QU'EST DEVENU L'AMOUR?
Le communisme l'a-t-il tué?
En tout cas, il l'a transformé. Ou du moins, ce que, nous autres Français, entendons par amour.
Je m'en rendis compte pour la première fois dans un cinéma de Moscou. On y donnait je ne sais quel film américain: un jeune et riche patron demande en mariage sa dactylo. Elle accepte après une longue résistance. C'est qu'il y a eu un premier homme dans sa vie, et, au cours du voyage de noces, ce quelqu'un trouble la fête. Le mari veut tuer sa femme, l'ex-amant de sa femme, veut se tuer et finit tout simplement par s'endormir. L'héroïne le baise au front, prend son chapeau, prend la porte... pour toujours. Rien là-dedans qui dépasse l'ordinaire et sentimentale niaiserie.
Pourtant, dans la salle, haussements d'épaules, cris, rires, sifflets!
--Ridicule! absurde! ricanait-on derrière moi. Lui devait-elle des comptes pour son passé? Etait-il donc un agneau sans tache, ce capitaliste? Et surtout, que de bruit pour rien!...
Evidemment, on ne garde plus en Russie la superstition de la virginité.
Autre chose. Sur la foi de racontars variés, je m'attendais à trouver à Moscou des faits et des spectacles propres à offenser la pudeur occidentale. Jamais, au contraire, je ne vis capitale plus vertueuse. Dans ses rues, tout au moins le soir, aucun de ces vols de papillons nocturnes qui s'abattent sur nos boulevards, et plus encore sur certaines voies de la pudique Albion. Quant à Berlin, n'en parlons pas... Aux devantures des kiosques, pas le moindre petit dessin égrillard. L'abbé Bethléem n'y trouverait aucun prétexte à ses autodafés. Les illustrés soviétiques sont d'une redoutable austérité.
Un jour, à propos de fox-trot, de shimmy, de charleston:
--Nos dirigeants les ont interdits, me dit-on,
--Pourquoi, mon Dieu? Et de quoi se mêlent-ils?
--Ils ont eu raison: notre peuple est trop oriental pour ces danses sensuelles. Quant aux jeunes gens frondeurs et excités, qui ont voulu passer outre, on les a envoyés se calmer en prison...
On ne badine pas ici avec le libertinage. Mais l'amour, qu'en fait-on?
* * *
Partout, dans la rue, au théâtre, dans ces clubs ouvriers où l'on passe la soirée parmi de beaux parcs illuminés, j'ai vu, mêlés, des jeunes hommes des jeunes filles. J'ai aiguisé mes regards, je me suis fait les prunelles et l'âme de feu le sénateur Bérenger. Vainement. Impossible de noter un geste équivoque, un enlacement, pas même un de ces regards vaincus ou ingénument provocants qui dénoncent dans une jeune âme l'éveil du plus naturel émoi.
Un soir surtout. Il y avait dans l'air cette douceur alanguie des dernières heures d'automne; la lune souriait de toute sa large face bienveillante; des pelouses montait l'odeur des feuilles mortes et des chrysanthèmes. Dans les coins obscurs, des bancs: ils étaient vides! Pourtant, par les allées, flânaient des couples de grands garçons, de grandes filles. Et ils discutaient, sérieusement, avec passion. De quoi? Sans doute, les malheureux, de la dernière conférence de Radek, de l'acte d'indiscipline de Zinovieff et de Kameneff qui, sans autorisation, étaient allés porter dans les clubs la parole de l'opposition, qui sait? Peut-être s'agissait-il même d'électrification? Ils discutaient comme naguère ils jouaient--en camarades.
Ma parole! je commençais à trouver cela inconvenant. Et je le dis tout cru à mon apprenti juriste du tribunal.
Il le prit avec son ordinaire, sa désespérante gravité.
--Ne vous y trompez pas, fit-il; parmi cette jeunesse, il y avait bien des couples, légitimes ou non. Evidemment, on n'en est plus aux manifestations puériles du début: vous savez, ces adolescents qui avaient jugé intelligent de s'exhiber en costume de paradis terrestre? Mais nous sommes loin du puritanisme.
Il réfléchit un instant, la tête très droite, le regard assuré, puis:
--Nous avons tout de même changé quelque chose, continua-t-il. Nous avons donc à sa vraie place remis l'amour: l'amour romantique, l'amour sentiment, imaginations de «bourjouis» dilettantes! Nous le considérons surtout, nous, comme une fonction naturelle, «un processus biochimique», comme a dit quelqu'un. On satisfait cet instinct quand il le faut, puisqu'il le faut, mais on ne le laisse pas envahir sa vie. Et on le place au-dessous de l'amitié, de l'estime qui peuvent, qui doivent exister entre l'homme et la femme.
«Pour beaucoup de vos écrivains, l'amour était une maladie. Pour nous, ce n'est plus même une maladie puisque nous avons trouvé le remède: l'activité sociale...
Le remède! J'aurais voulu secouer ce catégorique jouvenceau.
--Laissez-moi en douter, fis-je. Aucun régime politique ne change le cœur d'un peuple. N'est-ce plus ici le pays d'Anna Karénine?
--Oh! je ne dis pas que les drames passionnels et les suicides à la Werther n'existent plus. Mais ils sont rares. Qu'est-ce qui cause l'amour et la mort d'Anna Karénine? D'abord son oisiveté de femme riche qui lui permet de s'exalter et de cristalliser. Puis, l'armature rigide des mœurs de la société qui faisaient de l'amour illicite un crime et interdisaient le divorce. Maintenant, nous avons brisé toutes les chaînes, ouvert toutes les portes...
* * *
C'est vrai, pensais-je, et, du même coup, supprimé l'attrait et le mystère.
Poursuite ardente de l'amant, ruses et subterfuges, espoirs frémissants, joies de la conquête, fuite, défense éperdue de l'amante, et ses pudeurs, et ses terreurs, et ses remords, où sont-ils? Où sont la suprême poésie de l'amour et sa mortelle ivresse?
L'État a pris dans ses gros doigts le petit dieu Eros, rival dangereux. Il l'a dépouillé de sa couronne de roses et de ses flèches. Il l'a couché, épinglé sur une feuille de liège. Au-dessous, en latin peut-être, il a inscrit: «Instinct de reproduction»; puis il a tourné le dos.
Eros, captif, est toujours vivant, ses ailes palpitent encore. Mais elles ont perdu leur belle poussière diaprée et leur merveilleux essor. L'amour, le vagabond, le fantaisiste, le divin amour est, lui aussi, nationalisé.