LE VISAGE PATIENT ET LABORIEUX DE L'ARMÉNIE EN DEUIL

Les heures de crise ne sont-elles pas la pierre de touche des caractères? C'est à travers la plus terrible des catastrophes que m'est apparue l'âme brave, patiente et laborieuse de l'Arménie.

Quel contraste au sortir de la rose Tiflis, parée de ses fleurs, de ses fruits éclatants, Tiflis la fière, la caracolante!

Il n'y avait pas quinze heures qu'un tremblement de terre avait presque entièrement détruit Léninakan, l'ancienne Alexandropol, cité prospère de 55.000 habitants, lorsque, à l'aube, je pus y parvenir. Déjà, l'ordre y était rétabli. Les maisons avaient été évacuées. De gigantesques campements en plein air s'étaient organisés sur les collines environnantes; les habitants y avaient transporté leurs humbles ustensiles de ménage, leurs animaux; partout se dressaient des tentes improvisées avec les tapis magnifiques, tissés dans la région, et la ville morte était entourée d'une somptueuse ceinture mouvante et bariolée.

Une foule aux visages anxieux mais calmes attendait, en essaims muets, autour de la maison du gouvernement, restée debout, où deux ministres et leurs collaborateurs, venus d'Erivan, des hommes modestes aux vêtements élimés, donnaient méthodiquement des instructions. La poste et le télégraphe fonctionnaient déjà sous une tente. Des soldats faisaient la police, gardaient les troupeaux assemblés sur la plaine. Des autos-ambulances avec docteurs et infirmières, des camions pleins de pompiers munis de pelles, de pics et de cordes s'élançaient vers les villages effondrés. Sur les places et dans les parcs, des cantines préparaient les repas; les pains réquisitionnés à la capitale s'alignaient sur des planches.

Les tentes d'un hôpital, où quatre cents blessés recevaient des soins, couronnaient le faîte d'une colline; une salle d'opération y fonctionnait nuit et jour; trois enfants étaient nés là, pendant la nuit, sous les étoiles.

Sur une autre colline, leurs matelas à même le sol fauve, sagement étendus sous des couvertures, dormaient encore les six mille enfants des orphelinats américains. Quelques-uns se soulevaient en souriant, jetant des bonjours de leurs voix de cristal, tandis que la clarté de l'aube faisait briller leurs grands yeux pathétiques. Mais ils ne bougeaient pas, car, eux aussi, possèdent l'esprit de discipline de leur race. Et leur vie si courte fut affreusement riche en expérience et en souffrances.

* * *

Le capitaine Yarrow et M. Beach, l'ancien et le nouveau directeurs, à Léninakan, de ce Comité américain du secours en proche-Orient qui, depuis 1916, y a poursuivi et y poursuit encore une œuvre admirable et trop peu connue, me content les tragédies successives qui, en quelques années, s'abattirent sur ce malheureux peuple.

Trois cent mille Arméniens, chassés de Turquie, se réfugiaient dans cette région, à la fin de 1915. Ils ne possédaient rien que leurs bras. Il fallut leur trouver du pain, du travail. A peine avaient-ils commencé à bâtir des maisons, à défricher des champs qu'en 1918, l'armée turque qui poussa jusqu'à Bakou s'emparait de presque toute l'Arménie. Elle se retira bien à l'armistice, mais en détruisant, en ravageant tout sur son passage, emportant blé, bestiaux, vêtements, laissant derrière elle le désespoir, la famine, le typhus. Les rues de la ville étaient pleines de morts et de mourants. Deux cents enfants par jour expiraient, faute de lait et de soins. L'Amérique envoya alors douze millions de dollars de farine; elle envoya cent cinquante délégués qui luttèrent de toutes leurs forces, de tout leur dévouement. De nouveau, on réunit les orphelins, on construisit des abris, des villages s'ébauchèrent.

Mais, hélas! de nouveau aussi, en 1920, retour des Turcs dans la pauvre Arménie, que le départ des alliés avait laissée sans défense. Non pas que les Arméniens soient des agneaux bêlants qui tendent leur gorge au couteau. Ce sont, au contraire, d'excellents soldats. Et ils savent fort bien rendre les coups.

