ERIVAN, CAPITALE HEUREUSE
En auto, de Leninakan à Erivan, j'ai parcouru deux cent soixante kilomètres à travers les hauts plateaux de l'Arménie, seule avec le chauffeur Corcot. Ils se suivent sans se ressembler, les chauffeurs: le Géorgien, poète, ne songeait qu'aux légendes. Celui-ci, visage précis aux perçantes prunelles de jeune épervier, Arménien jusque dans l'ordinaire tragédie de sa race--toute sa famille a été massacrée par les Turcs--est avant tout un homme d'affaires.
A la sortie de la ville, dédaigneux des tristes cortèges de charrettes chargées de meubles, de pauvres ustensiles, de vieux et d'enfants effarés, fuyant le tremblement de terre et les ruines, d'un geste bref, il désigne une grande usine textile toute neuve.
--Pas étonnant qu'elle ait résisté, fait-il en anglais, une si bonne construction!
Sur les hauts plateaux, entourés d'un cirque aux pentes rousses et lisses, où les nuages traînent leurs ombres bleues, tandis que j'espère la terrible histoire des égorgements dans ces replis noirs où les torrents furent séchés sous des milliers de morts, il n'a d'yeux que pour les canaux d'irrigation qui, de leurs lames d'acier, découpent le sol raboteux en tranches égales.
--On en a déjà creusé quinze à vingt mille kilomètres en quatre ans, prononce-t-il avec orgueil.
Croisons-nous des chars à buffles, arrondis comme des berceaux et peints en rose tendre, il me parle des autos qui se multiplient; des américaines, commodes sur ces mauvais chemins, mais surtout des italiennes parce que l'Italie consent de longs crédits. A Diligeon, gracieuse petite ville alpestre ou pyrénéenne, il vante les sanatoria installés à la moderne par le gouvernement soviétique, avec chauffage central et galeries de cure. Devant l'immense, le surprenant lac Servan, magnifiquement désert dans l'imposant décor de ses montagnes aux sombres lignes, il célèbre les délicieux poissons qui pourraient être d'une bonne vente, il annonce les poissonneries du prochain avenir, les rapides services de camions. Et quand au détour d'un col, je pousse un cri de stupeur en voyant tout à coup surgir, éblouissant et gigantesque, ce légendaire Ararat dont le pic immaculé accueillit, dit-on, Noé et son arche, quand, à sa base, où elle est fixée comme un clou d'or, je m'extasie devant la blonde et ronde Erivan, couronnée d'un diadème de palmiers embrasés par le couchant, c'est avec un égal enthousiasme qu'il s'écrie:
--Oh! de près, c'est bien autre chose: un véritable chantier, vous verrez!
* * *
Je vois, hélas! Rues défoncées, cloaques de boue, bâtiments en construction où, parmi les échafaudages, s'affairent des centaines de maçons, à moins que des escouades de peintres ne soient suspendues en festons devant les façades; tas de pierres et de briques, camions transportant poutres et moellons, cris, jurons, rires, c'est partout le chaos, mais un chaos méthodique et voulu, une activité fiévreuse et joyeuse. A peine reste-t-il quelques vieilles rues ombragées, aux eaux courantes, aux fraîches maisons persanes, aux boutiques parées de melons suspendus, comme des cabochons d'émeraude, dans des montures d'osier, enguirlandées de raisins aux grains de cornaline--rues qui sont le dernier asile contre ce flot tumultueux d'énergie créatrice.
Même impression d'ardeur dans la maison du gouvernement. Plusieurs des ministres sont à Leninakan, luttant contre le fléau, le président du conseil est parti pour la session du comité central à Moscou. Débordé de travail, M. Mvradian, ministre de l'Instruction publique, qui le remplace, trouve pourtant le moyen de me recevoir aussitôt, dans son bureau, modeste et pratique comme celui d'un chef d'industrie.
Veston boutonné en dolman, profil busqué, lorgnon aigu, c'est aussi en chef d'industrie qu'il parle. A mes condoléances sur la catastrophe:
--Elle a tout au moins un mérite, répond-il de sa voix brève et métallique, celui de prouver la solidarité nouvelle des trois républiques, naguère constamment hostiles. Bakou nous a déjà envoyé plusieurs centaines de mille roubles; Tiflis ses soldats, ses pompiers, sa Croix-Rouge, ses docteurs. Signe des temps.
