Il n’y avait guère de maisons où Raymond Dorient fréquentât plus volontiers que chez Mme Dustal. Et pourtant il était d’humeur sombre alors qu’il s’y rendait ce soir-là, marchant d’un pas vif sur l’asphalte glacé. Même il avait longtemps délibéré avec lui-même pour savoir s’il irait... Puis, soudain résolu, il était parti, et, usant de sa qualité d’intime, il s’était arrangé pour arriver de bonne heure, avec un obscur espoir d’être là avant les Loubanoff, car il avait l’intuition que, eux présents, Michelle serait à peu près invisible pour lui.

Et c’était bien naturel! Ils lui étaient des amis très chers, très dévoués, elle l’avait dit. Lui n’avait pas le droit de s’en étonner... Cependant, c’était avec une espèce d’impatience qu’il songeait à ce beau garçon de si élégante allure dans son uniforme d’officier qu’elle lui avait présenté comme un ami d’enfance. Était-il cela uniquement pour elle?

La question lui traversa de nouveau la pensée comme il atteignait la maison de Mme Dustal et il eut une exclamation irritée contre lui-même:

--Fou! Fou! Qu’est-ce que cela me fait! Qu’elle épouse celui-ci ou celui-là! Cet hiver, elle se mariera, c’est certain...

Oui, le mariage de Michelle Dustal devait peu lui importer, en somme... Autant qu’il devait lui être indifférent qu’elle fût absorbée toute par ses amis russes. Et pourtant sa bouche eut une involontaire contraction quand il entra dans le salon et aperçut, auprès de Mme Dustal, une femme en cheveux blancs, qu’il devina tout de suite être la comtesse Loubanoff et qui causait au milieu d’un cercle. Mais son regard l’effleura seulement; derrière elle, il avait aperçu aussitôt, par l’écartement des portières, Michelle dans le petit salon, avec un beau grand garçon, debout devant elle. D’un seul coup d’œil, il avait embrassé leur groupe; lui, un peu penché, la physionomie animée et joyeuse; elle, assise sous la pleine clarté d’une lampe qui baignait la mousse blonde des cheveux relevés très haut, la nuque joliment dégagée par le corsage ouvert qui laissait deviner les épaules laiteuses... De quel air d’ardent intérêt elle semblait écouter et répondre... Combien il était évident que, en cette minute, le seul être existant pour elle était ce grand garçon avec qui elle pouvait évoquer les souvenirs chers!...

Ce fut pour Dorient une vision fugitive. Sa volonté raidie, il entra, allant saluer Mme Dustal qui le présenta aussitôt à la comtesse Loubanoff. Celle-ci, fort gracieuse, le retint, lui parlant en un français très pur, sans accent même. En d’autres temps, il eût joui de cette conversation avec une femme distinguée qui, tout de suite, se révélait d’une intelligence ouverte et large. Mais il n’était point en disposition d’en profiter. La même sourde impatience l’énervait à l’idée du tête-à-tête de Michelle avec le jeune homme. En effet, elle ne revenait pas et il entendait seulement le timbre chaud, un peu grave, de su voix qui disait des paroles en cette langue étrangère qu’il l’avait entendue employer une fois déjà, quand elle murmurait une chanson russe à la petite Mad. Alors, aucun homme n’était entre elle et lui...

De nouveaux venus entraient. Il put prendre congé de la comtesse, et, serrant au passage des mains amies, il se dirigea vers le petit salon, ayant le prétexte de présenter ses hommages à Michelle. Mais elle apparut sur le seuil au moment même... Et soudain, il pensa que nulle autre femme ne pourrait lui être comparée ni ne l’effacerait ce soir-là. Comme toujours, elle portait son sévère uniforme de deuil; mais aucune couleur n’eût pu pareillement mettre en lumière l’inoubliable séduction de sa blonde figure, et elle avait un air délicieux de femme du siècle dernier, svelte et fine dans sa longue robe unie, dont le corsage, sobrement échancré, enveloppait les épaules d’un vaporeux fichu, croisé sous la haute ceinture Directoire, éclairé seulement par la tache mauve des violettes de Parme naturelles.

