TIFLIS, BELLE CAPITALE DE LA RÉPUBLIQUE GÉORGIENNE

Tiflis, au doux nom de soie qu'on froisse, et dont je rêvais déjà lorsque, enfant, mon doigt suivait entre les deux mers bleues--la dansante Caspienne, la mer Noire qui fait un peu peur--cette blonde échine cabrée du grand Caucase,--Tiflis plus douce encore que son nom... Lorsque le train s'approche en la dominant, elle apparaît à la lumière du matin comme une perle rose dans le cercle d'or de ses montagnes.

Comment décrire son charme, et où réside-t-il? Est-ce dans ses larges avenues modernes, bordées de lauriers-roses, de palais aux blanches façades, d'églises russes, fleuries de coupoles en tulipes d'or ou d'azur? Dans sa vieille cathédrale, mi-byzantine, mi-romane, modèle parfait d'une des plus nobles architectures du monde? Ou bien dans ses rues géorgiennes, arrondies comme des berceaux, sur lesquelles des acacias inclinés font pleuvoir leurs dernières feuilles d'or et où claque si allègrement le trot des petits ânes gris? Maisons aux toits de briques, aux profondes terrasses, plantées de verts arbustes que soutiennent des colonnes de bois, aux salles fraîches, un peu obscures, où luit faiblement l'eau d'argent trouble d'un vieux miroir.

N'est-ce pas dans ces étroites ruelles tartares qui abritent la vie et les songes bariolés de l'Orient, avec son «bazar» aux belles broderies, aux vases de cuivre épanouis dans l'ombre bleue, avec les longs murs paisibles des antiques demeures musulmanes, au portail clouté, mi-clos sur le mystère? Dans ces marchés odorants dont les légumes et les fruits gonflés ont un si moelleux éclat? Ou encore, dans ces maisons de bois, se bousculant gaîment en haut des collines à pic, pour mieux admirer la capricieuse rivière Koura, qui rit et brille ici, gronde et bouillonne là, puis tout à coup alanguie, s'allonge sur un îlot de sable fin?

Oui, il y a de tout cela dans le sortilège de son charme: Tiflis, changeante, diverse, mais à laquelle son ciel d'un azur presque argenté, son air vif et transparent, son soleil qui caresse et dore sans jamais brûler, prêtent l'unité, la divine harmonie des pays classiques.

Et que dire de sa foule, si variée, si amusante? Persans en toque d'astrakan, Russes blonds du Nord en blouse et en casquette, Arméniens au profil caprin, montagnards du Daghestan avec leurs énormes bonnets aux laines pendantes qui leur font des têtes de Gorgones, Géorgiens surtout: larges d'épaules, cambrés dans le long caftan cintré tombant sur les bottes, tout bardés et chamarrés de cartouches ciselées, de poignards damasquinés, de yatagans courbes, avec leurs nez d'aigle, glorieux et agressifs, leurs grands yeux hardis, leurs triomphales moustaches, ils seraient vraiment d'une beauté révoltante si les Géorgiennes n'étaient plus belles encore. Les poètes du monde entier les célébrèrent. Lamartine les admira. En les voyant, tous les termes consacrés fleurissent implacablement sur les lèvres: front d'albâtre, étroit et pur, aux fins sourcils déliés, prunelles de diamant noir, petites bouches charnues à l'arc dédaigneux, taille à la sveltesse pleine et souple, elles se ressemblent étonnamment et, qu'elles portent encore l'étroit diadème d'où flotte sur les épaules, comme le nuage des divinités, un léger voile de tulle blanc, ou qu'elles arborent avec élégance une toilette à l'avant-dernière mode de Paris, ce sont, suivant les âges, des Junons, des Vénus, des Dianes, mais, toujours et partout, des déesses.

Race généreuse et fière, faite pour la guerre, l'amour, les festins et la joie, l'une des plus pures, des plus anciennes races du monde.

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Car le petit royaume de Géorgie, scellé comme un joyau au point vital où se rencontrent l'Europe et l'Asie, et qui portait, dans l'antiquité, le nom de Colchide, terre merveilleuse où Jason et ses Argonautes poursuivirent la Toison d'Or, la Géorgie était chrétienne et civilisée au quatrième siècle, guerroyait aux croisades avec nos chevaliers, atteignait au douzième siècle le faîte de sa gloire et de sa culture qui rayonnait jusqu'aux confins de l'Occident.

