrète, je me permettrai, tout à l’heure, d’aller la saluer...
--Vous la trouverez au cœur même de la passerelle. Elle s’y est installée avec mes cousines, espérant qu’ainsi placées, la traversée leur sera plus facile.
Il se mit à rire:
--Hum! si elles n’ont pas le cœur... marin, elles doivent être, en effet, quelque peu inquiètes, car nous allons être secoués...
--Vous croyez?
--J’en suis sûr. Est-ce que cette perspective vous effraie? Vous semblez pourtant une vaillante!
Et, involontairement, il enveloppait d’un coup d’œil charmé le visage de fleur rose, les larges prunelles brillantes, la forme élégante et souple.
--Je suis très vaillante, en effet, parce que j’ai pu constater plusieurs fois, en des circonstances significatives sur mer, que j’étais à toute épreuve. Il me reste à souhaiter seulement que mes compagnes de route le soient tout autant. Je vais leur annoncer votre visite.
Et elle inclina légèrement la tête avec ce joli mouvement d’une grâce un peu fière qui lui était particulier, prenant congé de Dorient, qui regrettait, en son for intérieur, de voir déjà son audience terminée.
Maintenant, la passerelle était encombrée de voyageurs campés sur leurs pliants qui s’abandonnaient, bon gré mal gré, au balancement du vapeur, prêt à partir. Il frémissait sur l’eau mouvante: sa cheminée lançait d’épais nuages que le vent balayait; sa machine grondait, haletante...
Lentement, il s’ébranla, laissant derrière lui la vieille ville enserrée dans ses remparts gris... Puis il s’engagea sur les eaux houleuses dont il creusait les profondeurs, en ondulations larges et rythmées. Et la Muse, en cette minute, eut, dans tout son être, un regret intense de s’être aventurée sur mer; mais elle n’en dit rien, et lança seulement à Michelle, qui approchait:
--Ai-je rêvé que vous étiez en conférence avec un monsieur? Je vous prie de croire que je ne me serais pas permis de vous espionner, mais, autour de nous, on remarquait une jeune dame en noir qui causait avec un élégant gentleman, et, en penchant la tête, il m’a semblé vous reconnaître...
--Et vous ne vous trompiez pas!
Elle s’interrompit une seconde, prenant soudain un plaisir de petite fille à préparer son coup de théâtre:
--J’ai, en effet, échangé quelques paroles avec M. Dorient, que le hasard a amené devant moi.
--Raymond Dorient est à bord!!!
--Oui... Et je pense qu’il va venir vous saluer, car il m’a demandé s’il pouvait le faire sans indiscrétion...
--Et vous lui avez dit qu’il le pouvait...
--Je lui ai dit cela, répéta Michelle, souriant malgré elle.
La tante Hermine exultait. La crainte du mal de mer l’avait complètement abandonnée, et la Muse, de même, puisait une nouvelle vaillance dans la perspective évoquée par sa cousine. Seule, la pauvre Lucile demeurait très pâle, mouillant ses lèvres d’eau de mélisse. A peine, elle releva la tête à la joyeuse exclamation de sa mère, un peu plus tard:
--Ah! cher monsieur, quel heureux hasard! Combien je suis ravie de vous retrouver! Et avez-vous des nouvelles de cette chère Mme Brice et de la petite Mad? J’ai été si occupée tous ces derniers jours par mes préparatifs de voyage que je n’ai pu retourner les voir. Cher Monsieur, je n’ai nul besoin, n’est-il pas vrai, de vous présenter à ma fille Sylvanie, notre poétesse...
--J’ai déjà eu l’honneur de rencontrer mademoiselle à la _Librairie moderne_.
--Je ne l’ai pas oublié non plus... Vous avez bien voulu apprécier mes œuvres avec un sentiment de leur valeur esthétique auquel j’ai été infiniment sensible.
En la sincérité de son âme, Dorient ne se souvenait pas du tout d’avoir rien fait pour mériter pareil remerciement, mais il ne broncha pas, sachant déjà à qui il avait à faire, et il se contenta d’interroger courtoisement:
--Préparez-vous quelque chose de nouveau, mademoiselle, et allons-nous vous lire à l’automne?
--Je compte achever, à Jersey, un poème symbolique qui sera d’un effet puissant, sous ce titre: _L’Ame de la Mer!_... Je trouve que...
