Il faisait chaud, très chaud cette après-midi-là. L’air semblait de flamme et le soleil brûlait les pavés poudrés de poussière, éveillant chez les plus courageux, la nostalgie des voûtes ombreuses, des verdures fraîches, de l’eau glacée.
Et Michelle était de ceux-là, tandis que, bravement, elle cheminait dans la fournaise, aux côtés de la tante Hermine, l’accompagnant par pur dévouement, pour procurer le plaisir de sa visite à une pauvre petite fille toujours souffrante qui souhaitait la connaître, après avoir entendu parler d’elle par l’enthousiaste Lucile...
Mais toute sa compatissante bonté ne pouvait l’empêcher de regretter que Mme Gosseline eût justement choisi, pour cette course à Passy, un jour de chaleur tropicale. Et, tout bas, elle enviait Lucile d’être restée au logis pour cause de violent mal de tête, alors que la Muse y demeurait par horreur du mouvement en ces brûlantes journées d’été... D’ailleurs, eût-il fait le temps le plus délicieux, elle ne fût pas allée--elle l’avait nettement déclaré--voir cette Mme Brice, qui, connaissant beaucoup Raymond Dorient, ne s’était jamais donné la peine de le lui présenter... Heureusement, le hasard avait été plus bienveillant!
--Tu pourras dire à ton amie que, maintenant, je n’ai plus besoin de ses bons offices. J’ai fait la connaissance de Dorient! avait jeté la Muse à sa mère, au moment où la bonne dame lui adressait son dernier adieu, emmenant Michelle, résignée.
Tout juste, celle-ci savait qu’elle allait voir une Mme Brice dont le mari était un sculpteur connu, et qui possédait trois superbes garçons et une petite fille de huit ans, délicate et frêle, que la coxalgie immobilisait depuis des mois...
A travers la cohue des passants, Mme Gosseline redisait ces détails à sa jeune nièce, tandis que toutes deux descendaient vers la gare Saint-Lazare, avec l’intention d’y prendre le train pour Passy. Et, dans la crainte de le manquer, la tante Hermine trottait de toute la vitesse de ses courtes jambes, le visage empourpré, la poitrine haletante. Michelle l’aperçut au passage dans une glace, et, prise de pitié, elle dit, avec une grâce affectueuse:
--Tante, ne pensez-vous pas qu’il va faire bien chaud dans le train? Laissez-moi vous conduire à Passy comme je l’entends... en voiture.
--Mais, ma chère... ce serait le monde renversé... Les nièces n’emmènent pas leur tante!
--En France, peut-être, mais, en Russie... les choses s’arrangent autrement, quand il plaît aux nièces...
D’un signe, elle arrêtait un cocher et fit monter en voiture Mme Gosseline, trop accablée par la température pour ne pas en passer, sans plus de cérémonie, par où voulait la jeune fille. La voiture roula. Un léger souffle d’air leur frôla le visage, en rafraîchissant la brûlure. Alors, la tante Hermine eut un vigoureux soupir de bien-être, et, se tournant vers Michelle, elle commença avec effusion:
--Ah! ma chère, vous n’avez jamais que de bonnes idées et vous pensez toujours aux autres! Votre mère était ainsi... Savez-vous qu’il y a des minutes où vous lui ressemblez tant, que ça remue tout mon vieux cœur, de vous entendre parler, ou simplement même de vous regarder. J’ai alors l’impression d’être ramenée au temps de notre jeunesse, quand elle était un peu mon enfant...
--Je sais, fit doucement Michelle, combien vous avez été bonne pour elle...
--Bonne! Tout simplement, je l’aimais, ma petite sœur, autant que si nous avions eu la même mère... Ah! ça m’a arraché l’âme quand il m’a fallu la laisser partir pour Pétersbourg, son engagement signé. Mais nous n’étions pas riches du tout... Si j’avais retenu votre mère à Paris, sans lui permettre de se faire entendre en public, il aurait fallu la voir se fatiguer à donner des leçons, y gaspiller son admirable voix. Je me suis résignée et l’ai laissée partir pour la Russie où l’attendait tout simplement le bonheur...
Michelle écoutait, arrachée tout à coup au monde extérieur, dans la douceur de songer que sa mère avait, en effet, été trop aimée pour souffrir beaucoup des dédains de l’orgueilleuse famille de son mari... Et, tout haut, elle pensa:
--Oui, ma pauvre maman a pu se consoler d’être repoussée par les parents de mon père... qui, sans doute, vont me rejeter, moi aussi!
Mme Gosseline tourna la tête, d’un mouvement de protestation indignée:
--Michelle, est-ce que vraiment vous tenez à faire des avances à ces gens-là?...
--Mon père le désirait... Pour lui obéir, j’essaierai de leur parler de lui... du moins, quand je saurai où les rencontrer! Pendant les derniers mois de sa vie, il lui est arrivé si souvent de me parler de sa maison d’Avranches, où il avait joué quand il était enfant... Il devait m’y conduire, et puis..., il n’a pas eu le temps de le faire!
