--Devait-il vous attendre? questionna la Muse qui pressentait, ravie, que ce départ du jeune homme ressemblait à une fuite causée sans doute par ses paroles.

--Mais il me semblait que quelque chose de ce genre avait été dit, fit Mme Dustal. Vous vous souvenez? Michelle.

--Je ne me rappelle rien de semblable, tante, répondit la jeune fille, qui, reconnaissant Sylvanie, soupçonnait quelque machination de sa jalousie. Probablement, M. Dorient aura eu affaire, ou il n’avait pas compris que vous pensiez le rencontrer ici!

Elle avait parlé d’un ton si naturel et se remit, avec tant d’aisance, à causer amicalement avec Serge, que la Muse ne se douta pas du regret aigu éveillé en elle par l’absence de Dorient. Depuis quelque temps déjà, elle le remarquait différent de ce qu’il avait été pour elle à Jersey, et même à Paris, aux premiers jours où ils s’étaient retrouvés. Il se montrait nerveux, impatient, sombre, aussi soigneux d’éviter les causeries avec elle qu’il en était avide jadis, se faisant presque rare chez Mme Dustal. Et, malgré elle, obscurément, elle se prenait à chercher le pourquoi de ce changement qui excitait en elle une anxiété presque douloureuse, une sorte de regret passionné, avivé par les réflexions malveillantes de la Muse au sujet de la vie menée à Paris par Dorient. Un désir étrange s’emparait d’elle de demander au jeune homme le motif de sa nouvelle façon d’être, désir que sa volonté maîtrisait, mais qu’elle ne pouvait vaincre, car il naissait de sa loyauté fière, du sentiment délicat de ne pouvoir supporter la possibilité d’avoir, involontairement, blessé ou froissé même un ami.

Les jours qui suivirent l’ouverture de l’Exposition de Heabs aiguisèrent encore cette impression. Mais, tout juste, elle entrevit Dorient, une après-midi, dans une maison amie où elle arriva comme il partait; il avait la même expression de lassitude sombre; peut-être, après tout, causée par les travaux nombreux qui lui avaient fait refuser plusieurs invitations de Mme Dustal.

Celle-ci, sans en rien dire à la jeune fille, remarquait aussi cette disparition de Dorient, et, avec sa sagacité de femme d’esprit et de femme du monde expérimentée, elle s’appliquait à en démêler la raison, afin d’agir en conséquence. Une conversation avec Mme Brice la confirma dans l’idée que Dorient fuyait Michelle, justement parce qu’il sentait combien, profondément, elle était entrée dans sa vie... Et, pourtant, tous deux semblaient absolument créés l’un pour l’autre!...

Par délicatesse à l’égard de la jeune fille, elle ne voulait pas interroger Raymond ni lui parler de la possibilité d’un mariage avec sa nièce. Mais comme elle était femme d’action, que le bonheur de Michelle était peut-être en jeu, elle eut une idée hardie; et un matin, causant avec la jeune fille, elle lui dit tout à coup:

--Ne trouvez-vous pas, chérie, que Raymond Dorient n’est plus le même à mon égard en ce moment? Il semble éviter maintenant de venir ici, lui qui y était sans cesse il y a quelques mois à peine! Je ne veux pas le questionner moi-même, parce que ce serait mettre de l’importance à un état de choses qui, sans doute, n’en a aucune; mais si, en causant avec lui, vous pouviez user de votre finesse féminine pour le sonder, j’aimerais cela... Est-ce que cela vous contrarierait?

La contrarier! Certes, cette proposition répondait trop à son obscur désir pour qu’elle ne l’accueillît pas avec une spontanéité qui fit songer Mme Dustal. Mais, affectueuse, elle dit seulement à la jeune fille:

--Dorient viendra dîner après demain; faites pour le mieux, chérie, je m’en rapporte absolument à vous, car je suis sûre de votre tact. Dans le courant de la soirée, voyez s’il vous est possible de débrouiller ce qui se passe dans son cerveau...

Une telle conversation avec Dorient, Michelle, tout bas, la souhaitait avec une ardeur passionnée.

