BAKOU, CAPITALE DU PÉTROLE EUROPÉEN
Quelques heures encore le train roule à travers l'immense désert fauve. Tout à coup, dans le ciel de clair azur, là-bas, à l'horizon, voici de lourds nuages couleur de soufre couronnant une forêt de grands sapins noirs qui, serrés en sombre et dure armée, descendent jusqu'à la mer huileuse où d'énormes éléphants baignent leur ventre gris. Autour de la baie, une autre armée de bateaux noirs, soufflant des fumées grasses, une autre forêt de mâts pressés. Au centre, étagée sur d'arides collines qu'escaladent avec énergie des maisons sèches aux toits plats, une ville. Une âcre odeur de garage se répand au loin, envahit nez et gorge, fait pleurer les yeux.
Qu'est-ce donc? La presqu'île d'Apchéron, me dit-on. Apchéron, Achéron... L'enfer, alors? Non, mais quelque chose de presque aussi considérable: ces sapins sont des _derricks_--les chevalements qui surmontent les puits d'extraction--ces éléphants, des tanks géants; cette flotte est composée de bateaux-réservoirs; cette ville, c'est Bakou, capitale de l'Azerbeidjan, capitale aussi du pétrole, et qui en produit à elle seule plus que l'Europe entière. Le pétrole, chef du mouvement, seigneur de la vitesse, pour lequel des peuples luttent par l'argent et par le fer; maître de la paix et de la guerre, roi des temps modernes...
Bakou, jadis une ville de milliardaires. Il y avait là des sociétés allemandes, anglaises, françaises, turques; il y avait la puissante compagnie Nobel et les raffineries Rothschild. Suivant l'ordinaire et sommaire procédé, toutes ont été «nationalisées». Il n'existe plus maintenant qu'un unique propriétaire: l'État soviétique. Qu'a-t-il fait de Bakou?
* * *
Au _Narcomindiel_ de la ville, on me dit:
--Le camarade Sérébrovsky, directeur de l'_Asnieft_, le trust local, vient d'être nommé directeur général des pétroles pour l'U. R. S. S. Avant de quitter Bakou, il fait demain, en train spécial, une dernière tournée. Il vous invite à l'accompagner.
A l'heure dite, un ingénieur vient me chercher. Nous partons en auto.
--Je suis un «sans-parti», me déclare-t-il tout de suite, et, avant la révolution, j'étais déjà attaché à l'une des sociétés. Un des mérites de Sérébrovsky est d'avoir su lutter contre vents et marées pour conserver les techniciens d'autrefois. Ce n'est pas son seul mérite...
Et il me parle de son chef avec enthousiasme. Il y a vingt ans, paraît-il, ce dernier était tout jeune ouvrier à Bakou. Comment? On ne sait trop, mais il parvint à faire ses études en Belgique, à voyager un peu partout en travaillant de ses mains. Avant la guerre, il était déjà ingénieur ici; il y revint après la révolution, s'éleva très vite, s'imposa.
--Un as, conclut mon guide, et si bon, si simple! N'importe où, il pourrait gagner des millions et il se contente de deux cent cinquante roubles par mois, le maximum des appointements pour les communistes, beaucoup moins que la plupart de ses subordonnés...
L'auto stoppe devant un trottoir. Un homme en veste de cuir écorchée et jaunie, aux souliers rapiécés, nous salue en effleurant des doigts la visière de sa vieille casquette, et saute à côté du chauffeur. Un camarade en chômage, sans doute.
Quelques minutes encore et nous voici devant le train spécial qui nous attend. Une quinzaine d'ingénieurs d'une sobre élégance sont là, au port d'armes, et se découvrent soudain, tous à la fois, d'un air déférent. Le chauffeur aux souliers rapiécés s'avance, souriant, la main tendue. Jeune--trente-huit ans au plus--un visage fin et fatigué d'intellectuel, des yeux très clairs et tristes, des mains d'ouvrier: c'est Sérébrovsky.
