Les courses finies dans _King street_, Michelle se demanda ce qu’elle allait faire, regagner tout de suite _Abercorn villa_ et s’y livrer consciencieusement aux obligations d’une bonne correspondante; ou bien s’accorder la jouissance de quelques moments de flânerie solitaire sur la plage à cette heure du couchant qu’elle préférait entre toutes...
Elle hésitait encore, sentant déjà pourtant qu’elle était faible devant la tentation quand l’occasion, incarnée cette fois en la personne de Georges, vint achever de mettre en déroute sa chancelante sagesse.
A toutes jambes, le petit garçon accourait, s’en allant vers le port; et, dès qu’il reconnut sa cousine, il lui cria, enchanté:
--Michelle, puisque vous voilà, venez donc jusqu’à la plage! Je vais y lancer mon bateau avec les _boys_, amis de M. Dorient. Vous verrez comme ça sera amusant! Vous pourrez vous asseoir sur le sable pour nous regarder... A la maison, tout le monde se dispute. Malvina a renversé le pot-au-feu, parce que la Muse fulminait après elle pour la punir d’avoir dit à M. Dorient que «ces demoiselles étaient sorties...» quand elle, Sylvanie, n’était pas sortie du tout! Ne rentrez pas, Michelle, c’est ennuyeux, toutes ces femmes qui crient!
La jeune fille se mit à rire de l’accent convaincu de l’irrévérencieux petit personnage.
--Vous êtes un vrai tentateur! Georges. Allons, emmenez-moi; laissons la paix se rétablir à _Abercorn villa_, et Malvina y relever son pot-au-feu.
Gaiement, ils partirent tous deux, Georges, très fier de sa cousine: et, laissant derrière eux l’aristocratique _Rouge Bouillon_, ils descendirent vers la plage de _Cheapside_, où, déjà, attendaient les _boys_, leur flottille dans les bras. Michelle, alors, s’arrêta:
--Je vous rends votre liberté! Georges. Quand vous aurez fait assez, à votre gré, naviguer votre bâtiment, vous me retrouverez ici, où je vais m’asseoir. Donnez-moi seulement un des pliants des cabines.
Prestement, Georges apporta le siège demandé, et installa sa cousine avec des soins dont la tante Hermine n’aurait jamais cru capable un garçon en passe «de périr sur l’échafaud». Puis il fila avec ses camarades vers la mer qui montait en petites vagues nonchalantes. Et Michelle, enfin, fut seule, comme elle aimait à l’être--surtout depuis qu’elle vivait dans la famille Gosseline.
En effet, si vaillante fût-elle devant les menues difficultés de la vie en commun avec des êtres trop différents d’elle-même par l’éducation et les goûts, elle ne pouvait s’habituer à l’atmosphère de désordre dans laquelle évoluaient allègrement la tante Hermine et ses enfants. Par leurs soins réunis, _Abercorn villa_ était devenue à son tour la vraie «maison de la liberté» à tous égards; et, à tel point que tous, puisant au gré de leurs fantaisies dans la bourse commune, un jour était arrivé où ladite bourse s’était trouvée à sec. De sorte que Michelle, pour empêcher la famille Gosseline de s’endetter, avait dû bien vite se charger de pourvoir aux dépenses quotidiennes jusqu’au moment où de nouveaux capitaux étaient arrivés à la tante Hermine. Mais, bien entendu, ce futile incident n’avait pas agité une seconde l’un des membres de la famille, qui avait continué avec ensemble à semer l’argent--vil métal!--chez tous les marchands de Saint-Hélier, et à transformer en capharnaüm l’élégant collage de la pauvre mistress Bennett...
Et pourtant, malgré ces ennuis matériels, malgré la maussaderie et la jalousie persistantes de la Muse à son égard, Michelle sentait bien qu’elle emporterait de son séjour à Jersey un souvenir très bon. Il avait été pour elle un repos, une halte bienfaisante dans le chemin tourmenté, d’incertaine issue, que suivait sa jeune vie depuis quelques mois... Les jours s’étaient écoulés dans une paix berceuse qui endormait--pour un moment du moins--la sensation aiguë de son isolement, l’acuité douloureuse de la blessure laissée en elle par la mort de son père...
