DE LA NEIGE AUX PALMIERS
Retour à Moscou, puis départ vers le Caucase--près de quatre jours de route jusqu'à Bakou, sur cette Caspienne qui fait, là-bas, cavalier seul entre les ultimes montagnes de l'Europe et les grands déserts fauves de l'Asie.
Pendant plus de cinquante heures, le train, l'un des meilleurs de l'Union, trace d'abord tout droit son sillage à travers l'immense mer des steppes aux longues et monotones ondulations de blé vert, dont les villages de bois gris sont les cargos, les moulins à vent, les barques mâtées, les églises, les phares blancs aux lanternes en bulbes. Ce blé, qui passera l'hiver sous la neige et blondira dès l'explosion du printemps si court, il y en a là plus que dans la France entière. Et les mêmes convois qui, en ce moment, emportent par milliers des wagons de choux admirablement pommés, passant aux fenêtres leurs rondes têtes joufflues, charrieront les sacs de grain à travers toutes les veines de la Russie.
A Moscou, c'était l'âpre hiver, soudain survenu: ciel noir, neige cinglante, bise qui hurle et mord. A Kharkow, sous un grand ciel clair, c'est encore l'automne aux bouleaux d'or cloutés d'argent, aux érables roses comme des pêchers en fleurs. A Rostow, c'est toujours l'été, une tiède soirée d'été pleine d'odeurs marines envoyées par la toute petite mer d'Azow et qui sentent bon les vacances et les heureux loisirs. On débite sur le quai des poissons fumés couleur d'ambre, gros comme des petits veaux, et la foule, aux modes attardées--on y voit des femmes à robes assez longues, à hautes cannes et à talons rouges--venue pour contempler les étrangers, flâne et bruisse avec une aimable nonchalance.
Puis, le lendemain matin, ayant piqué du nez contre la dure échine du Caucase, le train, tournant le dos à la mer Noire, à l'Europe, s'en va, courant, vers la Caspienne.
Un véritable caravansérail, ce train, mais où on mène une vie confortable et ordonnée. Dans chaque voiture, deux serviteurs empressés et souriants: l'un propose sans cesse du thé et des gâteaux, l'autre ne cesse de balayer et d'essuyer avec passion. De temps à autre, on peut se dégourdir les jambes aux stations. Des voyageurs courent avec leur samovar au robinet d'eau chaude de la machine. D'autres font leur marché, achètent œufs, poulets rôtis, fruits et des bottes de radis roses, fermes et piquants à souhait, à des paysans tout en poils, leurs yeux et leur nez camard retroussés par le plus narquois des rires; des enfants loqueteux, des chiens gris, museau pointu, maigres flancs de loup, rôdent et flairent, cherchant leur vie.
Vers trois heures, tout le monde se réunit pour le copieux dîner russe dans le vaste restaurant aux voûtes d'acajou cintré, aux larges fauteuils tournants. Il y a une tribu de Persans qui retournent chez eux _via_ Bakou-Inzeli, et vivent, traînant des babouches, sans col, leurs faces rondes et luisantes chaque jour plus barbouillées de barbe. Une jeune Persane, après six mois de Paris et de Londres, se lamente en songeant au voile épais, véritable masque en crin de cheval, sous lequel, dès la frontière natale, elle devra se cacher.
Il y a, obèse et rouge, un docteur allemand de Tiflis et sa smala; à chaque gare, il vole aux provisions et revient brandissant par les pattes, des poulets rôtis, tandis que ses gamins sautent en poussant des cris de petits goélands. Un autre Allemand, ancien propriétaire de mines de pétrole que les bolcheviks ont confisquées, ne cesse d'exhaler sa colère contre ce régime de voleurs.
Il y a encore une demi-douzaine de très jeunes et très graves fonctionnaires soviétiques, blouses de serge bleue bien brossées, ceintures de cuir, bottes luisantes. Ils se contentent d'eau minérale ou de thé, et s'ils ne discutent pas, ils ouvrent leurs portefeuilles à serrures, saisissent un des deux stylos qui les décorent et, même en mangeant, se plongent dans des dossiers.