--Comme vous arrivez tard! dit-elle, lui tendant la main avec un plaisir si sincère de sa venue qu’une affolante sensation de joie lui pénétra l’âme une seconde.

--Je suis déjà ici depuis un moment, mais vous étiez invisible...

--Je réveillais toute sorte de vieux souvenirs avec mon ami Serge qu’il faut que je vous présente. Vous serez bien aimable de causer un peu avec lui, car il ne connaît personne ici, et je ne pourrai guère lui tenir compagnie, ma tante désire que je l’aide à recevoir comme sa vraie fille, m’a-t-elle dit si affectueusement, que j’en ai encore chaud au cœur. Les Gosseline ne sont pas encore ici?

--Non, je ne les ai pas aperçues...

Un involontaire sourire retroussa une seconde les lèvres de Michelle.

--Je voudrais qu’elles fussent arrivées: ma tante avait des intentions de toilette qui m’effraient un brin! Je lui ai donné mon avis qu’elle réclamait, mais elle n’a pas été convaincue...

--Pourtant...--prenez ceci comme l’expression de la toute simple vérité,--elle n’aurait pu en recevoir de meilleur... Est-ce que vous voulez me permettre, puisque nous sommes de vieilles connaissances, de vous dire que vous êtes adorablement habillée ce soir!

De nouveau, elle sourit, les joues un peu rosées.

--Vraiment, vous trouvez? Tant mieux! C’est bien frivole et même un peu sot, je l’avoue, d’être contente d’avoir l’air d’une Parisienne. Mais je désirais très fort offrir ce soir, à ma tante Dustal, une nièce présentable et je me suis appliquée! Je suis ravie que vous trouviez que j’ai réussi, car je me suis aperçue que vous étiez un connaisseur... Maintenant, venez que je vous conduise vers Serge...

--Comme vous vous préoccupez de lui!

Simplement, elle dit:

--Il est ici pour moi et je ne veux pas qu’il le regrette. Ce m’est insupportable toujours d’être une cause d’ennui pour quelqu’un, fût-ce un indifférent, à plus forte raison quand il s’agit d’un ami!

Il s’inclina et la suivit. Alors, seulement, il s’aperçut que Serge n’avait cessé de les examiner pendant qu’ils causaient ensemble. Et il n’y eut peut-être pas une cordialité très profonde dans le salut que lui et Loubanoff échangèrent quand Michelle eut dit les noms:

--Comte Serge Loubanoff, M. Raymond Dorient. J’espère que vous n’êtes pas tout à fait des inconnus l’un pour l’autre, car à chacun de vous j’ai parlé de l’autre...

--Michelle! appela Mme Dustal. Michelle, voici votre tante Gosseline. Voulez-vous venir...

Il y avait une si bizarre expression, faite d’amusement et d’impatience, sur les traits de Mme Dustal que Michelle trembla, craignant tout de l’imagination de la tante Hermine. Laissant les deux jeunes gens, elle revint vers le salon.

Elle avait raison de trembler. Mme Gosseline avait, en toute liberté, réalisé son désir; autour de sa grosse petite personne s’épanouissait la robe de velours cramoisi, chamarrée d’or, qui lui donnait un aspect regrettable de souveraine d’opérette; du corsage, généreusement échancré, orné d’un majestueux col Médicis, émergeait sa tête ébouriffée, couronnée de trois plumes rouges qui s’agitaient, tandis qu’elle avançait d’un air aimable, octroyant des saluts au passage, suivie de Lucile, toute ronde et simplette, ayant un air de bonne petite jeune fille effarouchée. Quant à la Muse, elle ressemblait à une ombre, drapée plus qu’habillée dans une longue robe d’un jaune mourant, qui tombait si molle autour de sa maigre personne, que les esprits irrévérencieux pouvaient la comparer à une chemise de nuit, de couleur et de forme nouvelle. Son visage, artistement poudré, avait une blancheur de marbre sous les lourds bandeaux noirs qui voilaient à demi les joues et que cerclait une étroite couronne de feuillage.

Une rumeur discrète avait salué l’entrée de la famille Gosseline. Et Serge, qui s’était rapproché, jeta stupéfait:

--Qu’est-ce que c’est que ça?