Oui, ce mois d’août finissant lui avait apporté des heures très douces. Une à une, elle se prenait soudain à les revivre, songeuse de voir combien, à sa vie, s’était trouvé mêlé Raymond Dorient. Elle avait eu raison de dire que jamais, pour elle maintenant, il ne pourrait être un étranger. Une sympathie franche et profonde avait noué entre eux des liens mystérieux dont elle s’étonnait de sentir l’obscure puissance, trop fière pour attacher quelque sens flatteur, pour une vanité féminine, à l’attention que lui témoignait Dorient. Elle se souvenait si bien que Mme Brice, qui le connaissait de vieille date, le disait empressé auprès des femmes par pure curiosité d’observateur, soigneux de conserver toujours sa propre indépendance... Et c’était justement la conscience de cette curiosité sans cesse en éveil qui l’avait rendue si fermée avec lui tout d’abord, car elle se refusait à lui servir de sujet d’étude. Pourtant, peu à peu, à mesure qu’elle le voyait davantage, sa réserve hautaine s’était émoussée, dans l’intuition qu’il n’était pas conduit vers elle seulement par un froid intérêt d’analyste... Alors, elle avait goûté tout ce qu’il y avait en lui de supérieur, conquise par sa simplicité...
Toujours immobile, elle songeait, contemplant les vagues souples qui, lentement, envahissaient peu à peu l’étendue blonde des sables. Et leur mouvement rythmé ne distrayant pas sa pensée, elle réfléchissait, étreinte par une sourde angoisse, à l’avenir qui s’apprêtait obscurément pour elle. Le moment approchait où il allait falloir tenter de se rapprocher de l’orgueilleuse famille de son père... Puis, en octobre, Serge Loubanoff arriverait à Paris... Peut-être, alors, devrait-elle prendre une décision... Ah! Dieu, pourquoi ne pouvait-elle immobiliser les minutes présentes qui lui étaient indulgentes, et puiser des forces nouvelles dans leur sérénité...
--Pardonnerez-vous à l’importun qui se permet de troubler un instant la solitude dont vous paraissez tant jouir?
Elle tourna la tête d’instinct: mais celle savait bien qui lui parlait de cette voix chaude, et elle tendit la main à Dorient:
--Où prenez-vous que j’aime ainsi la solitude?
--Si vous aviez pu voir votre visage, au moment où je suis arrivé, vous ne me feriez pas pareille question... Et c’est même parce que je suis un parfait égoïste, comme j’ai dû déjà vous l’avouer humblement, que j’ai succombé à la tentation de troubler une seconde au passage votre rêverie, quitte à me faire juger comme je le mérite...
Une pensée qu’elle ne laissa pas deviner, au fond de ses prunelles, elle dit un peu lentement:
--Vous devinez très bien... J’aime autant la solitude que j’ai peur de l’isolement...
--Est-ce mon congé que vous me donnez?
--Non, je ne suis pas à ce point sauvage... Seulement, comme je n’ai point de siège à vous offrir, comme l’air devient frais, voulez-vous que nous marchions un peu?... J’ai dit à Georges que je l’attendrais... par prudence! Autrement, Dieu sait à quelle heure il reparaîtrait: et un nombre de fois incalculable, nous entendrions ma tante déclarer qu’il s’est noyé!... Le plus grave est qu’elle le croirait...
Il se mit à rire:
--Madame votre tante est une personne de riche imagination! Il doit être difficile de s’ennuyer auprès d’elle, tant elle est remplie d’imprévu...
Dorient ne se doutait guère à quel point il disait vrai en reconnaissant à la tante Hermine une «riche imagination», car il ignorait les conclusions qu’elle tirait pour l’avenir de la Muse, de ses rapports assez fréquents avec les hôtes d’_Abercorn villa_. Cette idée amusa Michelle, tandis qu’elle répondait:
--Ma tante possède, en effet, la très précieuse qualité de croire réalisable tout ce qu’elle désire, de le croire avec une sincérité que je lui envie!... autant que la facilité avec laquelle elle existe tout entière dans l’heure présente!
