LA JUSTICE SOVIÉTIQUE, JUSTICE DE CLASSE

Dans le guide officiel de l'_Union soviétique_, que l'on peut se procurer à la _Société des relations culturelles_, au cours des pages consacrées à la Constitution, on lit ces lignes: «Les tribunaux du Peuple, base du système judiciaire de l'Union et qui disposent de 90 0/0 des cas, sont franchement constitués sur des principes politiques.» Aveu sans détour. Ici donc, la justice ne plane pas; comme l'usine, comme l'école, elle est d'essence bolchéviste. C'est l'Etat soviétique qui tient les balances de Thémis.

Voici le tribunal criminel du gouvernement de Moscou. Décor ordinaire d'opulence délabrée et de simplicité voulue. De beaux plafonds dix-huitième à peintures mythologiques qu'encadrent des rinceaux écaillés et dédorés. Sur un parquet de mosaïque en bois précieux, de misérables bancs de planches où se serre un public aux grises défroques. Contre une magnifique cheminée de porphyre, surmontée d'un délicat trumeau, sont appuyés des jeunes gens en blouse qui suivent les débats avec une attention passionnée: des étudiants, sans doute.

Au fond, une tribune de bois brut et, sous la trinité des portraits--Lénine, Marx, béat, dans son buisson ardent, Trotsky aux traits d'une précision un peu cruelle--une table drapée d'une vulgaire andrinople rouge, derrière laquelle siègent trois hommes de mise modeste. L'un, en veston, a une figure d'intellectuel aux traits ascétiques, au regard indulgent et pénétrant; les deux autres, en blouse, offrent des têtes frustes et appliquées. Ils serrent leurs bras contre leur poitrine, leur front se contracte d'effort. Tantôt leurs yeux s'agrandissent et se fixent, tantôt ils clignotent désespérément. Le buste vautré sur la table, une main dans ses cheveux une jeune femme fait office de secrétaire ou de greffier.

Où êtes-vous, perruques anglaises poudrées, robes rouges ou noires de France, toques, huissiers et toute la pompeuse et terrifiante majesté des palais de justice occidentaux?

* * *

Hautes bottes noires en cuir souple, blouse de satinette, boutonnée au cou, l'emblème des jeunes communistes à la boutonnière, mon voisin de banc, un étudiant en droit, futur magistrat, aux traits fermes et sévères, me donne des explications:

--Celui du milieu, dit-il, est un juge professionnel; il y en a un dans chaque tribunal, élu par le Comité Central Exécutif des républiques; quant aux assesseurs, ils sont choisis sur les listes des soviets locaux et on les change chaque semaine; ce sont des ouvriers ou des paysans.

--Y a-t-il un recours à leurs sentences?

--Oui, la cassation où siègent trois juges professionnels. Mais pour les affaires importantes, la cour de cassation se transforme en Haute Cour et les juges doivent être des membres du comité central.

--Même pour les affaires qui ne concernent pas des parlementaires?

--Même pour celles-là.

* * *

Et l'accusé? Il n'est ni enfermé dans un box, ni entouré de gendarmes, mais debout devant la table, tournant sa casquette entre ses doigts.

C'est un gros bonhomme en veste de cuir, un agent au service d'une distillerie d'Etat. Il était chargé d'acheter des fruits et des baies de sorbier, pour la distillation, à des prix fixés par l'État et en s'adressant à des coopératives agricoles. Or il a dépassé les prix et a fait affaire avec des commerçants privés.

--Avez-vous pensé au détriment que vous causiez à l'Etat? demande le président avec une austère douceur.

--Je n'y ai pas pensé, balbutie le coupable.

--Là est votre crime! crie avec une rude indignation l'un des assesseurs.

Près de l'accusé, un ingénieur, directeur adjoint de l'usine, est poursuivi pour n'avoir pas veillé à l'application des instructions du Conseil suprême d'Économie d'Etat. Il se défend avec habileté en faisant le procès des coopératives et de la bureaucratie. Sans trop de succès, je crois.

* * *

Ici le procès commence. Dans la salle voisine, énorme celle-là, avec une coupole et des colonnes, un autre procès finit. Au-dessus de l'estrade, cette inscription en grosses lettres rouges: «_Qu'il dure éternellement ce tribunal des ouvriers et des paysans._»

On juge encore un délit contre l'Etat, mais plus grave. Il s'agit d'un grand négociant en bois qui, pour obtenir des commandes du gouvernement, semait çà et là des pots-de-vin. L'un des fonctionnaires qu'il tentait de suborner l'a dénoncé. Les autres, ceux qui ont cédé, sont effondrés sur des chaises, la tête dans leurs mains.

