AU COMITÉ EXÉCUTIF CENTRAL DE KAZAN

Point de gardes à la porte du Comité exécutif central tartare, point d'huissiers à chaîne. Dans l'antichambre, des étalages où l'on vend journaux et brochures techniques. Des groupes qui causent, comme avant toutes les assemblées.

La salle est d'ailleurs presque vide encore, une vaste salle très simple: rangées de chaises, piquets de drapeaux rouges aux murs, et sur une estrade, longue table drapée de rouge, sur laquelle veillent le fauteuil du président et une douzaine de hautes chaises sculptées. Au fond, naturellement, au-dessus d'une magnifique horloge de Boulle, grand portrait de Lénine, trapu, mains aux poches, avec sa casquette en auréole et son air le plus contremaître.

Quelques femmes déléguées sont déjà assises. Elles entourent une vieille paysanne, leur doyenne, dont l'honnête figure rougeaude est encadrée du foulard blanc traditionnel et les bons yeux bleus tout épanouis. Elle puise dans la poche de son tablier des amandes et des noisettes cassées, les épluche avec une attention de ménagère qui ne veut rien salir, et les mâche avec gourmandise, de ses gencives sans dents, des gencives roses de petit enfant. Une grand'mère proprette et gentiment fûtée que l'on aimerait embrasser.

--Elle s'appelle Lépina et représente neuf mille cinq cents paysans tartares, russes et tchouvaches, nous dit sa voisine.

Celle-ci a une face massive et volontaire aux sourcils froncés sur des prunelles qui observent et scrutent derrière des lunettes de fer. C'est à coup sûr une femme de tête. Elle se nomme Alexandra Nicolaievna et a été déléguée par deux mille cinq cents ouvriers du textile.

--Je n'y tenais pas, fait-elle tranquillement. Mais les camarades l'ont voulu. Alors j'ai accepté.

Elle est en même temps membre du Conseil suprême de la République: à ce titre, elle reçoit des appointements qui, combinés avec son salaire d'ouvrière,--environ trente roubles--font une somme de cent neuf roubles par mois. Quant à Lépina, qui n'est que membre du Conseil, elle reçoit uniquement, comme tous les autres, ses frais de déplacement et de séjour: cent cinquante roubles par an.

Lépina écoute en hochant la tête, avec un bon sourire innocent. On sent qu'on l'aime ici pour cette simplicité d'esprit qui a toujours été l'idéal des Russes, même et surtout des plus faisandés de culture, des plus tourmentés par les problèmes insolubles de la métaphysique...

Quelques autres déléguées se sont rapprochées: deux toutes jeunes, l'une fraîche comme une tasse de lait froid, son cou charmant découvert par le châle à fleurs éclatantes des paysannes; l'autre, une ouvrière, deux nattes sur les épaules, deux petits yeux en jais noir d'oiseau empaillé, et un faux air de Claudine dans son long sarrau noir d'écolière. Elle a l'air d'avoir dix-sept ans, elle en a vingt-quatre.

La troisième est une intellectuelle au type bien mongol: larges pommettes et teint d'ivoire; attachée au service de la propagande politique de la République, elle fait des tournées dans les campagnes pour enseigner aux paysannes leur métier d'électrices.

Toutes sont anxieuses de connaître le rôle des femmes dans nos pays. Elles accablent de questions ma compagne américaine: des représentantes siègent bien au grand Congrès de l'immense République, n'est-ce pas? Y ont-elles une bonne influence? Sur les lois sociales? l'ivrognerie? contre la guerre? N'exercent-elles pas aussi les fonctions de maire? de gouverneur?

Puis elles se tournent poliment, timidement vers moi. Sans doute, elles savent déjà. Je n'en dois pas moins faire l'humiliant aveu:

--Non, les Françaises n'ont aucun droit politique...

--Pas même dans les Soviets de village?

--Pas même...

Quelle commisération dans ces prunelles!

--Ici, fait avec orgueil la plus jeune, la Constitution nous traite absolument comme les hommes!