Mais la prise de Constantinople par les Turcs, en 1453, la retranchait bientôt du monde chrétien et, bel îlot fertile battu par les vagues asiatiques, pendant près de cinq siècles, elle lutte inégalement, héroïquement contre les conquérants mongols, perses, turcs, qui tour à tour l'envahissent sans qu'elle se laisse jamais arracher le trésor de sa religion et de sa civilisation.

Pourtant, à bout de souffle, en 1783, par la voix de son avant-dernier tsar Hiraclès II, elle s'assure l'appui nécessaire de la Russie. Et c'est son esclavage qu'elle signe avec le traité. Réduite, quelques années plus tard, au rang de simple province du grand Empire, russifiée, opprimée, elle ne cesse, pendant cent vingt ans, de protester et d'attendre l'heure de l'indépendance.

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Elle espérait l'avoir atteinte. Un beau rêve. Après la révolution de novembre 1917, Géorgiens, Arméniens, Turcs de l'Azerbeidjan, réunis à Tiflis, avaient formé une Diète transcaucasienne, que refusa d'ailleurs de reconnaître le gouvernement de Kerensky. Mais caractères, politique, intérêts des trois peuples s'opposèrent aussitôt avec tant d'éclat qu'à peine formée cette Diète reconnut elle-même la nécessité de se dissoudre. La république de Géorgie, restée seule, par la voix de son Assemblée constituante, proclama donc solennellement son indépendance. Quelle allégresse dans tout le pays! Le peuple s'épanouissait, «aspirant de tous ses poumons avides la liberté rêvée», comme l'écrivait avec enthousiasme une patriote, la princesse Orbeliani. Et des banquets, des fêtes, des danses célébrèrent partout, dans villes et villages, cette délivrance miraculeuse de la patrie. Le gouvernement avait à sa tête des hommes connus, estimés, dont certains avaient siégé aux deux premières Doumas de 1906 et 1907: le président Jordania, un vieux lutteur; Tseretelli, fin lettré, militant héroïque, lui aussi, qui passa par les geôles russes et fut exilé en Sibérie; Tcheidzé, ancien président du Soviet de Petrograd, «un peu fruste et bourru», disait Albert Thomas, mais avec une intelligence aiguë; d'autres encore. Tous appartenaient à ce parti socialiste révolutionnaire--menchevik--qui se sépara du parti bolcheviste en novembre 1917.

Ils promulguèrent une Constitution démocratique et socialiste, firent voter une réforme agraire hardie qui procédait à un nouveau partage des terres, s'efforcèrent de réorganiser sur des bases nouvelles l'armée, les finances, la situation économique, de créer de nouveaux organismes. Ils signaient en 1920 un traité avec leurs voisins, et même avec les Soviets qui reconnurent alors l'indépendance de la Géorgie.

Sans doute, pour se protéger des Turcs qui, à la suite du traité de Brest-Litovsk, revendiquaient Batoum et les menaçaient, ils se placèrent jusqu'à l'armistice sous la protection et le patronage des troupes allemandes et de l'Allemagne elle-même qui y garda une réelle influence. Puis, plus tard, ils s'adressèrent à l'Angleterre à laquelle ils offrirent comme base navale le port de Batoum. Mais la nouvelle république était, pour des raisons diverses, en mauvais termes avec ses voisines, l'Azerbeidjan, et l'Arménie, qui l'une après l'autre, passèrent aux mains des bolcheviks. Et elle se heurtait à de multiples difficultés intérieures.

Quoi qu'il en soit, après la visite d'une mission Internationale, le 27 janvier 1921, la conférence interalliée de Paris reconnaissait l'indépendance _de jure_ de la république géorgienne qui, à la paix, s'était rapprochée de l'Entente; mais, lorsque le 25 février 1921 M. Tchenkeli, son ministre plénipotentiaire, remettait ses lettres de créance au Président de la République française, l'armée rouge avait depuis quatre jours déjà fait son entrée dans la capitale de la Géorgie. A l'heure qu'il est, les Soviets y règnent toujours.

Et chaque soir, tout en haut de la montagne dominant la ville, s'allument tout à coup des contours étincelants; l'étoile bolchéviste que Tiflis, la douce Tiflis, porte avec tant de grâce sur son beau front.