L'accusé principal, le corrupteur, les épaules carrées sous un pardessus mal coupé de petit bourgeois, face blonde, grasse et barbue, présente lui-même sa défense avant la délibération. Il dévide pendant une demi-heure un interminable écheveau de paroles, avec l'abondante facilité des Russes, avec des gestes aisés. A peine s'arrête-t-il pour respirer ou essuyer sa barbe humectée de salive. Il conte toute sa vie, une vie de travail et de probité, dit-il, et demande pitié.

--C'est vrai, j'ai voulu être riche, confesse-t-il en se frappant la poitrine des deux poings, c'est mon crime. Mais moi aussi, je suis né du peuple, moi aussi, je suis comme vous fils de paysans. Frères, jugez-moi en frère!

Les assesseurs, de vieux ouvriers aux vêtements usés, visages ravinés, mains crevassées, l'écoutent avec une attention polie, mais sans douceur. Le regard ironique, le président tourmente sa petite barbiche à la Lénine.

Quand ils se retirent pour délibérer, je demande à l'apprenti juriste:

--Que risque cet homme?

--Autrefois--je dis _autrefois_--il aurait tout simplement risqué la mort...

--Comment, la mort? Mais alors, pour un assassinat?

Haussement d'épaules.

--Un assassinat? On s'en tire souvent avec dix ans de travaux forcés. Supprimer un individu, c'est fâcheux, mais nuire à la collectivité, voilà qui est autrement grave. Un homme compte-t-il, à côté de l'Etat? Trahir la confiance du gouvernement, pour nous, voyez-vous, c'est le crime suprême. Et par malheur, la corruption viciait jusqu'aux moelles la bureaucratie tsariste. Elle était entrée dans les traditions de la race. Du général au petit fonctionnaire, on en usait. Vous connaissez notre mot classique: «Tu voles trop pour ton grade»? Au début de la révolution, le désarroi moral dépassait toutes les bornes. Du haut en bas de l'échelle, des gens vendaient, achetaient des consciences, trafiquaient des fonds publics. Partout, la prévarication. Pour le fait lui-même, et surtout pour l'exemple, on dut sévir avec une impitoyable rigueur. Les condamnations à mort se multipliaient.

--Et maintenant?

--Oh! cela va bien mieux. Pourtant, il y a deux ou trois ans, un homme fort connu, ancien président d'une de nos républiques, directeur d'une banque importante, fut arrêté et jugé. Pourquoi? Parce qu'il vivait avec un luxe excessif pour un fonctionnaire communiste. On ne put rien trouver de précis contre lui. Il n'en fut pas moins condamné à six ou huit ans de prison. Plus l'homme s'élève, plus il doit être au-dessus du soupçon. Et dans toutes les causes, quelles qu'elles soient, l'intérêt de l'Etat prime et domine.

Le profil grave s'était durci, une flamme inquiétante brûlait dans les sombres prunelles.

--Quant à cette canaille de marchand de bois, on n'en est plus aux temps héroïques, et ce n'est qu'un bien petit personnage! Par conséquent...

Les juges rentraient:

--Six ans de prison, murmura quelqu'un.

--Vraiment, c'est donné! fit avec une grimace de dégoût le futur magistrat.

Et je pensais: justice de classe. Notre révolution avait proclamé les droits de l'homme; pour la révolution soviétique, il n'y a plus que les droits de l'Etat.

* * *

Dans un des plus charmants faubourgs de Moscou, peuplé de jardins et de petites maisons de bois, une vaste enceinte crénelée de monastère avec quatre tours pointues, comme les pigeonniers de nos vieux manoirs. Là-dedans, un parc planté d'arbres blonds, des massifs de chrysanthèmes, de longues maisons basses aux fenêtres ouvertes, une petite église à coupole bleue, un cimetière sans tristesse dont les tombes envahies de fleurs portent parfois une icône d'or et sa petite veilleuse--tout un village empli de sérénité.