Une autre demande:

--Mais pourquoi en France...? et puis se tait avec embarras.

Pourquoi, en effet?

Maintenant tous les délégués sont arrivés. La plupart sont en blouse; beaucoup, comme c'est le soir, et qu'il fait froid, la portent sous un veston. Il y a des paysans avec la barbe longue, les cheveux coupés à la nuque et les bottes de feutre; des citadins, barbiche à la Lénine, et quelques hommes plus âgés aux yeux pensifs, qui ont la chevelure rejetée en arrière, et la barbe en manchon de Karl Marx. Presque tous les costumes sont pauvres et fatigués, mais nets et brossés, et les visages ont été soigneusement rasés, les abondantes toisons disciplinées.

Les dactylos font leur entrée, élégantes et jolies comme les dactylos de toutes les latitudes.

Puis, sans pompe, les membres du præsidium, neuf hommes et une femme--c'est notre camarade Alexandra--viennent s'asseoir derrière carafes et verres d'eau.

Le président, M. Shaimardanoff, porte la blouse tartare en toile blanche brodée qui accentue sa carrure. Les traits frustes et énergiques, il dirige les débats avec un sérieux plein de dignité. A sa droite sourit M. Fazlullin.

L'un après l'autre, les commissaires vont lire à la tribune les rapports dont, en cette dernière séance de la session, les conclusions doivent être adoptées. Les délégués écoutent en silence avec attention, ou suivent du doigt sur les feuillets dactylographiés qu'on leur a remis. Puis ceux qui ont des observations à faire se lèvent, prononcent quelques phrases et se rasseoient. Certains, on le sent, ont de la peine à s'exprimer, et l'effort se trahit sur leurs traits contractés, leur front où perle la sueur. Mais nulle raillerie ne les interrompt.

Un jeune blond à lorgnon, l'air satisfait et inspiré de primaire, se gargarise longuement; un autre, au masque violent, se lance dans une diatribe passionnée; mais dès que tinte la sonnette du président, annonçant que les minutes accordées à chaque orateur sont écoulées, tous deux retombent aussitôt sur leur chaise, comme des pantins détraqués.

Pourtant, il y a tout de même de la bonhomie dans la salle, de la cordialité. On rit volontiers, et un sourire glisse parfois sous la rude moustache américaine du président.

On vote donc successivement une augmentation de salaires pour certains employés, l'abolition, pour cause d'économie, de bureaux de district, un décret sur le remaniement de l'administration.

De temps à autre, quelqu'un se lève, va vers la table et se verse un verre d'eau. On entend çà et là d'étranges craquements: c'est le Parlement qui croque des noisettes...

Vers la fin, on discute avec animation la création de nouvelles coopératives.

--Leur rôle ne cesse de grandir en U.R.S.S. me souffle, en un français sans accent, mon voisin qui, avec sa lavallière noire, a l'air d'un vieil habitué de brasserie montmartroise.

En somme, la plus sage, la plus disciplinée des assemblées et la plus appliquée. Les débats, c'est évident, n'ont ni la même ampleur, ni la même allure qu'au Palais-Bourbon ou à Westminster. On croirait plutôt à un grand conseil municipal de village. Il est vrai que nous ne sommes pas à Moscou...

Tous les délégués sont-ils même capables de suivre la discussion? Je me retourne plusieurs fois vers la vieille paysanne. Elle écoute avec une bonne volonté touchante, un peu ahurie parfois, et vers la fin ses bons yeux clignent de sommeil. Sait-elle même lire? Et ces trois paysans là-bas, aux expressions dociles de bêtes de somme?

--Qu'importe la science, s'ils ont du bon sens? profère encore mon voisin.

Quand on passe au vote, peu de bras se lèvent. Les compte-t-on seulement? Parfois, le président se contente même de dire:

--Rien à objecter? Alors, adopté!

--Pourquoi perdre du temps? continue la voix... On fait comme cela beaucoup de besogne en peu de jours. Que trop de gens aient leur opinion, c'est dangereux... Bienheureux les pauvres d'esprit...