--Ce qui vous paraît difficile?
--Un peu... A certaines heures, du moins... Mais pas en ce moment... Des fins de jour comme celle-ci me prennent toute et, me gardant, me font oublier l’avenir. Ce sont des fées bienfaisantes!
Et elle entr’ouvrait la bouche pour aspirer l’air vif qui lui frôlait les lèvres ainsi qu’une large caresse apaisante... Les ors et les pourpres du couchant, fondus en lueurs pâlissantes, s’éteignaient dans l’ombre fine du crépuscule, irisant d’éclairs fugitifs la mer qui montait paresseusement; et l’air était si pur que la ligne de la côte se profilait d’un trait harmonieusement net sur le ciel plus pâle, encore tout rosé. Au loin, vers le large, flambait le feu solitaire d’un phare.
Dorient marchait lentement près de la jeune fille, dont le pas léger laissait à peine une empreinte sur le sable; et, en lui, pénétrait aussi la sensation de calme infini, qui émanait de cette sérénité des choses, mais aussi le regret inutile et fou de ne pouvoir retenir cet instant qui avait une douceur de rêve, où la vie se faisait bienveillante pour lui et la jeune créature silencieuse près de lui, leur permettant d’oublier qu’elle a d’impitoyables cruautés. Longtemps encore, il eût voulu cheminer ainsi, tant il sentait dans tout son être le charme de ces minutes exquises, sans trouble ni passion, ni regret... Et, tout bas, il songea:
--Jamais, ce me semble, je n’ai aimé Jersey autant que ce soir... Et comme je vous remercie de m’avoir permis d’en jouir près de vous! Mais de pareilles heures sont dangereuses parce qu’elles sont trop bonnes; elles endorment trop bien en nous le goût du labeur à reprendre qu’elles font voir si pénible et si vain...
Il sentit sur lui le regard indéchiffrable et charmant où il y avait de la vierge et de la femme.
--Si je vous croyais sérieux et sincère, vous me donneriez, savez-vous, très mauvaise opinion de vous... Je suis sans pitié pour la faiblesse masculine!
--Et, charitablement, vous ne me croyez pas sincère?... Merci...
--Je pense que Saint-Hélier vous charme au soleil couchant, mais qu’à toutes les autres heures du jour et... du soir, vous demeurez avant tout un Parisien convaincu, qui goûte plus que personne la séduction de sa grande ville, dont il ne saurait longtemps se passer.
--Vous avez raison, j’aime Paris, mais surtout quand je lui appartiens, qu’il m’a ressaisi tout entier, enveloppé de son atmosphère dont mon esprit a besoin, comme mes poumons ont besoin d’air... Pourtant, quand j’en suis loin, il m’apparaît comme une façon de monstre éternellement occupé à dévorer des victimes en leur souriant... Et je me dis que ce sont les sages, ceux qui se refusent à lui abandonner leur cerveau, leur cœur, leur vie, tout leur être, enfin!
Elle secoua la tête, avec un petit sourire sceptique:
--C’est une sagesse que je ne vous vois guère pratiquant.
--Moi, non plus, avoua-t-il, souriant aussi; quoique, en ce moment, elle me paraisse d’un exercice facile. La vérité est, comme dit la chanson, que j’aime mon mal et que j’en veux mourir. Oui, j’aime cette existence de cérébral, qui est la mienne depuis bien des années déjà, puisque j’étais de ceux--heureusement!--qui doivent se créer leur place dans le monde... Et jamais je n’en jouis plus, en somme, qu’après mes semaines de retraite pendant l’été; après, surtout, mon séjour auprès de ma bonne vieille maman, dans la paisible maison où je l’ai toujours connue...
Michelle leva de nouveau, vers lui, ses larges prunelles où la sympathie mettait une chaude lumière:
--Et il ne vous paraît pas excellent de l’y retrouver?...