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Pendant trois heures, le train décrit un large circuit de cent vingt verstes--cent quarante kilomètres--à travers le plus formidable, le plus prodigieusement étrange des paysages: forêts dantesques de _derricks_ dont les pyramides de bois ajouré se déroulent à l'infini jusqu'à l'horizon où elles s'évanouissent sous des vapeurs cuivrées. Tantôt leurs sombres cohortes se mirent dans de singuliers étangs noirs, aux eaux lourdes et fuligineuses, moirées de pourpre et de rouille, paysage romantique ou martien; tantôt elles longent des rivières où l'eau se mêle au naphte, ou bien elles s'enfuient pour céder la place à des avenues de réservoirs pansus où le pétrole extrait des puits est emmagasiné, à de gigantesques usines d'où s'échappent de puissants vrombissements, à des petites villes.
Debout sur l'avant du train, M. Sérébrovsky me donne, en français, en anglais, de brèves indications: ici, de vieux puits abandonnés; là, tout un quartier neuf où des puits fonctionnent depuis plus ou moins longtemps; là encore, des kilomètres où l'on pratique des travaux de forage, d'autres travaux de sondages pour découvrir la nappe de pétrole.
--On a pu, me dit-il, réaliser de grands progrès dans ces travaux et dans l'outillage. Le nombre des pompes profondes, insignifiant avant la révolution, a depuis longtemps dépassé deux mille; des machines mobiles sont utilisées pour le nettoyage des puits; on a introduit un système de captage pour les sources jaillissantes, les _gushers_, ce qui a amené une sérieuse économie de naphte et empêche l'évaporation de ses parties légères. Enfin, des stations électriques nouvellement construites fournissent l'énergie à quatre-vingt-quinze pour cent des puits, proportion qui, non seulement n'a été atteinte nulle part, mais dépasse celle des gisements pétrolifères américains.
«Tout cela, conclut-il laconiquement, aurait été impossible à obtenir avec les propriétés privées. Voilà les avantages de la nationalisation...
Au passage, il me désigne des usines de tous genres dont beaucoup sont neuves, d'autres en construction: raffineries pour la kérosine, la benzine, les huiles de graissage, cimenteries, stations électriques et radio-électriques, constructions mécaniques, usines métallurgiques où l'on utilise tous les déchets métalliques, et où fonctionnent des fours Martin--un monde!
--Ici, nous ne laissons rien perdre, dit Sérébrovsky.
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De temps à autre, le train s'arrête. Nous parcourons hangars, chantiers, ateliers de réparations, dépôts de machines, admirons de jolis trains électriques tout neufs; partout le chef inspecte de son clair regard aigu, cause avec les ingénieurs, serre la main des ouvriers qui le regardent, s'adressent à lui sans timidité. Avec une compatissante affection aussi, car il a perdu sa jeune femme, il y a quelques jours. De là sa tristesse.
--Vous avez maigri, lui dit l'un d'eux.
--Que ferons-nous sans vous? ajoute un autre, les larmes aux yeux.
Et c'est de ces travailleurs qu'il me parle ensuite, soulignant ce qui a été fait, ce que l'on espère accomplir encore. Ils sont près de 50.000, 53 % de Russes, 35 % de Turcs; le salaire moyen est de 78 roubles, mais les ouvriers qualifiés gagnent bien davantage.
Nous traversons plusieurs des neuf villes semées à travers l'exploitation: Tcherni-Gorod, la Ville-Noire, Belu-Gorod, la Ville-Blanche, Binagadi, Balachani, d'autres encore; chacune a sa petite gare, pareille à un chalet suisse. Autour des vieilles et horribles maisonnettes d'autrefois, poussent d'élégants cottages aux formes variées, aux larges baies vitrées, aux jardinets attendrissants où, soignées avec amour, quelques fleurs s'efforcent de vivre dans cette âcre atmosphère. Des rues, des avenues s'ébauchent, ourlées d'embryons d'arbres. Là s'élèvent aussi des groupes d'écoles toutes neuves, des maisons communes avec leurs clubs, des crèches, des garderies. Au centre, un grand hôpital modèle. Autour, des terrains de sports.