Et c'est sans doute l'avis du président qui, en terminant, félicite chaleureusement les délégués.

Soit. Mais si, même en pays prolétarien, il y a d'un côté une foule passive qui accepte, de l'autre des forts qui commandent, était-ce bien la peine, était-ce bien la peine assurément...?

--Oui, me répond-on, car les forts, ce sont encore des prolétaires...

* * *

Le secrétaire qui me guide à travers Kazan conclut ainsi ses explications:

--En somme, la République tartare essaie de réparer ses ruines; elle reconstitue peu à peu ses industries, filatures, distilleries, tanneries et surtout les savonneries qui sont une spécialité de Kazan; elle étend de nouveau son commerce sur toute la région: au point de vue communal, elle s'efforce d'améliorer les conditions: transports en commun que l'on multiplie, électricité que l'on développe, tout-à-l'égout que l'on installe...

--Oui, oui, nous avons vu... Il était temps!...

--Mais notre effort a surtout porté sur l'instruction publique, l'enseignement primaire, en particulier, qui piétinait sur place--et quelle place!--depuis des siècles, et aussi l'enseignement du tartare. Il n'y avait, par exemple, avant la Révolution, que trente-cinq écoles primaires tartares. Au 1er janvier 1926, nous en avions mille, deux mille environ en tout, en comptant les écoles russes et celles des minorités nationales, en moyenne une école pour deux villages. Et chaque jour, presque, à mesure que nous avons des maîtres, nous en fondons de nouvelles: dix mille personnes sont occupées chez nous à l'éducation des masses. Notre instruction technique a pris aussi une grande extension, car nous avons besoin de spécialistes dans toutes les branches: ingénieurs, médecins, agronomes, instituteurs. Et je ne parle pas de l'enseignement supérieur. Notre université fut toujours une des plus réputées de Russie...

--Tolstoï y a bien été étudiant?

--En effet. C'est un de nos titres de noblesse. Nous avons, en outre, organisé un collège pédagogique de culture orientale et une université communiste. Voulez-vous visiter cette dernière?

Nous voici dans une auto gouvernementale, modeste d'ailleurs, ornée d'un petit drapeau rouge. Une des seules autos que l'on voie dans les rues. Elle se fraie un chemin à travers une cohue de véhicules primitifs, bois et cordes, peuplés de troglodytes à barbes, bonnets de fourrures, défroques jaunes.

Elle croise une procession qui sort d'une église, étincelante de chapes d'or et d'emblèmes rutilants.

Je me récrie:

--Comment! Les processions sont donc permises?

--Mais oui, me répond mon guide avec un sourire. Nous enseignons l'irréligion, mais nous tolérons l'exercice des religions...

Là-dessus, j'aperçois devant un magasin de nouveautés, une longue queue serrée, des femmes pour la plupart, des paysannes; beaucoup se sont assises sur les trottoirs boueux, une corbeille sur les genoux, et attendent avec le patient fatalisme de l'Orient:

--C'est un magasin d'Etat, m'explique le secrétaire, un peu embarrassé; il a reçu des cotonnades et les vend à prix réduit. Cet après-midi, sans doute, il n'y en aura plus. Nous ne produisons pas assez, c'est un fait...

* * *

Les étudiants de l'Université communiste viennent de rentrer de vacances et le grand bâtiment vibre de pas et de cris impatients.

Nous sommes pilotés par un jeune professeur d'économie politique. Trente ans peut-être, israélite sans doute: stricte blouse de serge bleue, crâne également bleu, austèrement poli, mains et ongles soignés, lunettes de fer, regard intelligent, mais avec un soupçon de morgue, sourire aimable, mais sarcastique. Tout à fait le type du puritain communiste. C'est en excellent anglais qu'il nous donne des explications.

Le but de cette université est de former des fonctionnaires destinés aux quatre Républiques de la Volga et aussi des dirigeants communistes.

