POURQUOI, COMMENT LA GÉORGIE PERDIT-ELLE SON INDÉPENDANCE?
Voilà ce que j'ai demandé à la fois aux adversaires et aux partisans du régime soviétique, car la question géorgienne est l'une des plus discutées, des plus douloureuses. Mais je me suis surtout adressée à plusieurs personnalités étrangères. L'une d'elles qui a rempli ici, depuis une dizaine d'années, d'importantes missions philanthropiques et que tous aiment et estiment, m'a donné, semble-t-il, un résumé impartial des événements dont elle fut le témoin averti.
--Le gouvernement socialiste menchevik, m'a-t-elle dit, comptait bien des hommes de valeur et de haute conscience, animés des meilleures intentions. Mais est-ce par suite de la difficulté des temps, du désordre amené par la grande guerre, les guerres civiles, et même par la famine dont le contre-coup se fit sentir jusqu'au delà du Caucase? Est-ce plutôt à cause du caractère des Géorgiens? Braves, généreux, d'intelligence brillante, ceux-ci, en effet, manquent trop souvent d'esprit d'organisation et de suite...
De tout temps, la noblesse et la bourgeoisie géorgiennes--ce qui est tout un, les Russes ayant décerné d'un seul coup le titre de prince à tous les notables du pays--avaient abandonné les affaires sérieuses et surtout le commerce et l'industrie aux Arméniens qui, peu à peu et fort honnêtement, les dépouillaient de leurs biens. Ruinés, les Géorgiens se fâchaient parfois tout rouge contre ces excellents commerçants et leur faisaient payer cher le crime d'avoir trop travaillé, pendant qu'eux-mêmes guerroyaient, montaient à cheval et dansaient.
Le fait est que l'avènement tant souhaité de leur république ne changea pas leur nature. Ils l'aimèrent avec passion, la célébrèrent avec enthousiasme, mais, malgré les efforts des chefs, ne mirent ni la même ardeur ni la même ténacité à l'établir sur des bases solides. Les cadres et l'ordre tsaristes détruits, on essaya bien de les remplacer; y parvint-on?
--Trois ans après la proclamation de la république, m'expliqua mon observateur étranger, et surtout après le départ des Allemands qui assuraient les transports, contrôlaient les chemins de fer et avaient même, concurremment avec la monnaie du pays fortement dépréciée, admis et réglé le cours de devises allemandes, il fallut bien constater que rien ne marchait: finances déplorables, batailles constantes avec les Arméniens et jusque dans les rues de la ville, arrêt fréquent des chemins de fer, absence de commerce extérieur et intérieur, nourriture rare et chère, disparition des tramways, de l'électricité. La vie était arrêtée, la misère profonde...
«Les classes élevées prenaient en patience ce mal qu'elles espéraient transitoire, mais le peuple, désillusionné, commençait à se fâcher. Or il y avait toujours eu, même dans la noblesse, des hommes qui, dès le début du siècle, avaient adhéré au parti bolcheviste. De plus, des infiltrations, venues de l'Azerbeidjan, puis de l'Arménie, passées l'une après l'autre aux Soviets, venaient chaque jour accroître le nombre des ouvriers et des paysans communistes. Ajoutez que les Turcs n'étaient pas loin, guettant cette belle proie tant convoitée, qu'ils avaient occupé Batoum en 1918 et y avaient laissé des agents qui attendaient leur heure.
«Bref, un beau jour, un groupe bolcheviste, dit-on, fit appel à l'armée des Soviets. Oh! ceux-ci ne se firent pas prier pour accourir et n'hésitèrent pas à violer le traité de paix de l'année précédente. Pour eux, la Géorgie, ce n'était pas le pétrole lui-même puisque les puits sont à Bakou, mais c'est tout de même le chemin que suit le pétrole à travers le Caucase pour arriver à Batoum, port d'exportation. Eux aussi attendaient et guettaient. Ils pénétrèrent en Géorgie à la fois par le nord et par le sud.
Les Géorgiens se défendirent vaillamment pendant onze jours, puis les dirigeants menchevistes durent quitter le pays pour se réfugier en France et le petit peuple accueillit sans trop de révolte le nouveau régime.