--Ça? La grosse dame représente Mme Gosseline, tante maternelle de Mlle Dustal, et la jeune personne costumée, pardon, je veux dire habillée en Muse, est sa fille, une artiste peintre en même temps qu’une poétesse...

--Sapristi! si ses tableaux et ses poésies lui ressemblent...

--Ils lui ressemblent, fit gravement Dorient qu’amusait l’étonnement de Serge. Mlle Sylvanie Gosseline est, en effet, une personne très originale. Voulez-vous que je vous présente?

--Qu’est-ce que je pourrai bien lui dire?

--Vous l’admirerez et la conversation ira très bien. Venez.

Le salon s’était rempli. Un murmure de conversations animées l’emplissait d’une vivante rumeur, et la lumière des lampes ruisselait sur de très jolies femmes, habillées pour le régal des yeux, si intime que fût la réception. Mme Brice venait d’arriver. Dorient se glissa auprès d’elle, laissant Loubanoff aux prises avec la Muse qui pérorait debout, dans une attitude hiératique, orgueilleusement satisfaite de l’impression qu’elle produisait.

La jeune femme, après lui avoir donné les nouvelles de Mad qu’il réclamait affectueusement, lui jeta avec un peu de malice:

--Eh bien, Raymond, vous ne restez pas dans la cour de la Muse?

--Non... Je suis dans mes soirs de lâcheté!

--Entre nous, je crois que vous n’auriez pas autant besoin de courage s’il s’agissait de sa cousine! Quelle exquise créature! Mme Dustal ne la conservera pas longtemps auprès d’elle! Voyez comme tout l’élément masculin gravite invinciblement autour d’elle; à commencer par ce grand Russe qui m’a l’air très particulièrement en faveur... Tenez, il abandonne la Muse et trouve le moyen de s’installer auprès de Mlle Michelle et de sa petite cousine...

Tout en parlant, elle avait arrêté son regard pensif sur Dorient et elle fut surprise de l’expression presque dure qu’avaient prise ses traits, tandis qu’il considérait le groupe formé autour de la jeune fille. Et elle questionna:

--Qu’avez-vous? Raymond.

--Rien, chère madame, je regarde.

Mais il n’avait pas répondu tout de suite. Alors, elle demanda:

--Vous avez beaucoup vu Mlle Dustal cet été?

--Oui, passablement. Je me suis trouvé en même temps qu’elle à Jersey.

--Ah! fit-elle simplement.

Il se tourna vers elle presque avec impatience:

--Je vous en prie, mon amie, épargnez-vous et épargnez-moi d’inutiles suppositions! J’aime mieux tout bonnement vous avouer, pour ne pas vous tromper, que j’admire..., que je me reconnais indigne et me prépare à oublier le jour où il le faudra sans merci...

--Pourquoi faudra-t-il oublier? interrogea-t-elle doucement. Raymond, prenez garde de passer à côté du bonheur...

--Ma bien chère amie, si vous avez quelque affection pour moi, ne me parlez jamais plus ainsi, car, en somme, je suis comme le commun des mortels et le renoncement ne m’est pas plus facile qu’à eux!

Elle demeura un instant silencieuse. Puis elle reprit:

--Il y a longtemps que vous n’êtes venu causer paisiblement avec moi, dans notre calme de Passy. Venez, il me semble que cela vous serait bon. Ne me trouvez pas présomptueuse... C’est mon amitié pour vous qui me fait parler...

--Je le sais et j’irai me retremper près de vous dès que je me sentirai disposé à la vaillance. Mais, à cette heure, je suis en très mauvaises dispositions... Il ne me faut que du travail... Et je suis absorbé par toutes sortes d’occupations, quand je ne m’applique pas à me distraire, voire même à m’amuser de mon mieux... Je vous assure que, depuis près de deux mois, j’ai mené une existence bien remplie...

Il ne poursuivit pas. Un remous se produisait dans le salon où s’établissait soudain un silence relatif. Les hommes se massaient dans les embrasures. Toutes les femmes étaient assises. Seule, la Muse restait debout, immobile et solennelle, le masque inspiré.

--Qu’est-ce qu’elle va commettre? questionna tout bas Dorient comme Mme Dustal passait.

