DES JEUNES GENS S'AMUSENT

J'avais vu les ouvriers à l'usine. Ils y sont occupés huit heures par jour; les employés ne restent à leur bureau que six à sept heures. Que font donc de leurs heures de loisir les travailleurs soviétiques?

Il y a d'abord la famille. Il ne faut pas croire qu'elle n'existe plus en Russie. J'ai vu, de mes yeux vu, des enfants groupés autour de leurs parents dans la pièce commune. Ils avaient vivement enlevé le couvert: musique sur le piano, livres sous la lampe, broderie entre les doigts, l'album de timbres-poste du gamin et entre les mains de la toute petite, la poupée Petrouchka, avec sa jupe bariolée et ses joues peintes. C'était, je vous l'affirme, la même atmosphère que chez nous. Erreur complète de répéter que la vie familiale a été détruite par les soviets.

Comme chez nous, aussi, je sais des jeunes ménages qui, leurs heures de bureau terminées, ne songent qu'à se rejoindre, à lire ou à écrire côte à côte, ou, serrés l'un contre l'autre, à aller au théâtre, à un concert, chez des amis.

Car l'humeur hospitalière des Russes n'a pas changé. On se reçoit toujours beaucoup, très simplement, puisque tout le monde est pauvre. On s'empile gaîment dans les pièces étroites, sur les lits et les divans, autour de la table où trône le samovar avec quelques fleurs, des fruits, des cigarettes. Et on joue du piano ou de la mandoline, on chante, on récite des vers, on discute à perdre haleine, art, littérature, politique; jusqu'à la pâleur de l'aube, on résout toutes les énigmes de l'âme et de la vie, l'on se grise éperdument de théories et de thé rose. Comme autrefois. Un régime transforme-t-il le caractère d'un peuple?

Pour les vieux ouvriers, il y a toujours également le cabaret, dans les caves, où l'on s'abrutit de vodka, les bras sur la table, la barbe sur les bras, et, dans les yeux clignotants, un rêve têtu qui flotte sur la déchéance.

* * *

Mais les jeunes? C'est pour eux que les dirigeants des Soviets ont multiplié les lieux de réunion. Car ils ne s'occupent guère que de la jeunesse et dans leur pensée, les plaisirs doivent être d'État, comme les devoirs.

Aussi, chaque usine, chaque ministère, chaque syndicat possèdent-ils, non seulement dans leurs locaux, salles de club et bibliothèques, mais autour de chaque ville, des maisons de repos pour les vacances annuelles, dans d'anciennes propriétés bourgeoises. Et beaucoup ont, en outre, des maisons de ville pour l'hiver, des maisons pour l'été, avec terrains de sports.

--Le plus bath en cette saison, c'est le club des travailleurs de l'État, me dit l'étudiant Boris, que j'ai retrouvé avec plaisir et qui exhume pour moi son accent le plus faubourien.

Nous y allons par une de ces dernières soirées d'automne, où la belle saison, avant de s'enfuir, épuise tout ce qu'elle a de grâce langoureuse et tiède. Faubourg lointain, mal pavé, mal éclairé, fondrières, terrains vagues pleins de ténébreuses possibilités et, jetées çà et là, sans raison, petites maisons-joujoux en bois découpé, où plantes, meubles, profils, à travers les rideaux transparents, semblent eux-mêmes découpés en bois noir.

Soudain, faisant pâlir de jalousie une maigre petite lune pointue, monte vers le ciel une buée de lumière rose, avec des cris jeunes et des rires. Un portail surmonté d'énormes lettres éclairées en rouge, ces lettres russes, en elles-mêmes si décoratives: c'est là.

Un immense parc onduleux, que de puissants projecteurs divisent en zones de clarté brutale. La pelouse centrale, sur laquelle le portique de football étend ses bras de crucifié; les autres pelouses plus petites, avec leurs filets de tennis, de basket-ball, leurs agrès de gymnastique, sont d'un vert étrange, irréel, un vert d'aquarium. Vides, d'ailleurs, car on ne fait de sports que le jour. Seuls, quelques acharnés châtient à poings fermés les grosses têtes en cuir des _punching-balls_.

Mais une foule joyeuse, jeunes hommes, jeunes filles, la plupart de seize à vingt ans, flânent lentement par les allées de sable blond. Ils sont en groupes ou deux à deux, se tenant par le bras, par l'épaule; ou bien ils causent, assis sur les bancs. Beaucoup s'arrêtent devant le «journal de muraille», affiché sous un réflecteur et le commentent avec gaîté. J'aperçois, entre des épaules, les vives petites caricatures en encre de plusieurs couleurs.

--Incompréhensible pour les profanes, prononce Boris.

