KAZAN, CAPITALE DE LA REPUBLIQUE TARTARE

Il n'est pas cinq heures du matin quand nous abordons à Kazan. Nuit mystérieuse qu'éclairent seules, et si faiblement, les blanches vapeurs immobiles au-dessus de la Volga endormie.

La ville est à trois ou quatre verstes du port. Nous montons dans des ombres de _drotschki_, conduits par des cochers invisibles dont la voix, enveloppée dans un petit nuage rond, sort drôlement d'une montagne de cache-nez. Le long de la route voilée, de bizarres créatures grises--hommes ou femmes?--portant sur chaque épaule un long bâton recourbé, aux deux bouts duquel se balancent des corbeilles d'osier pleines de légumes, de fruits, de bouteilles de lait, courent droit devant eux. Ils courent sur la pointe du pied, tête en avant, jarrets ployés, du pas muet et mou des Asiates. Ils courent par centaines, nous suivent, nous effleurent d'un flasque frôlement de chauves-souris, nous dépassent sans un mot, sans un regard. Etrange impression de rouler ainsi parmi ce peuple de fantômes pressés et qui ajoute à la tristesse de l'aube humide et froide.

Où sont ses doigts de rose? Revêche comme une servante mal éveillée, elle se décide enfin à entr'ouvrir vers l'Orient une lucarne où se glisse doucement une pâle lueur. Alors, là-haut sur sa colline, Kazan, peu à peu, se révèle, masse confuse hérissée de tours, de coupoles, de flèches aiguës qui sont des minarets.

Kazan, porte de l'Asie, naguère route des caravanes venant de Sibérie et de Boukharie, carrefour des deux voies qui fendent la muraille de l'Oural. Ville tartare, ville musulmane. En 1257, elle est fondée par un grand chef, Sayan, khan du Kaptchak; elle joue le rôle de première étoile dans le commerce entre l'Europe et l'Asie, s'enrichit fastueusement, devient un centre d'art et de culture où se mélangent les deux civilisations: celle de l'Asie, rayonnant depuis des siècles et déjà déclinante; celle de l'Europe qui émerge à peine de longues ténèbres. Elle ne cesse de lutter contre ses voisins les Russes, jaloux de son éclat, atteint à son apogée au XVe siècle, où elle devient capitale du Khanat de la Horde d'or. Puis, sans doute amollie, après plusieurs péripéties sanglantes, se laisse, au XVIe siècle, capturer par Ivan le Terrible, puissant tsar moscovite.

Elle garda sa religion. Mais les gros propriétaires russes qui vinrent s'y établir, les fonctionnaires, le clergé orthodoxe tentèrent d'y faire régner l'ordre et la pensée tsaristes; ils vécurent en assez bon accord avec la riche bourgeoisie tartare qui, elle, se réserva la plus importante partie du commerce et de l'industrie. Mais les masses de travailleurs--paysans et ouvriers--végétaient dans la misère, la crasse, l'ignorance. Qu'étaient devenues les anciennes traditions, la culture tartare si particulière et d'essence démocratique?

* * *

La politique des minorités, un des traits les plus importants et les moins connus du régime soviétique, vient, me dit-on, de les ressusciter. Kazan est de nouveau une grande dame, une capitale, la capitale de la république tartare, qui compte trois millions d'habitants. C'est une des quatre républiques de la Volga, qui font elles-mêmes partie de la République fédérale de Russie, une des trente-quatre républiques autonomes qui composent l'Union des républiques socialistes et soviétiques fédérées.

Trente-quatre aux avant-dernières nouvelles, car ce chiffre varie tous les jours: l'Union soviétique, mère très moderne, permet facilement à ses filles de s'émanciper dès qu'elles atteignent l'âge de raison. Elle laisse à ces républiques autonomes le droit de disposer de leur sort,--et même de la quitter, si elles veulent voler de leurs propres ailes--et de se développer selon leur nature, dans le sens de leurs aspirations nationales. Elles ont le droit de régler, en ne tenant compte que des directives générales des organes fédératifs, toutes les questions d'administration locale: enseignement, justice, agriculture, travaux publics, santé, prévoyance sociale.

Mais, mère soupçonneuse aussi, elle ne leur lâche pas entièrement la bride. Si elles allaient faire des sottises? Elle se réserve l'armée, les affaires étrangères, le contrôle des finances, le système monétaire et la direction des chemins de fer.

--C'est-à-dire le nerf de la guerre, constatait un Français de Moscou. Comment, dans ces conditions, ces minuscules républiques pourraient-elles songer à rompre le lien qui les unit à la puissante Fédération? Droit tout platonique. Et c'est d'ailleurs la suprême habileté du système...

Sans compter que, si elles peuvent recourir à Moscou pour lancer ou développer leurs industries, Moscou, de son côté, prélève une part qui n'est pas négligeable sur le revenu des plus considérables de ces industries.