Et pourtant, il lui parut que jamais, elle n’aurait le courage de l’engager quand, le surlendemain, elle le retrouva tel qu’il se montrait désormais avec elle, sans abandon, sans désir de vraie causerie, enfermé dans la réserve d’une stricte courtoisie. Cependant, pendant le dîner, dès qu’il cessait de causer brillamment avec une animation qu’elle devinait factice, elle sentait venir vers elle son regard avec une expression indéfinissable qui lui faisait battre le cœur d’une sorte de joie poignante. Pourquoi?... Qu’avait-il?... Oh! le lui demander! Quelle force lui scellait donc ainsi les lèvres, arrêtant la question qui y palpitait follement!...

Ce fut lui qui la ramena de table avec quelques paroles banales. Mais comme, après s’être incliné devant elle, il relevait la tête, leurs yeux se rencontrèrent. Dans les siens, à lui, il y avait ce regard qu’elle aimait, et qui, soudain, brisa le sceau dont sa bouche était close!... Et les mots lui échappèrent:

--Est-ce que vous avez quelque chose à me reprocher, quelque chose contre moi?...

--Contre vous?...

Il avait pâli. Et, machinalement, il la suivit dans le petit salon solitaire. Les hommes passaient au fumoir; Mme Dustal, qui avait vu le mouvement de Michelle, groupa discrètement autour d’elle ses quelques invitées féminines choisies pour la circonstance.

--Quelque chose contre vous? Que pourrais-je avoir? Mon Dieu! Pourquoi me demandez-vous cela?

Elle hésita une seconde, ayant peur de l’émotion qui la bouleversait toute.

--Parce qu’il ne me semble plus retrouver en vous l’ami que j’avais appris à connaître cet été... Et je vous estime trop, vous vous êtes montré trop dévoué pour que je ne vous demande pas de me le dire si je vous ai involontairement froissé, ou même blessé, je ne sais comment...

Une sensation de joie aiguë et douloureuse fit tressaillir Dorient. Oh! cette tentation de crier l’aveu qui lui brûlait les lèvres, la tentation d’apprendre si la Muse avait dit vrai, si elle, la tant aimée, était la fiancée de Serge! Sérieuse, elle se tenait devant lui, l’interrogeant de ses larges prunelles passionnément vivantes. Il parvint encore à ne pas se trahir, cependant:

--Non, je n’ai rien à vous reprocher, rien... Vous avez toujours, au contraire, été adorablement bonne, trop bonne pour moi...

Un peu amère, elle dit:

--C’est pourquoi vous vous faites rare, maintenant!

--J’ai beaucoup travaillé tous ces temps-ci...

--Alors, le travail vous fait négliger vos amis?

--Lui aussi est un ami, un ami exigeant, auquel il faut s’abandonner docilement, car son action est bienfaisante... Il apporte l’oubli...

Elle laissa tomber ses paroles. Les mains jointes sur l’angle de la cheminée, elle regardait dans les flammes qui baignaient d’une lueur vive son jeune visage devenu grave. Puis, au bout d’une minute, la voix lente, elle songea, ayant à peine une imperceptible interrogation dans l’accent:

--Vous avez donc tant à oublier...

--Oui, beaucoup!

Il ne continua pas, effrayé des mots qui lui venaient aux lèvres, effrayé de l’intimité troublante de cette pièce doucement éclairée, où se mouraient des roses de Nice aux senteurs pénétrantes.

Ce fut elle qui reprit:

--Vous m’avez déclaré, ici même, il y a quelques semaines à peine, que vous étiez un ami très exigeant. C’est pourquoi je m’imagine que dans le secret de votre pensée, vous ne m’avez pas encore tout à fait pardonné d’avoir été absorbée ce mois-ci par la comtesse Loubanoff et son fils. Ne leur en veuillez plus, ni à moi... Ils partent dans trois jours!...

--Ils partent?

--Oui, le congé de Serge expire, et sa mère préfère ne pas faire solitairement le voyage de Paris à Pétersbourg.

--Et vous... excusez-moi si je suis indiscret!... vous restez encore quelque temps à Paris?

--Quelque temps?... Mais, sans doute, j’y resterai toujours désormais, à moins que ma tante Dustal ne se lasse de sa nouvelle compagne... Ce que je ne veux même pas supposer; ce serait trop ingrat de ma part!

Il l’enveloppa toute, d’un regard, où frémissait l’attente éperdue de tout son être; et dans un élan que brisait sa volonté, il interrogea encore:

--Vous resterez avec elle jusqu’à votre mariage?... jusqu’au moment où vous retournerez vivre à Pétersbourg, emmenée par votre mari?...