Semés çà et là, des kiosques de bois, de style vaguement suisse ou chinois. Du plus vaste, surmonté d'une horloge rouge et entièrement clos, s'échappent des plaintes de violon.

--Ça, c'est le ciné, présente Boris. On y donne beaucoup de films scientifiques, d'autres qui racontent les industries d'Etat. Ou bien de l'histoire, surtout celle de nos révolutions. Les grands trucs à sentiment, chez nous, vous savez, ça ne prend guère.

Les autres kiosques, très éclairés, ne sont fermés que par une balustrade de bois ajouré; ce qui permet de rester en plein air, même quand il pleut. Ici, un restaurant-café, où, pour quelques kopecks, on prend du thé, du cacao, de la pétillante eau de Narzan. Inutile de dire qu'aucune boisson fermentée n'est admise dans cet innocent cabaret. Là, une salle de lecture. Sur les tables, journaux, magazines et revues. La cloison du fond offre des livres, alignés sur des rayons. Les lecteurs sont si absorbés qu'aucun ne lève les yeux à notre approche.

--Les plus jeunes lisent surtout des ouvrages d'aventure ou de voyage, nous dit le camarade bibliothécaire, un adolescent qui, d'un joli geste enfantin, rejette sans cesse une mèche blonde tombée en travers de ses yeux. Les plus âgés demandent des brochures d'économie politique, de l'histoire, des biographies de grands hommes... Tout ce qui touche Lénine les passionne... Des romans? Pas beaucoup... Pas même Tolstoï, non... Quelques œuvres de nos écrivains modernes, ceux qui ont conté la reconstruction, le réveil dans les villages, et puis nos poètes, ceux de la révolution, voilà tout.

Plus silencieux encore, le pavillon des jeux: dames, halma, jacquet, puzzles, échecs surtout. On voit, penchés sur les figurines, de jeunes profils froncés paradoxalement graves. Tout autour, des groupes fascinés, changés en statues de sel, suivent les coups.

--Nos chefs aiment et recommandent les échecs, commente Boris; cela fait travailler le cerveau, comme là-bas, sur les pelouses, on fait travailler les muscles. Et il y a entre clubs des matches d'échecs comme il y a des matches de football ou de cricket. Il y a beaucoup de concours de mandoline et d'accordéon, avec des prix, car on aime la musique chez nous!

Tout au fond du parc, en effet, une immense rotonde blanche s'élève au-dessus d'un perron. C'est le théâtre. On y joue des pièces classiques, d'autres, composées par des membres du club, les mêmes sans doute qui rédigent le «journal de muraille». Mais, ce soir, on y répète des chansons populaires. Les chœurs sont debout, groupés, et la terrible lumière d'un blanc vert sculpte avec force les visages attentifs, aux méplats un peu forts, également jeunes, si pareils dans leurs courtes chevelures, avec leurs beaux cous ronds également dégagés, qu'on hésite parfois: filles ou garçons? Quelques femmes, pourtant, ont gardé leurs tresses et celle-ci, au bord de la scène, couronnée d'un diadème d'or, les yeux levés, les lèvres entr'ouvertes, n'est-ce pas Hébé elle-même, interrogeant la vie? Un chef d'orchestre, à peine plus âgé, mais qui, bousculant toutes les traditions musicales, a le crâne austèrement tondu, dirige avec entrain. Parfois il fait une réflexion ou une critique, et tous éclatent d'un bon rire, sans réticence et sans contrainte.

C'est, à l'état pur, la même jeunesse fière et forte, librement épanouie, que l'on croise si souvent dans les rues de Moscou et qui est une de ses grâces. La jeunesse est reine ici. Tout est fait par elle et pour elle. Voilà pourquoi les visages de vingt ans apparaissent tellement différents de ceux de quarante que ravage trop souvent un souci tragique. Plus que partout ailleurs, un monde sépare ici les deux générations...

* * *

Mais les jeunes gens d'une autre classe, les jeunes «ci-devant» jouissent-ils des mêmes avantages? Ont-ils pu s'adapter?

C'est à l'ouvrier Micha que j'ai pu poser la question.

Je le voyais souvent à Paris, avant la guerre.

Il avait alors huit ans. Un délicieux gamin aux cheveux d'ambre clair, au teint de velours incarnat, rayonnant de santé, d'intelligence, d'ardeur de vivre.

Il habitait avenue du Bois-de-Boulogne. Un superbe chien-loup, une petite auto se partageaient ses faveurs; un précepteur français, une gouvernante anglaise, un professeur allemand se le disputaient. Il parlait déjà les trois langues, avec l'injuste facilité de sa race. Il faisait aussi des peintures où se révélait un œil juste, hardi, avec le sens le plus surprenant de la couleur. Et on les donnait à encadrer comme des tableaux de maître. Gâté? Non. C'était, je vous le dis, un gosse simple et droit.