--Ma chère, vous pourrez aller la visiter dans quelques semaines, quand nous reviendrons de Jersey... Puisque c’est à Jersey que Sylvanie désire passer le temps des vacances!
--Oui... Et à Avranches, je pourrai peut-être, en m’adressant au notaire, par exemple, savoir où habite la famille de mon père... du moins ceux qui en restent...
Il y eut un petit silence, Michelle songeait. Une foule d’idées contradictoires tourbillonnaient dans la cervelle de Mme Gosseline. Brusquement, elle reprit, d’un ton affectueux:
--Alors, décidément, vous ne voulez pas continuer à vivre avec nous? Je commence à craindre que Lucile n’ait eu raison... Vous ne pouvez vous habituer à notre intérieur «bohême», comme disent les bourgeois.
--Tante, je vous en prie, ne vous figurez rien de pareil! L’affection que vous me témoignez me semble, au contraire, si bonne!
--Tant mieux, mon enfant. S’il en est ainsi, ne nous quittez pas. Pour ma part, je suis ravie de vous avoir, et je vous dois déjà beaucoup! Vous prenez une étonnante influence sur Georges que personne ne pouvait faire obéir... C’est grâce à vous qu’il joue moins de flageolet et étudie davantage ses mathématiques. Peut-être vous devra-t-il de devenir remarquable comme l’est sa sœur Sylvanie!... Ah! la Muse! Elle est pour moi une source de bien graves soucis!...
Michelle dressa la tête, stupéfaite, croyant avoir mal entendu ou compris. Comment la Muse, la gloire de la famille, pouvait-elle être une source de graves soucis pour sa mère qui paraissait la femme la moins capable de s’inquiéter! Mais elle n’eut pas besoin de risquer même la plus discrète question, la tante Hermine s’expliquait déjà, avec sa naturelle expansion:
--Voyez-vous, Michelle, je voudrais marier Sylvanie! Entre nous, je puis bien vous le confier, elle vient d’avoir vingt-six ans!... Mais c’est une femme tellement supérieure... Il faudrait qu’elle rencontrât quelqu’un digne d’elle, sinon elle ne se décidera jamais à aliéner sa liberté... Quelqu’un qui la comprît incapable de s’astreindre à des besognes de ménagère et uniquement occupée de ses travaux artistiques!... Pour Lucile, je ne suis pas inquiète, c’est une brave petite bourgeoise qui s’entendra toujours avec n’importe quel bon jeune homme... Croiriez-vous que voici plusieurs fois que je la surprends en train d’essayer de ranger, parce qu’elle voudrait que sa chambre ressemblât à la vôtre! Cette enfant est étonnante!... C’est Sylvanie qui m’inquiète!...
Ici, la tante Hermine eut un petit arrêt... Mais, vite, elle repartit de plus belle, d’un air entendu:
--Lucile disait l’autre jour, devant moi, que Raymond Dorient est très bien. Il a paru tel à Sylvanie également... Vous êtes une personne sérieuse, je vais vous demander un avis. Croyez-vous qu’il y aurait quelque chance matrimoniale de son côté? Vous a-t-il semblé que notre Muse lui plaisait? Elle était très en beauté le jour où il l’a rencontrée à la _Librairie moderne_... Et puis elle a causé avec lui. Il aura pu apprécier sa valeur intellectuelle...
Michelle, depuis le début de cette conversation, avait éprouvé quelques surprises, mais aucune qui approchât de celle que lui causait la stupéfiante idée émise par cette excellente mère de famille. Le difficile était de répondre dans la note, et, une seconde, elle regarda avec envie les passants qui circulaient paisiblement sous l’ombre verte des arbres de l’avenue, sans pouvoir formuler une délicate réplique.
--Vous ne trouvez pas mon idée bonne? Michelle.
--Tante, elle serait bonne si... si M. Dorient avait le désir de se marier... Mais je crois qu’il n’a guère ce désir, d’après ce que j’ai entendu dire...
--Mon enfant, en cette matière, il faut se méfier des _on dit_... Je vous confierai que si je n’ai pas voulu montrer à Mme Brice mon sentiment intime sur son peu d’empressement à nous présenter Raymond Dorient, c’est, qu’en somme, je conservais toujours, par elle, un moyen de rapprochement avec cet homme distingué qui serait un mari parfait pour Sylvanie!
--Vous le connaissez? ma tante.
--Moi?... Pas du tout! Mais peu m’importe du moment qu’il plairait à Sylvanie...
La tante Hermine était trop coutumière de telles réponses pour que la jeune fille relevât celle-ci autrement qu’en vagues paroles, interprétées tout de suite par la bonne dame dans le sens de sa plus grande satisfaction.
