LE CHARME DE MOSCOU
La petite mère Volga, toute livide sous la pluie glacée, a déjà repris sa sombre humeur d'hiver. La descendre plus avant? Non, Moscou, dont le charme, comme celui de certaines femmes, grandit avec l'absence, me rappelle impérieusement.
Jamais ses tours, ses dômes, ses coupoles aériennes à dentelles de chaînes d'or n'ont brillé d'un plus tendre éclat que par ces jours de bel automne. Nulle part le ciel, qui a la teinte rare des très pâles améthystes, n'y est d'une douceur plus angélique. Dans nul ciel non plus les cloches ne tintent avec un son si pur et si léger.
Moscou, comme un crabe au printemps, a rejeté sa carapace d'échelles et d'échafaudages. Elle surgit toute fraîche et pimpante. L'Opéra, qui va rouvrir ses portes, est maintenant d'une jolie nuance bise qui n'a point l'irritant aspect du neuf. Autour de lui, les édifices de style Empire sont revêtus, comme naguère, paraît-il, d'une couche de jaune orangé. Mais les colonnes, les arceaux des portes et des fenêtres s'y détachent en blanc, ce qui en souligne le pur dessin.
--Je ne sais qui se charge de tous ces travaux de réfection et de restauration--au Kremlin, par exemple--me dit un Danois, critique d'art et professeur d'esthétique, mais c'est exécuté avec un goût parfait...
Comme au temps des tsars, les gens s'abordent par ces mots:
--Irez-vous au ballet, la semaine prochaine? Il y aura la _Belle au bois_ de Tchaïkowsky...
Là-bas, au-dessus des jardins roux, le Kremlin arrondit sa belle enceinte vermeille. On dirait une rose d'autel au cœur et au feuillage d'or.
* * *
Je revois avec plaisir les bons izvostchicks eux-mêmes, qui, au début, ont tant abusé de ma candeur. Les voici en file, devant mon hôtel, juchés sur leurs comiques et lamentables guimbardes. Le dos en arc dans la grosse touloupe rapiécée, ils somnolent en puant doucement, entre leur bonnet de fourrure et leur barbe. Mon pas les éveille tous à la fois. Ils se dressent, saluent comme des marionnettes, sourient de leurs petits yeux matois, font des offres:
... _Pojalsta! Pojalsta!_ (Je vous prie!...)
--_Patchom?_ (Combien?)
--_Tri... dwa..._ (Deux, trois) roubles, font successivement les doigts levés.
--_Niet, niet, tovarisch!_
Je m'échappe.
La course vaut à peine soixante-quinze kopecks.
Tous contre-révolutionnaires, dit-on, ces cochers. Une des seules corporations qui ne soit pas organisée en syndicat. Ils se signent avec ostentation devant les icônes; ils grommellent contre ce gouvernement qui multiplie les tramways, importe autobus et taxis, et surtout qui a supprimé les riches, ceux qui ne lésinaient pas. Ils se révoltent comme des gens qui se savent condamnés et iront bientôt rejoindre les vieilles lunes.
Braves et pittoresques izvostchicks! Si je reviens jamais, comme je vous regretterai, vous et vos marchandages!
* * *
Harcelée par des mendiants professionnels et de pauvres gamins impudents traînant leurs guenilles comme des rois leurs manteaux de cour, je conquiers enfin de haute lutte ma place dans un tramway bondé, qui emporte des grappes humaines suspendues jusque sur ses marchepieds.
Je regarde la rue entre des épaules, des bras, des visages qui ont toujours cette étrange expression ardente et soucieuse qu'on ne peut oublier. Après Kazan et les pauvres villages de la Volga, la foule, en tenue d'été sous le caressant soleil, me paraît presque élégante. Et quelles silhouettes amusantes, imprévues!
Voici un pope, sa chevelure graisseuse tombant jusqu'à la ceinture, relevant d'une main sa longue robe de vieille dame, de l'autre portant un cabas plein de choux-fleurs. On en rencontre beaucoup dans les rues, tous laissant couler avec abondance des fleuves de barbe et de cheveux. L'orthodoxie leur défend, paraît-il, de «diminuer sur leur face et leur tête l'œuvre divine». Ils coiffent cette œuvre de couvre-chefs variés; tubes à larges bords, melons de tous les gabarits, chapeaux mous, chapeaux de l'antique forme Cronstadt, casquettes et parfois chapeaux pointus sur lesquels retombe un voile noir. Un peu le bonnet des astrologues. Personne ne sourit ni ne se retourne. Point de lazzis, comme parfois en France. C'est défendu. Il ne faut pas, dit le gouvernement, transformer les prêtres en victimes ou en persécutés.
Ici un Chinois, visage pâle et fermé, glisse en anguille entre les groupes. Là, c'est un Géorgien, beau avec provocation, qui plastronne dans sa tunique rayée de cartouchières, bottes luisantes, prunelles de flamme, frisant, d'une main où brille un diamant, sa moustache noire en croissant de lune.
Et voici encore, l'un après l'autre, un enterrement blanc, puis un enterrement rouge.