Du bout des lèvres, elle chuchota:

--Un fragment de son poème, elle désire nous le faire entendre.

--Oh! horreur!

Si la Muse eût entendu cette exclamation! Mais elle n’était intéressée que par l’effet à produire et ne songeait à rien d’autre... Droite, le regard noyé, elle commençait d’une voix chantante et lente, sur un accent de mélopée:

«--Ame errante et mouvante des abîmes tristes, oh tristes! tristes! où sanglote le mystère horrifiant des chairs dévorées...

«Ame bleue, glauque, livide, sépulcrale ou flamboyante dans la splendeur rutilante des vesprées de pourpre sanglante...

«Ame plaintive, dont le chant gémit l’angoisse dans la nuit hagarde, dans la lumière léthéenne des réveils d’azur...

«Ame errante et mouvante des abîmes de mort, qui flotte dans la liliale crinière de tes flots frissonnants, ainsi que le souffle adorant de l’aimé dans la chevelure palpitante de la vierge...

«Ame de l’infini, brûle d’extase ma chair tremblante... Envoûte-moi par la triomphale séduction de tes eaux, miroir, tonnerre, harmonie, reflet... Je t’invoque... reçois...»

Mais Dorient ne sut jamais ce que «l’âme errante et mouvante des abîmes» devait recevoir, car, édifié à l’avance sur le poème de la Muse, il n’écoutait plus, distrait par l’observation des physionomies de l’auditoire. La plupart exprimaient une gaieté courtoisement dissimulée; d’autres, un léger ahurissement; d’autres, enfin, une curiosité railleuse. Michelle était sérieuse, elle, les sourcils un peu froncés: et Dorient la connaissait trop bien pour ne pas savoir combien lui était désagréable la prétentieuse exhibition de sa cousine qui, en revanche, semblait ravir d’aise Mme Gosseline dont les plumes rouges s’agitaient joyeusement sur sa tête balancée d’un mouvement approbatif.

L’air inspiré de la Muse s’accentuait de plus en plus; sa voix toujours chantante avait monté de diapason et résonnait sonore comme la trompette du dernier jugement... Et ce fut à pleins poumons qu’elle cria--plus qu’elle ne dit--à l’exemple de tel grand artiste du Théâtre-Français, une véhémente et obscure invocation à la mer.

Des applaudissements éclatèrent d’autant plus vigoureux que chacun éprouvait le besoin d’une détente après l’effort d’attention et de silence imposé par cette pittoresque audition. La comtesse Loubanoff, croyant que sa qualité d’étrangère l’avait empêchée de pénétrer le symbolisme échevelé de la Muse, se tourna vers Mme Dustal, assise près d’elle, pour lui demander discrètement quelques éclaircissements; tandis que Serge ahuri marmottait à Dorient:

--Elle est folle, n’est-ce pas? complètement folle?

--Pas du tout! Elle est, comme j’ai eu déjà l’honneur de vous le dire, une poétesse de l’école décadente. Nous possédons actuellement en France pour notre gloire, quelques autres remarquables auteurs du même genre, qui semblent avoir pour mission de nous faire apprécier les mérites trop méconnus d’une honnête banalité...

Un pli creusa le front de Serge. Le ton railleur de Raymond le désorientait et il n’était pas homme à admettre qu’on pût se moquer de lui... Mais avant qu’il eût répondu, Dorient s’était mêlé au groupe qui entourait la Muse, énervé de ne pouvoir jouir de la présence de Michelle, qui, près de la comtesse Loubanoff, sur un siège bas, avait ainsi un air d’enfant très aimée sous la protection de sa mère, sa main enfermée dans celle de la comtesse. Serge les rejoignait et prenait, de nouveau, place près de Michelle.

Alors Dorient, dans une furieuse volonté d’oubli, se mit à causer, brillant, paradoxal, mettant dans sa pensée une ironie subtile, mordante, spirituelle qui excitait les répliques d’interlocuteurs avec lesquels il pouvait traiter de puissance à puissance. Un artiste se plaçant au piano arrêta seul la causerie et emporta ainsi l’animation factice de Dorient, tout de suite repris par la pensée obsédante; son acuité de sentiment surexcitée par la puissance de la musique que subissait tout son être nerveux.

