QU'EST DEVENUE L'ARISTOCRATIE RUSSE?
Micha est jeune. Il a pu s'adapter. Mais il n'est pas seul de sa classe. Les aristocrates, les bourgeois de naguère, dont les palais et les fortunes furent nationalisés, n'ont pas tous été massacrés, ils ne sont pas tous émigrés ni prisonniers. Que sont-ils devenus?
L'aristocratie? Elle semble s'être volatilisée. Certains gentilshommes campagnards sont tout simplement restés sur les terres qui ne leur appartiennent plus. Ils y labourent et moissonnent en philosophes, parmi les paysans, dont leurs enfants, sans doute, ne se distingueront plus. Mais les autorités locales se montrent parfois sans pitié. La veuve d'un seigneur, par exemple, après le meurtre de son mari et l'incendie de son château, s'était réfugiée avec sa fille dans une chaumière. Depuis plusieurs années, elles y végétaient du lait d'une vache, du produit d'un troupeau de chèvres. Tout à coup, une décision du soviet du village les chassa de ce dernier asile. Sans ressources, les malheureuses viennent d'échouer à Moscou.
Une vieille princesse au nom historique, elle, achève de vivre dans une cave, où se trouvent encore quelques meubles et objets d'art. Elle les vend un à un. Quand elle aura tout vendu, il ne lui restera plus qu'à mourir. En attendant, elle plaisante avec esprit, en fumant des cigarettes que lui offrent des voisins bolchévistes.
--Notre femme de ménage a épousé un comte, son ancien patron, me disait quelqu'un. La pauvre femme le nourrit et le soigne avec une dévotion exaltée; quant à lui, il noie dans la vodka ses brillants souvenirs de la Cour, des cabarets de nuit et de la Côte d'Azur.
Tandis que je visitais un des plus beaux clubs ouvriers de Moscou, je me souviens de quel ton de rancune épanouie le secrétaire me dit:
--Des trois fils du propriétaire de cette maison, l'un a émigré, l'autre est mort alcoolique, le troisième est mendiant...
Enfin, un jour, dans la rue, je demandais un renseignement. Une femme d'une quarantaine d'années, mise comme une ouvrière modeste, en excellent français s'offrit à me guider. J'appris qu'elle était la veuve d'un diplomate. Elle habitait tout près, avec sa mère. Ne pourrais-je pas entrer quelques minutes chez elle?
Dans un taudis encombré de chiffons, de meubles cassés, de casseroles sales, je trouvai une vieille dame trônant dans un fauteuil Louis XIV, comme une reine sur les ruines de son palais. Un drageoir précieux voisinait sur une petite table avec un verre de cabaret; elle lisait un roman d'Octave Feuillet, en croquant des pralines. Avec quelle grâce souveraine elle me parla du Paris d'antan!
Au mur, un grand portrait de général à favoris soignés, la poitrine constellée de plaques.
--Mon mari, présenta-t-elle, avec un sourire étudié.
Dans un coin, sa fille remuait je ne sais quelle pitance, qui bouillait sur un réchaud à pétrole. D'un air égaré, elle déploya devant moi un beau tapis persan:
--Avec cette broche en diamants, c'est tout ce qui nous reste à vendre, fit-elle à voix basse. Que devenir après?
Un souci tragique balafrait le pauvre visage fané.
--Ne pourriez-vous pas faire quelque chose? demandai-je.
--Je n'ai jamais appris à travailler, gémit-elle vaguement.
Lamentables épaves que personne n'aide et qui, bientôt, achèveront de sombrer.
* * *
D'autres, au contraire, luttent avec une belle vaillance. Et c'est plus intéressant.
Je sais dans quelle petite ville le fils d'un grand-duc vit, sous un faux nom, d'analyses bactériologiques. Si modestement et paisiblement que la police le laisse en paix. Il n'a jamais été plus heureux, prétend-il. Et ce prince de l'industrie, dont l'admirable collection de tableaux fut nationalisée? Il habite, dit-on, les combles de son hôtel et a obtenu d'être un des conservateurs de son musée. Des favorisés. Car il est difficile aux anciens riches de trouver du travail. Sont-ils candidats à un poste d'État? On objecte qu'ils ne font pas partie d'un syndicat. Essaient-ils d'entrer dans ce syndicat? On leur oppose leur manque de connaissances techniques, ou même tout simplement leur qualité de bourgeois.
Quelle aubaine, s'ils sont capables de donner des leçons, de faire des traductions ou des travaux de bibliothèque!
Parlent-ils plusieurs langues? Ils peuvent être guides ou interprètes. Une jeune fille qui porte un des noms les plus glorieux de la littérature mondiale, nom aristocratique d'ailleurs, conduit des groupes de touristes au Kremlin ou dans les musées.
--Un travail facile et agréable! soupirait avec envie une femme du même monde.
Une autre encore me disait:
--Dieu soit loué! Mari et enfants, tout mon monde a des manteaux chauds pour l'hiver! La première fois depuis sept ans... Vous ne savez pas, vous autres, ce que cela signifie pour nous.
Enfin ce dialogue entre Russes intellectuels:
L'un:
--Vous savez, la princesse X...? Elle est, à cinquante-cinq ans, garçon de bureau dans un ministère, ce qui est donc inconvenant...
L'autre:
--Pourquoi inconvenant? Puisqu'elle n'est pas bonne à faire autre chose...
--Si vous voulez... Mais le chef de bureau, un petit juif de rien, a osé dire devant elle à un employé: «Envoyez donc cette personne chercher là-haut le dossier Z.» Parler ainsi d'une femme de son âge, de son rang! Quelle honte!
--Encore une fois pourquoi? D'abord, est-elle ou n'est-elle pas garçon de bureau? Ensuite, comment cette princesse X... aurait-elle, il y a vingt ans, parlé à ce même juif? Sans compter les exils, les exécutions, les pogromes, oubliez-vous les humiliations, les injustices accumulées si longtemps contre cette classe? Les rôles ont changé, voilà tout. _Chacun son tour_...
* * *
C'est un peu trop le mot de la situation. A part les «ci-devant» qui ont donné spontanément leur adhésion au nouveau régime--ils sont peu nombreux, il est vrai--ou ceux qui lui apportent une incontestable supériorité scientifique ou artistique, les autres, fonctionnaires ou intellectuels, qui n'ont fait qu'accepter et supporter, sont condamnés à végéter obscurément dans leur poste, si même ils le conservent. Spoliés de leur fortune, incertains du lendemain, ne jouissant d'aucun droit civil, d'aucune exemption, ce sont des parias. Malheur aux vaincus!
Et non seulement eux, mais leurs enfants. Il y a deux ou trois ans, par exemple, on décida une épuration et l'on renvoya des écoles techniques et des universités un certain nombre de jeunes gens issus de l'ancienne bourgeoisie. Dix-sept suicides suivirent cette mesure. Si bien que, tout de même, on s'émut. Depuis, on leur a de nouveau ouvert les portes. Mais si parcimonieusement! Ce sont des comités d'ouvriers et de paysans qui décident des admissions, et à peine réserve-t-on 10 à 15 % des places aux classes intellectuelles de naguère.
En pays capitaliste, les enfants du peuple peuvent monter tout en haut de l'échelle sociale. Nous en avons chez nous assez d'exemples. En pays prolétarien, à moins qu'il n'ait du génie, ou ne déploie des trésors d'énergie et de persévérance, c'est aux besognes subalternes qu'est voué le fils du bourgeois. Injustice à rebours.
--On est en train de changer ça, me dit-on.
Tant mieux si c'est vrai. Car bâtit-on jamais sur la haine?