Le blanc, d'abord. C'est celui d'un enfant. Le cercueil, blond comme du miel, tout cravaté de rubans roses dans un petit chariot à colonnettes ripoliné de blanc, ressemble, de loin, à une pièce montée,--sucre et biscuit de Savoie--chef-d'œuvre d'un pâtissier de petite ville. Un mince cheval le traîne, secouant en cadence un haut plumet neigeux. Sur le brancard, assise de guingois, une fillette au visage paisible et clair tient devant sa poitrine une icône d'or. Derrière, un vieux pope à l'air bon, chantonnant un psaume, trois ou quatre femmes, les cheveux cachés sous un mouchoir blanc. C'est tout et ce n'est pas triste, c'est innocent et doux. Quelques personnes s'inclinent en se signant ou se découvrent. La plupart des passants demeurent indifférents.
Pour l'enterrement rouge, j'ai cru d'abord à quelque réjouissance de mi-carême: un immense char écarlate à colonnes rehaussées d'or avance en tanguant. Autour, six hommes en uniforme de piqueur, couleur écrevisse, portant en goguette sur la tête un bicorne de général ou de suisse de cathédrale,--les croquemorts. Dans le char, des enfants rouges, des drapeaux rouges, un orphéon qui souffle dans des clairons, tape sur des tambours, brandit d'étincelantes cymbales. Quant au héros de la fête, il disparaît modestement sous tant de fleurs, de festons, d'astragales de toutes les teintes du vermillon et du carmin qu'on finit bien par l'oublier... Pas triste non plus, cette cérémonie funèbre, mais un peu baroque, vraiment.
* * *
Je descends à la porte Nikitsky, en face du jardin que domine la statue de pierre du grand savant Timiriazev. Dès les premiers jours, il s'était donné entièrement et sans réticences à la révolution, et il a pris sa place d'étoile dans l'empyrée soviétique. Il est debout, dans sa longue robe d'universitaire, les mains croisées, la tête haute et fière. Une belle œuvre aux lignes simples, témoignage éloquent en faveur de la sculpture russe moderne.
C'est à quelques pas de la «_Société panunioniste pour les relations culturelles avec l'étranger_». Nom rébarbatif, auquel je sais gré d'être gravé en français--c'est si rare!--sur la plaque de marbre de l'entrée. Mais institution remarquable, à la fois agence de tourisme et organe de la plus habile propagande.
A-t-on quelque anicroche de passeport? Veut-on un guide, un interprète? Visiter seul ou en groupes musées, œuvres sociales, usines, écoles? Causer avec un spécialiste? Se documenter sur une question? On trouve, dans les bureaux variés, des femmes charmantes qui vous dirigent et vous aiguillent, des hommes armés de graphiques et de copieuses statistiques, tous également souriants, polyglottes et omni-compétents. Aussi est-on sûr d'y rencontrer chaque jour, alignés et pressés sur des chaises comme de frileux oiseaux des îles, la plupart des étrangers de passage. Excellent moyen, en outre, aussi discret qu'élégant, de les tenir dans le creux de sa main, de connaître les faits et gestes de chacun, et ses impressions. J'ajouterai que j'ai su échapper à cette tutelle un peu tyrannique et que nul n'a cherché à me l'imposer.
Des maîtres en propagande, les dirigeants soviétiques!
* * *
Mais j'ai justement un problème à poser à ces Œdipes officiels.
Dès mon retour, j'ai pu causer, de-ci, de-là, avec d'anciens habitants de la province de Kazan. Des Russes, naturellement. Ils ne sont guère satisfaits.
--Depuis des siècles, disent-ils, sans nous mêler avec eux, naturellement, nous vivions en fort bonne intelligence avec nos voisins les Tartares. Mais pourquoi leur donner l'hégémonie? C'est vexant pour nous, c'est humiliant! Evidemment, il y a là-dessous une arrière-pensée politique: les Soviets veulent-ils faire de ces petites républiques des centres stratégiques? Se concilier ces minorités nationales? Les opposer aux anciens maîtres pour mieux diriger? En tout cas, c'est nous qui payons pour leurs expériences...
Je sens le dépit sous ces récriminations. Evidemment, les Russes orthodoxes, ceux de la noblesse surtout, devaient garder quelque mépris pour ces jaunes, ces barbares, ces infidèles.
J'objecte:
--Mais si les Tartares étaient plus nombreux?
--Plus nombreux! Mais il y a dans la république de Kazan quatre fois plus de Russes!
A l'un des fonctionnaires du Bureau culturel, je pose la question:
--Est-ce vrai?
Un coup de timbre, un dossier:
La population de la R.S.S. des Tartares se compose de 51,1 0/0 de Tartares et de 49 0/0 de Russes, me répond-il avec une impitoyable précision. De plus, la majorité des Russes, habitant les villages, ne peuvent guère s'occuper de politique. Les Tartares sont des citadins et ils ont toujours eu de rares qualités d'administration et d'organisation. D'ailleurs les Russes n'ont-ils pas un fort pourcentage de représentants dans les assemblées? De quoi se plaignent-ils?
En effet. Pourtant, dans la multiplication croissante des petites républiques, il y a, c'est certain, un plan politique précis et organisé.
Les Soviets laissent-ils rien au hasard?