M'indiquant un point de l'horizon où, à travers la fumée, transparaît la robe bleue de la mer:
--A dix kilomètres d'ici, fait encore Sérébrovsky, se trouve une plage, autrefois très à la mode. Les hôtels et les villas réservés alors aux millionnaires servent maintenant de maisons de convalescence à nos travailleurs, de maisons de repos pour leurs vacances, d'écoles pour les enfants délicats. Dans les montagnes, nous avons aussi des sanatoria pour tuberculeux...
Il se tait, mais un éclair d'émotion passe dans les yeux bleus si tristes. Et je me rappelle qu'on me disait de lui tout à l'heure:
--Pendant la famine, il s'est tué pour organiser le ravitaillement, chercher du lait pour les petits, du pain pour les vieux...
Le voyage est fini. Un groupe, près de notre auto, attend le grand chef. Mais le voici qui court: un sourire, un adieu de la main, il a sauté dans un tramway en marche: on l'aperçoit déjà, assis et causant avec des ouvriers.
--Il a dû penser qu'il n'y avait pas de place pour tous. Ça, c'est tout Sérébrovsky, fait en souriant un des ingénieurs.
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Un autre, quelques instants plus tard, dans les bureaux de l'_Asnieft_, me donnait les chiffres d'extraction:
--Nous avons, me dit-il, dépassé maintenant non seulement le niveau d'avant la révolution--les mines étaient alors en pleine désorganisation--mais le niveau d'avant-guerre: on a extrait en 1920-21 2.486.257 tonnes métriques; en 1924-25, 4 millions 746.743; on atteindra, cette année, environ sept millions de tonnes; et nous tenons, en outre, le record du forage: il était en 1924-25, de 117.000 mètres; il est déjà en ce moment à 195.000 mètres.
La situation économique, si inquiétante sur d'autres points et dans d'autres industries de l'Union, serait-elle favorable ici?
--Je n'ai aucune raison de chanter victoire, dit encore mon ingénieur; j'étais autrefois propriétaire de puits, je ne suis plus qu'un employé. Mais la vérité est la vérité: à Hemba, à Grosny, les deux autres stations pétrolifères, l'exploitation est, comme à Bakou, en plein succès...
Ce succès suffira-t-il à enrayer les graves difficultés économiques qui assaillent le régime soviétique?
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Bakou fut toujours un des centres les plus ardents de propagande et d'action révolutionnaire. Dès le début du siècle, on y complotait sous les _derricks_, à la lueur des lanternes sourdes. Staline et Krassine y militèrent. 1905 y vit des bombes jetées sur le gouverneur tsariste, une répression sauvage. En 1908 seulement, il y eut 1.340 pendaisons de socialistes. La révolution n'y continua pas moins à brûler sous la cendre.
Aussi, dès le début de 1918, les ouvriers se donnèrent-ils un gouvernement révolutionnaire (où dominait déjà l'élément communiste), présidé par le vieux et populaire leader Stephan Chaumian. Mais il y avait aussi un parti arménien, et surtout, sans compter les Russes blancs et mencheviks, un puissant parti nationaliste de Turcs orientaux qui rêvaient d'un retour à la mère patrie, à la Turquie musulmane. Profitant de l'avance des troupes germano-turques, ces trois partis s'unirent provisoirement pour arrêter les vingt et un commissaires du peuple. Transportés en Transcaspie, ceux-ci furent, à la suite de circonstances mystérieuses, conduits en pleine campagne et fusillés sans jugement, en présence, dit-on, d'agents du gouvernement transcaspien et d'agents anglais. Sanglant épisode d'une période sanglante.
