LENINGRAD, CAPITALE DÉCHUE

Étrange destinée que celle de cette ville, jaillie soudain, artificiellement et magnifiquement, du cerveau d'un homme et par sa volonté, puis, deux siècles plus tard, dépouillée de son titre et de ses privilèges, décrétée de déchéance par la volonté d'un autre homme: Petrograd, ville de Pierre, dont le caprice lui insuffla vie et gloire; Leningrad, ville de Lénine, qui, d'un acte réfléchi, la découronna. Toute l'histoire brillante et tragique de l'ancienne capitale tient entre ces deux noms.

Se doute-t-on d'abord de cette déchéance? A l'hôtel de l'Europe, le plus vaste et le plus somptueux de Russie, la salle à manger presque vide brille de tout l'éclat des fleurs, de l'argenterie, des cristaux; les accents d'un orchestre perpétuel s'élèvent vers la coupole de marbre, par les escaliers déserts, et si les rats dans les chambres sont seuls à danser leur sarabande, si les portes manquent de serrures, s'il n'y a pas de robinets dans les salles de bains, des meubles de style et des tableaux anciens peuplent les grands salons morts.

Dehors, les rues centrales, groupées autour de la belle Perspective Newsky, sont vivantes, animées, parcourues de tramways et de nombreuses autos; les magasins plus élégants, disposés avec plus de charme ingénieux qu'à Moscou. Nulle part cette atmosphère fiévreuse et gravement ardente de la nouvelle capitale. Les dirigeants sont loin. L'austère Zinoview qui, les premières années, avait écrasé Petrograd sous sa dictature de fer, a quitté la présidence du soviet et la région elle-même. La ville respire, s'étire, esquisse un sourire.

Et, par les soirs de fin d'automne, avec ses restaurants qui étalent de délicates charcuteries, des poissons fumés, des buissons d'écrevisses, toute la variété des _zakouski_, parés avec un art affriolant; avec ses théâtres et ses cinémas aux feux bariolés, ses haut-parleurs jetant, sur la foule qui flâne, airs d'opéras, nouvelles, refrains d'opérette, Leningrad offre je ne sais quelle grâce frivole, qui est comme un reflet des anciens jours.

L'activité renaît aussi dans les quartiers ouvriers, dans les manufactures qui entourent la ville, et, sans avoir retrouvé leur ancienne prospérité qu'elles devaient surtout aux industries de guerre, les usines Poutiloff, par exemple, ont augmenté leur production d'environ soixante pour cent au cours de ces deux ou trois dernières années.

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Mais si, à travers les rues au beau dessin logique, les ponts, jetés au-dessus des canaux qui, de leurs lignes d'acier bleu, découpent cette Venise du Nord, on parvient à ce qui fut, avant la révolution, le centre du gouvernement et de la Cour, quel spectacle inouï de majesté grandiose et de solitude abandonnée!

Plus émouvant peut-être que des ruines. On poursuit depuis deux ou trois ans la réfection de ce quartier. Des décombres ont été emportés, des palais reconstruits et, à ce moment même, des ouvriers repavaient le quai et en réparaient les balustrades. La crise des logements ne sévit certes pas à Leningrad. Mais si l'on a transformé en admirables sanatoria, en maisons de repos, les hôtels particuliers et les villas de ces faubourgs élégants qu'on appelle les Iles, on n'a pu ranimer encore les édifices naguère consacrés aux services publics. Le corps intact est là, seulement c'est un corps momifié dont l'âme a disparu.

L'herbe pousse entre les pavés des larges voies. Dans les jardins merveilleux et négligés où se croisaient jadis cavaliers, amazones, équipages, promeneurs irréprochables, cadre de choix pour le luxe de la plus fastueuse aristocratie du monde, on n'aperçoit que des groupes d'enfants du peuple, sous la conduite de leurs maîtres. Le long des quais à l'altière ordonnance s'allongent les façades muettes des monuments dépeuplés où régnaient les ministres et la puissante bureaucratie de l'Empire.

Et, sur un terre-plein en pente qu'achèvent deux imposants escaliers de marbre descendant à la Néva, la statue gigantesque et fougueuse de Pierre le Grand domine bien toujours. Car les Soviets considèrent comme un des ancêtres de leur pensée le menuisier de Saardam qui travailla de ses mains, fit tomber la tête des courtisans oisifs et factieux et lança la Russie sur la voie du progrès économique. Mais, campé sur son cheval superbement cabré, profil acerbe, geste impérieux, la statue du grand empereur par Falconet ne désigne qu'un fleuve dont le cours majestueux et morne n'entraîne plus les milliers de bateaux qu'avait prévus son rêve.

