LES ROUAGES D'UNE USINE SOVIÉTIQUE
L'usine de textiles Triechgormaïa, la plus importante de Moscou, et, je crois, de la Russie. Je suis accompagnée par le professeur danois que j'ai déjà rencontré, muni d'un questionnaire, préparé à l'avance, qu'il épuise inexorablement, et aussi par l'envoyé de la plus grande maison d'éditions d'Amérique. Il voyage par toute la Russie pour écrire une géographie à l'usage des écoles; il transporte plusieurs somptueux appareils de photographie, gainés de peau de truie, et un photographe mécanique, bien planté, bien nourri, qui, sur un geste, installe son appareil, braque, opère, puis semble, lui aussi, réintégrer sa gaine.
Notre usine fait partie du trust d'État qui groupe presque toutes les filatures. Elle emploie près de huit mille ouvriers et employés: une ruche gigantesque. On est en train de l'agrandir encore: le drapeau rouge flotte sur des constructions que l'on va inaugurer. Nous traversons des cours historiques où, en 1905, retranchés derrière des barricades, tombèrent des centaines de jeunes ouvriers. Triechgormaïa joua à Moscou le rôle des usines Poutiloff à Petrograd.
Le professeur danois réclame des précisions et note, son nez myope au ras de son carnet. Le géographe regrette de ne pouvoir reconstituer et fixer la scène.
Puis nous parcourons, répartis dans plusieurs immenses bâtiments, des ateliers de tissage, de filature, de teinturerie, d'impression. Une bonne partie de l'outillage est neuf, acquis en Amérique ou en Allemagne. Partout l'air et la lumière entrent à flots; partout aussi de la propreté, de l'ordre, du silence, et cette même bonne grâce que j'avais remarquée sur les visages des travailleurs de Kazan. Dans chaque salle, des contremaîtres, appelés ici «ouvriers aînés», l'air intelligent et appliqué, en quelques phrases brèves, expliquent les opérations.
On fabrique par jour dix mille pièces de cotonnade, de quarante mille mètres chacune. En sortant, elles s'en vont dans des centres de distribution. Trente pour cent de cette production est réservée aux paysans. Le reste est réparti dans le pays, sauf une certaine quantité destinée à l'exportation, particulièrement à la Perse. Je demande:
--Et les salaires?
Je crois comprendre que le travail est payé aux pièces. La moyenne tourne autour de cinquante roubles par mois. Mais un certain nombre d'ouvriers qui ont des aptitudes ou des connaissances spéciales peuvent gagner jusqu'à cent cinquante roubles par mois. Avant la guerre, le gain mensuel d'un ouvrier était d'environ vingt-huit ou trente roubles par mois. Mais il n'était que de huit à dix roubles il y a quatre ans, au moment de la terrible crise économique, avec quelques fournitures en nature.
--Nos hommes savent qu'ils sont moins payés que leurs camarades d'Occident ou d'Amérique, nous dit un ingénieur. Mais ils savent aussi que le temps travaille pour eux et ils ont confiance. Il y a eu des grèves dans certaines de nos industries, c'est vrai. Mais d'ordinaire elles se terminent facilement et à l'amiable. Il suffit souvent d'expliquer aux ouvriers les difficultés; ils comprennent; ils se rendent compte surtout qu'on ne veut pas les exploiter et que personne ne vit grassement à leurs dépens.
Autour de cette ville industrielle se groupe tout un faisceau d'organisations sociales: la crèche, qui reçoit cent cinquante enfants environ et emploie, des docteurs aux femmes de service, cinquante-huit personnes. Rien de plus net, de mieux organisé que les chambrettes où les bébés sont soignés suivant leur âge; rien de plus gai que la belle salle en rotonde donnant sur un jardin où les mères viennent pendant une demi-heure se reposer en allaitant leurs enfants.
--C'était autrefois le salon du propriétaire de l'usine, dit l'infirmière qui nous guide, en indiquant ces groupes de «maternités» d'une grâce si émouvante. Ne croyez-vous pas que cela vaut mieux ainsi?
Quelle occasion pour le photographe de se déployer!