Elle se lançait dans une de ces dissertations prétentieuses dont elle était coutumière, et qui pouvaient tout juste intéresser à titre de curiosité tous ceux qui en étaient victimes pour la première fois. Michelle écarta un peu son pliant, et se trouva auprès de Georges, qui, dans l’exubérance de sa joie, se mit à lui faire part, en un style pittoresque, de ses impressions de voyage. Elle l’entendait à peine, l’oreille distraite par les sonorités d’une voix chaude imperceptiblement railleuse, qui s’élevait, alternant avec celle de la Muse. Comme la tante Hermine devait être ravie de cette conversation qu’elle considérait sans doute comme un acheminement vers son but!... Mais, lui, comment se prêtait-il ainsi à donner la réplique aux considérations amphigouriques de Sylvanie, car il était impossible qu’elles pussent charmer un homme comme lui...
Alors, quoi?... Sans doute, il s’amusait à observer la Muse comme il se plaisait à disséquer la personne morale de toutes les femmes qui excitaient son attention, avait dit Mme Brice... Et elle le connaissait bien. Il étudiait en Sylvanie une curieuse physionomie d’esthète... Comme peut-être, sans qu’elle s’en doutât, il l’étudiait elle-même en sa qualité de jeune fille étrangère. Cette idée lui fit monter une faible rougeur aux joues, révoltant sa réserve jalouse, lui jetant dans la pensée une fière résolution de bien garder, pour cet étranger, l’intimité de sa pensée...
Une exclamation désolée de la tante Hermine la sortit brusquement de sa songerie:
--Ah! mon Dieu, voici qu’il pleut! Je sens des gouttes... C’est une véritable averse qui va fondre sur nous!
Mme Gosseline ne se trompait pas. Pour en être certain, il suffisait de regarder le ciel d’un gris de plomb, comme la mer qui secouait rudement le vapeur. Sur le pont, c’était un branle-bas général, un mouvement précipité vers les salons. Michelle saisit son grand manteau.
--Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous aider? demanda Dorient, qui l’enveloppa en hâte, les cataractes du ciel s’ouvrant tout à coup.
--Mes enfants, si nous descendions! proposa Mme Gosseline, effarée de la douche qui s’abattait sur elle.
La Muse l’arrêta rudement:
--Descends si tu veux: jamais je n’irai m’enfermer dans ces abîmes sans air!
--Maman, ne bougeons pas, je n’en ai pas la force, supplia Lucile, qui était livide.
--Mais, nous allons être transpercés! N’est-ce pas? Michelle.
--Eh bien, que Michelle descende, si bon lui semble, et toi aussi! Moi, je reste. Donne-moi seulement les couvertures! Vite! vite! la pluie redouble... Laisse ton parapluie une seconde...
La bonne dame s’affaira pour dérouler les couvertures et, avec le plus maternel dévouement, les plaça sur Sylvanie, qui se laissait faire avec une tranquillité de souveraine, tandis que Lucile recevait les mêmes soins de Michelle, abritée par le parapluie de Dorient.
--Eh bien, maintenant, et vous? demanda-t-il quand, son office rempli, elle se redressa, le remerciant.
--Oh! moi, je ne crains rien... J’ai un bon manteau qui me protège.
--Et qui sera trempé dans un moment, étant donnée la force de la pluie. Vous ne voulez pas descendre?
--Non, je suis comme Sylvanie, je préfère le grand air; et puis j’ai peur que Lucile n’ait besoin de moi.
--Eh bien alors...
Il hésita une seconde.
--... Faites-moi la grâce d’accepter mes couvertures pour madame votre tante et pour vous, qui vous êtes toutes deux dépouillées. Prenez-les sans scrupule, je ne m’en servirais pas!
Et, sans attendre qu’elle eût répondu à sa proposition, il avait jeté sur ses genoux et sur ceux de la tante Hermine un large plaid. Ce après quoi, il se déroba aux remerciements de Mme Gosseline, en s’éloignant.
--Quel charmant homme! s’exclama-t-elle, si contente qu’elle en oubliait la pluie, cinglant sa replète petite personne.
--Et bien obligeant, jeta la Muse. Il est vrai que Michelle s’entend à se faire servir par les messieurs!
Sa voix se perdit dans le bruit de la mer, étouffée par son parapluie, qu’elle devait tenir de près pour qu’il ne fût pas emporté par la rafale. Les mains dans les poches, son col relevé jusqu’aux oreilles autour de sa bonne grosse figure ronde, Georges vint se camper devant ses sœurs:
--Eh bien, ça ne va donc pas? Ah! ma pauvre Muse, si tu voyais ta drôle de tête... Heureusement, ton adorateur Dorient n’est plus là! Tu es verte!