Elle ne répondit pas, le contemplant avec de grandes prunelles pensives, comme si elle eût voulu s’expliquer ses paroles. Puis, lentement, elle dit:

--Mais qu’imaginez-vous donc?... Pourquoi supposez-vous que j’irai habiter Pétersbourg?... Vous croyez donc que Serge...

--Que le comte Serge est votre fiancé... C’est là ce que m’a donné à entendre Mlle Gosseline, il y a quelques jours... Ce que j’aurais mieux aimé apprendre par vous, afin de garder cette illusion que vous me considérez comme un ami...

Un éclair avait flambé dans les yeux de Michelle.

--Comment Sylvanie a-t-elle osé parler ainsi, annoncer une chose qui n’est pas et qui ne sera pas...

--Vous n’épousez pas le comte Loubanoff?

C’était une sorte de cri étouffé qui lui échappait.

Elle secoua la tête:

--Non, je n’épouserai pas Serge. Nous sommes, nous resterons seulement les bons amis, très dévoués l’un à l’autre, que nous sommes depuis des années...

--Il le sait?

--Oui... Nous avons causé bien fraternellement, et nous avons compris que nous ne nous rendrions pas heureux l’un par l’autre, que la sagesse était de garder intacte notre chère et profonde amitié d’enfance...

Dorient écoutait sans un mot maintenant. En lui, il n’avait plus que l’éminente sensation de délivrance. Il ne songeait même plus que si ce n’était Serge Loubanoff, ce serait un autre qu’elle épouserait... Il savait seulement qu’elle était libre encore! Comme dans un rêve exquis, il l’entendit demander, sérieuse:

--Pourquoi semblez-vous si heureux que je n’épouse pas Serge?

--Peut-être parce qu’il ne me paraissait pas fait pour vous apporter le bonheur que je vous souhaite avec ce que je peux avoir de meilleur en moi... Mais surtout, parce que j’étais comme un pauvre qui voit lui échapper de façon irréparable, le trésor qu’il désire follement, et en vain!...

Elle fit «Ah!», très bas, avec un tressaillement. Son cœur s’était repris à battre à grands coups pressés dans sa poitrine dilatée par une divine allégresse... Puis, avec douceur, elle interrogea, toujours grave:

--Je ne comprends pas bien vos paroles... Expliquez-les-moi, voulez-vous?

Sa voix était presque suppliante.

--Qu’aurais-je à vous expliquer? Si vous étiez une autre femme, je pourrais croire qu’il y a coquetterie de votre part à parler de la sorte!... Ne me tentez pas!... Je veux être sage, mais les forces humaines ont une limite, les miennes surtout qui sont si fragiles!... Ne comprenez-vous donc pas, que, depuis des semaines, je m’acharne à étouffer en moi le désir de vous faire mienne pour tous les jours qui me seront donnés à vivre... Je ne voulais pas vous troubler de mon inutile rêve... Et puis, tout à coup, quand j’ai eu de vos lèvres mêmes l’assurance inattendue que vous n’épousiez pas le comte Loubanoff, j’ai éprouvé une de ces joies insensées, qui font oublier les plus fermes résolutions... Et je vous ai, comme un enfant, laissé voir ma folie...

--Et vous le regretteriez encore, si cette folie était mon bonheur à moi?...

Elle était devenue blanche, et le regardait avec des yeux où luisait la mystérieuse clarté qui lui avait été si désespérément chère. Il murmura:

--Michelle, je vous en supplie encore une fois, ne me tentez pas! Comment voulez-vous, qu’après vous avoir entendue, j’aie la force de renoncer à vous!

--Renoncer à moi!... pourquoi?... Parce que vous ne m’aimez pas comme je veux être aimée?...

Il y avait dans son accent, la même gravité passionnée; et toute son âme, ardemment fière et tendre était dans ses yeux qui interrogeaient. Lui comme elle avaient oublié tout ce qui n’était pas eux, éblouis par le rayonnement de l’heure exquise.

--Parce que je n’ai pas le droit de vous demander votre jeunesse, moi qui suis un esprit déjà vieux, une pauvre âme lasse et tourmentée... Parce que je crains trop de ne pas vous donner le bonheur dont je suis avide pour vous...