D’ailleurs, la voiture les amenait, enfin, à destination--sans se presser. Elle avançait toujours de la même allure paresseuse sous la voûte ombreuse des marronniers feuillus. Plus de magasins, maintenant. Seules, de riantes habitations, encloses de jardinets qui donnaient à ce quartier paisible un air charmant de campagne. Paris semblait tout à coup très loin, et Michelle, avec une instinctive sensation de plaisir, contemplait la lointaine perspective des arbres qui fuyaient le long de l’avenue, des parterres fleuris, sur lesquels s’ouvraient les fenêtres abritées par le voile clair des stores à demi baissés.
La voiture s’arrêta devant une petite maison dont la grille était superbement enguirlandée de glycine et de clématite. Un jardin l’enserrait, dominé par la haute tête d’un marronnier touffu. Mme Gosseline laissa Michelle congédier le cocher et tourna le bouton de la grille. Une cloche tinta éperdûment et fit accourir une bonne bretonne, coiffée du bonnet aux larges ailes.
--Mme Brice est-elle chez elle?
--Oui, madame. Si ces dames veulent entrer, je vais prévenir Madame qui est sous le marronnier, auprès de Mlle Madeleine.
--Ne la dérangez pas, nous allons aller la trouver. Retournez à vos occupations, ma fille, je sais le chemin.
Et, sans plus prendre souci de la jeune Bretonne, Mme Gosseline s’engagea dans l’allée qui longeait une pelouse d’herbe si fraîche que la vue seule en était reposante. Après quelques pas, Michelle aperçut le groupe annoncé: l’enfant malade étendue sur un hamac; près d’elle, sa mère qui travaillait, et un jeune homme qui lisait à haute voix. Au bruit fort perceptible des pieds de la tante Hermine sur le gravier, il laissa retomber le livre, tourna la tête...
Et la jeune fille vit, devant elle, Raymond Dorient qui la contemplait avec une surprise égale pour le moins à celle qu’elle-même éprouvait. Mais dans sa surprise à lui, il y avait quelque chose qui ressemblait trop à du plaisir pour qu’une femme pût s’y tromper. Involontairement, elle pensa:
--Que ne donnerait pas Sylvanie pour être à ma place!
Elle eut un rapide coup d’œil vers la tante Hermine qui, en entendant Mme Brice lui présenter Raymond Dorient, était devenue cramoisie d’émotion. Elle ne put écouter les paroles échangées par la bonne dame et Dorient, car il lui fallait elle-même répondre à l’accueil très aimable de Mme Brice qui, spontanément, lui inspirait une sympathie compatissante, tant son pauvre visage de mère tourmentée restait mélancolique, alors même qu’elle souriait. Avec une vivacité chaude, la jeune femme disait:
--Vous êtes bonne, mademoiselle, d’avoir réalisé un grand désir de ma petite Mad, en venant la voir... Et par un temps qui inspire surtout le désir de rester en paix chez soi! Mais tout le monde la gâte, à commencer par notre ami Dorient qu’il faut que je vous présente.
Sans doute, il était peu absorbé par la conversation de la tante Hermine, car il se rapprocha aussitôt, entendant son nom, et dit à la jeune femme:
--Je vous serais, en effet, fort reconnaissant de me présenter à mademoiselle, à qui j’ai eu déjà l’honneur d’adresser la parole, sans que cette formalité mondaine ait été remplie.
--Vraiment? Comment cela?
Michelle sourit:
--C’est que notre première conversation a eu lieu à la suite d’un accident de chemin de fer dans une petite gare où monsieur et moi étions en détresse avec beaucoup d’autres infortunés voyageurs!
--Quant à la seconde, acheva-t-il avec gaieté, elle a été beaucoup moins pittoresque, ayant lieu tout prosaïquement à la _Librairie moderne_.
--Où personne ne pouvait vous rendre le service de vous nommer officiellement à Mlle Dustal. Eh bien, je vais accomplir votre désir, mon ami. Mademoiselle, permettez-moi de vous présenter, non le professeur, le critique que vous connaissez sûrement de réputation, mais le...
--Chère madame, épargnez-moi!
Elle eut un sourire amical qui éclaira tout son pâle visage.
--Ayez le courage de votre bonté, Raymond. C’est que, mademoiselle, M. Dorient--un compagnon d’enfance à moi--est aussi un ami rare pour ma pauvre Mad. Quand vous êtes arrivées, il avait l’obligeance de lui faire la lecture parce qu’il sait l’immense plaisir qu’il lui procure ainsi, et malgré sa situation d’homme plus qu’occupé...
Il l’interrompit avec vivacité gaie:
--Vous voulez me faire passer pour une façon de héros! La vérité est que, tout bonnement, je suis un égoïste raffiné, qui cherche son agrément tout comme les autres. Seulement, il se trouve qu’à cette heure, mon agrément est de me sentir une source de joie, petite ou grande. Et cette jouissance-là, Mad me la donne largement. Elle est la perle des auditrices, si attentive, se laissant si fort intéresser par tout ce qu’on lui lit! C’est charmant de le faire! Aussi nous sommes de très bons amis, n’est-ce pas? Mad.