N'importe. Cette politique a permis un véritable essor aux minorités nationales. Fières d'exister de nouveau, de se manifester, ces dernières se sont lancées, à corps et à tête perdus, dans un travail d'émancipation, de réformes sociales et de culture qui commence à donner de surprenants résultats.

* * *

Nous approchons de Kazan. Avant d'y pénétrer, quelle zone périlleuse de gaz asphyxiants ne faut-il pas franchir! Toutes les ordures ménagères sont là, effroyable ceinture, gluante puanteur. Mais, dès le seuil de la ville, les chaussées apparaissent, éventrées tout le long des trottoirs par de grands travaux: Dieu soit loué! Les Soviets font installer les égouts. Quant à l'électricité, elle fonctionne depuis quelque temps et les lampes bleues luttent avec le jour.

Où se sont évanouis nos paysans-fantômes? Les maisons ont portes et fenêtres closes, les rues sont vides. Seuls, au centre, des groupes de pigeons bleus qui picorent, s'écartant tout juste pour laisser passer nos vieilles et somnolentes calèches.

Tout à coup, d'un carrefour, s'avance, leur arme sur l'épaule, tout un régiment de balayeurs, roulés dans des loques jaunes. D'un même mouvement de balancier, ils se mettent à l'œuvre et semblent balayer les pigeons qui s'envolent avec la poussière, tournoient un instant et vont s'abattre plus loin en frémissantes flaques bleues. Des plates-formes de peintres en bâtiment se balancent, comme à Moscou, devant les façades.

Je propose qu'à la faucille et au marteau on adjoigne le balai et le pinceau!

Il y a, naturellement, des églises, beaucoup d'églises; des maisons d'assez riche apparence, de style vaguement italien; des magasins peints de couleurs éclatantes. Chacun porte deux inscriptions: l'une en russe, l'autre, toute fraîche, en cette charmante écriture turque, permise désormais, et qui évoque des papillons voletant au-dessus des fleurs. Décidément, c'est bien l'Asie, mais une Asie hivernale et un peu mélancolique où le gai bariolage des dômes et l'or des coupoles s'éteint sous la brume lilas d'un ciel délicat du Nord.

Enfin, après plusieurs tentatives infructueuses, voici un hôtel possible: un majestueux escalier de marbre aux marches disjointes, d'immenses couloirs voûtés de cathédrale sur lesquels ouvrent des ruelles noires, encombrées de sacs de plâtre et d'outils, de meubles cassés, de créatures qui s'agitent vaguement et d'où sortent de redoutables odeurs ammoniacales. Une porte de palais à double battant: c'est notre chambre. Je ne me récrie plus, j'ai l'habitude. On dirait une salle de noces et festins au plafond peint, aux armées de chaises et de fauteuils. Il y a deux lits, non faits, naturellement. On en apportera un troisième. Il y a un lavabo minuscule, une cuvette grande comme une tasse. On apportera des seaux d'eau chaude et froide. On apporte aussi un samovar pour notre thé. Cela coûte vingt-cinq kopecks.

--Et le restaurant?

--Il y en a un dans l'hôtel, mais je ne vous le conseille pas, prononce le camarade portier en clignant de l'œil.

--Non, non, vrai! ce n'est pas à conseiller, répète la femme de chambre qui a une fluxion sous son foulard blanc noué au menton. Vous en trouverez d'autres dans la ville...

Notre hôtel, cela va sans dire, appartient à l'Etat. Voilà pourquoi, sans doute, on y dédaigne l'art de la réclame.

* * *

Kazan est l'un des joyaux de la Russie. Des siècles et des mondes d'art sont là, étagés sur ces collines, au-dessus de l'immense plaine verte où la Volga tend son large et lisse ruban bleu, où la légère rivière Kazanka, avant de se jeter dans les bras de sa plantureuse aînée, brode ses capricieuses arabesques d'argent.

Monastères, musées d'antiquités bulgares, collection de costumes, d'armes, de bijoux, église, chef-d'œuvre d'un architecte florentin, toute peinte comme un coffret précieux; cathédrale aux énormes dômes jaune d'œuf, pareils à des ballons captifs, et ce quartier tartare dressant les minarets de ses mosquées autour du lac Koban, sillonné de fines barques en croissant de lune, comment les décrire tous?

Mais, sommes-nous ici en touristes? Ce sont les institutions nouvelles qu'il nous faut.

Tous les dirigeants sont au Comité Central Exécutif de la République dont les séances se tiennent en ce moment au Kremlin. Un guide nous y conduit.

Comme à Moscou, comme à Nijni, c'est la même enceinte crénelée, enserrant un hétéroclite assemblage d'églises, de maisons, de palais. Mais ici elle est couronnée de vieilles tours pointues, l'air farouche, dont l'une dresse très haut ses sept étages, en forme de tiare.

