L’exposition des œuvres du célèbre pastelliste anglais Heabs allait s’ouvrir, et Dorient, en sa qualité de critique, étant admis à la visiter avant la lettre, s’y rendait avec l’agréable perspective de pouvoir regarder en paix, sans cohue banalement mondaine autour de lui; avec le secret espoir aussi d’y rencontrer Mme Dustal et Michelle, à qui il avait envoyé des cartes les engageant à en profiter, comme lui, avant l’ouverture officielle de l’Exposition.
Mais, quand il entra dans la grande salle de la rue de Sèze, une exclamation mécontente lui échappa. A quelques pas de lui, l’ayant tout de suite reconnue, se tenait la Muse, accoutrée d’un long manteau de velours, d’une bizarrerie prétentieuse, qui attirait sur elle les yeux de tous ceux qui entraient...
--Monsieur Dorient! Quel inéluctable plaisir de vous rencontrer! Vous arrivez? Alors, vous n’avez pu encore pleurer la décevante banalité des œuvres de Heabs? Aucune qui soit la symbolique expression d’une pensée dont l’énigme n’est pénétrable qu’aux initiés fervents...
--Je ne le regrette pas! Je n’aime pas les rébus! fit-il avec une sourde impatience. D’ailleurs, pour moi, il n’existe pas d’œuvre qui n’ait sa mystérieuse poésie et sa puissance évocatrice de rêve...
Sentimentale, elle dit:
--Parce que vous êtes une nature d’élite! C’est pourquoi, l’autre soir, chez Mme Dustal, mon âme s’est dilatée dans la délectable jouissance de faire entendre à votre oreille d’artiste des fragments de mon poème... Il y avait là si peu d’intelligences, de natures dignes de les comprendre! Les fameux amis russes de Michelle, dont elle est si fière, ont, autant qu’elle, le sens fermé à la perception vraie du Beau...
Il avait tressailli au nom de Michelle, qui ravivait en lui l’incessante tentation devant laquelle il se sentait faible. Mais, en même temps, une révolte le saisit devant la malveillance de la Muse pour la jeune fille, et d’un ton un peu bref, il jeta:
--Vous jugez toujours sévèrement mademoiselle votre cousine. Je m’étonne qu’elle n’ait pu vous conquérir!
Les traits de la Muse perdirent leur sérénité olympienne.
--Parce que?
--Parce qu’elle est, à coup sûr, l’une des plus séduisantes créatures qu’il soit possible de rencontrer! dit-il nettement.
Sylvanie ne pouvait mesurer la sincérité avec laquelle parlait Dorient; mais entendre seulement louer Michelle par lui était plus que ne pouvait supporter sa jalousie. Une colère la fit pâlir soudain:
--Ah? elle vous plaît ainsi? Les hommes ont parfois, en effet, des faiblesses inexplicables. Que lui trouvez-vous donc de si remarquable? Elle est aussi platement quelconque que la phalange de toutes les jeunes vierges, ses contemporaines, dont le seul vrai mérite est un gentil visage!
--Comme vous l’avez mal observée! Avec quels yeux prévenus qui vous rendent... comme dirai-je?... non-seulement sévère, mais injuste à son égard... Elle a, au contraire, une véritable personnalité, et elle possède cette originalité d’être une femme par le développement de la pensée, tout en demeurant une _vraie_ jeune fille... Qualité si rare aujourd’hui, que nous autres hommes la prisons peut-être par-dessus toute autre...
Dorient était parvenu à demeurer si maître de lui-même que la Muse aurait pu croire qu’il exprimait ainsi un jugement tout désintéressé. Mais sa jalousie la rendait intuitive. Obscurément, elle eut tout à coup la certitude que _jamais_ Dorient ne serait attiré vers elle comme il l’était si profondément vers Michelle. Elle devina que son rêve des derniers mois, entretenu par les réflexions de sa mère, était et demeurerait irréalisable... Et dans l’amertume exaspérée de sa déception, une rage froide l’envahit contre Dorient et Michelle, qu’elle en rendait tous deux responsables; en même temps qu’un désir aveugle l’étreignait de se venger d’eux en les séparant, si elle le pouvait. Elle n’épouserait pas Dorient, soit... Mais elle ne l’abandonnerait pas non plus à Michelle...
Et, d’une voix où vibrait un grondement de tempête, elle lança, abandonnant, dans son émoi, son habituel jargon:
--Décidément, je vois que vous admirez Michelle autant que le fait le comte Serge lui-même, et, sans avoir les mêmes bénéfices, car vous n’êtes pas en passe d’être, d’ici quelques jours, présenté comme lui avec le titre de fiancé de Mlle Dustal!...
Par une suprême tension de volonté, Dorient put rester impassible. Pourtant, une angoisse lui avait broyé le cœur en entendant ainsi préciser la crainte qui le hantait depuis l’arrivée de Serge... D’une voix, sans timbre, il dit:
--J’ignorais que le mariage de Mlle Michelle avec le comte Loubanoff fût chose décidée...
