LA GÉORGIE PEUT-ELLE ÊTRE INDUSTRIALISÉE?

Dans le grand palais voué naguère aux pompes du fastueux vice-roi tsariste, après avoir parlementé avec de jeunes guerriers aux yeux étincelants, qui ne savent que le géorgien, je vois le président du Conseil, M. Eliava.

Port majestueux, les grands traits nobles et fiers de sa race, barbiche qui rappelle non pas Lénine mais Clouet, bottes molles, blouse blanche, haut boutonnée au col et serrée à la taille comme un pourpoint, est-ce un dirigeant soviétique ou un capitaine des mousquetaires du Roy?

Un gentilhomme, en tout cas, d'une vieille famille de l'Ouest géorgien; mais gentilhomme communiste, ainsi que cette région en produisit beaucoup. Doublement victimes comme hommes et comme patriotes de l'impérialisme russe, n'étaient-ils pas prédestinés à la révolte? De 1903 à 1917, le président Eliava fit donc une copieuse moisson d'années de prison et d'exil, combattit ensuite pendant quatre ans de guerre civile sur plusieurs fronts de l'armée rouge, lutte maintenant en soldat sur un autre champ de bataille qui doit lui être moins familier, celui de l'industrialisation.

--Nous sommes surtout un peuple agricole, me dit-il, mais nos campagnes sont surpeuplées, il n'y a pas de terre pour tous. Nous avons encore 30.000 chômeurs auxquels il importe de trouver du travail, nous possédons de prodigieuses richesses naturelles qu'il faut utiliser; à part nos mines de manganèse exploitées par la société Harrimann, nous possédons du charbon, du naphte, du minerai de fer, du cuivre pour lesquels un trust métallurgique s'organise; nous avons déjà construit fabriques de drap, distilleries, savonneries, scieries mécaniques, filatures de soie. Nous sommes arrivés à donner à nos ouvriers un salaire moyen de 60 roubles. D'autres usines sont en construction. Nous avons aussi pensé à l'électrification...

Et, s'inclinant avec courtoisie:

--Nous inaugurons demain une station hydro-électrique de 20.000 kilowatts. Voulez-vous venir lui apporter vos souhaits de bienvenue?

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C'est à quelques kilomètres en amont de la Koura, que se trouve cette station dans un pur paysage de montagnes fauves et dépouillées. Une vieille forteresse, rousse comme le roc qu'elle achève en tour farouche, se penche pour contempler le pont métallique tout neuf qui, sur cent mètres de longueur, s'élance hardiment à travers le fleuve.

Sous un arc de triomphe, feuillages d'automne et fleurs écarlates, voici le maire de Tiflis, jeune ouvrier métallurgiste aux traits frustes et énergiques, le ministre de l'intérieur, avec ses vingt-cinq ans, sa culotte courte et son chandail de champion cycliste, puis, souriant, affable, le président Eliava qui caresse superbement sa moustache un peu railleuse et porte sa casquette soviétique comme un feutre empanaché. Autour d'eux, des groupes d'ingénieurs, d'ouvriers; des paysans aussi qui ont arrêté leur char à buffles pour assister à la cérémonie, des paysannes au voile flottant.

Puis la station hydro-électrique: d'un côté, les eaux matées de cette petite folle de Koura s'étalent paisibles, comme un lac bleu, moiré d'or: de l'autre, stimulées par les puissants éperons de pierre du barrage, elles grondent, bouillonnent et s'élancent en écumeuse cascade dans un étroit chenal qui, de toute sa force cabrée, s'en va là-bas, plus loin, actionner les turbines électriques.

Au fond, une pittoresque bourgade que domine le beau clocher circulaire d'une vieille église géorgienne:

--C'est Mzkhet, me dit le président Eliava, l'ancienne capitale de la Géorgie, notre ville sainte, où, dans cette basilique, sont enterrés tous nos rois, du VIe au XVIIIe siècle.

Puis, se retournant vers un immense piédestal aux lignes simples et géométriques:

--Et c'est ici, juste en face, que se dressera la statue monumentale de Lénine. Entre eux, la station hydro-électrique: le passé et le présent de notre bien-aimé pays, conclut le président avec un soupçon d'emphase à la d'Artagnan.

Les Soviets, une fois de plus, ne sont-ils pas d'incomparables metteurs en scène?

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--Oui, très beau décor, cette station électrique, me dit, au retour, un des hommes d'affaires américains que l'on trouve en nombre à Tiflis, comme partout en Russie. Mais il y a le revers: elle a coûté le double de ce qu'elle aurait dû; commencée par des ingénieurs russes, elle a été achevée avec le concours d'Allemands qui ont apporté leurs plans et leurs modifications. Or, il n'y a que peu ou point d'usines à électrifier. Combien Tiflis devra-t-elle payer sa lumière pour couvrir les intérêts de la somme engagée?

--Fort intelligents, les Géorgiens! fait un autre Américain, qui installe une ligne télégraphique rapide entre Tiflis et Moscou. Ils ont compris aussitôt le maniement assez compliqué de mes appareils. Mais ils n'aiment pas l'effort continu.

--Aux mines de manganèse de Tchiotouri, ajoute un troisième, nous avons toutes les peines du monde à obtenir d'eux un travail suivi. Que deviendrions-nous sans les Arméniens? Par contre, comme gardien du camp ouvrier, nous avons un prince géorgien. Il faut le voir parader avec son fusil damasquiné à l'épaule, poitrinant magnifiquement sous sa double rangée de cartouches, son bonnet d'astrakan sur le sourcil droit! Et quelles bottes! Elles ont dû lui coûter tous ses appointements d'un mois...

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Nous parlons de cette compagnie de manganèse géorgien de Tchiotouri, le plus important gisement du monde. Formée en 1925 par un syndicat des anciens propriétaires, financée par Harrimann, dirigée par dix-huit ingénieurs américains et vingt-cinq russes, pourquoi ne prospère-t-elle pas?

Le contrat est, paraît-il, trop onéreux. La société doit payer au gouvernement trois dollars par tonne extraite et un certain pourcentage sur les bénéfices. Jusque-là rien que d'aisé. Mais elle s'est, en outre, engagée à remettre en état deux lignes de chemin de fer, notamment celle de Sherapan au port de Poti, sur la mer Noire, à effectuer dans ce même port des travaux considérables, à moderniser les mines. Avec toutes les difficultés dues à la nature du sol, au personnel ouvrier dont le rendement est insuffisant, y parviendra-t-elle? Si non, l'exploitation reviendra à l'Etat.

Enfin, le gouvernement, qui s'est réservé le droit de prélever à prix coûtant une certaine quantité de manganèse, le vend lui-même à l'Allemagne. Il fait ainsi concurrence à la société dont l'Allemagne est, avec l'Angleterre et, à un moindre degré, la Belgique, le principal marché.

Incurie ou calcul profond?

Un dernier Américain qui vend des constructions mécaniques et vient d'installer des scieries, des moulins, des cimenteries, conclut avec laconisme:

--Pas mauvais pour les affaires, la Géorgie. Mais à une condition, c'est que les Géorgiens, qui sont les gens les plus charmants _in the world_, veuillent bien ne pas s'en mêler!