L'INQUIÉTANT PROBLÈME DE L'INDUSTRIALISATION

Parfaitement incongrus sur les lèvres artistes et fantaisistes des Russes, on ne cesse d'entendre résonner ici des vocables d'un modernisme barbare: organisation, taylorisation, rationalisation, intensification, électrification et surtout, surtout, _industrialisation_. C'est le maître-mot de l'heure. Toute la Russie en rêve et des milliers d'intelligences s'appliquent avec ténacité à résoudre les multiples problèmes qu'elle pose.

--C'est pour nous une question de vie ou de mort, répète-t-on. Il faut intensifier notre production qui ne suffit ni à nos besoins intérieurs ni à nos marchés extérieurs. Nos paysans, comme nos clients d'Asie ne réclament-ils pas âprement des objets manufacturés? Nécessité économique, mais aussi et surtout nécessité politique: un peuple agricole est toujours rétrograde. A un État communiste il faut un prolétariat, il faut des centaines et des centaines d'usines qui multiplient les ouvriers, permettent d'augmenter leurs salaires, des usines qui attirent dans les centres industriels les paysans des campagnes surpeuplées. Car nos campagnes ont besoin de se dégorger au profit des villes...

Où en est donc l'industrie soviétique? Quel est son passé, son avenir?

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J'ai posé la question aux uns, aux autres. J'ai parcouru les bureaux de cette ruche immense qu'est le Gosplan. Le Gosplan? Une organisation à peu près unique au monde, je crois. Seul s'en rapproche le Conseil d'économie d'État, en Allemagne. C'est un grand comité d'experts, de techniciens qui ne cessent d'étudier et de préparer des plans d'action sur toutes les questions scientifiques, industrielles, commerciales. Ils s'occupent de tout, sauf de politique. Et ils communiquent le résultat de leurs travaux au Præsidium, qui juge en dernier ressort sur les applications possibles. En somme, l'état-major économique du gouvernement.

J'ai causé avec plusieurs de ces savants, demandé l'avis d'hommes d'affaires étrangers, Américains surtout, puisqu'on ne rencontre guère ici que des Américains.

Il y a d'abord un fait que nul au monde ne peut ignorer: c'est la formidable quantité de richesses naturelles de tous genres que possède l'U.R.S.S.

Pour le naphte, elle occupe la première place dans le monde, tant pour les réserves en chiffres absolus que pour le délai d'épuisement prévu. Elle a des ressources en tourbe qui augmentent chaque jour. Elle a des forêts gigantesques, des mines de manganèse, des phosphates, tous les métaux, des pierres précieuses, des eaux minérales, les plus variées, les plus riches en propriétés radioactives; elle détient enfin des provisions illimitées de minerais.

Le professeur Lazareff, directeur d'un institut de physique appliquée à la biologie et à la géologie, me disait qu'à la suite de travaux faits par cet institut sur certains phénomènes magnétiques inexpliqués, une mission scientifique venait de découvrir dans le gouvernement de Koursk des gisements contenant, au minimum, vingt milliards de tonnes de fer pur,--c'est-à-dire plus que dans l'Europe entière, qui n'en possède que treize milliards de tonnes. M. Lazareff ajoutait:

--Votre grand savant Jean Perrin me disait à ce propos: «Je vous félicite, mais j'ai un peu peur: le fer et le charbon ne l'oubliez pas, c'est la guerre... L'Union soviétique, par bonheur, n'a point d'intentions agressives...»

Toutes ces richesses naturelles sont étudiées et prospectées par de nombreux instituts scientifiques organisés, multipliés, subventionnés par le gouvernement. Il y a là un effort considérable qui, à lui seul, vaudrait une étude spéciale.

Oui, mais jusqu'ici, faute de capitaux, ces ressources fabuleuses dorment, inutiles, inexploitées, sous terre, au flanc des montagnes. Qui éveillera toutes ces Belles au Bois, si jamais elles peuvent s'éveiller?

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Difficultés de même ordre pour les industries soviétiques. Elles ont accompli en quelques années un certain progrès. Est-il suffisant?

En 1921, toutes les usines qui, dès le début de la révolution, avaient été nationalisées, se trouvaient dans un état lamentable. Les guerres civiles d'abord, puis la famine, l'arrêt des transports et toutes les autres conséquences de la première politique communiste, les avaient totalement désorganisées. L'industrie textile était tombée à seize pour cent du niveau de la production d'avant-guerre; l'industrie de la fonte et du fer à quatre ou cinq pour cent; celle du sucre à trois pour cent. Le pétrole seul était resté à quarante-sept pour cent de son ancienne production.