--Il n’est pas encore officiel, mais, peu s’en faut, Michelle est arrivée en France à demi fiancée, apportant précieusement avec elle le portrait du comte Serge, avec qui elle a été en correspondance tout l’été... Seulement, avant de se fixer en Russie, elle désirait tenter un rapprochement avec la famille de son père. Et l’idée était bonne, puisque la voici devenue aujourd’hui la fille adoptive de Mme Dustal; par suite, son héritière!... Ce qui fait que les épouseurs ne lui manqueront pas, les coureurs de belles dots étant légion! Mais, plus que jamais, la comtesse Loubanoff la désire comme belle-fille, et n’entend pas la laisser échapper!... Ces jours-ci encore, elle parlait à ma mère du mariage de Michelle avec son fils...
Nettement, la Muse articulait toutes ces paroles, les lançant pareilles à des balles destinées à frapper un adversaire détesté, mettant une telle certitude dans son accent que Dorient n’essayait même pas de douter d’un fait si vraisemblable. Près de Sylvanie, il avançait, en apparence très calme, semblant occupé des tableaux que son regard ne voyait même pas. Il demanda instinctivement:
--Mlle Michelle paraît satisfaite de ce mariage?
--Très satisfaite! Je l’ai vue, l’autre après-midi, à la Bodinière avec Mme Dustal et les Loubanoff, elle était fort gaie, assise à côté du beau Serge--avec qui elle causait d’une façon toute significative!... Je comprends qu’une femme comme elle, habituée au commerce du monde et à ses vulgaires vanités, soit tentée par un titre de comtesse, une fortune princière, et, ce qui ne gâte rien, par la perspective d’avoir un mari séduisant, qui est reçu à la cour, et l’y conduira... N’êtes-vous pas de mon avis?
Elle le regardait bien en face, sûre d’instinct qu’elle l’avait atteint, encore qu’il prétendît n’en laisser rien voir, surtout qu’elle avait trouvé le meilleur moyen de l’éloigner de Michelle en lui montrant ainsi brutalement à quels brillants partis la jeune fille pouvait prétendre. Elle le connaissait bien trop fier pour ne pas sacrifier son bonheur même à la crainte de mériter le qualificatif de «coureur de dot», lui, simple universitaire, journaliste, dont la plume était la principale fortune.
--N’êtes-vous pas de mon avis? insista-t-elle, parce qu’il n’avait pas immédiatement répondu.
--Je suis de votre avis, si Mlle Michelle est telle que vous la dites. Mais si elle est telle que je la vois, je ne suis pas aussi sûr qu’elle comprenne le bonheur conjugal comme vous l’entendez pour elle!
La Muse mordit ses lèvres avec colère. Dorient demeurait insaisissable, ne lui permettant pas d’acquérir la certitude qu’elle était vengée de son dédain, intolérable pour une nature orgueilleuse comme la sienne. Elle n’eut pas la jouissance de savoir quel supplice c’était pour lui d’achever auprès d’elle le tour de la salle, de s’obliger à causer des œuvres exposées avec une apparente liberté d’esprit, alors qu’il avait la sensation écrasante de porter en lui le poids d’un rêve mort.
La salle s’était remplie. D’autres visiteurs accomplissaient aussi leur pèlerinage artistique, critiques ou peintres eux-mêmes, amateurs éclairés avec lesquels il devait parfois échanger quelques mots au passage: et il allait, ne remarquant même pas l’effet produit par sa compagne, qu’il accompagnait maintenant sans y songer, la pensée détachée d’elle. Dans son cerveau, il lui semblait n’avoir plus qu’une idée: «Michelle est perdue pour moi!...» Et parce que, impitoyablement, il en jugeait ainsi, il comprenait tout à coup combien, dans l’intimité de son âme, sans vouloir se l’avouer, il avait ardemment souhaité qu’elle devînt sienne pour toutes les heures de sa vie... Maintenant, il fallait à tout prix l’oublier, rejeter de sa pensée et de son cœur, de son souvenir même, cette enfant qui, sans le chercher, l’avait pris tout entier, malgré sa hautaine volonté de demeurer indépendant... Il fallait recommencer l’existence qui était la sienne depuis des années, et dont il éprouvait maintenant l’infinie lassitude...
Saisissant le premier prétexte, il quitta la Muse, dominé par une crainte irraisonnée de voir entrer Michelle, accompagnée peut-être de Serge, son fiancé presque officiellement déclaré... Car, enfin, il n’était pas possible que la Muse eût inventé les confidences de la comtesse Loubanoff à Mme Gosseline!...
Il avait à peine quitté la salle, et s’était perdu dans la cohue des passants, que Mme Dustal arrivait, en effet, avec sa jeune nièce et Serge. Sylvanie les vit ainsi entrer, et un éclair de triomphe passa dans son regard avec un regret méchant que Dorient fût parti et ne pût constater sa défaite. Mais jamais elle n’eût voulu qu’on pût soupçonner sa personnelle déception à l’égard du critique et, bien vite, les saluts échangés, elle s’empressa de déclarer:
--Je viens de visiter cette plate exposition en compagnie de M. Dorient, qui a mis la plus délectable grâce à m’en faire pénétrer les rares beautés!
--Comment, Dorient est déjà venu? dit Mme Dustal, surprise. Et il est