Il y a un potager, un verger aux pommes vermeilles, des chiens étendus au soleil, des chats rentrés dans leur fourrure, des vols de pigeons bleus. Une cloche au son très pur se met à tinter, et tout à coup, de plusieurs portes, sortent des femmes. Elles avancent d'un pas léger, en chantant. Beaucoup sont jeunes, vêtues de cotonnades claires, de mousselines, des châles éclatants en travers des épaules. Quelques-unes bercent des enfants dans leurs bras, d'autres en traînent, accrochés à leurs jupes ou, tenant leurs menottes à deux mains, elles les font danser.

L'une d'elles, en passant, crie gaîment au portier qui nous guide:

--Puisqu'il y a des visiteurs, aurons-nous quelque chose de bon à déjeuner?

Au portier? Non, au geôlier. Car ce bienheureux asile, qui tient de la pension de jeunes filles et du béguinage est, paraît-il, une prison. Les détenues y travaillent huit heures par jour à des travaux de confection pour lesquels on leur laisse cinquante pour cent de leur gain, une dizaine de roubles par mois. Les mamans peuvent garder près d'elles leurs enfants de moins de trois ans qui, pendant des heures de travail, sont confiés à la crèche de la prison. Au-dessus de trois ans, ils sont placés dans des internats. Toutes les prisonnières ont le droit de recevoir des visites deux fois par semaine. Et les plus sages, celles de la première classe--il y en a trois--obtiennent un congé de deux ou trois jours par mois, dans leur famille. Oui, toujours comme des couventines.

A propos des prisons d'hommes, on m'avait déjà parlé de ces sorties:

--Et si les permissionnaires prennent la clef des champs? avais-je demandé.

--Ils n'oseraient pas, me répond-on. Il y a, dans les prisons, de vieux habitués réunis en syndicat et qui ne badinent pas au sujet des avantages qu'ils ont conquis. Une petite frasque de ce genre peut se payer cher. On trouve souvent des vagabonds pendus ou bien un couteau fiché en plein cœur... D'ailleurs, pourquoi s'évader? Ils ne sont pas malheureux en prison...

Mes condamnées ne jouissent pas du même luxe que leurs camarades masculins de l'_Institut modèle de réforme_ de Portovo. Point de club, de salle de jeux ni de bibliothèque; point de concerts; mais dans les chambres, où elles vivent groupées par quatre ou cinq, quelle aimable liberté! Elles sont en train de déjeuner ou plutôt de faire la dînette. Elles peuvent recevoir des provisions du dehors. Voici de belles pommes, du caviar; une jeune fille blonde, de ses beaux bras ronds tourne du caramel sur une lampe à essence, en chantonnant doucement:

_Il a quitté son nid, le cygne de neige... Il suit le jars noir, le cygne de neige..._

Une autre, avec des chiffons de couleur, habille des poupées qu'un magasin lui achète. Toutes nous regardent en souriant, avec un brin d'effronterie, et c'est sans honte qu'elles répondent aux questions.

Point de grandes criminelles, il est vrai, mais des condamnées de un à dix ans: pour vols, pour fraudes, pour concussions.

--J'ai vendu de la vodka, disent beaucoup d'entre elles.

C'était au temps où la vente en était interdite. D'autres ont spéculé, ou tenté de suborner des fonctionnaires. Quelques-unes disent simplement:

--Je suis sage-femme.

Des «faiseuses d'anges». Car l'avortement n'est légal que dans certaines conditions et toujours interdit aux sages-femmes.

Une seule, plus fine que les autres, tourne le dos et pleure: c'est une jeune employée des postes qui a puisé dans la caisse.

Ici, on fume, en jouant aux dames; là, on caresse une chatte qui allaite ses petits, en rond dans une corbeille. Partout, un désordre heureux. Il y a des oiseaux dans une cage, des fleurs dans des vases, des odeurs de sueur et de musc. Aux murs, des sacs brodés, des photographies, et au coin de la plupart des oreillers, un flot de rubans ou une petite rose touchante, comme sur les lits d'innocentes fillettes.

Dans mainte grande ville d'Europe et de Russie, où l'on voit tant de guenilleuse misère, de braves ouvriers pourraient envier le sort de ces délinquantes.

Prison d'opéra-comique.

* * *

Il y en a de plus tragiques.

Après mes félicitations pour sa mansuétude à l'un des directeurs de cette aimable retraite, je demande:

--Et les prisons politiques, ne pourrais-je pas en visiter une?

Cet homme souriant se rembrunit soudain. Il regarde craintivement autour de lui, comme si quelqu'un avait surpris mon séditieux propos:

--Ce n'est guère possible..., déclare-t-il laconiquement.