Elle fit un geste léger pour l’arrêter... Mais il continua:

--Laissez-moi tout vous dire, vous me connaissez mal... Vous vous souvenez, il y a quelques jours encore, vous m’avez fait le reproche de ne pas abandonner assez de mon «moi» intime à mes amis?... Vous ne pouvez savoir ce que vous auriez à me pardonner de scepticisme, d’incessantes curiosités d’esprit et d’âme, d’instabilité d’humeur, selon les impressions qui ébranlent mes nerfs trop vibrants de cérébral compliqué... Vous ne pouvez savoir non plus ce que vous auriez à me pardonner de jalousies dont je ne serais pas maître... Car je serais jaloux de toutes vos pensées, comme j’aurais soif de vous voir l’être des miennes, jaloux de sentir votre âme à moi toute, jaloux que nous soyons en communion absolue de vie, que nous soyons _uns_ vraiment... Et pour tant demander, je ne pourrais, moi, que vous aimer comme jamais je n’ai aimé encore, que vous offrir la certitude d’être pour moi l’unique, celle à qui l’on se donne entièrement avec la conviction divine de ne jamais se reprendre...

Elle écoutait sans un mouvement, les mains jointes, le suprême aveu d’amour qui montait passionnément vers elle... Quand le jeune homme se tut, elle dit d’un accent de prière, la voix assourdie:

--Pourquoi ne voulez-vous pas me donner tout ce bonheur, à moi qui suis seule?...

--Parce que...

Il hésitait... La raison brutale de leur séparation lui paraissait à cette heure si misérablement mesquine et insensée!... Elle répéta avec une impérieuse volonté de savoir:

--Parce que?...

Alors, désespérément, il jeta, incapable de mentir à ces grands yeux qui appelaient la vérité:

--Parce que... vous êtes trop riche pour moi!... Parce qu’un homme qui a le respect de lui-même, le souci de sa dignité, n’épouse pas une femme à qui il ne peut offrir une fortune égale à la sienne au moins...

--Oh! fit-elle révoltée... Est-ce qu’entre vous et moi, il peut être question de rien de pareil!... C’est un prétexte que vous me donnez? La vérité!... Dites-moi pourquoi vous me repoussez?

--Vous repousser! Vous, Michelle! Mais vous n’avez donc pas senti que, depuis l’arrivée de votre ami, j’étais torturé de jalousie? que ç’a été pour moi un supplice de penser que vous alliez être sa fiancée, puis sa femme!... Vous ne sentez pas donc que je ne puis me résigner, à l’idée de vous perdre... Un prétexte! quand c’est, au contraire, l’implacable, la maudite réalité qui me défend de vous emporter comme mon bien adoré...

Sur son visage pâli, un rayonnant sourire passa et elle eut un mouvement d’épaules qui semblait rejeter en arrière, au loin, cette fortune, dérisoire obstacle dressé entre eux.

--Mon ami, je viendrai à vous pauvre autant que vous le voudrez... C’est vous qui déciderez!... Je serai à vous, aussi dénuée, si vous le souhaitez, que l’était ma mère quand mon père l’a faite sa femme... Je veux seulement, moi, la douceur de porter votre nom dont je suis fière, oh! si fière!... Je veux seulement ma part de tout ce qui vous touche, joie ou peine... Je veux cette union de nos deux vies que vous m’avez offerte, votre avenir comme je vous donne le mien dont je n’ai plus peur... Je veux être heureuse par vous en qui j’ai foi...

Elle s’arrêta, puis, tout bas, lui ouvrant la profondeur ardente de son regard qu’il aimait tant, elle finit:

--Parce que je ne pourrai plus maintenant l’être que par vous, mon ami... Vous m’avez pris tout mon cœur... Vous voulez bien le garder, n’est-ce pas?...

Dorient avait bien lutté, mais il était vaincu et ses scrupules, dispersés comme des ombres vaines et menteuses, n’avaient laissé en lui que la crainte instinctive de voir dissipée d’un mot l’ivresse divine...

Lentement, il murmura, suppliant:

--Alors c’est bien vrai?... Malgré ce qui nous sépare, malgré tout, vous voulez bien être mienne, être pour moi l’adorée...

Elle eut ce sourire qui palpite sur _leurs_ lèvres quand elles donnent leur âme. Et sa main tomba dans celle de Raymond, tandis que sa bouche répétait:

--Malgré tout... Et pour toujours!

FIN.

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