A TRAVERS LE CAUCASE
Nous voici sur cette route militaire de Tiflis à Vladicaucase qui, sur deux cent cinquante kilomètres, fend en deux la chaîne du Caucase, comme avec un glaive d'or.
--Depuis la plus haute antiquité, une des routes de la civilisation, m'avait-on dit avec orgueil, et peut-être la plus belle route du monde.
J'ai pour compagnes, dans l'auto présidentielle, une jeune Russe au blond type chiffonné, qui, secrétaire du _Narcomindiel_, a fait ses études à la Sorbonne et roucoule gentiment: «J'étais donc un peu amoureuse de mes professeurs...», et une non moins jeune Géorgienne, au nez impérieux d'aiglonne, aux yeux très doux de gazelle. Il y a aussi deux chauffeurs qui, pour cette route dangereuse, se relaieront toutes les heures: l'un, type hardi de Géorgien, l'autre, face d'Asiatique, sculptée dans du buis.
D'abord, la souriante vallée de la Koura. Nous croisons des chars à buffles aux primitifs attelages de bois et de cordes, portant d'immenses jarres d'argile, de forme grecque, pleines de vin ou d'huile, ou bien, de vastes corbeilles d'osier, d'où sortent de pénétrantes odeurs de pommes mûres. D'autres buffles se baignent et l'on voit luire, au-dessus de l'eau couleur d'opale, leur croupe noire et leur museau dressé, sous les cornes en double croissant de lune. Des âniers lèvent leurs bâtons en criant; des cavaliers s'en vont chantant, sous leurs grands manteaux de feutre brun sans manches, le _bourka_, rigide comme une guérite. Des troupeaux de centaines de dindons, serrés, effarés par l'auto, forment çà et là de larges fleurs noires dont les têtes rapprochées sont le cœur rose.
Des villages aux maisons à piliers de bois et à terrasses fleuries semblent suspendus aux pentes. Sur les pics, des tours à signaux, de vieux monastères fortifiés.
Puis, une falaise escarpée qu'escalade soudain la route en zigzags très courts, à tournants brusques; à droite, le roc abrupt; à gauche, l'abîme qui se creuse, la vallée de l'Aragua, où les hameaux ont l'air de joujoux, les troupeaux, de grains de café ou de riz.
* * *
A Passanaour, frais village alpestre au bord d'un torrent, tapi entre des parois chaudement revêtues d'une fauve toison de chênes, nous nous arrêtons dans une auberge, à la véranda de bois que des vignes vierges ourlent de festons vermeils. Elle est toute pareille à une auberge des Pyrénées ou de Savoie. A la porte, deux chiens bourrus sont enchaînés. Des chiens? Non, des oursons! De délicieux ours en peluche qu'on a trouvés dans la montagne. Debout sur leurs jambes courtes, avec d'impayables petites mines et des grognements, ils quêtent du pain ou des noix, une main tendue, une autre plaquée sur le cœur.
Délicieux repas de bortsch, de truites et de gibier que nous partageons, naturellement, avec les chauffeurs et deux ou trois paysans, démocratiquement recueillis au passage par notre auto. Toasts chaleureux, improvisés avec une faconde et une galanterie toutes géorgiennes. Toasts, hélas! à l'eau de Narzan. Depuis certains accidents d'auto dus à des libations excessives de ce merveilleux vin de Kakhétie, les autorités ont formellement interdit sur ce parcours la vente des boissons fermentées. Et l'on ne se grise plus que d'éloquence.
On repart. Sur un impertinent petit pic, voici des ruines: c'est un des châteaux de la reine Thamara, l'héroïne nationale qui lutta victorieusement contre la Perse et dont le règne, au XIIe siècle, marqua l'apogée de la splendeur géorgienne. Elle aimait la guerre, la gloire, l'amour. C'est à elle et à sainte Nina, qui apporta ici le christianisme et fit une croix de deux ceps de vigne, noués avec ses cheveux, que les femmes doivent la faveur dont elles ont toujours joui dans le pays.
On me conte aussi des histoires sur les tribus qui vivent là-haut, dans les replis secrets de la montagne, comme elles vivaient au moyen âge, se nourrissant de lait et de fromage, filant, pour se vêtir, la laine de leurs troupeaux.