La petite fille lui lança un long regard reconnaissant et, tournant vers Michelle une mince figure que les yeux semblaient emplir, elle lui dit de sa voix frêle:
--Il est très bon, vous savez! Et je l’aime beaucoup!
--Et vous avez bien raison... C’est la meilleure manière de remercier un ami! fit doucement Michelle qui, pour la première fois depuis son arrivée en France, se sentait dans un milieu en harmonie avec celui où, jusqu’alors, elle avait vécu.
Soudain, il lui paraissait exquis de se trouver dans ce paisible jardin, fleurant bon l’héliotrope, sous l’ombre verte du marronnier qui tamisait l’éclatante lumière, auprès de cette jeune femme dont le regard avait tant d’amour et de tristesse quand il s’arrêtait sur sa pâle petite fille. Même elle ne pouvait plus considérer comme un étranger, cet homme que le hasard paraissait se plaire à ramener sur sa route, et qui, laissant de côté son masque un peu railleur, avait si délicatement déguisé ses attentions pour une enfant malade. Instinctivement, elle rapprochait les divers aspects de sa personnalité qui lui étaient tour à tour apparus, et il prenait ainsi une physionomie complexe, qui l’intéressait malgré elle...
Et c’était cette homme-là que la tante Hermine rêvait de voir rechercher la Muse, aussi prétentieuse qu’il était simple!... Quelle folie!
En revanche, Mme Gosseline, elle, ne semblait nullement éprouver pareille impression. Allégrement, toute à son idée, elle avait entrepris Dorient pour lui chanter les rares mérites de Sylvanie, dont il écoutait la nomenclature avec une imperceptible lueur d’amusement. Tout en répondant avec courtoisie aux appréciations enthousiastes de l’excellente mère, il se gardait bien de s’engager par aucune promesse, quant à un article louangeur à écrire dans une _Revue_ influente, sur les œuvres de la Muse. Et comme les insinuations de Mme Gosseline à ce sujet devenaient embarrassantes, il eut un véritable soupir de délivrance quand Mme Brice, venue charitablement à son secours, détourna vers elle le flot intarissable des paroles de la tante Hermine. En manière de remerciement, il lui envoya un discret sourire que Michelle surprit au passage; et, sans cérémonie, il reprit sa place près du hamac de l’enfant, à côté de la jeune fille.
Il y eut entre eux un léger silence. Ce fut elle qui commença:
--J’ai, de nouveau, à vous remercier, monsieur.
--De quoi donc?... Ce n’est pas, j’espère, comme madame votre tante a pris la peine de le faire, de vous avoir apporté un petit pain dans certaine gare d’heureuse mémoire...
Elle secoua la tête, en souriant:
--Non, l’assistance que vous m’avez prêtée cette fois est d’ordre plus élevé. J’ai eu infiniment de plaisir à lire le recueil de Pensées que vous m’aviez recommandé...
--Il vous a plus ainsi? Vraiment? J’en suis heureux. Après vous l’avoir conseillé, parce que j’avais vu que les lectures... austères ne vous effrayaient pas, je me suis dit que j’avais eu tort. Car l’auteur de ces pensées délicates, substantielles, incisives, etc., les a revêtues d’un caractère de mélancolie grave qui n’est pas fait pour votre jeunesse.
D’un indéfinissable accent, mi-sérieux, mi-plaisant, elle dit:
--Les circonstances m’ont familiarisée déjà avec les graves sujets de méditation... Aux apparences près, je suis une façon de vieille dame...
--Vous avez raison de dire: aux apparences près!
Elle continuait du même ton:
--Mieux que moi encore, puisque vous êtes un grand observateur, vous savez bien que les apparences sont menteuses et que des visages, même d’enfant, peuvent voiler des âmes singulièrement âgées..., que les sourires ont quelquefois pour rôle de cacher les chagrins qu’on ne dit pas... C’est là une vérité banale, et largement expérimentée depuis six mille ans que les hommes pensent...
Elle avait achevé sa phrase d’un vrai accent de badinage cette fois, où il y avait une secrète volonté de ne pas laisser pénétrer davantage l’intimité de son esprit. Il la comprit et lui sut gré de cette réserve délicate. Mais la sourde mélancolie de ses paroles la lui avait brusquement fait revoir sur le quai de la petite gare, ses larges prunelles, brillantes de larmes contenues, et il éprouva pour elle la même impression de sympathie compatissante. D’un geste distrait, elle tourmentait le nœud de son ombrelle, et des pensées flottaient dans l’eau transparente de ses yeux... Il aurait voulu que ces pensées fussent riantes, en harmonie avec l’exquise jeunesse de cette enfant qui avait trop tôt une gravité de femme.