Il faut, pour être admis, appartenir au parti communiste, être présenté par les autorités et passer un examen d'entrée, portant sur le programme des écoles secondaires. Aussi y a-t-il plus d'appelés que d'élus.

--Cette année, cent vingt candidats se sont présentés; cinquante seulement possédaient le degré d'instruction nécessaire et ont été admis, nous dit le gardien de ce sérail.

La préférence, naturellement, est donnée aux ouvriers et aux paysans.

--Ici, continue-t-il, nous prenons soixante pour cent de paysans, trente pour cent d'ouvriers, dix pour cent d'autres catégories, parce que nous sommes une région particulièrement agricole. Mais à la même université communiste de Moscou, la proportion est renversée: il n'y a plus que quinze pour cent de paysans et quatre-vingts pour cent d'ouvriers.

--Quel âge ont vos étudiants?

--En général, de vingt-deux à trente-cinq ans. Mais nous en avons eu quelques-uns de quarante ans.

La redoutable barrière franchie, les voici pour quatre ans à l'université, où ils sont logés, nourris, habillés gratuitement et reçoivent par mois dix roubles d'argent de poche. Ils sont en ce moment trois cents dont environ trente femmes.

Ils étudient d'abord l'histoire et l'économie politique, vues à travers les lunettes communistes, bien entendu. Puis ils se spécialisent.

--Admettons qu'ils choisissent la politique agraire, explique le jeune professeur, ils apprendront successivement les principes qui régissent notre politique, les décrets publiés par le gouvernement, les diverses formes d'agriculture: exploitations paysannes, fermes soviétiques, coopératives agricoles.

On s'efforce, assure-t-il, de développer l'individualité. Chaque étudiant remet tous les mois des travaux personnels, sur des sujets qu'il a choisis et étudiés. Il y a aussi des conférences, des sociétés de discussions, dirigées par le professeur.

J'objecte:

--Mais si vos catéchumènes perdent la foi communiste, s'il y a des schismes? En France, l'esprit critique est si développé que...

Un éclair impérieux jaillit derrière les lunettes de fer:

--Si les professeurs français n'arrivent pas à convaincre leurs élèves, c'est qu'ils ne connaissent pas leur affaire! riposte d'un ton péremptoire le jeune puritain.

Puritain ou moine fanatique?

Nous parcourons maintenant laboratoires, salles de conférences, bibliothèques, aménagés à la moderne, éclairés par des fenêtres donnant sur un beau parc. Les murs sont ornés de tous ces graphiques, tableaux statistiques, diagrammes illustrés dont les Soviets font un si copieux usage. Et il y a aussi la chapelle, c'est-à-dire, le «coin de Lénine», où je vois le meilleur portrait du dictateur, penché et scrutant l'avenir de son regard aigu et pensif.

Toujours plus nombreux, un groupe d'étudiants nous escorte. Du coin de l'œil, avec un peu de crainte, je les observe. La plupart sont grands, bien découplés, avec un air de santé et de bonne humeur; plusieurs portent des blouses ou des chandails garance et s'en vont, les mains aux poches, d'un air désinvolte. Quel avenir ces jeunes Eliacins rouges réservent-ils à leur pays et au monde?

Eux-mêmes nous dévisagent, les yeux brillants d'une enfantine curiosité. Nullement méchante, d'ailleurs. Et tout à coup ils nous entourent. Et c'est l'ordinaire déluge de questions naïves:

--Que pense-t-on de la Russie, en France, en Amérique? Son exemple ne sera-t-il pas bientôt suivi?

--A quand la Révolution chez vous?

Tout interloqués quand on leur répond qu'il est vraiment impossible de fixer une date et que la nécessité d'une révolution ne se fait d'ailleurs pas absolument sentir. Si interloqués que mieux vaut leur tirer sa révérence.

Ils sont là, sur le perron, en pyramide rouge; ils sourient, ils agitent les bras:

--Au revoir! A bientôt, camarades! Et revenez-nous comme délégués de la presse communiste!...

--Adieu, adieu, belle jeunesse!