Au début de l'été 1914, il partait pour la Russie avec sa grand'mère. Elle, une femme bonne et charmante, cultivée, comme toutes celles de sa caste; elle vivait un peu en reine, entourée de femmes de chambre qui la coiffaient, la déchaussaient, et ne montait dans sa limousine qu'escortée d'un peuple courbé de serviteurs.

La guerre. Puis la révolution. Un implacable rideau de fer s'était abattu entre notre monde et celui de Micha et de sa grand'mère. Lui si petit, elle si vieille, qu'étaient-ils devenus dans le cyclone?

--Il vit. Elle aussi, me dit-on quelques années plus tard.

--Je vous en prie, allez donc voir Micha, fit quelqu'un, au moment de mon départ! Il est ouvrier aux usines métallurgiques X...

Comment, ouvrier, l'exquis petit Micha aux fines mains de porcelaine?

* * *

C'était la même adresse à laquelle j'écrivais autrefois. Un quartier assez lointain; une vaste avenue plantée d'arbres, avec de belles maisons, l'air un peu déchu dans des jardins émancipés.

La nuit était tombée. Avec surprise, je vis, au-dessus d'un portique à colonnes Empire, les grandes fenêtres illuminées. Un escalier de marbre, une porte ouverte: j'étais dans une bibliothèque ou un club, comme il y en a tant ici. L'ordinaire décor de tables, de jeunes gens qui lisent les poings aux oreilles, de demoiselles attentives, circulant ou calligraphiant des fiches.

--Micha Z...? me répond l'une d'elles avec un gentil sourire. On va vous conduire...

Nous traversons une cour obscure.

Au fond, des communs, un escalier sordide qui sent la cave et le champignon, conduisant à ce qui dut être les chambres des cochers et des palefreniers. Une petite servante hébétée m'introduit dans une pièce blanchie à la chaux où, à la chiche lumière d'une lampe à pétrole, j'aperçois confusément des vêtements suspendus au mur, des meubles empilés et, derrière une pauvre table de cuisine, sur un lit de repos, une forme noire en tas, qui bouge faiblement, des bras tremblants qui se soulèvent: c'est la grand'mère de Micha.

Elle est paralysée.

Et Micha? Le voici derrière moi. Comme il est long et mince! Pas trop changé. Pâli, certes; mais les yeux, moins bleus, abrités maintenant derrière un lorgnon, ont toujours le même regard affectueux et droit. Et c'est avec une grâce de Prince Charmant qu'il porte sa blouse d'ouvrier, sa blouse de rude toile bleue. Lui aussi est ému. Ses lèvres frémissent. Il se tait.

--La première fois que, depuis douze ans, nous revoyons quelqu'un de notre vie passée! La première fois! répète la vieille dame en sanglotant.

Des mains qui se serrent, des paroles confuses, des soupirs. L'instant d'émotion est passé.

* * *

Micha me conte maintenant l'histoire de ces douze années. En français très pur. Il s'excuse; il ne le parle que de temps à autre, avec sa grand'mère. Mais oublie-t-on la langue de sa première enfance?

--Pendant la guerre, me dit-il, tout était comme de coutume, un peu moins gai, voilà tout.

Il suivait les cours d'un collège impérial, et ils allaient passer les vacances dans une de leurs terres. Rentrés à Petrograd en octobre 1917, ils y trouvèrent un hôte inattendu: la révolution. Ils n'avaient rien prévu. A douze ans et à soixante-dix, peut-on croire à la fin d'un monde?

Manifestations, perquisitions. Ils sont expulsés de leur grande maison changée en club. Leurs domestiques les abandonnent. Ils errent de gîte en gîte, puis obtiennent enfin ce logement, au-dessus de leur ancienne remise.

--Mais comment viviez-vous?

--Oh! grand'mère avait gardé un peu d'argenterie, quelques bijoux, des fourrures, des dentelles, ses robes de Paris. Vous savez, elle s'habillait bien, autrefois... J'allais vendre tout ça au marché, les jours de congé. Car je continuais à suivre les cours de mon collège, qui était devenu une école secondaire d'État.

--Ce qu'il a été pour moi, mon Micha, pendant ces affreuses années! gémit la grand'maman. Si héroïque, si dévoué... Comme il recevait et éconduisait ces hommes terribles qui venaient perquisitionner!... Moi, j'étais folle de peur, et je ne savais que pleurer...

--Voyons, calme-toi, grand'mère... Ce que j'ai fait, tout le monde l'a fait... Ah! par exemple, il y a eu la famine de 1921. Ça, oui, c'était dur... Comment avons-nous survécu, comment?

