LE THÉATRE, CULTE D'ÉTAT
L'Etat soviétique pénètre donc toute la vie des citoyens de l'Union, du berceau à la tombe. Ecole, université, usine, bureau, justice, partout il règne et imprègne. Les plaisirs eux-mêmes sont d'Etat.
Aussi les prend-on gravement.
Il y a les sports, tous les sports, pratiqués avec une discipline aussi scientifique qu'en Angleterre, les innombrables clubs et leurs discussions sociales; les bibliothèques, aussi innombrables, et qui ne désemplissent pas. Jusqu'aux cinémas qui ont converti leurs salles d'attente en salles de lecture! Car le prolétaire russe--c'est ici le trait le plus saillant--est dévoré de la soif de s'instruire.
--Avez-vous remarqué le nombre de librairies de Moscou? me disait le géographe, envoyé d'une puissante maison d'éditions de New-York. Il y en a plus que dans aucune capitale du monde.
C'est vrai: des centaines de magasins de livres pour quelques misérables boutiques de bijoutiers.
Il y a aussi les musées auxquels il faudrait consacrer une étude spéciale. Ils se sont magiquement multipliés et enrichis des magnifiques collections privées dont on s'est emparé,--acquisitions nouvelles, disent, avec une pudique modestie, les conservateurs. Et quel art dans la présentation! Très fréquentés, on y rencontre sans cesse des groupes de jeunes gens et de soldats qui écoutent avec avidité les explications d'un mentor qualifié.
Il y a l'Opéra, aussi goûté qu'au temps du tsarisme, l'Opéra, ses ballerines, délicieuses de grâce et de fraîcheur, sa salle somptueuse, ses loges impériales rehaussées d'or et de pourpre où se prélassent des paysans en peaux de mouton et des ouvrières en cheveux. Rien de plus étrange que ce contraste du riche décor avec les spectateurs, tous en vêtements de travail.
Enfin et surtout, il y a les spectacles élevés à la hauteur d'un culte d'Etat.
D'abord le cinéma, dont les créations, toujours plus nombreuses, sont remarquables par leur audace et leur réalisme. Quant au cirque, très apprécié, ne vient-on pas d'ouvrir à Moscou une école supérieure pour les clowns? Ils y recevront «des éléments d'instruction politique», car, dit la circulaire officielle, «le clown contemporain doit mettre en œuvre les matériaux littéraires et économiques, cesser d'être un paillasse pour devenir un satiriste». Ne souriez pas. Rien ne se perd en pays soviétique. L'ineffable «porquoi?» de Grock, les grimaces des Fratellini, nationalisés? Mais oui! Le rire lui-même est embauché par cet Argus aux cent regards, aux cent cerveaux qu'est la propagande bolchevique.
Mais c'est dans le théâtre qu'elle triomphe. Considéré comme un organisme de combat, il doit incarner, sous une forme accessible au peuple, à la fois l'histoire et le dogme de la révolution. Quant aux acteurs, ils cessent d'être de simples interprètes pour devenir des apôtres de la religion nouvelle.
Ajoutez que l'art dramatique est dans le génie de la Russie, que tout Russe naît acteur, qu'il a le sens et la passion de la scène; ajoutez encore que le ministre de l'Instruction publique, M. Lounatcharsky, lui-même auteur dramatique, a donné aux entreprises théâtrales tout l'appui du gouvernement, qu'il a été aidé par deux directeurs-metteurs en scène, MM. Stanislavsky et Meierhold, très différents, mais d'une égale maîtrise, et vous comprendrez d'abord la prodigieuse floraison du théâtre soviétique: six mille scènes environ en Russie, plus de trois mille dans les villages, deux mille théâtres subventionnés par l'État dans les organisations populaires, les usines, les clubs. Vous comprendrez aussi son originalité: à monde neuf, théâtre neuf.
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Par exemple, il n'y faut pas aller, comme nos bons bourgeois aux théâtres du boulevard, pour épanouir sa rate et s'exciter doucement en digérant avec béatitude.
Non, le théâtre soviétique n'est pas précisément folâtre. Outre les chefs-d'œuvre du théâtre classique russe, Gogol, Dostoievsky, Pouchkine, Ostrowsky, on y joue Bernard Shaw, Hauptmann, Oscar Wilde, Maeterlinck, Romain Rolland, Claudel, qui ne passent point, n'est-ce pas, pour des auteurs gais. Mais on y donne aussi des pièces modernes.