Enfin, il y a un vieux gentleman anglais qui, tous les matins, sort de son coupé un visage d'une fraîcheur de rose, dans un col blanc comme un papier de fleuriste. Il vit depuis trente-huit ans en Perse et surtout au Caucase, et revient d'un long congé en Angleterre.
Nous parlons de cette Transcaucasie, pont naturel entre l'Europe et l'Asie et dont l'importance est primordiale. D'abord par ses richesses. Agricole: blé, vigne, coton, thé, soie, olives, tabac, bois en quantités formidables. Minérale: du naphte, plus qu'il n'y en a dans toute l'Europe; des mines de tous genres, presque inexploitées encore: charbon, cuivre, zinc, fer, antimoine, soufre; le plus considérable gisement de manganèse qui soit au monde et deux cents sources d'eaux minérales parmi les plus radioactives.
Importante encore, et surtout, cette Transcaucasie, par sa situation géographique: c'est, par l'excellent chemin de fer qui, le long de la chaîne de montagnes, relie la Caspienne à la mer Noire, le plus court chemin de transit pour tout le trafic asiatique, pour la Perse, l'Afghanistan et les immenses territoires au nord de ces pays. Route commerciale qui peut, à l'occasion, se muer en redoutable route stratégique...
Mon Anglais a, depuis la guerre, assisté à tous les bouleversements variés qui s'y sont succédé avec une rapidité de films. Il en parle avec bon sens et équité:
--Drôle de pays! fait-il; dans les montagnes, plus de cinquante races, cinquante dialectes, cinquante façons de ne pas s'entendre... Mais trois peuples surtout, si différents de caractère, de langue, de religion: les Tartares de l'Azerbeidjan, Turcs de l'Orient, agriculteurs, nomades et musulmans; les Géorgiens, des guerriers surtout, artistes et fastueux et qui pratiquent la religion de rite grec; enfin, les Arméniens, commerçants dans l'âme, âpres au travail et au gain, avec leur religion nationale et leur _catholixos_ qui est leur pape. Autrefois ces trois peuples ne cessaient de se battre. La politique tsariste consistait d'ailleurs à les diviser pour régner. Maintenant peut-être se haïssent-ils toujours, mais, avec le système bolchevique, ils ne peuvent plus se le prouver...
* * *
Tout à coup, voici l'Elbrouz, géant du Caucase. Il dresse dans le ciel de saphir sa tête altière coiffée en pointe d'un casque de neige éclatant. L'air est léger, mousseux comme cette eau de Narzan qu'aux stations on boit dans des kiosques à dentelles de bois vert. Le soleil tiédit. Les petits Allemands échangent leurs chandails de laine contre des costumes de toile. Les pastèques s'amoncellent sur les quais comme des boas enlacés. Les villages ne sont plus en bois gris, mais en brique rose.
Mais dans les gares, soudain, quelles silhouettes farouches! Ensachés dans des peaux de mouton, faces ravinées et crasseuses sous d'énormes bonnets dont la laine pendante se mêle aux mèches rudes et aux barbes embrouillées, quelles sont ces gens qui nous dévisagent de leurs petits yeux durs? Ils ont de si belles trognes de brigands qu'on se demande s'ils sont vrais, si on ne les a pas camouflés pour le cinéma. Nullement, car des soldats armés jusqu'aux dents escaladent le train. A deux reprises, ce mois-ci, il fut attaqué, les voyageurs détroussés...
Encore une nuit. A l'aube, je soulève mon rideau: un immense ciel lumineux, un immense désert de sable rose et soyeux, deux palmiers qui agitent doucement leur éventail vert, et, derrière un homme en robe de bure brune, un grand bâton à la main, comme les bergers de l'Histoire Sainte, quoi donc? Un chameau cocasse, qui nous regarde, l'air si distingué! Il ne lui manque qu'un face-à-main...
Cette fois, c'est bien l'Asie.