A ses côtés, la voix de Mme Gosseline résonnait avec un bourdonnement de grosse mouche, sans qu’il perçût le sens de ses paroles. Il fut rappelé à lui-même par Mme Brice qui l’appelait.
--Raymond, Mme Gosseline me dit que Mlle Michelle aurait plaisir à connaître quelques-unes des œuvres de mon mari. Seriez-vous assez aimable pour lui faire les honneurs de l’atelier, puisque Marcel est à Paris et se trouve privé de ce plaisir...
--Chère madame, je serai charmé si mademoiselle veut bien me permettre de l’accompagner.
--Et moi charmée d’accepter, s’il n’y a pas d’indiscrétion à le faire...
--Usez de moi, sans scrupule, mademoiselle. Du moment que je ne me rends pas invisible, c’est que j’ai rempli ma tâche quotidienne et je peux jouir, en tout repos de conscience, chez Mme Brice, de quelques bons moments qui sont un oubli délicieux de la vie enfiévrée que m’inflige Paris!...
Michelle s’était levée, et il marcha près d’elle, la conduisant vers l’atelier qui occupait un petit pavillon à l’extrémité du jardin où le réséda distillait ses senteurs charmeuses. Les branches, sur l’allée blonde de sable, avaient maintenant des ombres moins crues; une brise plus tiède mettait dans l’air une fraîcheur soudaine. Et Dorient trouvait charmant de voir avancer à ses côtés cette jeune créature, fine et blanche dans sa robe de deuil.
Elle interrogeait, sceptique:
--Vous n’aimez pas la vie de Paris? monsieur.
Il sourit:
--Je la trouve mauvaise, dangereuse, très souvent perverse, mais je l’adore et je ne peux m’en passer... Seulement quand je suis par trop écœuré de tout ce que j’y vois de laideurs, je viens demander à Mme Brice la permission de me convaincre, par son seul exemple, qu’il existe de par le monde une réelle somme de beauté, des femmes qui sont des épouses et des amies exquises, des mères tout bonnement admirables de dévouement, de tendresse, de courage...
Il avait parlé avec une chaleur d’accent qui éveillait chez Michelle autant d’estime instinctive pour lui, que de sympathie pour Mme Brice. Mais elle ne répondit pas. Ils atteignaient l’atelier. Il ouvrit la porte et s’effaça pour la laisser passer.
Sous la franche lumière qui trouait les grandes baies vitrées, quelques formes blanches de statues se détachaient dans la superbe immobilité du marbre... Une _Nausicaa_, délicatement jeune, tendait des bras suppliants qui appelaient, sans doute, le héros Grec repris par sa course errante! Une mère endormait son tout petit enfant, penchée vers lui dans un geste charmant de protection et de tendresse... Plus loin, c’était une vigoureuse silhouette de lutteur souple... Puis, çà et là, des ébauches façonnées dans la terre glaise, toutes marquées du même caractère de vie profonde... Un vrai sanctuaire de travail enfin, que ce grand atelier où la flamme de la pensée créatrice se trahissait dans chaque œuvre. Michelle dit pensivement:
--Je me trompe peut-être, mais il me semble que M. Brice doit vivre ici des heures délicieuses...
--Vous avez raison, Brice est un artiste fervent. Il vit un peu dans l’éternelle illusion de ses rêves esthétiques et l’existence en devient pour lui infiniment meilleure et souriante. Les soucis matériels ne le touchent guère. Je ne sais trop s’il en a même bien conscience... Et puis il possède pour femme une créature qui, dévouée dans l’âme, le traite un peu en enfant gâté et prend pour elle la lourde part des ennuis, tourments, inquiétudes, qui pèsent sur les pauvres mortels.
--Il est si facile et si bon de s’oublier soi-même quand on aime...
Elle avait parlé pour elle seule d’une voix plus basse: et il ne pouvait deviner qu’elle songeait aux jours bénis que ses parents avaient connus l’un par l’autre. Lentement, elle se mit à marcher autour de l’atelier pour regarder les œuvres précieuses des vieux maîtres, que le sculpteur y avait rassemblées, écoutant ce que Raymond Dorient lui en disait, dans une langue colorée d’homme très intelligent que toutes les formes du beau attirent invinciblement. Elle en fut frappée, et, sans réfléchir, dit tout haut:
--Vous devez beaucoup redouter les mauvais tableaux, les méchants livres: enfin, toutes les œuvres qui méritent pareils qualificatifs!...
--Pourquoi? C’est divination de votre part; vous avez raison, ils m’exaspèrent! Et le pire est qu’alors, je ne sais plus cacher mon impression. Aussi, par dessus tout, je redoute de répondre à l’invitation des artistes qui m’invitent à aller voir leurs productions, quand j’ai le pressentiment de ne pouvoir admirer autant qu’ils le désirent.