Prise de Bakou par les Turcs, prise du pouvoir par les nationalistes musulmans et, naturellement, copieux massacre d'Arméniens, batailles meurtrières dans les rues. A l'armistice, Turcs et Allemands s'étant retirés, l'occupation anglaise s'efforça de maintenir le calme. Inutile de dire que ce royaume du pétrole intéressait prodigieusement l'Angleterre et qu'elle n'éprouvait nul désir de le quitter. Mais en avril 1920, un nouveau coup d'État communiste ouvrait les portes de la ville à l'armée rouge qui y entrait, d'ailleurs, sans coup férir. Deux mois plus tard, à Elisabethpol, où ils s'étaient retranchés, défaite finale des nationalistes turcs qui s'enfuient au Daghestan ou dans les montagnes escarpées du Caucase méridional. Depuis cette époque, le groupe ouvrier de Bakou joue dans les conseils suprêmes de Moscou un rôle important et d'ailleurs d'une sagesse pondérée, et la république socialiste et soviétique d'Azerbeidjan n'a plus d'histoire.
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Que pensent du nouveau régime les agriculteurs musulmans, ceux qui cultivent le blé, l'orge et le maïs dans le Nord, ceux du Sud où l'on récolte le coton sur 160.000 hectares, où poussent aussi le thé, le riz et cette nouvelle plante textile, la kenaf--pays fertile et sauvage où se promènent encore panthères et tigres?
Qui peut le savoir au juste?
Sans doute l'entente, plus solide qu'on ne pense, entre l'U.R.S.S. et la Turquie de Mustapha Kemal a-t-elle, pour le moment, coupé les ailes au rêve pantouranien de leurs chefs nationalistes.
En tout cas, les dirigeants soviétiques, anxieux de conserver cette fabuleuse richesse, leur seule industrie qui prospère, semblent avoir suivi à l'égard de la population turque une assez habile politique. Point de persécution religieuse contre les musulmans, majorité de Turcs dans les soviets de la République, sauf dans celui de Bakou où les ouvriers russes, plus nombreux d'ailleurs, ont une proportion de quarante-deux pour cent contre trente-cinq pour cent aux Turcs. Tous les commissaires du peuple, nommés par le Conseil central exécutif local, sont des Turcs. Turcs également le président de la République, Agamaly Ogly, et le président du Conseil, Mirza Divoud. Université turque, écoles turques, musée et collections d'art musulman.
Mais la ville--ce paradis tant convoité--dressée au-dessus du désert sur sa colline aride, dominée par une immense tour aveugle, farouchement massive, d'un rouge sinistre, et dont l'origine est aussi mystérieuse que sa légende, la ville et ses maisons d'ardoise aux toits plats, sans arbres, sans promenades, sans couleur, n'a certes rien de la grâce et du laisser-aller de l'Orient. Elle est puissante, coriace, laide et riche.
Les rues, dont beaucoup viennent d'être élargies, sont ordonnées, géométriques, ennuyeuses. On a installé l'électricité et le tout-à-l'égout. La jetée grise est d'une désolante propreté, la plage est couleur de suie, la mer sent la vieille lampe. Les jardins que l'on vient de créer tout le long du port et que l'on entretient à grands frais, l'eau étant ici plus précieuse que la vodka, ont un air artificiel et discipliné. S'ils brillent et embaument, c'est par ordre.
Par contre, les voitures qu'on appelle ici «phaétons» écraseraient de leur luxe les vieux drotschki moscovites: vernies, astiquées, doublées de velours rouge, elles sont traînées par de beaux chevaux caucasiens, aux harnais somptueux, conduites par de superbes animaux humains, profil impeccable, moustache agressive, prunelles de braise sous la toque d'astrakan. Les passants sont aussi mieux vêtus qu'à Moscou, les magasins plus cossus. Il y a même pléthore de bijouteries devant lesquelles rêvent de jolies alouettes turques.
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Car on en rencontre dans ce décor de cité manufacturière nordique. Et elles sont encore drapées dans de longs voiles légers, blancs, mauves, noirs qui prêtent à leurs visages et à leurs gestes une grâce tanagréenne. Mais si les vieilles ramènent d'une main craintive un pan d'étoffe sur leurs faces ravinées, les jeunes s'en vont de leur pas souple et fier, regardant bien en face, de leurs beaux yeux calmes et droits. Et ces esclaves d'hier votent, paraît-il, et elles ont leur club qui compte près de trois mille membres dont le nombre s'accroît tous les jours.