--Il faut avouer qu'à l'occasion, nous aussi avons massacré les Turcs, me disait l'un d'eux avec une certaine fierté. Deux yeux pour un œil et pour une dent toute la mâchoire! Mais il faut pouvoir...

Epuisés, sans armes, sans argent, que pouvaient-ils? Lorsque, à bout de forces et de souffle, ils firent appel aux Soviets, lorsque l'armée rouge, accueillie en libératrice, pénétra dans le pays, elle ne trouva plus qu'un désert. Cette fois encore les Turcs, en se retirant, avaient tout détruit, tout emporté, jusqu'aux portes, aux fenêtres, aux volets; ils avaient en outre emmené environ 20 à 25.000 Arméniens, hommes et femmes, qu'ils égorgèrent dans les défilés des montagnes, et dont les torrents roulent encore les os.

--Quel moment! dit le capitaine Yarrow. Nous perdions alors jusqu'à trois cents enfants par jour. Pourtant il ne nous resta pas moins de trente mille orphelins.

Et, petit à petit, avec la collaboration du nouveau gouvernement arménien, ce fut la construction et l'organisation des orphelinats américains, écoles primaires, écoles techniques où les enfants apprenaient des métiers--menuisiers, cordonniers, maçons, charrons, couturières,--écoles d'agriculture et d'élevage, écoles d'infirmières qui servent maintenant dans les hôpitaux arméniens ou comme déléguées d'hygiène dans les villages. On donna aux habitants des semences, des outils, quelques animaux. Ils se remirent aussitôt au travail.

--Et avec quelle énergie tenace, quel _grit_! dit encore le capitaine Yarrow. Songez qu'en cinq ans, nous avons pu replacer chez des parents souvent éloignés, mais qui les recevaient à bras ouverts, 24.000 de nos enfants. Ces pauvres gens respiraient enfin, s'épanouissaient. Il a fallu cette catastrophe pour ramener le deuil et les ruines.

* * *

Mais, même à travers ce deuil et ces ruines, apparaissent les efforts anciens, se devinent les efforts futurs.

Semés à travers l'immense plaine s'étendant, fauve et désolée, jusqu'à la rivière Araxe, qui marque la frontière turque, les trente-sept villages, dont douze ont été broyés par le tremblement de terre comme par une main géante, avaient poussé en quelques années avec le plus bel élan. Les maisons de pierre, bien primitives encore, il est vrai, s'y multipliaient; beaucoup de ces bourgades avaient des églises neuves et la plupart de belles écoles dont quelques-unes ont résisté au choc.

Quant à ces pauvres êtres, couleur de terre, sous des mosaïques de haillons, ils avaient su défricher cette terre aride, amasser ces troupeaux, leur principale richesse.

Il y a cinq ans, chaque village reçut des Soviets de cinq à dix têtes de bétail. Avant le tremblement de terre, vingt-sept de ces villages en comptaient trente mille.

Lorsque, après trois jours, je partis de Léninakan pour Erivan, des tertres de terre fraîche indiquaient sur la colline la place où reposaient les morts aux membres disloqués. Mais les survivants avaient déjà repris courage et confiance. Sous la neige cinglante, aidés par des soldats et des équipes d'orphelins, avec des gestes patients, ils fouillaient les décombres, exhumaient et triaient les matériaux utilisables, et sous la direction d'ingénieurs de l'État, élevaient des abris, montaient des baraquements. De vieilles femmes faisaient cuire des galettes de blé dans les primitifs fours d'argile, enfoncés à même la terre; les jeunes avaient repris leurs quenouilles, et leurs rouets, berçant des genoux leurs petits enfants qui toussaient.

La ville elle-même avait perdu son aspect de ruine séculaire. Les étais de bois s'étendaient entre les murs écroulés, des éventaires s'improvisaient, quartiers de viande pendus à des ficelles et à des clous, fruits et légumes luisant comme des joyaux au milieu des éboulis. On recommençait à vendre et à acheter, ce qui est la raison de vivre de ce peuple de commerçants. Tous s'apprêtaient à lutter contre le dur hiver et la fortune adverse, à lutter une fois de plus...