Avec la nouvelle politique économique qui laissait toute la grande industrie entre les mains de l'État, mais admettait la liberté du commerce privé et rétablissait les transactions et les salaires en argent, les usines se remirent à produire, d'une marche d'abord bien chancelante, coupée de trébuchements fâcheux et de chutes, mais se relevant toujours et allant peu à peu s'affermissant.

On les groupa d'abord et rapidement en trusts d'État. En août 1922, il en existait déjà 418, groupant 3.761 entreprises et plus de 800.000 ouvriers. Si bien que les établissements prospères pouvaient soutenir les établissements en déficit. Les Bourses de commerce se multipliaient, les banques se créaient.

Mais l'industrie avait à lutter contre bien des conditions adverses; elle devait fournir une grande partie de ses produits à divers départements d'État qui ne les payaient point ou les évaluaient bien plus bas que les frais de production. Peu ou point d'aide financière; les crédits fournis par la Banque d'État étaient, et pour cause, insignifiants. Il y avait enfin et surtout la terrible dépréciation du papier-monnaie qui atteignait des chiffres vertigineux.

Malgré ces difficultés accumulées, le progrès prit un essor marqué lorsque apparut un système monétaire stable et unifié.

--Une opération financière d'une hardiesse désespérée et qui a pourtant réussi, me disait un spécialiste anglais dont la prudence était éberluée.

Sans s'égarer dans de trop longues statistiques, il suffit de constater qu'en 1922, la production totale de l'industrie avait augmenté de 53 % sur les chiffres de l'année précédente, de 44 % en 1923, de 30 % en 1924. Et si, pour l'industrie textile et l'industrie métallurgique, il existe encore un réel écart avec la production d'avant-guerre, la houille a rejoint cette dernière et le pétrole vient de la dépasser.

Malgré les circonstances et les prévisions défavorables, en dépit du dicton connu des Ford et des Hoover: «Aucun développement économique sans individualisme», et des idées courantes sur les monopoles d'État, destructeurs d'activité et d'initiative, les durs efforts de l'industrie soviétique ne semblent pas avoir été vains.

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Succès bien mitigé d'ailleurs et qui subit actuellement un sérieux temps d'arrêt. Car si ses bénéfices ont permis à cette industrie de subsister jusqu'ici, ils ne lui permettent pas de s'accroître.

--L'État, me dit-on, ne peut se passer de ressources qui, dans d'autres conditions, pourraient être employées à augmenter les capitaux de l'industrie. En ce moment, c'est environ 40 % des entreprises industrielles qui rentrent directement au fisc, ces fonds de réserve étant placés dans des emprunts d'État.

N'oublions pas non plus le lourd fardeau de toutes les assurances ouvrières uniquement supportées par ces industries, le plus lourd fardeau des heures de travail insuffisantes.

Pourtant, il est indispensable et urgent de remplacer l'outillage usé et démodé de la plupart des usines, accroître cet outillage, construire des usines nouvelles; il faudrait aussi renouveler le matériel roulant, qui commence à être hors d'usage: augmenter le nombre de wagons de marchandises, réparer ou refaire les traverses, les remblais, les ponts de chemins de fer qui sont dans un fâcheux état, améliorer les lignes défectueuses, en construire d'autres. Que ne faudrait-il pas faire?

Mais comment? L'épargne nationale est à peu près nulle. Quant aux crédits et aux capitaux de l'étranger, est-il possible maintenant d'y avoir recours? Pourra-t-on, voudra-t-on, en pays capitaliste, prêter à une nation qui ne paie pas ses dettes? Quelles sécurités auraient des créanciers qui voient l'opinion publique d'un peuple dressée tout entière contre la reconnaissance d'anciennes créances, d'un peuple qui poursuit par tous les moyens la destruction du capitalisme?

L'Angleterre vient de donner le signal d'une guerre économique et financière qui peut être fatale non seulement à l'industrie des Soviets mais même à leur régime.

Situation tragique qui suffit peut-être à expliquer, sinon à excuser, les sanglantes représailles ordonnées par des gens qui se sentent traqués et répondent à la menace par le défi.