--Georges, comment peux-tu te moquer des souffrances de ta sœur! Tu as donc un roc au lieu de cœur? Tu finiras sur l’échafaud!
--Et dire que nous faisons un voyage d’agrément! gémit Lucile d’une voix faible. Est-ce que nous arriverons bientôt! Il me semble que nous sommes sur mer depuis un siècle!
--Il y a deux heures et demie seulement! déclara Georges. Nous approchons beaucoup! On commence à bien voir Jersey! Regarde, Lucile...
--Ah! je ne peux pas bouger... Il me semble que tout tourne autour de moi... Oh! que je suis malade... Michelle, votre flacon de sel...
La jeune fille, affectueusement, soignait sa petite cousine, lui répétant que la traversée allait finir. L’averse, heureusement, s’arrêtait. Entre les nuages déchiquetés, un rayon de soleil filtrait. Sur le pont, les passagers réfugiés dans les salons commençaient à reparaître et regardaient l’île. Elle était encore un peu lointaine, apparaissait en masse confuse encore. Mais d’instant en instant, se dessinaient plus nets son contour, ses collines d’un vert éclatant, que le soleil moirait d’ombres et de lumières. Puis, enfin, ce fut l’enchevêtrement des mâts du port sous le ciel éclairci... le port lui-même et Saint-Hélier!
Le vapeur avançait entre les deux jetées, sur lesquelles une foule stationnait, attendant l’arrivée du bâtiment...
--Enfin! nous allons donc retrouver la terre ferme! s’exclama du fond du cœur la pauvre Lucile. Mais, penser qu’il faudra revenir!...
La Muse, dans le secret de son âme, faisait la même réflexion: toutefois, son orgueil ne lui eût pas permis d’en convenir. D’ailleurs, un souci tout féminin la préoccupait, maintenant que le moment de débarquer approchait: sûrement, elle allait se retrouver en présence de Dorient. Dans quel état était-elle... Pauvre Muse! si quelque malicieux génie lui eût, à cette heure, montré son visage, elle eût été capable de hurler de dépit en constatant que les plumes de son chapeau pendaient lamentables; que le vent avait éparpillé ses bandeaux en mèches qui tombaient raides sur ses joues décolorées: que, sous la pluie, l’ombre savante de ses yeux avait marbré ses joues... Mais, sur le bateau, il n’y avait pas la moindre psyché, et Sylvanie remarqua surtout les cheveux défrisés de Lucile, l’état désastreux du chapeau de sa mère, dont les roses rouges n’étaient plus que des petits tas informes.
--Eh bien, la Muse, on débarque! As-tu fini d’essayer de t’embellir! jeta l’incorrigible Georges. Je crois qu’aujourd’hui tu ne réussiras pas... Tu es comme Lucile, va! Toutes deux, vous sentez le chien mouillé! Vous êtes dans un état!
--Georges, laisse tes sœurs en paix. Allons, mes enfants, descendons de ce bateau de malheur! Michelle, vous avez rendu à M. Dorient sa couverture?
--J’ai envoyé Georges la lui reporter.
--Ah! le voici! Cher monsieur, merci, grâce à vous, nous avons pu, ma nièce et moi, résister aux cataractes du ciel... J’espère que, pendant notre commun séjour à Jersey, je pourrai vous montrer combien je vous suis reconnaissante... Car je compte tout à fait sur votre visite.
--Madame...
--On débarque! On débarque... Messieurs, mesdames, avançons, s’il vous plaît...
La tante Hermine, brusquement interrompue dans le cours de ses amabilités, dut accepter, sans plus de conversation, le salut de congé de Dorient, et s’abandonner au flot des voyageurs qui descendaient sur le quai. Lucile, toujours décomposée, s’accrochait à son bras, étourdie du mouvement qui se faisait autour d’elle, du bruit des exclamations, des appels qui s’élevaient de la foule massée sur le port pour recevoir les arrivants.
--Tante, dit Michelle, allez tout de suite à l’hôtel avec Lucile et Sylvanie, qui sont très lasses. Je vais rester avec Georges pour m’occuper des malles; ensuite, j’irai vous retrouver. Tenez, voici le chasseur de la _Poire d’Or_. Suivez-le...
--Oui... oui, approuva la tante Hermine, presque aussi abasourdie que ses filles et toute désorientée d’entendre tant de mots anglais résonner à son oreille...