--Si... Pourtant, cette tranquille maison est pour moi peuplée de fantômes mélancoliques!... Surtout, j’y rencontre à tout instant l’ombre d’un petit garçon, très naïf, très tendre, qui vivait dans un monde enchanteur de rêves qu’il prenait pour des réalités, tout comme madame votre tante... Et ce petit garçon, que je me plais à faire revivre avec une joie triste, me serait aujourd’hui tout à fait étranger si je n’avais, comme lui, le goût de la lutte, des difficultés à vaincre, qui m’a permis de me frayer un chemin...
--Et un chemin que madame votre mère doit être si fière de vous voir suivre!
Sur son visage passa une ironie mélancolique:
--Fière? Oh! non, elle ne l’est pas du tout, à supposer, comme vous le dites avec indulgence, qu’elle ait quelque raison de l’être... Je crois que, dans l’intimité de son cœur, elle ne m’a jamais pardonné tout à fait de n’être pas devenu, par exemple, un respectable notaire... Mais, journaliste! universitaire! Ma pauvre maman est un esprit délicieusement simple qui ne connaît rien aux choses littéraires, et qui, très religieuse, me considère, à travers toute son affection, comme une malheureuse âme en péril parce que j’écris des articles qu’elle ne désire même pas lire, sur des pièces de théâtre dont elle déteste l’esprit, d’instinct... Ce qui m’amène à fréquenter un monde que sa piété redoute et condamne... Ma vieille maman, je l’adore, et nous nous comprenons si peu dès qu’il ne s’agit plus de notre commune affection!... Quand je suis près d’elle, il y a des minutes où cette certitude de notre profonde séparation morale m’est si douloureuse que je voudrais pouvoir me refaire mon âme d’enfant pour ne plus rien désirer ni connaître d’autre que sa tendresse, comme autrefois!...
--Oui, je comprends, fit-elle très douce, frappée de son accent sourdement ému qui faisait tout voilé le timbre d’ordinaire un peu mordant de sa voix.
Et il sentit qu’elle disait vrai, qu’elle pénétrait l’amertume de n’être pas en communion absolue d’âme et de pensée avec un être très cher... Comme avait été forte en lui l’intuition que ses paroles tomberaient dans un vrai cœur de femme, délicat et tendre, pour qu’il effleurât ainsi, tout à coup, un sujet sur lequel sa bouche demeurait toujours close... Était-ce donc aussi la complicité discrète de cette heure du crépuscule qui rapproche les âmes, leur voilant le monde des êtres et des choses?...
Le ciel, insensiblement, s’enveloppait d’ombre; la mer devenait d’un gris obscur, striée par l’éclair argenté des vagues.
Ils firent quelques pas en silence, songeurs tous deux, devant la résurrection mélancolique des jours enfuis qui leur avaient été chers... Mais Dorient reprit soudain:
--Comme je vous ai odieusement occupé de moi, du _moi_ haïssable! Vous qui êtes sévère, dites-vous, pour la faiblesse masculine, comment allez-vous juger mes regrets de ce qui ne peut plus être? Quand on vous parlera désormais de sceptiques de mon espèce, méfiez-vous de la qualité de leur scepticisme, il y reste toujours un vieux levain de sentimentalité! Ou, si vous aimez mieux, un vague parfum de leurs jeunes tendresses.
--Heureusement! L’homme ne vit pas seulement de scepticisme...
--Il vit aussi de sympathie... Et voulez-vous me permettre de vous dire, comme une simple vérité, que la vôtre, ce soir, m’a été infiniment bienfaisante?
--Tant mieux! fit-elle avec cette douceur grave qu’elle avait parfois... Est-ce que vous allez bientôt rejoindre madame votre mère?
--La semaine prochaine. Dans ses dernières lettres, elle réclame ma présence, et je ne veux pas qu’elle m’attende plus longtemps...
--Oui, vous avez raison...
Elle dit cela d’une voix plus lente. Un léger tressaillement l’avait remuée toute... Elle avait tout à coup l’impression qu’elle se sentirait complètement seule à Jersey quand il serait parti...
Il continuait:
--Dans huit jours, sans doute, je serai à Avranches et...