M'indiquant un sentier qui court comme une veine sur le sombre flanc d'un mont:
--Ceux qui habitent par là, me dit le chauffeur géorgien, ne sont souvent jamais descendus dans la plaine. Ils ne peuvent souffrir le contact de l'eau, mais ils se frottent le corps avec du beurre. Quand une de leurs femmes est près d'accoucher, elle doit quitter le village et s'en aller toute seule dans la forêt. Si elle ne revient pas ou si elle revient sans l'enfant, sans doute est-ce, pensent-ils, parce qu'elle avait fauté ou qu'on lui avait jeté un sort. Et tout est bien...
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Soudain apparaît, dominant un petit village gris, le géant Kasbek dont la tête neigeuse est toute rose de soleil couchant, et qui porte, serrée sur sa poitrine, un immense couvent aux tours coniques. Arrêt pour boire, à la fontaine même, une eau minérale qui sort toute chaude, avec une étrange saveur piquante de fer et de soufre. Une auberge est là, très primitive; mais dans la grande pièce, sur les murs blanchis à la chaux, sur les bancs de pierre et les lits sont étendus d'admirables tapis aux tons chauds, dans toutes les teintes du rouge automnal et du mordoré. On les appelle, je crois, des _téké_. Et en voici d'autres, aux couleurs vives et tendres qui chatoient comme des pierres précieuses.
Une pièce voisine est pleine de meubles modernes, riches mais sans beauté. Tapis et meubles appartenaient, paraît-il, à des habitants des villes qui, au temps de la famine, les troquèrent contre des sacs de farine ou des quartiers de viande...
Avec la nuit qui tombe, descente au-dessus de gouffres dont le fond lointain, à travers des écharpes de brume, apparaît comme le vide même, défilés rocheux, murailles penchantes et menaçantes, cirques aux flancs éboulés et s'ouvrant tout à coup, cette large vallée où le Térek luit comme une frétillante petite couleuvre.
Çà et là, sur le chemin, des chariots dételés, des feux jetant de sinistres lueurs sur des faces crasseuses, coiffées de bonnets hirsutes, aux yeux sauvages, aux bouches ouvertes qui lancent des cris gutturaux; sur des femmes bariolées dont brillent les étranges coiffures de sequins et retentit la voix barbare. Une silhouette farouche bondit et jette un long bâton en travers de nos roues.
Nous avions quitté Tiflis par un temps d'or, c'est sous la grêle et la neige que nous entrons dans Vladicaucase, petite cité russe militaire et ordonnée, tout assoupie par le froid dans son cadre de cimes blanches...
* * *
Au retour, mes amis américains me demandent d'un ton singulier:
--Alors, tout s'est bien passé?
Deux mois plus tôt, ils tentaient la même expédition. A l'un des plus périlleux tournants, une dizaine de bandits armés surgissaient et les dépouillaient fort galamment.
--Et moi qui avais cinq cents dollars! soupire un des _businessmen_.
Mais que dire de l'aventure survenue cet été à quelques touristes allemands et russes qui, malgré tous les avertissements, s'obstinèrent à vouloir faire du camping dans les hauteurs? Ils partirent avec mulets, provisions et guides. Quinze jours plus tard, un délégué du gouvernement en tournée les rencontrait par hasard. On leur avait tout enlevé, même leurs vêtements. Les hommes étaient pareils au candide Vendredi. Aux femmes, on avait laissé, par pudeur, leur dernier voile et, par galanterie, leurs souliers. Ils erraient lamentablement et s'ils n'avaient trouvé des fraises, quelques baies et quelques racines, ils seraient morts de faim...
--Rien à faire avec ces Kurdes de la montagne, me dit-on. Quand cela leur chante, ils arrêtent même les trains. L'autre jour, sur la ligne Tiflis-Batoum, ils ont enlevé les rails sur une longueur de cent mètres. Et tous les voyageurs ont été détroussés. Un fléau! Savent-ils seulement qu'on a passé du tsarisme au bolchevisme? Pour eux, aujourd'hui, comme il y a cent ans, c'est toujours le brigandage...
De même que, malgré le régime soviétique, la Géorgie reste toujours la Géorgie.