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Pourtant, dirigeants, savants, ingénieurs continuent une lutte obstinée qui n'est pas sans grandeur.

Les écoles supérieures, qui se sont multipliées dans toutes les branches, forment, avec une rapidité peut-être excessive, les techniciens de tous genres, encore trop rares en Russie. Leur niveau scientifique atteint-il celui des pays d'Occident? Pas encore, me dit-on, mais les progrès s'accentuent chaque année.

On améliore aussi le système de distribution des produits qui, au début, était fort défectueux. On fabriquait alors à outrance et au petit bonheur, sans s'inquiéter des besoins particuliers des clients. Ce que n'aurait pas fait un industriel privé, au courant de son affaire. Puis on envoyait les objets manufacturés dans des centres dits de distribution.

Qu'arrivait-il? Ils s'y entassaient sans trop d'ordre, y croupissaient longtemps, s'y détérioraient souvent. Une fois, par exemple, tout un énorme stock de drap pourrit à l'abandon. Perte de temps, perte d'argent.

Le commerce privé, le _Nep_, qui venait d'être rétabli, s'évertuait bien à faire passer les marchandises du producteur au consommateur, mais un peu aveuglément et avec un souci de gain personnel qui alla souvent jusqu'à la spéculation. D'ailleurs, après une période fiévreuse et brillante où beaucoup s'enrichirent copieusement, les _Nepman_ connurent de mauvais jours. Ne disposant pas des ressources fournies par le gouvernement aux entreprises d'État et aux coopératives, ils subirent de grosses pertes en 1923, lors de la crise économique et monétaire.

Depuis, sans détruire le commerce privé qui a, dit-on ici, encore un rôle de transition à jouer, on s'efforce de transmettre directement les produits des trusts d'industries d'État aux syndicats qui s'occupent de la vente en gros et aux coopératives de consommateurs. Celles-ci, industrielles et agricoles, qui se sont fédérées en une puissante union, le _Centrosoyous_, jouent en U.R.S.S. un rôle primordial. Leur chiffre d'affaires, qui atteignait l'an dernier 3.900.000.000 roubles, s'est élevé, pour le premier semestre de 1926, à 3.200.000.000 roubles, c'est-à-dire qu'il a presque doublé. Leur but est d'opérer la distribution des marchandises sans que ces dernières aient à attendre dans des entrepôts. Elles jouissent d'ailleurs de faveurs spéciales: crédits plus larges et à long terme, tandis que les commerçants privés sont obligés pour la plupart de payer leurs produits au comptant. Une large exemption d'impôt leur est, en outre, accordée: environ cinquante pour cent.

On en est également au régime d'économies: il s'agit partout d'organiser le travail de façon rationnelle, de diminuer les frais d'administration, de comprimer le personnel des bureaux qui, en Russie, fut toujours en excès. Aussi y eut-il, ces temps derniers, de nombreuses suppressions d'emplois.

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Enfin et surtout, il y a le vaste plan d'électrification, dont une faible partie est déjà réalisée et qui le sera entièrement, espère-t-on, dans trois ou quatre ans. Le grand espoir, et pour lequel l'État se saigne à blanc. Une des idées directrices de Lénine.

--Il y voyait, me dit M. Kogan, le fonctionnaire du Gosplan qui me renseigne, l'unique moyen d'amener au socialisme la Russie des campagnes, d'«humaniser» le travail de l'ouvrier en le soulageant de tout effort pénible, la base de toute notre économie nationale. L'électrification, voyez-vous, a une importance toute particulière dans un État qui, comme le nôtre, possède toutes les industries: nous choisissons pour une station centrale le point qui peut desservir le plus grand nombre d'usines, et c'est autour d'elle que nous groupons nos constructions nouvelles...

Le programme, présenté au congrès des Soviets en 1920, prévoyait la construction de trente centrales régionales, d'une force de 1.750.000 kilowatts.

Je me souvenais, au retour de Kazan, d'avoir vu surgir dans la nuit une ville éblouissante: la station de Chatoura, qui utilise la tourbe de la région marécageuse où elle est située, fournit l'énergie électrique à Moscou et possède une puissance de 48.000 kilowatts. Il y a encore six autres stations centrales en construction employant les déchets de charbon, la tourbe ou la force hydraulique: près de Leningrad, sur l'Oka, à Nijni-Novgorod, dans l'Oural, dans le Donetz; enfin, la station de Volkov, sur la rivière du même nom, près du lac Ladoga, qui est une des plus importantes de l'Europe et possédera une puissance de 56.000 kilowatts. Il y a encore cinq stations moins importantes au Caucase et dans diverses Républiques.