--A Avranches?...
Dans sa surprise, elle cessa soudain de marcher. Avranches! la vieille petite ville où son père avait passé sa jeunesse d’enfant, où il avait tant souhaité la conduire!...
Dorient la regardait, interrogateur. Mais il ne la questionnait pourtant pas. Alors, elle reprit, dominant les battements pressés de son cœur:
--Ne vous étonnez pas de mon exclamation! Ce nom d’Avranches est tellement plein de choses pour moi! Mon père est né dans votre ville, il y a été élevé... Aussi, en quittant Jersey, je dois y aller pour quelques heures, afin de connaître la maison où il a vécu...
--Le famille de monsieur votre père a, en effet, bien longtemps habité Avranches...
--Vous l’avez connue?
--Oui, comme l’on se connaît dans les petites villes de province... Depuis que je vous ai entendu nommer, je me suis plusieurs fois demandé si vous n’aviez pas quelque parenté avec les Dustal d’Avranches.
Elle devina que, par délicatesse, il n’avait pas même interrogé Mme Gosseline, ne voulant rien savoir d’elle que ce qu’elle lui dirait. Et sa réserve un peu hautaine fut brisée tout à coup; avec une franchise grave et fière, elle expliqua:
--Oui, je suis de leur famille, mais je ne sais rien d’eux car ils ont rompu tous rapports avec mon père du jour où il a épousé ma mère qui était une artiste... Elle chantait dans les concerts... C’est cette qualité d’artiste que ne lui ont pardonnée ni mon grand-père Dustal ni son fils aîné non plus, qui nous a toujours considérés comme des étrangers. Par hasard, il y a cinq ans, mon père a appris que son frère était mort...
--C’est de M. Paul Dustal, le magistrat, n’est-ce pas, que vous voulez parler?
--Oui, fit-elle, inclinant la tête. Et si je suis en France, c’est beaucoup parce que mon père avait désiré que j’essayasse un rapprochement avec ma tante et ses enfants... si elle en a! Il lui avait écrit quelques mois avant... avant de me quitter... Mais elle n’a pas répondu...
--C’est que la lettre ne lui sera pas parvenue, car elle n’est pas femme à laisser sans réponse un pareil appel!
Dorient avait parlé avec une telle conviction que Michelle tressaillit, et une question frémissante lui jaillit du cœur:
--Comment pouvez-vous en être si sûr? Vous la connaissez donc beaucoup?...
--Elle veut bien me faire l’honneur de me considérer comme un ami, et c’est un titre dont je suis profondément fier; elle a l’intelligence la plus large et le cœur le plus chaud que vous puissiez souhaiter rencontrer! Ce m’est une vraie joie de penser que c’est vers elle que vous allez, parce que, quand vous l’aurez vue, vous ne vous sentirez plus isolée, sans famille!
Quel accent de sympathie profonde il y avait pour elle dans ces dernières paroles!
--Merci de me donner de l’espoir... C’est si bon! dit-elle, émue de cette sollicitude qui venait tout à coup illuminer son isolement. Parlez-moi encore de cette tante inconnue... Est-elle... jeune?
--Jeune? Comme une femme peut l’être sous des cheveux blancs, avec une éblouissante fraîcheur de peau, des lèvres et des yeux si spirituellement bons qu’ils ne vieilliront jamais... Mme Dustal n’a pas d’âge, elle n’a pas d’enfants...
--Si elle vous a conquis ainsi, ce doit être une charmeuse... Où la voyez-vous?... Est-ce qu’elle habite Avranches?
--Oh! non! Elle est parisienne d’âme et de fait, et son salon est parmi les plus recherchés et les mieux fréquentés du Paris intelligent, car on y cause et l’on y fait de la musique comme dans peu de maisons aujourd’hui...
--Ah! fit-elle pensivement...