Avec satisfaction, elle se confia à l’homme en casquette galonnée qui parlait français, et emboîta le pas derrière lui, entre Sylvanie et Lucile, ainsi qu’une bonne mère poule qui emmène ses poussins.
Michelle eut un léger soupir d’allègement. Enfin, elle allait avoir un instant de liberté!
A quelques pas, Dorient se faisait, lui aussi, remettre ses bagages. Il fut, avant elle, en possession de son bien, mais il succomba à la tentation de lui adresser encore une fois la parole, et demanda:
--Puis-je vous être bon à quelque chose? mademoiselle.
--A rien, merci. Dans quelques minutes, je serai pourvue à mon tour, et il ne me restera plus qu’à aller retrouver ma tante à la _Poire d’Or_...
--Vous y avez retenu vos chambres?
--Oh! non!
Et, involontairement, elle eut un rire léger.
--Pourquoi riez-vous?... Est-ce que je vous ai demandé quelque chose de ridicule? questionna-t-il gaiement.
--Pas du tout, mais si vous connaissiez ma tante, vous sauriez que l’idée de demander des chambres à l’avance n’est pas de celles qu’elle puisse avoir jamais! Notre maison est celle de l’imprévu autant que la maison de la liberté!
--Eh bien alors, il y a toute sorte de chances pour que vous soyez sans domicile à Saint-Hélier dont les hôtels doivent être bondés en ce moment!
--Vraiment?... Alors il faut que j’aille bien vite voir si ma pauvre famille n’a pas besoin de moi!... Je vais faire charger nos malles que voici. Adieu!
--Non, pas adieu, au revoir.
Une expression pensive passa comme une ombre dans les claires prunelles de Michelle. Il la remarqua aussitôt et, sérieux, il interrogea avec surprise:
--Est-ce que vous préférez que je n’aille pas faire, à madame votre tante, la visite qu’elle a autorisée?
--Pourquoi préférerais-je cela?
--Je ne sais. Pour quelque raison de vous seule connue!
Elle secoua la tête et dit simplement, dans sa dignité charmante de jeune fille:
--Non, je n’ai aucune raison... Je m’étonnais seulement qu’un milieu tel que le nôtre pût vous attirer!... Au revoir, puisque vous voulez bien m’assurer que je me suis trompée...
Dorient n’insista pas, trop délicat pour ne pas respecter la réserve fière dont elle enveloppait si délicieusement sa jeunesse, et, la saluant très bas, il la quitta.
Quelques minutes plus tard, elle-même, sa tâche finie, s’engageait enfin dans la ville jersiaise, de physionomie toute particulière pour des yeux français, avec ses maisons roses, coupées de fenêtres à guillotine, ses étalages bariolés d’étiquettes anglaises, ses promeneurs d’allures toutes britanniques: jeunes garçons dans leur costume de rude cheviotte, la culotte courte, retroussée sur les bas de laine bariolée; jeunes femmes portant uniformément la chemisette masculine, le _canotier_ de paille, à petite calotte et à grands bords, sur le chignon proéminent... Si bien que, parmi elles, les Françaises se reconnaissaient vite...
Michelle s’en aperçut tout de suite, bien qu’elle marchât rapidement, autant, du moins, que le lui permettait son ignorance relative du chemin à suivre...
--La _Poire d’Or_! C’est ici... Voici notre hôtel! jeta Georges joyeusement. Oh! que de voitures devant!
--Pourvu que votre mère y ait trouvé des chambres, fit Michelle inquiète, se rappelant les pronostics de Dorient. Il paraît y avoir tant de monde!
Le trottoir, en effet, en était encombré. C’était un véritable torrent de touristes que l’hôtel semblait déverser sur les breaks d’excursion rangés en file le long de la chaussée. Michelle se fraya laborieusement un passage... Alors, au milieu de la bruyante cohue qui se coudoyait dans le désordre d’un départ, stupéfaite, elle aperçut, échouée plutôt qu’assise, sur une banquette dans le vestibule, Lucile qui dormait, son chapeau en déroute, son parapluie gouttant sur le sol.
--Mon Dieu, Lucile, qu’est-ce que vous faites-là? Où sont votre mère et Sylvanie?
La petite souleva avec effort ses paupières appesanties:
--Elles se disputent avec le propriétaire de la _Poire d’Or_ qui prétend qu’il n’y a plus une seule chambre libre dans l’hôtel et qu’il nous faut partir... Oh! Michelle, qu’est-ce que nous allons devenir?
En cette minute, vraiment, Michelle se le demanda avec inquiétude...