Et, après un silence:

--Mais c'est le même régime que dans les autres prisons, ou à peu près: pour les chambres, la nourriture, les lectures...

Je n'insiste pas, car je sais.

Il y a quelques jours, le professeur danois que j'ai plusieurs fois rencontré, m'abordait. Sa figure placide était bouleversée:

--Il se passe des choses effrayantes ici, me dit-il. Des amis à moi, des professeurs qui ne sont pas partisans du régime, se voient épiés, guettés, traqués. La fille de l'un d'eux a disparu subitement, il y a deux mois. Vous devinez ce qu'il a pu souffrir. Elle vient seulement de revenir. Elle était restée au secret. Elle a failli devenir folle de terreur.

Et, se penchant à mon oreille:

--Le Guépéou... souffla-t-il.

Je revois le grand édifice qui règne sur la place Lubianska et, chaque soir, allume en face de ma fenêtre son œil sanglant de cyclope. Les gens plient le dos et hâtent le pas en longeant la façade. Le Guépéou, héritier de la sinistre Tcheka, hydre aux cent têtes anonymes, pouvoir occulte et souverain, indépendant du Præsidium lui-même et plus puissant que lui.

Dans le train qui me ramenait de Kazan se trouvaient trois femmes aux yeux rougis: elles venaient à Moscou tâcher de retrouver la trace de leurs maris, qui, eux aussi, avaient disparu.

Dans une grande rue, non loin du _Narcomindiel_, chaque matin, de bonne heure, on voit des groupes anxieux, parlant à voix basse. Pour connaître le sort d'êtres qui leur sont chers, ils attendent l'ouverture des bureaux de la Croix-Rouge politique, où l'on peut trouver des renseignements sur les disparus, comme sur les prisonniers pendant la guerre. Et jamais cette Croix-Rouge ne chôme.

Le temps des exécutions semble passé en Russie, du moins des exécutions sommaires et secrètes. Mais on arrête encore. On arrête au petit bonheur, pour des propos imprudents, une visite intempestive, parfois une simple attitude de désaveu, un regard frondeur. Et l'on garde en observation celui qui eut le malheur de déplaire, quinze jours, un mois, deux mois, sans qu'il puisse communiquer avec aucun avocat, aucun juge, aucun membre de sa famille. Puis on le relâche, sans excuse:

--On s'était trompé, lui dit-on. Tâchez d'être plus prudent.

Mais il arrive qu'on le garde. Il y a Boutirki, l'immense et triste prison de Moscou; il y a le sinistre Sobielsky, dans une île glaciale près d'Arkhangel; ou l'exil dans les solitudes du Nord ou de l'Est; il y a la Sibérie, oui, comme autrefois.

Et dans les prisons politiques, non seulement point de sorties--qui donc y songerait?--mais point de visites, point de lettres, point de journaux... Pas même de promenades dans les jardins. Tout juste le droit de faire quelques tours, sous les yeux d'un gardien, dans un préau clos de murs et profond comme un puits. Les prisonniers ne sont pas isolés. D'ordinaire, ils vivent à trois ou quatre dans une cellule; ils peuvent causer, ils peuvent lire. Mais ils sont retranchés du nombre des vivants. C'est l'in-pace, l'in-pace moral, tout au moins.

Aux condamnés de droit commun, aux brutes déchaînées ou dégradées, toutes les indulgences. Aux êtres conscients, qui ont une opinion et le courage de la manifester, toutes les rigueurs.

Et cela sous un gouvernement dont les chefs--dont beaucoup sont des hommes d'esprit et de cœur--furent jusqu'à la nausée victimes de l'espionnage, connurent les souffrances de la prison, les douleurs de l'exil, toutes les tortures physiques et morales.

Un gouvernement qui, dans chaque ville, possède un musée de la Révolution, perpétuant le souvenir de ces sinistres persécutions, un musée qui y cloue au pilori les dossiers de la police secrète tsariste sur ses héros morts et vivants. Et c'est le même qui autorise des persécutions analogues et qui permet à la police bolchéviste d'accumuler des dossiers semblables!

Peut-être la même police--qui sait?--comme ce sont les mêmes cachots.

--Pourquoi? ai-je demandé aux uns, aux autres.

Et l'on m'a répondu vaguement:

--Il faut bien défendre des conquêtes qui ont coûté tant de sacrifices et tant de sang... La sûreté de l'Etat avant tout.

Toujours, hélas! l'Etat Moloch.