Puis, après un silence:
--Ce que nous avons fait depuis 1921? reprend-il. D'abord la paix avec nos voisins, avec les Turcs surtout, ce qui était l'essentiel. Puis leur rapatriement: ils pullulaient ici il y a cinq ans; la plupart sont maintenant repartis chez eux ou en Azerbeidjan. En même temps, le plus pressé était de donner aux paysans le moyen de vivre: instruments de travail, semences, animaux. Seuls, dans l'état de ruine où nous étions, impossible d'y parvenir. Mais Moscou nous a alors envoyé, avec des fournitures diverses, 1.500.000 roubles qui nous ont permis de reprendre pied, et, plus tard, une somme à peu près égale pour les travaux d'irrigation indispensables à nos campagnes. A partir de 1923, nous avons pu songer à l'industrie: usines textiles, manufactures de tapis, d'étoffes de laine, scieries, cimenteries, usines de superphosphates, donnant du travail chacune à cinq cents ou mille ouvriers, sont construites ou en construction. Nos rivières étant nombreuses, nous comptons user de l'énergie électrique. Une station de 7.000 kilowatts fonctionne déjà près d'Erivan; un certain nombre d'autres petites stations, 30.000 kilowatts en tout, semées à travers le pays, sont en voie d'achèvement...
--Et du côté agricole?
--Nous développons la culture du tabac, du coton, de nos raisins, qui sont, je crois, les meilleurs du monde, et sur les hauts plateaux, l'élevage des bestiaux, appelé au plus grand avenir. Nous groupons nos paysans en _artels_ coopératifs pour les instruments agricoles et la main-d'œuvre.
Et toujours plus vite:
--Santé publique? continue M. Mvradian, les épidémies sont enrayées, la malaria, cette plaie de notre pays est en train de disparaître. A part notre institut, nous avons quinze stations antimalariennes. Nos sanatoria antituberculeux, vous les avez vus? Ils sont gratuits. Et nous offrons aux travailleurs, gratuitement aussi, quinze jours de séjour dans nos maisons de repos. Quant à nos écoles primaires, leur nombre a triplé; nous avons créé tout un réseau d'écoles techniques, et notre université, fondée il y a cinq ans, nous donne en ce moment sa première moisson. Ajoutez que d'Europe, d'Amérique, de tous les pays nous arrivent de jeunes compatriotes de talent, professeurs, ingénieurs, docteurs qui abandonnent de belles situations pour venir travailler ici à des salaires infiniment moindres. Tous tiennent à apporter leur pierre à l'édifice de la patrie...
Une note d'émotion, semble-t-il, fêle un peu le métal de la voix. Mais M. Mvradian n'insiste pas:
--Quant à la cité, conclut-il, vous allez la voir. Un seul détail: en trois ans, sa population a doublé. De même pour la population des campagnes...
* * *
Dans une auto dont les ressorts grincent et les roues s'enlisent, nous faisons le tour de cette ville en pleine croissance. Le plan en est simple et clair.
Au centre, sur une grande place où régnera, comme de juste, la statue de Lénine, se dressent une dizaine de monuments neufs, d'une ordonnance classique mais sans faste inutile, destinés aux services publics. Une vingtaine d'autres, hôpitaux, grandes écoles, musées, théâtres d'État, Opéra, sont distribués çà et là. L'université, composée d'édifices spacieux pour les laboratoires, les logements des professeurs et des étudiants, s'étend dans un faubourg; dans les autres s'élèvent une foule d'habitations ouvrières de tous les types, grands bâtiments à terrasses, ou petits cottages bâtis soit par des organisations diverses, soit par le soviet de la cité, sur des fonds prêtés par les banques. Des particuliers peuvent aussi se construire des logis qui leur appartiendront pendant quarante ans. Quant à la Maison des paysans, vaste et charmante, c'est un véritable centre d'instruction agricole. Enfin la ville sera entourée d'une ceinture de jardins, de terrains de jeux et de sports qui iront doucement rejoindre les pentes boisées des collines. A la place même où abordait l'arche grandit une cité moderne...
--Oui, pour la première fois depuis des siècles, me disait ce soir même un Anglais qui habite Erivan, l'Arménie, gouvernée par des hommes de sa race et de son choix, peut se développer suivant sa nature et ses traditions. Elle possède à la fois la liberté et ce bien inestimable: la sécurité.
J'objecte:
--Comment, la liberté? Et Moscou? Et le communisme?
--Oh! Moscou est loin. Elle s'est bornée à donner les fonds, l'impulsion initiale, les directives. Quant au communisme, l'État a bien le monopole de la grande industrie, mais à part cela, comme partout, on vend, on achète; il y a des banques; on peut avoir des propriétés, les laisser à ses enfants... Il n'existe pas de grosses fortunes, c'est vrai, mais commerçants, employés, ouvriers, paysans vivent-ils autrement qu'ailleurs? En tout cas, république communiste ou simplement socialiste, l'Arménie est heureuse, elle a réalisé son rêve...