Elle attacha sur lui ses yeux clairs où luisait une pointe de malice. Leurs regards se croisèrent, et il la devina:
--Vous pensez que je me permets de dire cela à l’intention de mademoiselle votre cousine? Laissez-moi vous avouer respectueusement la vérité. Mlle Gosseline m’a semblé avoir une si haute idée de son talent que je me suis senti, à l’avance, découragé par la conviction de ne pouvoir me monter à pareil diapason: car j’ai l’idée vague--peut-être fausse!--que ses tableaux doivent être en harmonie avec ses vers. Est-ce que je me trompe?
Il lui demandait cela avec une vivacité gaie qui la fit sourire:
--Sylvanie est une fervente disciple des nouvelles écoles, aussi bien en peinture qu’en poésie.
--Pauvres nouvelles écoles! que de crimes on commet en leur nom!
Elle hésita une seconde, puis, la question lui jaillit des lèvres dans une involontaire curiosité de savoir enfin si elle était injuste ou non à l’égard des poèmes de la Muse.
--Vous ne trouvez aucune réelle valeur aux vers de Sylvanie?
--C’est-à-dire que je les trouve...
Il s’interrompit si brusquement qu’elle comprit la phrase inachevée. Et, pensant à l’impression qu’un tel jugement ferait sur la bonne tante Hermine, elle demanda:
--Ne croyez-vous pas que vous êtes bien sévère?
--Vous admirez les vers de Mlle Gosseline? vous, mademoiselle.
--Oh! moi, je suis presque étrangère; il n’est pas étonnant que je ne puisse toujours les bien comprendre.
--Vous ne les comprenez pas parce qu’ils sont incompréhensibles, exécrables, du pur galimatias! Si vous avez la moindre influence sur mademoiselle votre cousine, engagez-la à ne plus en _commettre_ de semblables, ni surtout à les livrer au public... Quand ce ne serait que par pure charité, elle ne devrait jamais infliger à son prochain l’énigme de pareils casse-tête baptisés de l’épithète de décadents... Je...
Il avait parlé avec une fougue amusante dont l’accent de badinage ne parvenait pas à voiler la discrète conviction. S’arrêtant court dans son réquisitoire, il se mit à rire.
--Quel grossier personnage vous devez me trouver d’oser ainsi parler de Mlle Gosseline! Mon excuse, c’est que je vous l’ai avoué tout à l’heure, les crimes de lèse-poésie me font perdre tout mon sang-froid. Chacun, n’est-il pas vrai? a, plus ou moins, sa divinité qui lui est trop chère pour qu’il accepte de la voir malmener par les audacieux. Mlle Sylvanie est très audacieuse... Ne pensez-vous pas un peu?
Mais, délicate, elle dit seulement:
--J’aurais bien mauvaise grâce à me permettre de la juger, moi qui serais incapable de faire même ce qu’elle fait...
--Oh! cela, j’en suis sûr!
Elle allait riposter. Mais, par la baie ouverte sur le jardin, arriva la voix de Mme Brice, qui appelait:
--Raymond! Raymond!
Il se rapprocha aussitôt de la fenêtre, et la jeune femme lui jeta alors, en souriant:
--Je crois que vous avez eu le temps de montrer à Mlle Dustal les très modestes richesses de l’atelier. Voulez-vous la ramener? Le goûter est servi.
Une petite lueur rose aviva la fraîcheur de Michelle. Il y avait donc longtemps qu’elle causait ainsi avec cet étranger! Cette fois encore, il dut la deviner, car il dit:
--Je vous demande pardon, mademoiselle, d’avoir oublié que Mme Brice devait désirer jouir de votre visite. Vous voyez que j’avais, hélas! raison de me qualifier d’égoïste! J’ai pris aujourd’hui pour moi la meilleure part...
Elle ne voulut accorder nulle importance à ces mots et répondit avec malice:
--Vous êtes dur pour ma tante, monsieur!
--Dur? Oh! non pas. Je vous assure, mademoiselle, que je rends un très profond hommage à la réelle originalité de Mme Gosseline. Elle est certainement l’une des personnes les moins banales qu’il soit donné de rencontrer...
--Vous pouvez ajouter, fit-elle sérieusement, l’une des meilleures!
Il s’inclina avec une crainte de l’avoir blessée, et la suivit hors de l’atelier. Mme Brice venait au-devant d’eux, les ramenant près de la petite voiture de l’enfant, qui eut un sourire content à la vue de Michelle...
La tante Hermine, plus rouge que jamais, s’éventait avec ardeur, et elle eut vers la jeune fille un regard de secrète entente, interrogateur, qui emplit d’un vague remords l’âme de sa nièce. Évidemment, la brave dame, plus que jamais pénétrée de son idée, ne doutait pas que Michelle n’eût travaillé à la réalisation de son rêve en célébrant les qualités de Sylvanie, pendant ses quelques moments de causerie intime avec Dorient.
--Comme vous avez été longtemps partie! murmura l’enfant à Michelle d’un accent de reproche. Venez me voir maintenant...