Nous passons aux jardins d'enfants--il y en a neuf--où les petits de trois à huit ans, abondamment et judicieusement nourris trois fois par jour, surtout de laitage, de pâtes et de légumes, demeurent le plus d'heures possible au grand air. Il y a aussi des salles de bains et de douches, un restaurant coopératif, des salles de lecture, de concert, les bibliothèques du club, le «coin de Lénine»; il y a une école technique pour les apprentis, un musée où les ouvriers ont disposé eux-mêmes avec goût les «chefs-d'œuvre» de la manufacture et les travaux des apprentis. Il y a au dehors un hôpital, des maisons de convalescence, de repos pour les vacances, des habitations ouvrières--un monde!...
Inutile de dire que, dans toutes les salles, ateliers et autres, se retrouvent toujours des affiches de propagande, les portraits des dirigeants, et d'innombrables effigies de Lénine: recevant le serment des pionniers, visitant des usines, parlant devant des assemblées. Même dans la salle des nouveau-nés, on le voit à trois ans, petit enfant blond aux yeux trop graves.
--Partout, toujours, il est avec nous, prononce un jeune secrétaire d'un ton fervent.
* * *
Ces œuvres sont régies à la fois par le Comité d'usine élu par les ouvriers et par le comité représentant la direction. Les frais en sont couverts en grande partie par le budget de l'usine, mais aussi par des cotisations ouvrières. Et les jardins d'enfants, par exemple, sont payants: deux roubles par mois pour chaque petit.
Le comité d'usine est composé de quinze membres, élus pour six mois, onze hommes et quatre femmes; sept d'entre eux consacrent tout leur temps à ces fonctions et reçoivent le salaire d'ouvriers qualifiés. Ils s'occupent, en plus des œuvres sociales, de l'embauchage et du renvoi des travailleurs, servent d'intermédiaires entre la direction et eux dans tous les conflits, veillent à l'exécution des lois ouvrières: conditions et heures de travail--les huit heures étant scrupuleusement respectées--prévention des accidents.
Mais, des ingénieurs nous le répètent plusieurs fois avec fermeté, ce comité n'a aucun droit d'intervention dans la gestion et la direction de l'usine.
A intervalles réguliers, pourtant, certains membres de ce comité ont, avec les délégués de la direction et les chefs des divers «départements», des réunions où ils peuvent critiquer les méthodes de production, suggérer des changements, des améliorations. Parfois, enfin, il y a des meetings, soit de chaque atelier, soit de tout le personnel, où administrateurs et ingénieurs exposent aux ouvriers la marche des affaires, les défauts à éviter, les progrès à effectuer, les difficultés à vaincre. La discussion amicale et publique y est alors admise.
--Et la discipline n'en est pas atteinte? demande d'un air désapprobateur mon Danois, qui a plutôt l'air d'un Prussien.
--Au contraire. Les ouvriers l'acceptent d'autant plus librement qu'ils la comprennent. Ils ne se sentent plus une machine inerte, mais un rouage intelligent de la grande œuvre. Et ils sont fiers de collaborer à son succès...
Enfin, on les pousse aussi à collaborer au _Journal de muraille_, rédigé tous les mois et où l'on traite sans réticences toutes les questions qui concernent l'usine et où la critique est non seulement admise, mais encouragée. Ils peuvent également écrire aux journaux, et surtout à la _Pravda_ qui consacre chaque jour plusieurs colonnes aux correspondances des ouvriers et des paysans.
Enfin, il y a, de temps en temps, des congrès par trusts d'industrie, où chaque usine envoie des délégués, un certain nombre par atelier. Ils se rencontrent avec d'autres, venus de tous les coins de la Russie, et quand ils rentrent à l'usine, que d'idées nouvelles pour abaisser les prix, améliorer la qualité des produits, organiser le travail plus effectivement, utiliser les facultés des ouvriers qualifiés!
Je demande:
--Il s'agit bien là d'une usine modèle?
--C'est-à-dire qu'elle fut une des premières à être organisée. Mais toutes les autres, et de plus en plus, sont façonnées sur ce type.
Sans doute, le caractère russe, doux et docile, moins frondeur et «rouspéteur» que le caractère français, est-il pour beaucoup dans le succès de ce système.
Mais le système lui-même n'y est-il pas pour quelque chose?