La soif impérieuse s’avivait en lui, de l’avoir enfin à lui seul, l’amie délicieuse et lointaine entrevue tout juste pendant cette odieuse soirée... Pourtant il ne pouvait lui reprocher d’être coquette. Avec tous, comme avec Serge, comme avec lui, elle avait cette simplicité dont la séduction était aussi attirante que l’indéfinissable grâce qui était en elle.

Mais voici tout à coup qu’elle venait à lui, le découvrant dans le coin retiré où il s’était réfugié, et demandait, souriant:

--Pourquoi vous enfermez-vous ainsi dans la solitude?

--Pour y rêver aux bonnes heures de cet été où vous me faisiez souvent, et longuement, l’aumône de votre présence, dit-il avec une amertume que son accent voulu de badinage dissimulait mal. Ce soir vous vous prêtez à tous et vous vous donnez seulement à vos amis étrangers. Si vous saviez combien je vous sens enlevée à moi par le beau Serge!... Ce qui, je le reconnais, d’ailleurs, est tout naturel...

Elle ne répondit pas tout de suite et le chant grave du violoncelle, dans le salon, arriva jusqu’à eux comme une vague d’harmonie. Dans son regard d’eau verte, il y avait une impression profonde, très lumineuse aussi, comme une clarté qui s’y serait allumée. Au bout d’une seconde pourtant, elle dit:

--Vous êtes un ami très exigeant...

--Oui, je le crois... Je suis trop sincère pour dire, «je le crains!» J’ai pris de mauvaises habitudes à Jersey, j’y suis devenu exclusif; et il me semble aujourd’hui insupportable que d’autres jouissent de ce qui a été mon bonheur pendant des semaines...

Les mots lui étaient échappés irrésistiblement. Elle eut un léger tressaillement, mais elle ne les releva pas, et dit, sérieuse:

--Vous voulez tout de ceux à qui vous faites don de votre amitié. Vous voulez leur pensée, leur âme, leur intimité morale entière. Donnez-vous autant que vous exigez?

--Peut-être pas, mais c’est involontairement! Je suis toujours arrêté par la crainte d’être importun et, aussi, je redoute tant les dissonances morales... Tout à l’heure, pourtant, Dieu sait qu’en causant, j’ai livré de moi-même, de mes idées...

--Non pas de celles qui vous tiennent au cœur! Vous étiez pour cela trop brillant causeur!... Vous m’avez éblouie...

--Mais pas attirée! Vous avez raison, cette pitoyable fumée d’esprit n’était pas pour vous plaire!...

--Parce que?... La vérité est que je vous aime mieux autrement, quand vous parlez en penseur, non pas en homme d’esprit seulement, que vous laissez ainsi entrevoir de votre _vrai_ vous...

--De mon _vrai_ «moi», répéta-t-il lentement après elle... Qu’entendez-vous par là?

Elle secoua sa tête blonde, et son visage devint un peu grave.

--Ce que vous savez aussi bien, mieux que moi!

--Ah! que vous êtes toujours close! Comme vous êtes jalouse de votre pensée!

Encore une fois, elle demeura silencieuse une seconde, et, de nouveau, ils entendirent, puissant, le langage passionné des notes que chantait le violoncelle, des notes qui parlaient aux âmes. Et sa réponse, à elle, tomba avec un accent pensif et bas:

--Ne vous ai-je pas dit une fois que, pour un seul être au monde, je ne serai pas «close», pour employer votre expression. Et celui-là n’est pas encore venu. Il faut m’accepter pour amie comme je suis...

Amie! Toujours amie!... Eh bien, non, il ne pouvait plus se contenter qu’elle fût cela seulement pour lui... Avec le meilleur de son être, il la voulait sienne, il souhaitait sa jeune pensée, son cœur de vierge--qu’elle gardait si fièrement,--et les paroles qui attirent l’âme des aimées lui montaient follement aux lèvres. Pourtant, il ne les prononça pas... Il venait d’apercevoir Serge, debout près d’eux, qui les regardait et demandait avec une familiarité affectueuse:

--Michelle, peut-on vous enlever à M. Dorient?