--Chérie, il faut laisser goûter mademoiselle, fit doucement la mère.
Michelle protesta tout de suite et vint s’asseoir près de la petite, qui, de sa voix faible, interrogea, hésitante:
--Est-ce que...
--Quoi donc? petite Mad.
--Est-ce que vous savez des chansons russes?
--Quelques-unes, oui...
--Alors... Est-ce que vous ne voudriez-pas m’en chanter une?
La pâle petite figure de l’enfant était suppliante. Michelle, pourtant, ne répondit pas, malgré tout son désir de faire plaisir à Mad, tant elle avait l’horreur de tout ce qui pouvait attirer l’attention sur elle.
--Cela me causerait tant de plaisir! pria, de nouveau, la voix frêle. Mme Gosseline et Lucile m’ont raconté que vous aviez une si jolie voix! Et la musique me fait tant de bien! Cela vous ennuierait beaucoup de chanter un peu, un tout petit peu?
--Beaucoup?... Non...
--Qu’y a-t-il? Ne tourmente pas mademoiselle, Mad.
La mince figure s’assombrit et s’enfonça dans l’oreiller avec une expression de regret qui eut un pouvoir souverain sur l’âme compatissante de Michelle. Elle se pencha vers l’enfant:
--Petite Mad, n’ayez pas l’air si malheureux! Je vais chanter pour vous toute seule, doucement, pour que les autres n’entendent pas...
Spontanément, Mad, d’un geste affectueux, lui saisit la main et y appuya ses lèvres à peine roses. Michelle cherchait dans ses souvenirs, et, à demi voix, elle commença une sorte de berceuse sur un rythme caressant et grave qui avait un charme étrange, chantée par sa voix chaude et profonde de contralto, dans la langue étrangère...
--Oh! merci! merci! cria l’enfant, ravie, quand elle se tut. Merci! Une autre fois encore, vous chanterez, n’est-ce pas? C’est si bon de vous entendre!
Elle promit affectueusement, et elle ne se doutait guère de l’intensité de plaisir qu’elle venait de procurer à un Parisien sceptique qui avait des goûts de raffiné délicat. Mais comme il s’approchait d’elle, trahissant son impression très vive, elle s’arrêta avec un sourire où il y avait de la grâce, de la malice, une dignité juvénile.
--Non, ne me remerciez pas, je ne le mérite pas! C’est pour Mad toute seule que j’ai chanté!
Et elle alla vers la petite table disposée sous le marronnier, éprouvant une jouissance, à elle encore inconnue quelques mois plus tôt, en remarquant la blancheur immaculée de la nappe ourlée de broderies, comme aussi l’éclat transparent des carafes et des verres... Ah! que Malvina aurait donc eu besoin de subir l’influence de Mme Brice!...
Et comme c’était bon aussi d’entendre une vraie causerie, non plus les propos décousus de la tante Hermine, ou les déclarations prétentieuses de Sylvanie, quand ce n’étaient pas ses récriminations, ses disputes avec Lucile, et surtout Georges... Comme c’était bienfaisant de retrouver l’illusion du milieu qui avait toujours été le sien, auprès de Mme Brice, auprès de cet étranger qui causait avec une animation souriante, relevée souvent d’une pointe d’ironie.
Mais, tout à coup, il s’arrêta:
--Je suis sûr qu’il est extrêmement tard! Chère madame, chez vous, les minutes n’ont pas de durée... Et je suis attendu à Paris. Vous permettez que je regarde l’heure?
Il consultait sa montre.
--Je ne me trompais pas. Il est grandement temps que je vous présente mes hommages.
--Alors, mon ami, je ne vous retiens pas... Quand vous reverra-t-on?
--Ces jours-ci, je viendrai vous faire mes adieux.
--Ah! décidément, vous partez pour Jersey?
--Oui, au commencement de la semaine prochaine, mardi.
--Pour Jersey!
La tante Hermine avait jeté cette involontaire exclamation comme le cri même de son âme de bonne mère de famille. Le ciel était décidément pour elle! N’était-ce pas à Jersey que la Muse avait décrété que la famille passerait les vacances! Avec son plus aimable sourire, elle dit:
--Je suis ravie, monsieur, que vous alliez en villégiature à Jersey, car nous devons nous-mêmes partir la semaine prochaine pour y séjourner; et j’espère que nous aurons le plaisir de vous y retrouver. A l’étranger, n’est-il pas vrai, les compatriotes sont toujours charmés de se rapprocher!...
Il avait écouté, tellement abasourdi de la nouvelle, qu’il lui fallut toute son aisance d’homme du monde pour trouver quelques phrases de politesse à répondre. La perspective de se voir exposé à la présence de la loquace Mme Gosseline, à celle de la Muse surtout, le remplissait d’effroi, si curieuses qu’elles fussent toutes deux à observer... Et il frémit en voyant se tendre vers lui, d’un geste empressé, la main de la tante Hermine, tandis qu’il prenait congé d’elle. Michelle le salua seulement, rejetée dans sa réserve instinctive, par l’exubérance même de la bonne Mme Gosseline.