Quant à l'ancienne place Alexandre-II, devenue la place Rouge, ce n'est plus qu'un immense désert. A peine, de temps à autre, une bicyclette au grelot frêle, un vieux drotschki trottinant la traversent-ils. Au centre, la colonne Alexandre-Ier, qui, les jours de fête, sert de mât triomphal aux drapeaux soviétiques. D'un côté, le grand édifice arrondi de l'État-major et sa colonnade Empire, nouvellement restauré et repeint. De l'autre, énorme, pesante, d'une sinistre couleur de sang figé, la masse du Palais d'hiver, ancienne résidence des tsars. On ne l'a pas encore touché: façade écaillée, blessée par les obus, gouttières qui pendent, balcons rouillés qui s'effritent, il semble, de ses fenêtres aux pansements de planches, contempler à ses pieds la petite tribune de bois peint, couleur de sang vif, où parlèrent dès le début les chefs bolchevistes et d'où s'élança la révolution d'octobre 1917. D'ailleurs, ô ironie, à laquelle se complaisent les dirigeants, de cette citadelle tsariste, n'a-t-on pas fait le musée de la Révolution?

Les musées? Il n'en manque pas à Leningrad.

L'Ermitage seul suffira toujours à attirer vers son sanctuaire les pèlerins d'art de tous pays. Non seulement n'a-t-il pas perdu un seul fleuron de sa couronne, mais il s'est prodigieusement enrichi et, aidés par une jeune et enthousiaste pléiade, les mêmes conservateurs qu'autrefois veillent sur ses splendeurs. On y voit les plus beaux Rembrandt qui soient, un admirable Rubens, des chefs-d'œuvre de notre dix-huitième et des paysagistes de Fontainebleau; enfin, jalousement gardés dans des chambres blindées, le trésor de Kerch et d'autres collections uniques de ces arts scythe et sibérien encore si peu connus, et qui sont parmi les plus anciens et les plus nobles du monde. De grosses sommes sont consacrées à des acquisitions nouvelles, à des missions d'art, à des fouilles. Toute la vie, ici, semble s'être réfugiée et concentrée dans le passé.

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Dans le souvenir aussi: à une demi-heure de Leningrad se trouve Tsarkoie Selo, le Versailles russe. Des palais fastueux y sont mélancoliquement endormis dans des parcs vermeils. Le plus simple est celui qu'habitaient Nicolas II et sa famille, celui qu'ils quittèrent pour aller vers leur destin. Rien n'y est changé depuis cette date du 31 juillet 1917 qu'indique encore, sur le bureau du tsar, un calendrier jaune.

Les appartements, aux meubles modernes sans trop de style ni de goût, aux tableaux sans génie, aux bibelots naïfs qui n'ont d'autre mérite que celui de rappeler des dates heureuses, semblent attendre le retour de bourgeois paisibles, partis pour leurs vacances. Partout des témoignages d'une existence d'intimité. Une broderie commencée est pliée sur une table à ouvrage, une aquarelle ébauchée est posée sur un chevalet. Des livres sont prêts à s'ouvrir. J'en regarde un: c'est l'_Histoire de la Commune_, par Maxime du Camp.

Dans ce cadre quotidien, un peu mesquin, la lugubre tragédie n'en paraît-elle pas plus incompréhensible et plus démesurée?

Le vieux serviteur qui nous guide indique dans un salon une grande tapisserie des Gobelins, représentant Marie-Antoinette debout, en face du portrait en pied de la tsarine:

--C'est elle qui a choisi cette tapisserie à Paris, dit-il; elle la regardait souvent.

Elle la regarde toujours, et dans le soir qui tombe, ce tête-à-tête des deux souveraines, au sort si effroyablement pareil, étreint et glace le cœur.

Dans la salle en rotonde, dont une porte-fenêtre est ouverte sur des allées en ogives d'or, le vieux dit encore avec solennité:

--C'est par cette porte qu'Alexandre Ier entra dans le palais, par cette même porte qu'en est sorti Nicolas...

Puis les chambres d'enfants: dans celles des jeunes filles, au-dessus des lits blancs, ces images puériles, ces œufs de Pâques aux glands de soie, ces petits tambourins, ces étoiles frisées d'argent enlevés aux arbres de Noël; dans celle du tsarévitch, cette auto de bois, cette patinette, ce gros ours de peluche au museau tout usé qui ouvre les bras sur le vide, tous ces témoignages touchants d'enfances innocentes et choyées, non, c'est trop poignant, on ne peut plus, il faut sortir, il faut respirer...

Dehors, dans les jardins des belles villas changées en maisons de convalescence, en écoles de plein air, les yeux vifs, les joues roses, des bandes de gamins, de gamines jouent et courent. Car Tsarkoie Selo s'appelle maintenant Dietkoie Selo, le village des enfants, et il y en aura bientôt par milliers qui viendront ici trouver la santé, la gaieté. C'est parfait.

Mais pourquoi faut-il qu'à travers leurs rires et leurs cris de joie on entende les cris--de souffrance et de terreur ceux-là, d'autres enfants qui, n'ayant commis que le crime de naître, furent si inutilement et sauvagement massacrés?