Beaucoup rappellent les mystères du moyen âge. Mêmes effets de foule, même simplicité, même foi, même émotion. Au lieu de la Passion et de la vie des saints, on y retrace les étapes diverses de la lutte contre le tsarisme--1825, 1881, 1905. Les héros de la Révolution y sont représentés avec leur figure, leurs vêtements, leur sourire, leur voix. J'ai vu trois ou quatre de ces pièces. Et, si je compte bien, en dehors des explosions de bombes, des foules hurlantes décimées par le canon, des complots, des arrestations, des procès, c'est à une quinzaine d'exécutions variées--pendaison, garrot, fusillades--que j'ai dû assister. Pire qu'au Grand-Guignol, puisqu'il s'agit là de choses vécues. Et jouées avec quelle perfection dans la douleur et l'élan mystique! Mais ce ne sont pas spectacles pour sujets nerveux...
Dans les _Décabristes_ d'Alexis Tolstoï, par exemple, récit de cette conspiration de 1825, fomentée par des nobles et de jeunes officiers contre les excès de l'autocratie, on est témoin, dans cinq cellules différentes, de cinq réveils de condamnés à mort. Suivant sa nature, chacun d'eux a fait le dur sacrifice. Puis, petit jour lugubre, lanternes sourdes qui se balancent, pelotons de soldats, le fusil sur l'épaule, et voici les cinq victimes, silhouettes de bure brune, qui s'étreignent, baisent la croix que leur présente le pope, marchent en se soutenant, en se serrant les uns contre les autres.
La salle est plongée dans l'ombre. Un frémissement la parcourt, on entend des sanglots contenus de femmes. Que de gens sont là pour lesquels ces scènes évoquent des souvenirs précis et poignants! Roulements de tambour, ordres militaires, coups de feu, c'est fini. Aux accents de la marche funèbre de Chopin, pâles et silencieux, les spectateurs se dispersent.
Voilà comment on s'amuse à Moscou...
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Mais c'est chez Meierhold, maître audacieux du théâtre révolutionnaire, que j'ai éprouvé la plus forte impression. Le nom de la pièce? _Hurle la Chine_. Une histoire vraie, paraît-il.
La salle est d'une simplicité puritaine. Point de rideau. Toute l'action se déroulera dans le même décor: au fond, l'avant d'un croiseur,--le _Cockchafer_--trois ponts surmontés d'une dunette, un bateau tout blanc aux lignes simples et géométriques. Peuplé d'hommes d'affaires américains, de lords, d'officiers et de pasteurs anglais, de femmes oisives et fardées, il est le symbole de la société capitaliste.
Au premier plan, le quai, encombré de machines, de caisses gigantesques, de tonneaux.
Coup de klakson, cris plaintifs, glapissements en mineur, bruit chinois et une foule jaune vêtue de toile bleue, ployée sous des fardeaux, envahit soudain le quai, peine, souffre et geint. Une foule dont chaque individu anonyme réalise une création qui, étonnante de vérité, admirable de religieuse ardeur, restera l'unique et multiple personnage incarnant le plus lamentable prolétariat du monde: celui des coolies chinois.
Désormais, la pièce sera découpée en tableaux alternés; comme cadre, le paquebot ou le quai, les capitalistes ou les prolétaires. Quand l'effet tendra l'émotion jusqu'à l'angoisse, en haut, des couples élégants danseront le fox-trot, en bas, des acrobates jaunes feront des culbutes.
Qu'importe l'intrigue? Elle est simple, d'ailleurs. Un mercanti américain, qui exploite et rudoie les coolies, est retrouvé noyé. Sans doute par son batelier qui s'est enfui. Si trois coolies ne sont aussitôt pendus, le croiseur bombardera la ville, tel est l'ukase. Désignés par le sort, un vieux s'affaisse accablé, un père de famille se révolte, lutte contre les bourreaux, un adolescent crie d'une voix déchirante: «Toute ma vie, j'ai travaillé, j'ai eu faim, et on va me tuer?»
Devant les marins anglais, alignés, impassibles, devant la foule figée d'horreur et de terreur, c'est l'exécution, dont aucun macabre détail ne nous est épargné. Mais, à peine le détachement britannique a-t-il disparu qu'une formidable vague de révolte soulève irrésistiblement cette foule prostrée. Les bateliers, d'un seul geste, fracassent leurs rames, les corps montent en pyramide, portant à leur faîte un harangueur passionné, les bras farouches se tendent et, de toutes les bouches noires, ouvertes dans les faces jaunes, jaillit un cri douloureux et sauvage: «A Changhaï, à Changhaï!»
Drame d'une redoutable actualité.
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Mais les amateurs de pièces à lits de milieu, à caleçons et à déshabillés affriolants et même ceux de complexes problèmes de psychologie amoureuse seraient fort déçus à Moscou. Que ce soit dans les «mystères» du théâtre de la Révolution ou dans les œuvres plus littéraires et plus nuancées de jeunes auteurs de talent, tels que Leonev ou Boulgakof, l'amour ne joue aucun rôle ou ne joue qu'un rôle épisodique. L'amour est banni du théâtre soviétique.