Elle se tut un peu. Puis elle reprit, mélancolique:
--C’est bien séduisant, tout ce que vous me dites là... Si séduisant que cela me paraît comme une charmante vision de rêve qui se dissipera quand je me réveillerai en entrant chez ma belle tante... Dès mon arrivée à Paris, j’aurais peut-être dû essayer de me rapprocher d’elle... Mais j’ai été lâche... j’ai attendu... Il m’était si pénible de venir en solliciteuse demander, non pas même l’affection, mais seulement quelques miettes de sympathie à ceux qui nous ont rejetés de leur famille... En octobre, lorsque je serai de retour à Paris, je demanderai à Mme Dustal de me recevoir...
--Et si avant cette date j’ai, comme je l’espère, le plaisir de la voir, dois-je lui dire, ou non, que j’ai eu l’honneur de vous rencontrer ici?... Je vous en prie, si je puis vous servir en quelque chose, disposez de moi absolument comme d’un ami, puisque vous voulez bien croire que c’est ainsi que je vous suis dévoué...
--Oui, je le crois..., ce soir, comme jamais encore, je ne l’avais cru... Et cela me fait beaucoup de bien!
Il éprouva une impression de joie étrange à entendre la jeune voix grave dire ces mots si simplement... Mais elle ne le soupçonna pas, car elle continuait:
--Si vraiment il vous semblait, en causant avec Mme Dustal, plus sage de lui parler de moi pour que je n’arrive pas chez elle comme... comme une façon d’aventurière, faites-le! Je m’en rapporte tout à fait à vous... J’ai la confiance...
Et elle changea de ton, un éclair de gaîté dans les yeux:
--... Que vos soins ne m’amèneront pas à m’écrier: «Seigneur, gardez-moi de mes amis, je me charge de mes ennemis!»
--Je tâcherai d’être à la hauteur de ma mission! fit-il du même accent de badinage voulu dont elle avait fini sa phrase.
Mais elle devina dans sa réponse le sérieux d’une promesse et elle eut un sourire qui le remerciait.
Silencieusement, ils revenaient vers la ville, presque entière noyée d’ombre maintenant. Elle songeait, et lui, Dorient, trouvait une douceur encore inéprouvée à la voir marcher ainsi confiante près de lui, à la sentir moins lointaine, lui ayant abandonné quelque chose de sa vie dont elle gardait jalousement l’intimité...
Le crépuscule avait bleui tous les lointains et les silhouettes des derniers promeneurs s’élevaient toutes noires sur l’or assombri du sable. Georges et les _boys_, fuyant la montée incessante du flot, avaient des allures drôles d’ombres chinoises...
--Alors, vraiment, vous pensez que je puis aller à Mme Dustal lui demander un peu de sympathie, sans craindre un accueil... décourageant?...
Elle l’interrogeait du regard profond de ses yeux de lumière où tremblait une anxiété.
--Je pense, je suis certain, qu’elle vous donnera beaucoup plus que de la sympathie et vous accueillera comme peuvent le souhaiter ceux qui vous aiment le plus...
Oh! cette certitude imprévue qu’il lui apportait, fortifiante comme un viatique!... Spontanément, elle lui tendit les deux mains:
--Vous êtes donc toujours destiné à me faire du bien?
--Si peu... hélas!
Il s’arrêta. Obscurément en lui, palpitait un désir de dire des paroles infiniment douces à cette enfant dont la jeunesse avait, sur lui, une telle puissance d’envoûtement que, pour lui échapper, il hâtait son départ de Jersey, car il voulait demeurer libre du joug d’amour... Et il savait combien fragile est un cœur d’homme... En cette minute, le Paris tentateur lui semblait si loin, si indifférent, comme la vie qu’il lui créait, dont les liens--qui l’enserraient d’ordinaire si étroitement--lui paraissaient tout à coup lâches à ne les plus sentir... La sagesse divine, n’était-ce pas d’enfermer sa vie dans le regard, le sourire, l’âme d’une aimée!...
Il eut peur de lui-même et raidit sa volonté. Mais, s’inclinant très bas sur la petite main qui s’était tendue vers lui, il la baisa..., puis la laissa retomber.
Elle n’avait eu aucun geste pour l’arrêter. Seulement, elle appela, alors:
--Georges! Il est tard, il faut rentrer...