* * *

Un reflet tragique passe sur le jeune visage. Un geste qui chasse, puis:

--Enfin, nous sommes là, n'est-ce pas?... Mais un jour est venu, il y a trois ans, où il n'est plus rien resté à vendre. J'avais dix-sept ans, je venais de finir mes classes. Que devenir? Je me suis fait inscrire sur une liste de chômage. Quelques jours plus tard, j'entrais aux usines X... Voilà.

--Vous n'avez pas été trop malheureux, trop perdu?

--Les premiers jours, si. Puis, je m'y suis fait. Les deux premières années, mon travail était bien monotone: percer des plaques de métal avec une perforeuse... et toujours baigné d'huile noire. Puis, je n'arrivais pas à gagner plus de quarante à quarante-cinq roubles par mois. Avec grand'maman, il faut une bonne; vous devinez quelles fins de mois! Maintenant, par bonheur, je suis dans un laboratoire et j'ai un salaire d'environ quatre-vingts roubles. La fortune! Je puis même aller quelquefois au théâtre...

Il rit gaiement. Je demande:

--Et on est content dans votre usine?

--Content? Oui. Naturellement, les ouvriers désireraient être mieux payés. Mais ils admettent que pour le moment, c'est difficile. Il y a aussi des divergences politiques, un peu de jalousie envers les paysans. Cela n'empêche pas la majorité de convenir qu'ils sont beaucoup plus heureux qu'autrefois. Surtout les jeunes. Ils sont fiers de compter dans la vie du pays, d'avoir des écoles, des universités à eux, de savoir qu'ils peuvent monter aux plus hauts postes. Beaucoup lisent, se cultivent. D'autres discutent les questions sociales...

--Et ils les comprennent?

--Les ouvriers russes ont beaucoup de bon sens et d'esprit de discipline... Mais enfin, et surtout, ils n'ont plus peur de l'avenir, ils sont pris dans une armature... S'ils sont malades, par exemple, ils savent qu'on les soignera aussi bien qu'un commissaire du peuple. Ainsi, au printemps, j'ai eu la fièvre typhoïde: le meilleur spécialiste m'a suivi. Et j'ai passé plusieurs semaines de convalescence dans une belle propriété à la campagne, payé à plein salaire. Il y a aussi des indemnités d'accident, de chômage, des pensions d'invalidité, des retraites. Et tout ce qu'on fait pour les femmes, les enfants... Savez-vous que, pour les assurances sociales, nous allons même plus loin que l'Allemagne, et sans aucune retenue sur les salaires ouvriers!

Micha parlait avec chaleur. Vit-il quelque surprise dans mon regard? Il s'arrêta, rougit:

--Non, fit-il comme en réponse, je n'ai pas adhéré au parti communiste. D'abord parce que je n'aurais pas eu de temps à passer avec ma grand'mère. Ensuite parce que je n'accepte pas tout le programme... Mais je suis secrétaire de la société pour les relations entre ouvriers et paysans... C'est une question, vous savez, qui préoccupait beaucoup Lénine... Il faut maintenir l'amitié des deux classes, il le faut...

Avec flamme, il m'expose son plan de propagande. Ses joues se colorent, ses yeux brillent. Le voici revenu, l'ardent petit Micha du bois de Boulogne.

* * *

Il m'accompagnait au tramway, parlant toujours avec animation de sa vie, de ses camarades, du service militaire prochain. Un seul souci, mais lourd: que deviendrait sa grand'mère?

Une question me brûlait les lèvres:

--Dites-moi, Micha, fis-je tout à coup, pensez-vous parfois au passé?

Il tressaillit, passa la main sur ses yeux, puis, d'une voix étouffée:

--Parfois... C'est comme un rêve.

--Et... regrettez-vous quelque chose?

Un silence encore. A la lueur d'un bec de gaz, je vis le beau regard pensif tourné vers une vision intérieure:

--Pour grand'mère, oui, elle est trop vieille pour comprendre... Mais moi? Je connais le travail... les hommes. Il y en a de très bons... Je connais la vie. Elle est bien dure quelquefois... Mais c'est la vraie vie.

Puis, me regardant en face:

--Eh bien! non, je ne regrette rien...

C'était mon tour à présent d'avoir les yeux pleins de larmes. Je regardais la haute silhouette un peu courbée s'évanouir dans le brouillard. Et je pensais avec colère:

--Du courage, de la culture, une éducation raffinée, le plus noble cœur, et voilà tout ce qu'_ils_ trouvent à en faire: un manœuvre d'atelier! Ah! s'il était né des leurs, s'il n'était pas un «ci-devant»!

Mais puisque Micha semble avoir accepté, pourquoi cette inutile révolte?