--Quel homme délicieux! s’exclama cette mère dévouée, dès qu’il se fut éloigné. Distingué! Intelligent! Très lancé! Critique supérieur! Ce serait une perle de mari!
Mme Brice sourit:
--Oui, mais il est malheureusement tout à fait rebelle au mariage, bien qu’il se montre, en général, très empressé auprès des femmes qu’il rencontre... C’est un célibataire endurci. J’ai été plus d’une fois à même de le constater. Il fait hautement profession de ne vouloir point s’embarrasser dans les liens conjugaux... Du moins, je suppose, tant qu’il ne jugera pas sa situation suffisamment brillante et sûre, pour être offerte à une femme! Il a peu de fortune personnelle...
--Mais il a le talent! Quoi demander de plus! fit noblement Mme Gosseline, très sincère, car la question argent n’existait pas pour elle. Vous savez, chère amie, il suffit parfois de bien peu de chose, d’un regard, pour vaincre les célibataires endurcis, comme vous dites.
La jeune femme eut un coup d’œil un peu surpris vers Mme Gosseline, qui parlait d’un ton entendu. Mais celle-ci ne voulait pas développer davantage sa pensée. Même, maintenant que Dorient était parti, elle ne voyait plus la nécessité de prolonger sa visite, et elle se leva pour adresser ses adieux, tandis que Michelle suivait son exemple, avec un regret de voir écoulée une heure qui lui avait semblé douce...
--Il faudra nous revenir, mademoiselle. Mad et moi, nous sommes très désireuses que vous nous considériez comme des amies...
Michelle remercia. Certes, oui, elle fût bien revenue, mais elle allait partir... Depuis quelques mois, c’était ainsi que, sans cesse, il lui fallait sentir la mélancolie des adieux!
Durant le trajet du retour, contrairement à toutes ses habitudes, la tante Hermine fut très silencieuse, ayant un air méditatif de général qui organise un plan important; dans le wagon, elle ne prononça que de rares paroles, et sa figure souriante garda la même expression réfléchie, même à travers la cohue des passants, alors qu’elle trottait aux côtés de Michelle heureuse de pouvoir s’appartenir un peu et instinctivement soigneuse de ne pas arracher sa tante à ce mutisme inaccoutumé.
Georges, du haut du balcon où il se prélassait avec son inévitable flageolet, les regardait venir, et il avait déjà annoncé leur arrivée, quand elles pénétrèrent dans le salon où, parmi les malles, dans le désordre des meubles campés au hasard, somnolait Lucile encore dolente, fatiguée par la Muse qui fulminait contre la musique peu harmonieuse de Georges...
Sa mauvaise humeur rebondit jusqu’à l’innocente Mme Gosseline:
--Comme vous rentrez tard! C’est absurde! Quel besoin avais-tu de t’éterniser chez Mme Brice?
Michelle laissa à Mme Gosseline le plaisir de lancer triomphante:
--Eh bien, si tu avais été à ma place, Sylvanie, tu n’aurais pas non plus abrégé ta visite! Devine qui nous y avons rencontré?...
--Je n’en sais rien et j’ai trop chaud pour chercher!
Il y eut un imperceptible silence, puis Mme Gosseline jeta, ravie:
--Raymond Dorient!
Le nom résonna avec un éclat de fanfare. La Muse eut un léger sursaut, et Lucile souleva sa tête endolorie, coulant un regard de malice vers sa sœur.
--Oh! maman, raconte-nous...
--Il a été charmant! Michelle vous le dira. Il lui a très aimablement fait les honneurs de l’atelier de Marcel Brice. Il a paru apprécier énormément tes œuvres dont je lui ai beaucoup parlé, Sylvanie. Enfin... enfin! il part pour Jersey et il m’a témoigné le plaisir qu’il aurait à nous y retrouver... N’est-ce pas? Michelle.
--Il a été, en effet, assez aimable pour le dire.
--Michelle, fit Lucile, impitoyable, vous paraissez croire qu’il n’était pas sincère? Pourtant, je suis sûre qu’il devait être enchanté de la perspective de vous revoir à Jersey!
--Quelles réflexions saugrenues tu fais toujours, Lucile! grogna la Muse. C’est une rage de vouloir que Dorient soit en admiration devant Michelle!...
--Ce serait si naturel!
--Lucile, je vous en prie, épargnez-moi! fit Michelle en plaisantant.
Puis, plus bas, elle pria, affectueuse:
--Ne me mettez pas ainsi en jeu pour taquiner Sylvanie, cela m’est désagréable!
Docilement, Lucile se soumit et, très sage, elle écouta sa mère commencer à Sylvanie le récit de sa visite à Passy.