--Mais les classes bourgeoises et intellectuelles?
--Ah! cela, c'est différent. Il y eut un certain nombre d'émigrants. Et parmi ceux qui sont restés, beaucoup n'acceptent pas encore. Du moins l'ancienne génération, car la nouvelle commence à s'adapter et, même dans certaines familles de l'opposition, il y a des jeunes gens qui occupent des postes dans l'administration soviétique.
«Il y eut pourtant des épisodes regrettables: au début, le nouveau gouvernement s'était montré à la fois très tolérant et très habile. Mais des émissaires, des émigrés d'Occident fomentèrent des complots avec une telle maladresse que moi-même, qui ne dispose pourtant d'aucune police, j'étais au courant de leurs démarches. Les dirigeants laissèrent les conspirateurs continuer, s'enferrer, et, au moment où ces derniers, ayant réuni près de Kutais une petite armée de paysans et de montagnards, donnaient le signal de la révolte, ils étaient aussitôt entourés et écrasés. On a parlé de massacres dans des régions entières. C'est exagéré. Mais il est certain qu'on amena des mitrailleuses contre deux ou trois villages où s'étaient retranchés les patriotes rebelles. Et il y eut des exécutions sans pitié. Par exemple, un des révoltés ayant, plus tard, assassiné un commissaire du peuple, on fusilla aussitôt vingt et un des prisonniers politiques, emprisonnés au moment de la rébellion. Acte inutile et cruel. C'était la terreur. Ce peuple doux et facile n'osait plus respirer.
--Et maintenant?
--Tout s'est calmé. On voit même les habitants réparer leurs maisons, les repeindre, ce qu'ils n'avaient pas fait depuis bien longtemps. La vie est normale, le bien-être augmente. Il y a encore des chômeurs, mais moins qu'autrefois. Et si Moscou a fourni l'armature, prêté son aide aux finances, le gouvernement, lui, est géorgien...
«Les Géorgiens, d'ailleurs, jouent un rôle prépondérant dans les conseils de Moscou, car ils possèdent à la fois l'énergie dominatrice et une magnifique éloquence. Staline, par exemple, président des commissaires du peuple de Moscou, est un Géorgien. Egalement les deux présidents adjoints: Ordjonikidzé, Orakilachvili, qui est aussi président du conseil de la Fédération transcaucasienne, et sans compter plusieurs autres qui appartiennent au præsidium. Notamment Charles Eliava, très populaire, qui est ici président du conseil. Et tous sont profondément attachés à leur petite patrie.
«J'ajouterai même qu'à mon avis on «géorgianise» avec excès: écoles géorgiennes où, il est vrai, le russe est enseigné comme langue obligatoire à partir de la troisième année, universités géorgiennes, journaux géorgiens, enseignes géorgiennes, opéras et théâtre géorgiens, artistes géorgiens aux places d'honneur des musées! Les fonctionnaires les plus modestes eux-mêmes, les contrôleurs de tramways, par exemple, doivent employer le géorgien. En réalité, les bolcheviks sont plus intransigeants sur cette question géorgienne que ne l'ont jamais été les mencheviks.
* * *
--De quoi vous plaignez-vous donc? demandais-je quelques instants plus tard à un irréductible.
Après quelques arguments dont lui-même reconnut la faiblesse, il s'écria tout à coup passionnément:
--Comment voulez-vous qu'un pays qui a joui pendant trois ans d'une liberté entière accepte, de plein gré, un vasselage, même modéré? Pour nous, il n'y a ni rouges ni blancs. Ce que nous regrettons, ce que nous voulons, c'est notre indépendance!
Ce cri émouvant, je l'entendais, il y a quelques années, poussé par les républicains d'Irlande. Eux aussi, ayant fait le même beau rêve, s'étaient héroïquement dressés contre ceux d'entre eux qui avaient accepté le statut des dominions britanniques, contre l'État libre d'Irlande. Mais eux aussi, après une vaine révolte et une sanglante répression ordonnée par leurs propres frères d'armes,--soixante-quinze exécutions en deux mois!--ont dû accepter le nouveau régime. Comme les Géorgiens, ils ont été réduits au silence et à la soumission. Que vaut-il mieux pour leur pays?