Au siège du gouvernement, c'est un tourbillon de foule jaune sur laquelle les toques tartares brodées et bariolées mettent des petites taches rondes de confetti.

Et voici qu'un misérable gamin d'une quinzaine d'années, qui promène sur des jambes à soubresauts une pauvre face gonflée et ahurie, s'attache farouchement à nous; il vient d'avoir une encéphalite léthargique et cherche le commissaire d'hygiène qui doit le caser dans une maison de convalescence; il nous suit comme à la laisse à travers bureaux et salles d'attente et c'est tout juste s'il n'entre pas avec nous dans le cabinet ministériel.

* * *

Car c'est le président du Conseil des commissaires du peuple (_Sovnarkom_), M. Fazlullin, qui veut bien nous recevoir. Un homme d'une trentaine d'années, élégant dans son veston à la coupe nette, les traits réguliers, un peu ronds, la voix charmante et un sourire infiniment courtois où glisse avec douceur je ne sais quelle subtile ironie:

--Vraiment, dit-il, vous êtes venues voir les sauvages que nous sommes, les Huns? Croyez-vous toujours que nous mangeons notre viande cuite entre la croupe et la selle de nos chevaux?... Mais oui, on écrit encore sur notre compte des choses de ce goût-là...

Puis, plus sérieux:

--Ne vous attendez pas à trouver ici des conditions économiques normales. Kazan a beaucoup souffert des guerres civiles. A peine commence-t-elle à panser ses plaies. Il fut un temps, qui n'est pas éloigné, où chaque jour, elle changeait de frontières et de maîtres...

Et se tournant aimablement vers moi:

--Nous avons même eu, pendant plusieurs mois, une mission militaire française qui accompagnait l'armée tchéco-slovaque... Elle a fait exécuter environ sept cents des nôtres, parmi lesquels un de nos plus ardents patriotes, Vahitoff...

Minute embarrassante. Mais M. Fazlullin n'insiste pas. Il nous donnera un guide et nous visiterons tout ce que nous voudrons. Et il nous invite à la séance de clôture du Comité Central Exécutif. Composé de cent quinze délégués, élus eux-mêmes par environ quatre cents autres délégués représentant les soviets des villages et ceux des villes, ce comité forme le Parlement de la République.

Le président nous donne en même temps quelques précisions sur l'organisation politique assez compliquée du gouvernement soviétique. Chacune des républiques envoie ses représentants au grand Congrès des Soviets de l'Union, qui se réunit tous les ans, ou à peu près, à Moscou. Les paysans, par le moyen des soviets de villages, puis des soviets de districts et enfin des soviets de province, ont le droit d'envoyer à ce congrès un délégué par cent vingt-cinq mille habitants. Les soviets des villes, formés de soviets d'usines, de bureaux, d'unités productrices, envoient, eux, un délégué par vingt-cinq mille habitants. Ainsi donc se trouve à peu près rétabli l'équilibre entre les deux masses si différentes de la population soviétique: les paysans, qui étaient au dernier recensement cent seize millions sept cent mille et les citadins vingt-trois millions seulement.

Mais ce grand congrès de l'Union compte plus de seize cents membres. Comment travailler dans ces conditions? Il se contente donc de fixer les principes directeurs de la politique générale et laisse le soin de promulguer les lois et de les faire appliquer au Comité central exécutif. Celui-ci se compose lui-même, d'une part, de quatre cents membres élus parmi les délégués au congrès de l'Union et, d'autre part, de cinq représentants de chaque république autonome, formant le conseil de nationalités, en tout cinq à six cents membres.

A ce moment-là, je ne puis m'empêcher de faire ouf!

--Attendez, ce n'est pas fini, dit, avec son ton suavement ironique, M. Fazlullin; ces cinq ou six cents délégués se réunissent à Moscou quelques jours par an et expédient toutes les affaires importantes. Et surtout ils élisent parmi eux un præsidium de vingt et un membres qui, lui, détient le pouvoir suprême.

--Ce sont les ministres?

--Non. Les commissaires du peuple, comme nous les appelons, sont choisis par le Conseil Central Exécutif... Ne prenez pas cet air affolé. Je vous assure que tout cela est très simple et que cela marche fort bien: imaginez une vaste pyramide dont la base est formée par toute la population soviétique et qui monte en se rétrécissant graduellement jusqu'à la pointe, formée par le præsidium. Ou encore une série de cascades dont l'eau va se tarissant...

A ce moment-là, une porte s'entr'ouvre et une pauvre tête tordue et boursouflée apparaît à travers un rideau. Horreur! C'est le gamin encéphalitique!

Croyez-vous que le président s'émeut de cette brèche au protocole? Il pose deux ou trois questions, donne un ordre, et l'enfant est enfin aiguillé sur la bonne voie:

--A ce soir! nous dit-il, toujours calme et souriant.