C'est dans un grand palais au double escalier de marbre qui, jadis, appartenait à un riche propriétaire de pétroles. Il y a un ouvroir, avec une cinquantaine de machines à coudre, où, à ces femmes qui ne savaient rien, on apprend la couture et la coupe, on donne du travail bien rétribué à faire chez elles. Il y a des écoles techniques de broderie, de cordonnerie, de reliure, de sculpture sur bois, de tapis. Il y a une bibliothèque, un «journal de muraille», un théâtre où elles-mêmes organisent et donnent des concerts et des représentations théâtrales; car ce club est à la fois un centre de travail et de récréation.
Enfin et surtout, avec les ordinaires conférences de puériculture, il y a une école de sages-femmes dont les cours durent deux ans et demi et que suivent deux cents étudiantes turques. Elles sont ensuite envoyées dans les villages de la république.
--Et comme les médecins n'y sont pas encore admis auprès des femmes, me dit-on, que de vies elles sauvent! Elles sont en même temps des missionnaires d'hygiène et des émancipatrices...
Une porte s'entr'ouvre: en face d'images qui retracent, avec un effroyable réalisme, les phases diverses de l'arrivée d'un être humain en ce bas monde, des adolescentes qui ressemblent à la Samaritaine ou à la Sulamite, écoutent de toutes leurs oreilles, de tous leurs yeux, un jeune docteur en blouse blanche.
Une odalisque, sage-femme! Quel coup pour les amateurs de poétiques turqueries!
Bien plus: ces odalisques envoient treize déléguées au soviet de Bakou.
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J'ai assisté à une des séances de ce soviet. D'abord, impression de cohue, car il compte environ douze cents membres; mais cette foule jeune, composée d'ouvriers et d'ouvrières, dont quelques-unes tiennent leur bébé entre leurs bras, est pleine de gaîté et d'intelligente ardeur. Le véritable travail se fait d'ailleurs dans les commissions dont ces assemblées ne font que ratifier les décisions.
Dans une belle et grande salle de théâtre, c'est l'ordinaire estrade drapée de rouge, décorée de portraits, de plantes vertes, de drapeaux. Le maire de Bakou, un ouvrier à tête honnête qui a l'estime de tous, préside, entouré du bureau; des orateurs parlent tour à tour des habitations ouvrières puis du problème des enfants abandonnés que Bakou a presque résolu. On les écoute avec une discipline attentive.
Mais le spectacle est dans les salles d'attente où, assis, debout, les délégués discutent par groupes avec une cordialité sérieuse. Plusieurs d'entre eux, casquette sur la nuque, blouse très propre, m'entourent pour me parler de leur œuvre. L'un est adjoint au ministre de l'Intérieur; les autres sont de simples ouvriers. Ils m'indiquent avec une fierté touchante ceux des leurs parvenus aux postes élevés.
--Il n'y a pas que notre Sérébrovsky, disent-ils: ce petit, là-bas, un serrurier, est maintenant un des directeurs de l'_Asnieft_. Et cet autre qu'on dirait encore apprenti, eh bien, il est à la tête de toutes les compagnies de bateaux de la Caspienne... S'ils réussissent? Sûr! Les résultats sont là...
C'est de leurs écoles maintenant qu'ils parlent avec émotion, de la lutte contre l'analphabétisme: cinq mille ouvriers de l'Asnieft, des vieux, des vieilles, apprennent en ce moment à lire, à écrire, avec quelle joie!
--Dans trois ans, nous n'aurons plus d'illettrés. Quant aux universités ouvrières, elles débordent!
Ils m'entraînent au dehors, dans des clubs, des bibliothèques lumineuses où de jeunes têtes graves sont courbées sur des livres, dans des salles de conférences. Ils me mènent admirer leur gare électrique de style mauresque, toute neuve, et les trains ouvriers pour l'Asnieft, neufs également, dont la pimpante élégance les ravit. Nous roulons en pleine nuit, à travers ce paysage infernal fait de ténèbres et de flammes. Et, au retour, quand apparaît, étincelant de mille feux, le triste et dur Bakou:
--N'est-ce pas qu'elle est belle notre ville? murmure l'un d'eux avec un tendre orgueil.