--Enfin, conclut M. Kogan, avec les petites centrales de village, l'U.R.S.S. compte 4.891 stations électriques d'une puissance globale de 1.495.000 kilowatts. C'est encore bien peu de chose, certes, en comparaison de certains pays, les États-Unis par exemple, et surtout la Norvège.

«Mais nous comptons que d'ici quelques années nous aurons, dans les grandes stations seules, plus de 500.000 kilowatts. Nous doublerons ensuite ce chiffre. Et je ne parle pas des petites centrales de village qui se multiplieront avec une extrême rapidité... Nous réaliserons l'idéal de Lénine, ajoute-t-il avec un ton de fierté grave.

* * *

--Qu'en pensez-vous? demandais-je un instant plus tard à un Américain, Allan Dry.

Un homme d'affaires qui vend, et fort bien, pour sa maison de New-York, tracteurs et machines agricoles. Avec sa bonne face de brique rouge, ses vêtements commodes et impeccables, ses valises en peau de truie, il apparaît comme la prospérité et le bon sens robuste, équilibrés sur de vastes souliers _patent_. Nul doute ne doit jamais effleurer son âme.

Il tira quelques bouffées de sa pipe qui porte ses initiales sur plaque d'or et répondit laconiquement:

--L'électrification? Pourquoi? Cela coûte des sommes énormes et il n'y a pour ainsi dire pas d'usines à électrifier. La lumière? Les tramways? Bon! Mais cela peut se faire sans tant d'histoires... Mieux aurait valu construire des usines un peu partout. Et pas de grandes usines. Juste pour les produits locaux et pour donner du travail. Ils ont du mazout en abondance, à bon marché. Tout cela aurait pu fonctionner tout juste avec l'intérêt de l'argent que coûte une station hydro-électrique. Et ces stations seraient venues plus tard, en leur temps...

Quelques bouffées de pipe, puis:

--Voyez-vous, je crois, nos amis ici font marcher... une locution française... la machine à défricher avant...

--Vous voulez dire «la charrue avant les bœufs»?

--Oui! Tenez... Il y a quatre-vingts ou cent ans, les _States_ étaient comme la Russie: immenses ressources naturelles, organisation presque nulle, absence de capitaux. Mais, pour en arriver où nous en sommes, on a travaillé, _by Jove_, qu'on a travaillé! Des dix ou douze heures par jour. Ce qui a permis de donner à nos ouvriers d'aujourd'hui les salaires les plus élevés et la vie la plus confortable du monde entier. Ici, quoi donc? On songe d'abord au bien-être du travailleur. C'est très humain. Mais ce bien-être est pris sur la production, par conséquent sur la prospérité de l'entreprise, et par contre-coup sur la prospérité générale du pays.

--Du fordisme, ça!

--Oui. Je dis que la législation du travail comme chez les Soviets ne peut s'appliquer avec fruit que dans un pays hautement industrialisé, possédant toutes les ressources du machinisme. Huit heures par jour, dans un pays de faible production, ce n'est pas assez. Surtout huit heures d'ouvrier russe. Je ne veux pas dire du mal: il est doux, discipliné, intelligent, avec ses idées personnelles.

«Mais il manque souvent d'initiative et de force, de _grit_. Ce n'est pas sa faute. Comment voulez-vous qu'un homme nourri de farine, de gruau, de maïs et de chou fournisse autant de travail qu'un homme nourri de viande, _meat-fed_, comme chez nous, et cela depuis des générations? Et il y a encore ces meetings, ces clubs, ces discussions politiques... Quand un ouvrier travaille les problèmes sociaux avec son cerveau, ses mains se ralentissent, _of course_... Ah! des hommes bien intelligents, les Russes, mais des théoriciens, pas des _businessmen_!...

Allan Dry méditait encore, hochant la tête et frappant sa pipe à petits coups sur la table. Puis, tout à coup, il éclata d'un large rire.

--Qu'y a-t-il?

--Je pense que ces hommes des Soviets ne sont pas raisonnables, mais pas du tout. Et pourtant, ils peuvent réussir. Ce sont de si curieux diables, ici!